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Candidat

Dans le wagon où il s'installait, content d'être seul, de ipouvoir s'étaler à l'aise, Emile Ducasse dépliait déjà les sept ou huit journaux achetés tout à l'heure dans la gare et posait devant lui son sac de nuit en cuir de Russie marqué à son chiffre, lorsque la portière s'ouvrit et un vieux monsieur à barbiche grise dit, la main sur le bouton de la portière :

— Ici ! Viens ! . . . D y a de la place !

Ducasse aperçut alors une grande jeune fille qui regarda le wagon, monta la première, lestement et s'assit dans un des coins demeurés libres, du même côté que le jeune homme, tandis que le vieux monsieur prenait place en face d'elle après avoir poussé dans le filet une petite malle à soufflet.

Emile s'était levé très vite, ramassant les journaux qu'il avait jetés sur le siège du wagon et faisant instinctivement le geste de s'excuser, comme pour céder la place à la jeune fille. Mais elle se tenait quasi blottie dans son coin et plus d'un voyageur aurait pu s'asseoir auprès d'elle

fc CANDIDAT!

sans la gêner. Emile devina une nature timide et un peu farouche.

Ill'avait déjà remarquée, une demi-heure aupai avant, dans la salle de restaurant où il déjeunait, en attendant le train. Elle lui faisait face alors, attablée devant cet homme à tournure militaire, de l'autre côté de la pièce. Ducasse la trouvait jolie et le jeune avocat, tout féru de politique, avait même interrompu la lecture du compte rendu de la sous-commission du vinage pour regarder longuement cette jeune fille pâle, brune, à l'air modeste et très doux.

Elle portait une robe noire, un petit chapeau à rubans de velours, et elle avait ôté, pour manger, ses gants de Suède, tout petits. C'était, sans doute, la ûlle de ce monsieur dont le garçon, un moment auparavant avait à une patère accroché le pardessus, moucheté d'un ruban rouge. Quelque officier. Emile n'apercevait de lui que le derrière de la tète, aux cheveux coupés militairement et, au-dessus du collet d'une redingote noire, deux oreilles un peu colorées écartées comme des ailerons. En découpant un beefsteack, le soldat se tenait un peu voûté. 11 mangeait vite et quand le garçon venait lui demander s'il désirait quelque chose encore, il levait la tète vers la jeune fille et c'était elle alors qui désignait le plat, le dessert ou répondait : Non.

Emile Ducasse s'était mis à regarder ces deux êtres qu'avec une certaine habitude de généraliser qu'il s'étudiait à prendre, — visant à connaître et à diriger les hommes, — il classait parmi les « effarouchés ». La jeune fille, il le remarquait fort bien, semblait un peu ennuyée des regards persistants qu'il jetait, lui, de son côté. Lorsque le vieux monsieur avait pris son café, il tendait trè naturellement, au bout d'une petite cuiller, un morceau d* sucre trempé dans le café à la jeune fille — habitude familière sans doute — et elle devenait alors un peu rouge en voyant qu'on s'apercevait de cela. Et elle disait: « Non,

merci ! » Mais elle acceptait cependant, pour ne pas désobliger le militaire qui paraissait étonné.

Emile les avait retrouvés encore, avant le départ du train, dans la salle d'attente des premières, le vieux tournant instinctivement autour des livres étalés dans la Bibliothèque des Chemins de Fer et se penchant un peu pour en regarder les titres. 11 était de petite taille et la jeune fille, assez grande, élancée et mince, lui ressemblait. Emile ne doutait plus qu'elle ne lût sa fille. Il pâlissait cependant assez jeune encore, malgré ses mousiches grises et ses rides qui s'entrecroisaient dans un isage maigre, tout en os, avec un long nez. Emile l'avait entendu se plaindre de ce qu'il n'y eût lùre, dans l'étalage de cette gare, que des livres trioies. Et le jeune homme, froid comme un vieillard, trouvait la réflexion de ce soldat — c'était un militaire décidément, oui, évidemment un soldat — tout à fait juste, excellente.

— Bonne note, s'était dit Ducasse, c'est un homme grave. L'idéal d'Emile Ducasse, avocat et vice-président de la Conférence Montesquieu était, en effet, la gravité. On pouvait s'en convaincre vite à la seule inspection de sa voilette. On le devinait correct de la tête aux pieds. Joli afçon mais un peu sec, il emprisonnait toute sa per- )iine élégante et mince dans une redingote strictement outonuée, comme celle d'un parlementaire posant devant une ^assemblée ; et son chapeau, dont la forme suivait pourtant la dernière mode, avait, à peine perceptible, sur les bords, un certain renflement tribunitien qui ajoutait encore au caractère méditatif et volontairement sévère e ce jeune homme blond, à la lèvre rouge faite pour ■urire et qu'il pinçait avec un soin diplomatique comme alourdissait ses paupières dans un clignement d'yeux et comme il aplatissait ses cheveux dont la raie géométriquement tirée semblait — tant elle était droite— celle l'une perruque.

Être grave paraissait à cet apprenti politicien une qualité supérieure, la qualité maîtresse dans un pays bon enfant comme la France. La gravité étant comme l'apparence ou le vernis du caractère, et les caractères devenant assez rares, le jeune homme, intelligent d'ailleurs, et riche et éperonné de l'idée de parvenir — à quoi ? à tout ! — — s'était, dès sa sortie du collège, tracé un programme rectiligne dont aucune passion, aucun caprice ne l'avait l'ait dévier jusqu'aujourd'hui. Orphelin, maître de sa fortune, n'ayant plus d'autre parent qu'un grand oncle, en province, Emile ûucasse ne prenait de Paris que sa sciencei et dédaignait profondément son charme et son esprit, qu'il déclarait meurtriers pour le reste de la nation. Il s'était, l'été précédent, senti tout à fait dans son élément, dans le milieu de son esprit, en faisant, à Londres, un voyage d'étude qu'il souhaitait depuis fort longtemps. Le parlementarisme anglais, la gravité et la dignité anglaises, la Chambre des Lords, la Chambre des Communes, l'avaient transporté d'enthousiasme. Ou plutôt non, tout cela lui avait plu « beaucoup, beaucoup, vraiment ». L'enthousiasme était une fièvre que Ducasse ne se donnait pas facilement.

Il s'était, à Westminster, arrêté longuement devant la statue de Pitt comme les amoureux naïfs s'arrêtent, au Père-Lachaise, devant le mausolée d'Abélard et d'Héloïse. Et, là, interrogeant la statue du ministre comme Hernani le tombeau de Charles-Quint et méditant sur les moyens de donner à sa physionomie juvénile un reflet vague de celle du grand orateur, il s'était senti plus que jamais mordu du désir de devenir un Pitt français. Ah I cette grande ligure de marbre étendant son geste immense au-dessus de tous ces tombeaux où sont couchées, endormies, les gloires de la patrie anglaise ! Elle apparaissait à Du comme le spectre môme de son ambition! Si jamais il pouvait donner à son pardessus le pli de toge du large manteau du Premier Ministre ! (Jueile obsession, ce Pitt

dont il retrouvait çà et là encore l'image dans les squares de la ville anglaise ! Devenir un Pitt français ! Car c'était tout simplement à quoi tendait ce jeune homme blond qui décernait une bonne note au vieux monsieur, parce que le brave homme regrettait l'absence des livres graves.

Être Pitt ! Ressembler à Pitt ! Ce William Pitt, c'était le dieu d'Emile Ducasse ! Ni Royer-Collard, ni M. Mole, ni M. Guizot, ni les grands parlementaires de son pays ne lui causaient l'admiration filiale qu'il ressentait pour « M. Pitt! » Il regrettait de n'être pas né Anglais pour parler, un jour, dans le beau monument gothique des bords de la Tamise, la langue de debatter du grand Pitt. Le pays de Shakespeare et de Byron, pour ce joli garçon aimable et fait pour aimer, n'était rien que le pays de William Pitt.

Il avait étudié, comme César l'avait fait de la vie d'Alexandre, l'existence politique de Pitt, minute par minute, prenant à la conférence Montesquieu des allures du jeune Ghatam, son modèle et son désespoir. Oui, son désespoir. Quand il pensait qu'à sept ans, à sept ans, monsieur, William Pitt, apprenant que son père était fait comte de Chatam, s'écriait : « Je veux parler dans la Chambre des Communes, comme mon père I » — A sept ans, lorsque Ducasse reportait ses souvenirs vers ses premières années, lui, Emile, — comparaison humiliante — jouait au ballon avec des gamins de son âge et barbouillait des lithographies toutes préparées au fond de sa boîte à couleurs. Que de temps perdu !

Et Pitt était député du bourg d'Appleby à vingt-deux ans ! Et à vingt-trois ans il était chancelier de l'Échiquier! Emile ne pouvait être chancelier de l'Échiquier, puisque la malechance l'avait fait naître Français, mais il pouvait être sous-secrétaire d'État, oui, à son âge, il pouvait l'être ! Et il ne l'était pas ! Il pouvait, il devait être député et il ne l'était pas! Il n'était rien. Il admirait Pitt, il adorait Pitt, il enviait Pitt; mais Pitt, mais Billy, comme il l'appelait familièrement, l'écrasait de toute la hauteur de son

génie. Député à vingt-trois ans, Pitt, le grand Pitt! Et, aujourd'hui, 28 juillet 1884, lui, Emile Ducasse, avait tout justement vingt-six ans moins deux mois. C'était à ne plus oser traverser la Manche et à fuir pour toujours l'implacable regard des prunelles de marbre du grand Pitt.

Emile, ce matin-là, montait en wagon avec un éveil d'espérance, une pointe de joie dans la cervelle et comme un conquérant se mettrait en campagne. Mme Herblay, dont le salon politique, à Paris, était tout-puissant, — et le futur Pitt s'y était fait présenter dès qu'il l'avait pu — .Mme Herblay l'invitait à aller passer quelques jours à Dammarie-les-Lys, dans le château qu'elle possédait près de Melun. Et, toutàcoup, un vastehorizon, plein de rêves, s'était subitement ouvert pour le jeune homme. Cette charmante Mme Herblay ! Volontiers il fût tombé à ses genoux. Non, — quoiqu'elle fût jolie, avec un air très jeune encore, — non pas pour lui adresser une déclaration d'amour, fi donc! mais une action de grâces. Vaguement, en souriant, sur le ton de la causerie, sans se compromettre encore, en politicienne, en diplomate, Mme Herblay avait parlé à Ducasse (quel étonnement et quelle surprise !), elle lui avait parlé de cette redoutable, inquiétante, tiévreuse, importante question : la succession Charvet.

La succession de Charvet?

Oui, Charvet, le député Charvet, Charvet, redevable, disait la chronique, à Mmc Herblay de son mandat public et de bien d'autres amabilités plus intimes, Médéric Charvet « l'honorable M. Charvet » s'était résolu à abandonner son siège. Oh! pour un siège nouveau ! Les politiciens ne lâchent l'ombre d'une proie que lorsqu'ils ont entre les dents la réalité d'une autre. Il rêvait le Sénat, Charvet. Mme Herblay l'avait laissé sous-entendre à Emile Ducasse et tout aussitôt les ambitions du jeune Pitt avaient pris feu comme une poignée de copeaux ; mais une joie trop vive étant incompatible avec une gravité bien réglée, le

jeune homme n'en gardait pas moins, devant Mmo Herblay, une contenance diplomatique, attendant l'occasion de poser correctement mais résolument sa candidature.

En attendant, il étudiait le pays. ÏÏ potassait, comme un nouveau manuel du baccalauréat, l'annuaire du département de Seine-et-Marne. 11 le savait par cœur, l'Annuaire ! Il l'eût récité sans broncher. « Seine-et-Marne, cinq arrondissements, vingt-neuf cantons, cinq cent trente communes. 5e corps d'armée, dépendant d'Orléans. Ressort de la Cour d'appel et de l'Académie de Paris. Carrières à Château-Landon et à Nemours, meules de moulin à la Ferté-sous-Jouarre, papeteries au Marais et à Souppes, poteries à Montereau, verreries et cylindres à Bagneux, bonbons et dragées précisément à Dannemarie-les-Lys, le pays de Mme Herblay ». Emile eût battu Charvet haut la main sur le chapitre de la statistique de l'arrondissement que représentait le député.

Et, préparé ainsi, armé de toutes pièces, prêt à passer son examen, le jeune homme, acceptant avec ivresse l'invitation de Mmo Henriette Herblay, prenait le train de Melun avec la certitude que, Charvet ayant maintenant réalisé son vœu, passé d'une Chambre à l'autre, étant bien et dûment sénateur et la période électorale se trouvant ouverte depuis la veille, on avait, pour donner un successeur au représentant, songé à lui, Ducasse, au château de Dannemarie.

Emile se rendait du reste cette justice qu'il avait, depuis trois années consécutives, accablé Mme Herblay de respectueuses prévenances. Il s'était fait avec un dévouement plein de dignité — et d'adresse — son secrétaire lorsqu'elle avait des convocations à envoyer à des familiers, le commissaire de ses bals lorsqu'elle recevait, dans les grands jours, et le commissionnaire aussi de ses sollicitations auprès des puissances lorsqu'elle demandait à quelque ministre une réparation, un encouragement ou une faveur pour ses amis. Emile Ducasse n'avait économisé ni son

temps, ni sa peine, ni ses madrigaux. — des madrigaux, sévères plus rapprochés de Cobden que de Dorât — et il avait même fini par sembler un peu trop empressé à Charvet lui-même, le moins jaloux et le plus doux des hommes.

Ce bon M. Charvet! Si pourtant — le sort a de ces surprises — c'était lui, lui, Ducasse, qui le remplaçait, d'ici à un mois! Le jeune homme ne pouvait, en y songeant, s'empêcher de prendre la pose d'une des statues de Pitt et il se disait qu'après tout — pourquoi ne pas l'avouer? — le pays y gagnerait !

Il faisait ainsi des rêves d'amour où l'Ange de la Politique lui apparaissait portant, en manière de drapeau, une immense carte de visite, et, sur le bristol, Emile lisait distinctement ces mots qui lui causaient, dans son sommeil, des frissons de volupté : Emile Ducasse, député de Seineet-Marne.

Tout justement, à point, comme s'il eut poussé la politesse jusque dans l'opportunité de sa mort, le baron de Marty, le plus poli des hommes, celui qu'on appelait Coislin II au Sénat, était mort depuis quelques mois. Charvet, ayant alors pris la place du baron, la succession du député Charvet était ouverte. On voterait! On allait voter!... Pourquoi ne voterait-on pas pour Ducasse? Pitt, l'incomparable Pitt, faisait au jeune homme — qui avait sur son bureau pour presse-papier l'image de bronze du parlementaire — des signes d'intelligence et d'encouragement : Go ahead!

Emile en avait la fièvre, une fièvre spéciale, la fièvre candidatoriale. . .

Et des espoirs grandioses entraient dans son jeune crâne sous ses cheveux blonds soigneusement passés au cosmétique. Après tout, il n'avait que vingt-six ans ! 11 pouvait encore rattraper le grand Pitt, si précoce I Eh ! quoi! rattraper ? Déjiasser Billij ! 11 lui suffisait d'être en selle et, une fois le pied à l'étrier, oh ! alors, au galop, les ambitions !

Déchaînement de discours, motions, propositions, commissions, sous-commissions. Quel rêve!

A la gare, il avait fait main basse sur toute la collection des journaux du matin pour s'en bourrer, cherchant d'abord et de préférence les nouvelles électorales des départements, voulant savoir si l'on n'y parlait point de la « succession Gharvet ». 11 allait absorber parle menu— en négligeant les articles littéraires, les fantaisies inutiles — toute cette bibliothèque courante lorsque brusquement ses deux compagnons étaient, montés.

Ducasse, un moment ennuyé, prit son parti bien vite. Il avait beau ne songer qu'à Chatam, ses vingt-six ans, qu'il tenait en laisse comme des chiens bien dressés, le poussaient cependant, ne fût-ce que par curiosité, à regarder encore cette jeune fille et il mit de côté le Journal des Débats, le Français, et V Intransi géant, pour un moment.

Un mot du vieux monsieur avait, du reste, éveillé son attention.

En dépliant l'Indicateur, 1'ofïicier venait de dire, deux minutes à peine après s'être assis :

— Nous serons à Melun à midi douze et à Dammarie cinq minutes après.

— Oh ! il faut bien dix minutes I . . . un quart d'heure ! avait répondu la jeune fille, d'une jolie voix, très douce, mais pénétrante, bien timbrée. (Ducasse étudiait la tonalité des voix au point de vue spécial de la tribune.)

— Non. . . oh I certainement non ! En sept ou huit minutes... Dammarie... c'est si près I Mon Dieu! pourvu que nous ne soyons pas en retard ! . . .

Le nom de Dannemarie avait étonné le jeune homme. Il lui paraissait singulier qu'on allât justement où il se rendait lui-même. Mais Dammarie, après tout, avait des hôtes assez nombreux en été et ce compagnon de voyage habitait peut-être le village avec sa filie.

Sa fille? Un moment après, Emile apprenait par quel-

ques mots encore que la jeune fille était la nièce du soldat et qu'elle s'appelait Gilberte. Il trouva le nom fort joli. En se penchant un peu, il interrogea rapidement le profil de M"9 Gilberte pour voir si la physionomie répondait bien à ce nom. 11 trouva le visage — ce visage régulier, timide et tendre à la fois qu'il avait admiré tout à l'heure — plus sévère ou plus triste que ce nom de Gilberte, juvénile et souriant. Le jour frisant qui entrait par la portière allongeait encore les longs cils de la jeune fille sur ses beaux yeux noirs et son front, où des boucles voletaient, se détachait sur le fond lumineux que formait, au loin, ;a campagne.

On était sorti de Paris. Le train marchait vite. Les champs, les arbres baignés d'un clair soleil déjà chaud, disparaissaient comme des pièces d'étoffes vertes rapidement déroulées. La jeune fille regardait, comme surprise. Elle devait quitter Paris très rarement. L'officier semblait enchanté aussi de voir du paysage. En apercevant des forts, Ducasse l'entendit qui donnait à sa nièce des renseignements techniques. Emile remarqua même que ces explications ne semblaient pas ennuyer Mlle Gilberte.

— Bonne note, pensa encore le jeune Pitt. Elle aussi, elle est sérieuse !

Il avait généralement trouvé, au quartier Latin et ailleurs, des femmes que ses citations de Chatam faisaient bâiller. Emile les déclarait vaines, absurdes, inutiles. Mme Herblay seule faisait exception. MUe Gilberte aussi, peut-être, qui sait?

Il prit un journal et essaya de lire. Mais les journaux ne disaient pas un mot de Charvet, de la succession de Charvet et Ducasse les trouva aussi ennuyeux que les grisettes qui aiment à rire. Alors il regarda le paysage à son tour et de temps à autre il jetait de côté un coup d'oeil vers la jeune fille, pour passer le temps.

L'oncle parlait fort peu à sa nièce. Les jambes croisées l'une sur l'autre, il tortillait sa moustache et il semblait,

CANDIDAT! Il

les prunelles fixes, tourner et retourner sous son Iront dur, quelque pensée qui l'inquiétait.

Gilberte, elle, avait maintenant ouvert un livre. Et curieusement Emile cherchait à en déchiffrer le titre. C'était un volume anglais des Essais de lord Macaulay. Bonne note, bonne note encore, eût volontiers pensé le jeune avocat.

Le train filait. On avait dépassé depuis longtemps Villeneuve-Saint-Georges. Des plaines, là-bas, s'allongeaient, tandis que les poteaux du télégraphe rayaient l'espace, dans le rapide emportement des wagons.

Maintenant, l'oncle de MUe Gilberte avait ouvert le carreau près de son front , et, se plaignant d'une migraine qui commençait, aspirait l'air pour la chasser.

— 11 ne faut pas vous mettre martel en tète d'avance, lui dit, laissant là son livre, Gilberte qui le regardait depuis un moment.

— Oh! tu sais! Je suis très nerveux... La moindre émotion!. ..

— Ah! nous étions si tranquilles, rue Mansart...

— Oui, mais puisqu'il le faut... M. Charvet m'a dit qu'il le faut !

Ce nom de Charvet éveillait aussitôt chez Ducasse des curiosités nouvelles. Pourquoi ce petit homme grisonnant, avec sa rosette d'officier de la Légion d'honneur, était-il si ému? Et en quoi Charvet, l'ex-député, le sénateur de Seine-et-Marne, se trouvait-il mêlé à la vie de Mlle Gilberte et de son oncle?

Et le jeune avocat, sans avoir l'air d'écouter, attendait une parole nouvelle, guettait une explication quelconque, tout en ayant l'air maintenant de lire le Journal officiel qu'il avait coupé avec un canif à lame d'ivoire.

Mais l'autre maintenant n'ajoutait plus un mot.

Il avait répété : — Puisqu'il le faut ! — et il s'était remis à songer, la tête appuyée au capitonnage du vagon.

Gilberte continuait à lire Macaulay.

Tout à coup l'oncle fit un mouvement. Il se pencha un peu et se frotta les yeux avec persistance. C'était un morceau de charbon qui, projeté par le vent de la machine, venait de lui entrer dans l'œil. Cet œil, en un moment, fut tout rouge, endolori, et Gilberte, allant s'asseoir à côté de son oncle , essayait de chasser l'escarbille qui, disait le soldat, semblait coupante comme un couteau invisible.

— Si j'avais un peu d'eau !

Et Gilberte regardait les paquets qu'elle avait, tout à l'heure, en montant, placés dans le filet.

Ducasse alors s'offrit à ouvrir son nécessaire de voyage; mais il s'excusa bien vite, regrettant qu'il n'y eût làdedans que des flacons d'odeurs. La jeune fille et son oncle l'interrompaient du reste en le remerciant. Ce n'était rien! Cela se passerait. La petite douleur disparaissait déjà! Et puis une poussière de charbon ! . . .

