SON HISTOIRE. — SES CARACTÉRISTIQUES SA DÉFINITION
Le terme cancer (cancer : en latin crabe, écrevisse) fait image, car il nous évoque l’apparence d'une des localisations les [tins fréquentes du mal, et la plus anciennement connue, le cancer du sein, dont la masse principale a été comparée au corps d’un animal, avec des prolongements irradiés, traînées cancéreuses, veines dilatées et turgides, lymphatiques engorgés, simulant assez bien les pinces et les pattes qui enserrent le thorax, et cela nous suggère en même temps une idée de cette affection, à la fois destructive et envahissante, comme une bête rongeant les tissus.
C’est ce que dit A. Paré au chapitre des Tumeurs contre nature : « Geste tumeur a pris le nom de chancre, parce' qu’elle lui ressemble beaucoup. » Et naïvement il illustre sa description de la figure d'un gros crabe de mer, « duquel pour ceste cause, dit-il à son lecteur, je l’ay voulu donner icy le pourtrait. «
Ce nom, si vieux (ju’il date de la plus haute antiquité médicale (en
1*. Ml'XETRlEK. — LE CANCER.
i^rec, xaçxtvoç a la même signification) a en outre l’avantage d’être assez peu précis pour n’impliquer aucune explication patliogénique, ce qui lui a permis de survivre en s’appliquant impartialement à toutes. II est donc nécessaire de le définir, et pour cela de faire appel à tous les caractères du cancer, symptômes cliniques, comme nos devanciers, eten plus à tout ce que les moyens d’investigation les plus modernes nous ont fourni de renseignements nouveaux à son endroit. iMais il est indispensable auparavant de passer en revue les opinions du passé, nos idées étant de génération en génération si étroitement imbriquées avec celles de nos prédécesseurs que la connaissance des unes est nécessaire à l’exposé des autres.
Il ne faut pas croire d’ailleurs que, si loin que l’on remonte dans l’histoire de la médecine, aux connaissances plus rudimentaires correspondent des explications théoriques moins complètes. C’est en elfet une des nécessités de la profession médicale que de paraître tout savoir afin de pouvoir tout expliquer; à cette nécessité nos ancêtres n’ont pas failli; la pathogénie du cancer était déjà si parfaite aux temps d’Hippocrate et de Galien que, pendant deux mille ans, elle n’a guère varié. L’atrabile, imaginée par Hippocrate au V siècle avant notre ère, était encore la cause souveraine des tumeurs malignes au xvC siècle de celle-ci.
Cette histoire peut d’ailleurs se résumer en trois phases, si l’on tient compte seulement des modifications essentielles dans la connaissance pratique et l’interprétation théorique du cancer : 1“ d’Hippocrate à Bichat, ou des premiers âges de la médecine scientifique jusqu’à la fin du xviip siècle. C’est la phase ancienne de la médecine, presque entièrement imaginaire au point de vue pathogénique ; 2° de la fin du xviiC siècle à l’application du microscope à l’étude des tumeurs, phase de transition et d’essais d’application de méthodes d’observation encore embryonnaires ; 3" la phase moderne, qui commence à l’étude microscopique des tumeurs et se continue jusqu’à nos jours.
Il y a peu do choses concernant le cancer dans les écrits hippocratiques, tels qu’ils nous sont parvenus; une sentence d’incurabilité : « toute alïection qui n’est pas susceptilde de coction est réputée incurable, par exemple le cancer » [ancienne méelecine)\ et un aphorisme de prudence thérapeutique, qui s’explique d’autant mieux que nous savons combien les anciens médecins craignaient les responsabilités médicales et évitaient de donner leurs soins aux incurables : « il vaut mieux ne pas traiter ceux qui ont des cancers occultes. Les malades meurent bientôt s’ils sont traités; s'ils ne le sont pas, ils vivent plus longtemps. » [Aphorismes, Soct. \'I, n® 38.)
Galien est très explicite sur la pathogénic des cancers : « Ils proviennent de la bile noire, mais d’une bile noire qui ne bouillonne pas; si cette humeur présente un excès d’âcrcté, il se forme des carci-
HISTOIUQI'E DU CANXIDU
nomes ulcérés; pour celle raison, les carcinomes sonl aussi d’une couleur plus noire que les inllam malions, el ils n’onl pas de chaleur; sur ces lumeurs les veines sonl aussi plus pleines el plus lendues que sur les lumeurs inllammaloires; ces vaisseaux ne sonl pas non plus rouges, comme dans les cas d’inllammalion, mais leur couleur correspond à celle de l’humeur donl les carcinomes dépendenl. A cause de l’épaisseur de celle humeur, le carcinome esl incurable, allendu qu'elle ne saurail êlre ni répercutée, ni dissipée, qu’elle ne cède pas aux purgations de loul le corps, qu’elle se ril des médicaments plus ou moins doux qu’on pourrait appliquer, tandis qu’elle éprouve des exacerbations sous l’influence des médicamenls plus actifs. Cependant il esl possible d’empêcher les carcinomes commengants de faire des progrès en purgeant la bile noire avant qu’elle se fixe dans les parties alïeclées, el nous évacuons celle humeur, soit à l’aide de quelque médicament simple, comme l’agonne, soit à l’aide du purgatif sacré, qui dans ce cas doit contenir de l’ellébore noir; localement, suc de morelle sur les carcinomes ulcérés, ainsi que le médicament aux fleurs de zinc. » (Galien, in Synopsis d’Oribase, trad. Daremberg.)
Galien connaît également les squirres et cancers des organes internes. Il croit avoir guéri souvent le squirre du foie pris à son début ; mais il affirme l'incurabilité du carcinome de la matrice.
Ce sont surtout les cancers des parties externes que décrivent nos vieux chirurgiens français. Henri de Mondeville (édition INicaise) distingue le cancer non ulcéré, « apostème ou tumeur contre nature formée de mélancolie corrompue ou putréfiée, apostème dans lequel il n’existe aucune ouverture ou solution de continuité extérieure (cancer aposlémaleux) »; et le cancer ulcéré, « qui est un ulcère apparent, rond, fétide, ayant de grosses lèvres renversées, soulevées, caverneuses, dures, noueuses, livides ou noires... L’un résulte d’une cause interne, par exemple d’une humeur mélancolique brûlée et putréfiée, transmise à quelque membre, l’autre d'une cause externe, par exemple de plaies ou d’ulcères mal soignés ». Quant au traitement : « aucun cancer ne guérit, à moins d’être radicalement extirpé tout entier ; en efï'el, si peu qu’il en reste, la malignité augmente dans la racine, comme dit Sérapion et aussi Rhazis... Le meilleur traitement, curatif, consiste d’abord à exciser complètement le cancer en une fois, jusqu’aux racines, à exprimer complètement le sang de la surface de l’excision et à cautériser ensuite. »
Enfin, dans son vieux langage si savoureux, A. Paré nous résume ainsi la [)alhogénie hippocralo-galénique du cancer : « Les causes sont deux : antécédente el conjointe. La cause antécédente provient d’une manière de vivre produisant un sang espais, mélancholique el limonneux ; l’aptitude du foye à engendrer telle superfluité, aussi l’impuissance de la râtelle d’expurger le sang; la suppression des
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lÆ CANCER.
menstrues et hémorrhoïtles, el autres évacuations accoustumées, joint la débilité de la partie ; toutes lesquelles choses engendrent ceste maladie. La cause conjointe est riuimeur mélancholique, arrestée à la partie, après son ébullition... Entre les espèces et différences de chancres, il yen a deux principales, à savoir un non ulcéré, vulgairement appelé apostémateux, et quasi de tous les anciens, chancre occulte ou caché, l’autre est ulcéi’é et manifeste. Et en outre il y a des chancres faits aux parties intérieures, comme aux intestins et mézentère, matrice, siège et autres parties internes... Les femmes en sont plus entachées que les hommes... Tout chancre est quasi incurable, ou très difficile à guérir... Quand il est à la mamelle, souvent engendre inflammation sous les aisselles et tumeurs aux glandes d’icelles. »
Bref, sur les symptômes cliniques. Paré décrit minutieusement le traitement; l’extirpation par l’œuvre manuelle du chirurgien » dans les cas où le chancre est « petit, et en partie qui puisse souffrir l’amputation ». Il décrit notamment l’extirpation d’un cancer delà lèvre; dans les autres cas, traitement palliatif par les remèdes et les emplrdres, où figure toute la polypharmacopée de l’antiquité et du moyen âge, y compris l’emplâtre « de petits chiens ou chatons, nouvellement naiz, ou pigeonneaux, poulets, ou autres animaux semblables, coupez tous vivants le long de leurs corps, et soudain appliquez sur l’ulcère... Car, dit-il, la chaleur naturelle de tels animaux sède grandement la douleur, ce que j’ai cogneu plusieurs fois ».
Ainsi, d’Hippocrate à Paré la pathogénie ne varie guère ; le cancer est causé par l’altération de l’une des quatre humeurs fondamentales, la bile noire, atrabile ou humeur mélancolique, la cause prédisposante en est le trouble fonctionnel des viscères foie et rate, élaborateurs et évacuateurs de cette humeur, et la cause déterminante un trouble local de la partie atteinte, qui en provoque la stagnation.
Après la découverte de la circulation, et l’effondrement du système de Galien, l’atrabile, faute d’ailleurs d’avoir jamais existé, disparut enfin de la pathologie, et les médecins, sans renseignements plus précis sur la nature du cancer, eussent été désormais fort embar lassés de l’expliquer, si les connaissances nouvellement acquises sur les appareils lymphatiques ne leur eussent fourni dans la lymphe et ses altérations, sa stagnation et son croupissement, une substance guère moins imaginaire, et qui permit de reconstituer une pathogénie humorale du cancer, à peu près identique sous des noms différents.
Ainsi, pendant le cours des xmi*' el xviiE siècles, la palhogénie du cancer se résume en ces termes: « Le cancer est un vice local, qui a commencé par un squirre, effet de l’extravasation et de l’épaississement de la lymphe ; le squirre devient carcinomateux par la dissolution jHilride des sucs épanchés... La raison pourquoi il vient plutôt
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au.K mamelles qu’aux autres glandes, c’est comme elles sont pleines de glandes et de vaisseaux lymphatique et sanguins, la moindre contusion, compression ou piqûre, peut taire extra vaser ces liqueurs qui, par degrés contractant de l’acrimonie, forment un cancer « ; ou encore : « La cause immédiate du cancer est un sel volatil excessivement corrosif, qui approche de la nature de l’arsenic, et formé par la stagnation des humeurs ».
Celte substance est éminemment toxique, car « le docteur Turner assure que deux personnes de sa connaissance perdirent la vie pour avoir goûté de la liqueur qui coulait d’un cancer à la mamelle ». Et c’est la pénétration de ces humeurs altérées dans le torrent circulatoire qui est cause de la cachexie cancéreuse (art. Cancer^ in Enci/clopédie de Diderot).
D'Hippocrate à Bichat, c’est-à-dire depuis les premiers âges de la médecine scientifique jusqu’à la fin du xviii'' siècle, la conception théorique du cancer a donc à peine varié. La structure intime ou grossière, la nature même du cancer restent radicalement ignorées, sa pathogénie également, et toutes notions positives réelles faisant iléfaut sont néanmoins remplacées par une conception entièrement imaginaire du dépôt local d’une humeur, dont l’accumulation forme les tumeurs, et dont les altérations empoisonnent l’organisme. Peu importe que cette humeur soit entièrement inexistante comme l’atrabile, ou réelle comme la lymphe, son rôle en tout cas reste le même, cl également inventé de toutes pièces, sans aucun contrôle de la réalité.
Au point de vue clinique, il n’en est pas de môme, et s’il nous est difficile, dans l’imprécision des descriptions généralement plus concises que les explications palhogéniques, de savoir exactement combien d’alfections différentes sont confondues et englobées sous ce nom de cancer, du moins on peut approximativement apprécier par le pronostic d’incurabilité généralement porté par les médecins qu’il s’agit bien en général des affections qu’aujourd’hui encore nous qualifions de cancéreuses. D’ailleurs, c’est surtout aux phases initiales que l’erreur est fréquente, et sous les noms de squirre, de cancer occulte, il est évident que toutes les tumeurs bénignes ou malignes ont pu être confondues ; la preuve nous en est fournie par la fréquence des guérisons admises à cette période.
Les travaux des membres de l’Académie de chirurgie apportent, <lès le xviiU siècle, un peu de précision en cette matière. Littré, en 1704, décrit une tumeur formée de tissu adipeux et lui donne le nom de lipome. Ledran (1757) reconnaît la nature locale d’un grand nombre de cancers de la peau, et surtout de la face ; il pressent l’existence de tumeurs bénignes du sein, définitivement curables par l’opération. Louis décrit le fongus de la dure-mère. Appliquant les méthodesde recherches delà chimie à l’élude des tumeurs, il reconnaît
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que « les écrouelles sont formées parla lymphegélalineuse;... ellesnc dégéuèreul pas en cancer, ce qui prouve que leur matière est d’une autre nature (jue celle qui forme les squirres. Les tumeurs de ce dernier genre sont produites par la lymphe albumineuse, qui est susceptible d’un mouvement spontané par lequel elle devient alcaline et très corrosive ». Iciilyaun commcncementderechercliescientifique et tout n’est pas imaginaire ; les tumeurs oii le tissu conjonctif abonde donnent en etï'et de la gélatine à la coction, et les tumeurs fibreuses sont plutôt bénignes; les tumeurs malignes, j)lus riches en cellules, renferment également plus de substances albumineuses, coagulées par la coction.
A la phase d’ulcération, de cancer apparent, le diagnostic n’erre plus guère, et c’est alors en effet que l’incurabilité est regardée comme constante. Il n’est pasdouteux cependant que les lésions syphilitiques, surtout tertiaires, n’aient dans nombre de cas été prises pour cancers, et nous en pouvons prendre comme preuve l’efficacité vantée par nombre de médecins du mercure dans le traitement des ulcères cancéreux. Déjà Guy de Chauliac conseille d’appliquer à leur surface des lames de plomb frottées de vif-argent. Et Paré, le citant, ajoute: « vif-argent est antidote contre les ulcères malins ». De même, au xviii' siècle, Stolterforth, G. Tromp rapportent avoir ainsi guéri des cancei'spar le moyen du mercure et de la salivation.
Avec Bichat et ses élèves Laennec, Dupuytren, Bayle, etc., une nouvelle conception apparaît. Le créateur de l’anatomie générale avait également entrepris de rénover l’anatomie pathologique suivant les mêmes principes qui l’avaient guidé dans l’étude des tissus normaux.
Ces principes et leurs applications, Laennec les expose dans son l'Jssai sur r anatomie pathologique^ ses articles du Dictionnaire des sciences médicales, son Traité de C auscultai ion médiale : les tissus de formation nouvelle, « les productions accidentelles », sont comparés aux tissus normaux, et distingués par leurs caractères, abstraction faite de leur siège. Ce qui permet de reconnaître que les uns sont analogues, les autres sans aucune analogie avec les tissus normaux de l’organisme. Parmi ces derniers figure, à côté des tubercules, le cancer. Celui-ci comprend plusieurs espèces qu'il importe de distinguer.
« Les anciens chirurgiens et, à leur imitation, les anatomistes modernes ont confondu sous les noms de sipiirre, de cancer ou de carcinome, des productions accidentelles qui n’ont aucun caractère commun entre elles, si ce n’est de n’avoir aucune analogie dans les tissus naturels ou dans ceux de l’économie animale saine, de naître dans un état de dureté ou de crudité et de tendre à se détruire en se ramollissant... J’ai réussi à en distinguer plusieurs espèces très tranchées. » (Laennec, Auscultation médiate).
HISTOHIQUE DU CANCER.
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Et en etTel, Laennec décrit séparément le squirre, l’encéplialoïde, la mélanose. Ces deux dernières espèces sont nouvelles, el appeléespar lui de noms nouveaux. Jusque-là, en elVet, le cancerdur (squirre) et le cancer mou étaient considérés comme des stades successifs ; lesquirre encore bénin dégénérait en cancer, tumeur molle et maligne. Pour Laennec, ce sont des espèces distinctes, des maladies dilTérentes.
Ces cancers se présentent d’ailleurs à des degrés divers d’évolution. L’encéphaloïde peut se voir sous trois formes : 1° enkysté ; •2“ rassemblé en masses irrégulières ; 3° infiltré. Dans son évolution, on distingue également trois périodes; 1“ de formation ou de crudité, ois le tissu est demi-transparent ; 2“ d’état, la matière devient opaque et ressemble à la substance cérébrale ; 3“ enfin de ramollissement.
U Les tumeurs cérébriformes non enkystées peuvent se développer dans toutes les parties du corps humain, mais c’est surtout dans le tissu cellulaire lâche et abondant des membres et des grandes cavités que l’on en rencontre le plus souvent. J’en ai trouvé dans le tissu cellulaire de l’avant-bras, de la cuisse, du cou, du médiastin; on eu rencontre plus souvent encore au milieu du tissu cellulaire qui entoure les reins et la partie antérieure de la colonne vertébrale, dans l’abdomen, et assez ordinairement les tumeurs cérébriformes situées dans ces parties acquièrent un volume énorme. » {Aiiscullation médiale.)
Cette conception de Laennec, de tissus nouveaux sans analogie dans l’économie, et caractéristiques des néoplasies malignes, nous la retrouvons dans Lobstein [Analomie palholoyique) sous le non* d’hétéroplasie. « Il se développe en vertu d’un travail morbide particulier, que nous nommerons hétéroplasie, des substances étrangères à l’économie animale, qui, déposées peu à peu dans les interstices des parties, les forcént à leur céder la })lace, soit en les pénétrant, soit en les convertissant en leur propre nature. » Lobstein en distingue quatre espèces : 1® la substance tuberculeuse ; 2® la substance lardacée tqui paraît correspondre à des inflammations chroniques, des scléroses, des sarcomes, de la tuberculose caséeuse, mélangés) ; 3® la substance squirro-cancéreuse ; 4® le fongus médullaire (encéphaloide de Laennec).
Également, Cruveilhier [Anatomie palhologique) considère les « dégénérations organitjues » comme « constituant un groupe de lésions extrêmement graves, caractérisées par la transformation de nos tissus en un tissu morbide et sans analogie dans l’économie, tissu parasitaire, vivant d’une vie propre, jouissant à des degrés divers delà propriété de se généraliser dans l’organisme, soit par continuité de tissu, soit par contiguïté, ou par voisinage, soit encore par une infection générale de l’économie, et constituant, dans l’état actuel de la science, la lésion morbide la plus incurable de l’espèce humaine ».
P. MENiniUER. — l.E CAACER,
11 en dislingue deux classes : 1“ la dégénérescence aréolaire et gélalinirormc ; 2“ la dégénérescence cancéreuse proprement dile.
La première, la dégénérescence gélaliniforme,est, pour Cruveilhieiv une aiïeclion locale, susceptible de s’étendre par voie de continuité ou de contiguïté, mais qui ne se généralise jamais par voie d’infection. « C’est une dégénéralion de tissu, mais ce n’est pas du cancer. » El il y comprend les tumeurs colloïdes de l'estomac, de l’intestin, du rectum, les kystes ovariques à contenu colloïde, les tumeurs kystiques des os, des tumeurs mammaires, parotidiennes, etc.
La deuxième, dégénération cancéreuse proprement dite, est un tissu morbide parasitaire ayant la propriété de s’assimiler et de transformer en sa propre substance tous les tissus envahis.