Et Emile, avec une politesse correcte, disait à l'officier, qui souriait alors, un peu, dans sa moustache, mais semblait confus, timide :

— Il est bien certain que vous devez en avoir vu d'autres! Il n'était plus question du malencontreux morceau de

charbon, quand on arriva à Melun.

Ducasse, instinctivement, regardait, par la portière, si quelque voiture de maître, stationnant auprès de la gare, l'attendait. En descendant du train, il aperçut un breack dont le cocher se tenait, le fouet au port d'armes, tandis qu'un groom semblait interroger du regard les voyageurs qui sortaient. Ils n'étaient pas nombreux.

Emile s'avançait. Il entendit le cocher dire au groom :

— Ah ! voici le commandant I

Et le geste de tête désignait le vieux monsieur qui s'approchait, l'air un peu hésitant, suivi de sa nièce.

Ducasse était de plus en plus surpris. Par quel hasard le commandant se rendait-il en même temps que lui, non seulement à Dammarie-les-Lys, mais chez .Mme Herblay?

Car c'était .bien le breack de Mme lierblay qui stationnait là. Un chiffre Louis XV — deux H entrelacés sur le panneau de la voiture — ne laissaient point de doute : H. H. Henriette Herblay.

Elle connaissait donc le commandant? Et Mlle Gilberte?

Emile n'en était point fâché. Le voisinage d'une jolie fille est agréable, même pour un esprit sérieux. La contempler devient un entr'acte aux problèmes politiques. Ducasse s'effaça poliment pour laisser passer Gilberte et son oncle; puis, très leste, mais un peu raide, il prit place dans le breack en face d'eux, disant avec un soutire correct, ni trop familier ni trop dur, — un sourire à point :

— L'honneur de votre compagnie m'est une bonae fortune.

Le commandant salua cette phrase trop bien faite pnr un léger coup de chapeau, d'une politesse aimable, et M110 Gilberte rougit un peu, elle ne savait trop pourquoi, peut-être parce que la gracieuseté du jeune homme était trop bien rédigée.

On se mit en route.

— La seconde partie du voyage ne sera pas longue, dit encore Emile qui eût voulu savoir ce qu'allait faire, à Dannemarie, ce commandant dont il ignorait le nom.

Le commandant, pour répondre quelque chose, répéta, comme tout à l'heure :

— Oui... nous serons bientôt arrivés!

11 avait tiré sa montre et regardant sa nièce :

— J'espère qu'on ne nous attend pas pour déjeuner! Et l'idée qu'il pouvait être en retard, l'inquiétude d'être

inexact allongeait encore son nez très rouge dans sa figure un peu jaune. Puis il clignait de l'œil et faisait une grimace de masque japonais pour chasser cette escarbille de charbon qui le gênait sous sa paupière.

Le breack, passant sous la voûte du chemin de fer, allait rapidement1 par la rue du Petit-Dammarie, et le

commandant s'agitait un peu sur la banquette comme pour apercevoir, au loin, Melun. La jeune fille, au contraire, regardait, là-bas, des paysans qui travaillaient, cassés en deux, sous le soleil cru.

— Vous ne connaissez pas Melun? demanda Emile Ducasse, mettant l'agitation du commandant sur le compte de la curiosité.

— Moi, monsieur?... J'y suis nél

— Ah!

C'était, sans doute, quelque voisin de campagne de Mme Herblay. Un enfant du pays.

Ducasse ne dit plus une parole.

Gilberte maintenant regardait la plaine, au loin, coupée par des lignes d'arbres, à droite, par une colline douce comme écaillée de toits d'ardoise luisant en pleine lumière. Les chevaux trottaient sur la route de Dannemarie, dans la poussière. Les premières maisons du village, coquettes, blanches avec des toits rouges, villas d'été pour la plupart, entourées de murailles avec des aspects de cottages anglais, se montraient déjà, et, au bout d'un moment, le breack s'arrêta devant une magnifique grille en fer forgé dont les deux battants ouverts laissaient, au bout d'une allée sablée, dans les fleurs et les arbres, apercevoir un pan de château, d'une blancheur gaie dans la verdure sombre.

Ducasse regardait, interrogeant des yeux, n'étant jamais venu.

Mlla Gilberte dit à son oncle :

— Voilà!... C'est là!...

— Je sais bien...

Et Ducasse vit que l'officier devenait très pâle et tremblait même presque imperceptiblement, en ramassant ses paquets, son sac de nuit posé près de lui.

Emile demanda pourtant, par une précaution dernière, si c'était bien le château de Mme Herblay.

— Oui, monsieur I répondit la jeune fille, comme si elle était habituée à venir.

Alors il descendit le premier et, toujours poli, il tendit la main droite à MIle Gilberte pour l'aider. Il avait posé à terre son sac chiffré, afin de saluer de la main gauche.

La nièce du commandant effleura à peine, sans la refuser, cette main tendue et sauta à terre lestement, tandis que l'officier interrogeait les profondeurs du breack, l'air troublé, comme s'il craignait d'avoir oublié quelque chose ou plutôt — Gilberte le devinait — comme s'il redoutait de faire son entrée au château.

Il gagnait du temps.

Des domestiques s'emparaient déjà, empressés, des colis apportés par les hôtes de Mme Herblay.

Et le commandant demanda alors à l'un d'eux :

— On est à table ?

— Non, monsieur. On attendait monsieur I

— Ah I on m'attendait I Tu vois, Gilberte, on attendait. . . Et nous sommes bien en retard?

— Pas trop, monsieur, répondit le domestique d'un ton qui voulait dire : « Ehl oui, assez! »

Le pauvre commandant avait l'air navré.

11 regardait le perron de ce château, là-bas, où il fallait entrer, avec plus d'anxiété que s'il se fût agi d'enlever un retranchement et il reboutonnait ses gants tandis que Ducasse époussetait, du bout des doigts, ses vêtements, lorsque, sur le perron, une femme, jeune encore, se montra, la taille mince, élégante, très jolie dans une robe d'été et, suivie d'un gros monsieur chauve dont le soleil fit étinceler le crâne, s'avança, tendant la main au commandant, à Gilberte et disant à Ducasse, d'une voix charmante :

— Vous êtes les bienvenus !

— Enfin! ajouta le gros monsieur.

11 prit familièrement par une épaule le commandant,

le pauvre commandant navré par cet enfin! qui lui paraissait un reproche, et, doucement, le poussant vers la porte d'entrée, sur les marches, il dit en se tournant vers Emile :

— Vous connaissez donc le commandant, monsieur Ducasse?

— Non, monsieur le sénateur ! répondit le jeune homme avec le sourire déférent qu'un apprenti politicien doit avoir devant un homme célèhre.

— Mais vous êtes venus ensemhle!

— Et dans le même wagon, monsieur Charvet !.. . Un hasard... heureux, ajouta Ducasse, soignant toujours l'épithète.

M. Charvet s'arrêta au seuil du château et, tandis que Mme Herblay entrait déjà dans le salon où un certain nombre de redingotes noires apparaissaient, saluant MUo Gilberte que la jolie femme présentait, le sénateur dit à l'officier :

— Mon cher commandant, permettez-moi de vous présenter M. Emile Ducasse, avocat, vice-président de la Conférence Montesquieu, et un des espoirs du barreau et de la tribune !

Ducasse, correct, avait salué, très flatté. M. Charvet ajouta :

— Mon cher monsieur Ducasse, le commandant Verdier. . . mon successeur !

Ducasse était devenu blême.

11 balbutia quelques syllabes qui interrogeaient :

— Votre suce... ?

— Eh ! oui ! J'ai remplacé le baron de Marty au Luxembourg... Coislin 11, vous savez, celui qui disait : « Mon sympathique adversaire... » et le commandant Verdier veut bien consentir à recueillir ma successsion à la Chambre !

Le commandant ne disait rien. Il devenait un peu rouge. Ducasse restait comme foudroyé.

— Alors... le... le candidat a été choisi?

— Hier! Dans une réunion plénière ! J'ai télégraphié au commandant. . .

— Et les journaux n'en parlent pas !

— Ah ! les journaux, fit Charvet. Les journaux! Vous savez bien qu'ils ne parlent jamais de rien, les journaux, parce qu'ils se mêlent de parler de tout I

Et, enchanté de sa belle pensée, le sénateur s'écarta pour laisser passer Verdier et Ducasse, en disant au commandant ces mots qui, avec une rotondité d'amabilité, s'enfonçaient comme des épingles dans l'oreille du futur rival du grand Pitt :

— Allons, mon cher commandant ! Passez avant moi ! CVst au scrutin seulement que vous passerez après moi I

Puis, derrière Charvet et Verdier, Emile entra, un peu déçu, dans ce château où il espérait cueillir — comme une rose du jardin — une prochaine candidature I

Il était entendu, bien entendu par tout le monde, et depuis longtemps, que M. Médéric Charvet, député de Seine-et-Marne, voulait devenir sénateur. Le Sénat, avec ses discussions plus calmes, son atmosphère plus paisible, convenait mieux à son tempérament et à son âge que cette Chambre où, de temps à autre, soufflait ug vent d'orage qui donnait sur les nerfs du député. M. Charvet n'était pas très vieux — cinquante ans pas. ses — mais il avait soif de repos. Un homme paisible, ce brave homme, qui, par occasion, par vanité, par conviction peut-être, s'était jeté dans la politique, après fortune

faite. La politique en France est l'occupation des gens qui ne peuvent plus rien faire, lorsqu'elle n'est point le tremplin des jeunes qui n'ont encore rien fait. Maire de sa commune en 1870, au 4 septembre; candidat malheureux aux élections de février 1871, M. Charvet, alors ropriétaire de briqueteries importantes, s'était senti tout i coup frappé dans son bonheur, accablé dans sa prospérité, parce que, lui, négociant, ne pouvait déserter sa maison de commerce, qui allait bien, pour aller siéger à Versailles. La joie naïve de voir figurer son nom sur une affiche électorale l'avait tout à fait grisé. Six mois avant, il ne songeait en aucune façon à jouer un rôle public; il s'occupait de ses journées d'ouvriers et du total de ses inventaires. Maintenant, la douleur de n'avoir pas été élu lui causait un tel crève-cœur, que la faillite de son établissement ne l'eût pas attristé davantage.

Médéric Charvet n'avait pas à se plaindre pourtant de la destinée. Fils unique et millionnaire à trente ans, après avoir fait son droit, comme tout le monde, un peu plaidé, beaucoup voyagé, tâté de la vie de Paris, il se décidait à succéder à son père, prenait la haute main sur les briqueteries de Xermond et il épousait une jolie personne, qui l'aimait bourgeoisement, mais de tout son cœur et mourait après quelques années d'une union calme, douce, « sans nuages, mais sans grand soleil, » pensait Médéric.

Ce soleil, il avait le temps de s'y brûler encore, s'il voulait. En 1870, Charvet entrait dans sa quarantequatrième année et, à tout prendre, il n'aurait eu qu'à suivre doucement sa vie comme un chemin bien tracé. Mme Charvet, elle-même, lui avait dit souvent, avec sa bonté intuitive, d'un ton très doux : « Si je venais à mourir, Médéric, remarie-toi. Tu es fait pour être marié, mon bon Médéric! » Et Médéric se demandait s'il n"y avait pas quelque sous-entendu railleur daus les conseils de Stéphanie. Non, non, la chère créature était incapable

de la moindre ironie. Mais pourquoi, lui, Charvet, était-il fait * pour être marié? » Pourquoi n'aurait-il pas, comme tant d'autres, son roman, ce roman du cœur, qu'il n'avait jamais ébauché? De petites anecdotes autrefois, assez piquantes, mais banales; hier, une histoire de coin du feu, charmante et sans bruit. Mais de roman proprement dit, de roman de passion, de roman fiévreux, troublant et original, jamais.

Et le hasard voulait qu'en même temps que Médéric Charvet se posait ce point d'interrogation : « Ne pourrais-je donc être aimé sans me marier? » il ressentît, avec une égale vivacité, le dépit d'avoir été battu aux élections de 71. Une métamorphose complète se fit alors en lui. Il prit en dégoût sa terre rouge et ses fours à brique, et ne songea plus qu'à effacer ce qu'il appelait le « stigmate de la défaite ». Il n'avait pas d'ambition, mais il était pétri d'amour-propre. Ce provincial frotté de Paris et résigné, pourtant, depuis des années, à sa province, ne rêva plus que de la haute vie parisienne, des tapages de la politique, d'amendements et de discours. On l'étonnait, — on faisait pis, on l'humiliait, — quand on lui parlait de ses briques, ces fameuses briques réfractaircs, orgueil de Charvet père, médaillées à toutes les expositions du monde. Briquetier, lui, Charvet? Ne savait-on pas qu'il figurait, naguère, sur une liste républicaine modérée, et qu'il n'avait manqué la députation que de 1 57 voix?

Faute de 157 voix, Médéric Charvet demeurait le Notable Commerçant de la Maison J.-P. Charvet et fis, Charvet Jils, successeur, et son voisin, le gros Javouillet, un farceur, comme l'appelait Médéric, se carrait à l'Assemblée de Versailles et faisait figure dans les salons de M. Thiers. Ces 157 voix montaient à la tête de Charvet comme un alcool et le mettaient en des fureurs rouges. 11 aurait eu trois mille, deux mille, mille voix de minorité, il en eût pris son parti et fut retourné à ses briques, résigné. Mais 157! Cent cinauante-sept voix seulement! En

défalquant les voix de deux à trois cents ivrognes qu'avait embauchés Javouillet au dernier moment, voyez, Charvet était élu pourtant!... Il était député, Charvet! Il pouvait parler ou interrompre à la Chambre! Il avait son nom imprimé dans le Journal officiel! Il habitait Paris, il était invité chez M. Thiers, et il voyait — il voyait définitivement— s'il était uniquement « fait pour être marié », comme le lui avait jadis répété Stéphanie.

Le dépit grandit si fort en lui que le négociant se décida à vendre les briqueteries de Xermond à une compagnie et résolut de se lancer, toutes voiles dehors, dans la politique. Évidemment un homme de sa situation sociale et de son énergie personnelle ne pouvait rester écrasé sous un chiffre aussi ridicule que ces cent-cin-quan-tesept voix de majorité de la liste Javouillet. Charvet se mit donc en campagne; il remua ciel et terre, laboura comme un bœuf le champ électoral, sema des amabilités et des promesses, ces graines de scrutin, et avec une sainte patience de fakir ou de candidat, passa des journées et des années à préparer cette revanche du premier vote que son entêtement avait résolu d'arracher à la destinée.

Médéric Charvet n'avait pas grand effort à faire auprès des électeurs influents pour devenir un candidat agréable. L'ancien briquetier était un bel homme à figure souriante, le nez droit comme celui d'un buste romain — mais un antique sentant un peu la copie — le menton rasé, la lèvre en fleur, des favoris le long des joues et une calvitie un peu plus que légère au sommet du crâne. Tournure bourgeoise mais cossue, avec cet aimable embonpoint qui donne une certaine dignité aux gens : la dignité du ventre. Avec cela une belle voix forte et claire et cette élocution facile et banale qui est comme la piquette de l'éloquence. Les paysans de Seine-et-Marne ne le trouvaient pas fier, les ouvriers lui pardonnaient d'être un bourgeois parce qu'il déclarait volontiers que le socia-

lisme a du bon, en principe — seulement en principe — et les bourgeois, le sentant des leurs, acceptaient ce qu'ils regardaient comme des témérités d'opinion parce qu'ils le savaient riche et « résolument conservateur » au bout du compte. Ce brave Gharvet pouvait donc aspirer très légitimement à renverser le gros Javouillet. Mais, à dire vrai, toutes ses qualités physiques et oratoires, ses grandes phrases et ses larges poignées de main, lui eussent peu servi s'il n'avait eu dans son jeu MmeHerblay. Il savait bien, Médéric Gharvet, ce qu'était Mme Herblay pour la circonscription qu'il rêvait de représenter. Veuve d'un homme d'État en perspective dont elle continuait la tradition et fille d'un parlementaire du temps de Louis-Philippe devenu radical après 1848, Mmo Herblay, fort jolie, disait-on, et toujours jeune, ne semblait, comme Emile Ducasse, avoir qu'une passion : la politique. Elle faisait de la politique à Paris, dans son salon, pendant l'hiver; elle en faisait aux environs de Melun, dans son château, pendant l'été. Elle en faisait toujours, elle en faisait partout. Elle dépensait dans ces complications d'échiquier la suractivité d'une nature fébrile, finement nerveuse, et d'une intelligence surchauffée.

Tout enfant, Henriette Rebard avait vécu dans cette atmosphère spéciale : —un monde particulier où la chute d'un ministère devient un événement considérable, cataclysme ou bonheur, selon l'opinion et les temps. Elle avait entendu son père parler, avec angoisse, ^interpellations et de pointage, de majorités factices et de coalitions immorales. Henriette venait à peine d'abandonner le sein de sa nourrice qu'elle savait déjà ce que c'est que le sein d'une commission. Et, au lieu de prendre en horreur cette cuisine spéciale dont elle voyait, chez elle, les apprêts et les ragoûts, elle s'attachait avec enthousiasme à cet état, qui n'en est pas un, et après avoir eu un vieux parlementaire pour père, elle rêvait d'avoir pour mari un puliticien.

M. Herblay, qu'elle avait épousé, pouvait se permettre, s'il l'eût voulu, toutes les coquetteries et tous les ilirtages avec la politique. 11 allait même s'y livrer, corps et âme. 11 était fort riche. Grand propriétaire, agronome érudit, actif de sa personne et sympathique de manières, le mari d'Henriette eût vécu que Mme Herblay en eût fait un ministre. Mais Herblay était mort assez tristement et trop tôt. On l'avait, un soir, rapporté au château sur une civière. 11 venait de tomber de cheval dans la forêt de Fontainebleau. Pendant l'agonie lente du malheureux, Henriette s'était même montrée fort énergique et très désolée, disputant à la mort, désespérément, un être à demi broyé, dont la main serrait la sienne mais qui déjà ne parlait plus... Et bientôt elle se trouvait, à trente ans, seule, et pleurant ce mari qu'elle aimait surtout comme une espérance vivante, comme l'incarnation même de ses ambitions.

C'était à la veille de la guerre. Pendant les épreuves, Henriette, enfermée à Paris, se multipliait, se faisait infirmière, s'agitait, oubliait la politique pour ne s'occuper que des blessés, puis, au moment des élections, revenait à son château de Seine-et-Marne et tout naturellement, le plus simplement du monde, comme si Herblay eût vécu et qu'elle eût fait de la propagande pour lui, elle se mettait à diriger l'opinion publique. Elle poussait à l'élection de la liste Javouillet, uniquement parce que Javouillet avait connu Herblay autrefois et que le gros homme, très finement, avait rendu visite à la jeune femme en sollicitant « sa protection ».

— Ma protection ? Mais je ne vote pas, monsieur Javouillet!

— Aussi ne vous demandé-je pas votre voix, Madame, mais votre patronage 1 Les femmes ne votent pas, mais elles font voter. Je serais député demain si j'étais aujourd'hui le candidat des femmes !

Ce madrigal de Javouillet assurait au gros homme une

collaboratrice précieuse. Mmo Herblay allait, venait, parcourait le pays, se démenait comme s'il se fût agi d'une élection personnelle ; une fois elle invita au château tous les maires des environs et leur tint un discours véritable qu'un sténographe eût pu recueillir : « Le droit, la raison, le patriotisme étaient du côté de la liste Javouillet... Dans ces heures d'épreuves où le pays oscille, on ne pouvait mieux faire que de se réfugier sous l'égide de Javouillet... » Et les auditeurs de Mme Herblay ouvraient de grands yeux et n'apprenaient pas sans plaisir que le gros Javouillet avait une égide.

Cette égide fut pour beaucoup sans doute dans le triomphe de Javouillet. Peut-être les fameuses cent cinquante-sept voix, qui taquinaient et humiliaient Charvet, la liste Javouillet les devait-elle à Mm0 Herblay, et à l'égide dont elle avait paré le candidat. Aussi, lorsqu'il fut bien résolu de rentrer dans l'arène de la politique (Médéric ne négligeait aucun des truismes qui sont la parure de la vie parlementaire) Charvet songea-t-il d'abord à s'assurer tout au moins la neutralité de Mme Herblay.

Il savait qu'Henriette n'était pas contente, pas contente du tout de son député. Le gros Javouillet s'était trop vite montré ingrat. Il ne se pliait pas à la nécessité de figurer, l'hiver, dans le salon de Mmo Herblay. On y faisait des lectures savantes, on y discutait le Livre Jaune, on y pointait d'avance les voix des scrutins futurs. Javouillet, ancien notaire, préférait à ces réunions les soirées passées dans les petits théâtres et Mme Herblay lui reprochait de ne pas garder assez strictement une certaine austérité républicaine. On avait vu Javouillet promener son égide aux Folies-Bergère I Et puis cet imprudent Javouillet s'était laissé, dans un moment de franchise, aller à une boutade dont l'écho revenait, grossi, rue de la Chaussée-d'Antin, dans le salon d'Henriette.

— Pourquoi n'êtes-vous pas plus assidu chez Mme Her-

blay? lui demandait le préfet de Seine-et-Marne qui, dans ses fréquents voyages à Paris, ne manquait jamais une visite à celle qu'il appelait sa « belle administrée. »

— Pourquoi ? répondait Javouillet. Parce que je m'y ennuie. On fait trop de politique chez Mme Herblay! J'aime beaucoup mieux passer ma soirée à écouter Judic !

Le propos avait été rapporté à Mme Herblay, peut-être embelli encore et depuis ce temps le député était à l'index chez la Grande Électrice. Médéric l'avait appris. Sa diplomatie avait consisté à faire savoir indirectement à Mme Herblay les ambitions qu'il nourrissait. Ils avaient, elle et lui, un médecin commun, le docteur Wirtz, un brave Alsacien bavard et spirituel qui répétait volontiers à Henriette ce que Gbarvet pensait et disait d'eUe. Et Mme Herblay trouvait le candidat particulièrement intelligent... oui, très, très intelligent.

Un matin, Mme Herblay ayant une petite fièvre nerveuse sans importance, le docteur Wirtz lui dit, tout en écrivant une ordonnance pour la forme :

— Je vais voir votre admirateur... en vous quittant I

— Quel admirateur?

— C'est juste, vous en avez beaucoup, je vous demande pardon. Mais celui-là est un fanatique.

— Monsieur Charvet?

— Monsieur Charvet. Ah! ah! vous devinez!... C'est la sympathie... Savez-vous comment il vous appelle, vous, M. Charvet?...

— Non.

— Une Madame Roland qui serait plus Parisienne que Romaine!

Mme Herblay avait souri au compliment et elle demandait bientôt au bon docteur de lui amener Médéric. Elle voulait connaître tous les gens d'esprit.

Charvet fut enchanté. 11 sentait quelle alliée puissante il allait avoir bientôt dans son jeu. Il chercha pendant toute la suirée qui précéda la présentation la formule res-

pcctucuse et délicate qu'il laisserait tomber, comme un bouquet, en saluant la jeune femme. 11 voulait être galant sans être familier, paraître flatté sans avoir l'air humble et il se demandait, en songeant à cette entrevue avec une châtelaine qui portait comme une broche bien voyante son titre de citoyenne, comment on aborde les reines.

11 arriva d'ailleurs que M. Gharvet, pensant seulement trouver une politicienne raisonnable comme un bureaucrate, fut tout surpris et un peu troublé de rencontrer une femme charmante, avec des yeux superbes, de jolies mains mignonnes, très blanches, un nez fin et un front d'enfant sous des cheveux noirs frisés. Henriette était jolie et plus que jolie, agréable, le sourire avenant, la taille mince. Elle passait pour un peu maigre ; mais cette maigreur même, plus apparente que réelle, conservait de la souplesse à sa taille et une vivacité quasienfantine à ses mouvements. Elle parlait beaucoup, un peu vite, mais ses paroles avaient du trait et des paillettes d'or passaient, brillantes, dans ce flot verbeux, comme dans ces ruisselets où les orpailleurs trouvent des trésors.

Médéric Gharvet fut ébloui. Il arrivait chez Mme Herblay pour parler politique et il en sortait en ne pensant plus même à son élection, en ne voyant plus devant lui que deux grands yeux noirs, plus spirituels que brûlants, et des boucles brunes qui voltigeaient sur un front blanc. Dès cette première visite, Gharvet se sentait tenté de poser une autre sorte de candidature et la recommandation de Stéphanie lui revenait tout à coup : « Tu es fait pour être marié ! »

Mariél Pourquoi pas? Il étaitleste, solide, bien en point A quarante ans, fussent-ils périmés, épouser une femme de trente ans passés, ce n'est pas ce qu'on peut appeler une folie. Mme Herblay, il est vrai, n'était pas une femme ordinaire, mais Gharvet ne redoutait point la supério-

rite chez la femme, il était, par principe, pour l'équivalence des fonctions et l'égalité des sexes.

Après avoir quitté Mme Herblay, lors de cette première entrevue, il s'inquiétait moins de son avenir politique que de l'effet qu'il avait pu produire sur la jclie veuve. Il n'était point mauvais, cet effet, point du tout. Mme Herblay avait trouvé Médéric aimable et intelligent. Du reste fort bel homme. Le torse un peu haut sur des jambes un peu courtes, mais Henriette ajoutait que c'était presque une qualité de plus pour la carrière que Gharvet voulait « embrasser ». A la tribune, le buste surgit seul, il en est de l'orateur comme du cavalier, la poitrine, les épaules et les pectoraux sont les qualités d'apparat. Le reste est de moindre importance.

Ces deux personnalités, unies déjà par une même ambition, le désir de jouer un rôle, et rapprochées par une commune colère contre ce gros lourdaud de Javouillet, se rencontraient là au moment voulu pour qu'une sympathie très naturelle devint bien vite une réelle affection. Médéric voyait en Mme Herblay une Égérie tout à fait charmante et Henriette rencontrait dans Gharvet un instrument de règne tout à fait docile. Avide d'influence, altérée de représentation, de mouvement et de bruit, JavouiUet, avec ses instincts bas de provincial avalé par la vie de Paris, ne pouvait être pour Mme Herblay le député influent qui ferait du salon de la femme à la mode le centre du département et, mieux que cela, un des coins célèbres de Paris. D'ailleurs Javouillet avait une épouse pour parler comme lui, et l'énorme Mme Javouillet, avec son corsage élégant comme la panse d'un cucurbitacée et ses lourdes mains gercées, rouges comme la patte d'un homard cuit, ne pouvait figurer dans un salon choisi sans lui donner une pointe de ridicule.

Charvet, au contraire, était veuf! Gharvet était libre ! Charvet était précisément le député que rêvait Mme Herblay, un député dont elle inspirerait les votes, dont elle

pétrirait la conscience et dont elle préparerait les destinées! Elle avait à dépenser une vitalité cérébrale si prodigieuse, cette mince et pétulante Henriette ! Elle n'eût pas hésité à accepter de gouverner le monde. Elle était de ces ambitieuses de petite naissance qui sont comme des tzarines de la bourgeoisie. Toutes ses lectures tour" billonnaient dans sa tête-, et, n'ayant point de sens, et à peine de sens commun, elle ne songeait qu'à combler par mille occupations, de l'ordre le plus élevé possible» le vide de son cœur et l'ennui de sa vie.

Oui, oui, Médéric était l'homme, le candidat de ses rêves ! Elle le prendrait comme paravent et, derrière lui, ferait de la politique transcendante tout à son aise. Paravent? Mieux que cela. Charvet, lui aussi, avait une épi de, comme Javouillet, et cette égide protégerait à la fois la fortune de la patrie et les ambitions de Mme Herblay.

Jamais l'idée ne vint à Henriette de voir dans les relations qui s'établissaient naturellement entre voisins de campagne autre chose que des relations de politique et d'amitié. Mais ce diable de Charvet tenait à ne point séparer la femme de l'Égérie!.. Il voulait abriter aussi l'amour sous la fameuse égide, comme sous la tente bariolée d'une fête galante. Et pourquoi aussi bien Mme Herblay avait-elle la main si blanche et les cheveux si noirs ? Médéric ne pouvait voir ces frisons sur le front sans être tenté d'y porter les doigts pour les caresser; et quand elle lui tendait la main, cette jolie main petite et mince, il ressentait un grand trouble dans ce shake-hand de camarades et d'alliés.

Il eût pu même tout gâter, Charvet, en essayant de transporter, — c'était encore de son style, — ces relations exquises « du terrain de la politique sur le terrain de l'amour ». Mais quand il laissa voir à Henriette ses velléités de transport et ses projets de terrassement, les relations officielles étaient, entre elle et lui, devenues si affectueuses que Mme Herblay ne se fâcha point. Elle pria

cependant le docteur Wirtz, chargé par Médéric de demander à la jeune veuve si elle consentirait à devenir Mme Charvet, de déclarer au concurrent de Javouillet qu'elle ne se remarierait jamais. « Oh! jamais! Décidément jamais ! Et pourquoi faire ? »

La réponse et la question avaient fait sourire le docteur et désolé Médéric.

Lorsque Charvet revit ensuite Henriette, il lui demanda si, après un tel refus, elle ne le trouverait pas indiscret de le voir continuer ses visites comme par le passé.

— Et où y a-t-il de l'indiscrétion là-dedans, mon cher Charvet? dit-elle. Ne sommes-nous pas deux associés?

— Oui, sans doute, mais le monde...

— Le monde? Le monde?.. Je ne reconnais pas son opinion. Je ne crois qu'au suffrage universel!

— Prenez garde... Madame! Le suffrage universel? Et s'il votait que vous devez m'épouser?...

Elle sourit, trouvant que ce Charvet avait bien de l'esprit et, ce jour-là, Médéric remarqua qu'elle laissait plus longtemps que de coutume sa jolie main dans la sienne.

Et les années avaient passé, passé, sans que le suffrage universel se prononçât pour ie mariage de M1,c Herblay avec Médéric, mais non pas sans que le monde, ce monde dont l'opinion importait si peu à Henriette, n'insinuât que Charvet était attaché, très attaché, tout à fait attaché àMmeHerblay. Javouillet, que Médéric avait battu aux dernières élections, disait même jîeelé.

11 était constant dans l'arrondissement que Médéric Charvet, devenu député de Seine-et-Marne depuis 1876, avait dû en grande partie son élévation à Mme Herblay. On avait vu Henriette se faire, dans sa calèche, distributrice des bulletins au nom de Charvet dans tous les petits villages des environs deMelun. Elle n'avait pas hésité alors à reparler de la fameuse égide!... Charvet, du reste, lui gardait, disait-on, une reconnaissance absolue. 11 était inamovible, l'hiver, dans le salon de la Chaussée-d'Antin

et on le retrouvait, ponctuel et souriant, aux réceptions de Mmo Herblay, au château, l'été. Jamais Médéric n'avait voté contre l'opinion de Mme Herblay.' Un petit journal satirique avait même, un jour, en publiant les votes des représentants de Seine-et-Marne, fait figurer, parmi les votants, le nom de Mme Herblay au lieu de celui de Charvet.

Médéric avait, ce jour-là, parlé de souffleter le journaliste; mais Henriette, en véritable femme politique :

— A quoi bon? Une méchanceté qu'on châtie en fait naître d'autres. On n'a lu ce journal qu'à Melun et peutêtre à Fontainebleau; si vous vous battez pour cet article,; on le lira à Paris et voilà tout ce que vous y aurez gagné.'

— Mais votre nom, chère amie. . .

— Mon nom? Le jour où je voudrai que ce gazetier me décerne une épithète flatteuse, je l'inviterai au château. 11 ne compte pas! C'est Javouillet qui fait tout. Il est jaloux, Javouillet. Il sait bien qu'un matin ou l'autre — et peut-être bientôt... quand vous vous serez affirmé par votre discours, oui, votre fameux discours, vous savez. . . eh I bien, — je ferai de vous un ministre \ . . .

Charvet n'en demandait pas tant. Mais il voulait devenir sénateur. Ce titre lui paraissait sonner mieux que celui de député. Et puis la plupart de ses amis, pris de la manie de monter en grade, figuraient maintenant dans la Chambre haute. Médéric se sentait quelque peu débordé par les nouveaux venus de la Chambre des députés. Il avait à présent cinquante ans et on lui criait : « Place aux jeunes I » Un siège au Sénat lui paraissait comme rembourré d'un oreiller invisible sur lequel il pourrait, à son aise, dormir. Il avait soif de repos, Charvet, et peutêtre l'activité prodigieuse de Mme Herblay, cette fourmi du coche électoral, n'était-elle pas étrangère à ce désir de calme qui lentement s'infiltrait dans l'être tout entier de Médéric.

Mme Herblay, en effet, devenait à la fin impatiente,

attendant depuis des années avec anxiété, le premier discours de Médéric, ce fameux discours, ce discours décisif, cet admirable discours-ministre qui ne venait jamais. Quand Charvet le prononcerait, elle voulait être, devant ses yeux, bien en vue, comme son inspiratrice, au premier rang d'une tribune. Elle avait depuis longtemps des projets de coquetterie pour ce jour-là. Quand elle commandait une toilette, elle se disait : « Ce sera pour le jour du discours! » et elle passait un temps aussi long à cboisir une étoffe qu'à éplucher le Livre bleu.

Ce qui l'inquiétait, c'était son chapeau, car, dans une lose quelconque, ce qui est surtout visible, c'est le chapeau. La couleur de ce chapeau taquinait Henriette. 11 avait, ce chapeau, depuis que Mme Herblay y songeait autant changé de nuances qu'un homme politique en personne. Tout d'abord il avait été rose. Oui, au lendemain de l'élection de Charvet, Mme Herblay se trouvait encore assez jeune pour arborer, sur sa tète, un chapeau rose.

Elle attendait le discours et elle disait de temps à autre à Charvet :

— Eh! bien, cher ami, quand me permettrez-vous d'inaugurer mon chapeau?

Le brave homme souriait, prenait la petite main de la jolie femme, y déposait un baiser galant et solennel et ne prononçait point son discours, ce que Pitt Ducasse eût appelé son maiden-speech. Il se réservait, Charvet, 11 guettait l'occasion. Il avait peut-être peur. L'espace vide, autour de la tribune, est aussi périlleux que le trou béant de la roche Tarpéienne. Cette belle image était même une pensée à lui.

— Allons, disait Mme Herblay en voyant le temps passer, allons, il serait trop tard pour mettre un chapeau rose! (Elle avait de l'esprit, fût-ce devant son miroir.) Mais, je vous en prie, faites que je puisse encore en avoir un bleu ciel!

Elle compta sur le chapeau bleu ciel pendant deux ou

trois ans. Mais Charvet gardait un désolant silence. Oui, sans doute, il risquait bien quelques interjections sonores, des interruptions, des : Allons donc! C'est impossible! Oui, oui, bravo! des Non! Non! Concluez! A la question! qui pouvaient, jusque-là, passer pour ses Œuvres Complètes; mais de discours, de vrai discours, de discours-ministre, il n'en risquait aucun. Il s'entêtait à demeurer orateur inédit.

— Ah! mon ami, mon pauvre ami, voyons, soyez de bon compte, ce ne serait pas gai, vous l'avouerez, si je ne pouvais même pas mettre un chapeau bleu ciel!

— Eh! Que voulez-vous? L'occasion! Je cherche l'occasion! L'homme trouve inévitablement son jour, dans sa vie !

— L'homme ! L'homme ! Soit, l'homme ! Mais la femme!... Les années passent I

— Labuntur anni! disait Charvet, remarquant, en outre, qu'il faudrait traduire par « les années s'écroulent » plutôt que par « les années s'écoulent » cet écroulement devenant plus pittoresque. 11 notait même la traduction pour l'intercaler dans son fameux discours. Car enfin...

Mmc Herblay crut bien, un jour, qu'elle allait mettre sa capote bleue. Charvet était tout à fait décidé à parler. Il avait écrit son « improvisation », il l'avait même répétée devant la glace. 11 envoya, la veille, par un domestique, un de ses gilets de flanelle à la Chambre afin d'en changer en descendant de la tribune. 11 comptait parler longtemps et il avait vu tant d'orateurs transpirer!... Henriette bénissait ce gilet fort peu poétique et il lui semblait que c'était, pour le débutant, un labarum de victoire : — un labarum en flanelle.

Le soir même, elle essaya son chapeau bleu ciel. Il était charmant, elle en était folle. Il lui allait bien.

Mais, le lendemain, Charvet, au moment de se rendre

à la Chambre, déclarait qu'il cédait la parole à Lajollais, son collègue.

— J'ai tout à y gagner. Il a les mêmes opinions que moi, Lajollais ! D développera ma proposition et elle n'en restera pas moins la proposition Charvet.

La pauvre Henriette tombait du haut d'un rêve. Elle n'osait pas trop insister, redoutant de pousser Charvet à une chute. Visiblement il tremblait. Elle laissa échapper plusieurs soupirs et remisa le chapeau bleu ciel en disant :

— Allons 1... il sera bleu foncé! Et qui sait? Je serai peut-être forcée d'aller jusqu'au grenat I

Elle cherchait alors les mélanges de couleurs qui pouvaient convenir à son visage un peu plus mûri, mais toujours charmant. Elle trouvait des combinaisons mousse et bleu, cuivre et rouge, et elle s'avouait à ellemême qu'elle serait encore séduisante avec ces nuances plus sévères si Charvet, enfin, se décidait à parler.

Mais il ne parlait pas, Charvet!

Henriette se demandait même si elle ne serait point condamnée au chapeau noir quand il parlerait.

— Ma chère amie, lui dit-il, un jour, je suis bien décidé, cette fois... J'ai pris mon parti...

— Enfin I

— Oui... Je ne parlerai jamais devant cette Chambre !

— Vous dites ?

— Je ne parlerai que devant le Sénat !

Et il développait ses arguments. Son âge, sa situation, son tempérament personnel, exigeaient un auditoire plus calme, un milieu moins turbulent, un air moins échauffé! Ses idées, son genre d'éloquence, le son même de sa voix étaient faits pour « l'enceinte » de la chambre haute. Il parlerait. Oh! certainement il parlerait!... 11 ferait entendre au Pays la parole de l'honnête homme, la parole de rude franchise qu'il attendait, le Pays. Mais il parlerait

quand il serait sénateur. Pas avant. Il se gardait intact pour le Luxembourg.

Alors Henriette, un peu attristée de songer à tous ces fantômes de chapeaux, fantômes roses, bleu ciel, bleu foncé, cuivre ou bronze, chapeaux envolés, répondait :

— Que voulez-vous? 11 sera noir! J'aurai un chapeau noir !...

Et Charvet, en essayant de sourire :

— Eh! oui, le temps galope! J'ai l'âge des rhumatismes. Je vais aller me les faire soigner au Sénat !

La vérité est que ce titre de sénateur lui faisait l'illusion d'un avancement dans sa carrière politique. 11 aspirait à cette promotion qui lui donnerait, à ses yeux mêmes, une importance nouvelle. Mme Herblay vainement combattait ce désir qu'elle regardait comme un acheminement vers la retraite, une velléité d'abdication. « Il faut toujours, toujours rester à l'avant-garde, mon ami ! »

Mais Charvet souhaitait à d'autres ce poste d'honneur. Il laisserait à son successeur le soin d' éclairer la marche du parti. Pour lui, c'est de loin et du fond de son siège de père conscrit qu'il assisterait à la « mêlée des partis ». Et, comme le vieux M. de Marty— toujours poli— laissaitson siège vacant et que Charvet venait de prendre au Luxembourg la place du baron, la grosse question maintenant dans tout l'arrondissement était de savoir qui prendrait, au Palais Bourbon, la place de Médéric Charvet.

C'était, depuis quelques semaines, le point d'interrogation que se posaient les fortes têtes du parti, dans les cabarets et les parlottes, lorsque la convocation des électeurs avait subitement brusqué les choses. On avait déjà vu, même avant la disparition de Coislin //, rôder autour de Chailly et de Barbizon, des courtiers d'élections venus de Paris pour sonder le terrain : et les partisans de Charvet hochaient le front déjà en répétant avec une certaine douleur que le pays manquait d'hommes.

On ne pouvait certainement pas reprendre Javouillet.

Javouillet, de dépit d'avoir été blackboulé par les électeurs républicains, se rapprochait tous les jours des cléricaux et les cafés de Melun l'appelaient jésuite. Le notaire Cappois avait même déclaré que si l'on reportait encore Javouillet autant valait tout de suite aller déterrer Loyola.

— Et encore, ajoutait Cappois, j'aimerais mieux Loyola. Il est plus franc. Ainsi !

Après quoi Guénaut, le vétérinaire, renchérissant sur Cappois, appelait Javouillet un Rodin, citait des gens qui lui ressemblaient trait pour trait dans les Mystères de V Inquisition et il n'était plus question de Javouillet.

Et cependant, la date de l'élection était fixée et la succession Charvet demeurait toujours ouverte. Ah! cette succession Charvet ! Le grand, l'unique sujet de conversation du pays!.. On savait bien que des intrigants, comme Dulaurier, ancien notaire, ou Balleydier, encore bonapartiste le 3 septembre au soir et radical le 5 au matin, ambitionnaient le siège de Médéric ; ils tournaient autour du député, comme des héritiers autour du fauteuil d'un oncle ou des corbeaux autour du crâne d'un blessé. Mais Balleydier et Dulaurier étaient trop connus pour avoir chance d'être acceptés par un comité quelconque et les politiciens de l'arrondissement cherchaient avec une certaine anxiété patriotique le candidat qui pouvait dignement les représenter.

Charvet, consulté, s'était montré digne. Ce n'était pas à lui qu'il appartenait de choisir un homme entre tant de citoyens dévoués.

— Pas de népotisme, messieurs. Mon devoir strict est la stricte neutralité.

— Mais enfin, mon cher sénateur. . .

— Un sénateur, avait noblement interrompu Médéric, peut répondre en matière d'élection, ce que Charles X, — un roi pourtant, un roi, messieurs, et que vos pères ont connu... oui, connu et chassé... — répondait lorsqu'on

lui parlait de je ne sais quelle passagère œuvre de théâtre : « Je n'ai que ma place au parterre ! » Messieurs, je ne suis pas roi, Dieu merci, mais je suis votre sénateur et je m'en honore. Eh! bien, comme le souverain, que je vous demande pardon d'avoir nommé, je n'ai que ma voix à mettre dans l'urne ! . . . Choisissez le plus digne et je voterai pour celui que vous aurez choisi I

La réponse avait été jugée admirable par les électeurs, mais les délégués qui s'étaient présentés chez Charvet pour le consulter, se trouvaient aussi embarrassés que devant et le point d'interrogation subsistait, tournant au point noir :

— Qui prendra la succession Charvet?... Qui?...

La succession Charvet ! La succession Charvet! Ces trois mots inévitables, ce problème local et agaçant, remplirent les entr'actes des séances du Conseil général et le préfet, qui avait de l'esprit, dit sans doute la parole finale lorsqu'en souriant il laissa tomber à mi-voix dans l'oreille de quelques conseillers :

— Voulez-vous que je vous dise qui le dénichera, le successeur de Charvet?

— Vous le savez, Monsieur le préfet?

— Je le devine. Et c'est. . .

Le préfet attendit un moment, prit un temps pour produire un effet et, souriant :

— C'est Mme Herblay! Elle a fait et défait Javouillet, elle a fait Charvet, elle fera son successeur... Demandez un député à la Grande Électrice. Elle le trouvera !