« Le caractère anatomique fondamental de ces deux ordres de dégénérations est non dans la trame aréolaire qui constitue leur charpente, mais bien dans la qualité du produit ou suc qui remplit les alvéoles ; suc d’apparence gélatineuse dans la dégénéralion gélatiniforme ; suc crémeux, galactiforme, miscible à l’eau dans le cancer proprement dit {suc cancéreux)', or le suc cancéreux est le caractère pathognomonique de la dégénération cancéreuse ».
« Ce n’est pas le tissu normal qui dégénère en tissu cancéreux, mais bien au sein du tissu normal que s’opère une production morbide héléromorphe parasitaire. »
Le suc cancéreux a été découvert par Cruveilhier en 1827 {Société anatomique) ; et depuis il le considère comme l’élément essentiel et caractéristique du cancer. D’après lui, il se produit dans le réseau capillaire veineux, et c’est en se diffusant dans l’organisme qu’il est l’agent de l’infection générale dans le cancer. Ouelle que soit la forme du cancer, squirre ou encéphaloïde, on peut obtenir, soit par raclage, soit par pression énergique, une quantité plus ou moins grande de suc cancéreux. Aussi Cruveilhier n’admet-il pas la dislinction de Laennec entre ces deux formes morbides, qui pour lui ne dilTèrent que par l’abondance plus ou moins grande du stroma fdjreux, élément accessoire, mais renferment l'une et l’autre, quoique en proportions différentes, l’élément essentiel, le suc cancéreux galactiforme et miscible à l’eau. Et il conclut : « 11 n’existe qu’une seule espèce de cancer, à savoir le cancer à suc cancéreux ». C’est d’ailleurs en se basant sur l’absence de suc cancéreux qu’il met à part les tumeurs colloïdes ; c’est pour la même raison qu’il distingue du squirre les tumeurs mammaires solides, d’évolution bénigne, et qu’il décrit sous le nom de corps fibreux de la mamelle.
Avec Cruveilhier nous pouvons clore la seconde périotlc de l’histoire du cancer, celle de l’anatomie jiathologique macroscopique. Pins scienlilique que la période antécédente, elle ne fournit pas cependant, malgré les investigations précises de ces chercheurs géniaux, Dichal, Laennec, Cruveilhier, de résultats beaucoup plus
HISTORIQI E DU CANCER.
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posilifs que les imaginations du jiassé. La seule découverte importante en est, en somme, le suc cancéreux, cpii est bien en ellel, comme l'a dit Cruveilhier, la parlie essentielle de la lésion, et qui constitue en outre un bon signe diagnostique du cancer avec les tumeurs fibreuses ou conjonctives typi({ues, mais dont l’œil nu est absolument impuissant à élucider la composition. Kt si l’on a reconnu le cancer non plus comme une humeur corrompue, mais bien comme un tissu, sa nature reste inexpliquée, ses relations avec l’organisme sont incompréhensibles, et l’on doit se contenter de masquer l’ignorauce où l’on reste sur tous ces points des mots d’hétérologie, d’hétéroplasie, d’hétéromorphisme.
Avec l’application du microscope aux études anatomiques commence la période moderne, celle (jui, de découvertes en découvertes, se continue encore aujourd’hui, et pendant laquelle se sont constituées à peu près toutes les connaissances que nous possédons de la question.
Après les premières recherches de Raspail et de Royer-Collard, que Broca [Traité des tumeurs) considère comme les initiateurs de la théorie cellulaire, de Gluge qui, en ](S37, voit les cellules cancéreuses dans « le fluide contenu dans les cancers encéphaloïdes » [Comptes rendus^ 18.37), de Schleiden et de Schwann qui établissent définitivement la constitution cellulairedes végétaux et des animaux (1838), J. Müller [Ueber den feineren Bau und die Formen der Krankhaften Geschwülste, 1838), appliquant ces données nouvelles à l’étude des tumeurs, fait rentrer ces tissus pathologiques dans le cadre des tissus normaux, et affirme que ■.< sous le point de vue des éléments microscopiques et delà formation, la structure des tumeurs de bonne nature ne diffère pas du tout de celle du cancer ». S’aidant en outre de recherches chimiques pour caractériser lestumeurs, il édifie une première classification où il distingue des tumeurs cancéreuses [carcinoma simplex^ reticulare, alveolare, melanodes^ medullai'e, fascicutatum seu Jujalinum) de composition albumineuse, et des tumeurs non cancéreuses dans la composition desquelles entrent la graisse, la gélatine, la chondrine, et parmi lesquelles la description de l’enchondrome est nouvelle. D’ailleurs, l’importance capitale du travail de Müller réside surtout en ce fait qu’il affirme pour la première fois que les tumeurs, et parmi elles les cancers, sont formés de cellules semblables aux autres éléments de l’organisme.
Parallèlement etdedivers côtés, les chercheurs étudient, utilisant le procédé nouveau d’investigation, et, sans doute inlluencés par la persistance des idées antérieurement régnantes, arrivent d’abord à des résultats divergents.
Lebert {Phjjsiologie pathologique, 1815; Traité des maladies cancéreuses, 1851) définit le cancer « une maladie spéciale, différente
P. MI'NEÏRIER. — TJ-; CANCER.
(le loules les autres, se développant en vertu d’une prédisposition particulière... Le caractère fondamental du cancer, comme tissu, •est de constituer une véritable substitution d’une matière nouvelle aux tissus normaux au milieu desquels il est disposé... Ce n’est pas la fibre musculaire ou l’élément glandulaire, ou la trame osseuse ■(|ui devient cancéreuse, mais c’est la place que ces éléments occupaient qui est envahie par le cancer ». Il distingue cinq formes de tissus cancéreux : encéphaloïde, squirre, colloïde, hématode, et mélanique, qui toutes ont un même élément caractéristique, spécifique, la cellule cancéreuse, qui constitue l’élément essentiel dans l’encéphaloïde, ou se montre associée à divers éléments secondaires dans les autres formes. « Le type de la cellule cancéreuse est une petite sphère régulière avec un noyau elliptique excentriquement placé, occupant près de la moitié et au delà de l’intérieur, et renfermant un ou plusieurs grands nucléoles. » Le cancer se développe par exsudation morbide hors des vaisseaux, plus fréquemment dans le tissu cellulaire. « La première gouttelette d’un blastème cancéreux ■étant déposée dans l’interstice des éléments d’un tissu, dans le proche voisinage d’un réseau capillaire, cette gouttelette, d'abord amorphe au moment de la sortie du torrent circulatoire, prend d’emblée les caractères du cancer. »
L’accroissement du cancer est dû à l’exsudation de nouveau blastème par les vaisseaux, aux dépens duquel se forment de nouvelles cellules. L’infection générale est le fait de la réabsorption du blastème et de son dépôt en divers organes.
En somme, et cellules à part, la conception de Lebert diffère à ■peine de celle de Laennec, et rappelle en outre les anciennes théories humorales. Le cancer est toujours un tissu sans analogue dans l’économie et sa formation aux dépens d’un blastème exsudé des vaisseaux ressemble de bien près aux dépôts de lymphe ou d’atrabile des anciens. Comme Laennec, Lebert divise les tumeurs, les pro- •ductions accidentelles, en deux classes, suivant leur dissemblance ou leur ressemblance avec les éléments normaux de l’organisme, et tandis que le cancer appartient au groupe hétéromorphe, sans .analogue dans l’économie, le groupe homœomorphe renferme des tumeurs que l’étude microscopique montre formées d’éléments analogues aux éléments transitoires ou définitifs des tissus normaux; ce sont les tumeurs graisseuses, fiijrcuses, fibro-plasliques, mélani(pies, épithéliales, cartilagineuses, osseuses, glandulaires, hypertrophiques, érectiles, fibrineuses et kystiques. Parmi elles figurent comme formes nouvelles la tumeur libro-plastique, néoplasie conjonctive, et le cancroïde, néoplasie épithéliale, jusque-là confondues avec les tumeurs cancéreuses, et que Lebert s’ell'orce d’en distinguer, en exagérant d’ailleurs leur bénignité relative. Mais il n’admet pas cependant, comme Laennec l’avait enseigné, que l’on puisse tirer de
HISTORIQUE DU CANCl'R. 1» — 15
l'analogie, ou de l’iiomœoniorphisme des lumeurs, un crilénum absolu de bénignité.
Les idées de LeberL ont été partagées et développées avec quelques variantes par Broca, Follin et \'^erneuil, alors jeunes chirurgiens épris d’études histologiques et qui crurent aussi aux blastèmes, aux cellules spécifiques, et à l’hétéromorphie des tumeurs.
Broca, comme Lebert, classe l’épithéliome et les tumeurs fibroplastiquesdans les productions homœomorphcs et le cancer dans les produits hétcromorphcs et hétérologues ; il le définit : « tumeur possédant une organisation élevée et une vascularité propre plus ou moins grande, renfermant des éléments spécifiques dits éléments cancéreux, purs ou mêlés à des éléments adventices » (Broca, Traité (les fumeurs, 1866).
Follin [Pathologie exlerne, 1861) réunit dans les pseudoplasmes hétéromorphes, tissus morbides qui n’ont pas leur analogie dans l’économie, à la fois les tumeurs cancéreuses, épithéliales, fibroplastiques et tuberculeuses, et il définit le cancer « un tissu morbide sans analogue dans l’économie, et constitué par des éléments corpuscu'aires qu’on ne rencontre ni dans les tissus normaux, ni dans les autres tissus pathologiques ».
Tandis que Lebert et les chirurgiens français histologistes fidèles aux idées de Laennec et de Cruveilhier les adaptent aux constatations nouvelles de l’investigation microscopique, Virchow procède de iMidler et le complète. Il n’admet pas dans les tumeurs d’éléments étrangers à l’organisme. «Les Français, dit-il, regardent les tumeurs homologues comme la reproduction de parties connues du corps, tiétérologues comme le développement de produits spéciaux étrangers à la structure du corps... L’ancienne doctrine n’a plus été soutenable lorsque j'eus démontré (1817) que l’élément en apparence le l»lus étranger qui se rencontre dans les tumeurs, la cellule cancéreuse, répond à une formation normale, la formation épithéliale... D'après ma manière de concevoir l’homologie et l’hétérologie, telle chose sera homologue qui répond par le type de son développement au type de son tissu mère, de sa matrice, et telle autre sera hétérologue <pii dévie du type de la matrice... Lorsqu'une tumeur cartilagineuse ou osseuse se développe dans le tissu conjonctif, ou une tumeur muqueu.se dans le tissu adipeux, cela n’est pas aussi hétérologue que lorsqii’unc tumeur épidermoïdale se forme dans le tissu connectif ou une tumeur à épithélium cylindrique dans une glande lymphatique. » (Pathologie des tumeurs, trad. Aronsohn.) Donc, pour Virchow, l’hétérologic se réduit à l’hétérotopie, l’erreur de lieu, et cette hétérotopie qui, dans une certaine mesure, correspond à l’hétérologie des auteurs français, il l’explique non par l’apparition d’un tissu nouveau étranger à l'organisme, mais par les variations évolutives des éléments cellulaires issus dos éléments normaux de la région intéressée.
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P. MENETRIER. — lÆ CANCER.
Virchow, en edel, après RcmaU, croit que les cellules naissent des cellules ; il n’admet plus leur origine aux dépens d’un blastème amorphe, mais pose en principe son axiome renouvelé de celui d’Ilarvey: « omnis cellula e cellula ». Il complète ainsi la théorie cellulaire et en fait la base de sa conception des tumeurs.
La formation des tumeurs résulte en effet de la segmentation des noyaux (nucléation) et de la multiplication des cellules (cellulation) d’où résulte la formation de cellules nombreuses et petites (stade de granulation) constituant un tissu semblable à ceux de l'embryon et qu’il considère comme « indilférent », ce qu’il exprime en disant: « un cancer, dans ce stade, ressemble à du tubercule ». Après celte période commence la différenciation des < ellules de granulation en cellules de tissus spécifiques, épithéliales, cylindriques ou pavimenteuses, conjonctives, etc. A ce moment, les tumeurs prennent leur caractère particulier. Enfin, les tissus les plus indifférents (c’està-dire les moins difiérenciés) deviennent le plus souvent le point de départ de ces développements nouveaux, et « le tissu connectif proprement dit est le point de départ le plus fréquent de la formation des tumeurs » {Palhologie des tumeurs).
Ainsi le tissu conjonctif est la matrice habituelle des tumeurs, et quand ses éléments sont, par prolifération, revenus à l’étal embryonnaire, indifférent, ils peuvent, comme les cellules de l’embryon, reproduire tous les éléments cellulaires quelconques de l’organisme, et aussi bien des cellules épithéliales que des cellules conjonctives. Entre les tumeurs ainsi produites, la plus maligne, et que Virchow dénomme cancer vrai ou carcinome, se caractérise à la fois par son stroma alvéolaire (Rokitansky, Virchow) et par son contenu cellulaire qui, bien que dérivé de la prolifération des corpuscules du tissu conjonctif, présente néanmoins les caractères des cellules épithéliales.
L’origine locale du cancer est due aux actions irritatives ; quant à la généralisation et à la formation des tumeurs secondaires, elles s’expliquent ainsi : « Les sucs provenant de la tumeur exercent sur certains éléments une action analogue à celle d’une semence » qui guide l'évolution similaire des éléments locaux incités à proliférer par cette excitation. Virchow, en effet, ne croit pas au transport des cellules néoplasiques. « Je liens pour invraisemblable, dit-il, que la propagation par transport à distance de, parcelles de tissu soit la règle »... « Les nouvelles nodosités ne se développent pas par une sorte de germination des cellules dé[)lacées, mais les tissus préexistants subissent en leur lieu et place l’atteinte morbide, et, procédant d’eux, uniquement par un travail local de prolifération, les soi-disant métastases, les nodosités secondaires se produisent. » [Pathologie des tumeurs.)
Ranvier [lüude du carcinome à l'aide de l' imprégnation d'argent
IIISTORIQUK DU CANCRU.
[Arc/ÜL'es de plujsinl . , IStxSjJdéreml cgalcMuenl l'origine conjonclive du carcinome ; il en voit la preuve dans ce fail que l’imprégnalion d'argent ne dénote pas entre les cellules cancéreuses l’existence d’une substance cimentaire semblable à celle qui se rencontre dans les épithéliums. « 11 faut admettre, conclut-il, que le carcinome, dont jusqu’ici le tissu paraissait sans analogie dans l’organisme, a son type dans le tissu fibreux; il peut donc être considéré comme une simple altéralion de forme de ce tissu. »
Et Cornil, qui d’abord [Développement hislologique des tumeurs épithéliales {Journal de l'analomie, 1865)], étudiant le cancer dans la mamelle, avait admis son origine glandulaire, se rallie à l’opinion de Ranvier et donne du carcinome (Dict. Decbambre, art. Carcinome, 1871) la définition suivante; « Les tumeurs carcinomateuses sont constituées par un tissu composé d’un stroma fibreux, limitant des alvéoles qui forment par leur communication un système caverneux ; ces alvéoles sont remplis de cellules libres les unes par rapport aux autres, dans un liquide plus ou moins abondant. » lien décrit ainsi la formation ; « Les cellules lymphatiques et les cellules plates du tissu conjonctif, en s’accroissant et se multipliant, forment les éléments cellulaires du carcinome, tandis que les faisceaux connectifs en constituent le stroma. 11 est donc nécessaire qu’il existe du tissu conjonctif là où du tissu carcinomateux va se former, et si le carcinome se développe dans un j)oint de l’organisme où il n’y a pas à l’état normal de tissu conjonctif, on voit d’abord ce dernier tissu s’y constituer pour se transformer ultérieurement en carcinome. Cette proposition est démontrée par l’étude des phénomènes qui se passent dans les os lorsque du tissu carcinomateux s’y développe ».
A ce moment, le carcinome est le cancer type, le cancer par excellence. Mais s’il représente assurément une tumeur cancéreuse des plus maligne, et s’il correspond pour une bonne part au cancer de Lebert, il ne comprend nullement tout ce que Cruveilhier ou Laennec ont décrit sous ce nom ; ce n’est plus du tout le cancer tel que le concevaient les anciens. Cliniquement, il est vrai, les chirurgiens conserventau terme toute sagénéralité etappellent cancer toutes les tumeurs malignes (Ij, mais les anatomistes et les micrographes ont multiplié les formes de ces tumeurs, leur ont donné des noms spéciaux et se sont efforcés de les différencier du cancer vrai, au point que ce qui n’est plus cancer parmi les tumeurs malignes est devenu à tout le moins tout aussi important que ce qui a conservé cette dénomination.
En elfet, à côté du cancer se sont constitués des types nombreux de tumeurs, pour la plupart présentées d’abord comme plus ou moins
(1) Uull. de l’Acad. de méd., 185i-18j5. Discussion sur le clinjfunslic et la ciiral)ililé (lu cancer par Vixpeau, Houicut, Mai.caigniî, Hoijii.i.aud, Dei^aeonu, Raiitii, Leiii.anc, Lai\hey, etc.
Thaité ue médecine.
.\lll. — 2
l’. MI'NKTHIIÎR. - LK CANCMR.
hriiigncs, analogues, lioniœomorphos, cl qui, par une élude plus approfondie, sonl apparues les unes el les aulres capables des mêmes propriélés deslruclives el infeclanlcs considérées comme caraclérisliques du cancer, du vrai cancer, tlil-on, pour lui conserver une place à pari.
Ce soûl les osléochondrophylcs de Cruveilhier [Anal. palh. générale, 1828), enebondromes de Muller (1838), donl on commence à connaîlre les formes malignes (Virchow).
Les lumeurs épilhéliales pavimenleuses, qui correspondenl au cancer fragile de Cruveilhier, et donl les parlicularilés évolulives paraissent déjà au siècle précédent avoir frappé Ledran (1) qui signalait le pronostic moins grave du cancer de la peau el des lèvres, ont été étudiées par Ecker (1844) (2), par Leberl [Phgsiol. palh., 184.4), par Isaac Mayor (Th., 1840) (3). Leberl, pour rappeler leur analogie avec le cancer, leur donna le nom de cancroide, déjà employé au xviii“ siècle par Peyrilhe pour désigner des ulcères de diverse nature, puis par Alibert pour la chéloïde. Hannover, en 1832, leur donne le nom d’épilhélioma. Les premiers observateurs considèrent d’abord celte lésion comme purement locale, bénigne ; puis il faut bien reconnaître que ces lumeurs sont capables de généralisation (Virchow, Dupuy (4), Heurtaux (5)]. L’histogenèse en est précisée parles travaux de Verneuil (6), de Thiersch (7), deCornil et Ranvier (8), el le type épilhéliome pavirnenleux est désormais fixé.
A côté de répithéliome de la peau el des muqueuses à revêtements pavirnenleux, viennent se ranger des faits d’épithéliomes caractérisés par une production nouvelle de cellules d’épithélium cylindrique el développés sur des muqueuses recouvertes elles-mêmes par ces éléments à l’état normal. Les observations de Reinhardt (1831) (9), Wagner (1838;, Cornil (1863) (10) établissent nettement les formes el les variétés de ces épilhélioines cylindriques.
(1) Lf.duan, Mémoire a^•ec un précis de plusieurs obscrx alions sur le cancer [Mémoires de L’Acad. de chir., L HI).
(2) E uvuii, Sur la slriicturc des Lumeurs comprises sous le nom de cancer des lèvres (Arcli. /'. phys. Ileillninde, ISl'i).
(.'5) Isaac Mayor, Recherches sur les tumeurs epidermiejucs et leurs relations a\ ec l’all'ection cancéreuse. Thèse de Paris, 1810.
(i) nurijY, Du cancroïde ou cancer épithélial surtout au point de vue de la {généralisation. Thèse de Paris, 1855.
(5) Heurtaux, Du cancroïde en {général. Thèse de Paris, 18GÜ.