Et les politiciens se demandèrent en effet comment ils n'avaient pas songé à cette solution. Quelques esprits narquois firent bien observer, il est vrai, que Charvet ou Mme Herblay c'était à peu près « la même chose », que de Mm0 Herblay et de Charvet le plus député des deux n'était pas celui qu'on pouvait croire. Or, si Charvet était discret et neutre, il y avait de grandes chances pour que la jolie femme imitât sa neutralité et sa discrétion.

Mais M. le préfet eut encore, mezzo voce, un mot philosophique :

— Mme Herblay ne sera jamais neutre!

Il ajouta :

— Quand elle sera neutre, c'est qu'elle sera morte, et, Dieu merci, ma charmante administrée n'en est pas encore là. La succession Charvet est ouverte. Messieurs, consultez Mme Herblay I Et, pour l'honneur de la circonscription, donnez un successeur digne de lui à votre député actuel. Je recommande aux méditations de votre patriotisme la question primordiale de la succession Charvet!

Et, pendant qu'on mettait aux voix les questions les plus graves pour la bonne administration du département, les conseillers, dont l'esprit voltigeait par les espaces à la recherche d'un caudidat, oubliaient les routes, les canaux, les écoles et jusqu'aux vœux de politique générale qu'ils émettaient d'habitude d'autant plus volontiers qu'ils leur étaient interdits, ils oubliaient tout pour ne songer qu'à la question redoutable, primordiale, comme disait M. le préfet, palpitante : la succession du député Charvet devenu sénateur!

C'était, en effet, Mm0 Herblay qui, dans la pénurie de candidats possibles, avait songé au commandant Verdier. Avec son enthousiasme de femme, elle avait gardé du soldat le souvenir de plusieurs traits de bravoure, d'un héroïsme calme et vrai, et M. Herblay, autrefois, avait été lié avec le commandant, une (ÏC6 gloires modestes de

Melun. Parmi les innombrables invitations qu'elle lançait, à Paris, elle n'avait jamais eu garde d'oublier ni Verdier, qui habitait la capitale, officier démissionnaire, ni la nièce du commandant, cette jolie Gilberte qui arrachait Ducasse lui-même à la lecture de Y Officiel. Henriette s'était même sentie tout de suite attirée par cette enfant triste et timide et, avec son désir de tout conduire, l'idée de marier Gilberte lui était venue lestement. Faire un mariage, c'est un intermède pour qui fait des députés.

Par Gilberte, qu'elle aimait décidément beaucoup, — s'attachant d'autant plus à elle qu'elle la protégeait davantage — Henriette savait la cause de la démission du commandant. Verdier avait, en quittant l'armée, obéi à un juste mouvement de colère. Il était républicain, Verdier, enfant de Seine-et-Marne, estimé, aimé. Un candidat tout trouvé.

Sans doute Emile Ducasse, dont elle devinait toutes les ambitions, pouvait briguer déjà la succession de Médéric! Mais vingt-six ans! Inconnu dans le département!... D'un poids bien faible, en dépit de ses capacités, pour remplacer Médéric Gharvet! « Pas assez de surface, avait dit Charvet lui-même... Gentil, très gentil, M. Ducasse!.. . Mais jeunet! Trop jeunet, voilà! » Tandis qu'un ancien officier de l'armée! Et officier de la Légion d'honneur !... .Gharvet partageait tout à fait l'opinion d'Henriette. Le commandant Verdier était bien l'homme de la circonscription : net et rassurant. Et les électeurs influents n'avaient pas été longs à se ranger à l'avis de Mmo Herblay. Mmc Herblay!... Une femme de tète décidément! Et elles n'ont pas de droits électoraux, les femmes!

Seul, le notaire Gappois, un peu railleur, avait insinué : « A-t-il une égide, lui aussi, ce militaire, comme Javouillet, comme... »

Mais Henriette l'avait interrompu :

— Il a mieux que çà ; il a son épée !

Et la veille, même du jour où il se rendait à Dam-

marie, le commandant Verdier, qui n'y tenait guère, avait été proclamé officiellement candidat... candidat de Mme Herblay, disait Javouillet, ce jésuite de Javouillet « avec une fureur ! »

C'était la plupart des électeurs influents qu'Henriette réunissait à déjeuner pour fêter l'arrivée du candidat et, au premier rang, les deux grandes puissances locales : M. Guénaut, le vétérinaire de Chailly, un gros homme rouge comme une sorbe mure, fort comme un hercule, barbu, chauve et suant, dont l'influence politique était grande et M0 Cappois, le notaire de Melun, petit, tout noir, tout sec, tout en angles, tout en minces mouvements automatiques et en phrases coupantes, décisives et courtes. Elle savait bien, Mme Herblay, que ces deux personnages, d'une importance différente, résumaient l'esprit même du pays : Me Cappois professant les opinions moyennes, un peu sévères, delà bourgeoisie libérale, et Guénaut représentant les aspirations un peu plus avancées des petits bourgeois et des gens de peine qui votaient pourtant avec Cappois, par discipline.

Henriette avait, tout à l'heure, discuté avec eux assez longuement, pour tuer le temps, et tout ce que lui avait dit Guénaut, le vétérinaire, pouvait se résumer en trois mots, répétés avec acharnement: « Scrutin de liste!... Scrutin de liste ! . . . » La pensée de Me Cappois, plus nébuleuse, s'enfermait dans ce programme : « Le progrès sans folie, l'autorité sans brutalité, la liberté sans péril ! »

— Allons ! ils sont très gentils, pensait Henriette, mais tout ce qu'ils m'ont dit, tout, je l'avais lu dans les journaux! Seulement Guénaut me rappelle un journal du matin et Cappois un journal du soir !

Et elle aurait continué à échanger ainsi avec le notaire et le vétérinaire des premiers-Paris et des articles de fonds si le breack n'eût pas, tout à coup, amené, avec Ducasse, le commandant et sa nièce.

— Eh ! bien, ce n'est pas malheureux I avait dit fine-

ment Guénaut à Me Gappois. Le voilà enfin, le commandant. J'avais l'estomac dans les talons ! Ali! ces militaires! Ils arrivent toujours trop tard 1

Le vétérinaire ne mettait peut-être pas. plus de malice qu'il n'eu fallait dans la banalité de sa plaisanterie; l'allusion déplut cependant au notaire, qui aimait l'armée; il allait répondre que le train n'avait aucun retard; mais son attention était tout entière sollicitée par la curiosité et le « tabellion » étudiait, de ses petits yeux gris, comme s'il ne les connaissait pas, le commandant Yerdier et sa nièce.

— Tiens, il a encore maigri... dit-il à Guénaut ; s'il était plus grand, il aurait l'air de Don Quichotte !

Plus réaliste, en voyant sous le nez allongé la moustache et la barbicbe de chasseur à pied du commandant, le vétérinaire répondit : « Il a plutôt l'air d'une chèvre. »

Il y eut, d'ailleurs, chez M0 Gappois et chez le vétérinaire, quand ils aperçurent ce petit homme au front dégarni, dont le cou brûlé de soleil s'inclinait respectueusement devant Henriette, un mouvement de déception et le notaire regarda Gharvet comme pour lui dire : « Comment I G'est là ce fameux candidat, c'est le héros de Mm0 Herblay I G'est l'espoir du département? »

Et Guénaut murmurait entre ses dents :

— G'est drôle! Je l'ai vu cent fois ! Je me le figurais plus grand que ça!... Ça change un homme d'être candidat!

La nièce du commandant, au contraire, MUe Gilberte, parut toujours charmante. Elle se tenait droite, élégante, dans sa robe noire, et elle souriait, d'un air très doux, à Henriette qui, gentiment, l'aida à enlever son chapeau. En Tôtant un peu vite, une épingle se prit dans les beaux cheveux bruns de la jeune fille qui se déroulèrent à demi et, confuse, aussi rouge que son oncle, elle se mit devant nue glace, l'épingle entre ses dents blanches, pour arranger la tresse.

En levant ses bras, elle découvrait un torse d'une juvé-

nilité robusle, gracieux et fort, et la coquetterie la plus habile n'eût pas mieux servi sa beauté de vierge que cette simplicité, ce laisser-aller de nature.

Emile Ducasse, qui était entré derrière le commandant, et se tenait là blanc comme un linge, navré de son rôle de comparse et tout prêt à reprendre le train pour Paris dans le premier mouvement d'une déception qu'il cachait diplomatiquement, pardonnait un peu à l'oncle en regardant machinalement cette jolie Mlle, d'une grâce tendre, un peu mélancolique, mais saine et fière.

— Allons, dit Charvet, comme s'il eût été chez lui, à table! Xous mourons de faim!

C'était encore, pour le commandant, une sorte de reproche involontaire et, prenant le bras de Mrao iïerblay, il s'excusait de nouveau, en passant dans la salle à manger.

— Est-il éloquent, au moins? demandait, en le désignant d'un signe de tète le vétérinaire Guénaut au notaire Cappois.

— Euh! euh! Je ne le crois pas de la force de Démosthène, mais il a çà !

Et le notaire touchait sa boutonnière, sans ruban, pour désigner la rosette que le commandant portait à la sienne.

— Démosthène, après tout, ajouta-t-il , n'était pas officier de la Légion d'honneur!

— Eh! riposta nettement le vétérinaire, qui ne se faisait de Démosthène qu'une idée approximative, rien ne me dit que Démosthène, lui, plus radical, n'eût pas refusé la croix!

Le malheureux commandant, avant de se mettre à table, saluait çà et là, correctement, d'un air distingué mais un peu gauche, les convives, — ses électeurs et ses juges — qu'il reconnaissait pour la plupart; mais il avait décidément l'esprit absorbé par ses nouvelles fonctions et le sang lui montait aux oreilles, avec un bruissement d'où sortait, comme rabâché par un battant de cloches, ce seul mot : Candidat! Candidat ' Candidat'.

11 commençait à trouver, dès son premier pas dans la vie publique — c'était le premier pas, ce déjeuner chez M"10 Herblay — il trouvait décidément qu'il était mieux dans son petit logis de la rueMansart, à Paris, ou, s'il ne l'avait pas louée, à Melun, dans cette maisonnette de la rue Saint-Àmbroise, où il était né, retrouvant, à cinquante ans passés, le jardinet où il avait couru étant gamin et qui lui semblait si petit après lui avoir paru si grand autrefois. Bah ! plus le jardin était étroit, plus Verdier s'y sentait à l'aise ! 11 n'avait jamais rêvé ni les grands bonheurs ni les grands honneurs en ce monde. Fils d'un soldat du premier empire qui, parti de Melun simple soldat, y était revenu avec les épauleltes de capitaine et les rhumatismes du grognard, il s'eslimait trop heureux d'avoir suivi la voie tracée par son vieux et trop récompensé d'avoir dépassé le grade du père. Sans doute il était sorti des écoles et le capitaine et sa femme, pauvres braves gens, avaient économisé sou sur sou pour payer les études de l'enfant, « pousser » le jeune homme, lui permettre de concourir et, polytechnicien passant à l'école d'application de Metz, de s'acheter des instruments de travail et des livres ; piocheur, brave, bien noté, le commandant pouvait espérer voir grossir encore les grains de ses épaulettes, mais une espèce de timidité farouche, un froissement instinctif et silencieux devant toute injustice l'avaient, porté, dans un moment d'écœurement, à donner sa démission, arrêtant lui-même tout net sa carrière et se condamnant à vivre de ses petites rentes, lorsqu'il avait encore devant lui tout un avenir.

Les timides et les doux ont de ces révoltes. Une colère, pendant les grandes manœuvres, contre un intendant qui avait laissé jeûner ses hommes, le blâme infligé contre toute équité au commandant par un supérieur ami de l'intendant, une exaspération, un soudain coup de tête ei Verdier, à cinquante-deux ans, se trouvait rejeté à l'inactivité lassante d'une petite ville ou au fracas écrasant de

Paris. Alors il s'occupait d'un travail sur l'artillerie, les progrès de la balistique chez les nations de l'Europe et, n'ayant plus la fatigue de son corps à donner à son pays, il lui vouait la science et le harassement de son esprit.

Yerdier avait, du reste, une consolation et un devoir : sa nièce, Gilberte, orpheline, fille d'un frère plus jeune, qui s'était établi de bonne heure, pour moins couler d'argent aux parents et avait, à Orléans, péniblement amassé une soixantaine de mille francs dans un commerce de fers. Elle lui arrivait un jour, tout à coup, cette nièce, n'ayant plus de famille que lui, et Yerdier retrouvait une jeune fille dans cette gamine qui lui grimpait aux jambes lorsqu'il l'avait vue pour la dernière fois. Alors le commandant se disait que son cadet s'étant sacrifié à lui, l'aîné, dont l'éducation avait coûté tant et tant d'argent aux pauvres vieux, c'était l'aîné, maintenant, seul survivant de la famille, qui se devait tout entier à la petite. Et il apprenait alors, pour Gilberte, des choses qu'il ignorait presque : par exemple l'art de compter son argent, lui, ce mathématicien qui résolvait tous les problèmes et savait mieux l'algèbre ou la trigonométrie que l'économie domestique. Ses parents lui avaient laissé , avec la maisonnette du boulevard Saint-Ambroise une vingtaine de mille francs environ; il avait mis de côté 15,000 francs, gagnés en mettant au courant de la science des manuels pour une librairie militaire ; c'était, avec ses premières économies de soldat et la petite dot de Gilberte, sept mille livres cinq cents francs de rente — assez pour vivre honorablement, et ne rien devoir, ne rien demander aux indifférents.

La vente de la maison de Melun eût, il est vrai, pu donner au commandant une trentaine de mille francs encore, mais il n'avait même pas songé à se défaire de ce logis. Les portraits du capitaine Yerdier, son père, engoncé dans son haut collet de grenadier et de la mère, jolie blonde qui lui souriait du haut de ses manches à

gigots, étaient encore et seraient toujours accrochés à la place où Verdier les avait éternellement vus, étant tout petit. 11 les verrait là, jusqu'à la fin. Et, s'il n'eût pas été, à Paris, plus à portée des bibliothèques, des Archives, le commandant eût habité la maison de Melun, toute l'année.

— Mais non ! mais non I Gilberte s'ennuierait trop et je me rouillerais tout à fait !

En attendant, il louait ce petit logis à des gens sûrs, respectueux du moins des meubles et des souvenirs, et il trouvait là des économies nouvelles à faire pour sa nièce.

Et puis il aimait Paris, ce coin calme de Paris où, delà rue Mansart au boulevard extérieur, il pouvait presque se promener, le soir, comme en pantoufles. L'omnibus qui descendait la rue Fontaine, le conduisait droit, utilement, à la Bibliothèque Nationale. Heureux dans son intérieur paisible, le commandant trouvait que l'hiver passait vite et c'était sa joie, aux premiers beaux temps, d'aller, quelquefois, un jour ou deux, comme en villégiature à Melun, de retrouver ses arbres en bourgeons, de voir ses fleurs renaître et de se promener le long de la Seine, sur le quai d'Aspais ou, montant la rue Saint-Étienne qui ne lui semblait pas avoir changé depuis son enfance, daller évoquer comme le fantôme d'un passé, devant Gilberte, au seuil de cette vieille rue des Cloches, où se dressait le clocher de Saint-Barthélémy.

Et il disait à la jeune fille :

— C'est là, vois-tu, que j'ai fait ma première communion, c'est peut-être là — qui sait? — que tu te marieras !

Elle, alors, se mettait à rire.

— Me marier? J'ai bien le temps ! Je n'y songe pas! Verdier ne songeait pas davantage à se présenter à la

députation lorsque Mme Herblay, qu'il voyait deux ou trois fois par hiver dans son salon de la Chaussée-d'Àntin,

s'était avisée de songer à lui. Elle l'estimait. Médéric Charvet savait aussi quelle âme doucement stoïque se cachait chez le commandant sous cette apparence de petit homme hésitant. Il avait vu Yerdier, alors capitaine, ramené sur l'hôpital de Melun, après Frœchswiller, sortir du logis, aussitôt guéri, traverser, sous une blouse de paysan, les lignes prussiennes et rejoindre un régiment quelconque, un débris d'armée, au delà de la Loire. 11 savait, depuis la pension Garin, à Melun, où lui-même avait étudié à neuf ans de distance du commandant, la fermeté des convictions du brave homme — resté légendaire à l'école — et, puisqu'aussi bien il ne pouvait être à la fois sénateur et député, ce qui ne lui aurait pourtant pas déplu, Médéric avait approuvé l'invention de Mme ïïer- Llay et tant mieux pour Verdier si Yerdier recueillait la succession Charvet !...

Yerdier, du reste, n'avait accepté que lorsque Mmc ïïerblay lui avait parlé d'un péril et d'un devoir.

— Voyons, mon cher commandant, vous êtes indépendant, vous êtes libre. . . A cinquante ans, vous êtes aussi vigoureux qu'à trente. .. C'est un beau rôle à remplir dans une assemblée peuplée de gens intéressés, de farceurs ou de sots, que celui d'un honnête homme tout simple et tout franc et qui vient simplement dire et demander la vérité. Allons, mon commandant, un peu de courage. A l'assaut!

Elle parlait gentiment, fouettant la timidité du brave homme.

Yerdier s'était bien un peu gratté l'oreille et il avait certes le droit d'hésiter. Comment, dans tout le pays, il ne se trouvait personne pour remplacer Charvet ?

— Personne, commandant, personne. Ah ! si !.. . Ce Garousse peut-être, Garousse le radical, qui vient d'acheter un coin de terre et organise déjà des réunions publiques dans les cafés de Daramarie. Mais Garousse n'est redoutable que si, vous, un candidat dont M. Charvet répond, vous, un brave homme, vous ne vous présentez pas !

— Voyons, encore une fois, commandant, vous hésitez?...

Il avait ses raisons pour hésiter, le commandant. Toute représentation est un luxe. Il savait qu'une élection coûte cher. Et en supposant qu'il acceptât, qu'il fût élu, que d'argent dépensé! Il se connaissait : il donnerait à qui demanderait. Mais sur les neuf mille francs de traitement, après avoir donné, beaucoup donné, le plus largement possible, aux sociétés de secours, aux électeurs pauvres, aux établissements de bienfaisance, aux souscriptions, aux quêtes, resterait-il à Verdier, au bout du compte, de quoi vivre? Ne serait-il pas contraint d'écorner ses minces revenus? Ses travaux de plumitif militaire payeraient-ils les frais annuels de sa situation nouvelle?

Encore s'il pouvait ne pas toucher à l'humble dot de sa nièce !

Henriette Herblay avait habilement alors mis le doigt sur cette corde sensible : la nièce de Verdier, son enfant ! Le commandant savait combien elle s'intéressait à la jeune fille ! Eh ! bien, nièce d'un député, Gilberte se marierait plus facilement. Les députés sont les rois du moment. Sans doute il n'userait de cette royauté que pour le bien; mais une fois en lumière, trouver un mari pour la jeune fille était-ce abuser beaucoup de la situation?

L'argument, un peu égoïste, semblait avoir décidé le bon Yen lier.

Et pourtant, non, ce n'était pas même cela qui le décidait. 11 s'oubliait, oubliait Gilberte dans ses préoccupations. Henriette faisait encore et toujours, comme un clair grelot à l'oreille d'un vieux cheval, tinter le grand mot franc comme l'or : le devoir.

Le devoir! Il en était respectueux : mais il était timide, il n'était point souple. Épris d'un idéal de justice, il trouvait tout naturel qu'il y eût des gens travaillant à assurer cet idéal-là. Mais ceux-là lui paraissaient devoir être choisis parmi des hommes d'une intelligence spéciale, d'une

supériorité reconnue, les plus glorieux — c'est-à-dire ceux dont la vie lui semblait être la plus exemplaire — lui paraissant devoir être les plus dignes.

Et comment, dans un département si voisin de Paris, Charvet lui ferait-il croire qu'il n'y avait, à défaut du négociant, d'autre député possible qu'un ancien commandant au 5e d'artillerie, démissionnaire dans un moment de mauvaise humeur ?

Quoi ! c'était lui, Verdier, qui pouvait le mieux porter la parole pour un tas de pauvres diables d'électeurs ayant dans leur élu une béate confiance?... Mais le sentiment de son insuffisance l'écrasait. L'idée seule de monter à la tribune lui faisait passer des sueurs sur la peau.

— Vous ne parlerez pas, vous travaillerez. Vous avez bien vos idées sur l'armée ? lui avait dit le sénateur.

S'il avait ses idées sur l'armée ? Certes ! Et il ne les avait jamais dites étant au service, la discipline lui enjoignant le silence; mais certainement il eût tâché de les faire prendre en considération, s'il eût fait partie de la Chambre.

— Eh ! bien, entrez-y à la Chambre ! lui disait Charvet. Le commandant sentait avec une inquiétude de patriote

et un âpre amour de cette noble existence militaire, qu'il y avait tant de choses à faire, tant de choses! Ah ! certainement, si le bonheur voulait qu'un homme pratique et sans ambition, ancien compagnon du troupier, pût faire accepter par ces bons bourgeois des réformes qui profiteraient aux braves gens demeurés au régiment, à ces frères d'armes qu'il chérissait, qu'il regrettait parfois en revoyant la fumée des batailles dans la fumée de sa pipe qui montait, montait et se fondait. . . Si cet hommelà se rencontrait, certainement, tout le monde y gagnerait !

Et Verdier, allant voir au Champ-de-Mars, ou sur l'Esplanade des Invalides, manœuvrer les pantalons rouges, se disait, mordillant sa moustache rousse en regardant

ces petits fermiers de France, si résolus sous l'uniforme :

— Pauvres enfants, si pourtant au lieu de jouer à la quille avec les ministères et s'insulter entre Français, on s'occupait de vous, il y aurait encore de crânes garçons sous vos tuniques bleues !

Mais qui s'occupait d'eux ? De vieux entêtés comme lui, éprouvant des humeurs noires à certains anniversaires trop fréquents, de vieilles badernes promenant leurs mélancolies dans les casernes ou sur les mails des petites villes de province. Et puis, personne!...

— A qui la faute ? disait Charvet. Puisque je vous offre la députation qui peut être utile à ces enfants, et que vous n'en voulez pas, vous!

Personne ne se présentant pour servir la cause que Verdier voulait défendre, et Garousse ayant pris les devants, ce triste sire, épave des tempêtes de Paris, fumeron de l'incendie d'autrefois, pouvait arracher aux gens du pays leur confiance. 11 fallait, il fallait le combattre. Et vraiment il semblait au commandant que le devoir était là. « Il faut me risquer alors, Madame? Vous croyez qu'il faut me risquer? Mon nom vous est nécessaire? Eh ! bien, prenez-le, mon nom! » Et, bravement, il marchait là comme au feu.

Vn mot d'Henriette avait d'ailleurs tout emporté, à la fin, comme Verdier hésitait encore :

— Vous savez qu'il y a des dangers, commandant, et que si vous refusez, on croira que vous avez peur !

Elle tombait juste : le commandant avait toujours pris cette devise pour règle de sa vie :

« Fais toujours ce que tu as peur de faire! »

Ce qui signifiait qu'il n'avait peur de rien.

Eli ! de quoi eût-il eu peur, grand Dieu? Des foudres éloquentes de Garousse? Du brouhaha des réunions électorales? Le commandant Verdier en avait bien vu d'autres!... 11 lui semblait d'ailleurs qu'un honnête homme,

droit et convaincu, n'a qu'à se présenter devant eux pour se faire écouter des honnêtes gens.

— Ètes-vous orateur ? lui demandait pourtant Charvet étalant devant lui ses pectoraux superbes.

Le commandant n'était pas orateur; mais, autrefois, quand il faisait des cours à des officiers, on l'écoutait, et il s'énonçait clairement, sans phrases. Eli! bien, à tout prendre, des laboureurs de Seine-et-Marne, des ouvriers de Melun et des carriers de la forêt n'étaient pas, je suppose, plus difficiles à haranguer que des polytechniciens ?

— Allons, c'est résolu, madame, dit-il à Henriette. Et, comme vous dites, en avant !

Cliarvet ayant ajouté, d'ailleurs, que le comité, qu'il allait constituer, ferait volontiers les frais de l'élection, le commandant se débattit pour en prendre sa part, la plus grosse, avec l'acharnement qu'eût mis un autre à se décharger sur autrui. 11 lui semblait que, s'il ne montrait pas qu'il entendait, lui aussi, risquer quelque chose dans la bataille, on le prendrait pour un ambitieux, un avare, qui voulait bien l'aventure mais qui n'en acceptait aucun risque. Il insista là-dessus fermement, répétant qu'il pouvait, sans se gêner, disposer de cinq ou six mille francs qu'il était, tout justement, sur le point de placer.

— De cette façon, voilà : le placement sera tout fait! disait-il.

Seulement, après avoir répondu oui, le bon Verdier fut fort embarrassé lorsqu'il rentra rue Mansart et revit G il— berte. Il avait l'air mécontent, un peu penaud, et comme un vieil enfant pris en faute :

— Dis donc, toi, tu vas me gronder, je t'en préviens!

— Et pourquoi, grand Dieu?

— Ah! pourquoi?. . . Je viens d'accepter. . .tu vas rire... je viens d'accepter d'être député. . . oui, moi. . . Qu'est-ce que tu veux?. . . C'est un devoir comme un autre. . . seulement... çà coûte de l'argent, tu sais, et si j'en dépense, pauvre petite, c'est le tien!... Mais va, je te promets à

l'avenir de faire des économies. . . Plus de livres, moins de bouquins. . . Et puis, tu sais, ton avenir... oui, ton avenir, entre bien aussi pour quelque chose dans mon acceptation. Ça, je te jure. . .

Gilberte avait regardé son oncle doucement, l'avait embrassé.

— Xe pensez jamais à moi, mon bon oncle. Moi, je suis ' toujours la plus heureuse quand vous êtes heureux ! Et toujours fière de ce que vous faites!

Tel était le candidat que Mme Herblay avait invité au déjeuner de Dammarie-les-Lys pour le présenter aux gens intluents du pays et enlever l'affaire. Et, en le voyant, assis, maigre, le front dégarni, le nez allongé dans son assiette, Me Cappois, tenant à son idée, répétait encore tout bas à son voisin :

— Il ne fait pas beaucoup d'effet, le commandant!. .. S'il n'avait pas son ruban, il ne ramasserait pas quatre voix! Mais il a son ruban!

— Oui. . . et qui peut lui nuire dans une réunion. . . Il y a tant de gens pour crier contre le ruban rouge. . .

Me Cappois sourit aigrement :

— Si j'étais le commandant, je sais bien ce que je répondrais : « Après tout, si j'ai la rosette, ce n'est pas pour être allé au bagne, n'est-ce pas? »

— Il répondra peut-être ^a ! lit le vétérinaire noblement.

— Nous verrons bien, dit le notaire.

Et le déjeuner commença.

Le brave commandant, placé à côté de Mmo Herblay, était aussi violemment ému qu'un acteur qui débute sur

des planches inconnues et cette émotion semblait si duireparun tic nerveux secouant son œil gauche et tirant sa moustache.

Il regardait, de temps à autre, sa nièce assise en face de lui, tandis que toute la table, excepté Gilberte et Henriette, étudiait, analysait le malheureux candidat, comme si Verdier eût passé un examen. Le vétérinaire jetait des coups d'oeil furtifs au notaire qui ne bronchait paa et le jeune Ducasse, correct et souriant à contre-cœur, Ducasse, placé de l'autre côté de la maîtresse de la maison, penchait, de temps à autre, sa tète blonde, pour étudier encore le commandant dont il n'apercevait que le profil, le long nez busqué, et la moustache avalée dans des joues maigres.

Le tic nerveux, la contraction continuelle, semblait tirer décidément la joue gauche de Verdier et, Ducasse, que la vue charmante de Gilberte ne consolait pas, avait envie de dire à son voisin le vétérinaire :

— Mais il est hémiplégique, votre candidat? Regardezle bien, il est paralysé d'un côté!

Bien évidemment, Verdier souffrait. Sa nièce s'en aperçut et lui demanda très doucement, mais le plus naturellement du monde, si c'était toujours ce morceau de charbon...

Charvet qui présidait le déjeuner avec une majesté déjà sénatoriale, interrompit, presque en riant, la jeune fille :

— Quel morceau de ebarbon?

— Ah! l'escarbille! pensa Emile, enchanté devoir le candidat tourner au comique.

Et le commandant, un peu rouge et comme pris en faute, regarda Gilberte avec ju air de reproche, puis il dit :

— Ce n'est rien. . . Absolument rien. . . Une ponde la machine qui m'est entrée dans l'œil, en wagon!. . . Ne faites pas attention. . . C'est très bête!. . .

— Si vous vous baigniez un peu l'œil dans de l'eau? dit Henriette.

— Merci. . . merci. . . Ce n'est rien du tout. . .

— Ah! çà, mais est-ce que ce vieux brave vient au château pour se faire soigner ses blessures ? murmura Ducasse à l'oreille dt Guénaut. Si on le portait à l'ambulance, hein?...

Le vétérinaire commençait à trouver charmant ce Parisien à qui le dépit faisait oublier un peu de sa gravité. Après tout, peut-être le grand Pitt plaisantait-il aussi, à ses heures?

La nièce du commandant avait, heureusement, un moindre sentiment du ridicule. Ou peut-être n'en avaitelle pas peur. Elle demanda pardon à Mme Herblay et se leva, marchant droit vers son oncle, en le priant de lui laisser voir si son œil n'était pas trop enflammé.

— Vous permettez? dit Verdier.

11 s'était levé et Gilberte l'entraînait près de la fenêtre pour mieux le regarder au jour; elle se dressa légèrement sur ses pieds, souleva de ses jolis doigts la paupière du commandant et, à travers ses lèvres saines, un souffle passa doucement, allant chasser l'escarbille qui déchirait l'œil de Verdier et le rendait rouge comme du sang.

Ducasse regardait encore Gilberte, comme tout à l'heure dans le wagon. C'était bien vraiment la jeune fille dans tout ce qu'elle a de charmant et de chaste, avec cette limpidité d'un lac au matin de mai, quand la pluie d'orage n'y estpoint tombée. Elle s'acquittait, devant tout ce monde, de cette petite fonction avec une bonne grâce sans trouble, en dépit des sourires de Me Cappois et des plaisanteries qui ne demandaient qu'à s'épanouir sur les grosses lèvres de Guénaut.

Mais Gilberte n'était ni timide, ni hardie. Elle savait que son oncle souffrait, elle ne voulait pas qu'il souffrit plus longtemps, et elle lui soufflait dans l'œil, toute la table dût-elle trouver cela parfaitement risible. Verdier était pour elle comme un enfant. Lui hésitant à i'amei.er à Dammarie, malgré l'invitation et l'insistance de

Mmo Herbiay, c'est elle qui avait dit: « 11 faut pourtant bien que je sois là. Qui est-ce qui vous ferait votre nœud de cravate? »

11 y avait en elle de la mère et, mieux encore, de la maman, pour ce brave homme peu pratique, qu'elle adorait.

— Eh bien, demanda Charvet, qui trouvait l'accident assez vulgaire. . . est-ce parti ?

— Absolument, dit Verdier en se rasseyant.

Le sénateur, à travers la table, envoyait à Gilberte, qui reprenait sa place, un madrigal lourd comme un pavé. Ah ! il aurait bien voulu avoir du charbon dans l'œil, lui! pourvu que M;e Verdier le lui enlevât! Un souffle de MUe Verdier était une faveur sans prix. 11 avait de la chance, le commandant !

— Je parie, commandant, que vous vous étiez fourré ce charbon sous la paupière pour avoir la bonne fortune de vous le faire ôter !

Et M. le sénateur promenait autour de la table son air satisfait, comme demandant un rire approbateur, que lui donnaient largement Cappois et Guénaut.

Mme Herbiay sentait, d'ailleurs, que pour relever le commandant Verdier dans l'estime de ces gros électeurs, il fallait le leur présenter autrement que sous l'aspect d'un brave homme à qui sa nièce extirpe des escarbilles de charbon et, sachant que dans la vie du soldat, entre autres traits, il y en avait un des plus touchants, elle lui demanda à brûle-pourpoint, au moment du dessert, l'histoire du sauvetage des trois mineurs, à Méons, dans la Loire... il savait bien...

— Ah ! oui, commandant, fît Charvet. Oui, le sauvetage !... l'histoire du sauvetage !

— Un sauvetage où le commandant a joué un rôle admirable, messieurs! dit Henriette en parlant à la table comme à une assemblée.

Charvet alors éleva la voix pour que tout le monde

entendit bien et fit silence. Les regards allaient tout droit à Verdier, et le commandant paraissait mal à l'aise, plus mal à l'aise que tout à l'heure. Ce redoublement d'attention l'inquiétait.

Et puis, chose extraordinaire pour un débutant en politique, rien ne le gênait comme d'entendre parler de lui, de se mettre en scène. L'espèce d'annonce de Mmc Herblay lui donnait des envies de rentrer sous terre. Car c'était bien une annonce. Henriette tenait à mettre son candidat en lumière. Elle l'avait choisi ; elle voulait que l'on contresignât son choix.

Emile Ducasse éprouvait maintenant pour le commandant une sorte de pitié. On eût reproché au brave homme une mauvaise action, qu'il n'eût point semblé plus embarrassé.

— La parole est au commandant Verdier, dit solennellement Charvet, songeant à l'attitude de son président, là- bas!

— Oh! je vous en prie... ne parlons plus de ça, disait le soldat en essayant de sourire... N'en parlons pas. C'est si vieux !

Et la curiosité poussant Ducasse comme tout le monde :

— Oh ! mais, dit-il, il n'y a pas de prescription pour les belles actions. C'est même le seul avantage qu'elles aient sur le crime... Qu'est-ce que c'est donc que ce sauvetage, commandant?

Les yeux de Gilberte avaient rencontré ceux du jeune homme et lui disaient évidemment, dans une sorte de sourire muet : « Vous embarrassez beaucoup mou pauvre oncle, mais vous avez raison de vouloir apprendre ce qu'il a lait; c'est très bien, ce qu'il a fait. »

— Voyons, commandant, voyons, demanda Me Cappois, L'histoire du sauvetage !

— Le sauvetage! le sauvetage! répéta Guénaut en frappant sur la nappe du manche de son couteau comme pour accompagner l'air des « lampions ».

— Je vous en prie, fit M;ue Herblay, de sa voix caressante, à l'oreille rouge de Verdier.

Il fallait bien s'exécuter. Le commandant haussa légèrement les épaules et, comme il eût parlé d'autrui, d'un lait-divers lu, le matin, dans un journal, ou d'une vieille anecdote oubliée, il évoqua le souvenir auquel Mmo Herblay venait de faire allusion. Oh ! la chose la plus simple, après tout!... Une des bonnes fortunes de sa vie de soldat, oui, une bonne fortune puisqu'il avait eu la joie d'arracber de pauvres diables de mineurs à un écoulement qui les allait écraser. Il y avait — voyons, il y avait dix-sept ou dix-huit ans de cela — c'était en 1866. Verdier, alors capitaine, se trouvait à Méons, près de Saint-Etienne, occupé, avec les hommes de sa batterie, à des essais d'artillerie lorsque, dans la mine de Méons, un éboulis, causé par un coup de grisou, s'était produit, après une détonation épouvantable.

— Quelque chose comme un coup de canon géant, comme l'explosion d'une poudrière... C'était le soir... L'ingénieur et le maître mineur étaient dans la mine... L'ingénieur pour examiner je ne sais quelles réparations à faire aux boisages... Nous étions nous cantonnés dans la ferme... En entendant trembler la terre, comme si elle se crevait, un de mes hommes me dit : « Capitaine, il y a un malheur. . . C'est à la houillère, je parierais! « Allons à la houillère. Autour du puits, une foule courait déjà, toute noire. Des femmes criaient. Des mineurs, prêts à descendre, se montraient les bennes rejetées du fond du trou comme des balles de liège par un tube... Toute cette foule, affolée, se poussait, se penchait presque sur ce trou noir au fond duquel il y avait la mort... Je revois encore ça, — disait Verdier en s'animant un peu, — ces lanternes allant et venant, comme des feux follets et ces courageux m'.n, urs essayant de descendre, par la fendue, pour sauver les camarades... Autant valait se tuer tout de suite... Le

h llotlait comme un poison dans lamine... 11 fallut faire une ambulance pour ceux qui avaient voulu descendre et —braves gens! — deux furent remontés, asphyxiés. . . 11 y avait la mère de l'un d'eux qui l'appelait, l'embrassait : « Mon garçon !.. . Clément!... Mon pauvre petit!... « Ah! bien oui! Il était mort, comme l'autre. Et, je me demandais, le cœur tordu, combien y en avait-il, encore, au fond du trou, là, sous terre? Combien?... L'ingénieur, le maître mineur, le palefre» nier des chevaux de la houillère, quatre autres mineurs. . . et un enfant. Huit êtres à la fois brûlés ou empoisonnés... Il fallait pourtant les rattraper morts ou non. Et alors, voilà tout : je n'ai pas grand mérite, je me trouvais là, j'étais, l'ingénieur se trouvant perdu sous l'éboulement, le chef naturel de ces hommes qui ne deiimn claient qu'à se précipiter là-dedans, quittes à y rester, et d'ailleurs j'avais mes troupiers... Nous descendons dans la mine, un peu au hasard, et, à travers les galeries, nous cherchons, à tâtons, les lampes n'éclairant plus. .. Ah ! ce n'était pas gai, ces éboulis de charbon, ces boisages cassés, tout ce spectacle de bombardement. . . Un de mes artilleurs fut aplati sous un bloc de houille tombant des parois... Nous ne nous en aperçûmes même pas... Nous allions, nous allions dans la nuit, appelant... « Y a-t-il quelqu'un? » Une fois je trébuchai et tombai à terre. .. C'était sur un cadavre que j'avais buté. ..

Le commandant, comme s'il retrouvait l'émotion même d'autrefois à ce souvenir, parlait maintenant avec l'éloquence des gens traduisant la chose vue et, ne pensant plus qu'on l'écoutait, se retrouvait presque dans la mine de Méons, y passant quinze heures, tâtonnant dans ce noir, dans cette puanteur, dans ces décombres, capitaine de trente ans guidant ses soldats au salut de ces autres soldats des batailles souterraines. Il semblait à Verdier — l'esprit à présent hors de la salle à manger de Mme Her-

blay, — qu'il s'acharnait encore à sonder ces décombres, à tirer de ces éboulements des êtres carbonisés, rapetisses par le feu. Et il s'irritait toujours, il s'irritait encore, après dix-huit ans, faisant passer ceux qui l'écoutaient par ses mêmes angoisses et ses mêmes colères, il s'irritait à cette idée inique, révoltante, qu'il n'allait trouver là que des cadavres. . . Cadavre du maître mineur, cadavre de l'ingénieur, avec son chapeau brûlé sur sa face noire, cadavres de chevaux, cadavres de mineurs . . Puis, tout à coup, dans un éboulement, ratatiné sous les décombres, attendant la mort : un homme. C'était Verdier qui, le premier lui tendait la main, l'arrachait à ce coin sinistre...

— Mais ce qui fut terrible, c'est qu'un mineur, quand je traînai le malheureux, s'écria :

— Tiens, c'est Gobert ! Et Gobert, Gobert, le son de cette voix ne lui disant rien, demandait, abruti, comme un être qui sort d'uu rêve, qui donc avait parlé là?... Qui?... « .Moi, Lorin, tune me reconnais donc pas? > Et comment l'eùt-il reconnu, le pauvre diable ? Quand j'y pense? Les yeux brûlés, — avec deux trous saignants dans la face, — il était aveugle, Gobert!...

Verdier était vraiment éloquent en racontant, en ravivant l'affreux souvenir. Puis, c'était la lutte acharnée pour arracher d'autres survivants, qu'on entendait gémir et qui râlaient sous des débris... Un s'y attelait de bon cœur, les mineurs comme au travail, les artilleurs comme à la manoeuvre et l'on tirait de là deux autres hommes et le petit, le pauvre petit qui, ayant faim, mordillait la ceinture de cuir qu'il avait autour des reins... Verdier l'avait encore chez lui, rue Mansart, cette courroie, avec les dents du gamin du petit marquées au milieu... Au total, quatre créatures, arrachées au grisou, à l'écrasement : trois pères de famille et un enfant. Il y avait bien, quand on remonta, des yeux hagards, des faces convulsées de femmes autour de la margelle brisée du puits... Il y avait des désespérées, des veuves, des or-

plielins collés, tout tremblants, aux jupes des mères. Mais enfin, on avait fait ce qu'on avait pu. On ramenait à ce jour ces quatre enterrés, et de gros baisers fous s'abattaient sur les joues noires de l'enfant, tandis qu'encore hébétés, les trois hommes sentaient couler sur eux les pleurs des femmes. Toute cette population de pauvres gens faisait alors à mes soldats une ovation... Ah! une ovation! Il fallait entendre çà! « Vivent les canonniers! » « Bravo, les artilleurs! Vive l'armée! » Et, mes pauvres artilleurs, descendus là dans la nuit, et sortant, les yeux éblouis, en plein soleil de midi après quinze heures de bataille, ne savaient plus où ils étaient et disaient aux femmes qui leur embrassaient les mains : « De quoi? de quoi? Oh! ce n'est pas la peine, allez! Nous sommes ici pour ça, nous autres!... » Et, en effet nous étions là pour çà!

— Demandez à Fournerel, dit le commandant. 11 doit se souvenir de l'affaire de Méons, lui aussi.

— Fournerel?

— Le carrier de Chailly? questionna Henriette.

— Très influent parmi les ouvriers! ajouta Guénaut.

— Il ne m'a jamais parlé de Méons, fit Charvet.

— 11 s'y est pourtant bien conduit. Mais il n'est pas de ceux qui se vantent, dit Verdier. Il faut bien qu'il y en ait comme çà, pour faire passer les autres !

Il s'oubliait même en laissant échapper cette boutade qui n'était pas dans son habitude : il oubliait jusqu'à son propre désintéressement et s'arrêtait quand il eût fallu raconter comment, après avoir risqué sa vie, il insistait auprès de ces veuves pour leur donner sa bourse, ses économies, tandis que les pauvres femmes répondaient, abruties de douleur et résignées : « Merci, nous n'avons besoin de rien. Nous serons pensionnées par la caisse de secours de la mine. »

Mais ce que Verdier ne disait pas, on le devinait et Emile Ducasse, un peu remué malgré son flegme britan-

nique, remarquait que les regards fixés maintenant sur le soldat n'avaient plus la même expression d'ironie étonnée. Médéric Charvet cherchait évidemment une phrase complimenteuse, qu'il ne trouvait pas et le notaire Cappois, ami des bravoures, paraissait évidemment plongé dans une admiration profonde.

Mmc Herblay, enchantée, pensa qu'il était bon d'en rester sur cette impression et elle se leva en se déclarant très émue. Elle l'était en effet.

Gilberte rayonnait, fière de son oncle.

Cappois disait à Guénaut tout bas, en faisant tomber à terre quelques miettes de pain qui mouchetaient son pantalon :

— Eh! bien, mais, il me parait que c'est un homme, ce petit homme-là!

A quoi le vétérinaire, plus défiant, répondait :

— Oui, mais rien de tout çà ne nous dit ce qu'il pense exactement en politique!