(6) K RM.; U U,, Observations pour serxir à l’Iiistoire des lumeurs de la peau y.VrcIt. yén. de méd , 1852).
(7) TiiiiiRscn, Der Epitheliaikrebi der Haut, 1865.
(8) CoRMi, et Ranvier, Oontribnlion à l’étude du développement hislologicpic des tumeurs épilhéliales {Joiirn. de l'nunl., 1866).
(0) Ri.',iniiari>t, Hypcrlrophie des rolliculcs glandulaires de la nunpieuse intestinale (CIturiie Annnlen, 1851).
(10) Cornu,, Dé\'e!o|)i)ement hislologitpie des tumeurs épithéliales [Journ. de l'nnal., 1865).
IIISTORIQI'K ])U CANCl'.K.
Cornil y ralLaohc \c:C(incer colloïde deresloinac.
Une aulre espèce de lumeurs rorinées par de l’épiLliélium disposé en cylindres pleins, lerminés en ciecum, contournés les uns avec les autres, constitue Yépilhéliome liibidé de Cornil et Hanvier. Ces tumeurs ont été rapprochées des glandes par Rouget {Soc. debioL, ISüO'i, décrites par Verneuil {Arch. (jén. de méd., 1854), Rohin et Laboulbène (1), cl sont en clfct des épilhéliomes d’origine glandulaire. Elles constituent l'une des variétés de lumeurs que Robin a appelées hétérédaniques. Parmi les variétés (jue Robin et Laboulbène {Soc. de biol., 1893) en ont décrites, on peut facilement reconnaître le type dénommé ultérieurement ci/lindrome par Billrotli.
Est également détachée du cancer des anciens la [umeur ftbroplasliqiie de Leberl, formée de fibres et de cellules fusiformes {Physiol. palli., 1845), d’abordconsidéréeparlui comme un mallocal, sans retentissement sur la santé générale, et qui fut ensuite également reconnue capable de récidive après extirpation et d’infection à distance (\\’oillez, 1852) (2).
D’ailleurs, la tumeur fibro-plastique est bientôt absorbée dans un groupe beaucoup plusimportant, celui des sarcomes reconstitué par Virchow [Palli. des lumeurs) et par Cornil et Ranvier (//<s/o/. palh.).
Le terme sa/’co/ne était d’un emploi fréquent dès l’ancienne médecine grecque. Galien appelait ainsi « l’excroissance charnue contre naturequi se produildans la cavité nasale ». 11 considérait également les polypes comme sarcomateux. Usité par la suite dans des acceptions diverses, mais généralement appliqué aux tumeurs de consistance charnue, analogue à la chair musculaire, ce mot de sarcome reçut une extension considérable d’Abernethy qui l’appliqua comme terme générique à presque toutes les tumeurs, à toutes celles du moins qui ne présentaient ni une dureté comparable à celle du tissu osseux, ni une forme franchement kystique. 11 en distinguait huit espèces : 1“ le sarcome commun vasculaire ; 2“ le sarcome adipeux; 3“ le sarcome pancréatique ; 4“ le sarcome cystique ; 5° le sarcome mammaire; 6“ le sarcome tuberculeux; 7® le sarcome pulpeux ou médullaire; 8" le sarcome carcinomateux; parmi lesquelles, autant qu’on s’y peut reconnaître, figurent tous les cancers des autres auteurs, avec encore beaucoup d’autres choses (Abernethy, An Allempl lo form a classificalion of lumours. London, 1804).
^ irchow {Palh. des lumeurs), re[)renant le terme, le précise, le réservant aux seules tumeurs connectives, et plus spécialement à celles qui sont uniquement composées de cellules. C’est pour lui « une production dont le tissu appartient à la série des tissus connectifs, et qui ne se distingue des espèces nettement tranchées du
(1) UoiiiN cL Mémoires de ht Soc. de hioL, 1833.
(2) W’oii.t.Ez, Ühscrx alioii de fiOi'oplaslie jjéncralisec sinuilanl un cancer du poumon {Arch. tien, de méd., 1852).
P. MENI'TIIIER. — T.E CANCER.
groupe du lissu conneclif que par le développemenl prédominant deséléments cellulaires ». Et y joignant comme formes particulières: 1“ le sarcome fdjreux ou fihro sarcome ; 2® le sarcome muqueux, gélatineux ou colloïde, ou myxo-sarcome ; 3“ le sarcome glieux ou glio-sarcome ; i" le sarcome mélanolique ou mélano-sarcome ou sarcome pigmentaire; 5” le sarcome cartilagineux ou chondro-sarcome; ()“ le sarcome ostéoïde ou ostéo-sarcome; il fait en somme, sous ce nom de sarcome, le groupement de toutes les tumeurs malignes de la série des tissus connectifs.
Dans ce même groupe des sarcomes, Cornil et Hanvier rangent les tumeurs décrites par Robin, par Eugène Nélaton (1) sous les noms de tumeurs à médullocelles et à myéloplaxes, d’abord considérées comme d’un pronostic bénin, et qui présentent en réalité les mêmes éventualités redoutables que les sarcomes.
Ainsi, par les efforts multipliés des investigations microscopiques, ont été reconnues et décrites un grand nombre de tumeurs nouvelles qui, précédemment confondues dans la description commune des cancers, furent distinguées à la fois par leurs caractères histologiques propres et par une marche clinique que l’on crut d’abord foncièrement différente, d’où les dénominations « d’affections curables confondues avec le cancer» (Lebert),de « pseudo-cancers» (Cruveilhier) sous lesquelles on les désigna dans les premières descriptions. Pnis, peu à peu, les observations, se multipliant, précisent les particularités de leur histoire, montrent la fréquence des récidives, la possibilité des manifestations multiples à distance et de l’infection généralisée. Et alors la question se pose de savoir si, comme le veulent encore les cliniciens (Velpeau), il convient de continuer à les englober sous la dénomination commune et banale de cancer, ou si, affectionsdifférentes, elles doivent chacune occuper une place à part dans les cadres de la pathologie.
C’est à cette dernière opinion que se rangent les anatomopathologistes: « Le mot cancer, dit Robin (l)ict. de Littré et Robin, art. Cancer) ne désigne ni une espèce unique, ni même un genre, ou une classe naturelle de tissus morbides au point de vue de l’anatomie et de la symptomatologie.... Ce mot doit être scientifiquement rejeté, comme tons ceux auxquels se rattache une idée fausse que leur emploi tend toujours à rappeler. »
l^L Cornil, rédigeant l’article Cancer dn Dictionnaire encyclopédique (1871), conclut après un exposé historique de la question : (( hhi résumé, par suite des progrès de l’anatomie pathologique, le mot cancer compris comme synonyme de tumeur maligne n’a plus sa raison d’être. On ne pourrait employer cette dénomination que
(1) Roiiin, Comptes reixliis de la Soc. de biol., 1S19. — Eug. Nki.aton, Mémoire sur line noii\ elle espèce de tumeurs bénignes des os, ou tumeurs à myélopliixes. Thèse de l’aris, 1860.
comme é(|uivalenl du mol carcinome. Nous préférons nous servir de ce dernier |)arce cpie, d’après les récentes découvertes de l’histologie, il répond à un tissu bien défini et parce qu’il ne rappelle plus la confusion ancienne de toutes les tumeurs graves dans une classe commune. »
Ainsi, à ce moment, le cancer est condamné, il représente une espèce morbide bonne tout au plus pour les cliniciens, et qui s’est émiettée en formes anatomiques multiples dans lesquelles on préfère rapprocher les types morphologiques semblables, même d’évolution dilTérente, plutôt que de maintenir en un seul groupe les formes qui se spécialisent par leur évolution identique.
Ouant au carcinome, qui prend la place du cancer, et qui correspond assez bien au cancer à suc cancéreux de Cruveilhier, au cancer à cellules spécifiques de Lebert, il constitue cependant une tumeur aussi mal déterminée que les précédentes, et l’étymologie grecque, substituée à l’étymologie latine, ne lui assurera pas une longévité plus grande. C’est, en elïet, une tumeur bien singulière ; pour Virchow c’est une tumeur d’origine conjonctive, dont les cellules présentent le caractère épithélial. Weber, Forsler, Billrolh, Klebs adoptent plus ou moins cette manière de voir.
Pour Cornil et Ranvier, c’est bien une tumeur d’origine et de nature conjonctives, que même ils préféreraient appeler « fibrome alvéolaire » et qu’ils classent dans « les tumeurs dont le type se trouve dans les diverses variétés du tissu conjonctif », avec le myxome, le fibrome, le lipome, les gommes syphilitiques et le tubercule (1).
Mais le type morbide ainsi constitué était déjà à ce moment ébranlé par les travaux antérieurs. Robin admettait l’origine épithéliale de la plupart de ces tumeurs : « Le plus souvent, les tumeurs désignées sous le nom de cancer ont pour point de départ une hypergenèse avec hypertrophie des épithéliums des parenchymes tant glandulaires que non glandulaires » (Dict. de Littré et Robin). Cornil luimême, dans son mémoire sur le développement histologique des tumeurs épithéliales {Journ. de l'anal.^ 1865), avait admis l’origine épithéliale glandulaire du cancer vulgaire du sein, que plus tard il décrit comme carcinome.
Lt bientôt les recherches se multiplient pour la démonstration de l’origine épithéliale du carcinome, et par conséquent pour le démembrement de ce dernier type de cancer.
Il faut toutefois remarciuer, dans l’exposé de ces travaux, qu’à partir de ce moment et jusqu’à nos jours le terme carcinome se trouve généralement employé dans un sens difierent en France et en Allemagne.
(1) Manuel d’hisloloijie [yalholo;/ unie, 2“ cdilioii, 1881.