Après avoir pris le bras du commandant pour passer de la salle à manger au perron du jardin, Henriette, avec un petit sourire, jeta ces mots à Ducasse :

— Eh! bien, mon cher Pitt (Emile sourit et se rengorgea), je vous ai regardé pendant que le commandant parlait : vous aviez... au coin de l'œil...

— Une escarbille ?

— Méchant! Non, non... une petite, toute petite larme! Le jeune politicien essaya de rire :

— Je pleure quelquefois, dit-il, quand je vais entendre un mélodrame à l'Ambigu, mais ça ne tire pas à conséquence!

— Oh 1 vous, dit Henriette, vous lui en voulez d'être candidat, à mon commandant!...

— Je vous jure...

— Ne vous en défendez pas ! Toutes les ambitions sont légitimes!... Mais, patientez, vous aurez votre tour!

— Mon tour? La succession Verdier? fît Ducasse. J'aurais préféré la succession Gharvet !

— Gourmand!

— Dites gourmet, madame, après un déjeuner pareil I On prenait maintenant le café sur le perron. Une véranda où montaient, autour des piliers, des roses grimpantes, jetait de l'ombre sur les têtes, par ce chaud soleil de juillet.

Cliarvet avait regardé sa montre et conseillé tout bas à Henriette de donner l'ordre qu'on attelât. 11 ne fallait pas perdre de temps. De deux à six heures, le commandant devait se montrer dans deux réunions, et le soir, à huit heures, en affronter une troisième.

— Déjà! avait dit naïvement le pauvre Verdier.

— Oui! oui! Et nous en aurons plus que ça un autre jour ! Oh ! les minutes comptent double ! Garousse s'agite ! Nous avons improvisé ces réunions... littéralement improvisé!... Et ça n'est pas fini!

— Qu'est-ce que vous voulez ? répondait le commandant, puisqu'il le faut!...

11 était résigné à tout ; il se laisserait colporter comme un colis et prendrait la parole quand il le faudrait, puisque c'était là quelque chose comme une consigne. Seulement il regrettait déjà de s'être embarqué dans l'aventure. 11 était si bien, rue Mansart, fumant sa pipe à sa fenêtre, en regardant fleurir ses rosiers !

Existence d'égoïste, il est vrai, et puisque, paraît-il, c'était un devoir de lutter contre Garousse, il lutterait. Il se préparait dès à présent à la première attaque, et, l'entourant, le questionnant, Guénaut, de son air brusque, et le notaire Cappois, plus madré, abordaient coup sur coup les questions les plus graves, tout en sirotant leur café, à petites gorgées. Verdier, autour de qui les invités de Mma Herblay faisaient cercle, semblait un peu ahuri de cette débauche de politique, à brûle-pourpoint. Le fameuz " "mment de Guénaut retentissait comme une série

de coups de cloche : « Scrutin de liste... scrutin de liste... « et Me Cappois passait avec une agilité prodigieuse de la question de l'équilibre budgétaire à la question du Tonkin. « Tout cela était grave, très grave. » Quelle était l'opinion nette du commandant? Et Verdier sentait bien, au ton de la demande, qu'il ne s'agissait plus là d'une causerie, mais d'un interrogatoire. Des prunelles malignes fouillaient son regard et lui perçaient la peau comme des vrilles. Il était littéralement devant des juges d'instruction. Les silences de Guénaut, de Cappois et des invités interrogeaient, solennellement. Verdier, alors, de son mieux, répondait en honnête homme, et quand la réponse plaisait complètement à Cappois, elle ne séduisait Guénaut qu'à demi, et réciproquement. Diable ! si deux hommes s'entendaient aussi peu, qu'est-ce que penserait donc une assemblée de deux ou trois cents électeurs à la fois ?

Le commandant allait le savoir, du reste, puisque Charvet, arrivant avec le chapeau sur la tête, lui disait qu'il était temps de se mettre en route.

Les chevaux piaffaient devant la grille. On allait d'abord à Chailly, à l'auberge du Lion-d'Or, où Garousse se rendrait peut-être. Cappois et Guénaut, puisqu'ils faisaient partie du comité Verdier, accompagneraient le candidat.

Emile Ducasse demanda à se joindre à l'expédition ; cela l'intéressait beaucoup, cette élection; et — qui sait? — il pourrait, peut-être, au besoin, donner quelques conseils.

Me Cappois et Guénaut s'asseyaient alors côte à côte dans le coupé de Charvet, et le député d'hier, faisait passer devant lui Verdier qui s'excusait, voulant poliment laisser sa place au sénateur sur les coussins de la calèche de Mmc Herblay.

— Allons donc, allons donc, disait Ducasse, toujours pincé, vous êtes le héros de la fête ! Passez, commandant!

— Je vous demande pardon, répondait alors timidement Verdier.

N En montant, le pied lui glissa sur le marche-pied, il trébucha et tomba sur un genou, le menton frôlant presque la roue de la calèche. On le crut blessé, et Henriette, malgré elle, sentait lui venir aux lèvres un petit rire nerveux.

Mais, lestement, le commandant s'était relevé, et, remerciant d'un sourire Gilberte accourue vers lui, brossait du revers de son gant la trace de la terre sur son pantalon noir.

— Vous êtes-vous fait mal, commandant? demanda Mme Herblay.

— Nullement... nullement... merci...

— Un Romain eût reculé, dit Ducasse. Mordre la poussière au moment de se mettre en route, c'est un mauvais présage !

— Drôle de candidat ! commençait Guénaut, dans le coupé de Médéric Charvet. J'ai une peur,.. Ma parole, ce satané Garousse est capable de le battre ! Enfin (il revenait à son idée), officier de la Légion d'honneur, ça fait encore bien sur une affiche !

Les deux voitures s'éloignèrent en même temps, Henriette disant : « Bonne chance ! » ; — et Gilberte, très pâle, plus émue qu'elle ne voulait le paraître, traversait alors le jardin sous l'ombrelle dont Mme Herblay l'abritait.

Elles marchaient lentement, sous le soleil, pour regagner le salon, et elles pensaient, l'une et l'autre, à ce même homme qui allait s'engouffrer, là-bas, dans l'étuve d'une réunion publique, et Henriette était aussi inquiète que Gilberte elle-même, inquiète pour le candidat, comme la jeune fille l'était pour l'homme lui-même.

— S'il pouvait partout raconter l'histoire de son sauvetage, comme il l'a fait tout à l'heure, dit Mme Herblay, il aurait l'unanimité !

— Peut-être, fit Gilberte, mais il a fallu qu'il se sentit

62 OANDIDAT!

bien à l'aise, bien aimé ici... pour se livrer comme il l'a fait... Croyez-vous que moi, oui, moi, je lui avais à peine entendu parler de Méons ?

— 11 ne vous dit donc pas tout ce qu'il l'ait ?

— Tout ce qu'il fait? Si. Tout ce qu'il a fait, non.

— Et vous, demanda Henriette en souriant, avez-vous des secrets pour votre oncle ?

Gilberte souriait.

— Des secrets? Pourquoi aurai s-je des secrets?

— C'est tout naturel. A votre âge !

— Si j'en avais, je les dirais!

— Même à moi? fit Henriette.

Elles arrivaient devant le perron et Mm8 Herblay fermait son ombrelle.

— Surtout à vous, répondit la jeune fille avec sou beau regard éclairé de franchise.

— Mors vous m'aimez un peu, ma chère Gilberte?

— Beaucoup, madame. Beaucoup pour moi et beaucoup pour mon oncle 1

— Et vous avez raison, dit Mme Herblay. Vous savez qu'il faut que je m'occupe toujours de quelque chose. . . Eh! bien, je voudrais... après avoir fait du commandant un député... faire de sa nièce, qui est une charmante jeune fille, une femme très aimée et très heureuse I

— Moi? s'écria Gilberte, devenue toute rouge.

— Oui, vous... vous... Je me suis mis en tète de vous marier!

— Me marier?

Elles étaient entrées dans le grand salon, bien clos, frais et reposant, où la lumière n'arrivait que tamisée par un grand store de soie paille, à l'italienne, sur lequel l'ombre mourante des arbres du dehors découpait comme une guipure; et Mme Herblay avait fait asseoir Gilberte devant elle, heureuse de se mêler au petit roman de cette jeune fille comme elle menait plaisir à. pétrir ou à

broder de l'histoire locale et de la politique de clocher de ses fines mains actives.

— Cela vous étonne que je vous parle de vous marier? Vous n'y songez donc jamais?

— Non, dit Gilberte. '

— A quoi pensez- vous alors? A votre oncle?

— A mon oncle, précisément.

— Tout le temps?

— Toujours.

Henriette s'était mise à rire.

— Il est très gentil, votre oncle, il me plaît beaucoup. Mais enfin vous n'allez pas me faire croire que l'affection que vous lui portez, et qu'il mérite puisse suffire à remplir le cœur d'une jeune fille... Ah! parbleu!... vous vous troublez un peu!... Regardez-moi donc... Oui, regardez-moi !

Elle lui avait pris les mains-, gentiment, et elle forçait, en l'appelant du regard, Gilberte à lever sur elle ses beaux yeux clairs. . .

— Voyons, chère enfant, ce n'est pas possible, vous aimez quelqu'un?

— Personne, madame!

— Gomment est-il, ce personne-lk"! Blond, brun, grand, petit? Gomment, voyons?

Gilberte essayait de sourire et semblait embarrassée, ses mains toujours dans les mains d'Henriette et elle allait se tirer d'une situation et d'une question qui la troublaient en embrassant tout simplement Mmo Herblay lorsqu'un domestique entra au salon, demandant si Madame était visible.

— Cela dépend pour qui ! dit Henriette.

Elle s'était retournée à demi, sa main droite gardant encore la main de Gilberte.

— C'est M. de Montbrun! répondit le domestique.

— Le père?. . . Le marquis?

— Non, madame, le comte !

— Faites entrer! dit Mme Herblay.

Elle ajouta, regardant Gilberte :

— Un légitimiste chez la citoyenne Herblay... cela ne vous étonne pas?... C'est qu'il s'agit de charité et, sur ce terrain-là, vous savez, plus de partis!... Mais qu'estce que vous avez donc, Gilberte, dit-elle en l'interrompant tout à coup. Vous êtes toute pâle?

— Moi ?

— Je vous assure... Et votre main... Oh! mais, vous avez quelque chose!

— Moi? Rien. . . je n'ai rien, madame!

— M. de Montbrun! annonçait le domestique. Et, avant de se retourner pour saluer son hôte, Mme Herblay remarqua encore le trouble nouveau, très léger mais perceptible à l'œil d'une femme, qu'à ce nom éprouvait Gilberte et, vivement, avec un petit sourire à demi narquois, à demi caressant, elle dit gentiment à la jeune fille, devenue plus pâle encore :

— Ah! bah?

Puis elle salua le comte de Montbrun.

Un grand jeune homme en toilette de campagne, ganté et correct, avec un ruban rouge à la boutonnière, s'inclinait devant les deux femmes; mais Henriette Herblay retrouva tout de suite sur la physionomie de Robert de Montbrun un peu du trouble qu'elle avait remarqué chez Gilberte. Les deux jeunes gens se connaissaient évidemment.

M. de Montbrun devait avoir atteint la trentaine, mais

1res mince, l'air fort jeune, avec une petite moustache blonde et un visage maigre un peu triste, il avait l'air d'un homme de vingt-trois ou vingt-quatre ans. Ducasse évidemment eût, moralement et physiquement, semblé son aine. Le comte, un peu réservé, gardait cependant, en tous ses mouvements, un laisser-aller où la bonne grâce et les allures de l'homme du monde s'alliaient à une certaine rectitude militaire. On l'eût pris, dans ses vêtements de villégiature, pour un élégant officier de cavalerie en tenue bourgeoise.

11 s'était assis dans un fauteuil, en face de Mme Herblay, et Henriette, avant tout propos, se donnait le plaisir de présenter le comte à la jeune fille, et malicieusement feignait d'être étonnée de la réponse de M. de Montbrun :

— Oh! j'ai l'honneur de n'être pas inconnu pour mademoiselle. . .

Le jeune homme s'informait même de la santé du commandant Verdier ; il avait la bonne fortune d'être resté de ses amis après avoir eu la chance de servir sous ses ordres, en 70.

— En 70? dit Mme Herblay.Vous étiez bien jeune en 70!

— J'avais dix-huit ans, madame.

— Et quel grade ?

— Oh! aucun grade alors! Engagé volontaire, tout simplement.

Il sourit avec un peu de mélancolie en disant à G liberté :

— Je serais pourtant ingrat envers votre oncle, mademoiselle, si j'oubliais que c'est lui qui m'a donné mes galons de sergent!... Je ne les ai pas portés longtemps.

— Vous les avez peut-être rendus après la paix, ne voulant pas évidemment servir cette affreuse République?

M*10 Herblay appuyait sur les mots avec une sorte de coquetterie. M. de Montbrun essaya de sourire encore :

« Non, il les eut gardes, les galons, mais le lendemain même où il avait le droit de les coudre sur sa manche, une balle le couchait à terre. On le portait à l'ambulance... » puis avec une expression singulière, il ajouta presque brusquement :

— J'aurais mieux fait de rester au régiment, une fois guéri !

Et, comme pour en finir avec une pensée triste, il parla d'autre chose, tira de sa poche un portefeuille, y prit une enveloppe et la tendit à Mme Herblay en lui disant qu'il était fort heureux de s'associer à la bonne œuvre entreprise par elle : — un ouvroir fondé pour les pauvres iilles des environs. Il remerciait Mme Herblay d'avoir bien voulu ne pas l'oublier parmi les souscripteurs et il lui apportait son obole.

Henriette avait ouvert l'enveloppe. Cinq cents francs ! M. de Montbrun se montrait vraiment très généreux et les protégées de Mme Herblay lui en seraient profondément reconnaissantes. Elle serait heureuse de l'inscrire parmi les membres donateurs et fondateurs de l'Œuvre.

— Aon, je vous en prie, madame, dit le comte, si je puis être utile, je suis enchanté, mais je voudrais que ma contribution demeurât anonyme.

Henriette, avec sa passion de politique, hocha la tète :

— Je comprends. Vous ne voulez pas avoir l'air de protéger mes petites radicales !

Mais Gilberte fut enchantée de la réponse de M. de Montbrun :

— Je vous jure, madame, dit-il, que je ne m'étais du tout inquiété de connaître l'opinion de vos proti

pas plus, j'en suis certain, que vous ne cherchez à savoir ce que pensent les pauvres filles à qui vous donn l'ouvrage. Si elles souffrent, cela vous suffit. A aussi.

Gilberte, qui n'avait rien dit depuis l'arrivée de M. de Montbrun, regardait le jeune homme avec une sorte d'at-

leiidrisseuient un peu inquiet. Elle était assise entre lui et Mmo Hcrblay, et le comte, en parlant à Henriette, paraissait fuir, avec une sorte de timidité ou de crainte, le regard de Gilberte. Il semblait à la jeune fdle qu'il avait l'air plus triste et qu'il avait pâli et maigri depuis qu'ils s'étaient, l'an dernier, rencontrés à Trouville, où Verdier l'avait menée pendant quelques jours pour la distraire. Elle avait conservé de ces journées, — dates importantes dans son existence si pauvre d'incidents, monotone et vide, — un souvenir plus profond qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.

Il lui semblait que les heures de cette vie d'hôtel étaient les meilleures qu'elle eût vécues. M. de Montbrun était là, et le hasard les avait placés à table coude à coude. Tout d'abord ils s'étaient à peine parlé. Elle avait seulement remarqué la distinction et la tristesse de ce jeune homme, et lorsque le commandant l'avait reconnu pour un de ses anciens soldats, la voix un peu chantante et mélancolique de M. de Montbrun lui avait causé une impression indéfinissable, comme l'émotion d'une plainte. Mais ce n'était pas ce seul voisinage de hasard qui lui rendait chérie souvenir des causeries de Trouville et ramenait si souvent, depuis, la vision de M. de Montbrun à sa pensée. Un sentiment de pitié les avait, là-bas, et pour toujours, liés l'un à l'autre. Après s'être retrouvés, chaque matin et chaque soir, à la table du même hôtel, un malheur survenu à de pauvres malheureux pêcheurs, les réunissait, un jour, près de la jetée, en une commune angoisse, tandis que les sauveteurs en vareuse rouge allaient, dans le fracas des vagues, arracher les naufragés de la barque près de sombrer. Ils étaient côte à côte, Gilberte et Robert, sur le rivage, tandis que les matelots entraient comme en plein dans les lames et en ressortaient, blancs d'écume ramant hardiment pour ramener au port les pêcheurs. Et les regards qu'ils avaient échangés dans ces minutes d'anxiétés suprêmes qui étouffaient les cris

es candidat:

mêmes de ia foule, l'étranglaient d'émotion, la prenaient aux entrailles, ces regards éperdus, elle ne les avait jamais oubliés. Gilberte et M. de Montbrun avaient communié dans une terreur et une joie pareilles : chacun d'eux avait entrevu les larmes de l'autre à travers ses propres larmes, et la sympathie instinctive de ces deux êtres s'était décuplée soudain dans cette fraternité d'angoisse.

Ils s'étaient retrouvés, du reste, sur la jetée, plus d'une fois, après la catastrophe qui anéantissait l'espoir de vivre, i'humble bien-être des pêcheurs naufragés.

Les sauveteurs avaient bien réussi à ramener à terre les trois hommes qui montaient la barque T R. 120 — le patron, un vieux cassé par l'âge, cuit et recuit par le vent de mer, son gendre, un grand garçon à demi phthisique, et un matelot à gages — mais la barque même, la barque battue des flots, déchiquetée par la morsure de chaque lame nouvelle, comme un cadavre par le coup de bec d'un corbeau, la barque, réduite à l'état de carcasse inutile, — l'humble barque qui faisait vivre le patron, sa fille et les deux petits de sa fille, la barque rongée, défoncée, avalée par l'eau qui bavait autour de ses débris, était perdue. Alors, père, gendre, fille, tous s'étaient mis à sauver du désastre ce qu'ils avaient pu, la voile maintenant étendue et séchant au soleil sifr la grève, les débris de cordages, les amarres, les poulies, de misérables détritus du naufrage qui étalaient leur misère sur le sable et que, travaillant de jour et de nuit, harassés, les pêcheurs ruinés allaient, lambeau par lambeau, arracher à la mé.

Le soir qui avait suivi le naufrage, les naufragés, dans la nuit, luttaient encore, allant, en canot, de la jetée à la barque échouée et de la barque à la jetée par où, grimpant aux échelons, ils transportaient les miettes de leur bateau. Gilberte et son oncle étaient assis au bout de cette jetée, sur la balustrade goudronnée et, interrogeant la nuit, à peine apercevaient-ils l'épave ballottée par la vague,

c! le canot s'agitant tout autour, comme un point noir. Ils voyaient près d'eux, lorsque le canot revenait, une forme noire se pencher, ils entendaient, de temps à autre, une voix de femme demander à quelqu'un qui péniblement grimpait le long de la jetée : « Ça va-t-il ? » Un gémissement de vieux ou une toux de jeune homme répondait : « (Ja ira mieux demain matin. » Et le sauvetage de ces misérables restes de barque détruite continuait patient, silencieux, morne et comme inconscient. Gilberte se sentait le cœur serré et le commandant songeait alors aux mineurs de Méons. Que de fourmis humaines luttaient ainsi pour les autres, un peu partout, sur la mer, sous la terre, comme les abeilles pour les frelons !

Et comme ils s'en retournaient pensifs à l'hôtel, Gilberte avait deviné que quelqu'un les suivait dans l'ombre. Puis le bruit de la mer battant les deux côtés de la jetée, la faisait se rapprocher instinctivement de son oncle dont elle avait pris le bras; mais elle se rassurait bien vite en reconnaissant M. de Montbrun qui rentrait en même temps qu'eux.

Il y avait longtemps qu'il était là, lui aussi, penché sur la balustrade et cherchant à apercevoir les pêcheurs se débattant dans ce gouffre noir! 11 avait bien vu que la jeune fille et son oncle se retrouvaient près de lui, mais il n'avait point parlé. Le commandant l'ayant reconnu à son tour, ils s'étaient arrêtés alors et échangeant leurs impressions sur ce naufrage de la barque, ils avaient longuement causé, là, dans l'ombre, tandis que la mer continuait son grand murmure infini. Et c'était délicieux! — Gilberte s'en souvenait toujours —cette lente causerie sur la pitié, les misères des pauvres, cet échange de souvenirs et d'impressions navrées entre le jeune homme et le vieux commandant. Elle avait encore dans l'oreille la voix musicale de M. de Montbrun qui, doucement, se faisait entendre malgré le long bruit des (lots. Un moment la brume, au fond, s'étant dissipée, une traînée de lumière

avait apparu au loin — le Havre — et, sur leur? tètes, une à une, s'étaient allumées les étoiles, laissant voir maintenant le fantôme de la barque penchée sur le côté, pareille à un blessé et secouée comme des frissons d'une bête qui agonise.

Alors une idée leur était venue à tous deux d'organisé* pour ces malheureux une souscription dans l'hôtel. Gilberte avait donné ses économies de jeune fille: le comté recevait au Casino le? versements de ses amis qu'il ajoutait à sa part, et Gilberte allait avec le jeune homme et le commandant porter la somme totale aux Taiany. Pauvres gens! Le vieux pleurait de joie; les petits, effarouchés, regardaient Gilberte cmime ils eussent contemplé une fée, et le gendre couché sur un grabat, remerciait d'une voix brisée, au milieu de sinistres accès de toux... Et ce souvenir et cette bonne action , toute simple, avaient lié plus étroitement Gilberte et Robert l'un à l'autre que ne l'eussent fait de longs mois de relations mondaines. Ils se parlaient maintenant, aux repas, au salon, et M. de Montbrun était demeuré tout un soir, un triste soir de pluie, auprès de la jeune fille qui, au piano, gentiment, sans coquetterie, lui avait joué un album entier de romances de Gounod, de Massenet et de mélodies de Mendi'lssolm.

Et Gilberte se sentait, sans savoir pourquoi, toute beureuse de cette rencontre avec ce jeune homme qui lui paraissait si doux, si triste et si bon. Elle ne se demandait pas si cette espèce de joie confuse aurait un lendemain. C'était tout nouveau et exquis cette sensation de sympathie particulière qu'elle éprouvait pour M. de Montbrun. Il lui semblait qu'elle l'avait toujours connu. Le commandant lui avait, en effet, autrefois, raconté plus d'une action d'éclat de l'adolescent devenu soldat, sur la Loire. Mais elle ignorait alors qu'elle dût trouver Je jeune comte en son cbemin. et à présent elle avait cette illusion de croire que M. de Montbrun était un vieil ami.

Par-dessus tout, la mélancolie évidente du jeune homme l'attirait. Il y a, chez presque toutes les femmes, unu sieur de charité latente qui, d'instinct, vadroit à la soûl franco comme si elle était née pour la soulager. Gilbert» plaignait M. de Montbrun sans savoir au juste pourquoi il était à plaindre. Mais elle ne s'y trompait pas; une grande douleur plutôt morale que physique, plissait ce front, éreusait ces joues. Elle eut voulu tout connaître pour essayer de consoler.

Le hasard d'une promenade, sur la côte de Grâce, du côté de Villerville, l'avait mise, d'ailleurs, face à face peut-être avec une partie du secret de M. de Montbrun. Bilberte, descendant de voiture avec son oncle, avait voulu marcher dans l'herbe des pâturages, voir ces enclos touffus, ces coins de robuste terre normande où les pommiers rampent, chargés de fruits, au ras des verdures puissantes tachetées de bestiaux qui ruminent. Elle regardait, pardessus les haies, ces fermes, recrépies parfois et décorées par la fashion comme un bibelot qu'on répare, et elle avait des surprises d'enfant à voir le soleil trouer les arbres feuillus, les canards barboter dans quelque ruisselet, les poussins courir ou les bœufs la suivre lentement de leurs yeux placides.

— Mais comme tu es joyeuse 1... disait Yerdier.

— Oui, quand je suis avec vous, mon oncle.

Et le soldat remarquait, sans conclure, combien Gilberte était devenue gaie, en effet, depuis ce voyage de Trouville.

Tout à coup il vit sa nièce s'arrêter net au milieu du chemin. Elle était comme interdite et très pâle, sous son ombrelle de toile écrue. Devant eux, un homme venait, qui s'arrêta subitement à son tour, dès qu'il aperçut le commandant et la jeune tille, et qui, à demi plié en deux, essayait, en faisant de petits pas, de guider une fillette, titubant à demi sur la terre grasse du chemin. Derrière, une grosse paysanne, quelque nourrice, suivait. L'homme

se redressa brusquement, souleva du sol l'enfant qu'il prit dans ses bras et comme emportant le petit être, disparut, suivi de la Normande, derrière une haie, par un sentier descendant vers la mer.

Yerdier avait regardé sa nièce :

— Mais c'est M. de Montbrun ! . . .

Gilberte, immobile, ne répondait pas, semblait chercher sur le chemin le comte disparu et cette paysanne et cette enfant.

— Tu l'as bien reconnu, n'est-ce pas, Gilberte ?

— Oui, dit-elle.

Et elle demanda vivement à remonter en voiture. Elle éprouvait, sans se l'expliquer, un navrement profond, une tristesse subite et noire. 11 lui semblait que quelque cbose faisait naufrage autour d'elle. Le vieux Taigny devait avoir eu cette stupeur, l'autre jour.

En chemin, le commandant revenait obstinément à cette rencontre :

— C'était parfaitement M. de Montbrun. Il ne nous a pas reconnus, lui. Pourquoi aurait-il filé comme ça? Très gentille, cette petite qui trottinait... Un peu pâlotte seulement... Qu'est-ce que c'est que cette jeune personne-là?...

Alors Gilberte le priait de ne rien dire, d'oublier cela, de ne plus parler de M. de Montbrun, et le soir, en effet, retrouvant le jeune comte à la table d'hôte, à l'heure ordinaire, elle ne fit pas même une allusion à cette rencontre sur la côte de Grâce — et lui non plus n'en parla point, n'en parla jamais.

Jamais! Gilberte n'avait, du reste, pas revu souvent le comte. Dès le lendemain, elle demandait au commandant de rentrer à Paris. La mer l'ennuyait, l'empêchait de dormir.

— Ah ! par exemple, toi, si calme, tu vas devenir nerveuse, maintenant !

Et ils partaient en effet. Mais depuis ce voyage si joyeusement commencé et si brusquement fini, Yerdier

croyait bien remarquer chez sa nièce des songeries inaccoutumées, un sérieux, presque une tristesse qu'elle n'avait pas autrefois. Elle restait durant des heures à penser, elle si active, d'une vivacité d'abeille.

M. de Montbrun était venu, deux ou trois l'ois pendant l'hiver, visiter le commandant, rue Mansart. Ces apparitions du comte donnaient à Gilberte plus de fièvre que de plaisir. Elle était heureuse de revoir ce jeune homme qui lui plaisait comme un type de franche élégance et qui l'intriguait aussi comme un mystère. Elle ne s'y trompait pas ; il y avait dans l'existence de M. de Montbrun un roman, peut-être un drame, un de ces drames sourds, d'une cruauté ignorée, comme en bâtit la vie.

Mais jamais une allusion à cette rencontre de la côte de Grâce ne lui était venue sur les lèvres. Elle parlait des choses les plus indifférentes a cet homme dont elle eût pourtant souhaité connaître le passé, minute par minute. Les visites de M. de Montbrun s'écoulaient en causeries militaires avec Verdier et en banalités de propos échangés avec Gilberte. Et cependant l'instinct de ces deux êtres jeunes, beaux, vibrants de la même sensation d'inquiétude lorsqu'ils se retrouvaient face à face, et emportant de chaque rencontre la même impression de trouble exquis, leur instinct était que chacun d'eux pouvait trouver dans l'autre, à un moment donné, un appui, une consolation, mieux encore, — quoique ni elle ni lui n'osât balbutier le mot, — un amour.

Mme Herblay n'avait pas eu grand'peine à démêler un peu de tout cela dès la première minute de cette entrevue chez elle. Elle regardait tour à tour Gilberte et Montbrun et les trouvait, à son point de vue, faits l'un pour l'autre. Ils auraient voulu lui cacher leurs sentiments que l'espèce de gêne qu'ils laissaient deviner, eût tout révélé bien vite, même à une personne moins diplomatiquement exercée que la Grande Electrice. Et le besoin de se mêler de tout était si irrésistible

fi

et si vif, chez Henriette, qu'elle se plaisait déjà à voir célébrer le mariage des deux jeunes gens — oui, leste, et preste, — lorsque la pensée lui vint qu'on avait parlé de la candidature probable du marquis de Montbrun dans les cercles légitimistes, et qu'il était impossible, tout à fait impossible, que le fils du marquis épousât la nièce du candidat républicain. Quelle étourderie ! Elle oubliait cela ! Ah ! quel dommage ! oui, bien dommage ! Ils étaient si gentils, là, tous deux ! Mais la discipline, le devoir, la division des partis ! On ne badine pas avec la politique, non, pas plus qu'avec l'amour!

Et la tête de Mme Herblay trottait, trottait, tandis qu'elle parlait à M. de Montbrun de choses indifférentes et que Gilberte se demandait pourquoi le jeune comte semblait plus triste encore et plus morne que l'an dernier.

— Roméo et Juliette à Melun I songeait Henriette. Les Gapulets et les Montaiguts du scrutin!... C'est éternel. Ce n'est pas notre faute !

Elle voulut cependant en avoir le cœur net et demanda tout à coup au comte s'il était vrai que le marquis de Montbrun se présentât pour recueillir la succession de M. Charvet.

— Mon pure est fort hésitant encore, madame, et il se trouve, je vous l'avoue, placé entre les prières de ses amis et les promesses autrefois faites à ma mère qui Je suppliait de ne se mêler de rien !

— Oui, madame votre mère n'admettait même pas, je sais, qu'un gentilhomme se mêlât au mouvement présent. Elle boudait le gouvernement actuel comme elle avait boudé l'empire. Je ne l'en blâme pas. C'était de la fidélité au souvenir.

Gilberte avait bien remarqué chez M. de Montbrun un léger froncement de sourcils lorsque Mme Herblay avait parlé de la marquise morte. Le jeune homme essayait de sourire au compliment d'Henriette, mais il avait évidemment une arrière-pensée amère ou sombre.

Il s'était levé en saluant comme pour remercier, en réalité pour borner là sa visite.

.Mais M.ma Eerblay, encouragée par cette première escarmouche, voulait — puisqu'elle avait là, devant elle, le fils d'un adversaire — pousser la reconnaissance plus avant.

— Alors, dit-elle, le parti légitimiste renoncerait à la lutte, cette fois?

— Non, répondit le comte en souriant. Seulement il se tàte ! Il se recueille.

— M. le marquis de Montbrun serait un adversaire redoutable !

— Croyez-vous, madame ?

— Assurément, et si votre père ne se présente point, nous regretterons presque de ne pas avoir la gloire de combattre un homme que tout le monde aime et respecte.

— Oui, dit Robert, pour avoir le plaisir de le battre. Ohl ne vous en défendez point, madame. Je ne m'aveugle pas sur les forces de nos amis. Mon père non plus, à dire vrai. Ce qui ne l'empêcherait pas de se joindre à ceux qui pensent comme lui, ceux-là fussent-ils une poignée, le jour où il faudrait combattre pour son drapeau.

— Quel drapeau? demanda Mmo Herblay, je ne connais que les trois couleurs.

— C'est celui que je suivais lorsque j'avais l'honneur d'être commandé par l'oncle de mademoiselle, répondit M. de Montbrun en se tournant vers Gilberte.

Il salua encore comme pour prendre congé de Mme Herblay, et elle le remercia de nouveau, laissant là la politique, tout en l'accompagnant avec Gilberte par les allées du jardin. Un breack attendait à la grille.

Comme ils arrivaient là, tout justement un employé du télégraphe y sonnait, apportant une dépèche. Mme Herblay s'excusa. Il fallait une réponse immédiate, et d'un joli sourire, rompant l'entretien avec M. de Montbrun, elle le laissa vivement, — peut-être volontairement — avec Gilberte, et M. de Montbrun le chapeau à la main, regardait

dans ce cadre de lumière et de fleurs, cette jeune fille à laquelle il pensait au moins aussi souvent, aussi fiévreusement qu'elle songeait à lui.

Elle avait fait un mouvement pour saluer et suivre Henriette, mais le comte la retint d'un geste où il y avait comme de la supplication.

— Alors, dit-il, c'est bien vrai?. . . Voilà votre oncle jeté dans cette bagarre d'une élection ?

— Oui, fit Gilberte. On lui a dit que son devoir était là. Il a obéi.

— Le devoir des braves gens est de laisser les intrigants patauger dans cette mare de la politique. C'est ce que je disais à mon père qui ne pense pas toujours comme moi et est fort capable, — je le regretterais, je l'avoue, — de braver comme votre oncle, les coassements des grenouilles qui demandent un député.

— Après tout, reprit Gilberte, votre père et mon oncle ont peut-être raison. Si tout le monde abdiquait, où irait-on ?

— On n'irait pas plus au fond du gouffre qu'on n'y va ! répondit M. de Montbrun.

— Vous êtes pessimiste ?

— Je voudrais être certain de ne l'être pas. Mais vous, mademoiselle, vous n'allez pas subir, je suppose, Yin- Jluenza du salon de la très charmante Mme Herblay. Je ne vous vois pas bien devenant une femme politique.

— Moi?. .. Ne craignez rien, dit Gilberte. La politique? Elle me fait peur.

— Alors vous ne changerez jamais ?

— Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

Elle se tenait appuyée à une des barres de la grille entr'ouverte, et le soleil, traversant les branches des marronniers hauts, plantés vers l'entrée, criblait de taches claires les cheveux, les épaules et les joues de la jeune fille qu'il couvrait comme de baisers.

llobert la contemplait, ne répondant pas tout d'abord,

mais l'enveloppant d'un long regard attendri, d'une prorondeur dévouée, et elle sentait que dans ce silence il y avait comme un aveu, comme l'offre muette d'une existence tout entière, et aussi elle ne savait quoi de pénible et d'anxieux... Et elle revoyait encore, elle revoyait toujours M. de Montbrun là-bas, avec cette fillette trotti nant près de lui sur la côte de Grâce.

Peut-être devina-t-il la pensée même qui traversa. cette jolie tête brune.

Il tendit la main à Gilberte sans répondre à la question de la jeune fille.

— Quoique nous soyons des adversaires, paraît-il, dites bien surtout à votre oncle que je lui suis attaché de tout mon cœur. Vous le lui direz, n'est-ce pas, mademoiselle?

11 avait essayé de sourire à ce mot : « des adversaires », puis n'avait plus trouvé que des paroles d'effusion. Et Gilberte lui ayant donné la main, ils restaient là, sans ajouter un mot, confus, elle sentant les doigts de Robert trembler en serrant les siens, et n'osant pas cependant retirer sa main tendue, comme s'il y avait plus de douceur que de trouble dans cette étreinte.

Lentement pourtant, à la fin, très lentement elle laissa glisser sa main, et elle jeta alors à M. de Montbrun un « Au revoir, adieu » sans savoir ce qu'elle disait.

Elle avait hâte de fuir. Elle pressentait que les questions <etles silences, tout devenait inquiétant maintenant et que Si. de Montbrun allait lui dire peut-être des mots qu'elle ne voulait pas entendre.

Il était encore debout à la même place, la regardant s'éloigner par les allées, regagner le château, et il ne quitta ce coin de jardin que lorsqu'elle eut disparu, là-bas, sur le perron.

Alors il poussa la grille et, presque brusquement, il dit au cocber qui attendait sur la route :

— A Melun!

Le breack s'éloigna, emportant M. de Montbrun, et dans

le salon de Mme Herblay, machinalement, Gilberte se mettait au piano et laissait courir ses doigts sur les touches d'ivoire, comme si la musique allait bercer sa peine ou étouffer ses sanglots.

La fête patronale de Chailly-en-Bierre a lieu le premier dimanche de juillet, huit jours avant celle de Dammarieles-Lys, et c'était ce dimanche-là que Mme Herblay présentait le successeur de Médéric Gharvet à ses hôtes. Le commandant, que Charvet emmenait au trot vers Chailly, allait donc trouver, pour ses débuts oratoires, le millier d'habitants du pays en frairie, grossis des gens de Barbizon, de Dammarie même et des hameaux du Lys et de Vosves. Bonne occasion pour montrer à ses électeurs le candidat choisi la veille. On irait le lendemain visiter les carrières, puis les briqueteries de l'ancienne maison Charvet et fils; mais, là, Yerdier irait seul, M. Charvet ne voulant pas avoir l'air d'imposer un candidat officiel à ses anciens ouvriers. En attendant, on avait toute la journée pour circuler parmi les gens rassemblés à Chailly, cultivateurs ou ouvriers, petits bourgeois, rapins de Barhizon en belle humeur et venus en vareuses et en guêtres avec l'espoir de faire danser les jolies filles au bal Merciol. Sans compter la réunion, la grande réunion électorale ! . . .

Dans la voiture, avant d'arriver à Chailly, Charvet et Yerdier causaient peu, le sénateur légèrement bercé par le bruit des roues et vaguement endormi par la digestion, et Yerdier regardant par la portière la forêt qui commençait là, toute verte, d'un vert puissant, avec des bruyères roses au pied des chênes.

Le pauvre commandant se sentait décidément envahi de craintes qu'il n'avait jamais connues. Candidat! 11 était candidat! Ce métier nouveau lui semblait brusquement plus redoutable qu'il ne l'eût jamais cru, et il se demandait avec effroi, ce qu'il venait faire là, sur cette route, dans cette voiture, tout à l'heure arrêtée à Dammarie où il avait brusquement subi la première épreuve du métier.

Oui, un moment, le pauvre commandant avait été forcé de boire avec des carriers, chez un débitant de la place de la Mairie, une horrible eau-de-vie qui avait failli lui emporter la bouche. Et impossible de faire la grimace ! C'était la délégation des carriers qui régalait ! Médéric Charvet, un peu inquiet, avait vu le moment où le commandant allait tout cracher, mais, saprelotte, il avait crânement avalé le poison. « C'est une des couleuvres de l'élection cette eau-de-vie-là, hein, commandant? » avait alors dit Emile Ducasse à l'oreille de Verdier. Heureusement, Guénaut, dont le coffre était bon, et même le petit Cappois avaient laissé leurs verres vides, et un des carriers, ancien zouave, faisait alors pousser à ses compagnons un grand cri de : « Vive le commandant! » déclarant d'avance que Garousse était enfoncé. . . Oh ! dans le troisième dessous ! . . .

Garousse? Eh bien, oui, parbleu ! Garousse, le fameux Garousse, le candidat forcené, le dur à cuir, le farouche à tous crins!. . . Verdier allait le voir à Chailly, où il paradait, et, trois jours après, il le retrouverait encore à Dammarie, au café de l'Éclair, pour une autre réunion contradictoire ! C'est là que le commandant allait se montrer !

— Vous l'écraserez, le Garousse, eh! commandant? disait Charvet, se réveillant un peu, tandis que la voiture approchait de Chailly. Non pas qu'il soit désagréable, cet animal-là, il est drôle, avec son cuivre dans le gosier et ses grands mots et il m'amuserait même au besoin, si l'on

pouvait s'amuser d'un danger public. . . Mais enfin, il faut l'écraser, c'est votre devoir et ce sera fait demain, n'est-ce pas, commandant? Tout à l'heure, même, si nous le trouvons à la réunion électorale.

— Je ferai ce que je pourrai, répondait Yerdier d'un ton déjà las.

Et ce nom de Garousse revenant atout propos depuis le déjeuner, le soldat demanda au bout d'un moment :

— Mais enfin, au juste, qu'est-ce que c'est que Garousse?

— Ah ! qui le sait? fit alors Charvet, secouant le sommeil qui le congestionnait. Un type, dans tous les cas. Un propriétaire égoïste déguisé sous la peau d'un affamé. Je ne sais qui l'a appelé un « Tartufe du Danube ». Le surnom est juste.

Et de son ton assez sentencieux, le sénateur faisait alors à Yerdier un portrait de l'homme que le candidat allait avoir à combattre. Le soldat dépouillait de son mieux, de leur verbiage solennel, les renseignements que lui donnait Charvet, et à travers la phraséologie du politicien, commençait à apercevoir distinctement le type.

Garousse, qui n'habitait pas loin de Charvet, entre Melun et Dammarie, menait dans le pays l'existence grasse d'un riche boutiquier retiré. Gros et fort, avec un rire qui voulait être bon enfant et qui sonnait creux, il promenait par les champs sa carrure solide et son ventre bien nourri. On n'eût jamais reconnu, dans ce flâneur bedonnant, le révolté d'autrefois, qui jouait au tribun dans la mêlée parisienne en 71, et roulait à travers les réunions publiques une voix tonitruante, dont le tonnerre ne tombait pas. Redoutable aux heures du triomphe, il avait été prudent à l'heure du danger, puis il s'était engraissé avec les années, Garousse. 11 avait des rentes aujourd'hui. Des opérations de Bourse, faites à crédit d'abord, et bien conduites, des spéculations de paysar retors sur les terrains, l'avaient tiré d'affaire. Il s'arron-

(lissait, prospérait. Du vieux Mëdoc dans sa cave, des poulardes grasses sur sa table, des conserves en ses armoires pour ses dents longues de vieil affamé, il se plaisait à vivre au milieu de ces ruraux, qui ne connaissaient de lui que le révolté et les coups de gueule de son radicalisme, et ne pouvaient lui demander compte des lâchages d'autrefois.

On le redoutait à Melun, quoiqu'en réalité il ne fût guère redoutable. Ce cuivre qui vibrait toujours, ces ébranlements de gong devant un palais vide, faisaient illusion aux auditeurs de tous les cabarets de Dammarie et de Chailly. Garousse, qui n'était pas fier, quoique enrichi, mangeait dru et buvait sec, passait pour un homme d'estomac, de poigne et de courage. Ah ! de sa voix de bronze, qu'il enflait comme un cabotin de mélodrame, il leur disait leur fait, aux bourgeois , aux gens des châteaux, ce Bossuet de la canaille 1 11 ne mâcbait pas ses mots et les crachait à la face des aristos , il fallait voir! Et chez ce révolté aux grandes phrases haineuses, il y avait pis qu'un bourgeois satisfait : un dogue repu et montrant toujours ses dents, jouant au loup, afin que les chiens encore affamés ne vinssent pas lui disputer son morceau d'or. Bourgeois dans sa tenue, dans sa redingote, dans sa cravate, dans sa tournure de gros notaire de village, Garousse était plus bourgeois encore dans son amour du gain, dans l'âpre adoration qu'il avait pour son mac/ot, pour la terre achetée par lui, pour les pierres de son cbâteau — il avait un château , Garousse — dans sa terreur intime de cette révolution qu'il parlait de déchaîner et qu'il tremblait en sa peau de propriétaire, de voir apparaître, un jour. Il était bourgeois jusqu'aux moelles, et dans un temps de réaction, on lui eût dit d'être bedeau pour conserver les actions qu'il avait mises de côté, Garousse eût répondu :

— Va pour bedeau !

Et il eût suivi les processions.