P. MliM-yPRIKn. — LP CANCER.
En France, eUlepuis longtemps, le lermeélail complèlemenliniisiLé, et c’est pourquoi il fut volontiers adopté par (’-ornil et Uanvier pour désigner une forme anatomique nouvelle, la tumeur à stroma alvéolaire, renfermant dans ses cavités des cellules libres les unes par rapport aux au très, qu’a près Virchow ils considèrent comme développée dans le tissu conjonctif. Et c’est dans ce sens restreint que le terme a continué à être employé chez nous ; c’est exclusivement pour cette forme qu’on a discuté l’origine épithéliale ou conjonctive, tandis que depuis longtemps, pour Lebert, Broca, ^’erneuil, Robin, pour Cornil et Ranvier eux-mèmes, l’origine épithéliale des tumeurs épithéliales typiques, épithéliomes pavimenteux lobulés ou tubulés, épilhéliomes cylindriques et glandulaires ne faisait aucun doute.
En Allemagne, le terme carcinome était communément employé comme synonyme de cancer, et a continué d’ètre employé dans celte acception jusqu’à nos jours. Quand Virchow l’a employé, il l’a fait exactement dans ce sens, et s’il a attribué au carcinome une origine conjonctive, ce n’est pas seulement en pensant à la forme spéciale à stroma alvéolaire et à cellules libres dans ses alvéoles, mais bien à toutes les tumeurs épithéliales qui, d’après lui, et en vertu de l’indifférence cellulaire absolue qu’il admeltail, pouvaient également naître delà prolifération de cellules conjonctives. Aussi les travaux ultérieurs ont-ils eu pour résultat, non seulement de mieux préciser l’origine et la nature du carcinome, mais encore et surtout de faire peu à peu disparaître celle conception erronée de l’indilTérence cellulaire dans la genèse des éléments néoplasiques.
Dans l'exposé que nous allons faire des travaux ultérieurs, c’est dans le sens que lui ont donné Cornil et Ranvier que nous emploierons généralement le mot carcinome.
La conception de Virchow est combattue par \\'aldeyer qui étudie les lésions glandulaires dans les carcinomes du sein et de l’estomac ; il montre la prolifération épithéliale d’abord intraglandulaire, se poursuivant dans les espaces conjonctifs et formant ainsi les nids de cellules qui remplissent les alvéoles du carcinome. 11 a également constaté l’origine épithéliale des carcinomes du rein, de l’iilérus. 11 l’admet aussi pour le foie (d’après Naunyn), pour l’ovaire, la peau, la thyroïde, l’œsophage, le poumon, la vessie, les fosses nasales; enfin, comme contre-épreuve ilans les organes (|ui ne contiennent que du tissu conjonctif, on ne rencontre comme tumeur maligne primitive (jue du sarcome (1).
Lancereaux {Anal. lcS75), après avoir décrit les épilhéliomes
pavimenteux et cylindriques, fait du carcinome le cancer des organes glandulaires. « Contrairement, dit-il, à l’opinion d’un certain nombre d’histologistes (jui font naître le carcinome des glandes, aux dépens
(1) Wai.iihyuii, Die EnlNvicUeluiig- lier Carcinome (Virchow's Arcliiv, ls6.s. — Volliinann’s Sammluiuj, 11“ 33).
IIISTOIUQUI' DU CANCKR.
(les travées fibreuses, nous pensons que le phénomène initial de celle lormalion se passe dans répilliélium cl que la prolileralion conjonctive est toujours secondaire ». Et il ajoute, pour mieux préciser sa pensée : « L’épilliéliome glandulaire, néoplasie esscnliellcment constituée par la végétation des épithéliums sécréteurs, se distingue en premier lieu par les caractères particuliers des éléments cellulaires (pii le constilueul, en second lieu par la disposition du stroma qui vient s'ajouter à ces éléments. Nous revenons ainsi à l’opinion ancienne de Lcbert et de l’école histologique française, qui considérait la cellule comme étant la caractéristique du cancer, avec celte dilïérence (jue nous regardons celle cellule non pas comme un élément d’une espèce à part, mais simplement comme un épithélium qui ne dilVère de l’épithélium normal (pie par des modifications secondaires ».
Si pour le foyer primitif du carcinome Lancereaux affirme nettement l’origine épithéliale, il est moins précis en ce qui concerne les localisations secondaires. Pour celles-ci, « l’agent d’infection, dit-il, n’est-il pas autre qu’une cellule ou un noyau cancéreux qui n’aurait fait que traverser les vaisseaux lymphatiques? N‘est-il qu’un débris de ces éléments, des granulations charriées par les cellules lymphatiques? » Il pense, cependant, en raison du volume des cellules épithéliales, que ce sont plulcjt les granulations qui agissent et, semblables aux ferments, « auraient la propriété d’irriter au loin les tissus conjonctifs, de les faire bourgeonner, et de transformer leurs jeunes éléments en cellules épithéliales ».
L’indilTérence cellulaire règne encore à ce moment, et dans l’accroissement du carcinome on met en balance les hypothèses suivantes dont nous trouvons l’exposé dans un ouvrage de vulgarisation, le Manuel de palhologie chirurgicale, édit., de Jamain et Terrier : (( Faut-il admettre ici une infection spéciale (épithéliale) agissant sur les cellules du tissu conjonctif, ou plutôt une migration des jeunes cellules du carcinome, dans les interstices du tissu cellulaire (Lucke, Pindfleisch'; ? Doit-on, avec Koster, croire à la pénétration des cellules dans les lymphatiques dont l’endothélium s’altérerait? » (1877).
Cependant Malassez, à propos de l’examen histologique d’un cas de cancer encéphaloide du poumon [Arch. de phgsiol., 1870), montre les altérations morphologiques et topographiques des cellules épithéliales se présentant successivement, et selon les points divers de la lésion pulmonaire, en revêtement d’épithéliome cylindri(pie typique, en épilhéliome végétant mélalypique, et enfin épilhéliome infectant revêtant l’apparence alvéolaire du carcinome, et il conclut (]uc le carcinome doit être considéré non comme une tumeur d’espèce particulière, mais comme une variété évolutive des épithéliomes. « Le mol épilhéliome, dit-il, caractérisait la nature de l’élément prédominant dans une espèce de tumeur, (|uelle ([ue soit du reste la
P. MENETRIER. — TJ: CANCER.
disposition de cet élément. Le mot carcinome, an contraire, indique une disposition spéciale qu’ont prise des éléments cellulaires dont on discute la nature. On pourrait dire que le mot épithéliome est un terme d’histologie, d’anatomie générale pathologique, tandis que celui de carcinome serait un terme d’anatomie descriptive microscopique. Aussi ces deux termes peuvent-ils s’appli(|uer à une même néoformalion, l’un indiquant son espèce histologique, l’autre sa l'orme anatomique; un épithéliome peut revêtir la forme carcinomateuse, un carcinome peut être de nature épithéliale ».
.Malassez décrit en outre la pénétration et la progression de cellules épithéliales semblables à celles de la tumeur dans les lymphatiques et dans les ganglions.
Les idées de IMalassez ont été exposées et développées par Defl'aux (Thèse de Paris, 187(V) ({ui montre qu’avant de devenir carcinome la néoplasie peut présenter plusieurs étapes dont la succession est la suivante ; 1° épithéliome typique, comme dans les dilatations glandulaires; 2“ épithéliome métatypique où l’épilhélium est modifié, mais la membrane propre persiste et la disposition glandulaire est respectée; .3“ carcinome, quand la disposition glandulaire a disparu.
Ilanot et Gilbert réservent la désignation de cancers ou carcinomes aux épithéliomes caractérisés par leur nature infectante, et refusent d’appeler adénomes les néoplasies qui, bien qu’histologiquement typiques, envahissent les vaisseaux et se reproduisent à distance. Lt ils décrivent ainsi des cancers typiques où même les fonctions sont partielfement conservées. Pour eux le cancer prend sa source dans l’exaltation de la vitalité dès épithéliums de l’organisme ; comme les bactéries, les épithéliums peuvent devenir virulents, et en regard des auto-intoxications ils rangent des infections, l’infection cancéreuse par exemple, dont les éléments de l’organisme font tous les frais (1).
L’origine épithéliale du carcinome est encore défendue par Hermann et Tourneux (2), Desfosses (3), IJeurtaux (4), Hallopeau (')). Brault ((3) conclut également « que le terme carcinome n’a qu’une valeur topographique purement descriptive, et ne représente qu’une manière d’être des épithéliomes ».
Et de manière ou d’autre, cette idée de l’origine épithéliale du carcinome, et par conséquent de la disparition du lypecarcinome, en tant (jiie tumeur de nature cellulaire spéciale, est désormais acceptée jiar tous les auteurs postérieurs, et nous l’avons défendue nous-même dans des études sur les cancers du poumon, de l’estomac, du foie(7).
(1) IIanot et Gii.itiiiiT, Eludes sue les maladies de l'oie. Paris, JSS8; 1I.\m;m et (jii.iuîiiT, Càiicer primilireukyslc du foie [Revue mens, de médecine, 1883) ; ('iii.ui;n r el Dùiiir.N.vc. Cancer adéno'ide du foie. {(inz. méd. de Ravis, 1 881). — ^2) Jotirn. île l'anal., 18'7(i. — (.'P Thèse de Paris, 1881 . — (1) .ViT. 'J’iimeiirs du Dietioiinairc JAceoiiu, 1881. — (a) Ratli. ijén., 1881. — (6) ,\rch. (jén. de méd., 188â. — (7) RiiU. de la Soc. anal., 1886.
IIISTORIQUIC DU CANCER.
Les cpilliélionics no doivcnl pas toulefois englober lonl ce que l'nl, le carcinome. D’autres formes de néoplasies d’origine conjonctive ou conjüuclivo-vasculaire méritonl aussi de prendre leur part du démembrement tlu carcinome. Ce sont les endolhéliomes et les péritbéliomes. Le type en fut esquissé d’abord par Hobin comme épithéliome des séreuses (1) et le nom d’endotbéliome fut pour la première fois employé par Golgi en 18()9.
Lancereaux, dans son Allas, décrit une tumeur endothéliale formée aux dépens des ramifications lymphatiques du péritoine. Gaucher (2), sous le nom d’épitliéliome primitif de la rate, donne la première description de l’endothéliome de cet organe. En Allemagne, Koster, von Recklinghausen ont considéré les endothéliums lymphatiques comme éléments caractéristiques des tumeurs carcinomateuses, ' mais Küster l’interprète en ce sens que le carcinome est dù à la prolifération des endothéliums lymphatiques. Waldeyer (3) décrit l’endothéliome ou angio-sarcome, Eppinger (ISTt)) l’endothéliome lie la pie-mère, Schulz l’endothelcarcinome (4). Malassez (5), dans son étude sur le cylindrome, en fait une néoformation endothéliale ou périthéliale. Enfin Monod et Arlhaud, considérant la cellule endothéliale comme la forme cellulaire typique des tissus de substance conjonctive, opposent, dans leur classification, le type endothéliome au type épithéliome, avec des variétés parallèles dans chacune des deux séries principales de néoplasies [Revue de cliir., 1887).
Ainsi les résultats accumulés de l’investigation histologique ont multiplié les formes de tumeurs qui toutes peuvent, par leurs caractères cliniques de destructivité locale, d’extension, de généralisation, se classer comme cancers, et qui sont dérivées chacune d’un type cellulaire dilTérent, et non plus, comme dans la conception primitive de Virchow, issues de l’évolution variable d’une même souche cellulaire, les cellules conjonctives proliférées.
Synthétisant tous ces travaux, Bard (6) insiste sur la constance des formes cellulaires dans l’état normal comme dans les déviations pathologiques, chaque espèce de cellules ayant des formes néoplasiipies particulières, et il propose de compléter l’aphorisme de Virchow «omnis cellula e cellula» en y ajoutant « ejusdem naturæ », les cellules filles étant de môme nature que les parentes. « Les tumeurs, dit-il, sont constituées par des éléments anatomiques des tissus normaux doués d’une vitalité excessive et en voie d'hyperplasie indéfinie, par le fait d’une anomalie spéciale, d’une sorte de monstruosité du développement des tissus; ces éléments conservent d’ailleurs les attributs essentiels de leur espèce originelle, ils
(I) Journ. de l'unal., 1S6Ü. — (2) Thèse ilc Earis, I8.s3. — (.3) Vircli. Archic, IA’. — (1) Arcli. J. Ilcilkunde, 1870. — (5) Arch. de [thysioL, 1883. — (0) Arch. de pliysiuL, 1885, 1886.
r. mexi:tiui:r. — tæ cancer.
évoluenl dans leur direclion atavique primitive, mais s'arrêtent, suivant les cas, à des étapes diverses de leur développement physiologique. » [Anal, palh.)
Avec une rigueur plus ou moins grande dans l’interprétation et la limitation des espèces cellulaires, tous les auteurs récents, dans leurs classifications des tumeurs, s’elTorcent ainsi de rattacher les types néoplasiques aux types cellulaires normaux, et cela non plus seulement par une analogie de formes, qui pour Virchow, Billroth, pouvait être le résultat de l’évolution variable de cellules embryonnaires indilVérentes à l’origine, mais bien en les rattachant généliquement, par descendance directe, à chacun do ces tissus normaux.
Les uns prennent comme bases fondamentales les feuillets du ‘blastoderme et leur descendance suivant Ifemak. Lancereaux {Anal, palh.) attribue ainsi au feuillet moyen les néoplasies conjonctives, vasculaires et musculaires, qui sont homoplastiques ou typiques, hétéroplastiques ou atypiques et alors généralement malignes. Les feuillets externe et interne donnent les néoplasies épithéliales et nerveuses, également divisées en homoplastiques et hétéroplastiques, ces dernières seules malignes. Ziegler {Palh. anal., 188, ô) classe également les tumeurs suivant l’origine blaslodermique supposée des tissus matriciels.
^lais le plus grand nombre des auteurs, sans s’occuper de l’origine blastodermique, qui ne correspond pas en réalité avec la classification qu’on en tire, classent simplement les tumeurs suivant les variétés fondamentales des espèces cellulaires, tissus épithéliaux, conjonctivo-vasculaires, musculaires et nerveux [Birch-Hirschfeld (1), Ouénu (2), Menelrier (3), Borst (4), Ribbert (5), etc.]. Brault (Oi adopte une classification analogue, mais avec une répartition dilTérente des tumeurs.
En outre, et comme de chaque type cellulaire peuvent dériver plusieurs variétés néoplasiques, et notamment des formes locales, bénignes, dont les cellules sont plus ou moins proches des éléments adultes normaux, d’autres, au contraire, constituées d’éléments atypiques à des degrés divers, un grand nombre d’auteurs distinguent, d’après ces caractères, des formes adultes et des formes embryonnaires. Ce dernier qualificatif est appliqué plus spécialement aux sarcomes (fibrome embryonnaire de Lancereaux ; tumeur constituée par du tissu embryonnaire pour Cornil et Banvier), soit même aux formes proliférantes et infectantes des épithéliomcs [Bard, Fabre-
(1) Riiicii-lIinsciiKi'.i.n, I.clirijucli tler .Vllgem. palliol. Aiialomic, ISiSÜ.
(2) Quknu, Les lunicui's, in Tnûlè de chirurgie de Dupi.ay et Hma.us, 1898.
(8) MiiNKTiiiuii, Les (limeurs, in Traité de palh. gcn. de RouciiAnn, 1899.
(i) RimsT, Die I.elire von den Geseliwulslen, 10Ü2.
(à) RiiimniT, (îescliwiilsl lehre, 190i.
((i) RiiAUi.T, Les tumeurs, in Manuel d'histologie palh. tle Cohmi. et liANvieii. 3'- édit., 19Ü1.
IIISTOHIQUIÎ DU CANCliR.
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l)oincrgue (1)1. Ou encore Delbcl i'2) divise les tumeurs en : 1“ celles ayant pour paradigme des tissus adultes; 2" celles ayant pour paradigme des tissus embryonnaires; ces dernières héléromorpbes et hétérologues renferment les sarcomes et les épitliéliomes.
Ces néoplasies dites embryonnaires sont d’ailleurs interprétées dilTéremment par d’autres auteurs. Borsl parle de tissus de maturité incomplète; Hansemann (pialific d’anaplasiques ces mômes modifications cellulaires, que, pour notre part, nous nous sommes efforcé de rattacher aux déviations morphologiques et fonctionnelles des inllammalions soit aigui'S, soit clironicjucs, montrant qu’on y peut retrouver les analogues et les semblables des formes cellulaires des tumeurs, des plus bénignes aux plus malignes.
En somme et depuis un demi-siècle, les recherches multipliées des histologistes ont abouti au tlémembrement du type cancer, tel que l’avaient conçu les anciens, tel encore que les premiers micrographes avaient essayé de le reconstituer.
EL c’est pour(juoi le mot condamné par Robin, jiar Cornil, a généralement disparu des traités d’anatomie pathologique et des classilications des tumeurs.
Ou bien, s’il fut conservé, ce fut dans un sens restreint, s’appli- ([Liant non plus à toutes les tumeurs malignes, mais seulement à certaines d’entre elles, aux tumeurs épithéliales, et même, pour beaucoup d’auteurs, uniquement aux variétés les plus atypiques et infectantes. Les Allemands, qui plus communément emploient dans le même sens le mot carcinome, l’appliquent également aux tumeurs épithéliales, non seulement à la tumeur à stroma alvéolaire de Virchow , mais aussi aux autres formes (carcinomes à cellules pavimenteuses, cylindriques, adéno-carcinomes, etc. ). Les monographies deCritzmann, de Fabre-Domergue concernent seulement les cancers épithéliaux, de môme la bibliographie de Rehla ( Carcinomlitleratiir, Berlin, 1901) où cependant figurent les cancers des végétaux (?j. Et ainsi, pour nombre d’auteurs, le cancer est seulement le cancer épithélial.
Pourtant, les médecins continuent à employer le mot cancer dans le même sens que les anciens, dans le sens de tumeur maligne, et sans souci des variétés histologiques auxquelles il peut correspondre. Les expérimentateurs inoculent et greffent le cancer ; cherchent et croient trouver le microbe du cancer, les parasites du cancer, les protozoaires du cancer, les levures du cancer, et cela dans des tumeurs de tous les types cellulaires. Les thérapeutes pratiquent la sérothérapie du cancer, la radiothérapie du cancer.
11 se fonde des ligues pour la lutte contre le cancer, des comités pour l’étude du cancer, des journaux consacrés aux maladies cancé-
(1) F.viinii-DuMiinGui:, Les cancers cpilliéliaiix. Paris, ISDS.
(2) Deluut, Les lumeurs, in Traité de chiruniie de Le De.mu cl Dei.uet, 1896.
P. MHNETRIER.
reu.ses il), oii l’on trouve étudiées toutes les variétés de tumeurs malignes de l’homme, des animaux et même des plantes. Et ainsi le lerme cancer, si bien condamné, désuet et abandonné, reprend aujourd’hui une extension plus grande qu’il n’a jamais eue.
En réalité, la restriction du nom de cancer au seul cancer épithélial estime erreur de terminologie (jui s’explique par l’évolution historique que nous venons de rapporter. Les cancers types, c’étaient, pour les premiers histologistes, les formes les plus malignes et, partant, les plus atypiques des tumeurs, les tumeurs hétoromorphes à cellules spécifiques de Lebert, le carcinome de Virchow, et peu à peu on en a détaché toutes les tumeurs typiques, considérées d’abord comme plus ou moins bénignes et ainsi non cancéreuses (tumeur fibro-plastique, cancroïde, tumeur à myéloplaxes, etc.). Le cancer se trouva ainsi réduit au seul carcinome, et le jour où il fut accepté de tous que le carcinome n’était qu’une modalité des épithéliomes, le cancer fut épithélial.
Mais c’était en les supposant bénignes qu’on avait séparé du cancer les autres variétés de tumeurs. C’était, d’autre part, en voulant donner au cancer un type anatomique défini qu’on l’avait restreint à une seule variété morphologique.
Dans la réalité, les néoplasies malignes sont multiples, et toutes méritent également la dénomination de cancer, puisqu’à toutes elle a été dans le passé justement appliquée par les anciens médecins. Et sans môme remonter bien loin, il est impossible de dire si l’encéphaloïde de Laennec est plutôt épithéliome que sarcome; môme il est certain que dans les faits qu’il décrit on peut également reconnaître des épithéliomes, des cancers glandulaires et des cancers conjonctifs, des sarcomes.
Aussi, la conclusion à tirer des découvertes histologiques qui nous ont appris la multiplicité des types cellulaires du cancer est que le cancer n’est pas une maladie ayant un substratum anatomo-pathologique unique et défini, mais un processus morbide commun à un très grand nombre d’affections des diverses cellules et des divers tissus de l’économie, un processus morbide caractérisé par une néoplasie extensive indéfiniment croissante, localement destructive, capable d’infecter l’organisme et de se reproduire sur place ou à distance après enlèvement, tous phénomènes qui sont les caractéristiques du cancer dans le sens traditionnel du mot, et qui appartiennent également à l’histoire de toutes les tumeurs malignes, quelle que soit leur variété histologique. Comme telles, toutes doivent être égalementconsidérées comme cancers.
(1) üii Li'ouvera dans roxcelleiitc Lliôsc de Lcdoiix-Lcljard (I.a lidlc contre le cancer. Thèse de Paris, lOOü) des renseignements très complets sur les organisations scientifujiies et prati([ues (pii, dans ces dernières années, se sont rormees un peu partout dans les divers pays ci\ ilisés pour éludier et comhatire le cancer.
Et lout récemmenl vient de se l'ouder, sous la présidence du proresseiu' Bouchard, une Associalion française pour l’étude du cancer.
LES CAUAC'l’ERISTIQUES DU CANCKIU
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II. — I.ES CMl.KCrÉHISTlQUES I>IJ C.XNCPUi. — .SA DÉFINITION.
Far les considérations liistoriqncs précédemment exposées, nous voyons rpie le cancer doit, suivant son sens traditionnel, comprendi’c également et indilTéremment toutes les tumeurs malignes.
L’étude que nous en pouvons faire avec nos moyens modernes d’investigation nous conduit, [)ar une autre voie, à une conclusion identique.
Notre connaissance actuelle du cancer est basée à la fois sur la clinique, l’anatomie pathologique à l’œil nu, la chimie, l’expérimentalion physiologique et l’histologie. Elle doit surtout sa précision à cette dernière, grâce à laquelle nous ne devons plus dire, comme autrefois Peyrilhe : « ni canenun curare., sic euin definire perardaiim esl ».
La clinique seule, en elfet, ne suflit pas. Elle nous montre bien une tumeur, d’abord circonscrite, locale, qui s’étend, s’ulcère, envahit de proche en proche, puis à distance, les autres parties de l’organisme; mais cette évolution, si typique soit-elle, est également celle de nombre de maladies infectieuses, où une première localisation est le point de départ d’une généralisation de foyers secondaires multiples ; et quand l’infection est chronique et de forme productive, néoplasique, la ressemblance clinique est complète. Tel est parfois le cas de la syphilis, de la tuberculose, et le plus souvent de l’actinomycose, si récemment confondue encore avec les sarcomes.
Ce dernier exemple suffit à prouver que l’anatomie pathologique maeroscopique ne suffit pas non plus à identifier lecancer. Et de fait, les caractères grossiers qu’elle nous fait reconnaître n’ont guère plus de précision que les symptômes cliniques. Le suc cancéreux de Cruveilhier, suc galactiforme, miscible à l’eau, par exemple, est un bon signe pour distinguer le cancer du sein des fibromes, mais il peut être parfaitement simulé par une infiltration leucocytique abondante du tissu examiné.
La chimie des tumeurs n’a dans le passé, où elle fut certainement beaucoup plus étudiée que dans le présent, fourni que des caractères incertains, et nous en sommes encore à attendre les renseignemenis utiles qu’elle ne pourra manquer de nous donner dans l’avenir.
L’expérimentation physiologique commence, par les grelfes de tumeurs, à nous éclairer sur bien des points delà biologie des cellules néoplasiques. Mais c’est justement à la condition d’ôtre soumise au contrôle constant de l’examen histologique, sous peine de confusions continuelles avec les inoculations septiques.
Et pour ne faire entrer dans notre définition que des données positives, actuellement démontrées, nous laisserons de côté pour le moment les résultalsdes recherches bactériologiques, et môme toutes
1>. MENETRII'M. — l.E CANCER.
les invesUgalions palhogéniques, qui n’onl encore fourni que des hypolhèses.
C’esl donc, en dernière analyse, l’iiislologie seule qui peut présentement nous guider dans l’élude du cancer. C’est elle qui, en nous apprenant la nature cellulaire du néoplasme, et en nous montrant avec certitude le moment où il devient infectant, c’est-à-dire cancéreux, nous en permet une reconnaissance assurée, et nous fournit les caractères dont nous pourrons tirer une définition du mal.
Elle nous montre que le cancer est une tumeur par prolifération cellulaire.
Les éléments proliférés dérivent des éléments cellulaires de la région intéressée et en dérivent par descendance directe.
Ces éléments cellulaires de la tumeur peuvent être typiques ou atypiques, c’est-à-dire ressembler aux éléments normaux dont ils descendent, ou s’en écarter plus ou moins complètement par leurs apparences morphologiques.
La prolifération, les processus de division et de multiplication cellulaires peuvent se faire suivant des modalités irrégulières, ou conformément aux types physiologiques.
Ce sont là des caractères de valeur, insuffisants cependant à spécialiser le cancer. Car si l’atypie morphologique, comme les anomalies prolifératives, sont souvent en rapport avec la nature cancéreuse de la tumeur, elles peuvent se rencontrer également dans les hyperplasies inflammatoires et dans les néoplasies non infectantes.
Ce qui caractérise essentiellement le cancer, ce sont ses propriétés destructrices, envahissantes et infectantes, et ce que nous apprend l’étude histologique, c’esl que l’infection dans le cancer est le fait des éléments cellulaires proliférés.
A l’inverse de toutes les infections, de toutes les maladies parasitaires actuellement connues, où l’infection, l’envaliissement de l’organisme sont le fait d’éléments étrangers à l’organisme, microbes, parasites végétaux ou animaux, et oii le foyer morbide se constitue autour de ces parasites, par les éléments de défense de l’organisme; dans le cancer, ce qui envahit, et ce qui constitue les foyers morbides, ce sont des éléments autochtones, des cellules de l’organisme, issues du foyer initial et indéfiniment proliférées. Si nombreuses que soient les tumeurs secondaires, si considérable que soit leur volume, elles sont toujours cl exclusivement constituées par la descendance des éléments cellulaires qui, proliférés au foyer initial, ont ensuite envahi de proche en proche ou à distance, par les voies vasculaires, les régions môme les plus éloignées du corps.
Voilà ce qui caractérise le cancer, et qui ne se rencontre en aucune autre forme morbide.
Et cela seul le caractérise; de sorte que le cancer ne devient reconnaissable (pi’au moment oi'i il tlcvienl infectant, ce ipie seule
lÆS CAUACTKHISTIQUES DU CANCI'.R. I » - IJl
riiislolop^ie pciil nous révélor dans les pliascs initiales du proeessus.
Le cancer ne peut (Mre aftirnic que lorsqu’il est envahissant. A partir de ce moment, sa physionomie se complète par le retentissement sur l’organisme non seulement des entraves ou suppressions fonctionnelles dues aux compressions ou aux destructions d’organes, mais encore par des phénomènes d’intoxication qui révèlent l’action nocive des produits élaborés par les cellules néoplasicjues. C’est la cachexie cancéreuse.
Avec des variétés dans la rapidité et l’intensité du processus, dans la précocité plus ou moins grande du retentissement surla santé générale, ces caractères appaidiennent à toutes les tumeurs malignes. Et celles-ci peuvent être constituées aux dépens de tous les éléments cellulaires de l’organisme. 11 y a donc des cancers épithéliaux et des cancers conjonctifs, des cancers de toutes les espèces et variétés de cellules qui se rencontrent dans l’économie, dans la mesure tout au moins où celles-ci sont capables de proliférationà l’état physiologique. Et ce nous paraît pure question de mots de vouloir réserver le nom de cancer aux seules néoplasies épithéliales malignes en décrivant à côté, sous lesnoms d’endotliéliomes, sarcomes, chondromes, etc., des tumeurs également malignes et dont l’évolution traduit un processus identique.
En réalité, dans toutes ces formes morbides il s’agit toujours d’un môme processus.
Car le cancer n’est pas une maladie ; même en s’en tenant aux seuls épithéliomes, la multiplicité des formes morbides et des types anatomiques en exclut l’idée. C’est un groupement d’affections rapprochées, à défaut de la notion étiologique, qui nous manque encore actuellement, par l’identité du processus; et c’est ce processus identique pour toutes les variétés de néoplasies malignes qui seul mérite le nom de cancer.
De ces données entièrement positives, et sans y faire entrer aucune hypothèse pathogénique, nous tirerons notre définition :
(Jaraclérisé cliniquement par une tumeur locale, apparente ou cachée, selon l'organe dans lequel il se développe, el qui progressivement envahit el empoisonne l'organisme entier, le cancer n'esl pas une maladie, mais un processus morbide.
C'eslpin processus d'aulo-infeclion de l'organisme par des cellules de l'organisme : ^cellules proliférées, envahissantes et deslruclrices des éléments normaux avec lesquels elles enlrenl en con/lil.
Tous les éléments cellulaires de l'organisme sont éventuellement capables de celle activité pathogène, exactement dans la mesure oii ils sont capables de proliféralion el d' hgperplasie régénératrices, irritatives ou compensatrices, fondions normales dont le processus cancéreux représente la déviation pathologique.
I'. MENETHIER. — fÆ CANCER.