Le commandant écoulait, et, tandis que Charvet lui analysait le personnage, Yerdier, se disait qu'après tout on a facilement raison de ces exagérés, et quoiqu'il ne fût pas éloquent, il n'avait décidément pas peur de Garousse.

— Je connais le particulier. Au régiment, nous appelions ça des calebasses à musique. Çà fait du bruit mais il n'y a rien dedans !

Charvet ajoutait d'ailleurs que Garousse, comprenant l'influence de la presse , avait fondé récemment un journal local, l'Anguille de Melun, rédigé par un gazelier quelconque venu de Paris et avec lequel il faudrait avoir maille à partir.

— Soit, dit Yerdier.

— Vous maniez la plume facilement, n'est-ce pas, commandant? Vous avez écrit des livres?

— Des livres de science, pas d'articles de polémique!

— Ça ne fait rien. C'est toujours la même chose !. . . Et d'ailleurs les journalistes! Le mieux est de ne pas se préoccuper de ce qu'ils écrivent! Des va-nu-pieds qui veulent notre argent ou nos places ! Les journaux, conclut Charvet, ne sont bons qu'à insérer nos profe--

de foi. Et encore nous pourrions nous passer d'eux. Nous avons les affiches !

Les maisons de Chailly-en-Bierre apparaissaient déjà, là-bas, au bout de la route. Yerdier en éprouvait alors un petit frisson, se disant que pendant des heures, là, jusqu'au soir, il fallait aller, venir, parler, échanger des poignées de main, discuter, trinquer, s'enfourner dans l'étuve d'une réunion publique. Mais quoi! puisque c'était nécessaire ! . . . « Allons, le sort en est jeté ! »

Les deux hôtels de Chailly, le Cheval-Blanc et le Lionel'Or se disputaient les candidats. Garousse avait déjeuné au Cheval-Blanc. Puis la réunion aurait lieu , faute d'autre local, dans le vaste atelier d'un peintre américain, espèce de hall immense, récemment bâti non loin

de l'école communale. Terrain neutre que cet atelier et où tout Ghailly eût pu tenir à l'aise.

Les hôtes de Mme Herblay mirent pied à terre, Emile Ducasse jetant tout d'abord, sur la foule, le regard de l'homme d'État qui tient à se rendre compte de la matière électorale à pétrir.

Il y avait, autour de quelques baraques en plein vent, d'un tir à poupées, d'un débit de gaufres, une foule assez compacte qui s'était écartée devant la voiture de Médéric Charvet. On savait à Ghailly que la voiture du sénateur portait un candidat et tout naturellement on se pressa à l'entrée du Lion-d'Or pour voir Verdier.

Emile Ducasse, suivant Guénaut et Gappois qui, çà et là, distribuaient des saluts et des poignées de mains, regardait tout et étudiait comme il eut pris des notes. Il se rendit compte immédiatement de l'effet que produisait Verdier. Boutonné dans sa redingote étroite, le candidat visiblement paraissait mince. Le talent, pour le peuple, doit avoir la poitrine large. La carrure ajoute à l'autorité.

Il y avait bien des yeux étonnés parmi les gens de Ghailly, et l'on trouvait au commandant, malgré sa moustache et sa rosette, des allures mesquines, avec cette poitrine maigre et ces jambes grêles. Fort heureusement pour l'effet moral, un homme de haute taille, proprement mis, sortit de la foule, ôta son feutre et découvrit sa tête chauve en disant très haut, la paume de sa main gauche bossuée de durillons portée militairement à la hauteur du front :

— Salut, mon commandant !

Alors le visage de Verdier s'éclaira. Il reconnaissait Fournerel, un ancien brigadier au 7e d'artillerie, un de ceux qui étaient descendus avec lui dans le puits de Méons, pour sauver les mineurs, autrefois.

— Ah! mon vieux Fournerel, ça me fait plaisir!... Et leurs mains se serraient, Verdier tout heureux, et le

carrier très honoré. Puis, devant tout ce monde, l'ouvrier

et le commandant causaient, compagnons de route, camarades de danger, et les gens « trouvaient ça bien », disant que le commandant « n'était pas fier ».

Verdier accepta de trinquer avec l'ancien soldat. « Encore!... pensait Ducasse. Oh! mais il sera malade ce soir!... » On entra au Checal-Blane, dans une grande salle ornée de dessins, d'esquisses appeudues aux murailles et où bavardaient en fumant des gens venus pour la fête. Il y en eut qui, apercevant le sénateur Charvet, se levèrent en saluant. C'était des briquetiers, s'inclinant devant l'ancien patron et dévisageant de côté le candidat.

— Eli bien, Fournerel, demanda Verdier une fois assis, comment ça va-t-il?

— La santé ou l'élection ? Si c'est la santé, ça va bien, merci, mon commandant, le coffre est solide... Si c'est l'élection, ça n'ira pas mal, malgré ces farceurs avec leur canard...

— Quel canard ? dit Charvet.

— Mais Y Anguille de Melun, parbleu, monsieur le sénateur !... Ils l'ont fourrée, leur satanée Anguille, dans les poches de tout le monde... et même Poniche, vous savez bien, Poniche, mon commandant, qui passait sa vie à se faire flanquer au bloc, au régiment... oui, Poniche...

— Je me rappelle bien Poniche, parbleu ! fit Verdier. Eh bien, Poniche, qu'est-ce qu'il a fait, Poniche?

— Cet animal-là, mon commandant, s'est mis à distribuer... à l'oeil, tout à fait... comme qui dirait gratuitement... ce sacré journal que j'avais envie de lui faire avaler à coups de poing !

— Ne faites pas ça, Fournerel, interrompit le sénateur Charvet. Pas de querelles, mon ami 1 II faut laisser les violences à nos adversaires. Le mépris de l'adversaire confine au respect de soi-même.

— Alors il faut donc tendre l'autre joue quand on est giflé? dit le carrier avec des allures d'ancien soldat.

Gitlé ! Verdier eut comme un soubresaut à ce mot qui

le rendit blême. Il demanda ce que contenait donc le journal de Garousse.

— Rien, des bêtises! Une histoire stupide. On y pose comme çà, — histoire d'embêter le commandant, — la question de savoir si M. Verdier, candidat opportuniste, n'est pas le même Verdier qui, étant capitaine, a passé en conseil de guerre à Guelma pour exactions commises sur les Arabes. Des saletés, quoi ! Et quelle stupidité! le commandant — je sais çà, moi, — n'a même jamais servi en Algérie... jamais !...

Verdier, très pâle, voulait pourtant savoir qui avait pu, dans un journal, imprimer une pareille calomnie.

— Tout cela n'a aucune importance, dit le petit notaire Cappois, et les injures des adversaires, c'est une boue qui ne tache pas. Un coup de brosse, il n'en reste rien. Et puis qui lit ce journal l' Anguille?

— Oh ! pour ça, monsieur Cappois, s'écria Fournerel, tout le monde. Je ne sais fichtre pas où ils prennent l'argent. Poniche en a déjà distribué des tas de leur Anguille!

— Où. est-il, Poniche? demanda le commandant.

— Dans la fête, au Lion-cl'Or, je ne sais pas. Il cuve peut-être son vin dans un fossé, tout simplement. Et ce n'est pas une canaille, notez bien, Poniche. Ce n'est pas un gredin. C'est un particulier comme il y en a tant!

— D'ailleurs, conclut philosophiquement Emile Ducasse, est-ce qu'il y a des gredins en politique?

Verdier, maintenant, n'avait plus qu'une idée, il voulait rencontrer Poniche. Il trouvait stupéfiant qu'un ancien soldat, un homme à qui il avait commandé, comme à Fournerel, se fit le colporteur des niaises infamies de Garousse et compagnie.

— Dame ! dit Ducasse, il n'est plus troupier, Poniche, il est électeur.

— Est-il même électeur? répondit Fournerel en achevant son verre de vin.

On sortit. Il fallait bien parcourir les groupes, faire de la propagande, enlever des suffrages par un mot dit à propos, une poignée de main, un geste, une bonne parole. Charvet et Verdier se félicitaient du zèle actif de M. Cappois qui allait de l'un à l'autre en disant :

— Il ne paye pas de mine, mais c'est un bon ! Voyez sa croix !

Et le notaire de glisser de temps à autre à l'oreille de Verdier :

— Malheureusement, nous n'avons pas encore le scrutin de liste... Nous l'aurons, mais, en attendant, il faut donc payer de votre personne. . . Allez donc, allez, allez !

Et il le poussait sur les électeurs comme un chien mal dressé vers le gibier.

Le pauvre commandant sentait à la gorge comme une sensation d'étranglement quand il fallait aborder, d'un salut cordial, les électeurs influents que désignait Guénaut ou Cappois. Le vétérinaire lui touchait le coude, et Verdier s'approchait alors, avalant difficilement, comme dans l'angine. Ces paysans endimanchés, ces bourgeois de petite ville, jaugeant la « capacité » du candidat sur son acabit et prêts à le soupeser comme un bétail à vendre, effrayaient le soldat et le rendaient muet. Il eût affronté plus allègrement une ligne de feu. Mais ces prunelles malicieuses, ces regards sondeurs, ces demi-sourires !

— Allons, commandant, encore un effort... encore uni disait le notaire ; ce marchand de moutons, tenez, là-bas, dispose de douze voix, au moins, du côté de Barbizon. . . Parlez-lui du dernier concours régional. .. Empaumez-le !

Empaumer ! Le mot faisait courir de petits frissons sur l'épiderme du commandant. Emile Ducasse remarquait avec quelle émotion avalée, étouffée comme une douleur, l'ancien soldat se mesurait avec ses juges. Et tout satisfait qu'il fût de cette petite revancbe prise sur un candidat si peu fait pour les luttes oratoires, le jeune Pitt

de la Conférence Montesquieu éprouvait une pitié profonde et vraie à voir cette timidité d'un homme qui, au moins une fois en sa vie, avait été un héros, se frotter à l'importance protectrice de ce vendeur de hêtes, lequel eût volontiers tâté les muscles du candidat pour s'assurer s'il était à point.

Et Emile, en même temps qu'il regardait ce mâle visage, presque convulsé par l'effort, de l'oncle, revoyait tout à-côté, par la pensée, la jolie figure honnête, douce, réfléchie de Gilberte. Évidemment à ce moment même M"e Giiberte songeait au pauvre commandant et souffrait, là-bas, de tout ce que le soldat supportait ici. Mais aussi que diable, pourquoi les militaires 6'avisent-ils de faire le métier des politiciens?... Ah! s'il eût été candidat, lui, Ducasse ! Gomme il l'eût brillamment enlevée, emportée, conquise, la succession Gharvet ! Des (lots de discours lui montaient aux lèvres, et, devant cette foule qu'il eût voluptueusement haranguée, des déclarations d'amour au suffrage universel lui venaient ardentes, comme des protestations faites à une femme aimée.

Maintenant Verdier, poussé par Guénaut, s'approchait d'un gros homme joufflu, rouge comme un quartier de bœuf saignant, qui se carrait sur le pas de sa porte — Lamoche le boucher — et saluait Gharvet, Guénaut, Cappois, Ducasse, le commandant, tout le monde, mais, à la première parole de Guénaut, répondait bien vite en montrant ses énormes dents blanches dans sa face pourpre :

— Messieurs, enchanté, flatté... vous êtes trop aimables. . . Mais je dois vous dire, dans ma position, je suis forcé de rester tout à fait neutre... Vous comprenez... je fournis un peu dans tous les partis... Légitimistes, bonapartistes, républicains, le diable et son train ! J'ai mon opinion... mais je la garde pour moi ! Avant tout, j'ai mes biftecks à vendre, et si l'on savait pour qui je vote, il y aurait toujours bien un parti qui ne m'achèterait plus mes «ôtelettes 1 Alors. . .

Et le boucher riait, faisant joyeusement danser sa grosse chaîne de montre sur son ventre énorme.

— Fâché de garder ma voix dans ma poche, commandant, et sans rancune! ajouta Lamoche, à qui Verdier avait envie de répondre brusquement :

— Votre voix! Je ne vous la demandais pas!

— Il esttrop nerveux, ce candidat!... pensait Ducasse, en voyant l'air assez colère de Verdier. Il fera quelque bêtise, le commandant !

Et Cbarvet, laissant là Lamoche qui le saluait très bas en lui donnant du « monsieur le sénateur », disait à Verdier :

— C'est un malin, le boucher. Il votera pour vous tout de même, je le parierais!

— Surtout, si vous avez la chance d'être nommé, ajouta Cappois en ricanant. 11 est de ceux qui viennent toujours au secours de la victoire.

Tout à coup, au milieu de cette foule curieuse qui s'écartait devant le candidat et le dévisageait, Charvet aperçut, pérorant au milieu d'un groupe, un homme robuste, râblé, haut en couleur et qui donnait de la voix à deux pas d'une baraque foraine, comme s'il y eût fait le boniment.

— Tenez, dit le sénateur au commandant, vous vouliez voir Garousse? Voilà Garousse !...

— Ah ! c'est Garousse ! fit Emile Ducasse, qui avait entendu.

Et il examina cet homme à barbe grise, qu'un grand garçon d'une trentaine d'années, roux et bien vêtu, élégant, accompagnait : — sans doute le journaliste parisien que Garousse avait embauché pour rédiger en Seineet-Marne Y Anguille de Melun.

Verdier avait envie de voir de plus près son adversaire, et l'idée que ce monsieur à petites moustaches cirées et en tenue de gommeux qui se tenait près de Garousse, avait pu rédiger l'article dont Fournerel parlait tout à l'heure, donnait à l'ancien soldat des fourmillements dansles doigts.

— Allons, dit Charvet, approchons si vous voulez. Garousse nous a peut-être aperçus. Il ne faut pas avoir l'air de reculer devant lui.

Visiblement le commandant était enchanté de regarder ce Garousse les yeux dans les yeux, et Ducasse remarqua encore avec quelle vivacité r officier s'avança comme au pas de charge. Décidément trop nerveux, le brave homme !

Garousse et ses compagnons, gens de son comité, Vosvier, le maître paveur, Mouzin, sabotier, le tonnelier Bouillard qui l'entouraient, avaient, eux aussi, vu Charvet, et Garousse s'était mis à sourire en apercevant Verdier.

— Ah ! c'est çà leur commandant ?... (Et il haussait les épaules)... Mais c'est un polytechnicien timide, et voilà tout ! On le roulera dans la farine comme un goujon.

Le groupe entier prit d'ailleurs, en voyant s'aA'ancer le sénateur et ses amis, une attitude rébarbative d'une majesté qui ne transigeait pas, excepté Garousse qui ricanait, Saboureau, le rédacteur de l'Anguille, à qui tout cela semblait parfaitement indifférent et Vosvier, le paveur, un peu embarrassé parce qu'il devait de l'argent à Médéric Charvet.

Les gens de Chailly s'approchaient, regardant et étudiant les attitudes des deux adversaires qui s'abordaient là, pour la première fois, en plein soleil. Le commandant marchait droit, mais son air pensif, sa taille mince lui donnaient devant la carrure large et le ventre insolent de Garousse un aspect voûté. Garousse, rubicond, roulait des yeux voraces dans de gros sourcils; la bouche sensuelle et mauvaise, dans sa barbe grise, il avait l'aplomb solide et le pied large, l'air important d'un marchand de bœufs. Sur sa face redoutable, à la fois épanouie et envieuse, tout un lot d'appétits s'étalaient, et l'on voyait à plein, sur cette face vorace, la marque de toutes les gloutonneries.

— Et c'est un insurgé, ce monsieur? pensait Verdier.

Allons donc! Un chien basset qui joue au loup, voilà tout!

Le spectacle amusait Ducasse. 11 se demandait, en amateur de pugilats oratoires, lequel de ces deux hommes l'honnête soldat convaincu ou le cimbalier de la révolte, aurait une influence décisive sur les électeurs, et ce petit problème de politique courante l'intéressait comme une question utile, une étude sur le vif. — Pitt the great Pitt, dans les bourgs d'Angleterre, devait avoir fait de ces comparaisons.

Jamais Verdier n'eût adressé le premier la parole à Garousse autrement que pour lui demander ce que c'était que cet article de journal dont on lui avait parlé et qu'il n'avait point lu ; mais Charvet à ses côtés, majestueux et calme, le suppliait d'être très politique, courtois en apparence; ce fut donc Garousse lui-même qui s'avança vers le commandant, saluant avec une solennité de geste où il y avait involontairement un peu de goguenarderie :

— Le commandant Verdier? demanda-t-il poliment à son adversaire, comme s'il ne le connaissait pas.

Et Verdier ayant répondu, sans dire un mot, d'un signe de tête, l'autre ajouta, se présentant, comme pour délimiter brusquement la position par un seul trait :

— Le citoyen Garousse!

Ducasse remarqua que le visage de Mouzin et de Bouillard, du tonnelier et du sabotier, s'éclairaient avec une certaine fierté. Ils trouvaient que leur candidat posait nettement la question, du premier coup. Le maître paveur Vosvier approuvait, mais silencieusement, plus gêné.

— Eh bien! commandant, continua Garousse, je vous salue, avant le champ clos!... Ce n'est pas une raison parce que vous représentez tous les privilèges et moi toutes les revendications, pour ne pas échanger, vous bourgeois, moi ouvrier, une poignée de main, avant de croiser le fer.

Le commandant était stupéfait. Ce gros homme, à

panse pleine, arborait là ce nom d'ouvrier comme il eut déployé un drapeau, et lui, le pauvre . diable qui avait donné toute sa vie au pays, voilà maintenant qu'il représentait, comme disait Garousse « les privilèges ». Avant tous les autres, le privilège de se faire tuer. Verdier avait été tellement surpris par cette espèce de courtoisie brutale, de fausse chevalerie proclamée d'une voix de cuivre, qu'il ne put trouver de réponse. Il se contenta de ne point serrer la main que Garousse faisait mine de lui tendre, et c'était après tout une réponse, la meilleure de toutes. La foule qui grossissait autour de lui ne la comprit pas. Elle ne vit qu'une chose qui lui fit impression : le commandant ne répondait rien.

— Dites-lui, fit alors Char vet à Verdier, tout bas, rapidement, que vous lui demanderez compte de ces mots : « revendications » « privilèges », dans la réunion publique de tout à l'heure I...

Verdier sentait bien qu'en effet il ne pouvait laisser sans réponse ce salut de Garousse qui n'était qu'une première escarmoucbe. Il répéta à peu près ce que le sénateur venait de lui dire. Mais il était suffoqué et, pensant à autre chose, il regardait Saboureau, le rédacteur de Y Anguille de Melun, qui ricanait en se frisant la moustache.

Emile Ducasse le regardait aussi, ce Saboureau. Il le connaissait. Evidemment il le reconnaissait. Eh ! Saboureau de Réville, parbleu ! Un boulevardier qui avait, çà et là, joué le moraliste dans les petits journaux, et fulminé contre les cabotines après avoir ramassé galamment les miettes de leur amour. Emile l'avait eu pour camarade au lycée et pour compagnon à la Conférence Montesquieu. Il tenait pour la légitimité, autrefois, Saboureau de Réville. Aujourd'hui, décavé, brûlé à Paris, le citoyen Saboureau opérait en province, combattait pour le citoyen Garousse et se refaisait à Melun une virginité rouge.

Il semblait, du reste, n'avoir pas du tout reconnu l'anii Ducasse.

Emile se donna le plaisir de s'approcher de lui, pendant que Charvet échangeait des poignées de main dans la foule et présentait Yerdier à quelques bonnes gens.

Le jeune parlementaire salua le rédacteur de YAnguille, d'un : « Bonjour, Réville », correct et net qui donna au journaliste d'aventure une petite secousse.

— Comment, Réville ? fit Garousse étonné.

— Eh! oui, citoyen, Saboureau de liéville! Une vieille connaissance!

Et Ducasse insistait, demandant à Sahoureau, vraiment embarrassé :

— Qu'est-ce que tu fais là ? Est-ce que tu habites Dammarie ?

Mais Saboureau était de ceux qui se remettent bien vite :

— Non, je ne suis ici qu'en passant. Je fais une campagne de presse. Veux-tu mon premier numéro?

Il sortait de sa poche Y Anguille de Melun, que Ducasse devina plus vipère encore qu'anguille.

— Rentre ça, dit le jeune Pitt, toujours prudent. Cache çà!. . . Le commandant prend facilement la mouche!

— La mouche du coche? ricana Saboureau, pour faire un mot, sans savoir trop ce que le mot voulait dire. Ali ! peste, il en verra bien d'autres, ton commandant.

— Ce n'est pas « mon » commandant, fit Ducasse un peu pincé, pendant que Réville ajoutait :

— Nous sommes décidés à tout! entends-tu, à tout!

— A tout! répéta Garousse qui n'entendait que la fin de la conversation.

— Partisan de la liberté illimitée, dit gravement Ducasse, je ne puis que vous conseiller d'exprimer votre pensée tout entière, bien que je blâme en principe les polémiques personnelles et les arguments ad hommes !

Il rappelait vaguement par son flegme, à ce boule var-

(lier de Réville, une façon de comique doctoral, un jeune Diafoirus politicien.

— Quand on ne veut pas recevoir d'égratignures, on reste chez soi, riposta le journaliste. Il est si facile de ne pas être candidat !

Le notaire Cappois avait glissé sa petite tête noiraude outre les deux interlocuteurs :

— Oh I fit-il très froidement, avec un sourire aimable, candidat à la députation ou candidat à la pièce de cent sous, tout le monde est plus ou moins candidat aujourd'hui!

Saboureau était assez spirituel pour sembler n'avoir pas compris. Il salua Ducasse et Cappois qui s'éloignaient avec Charvet et le commandant, tandis que Garousse, haussant les épaules, disait à ceux de son comité :

— Il ne pèsera pas lourd devant le suffrage universel, le canonnier !

Autour de Charvet, bien des gens pourtant se pressaient, saluant le sénateur et le commandant, dont la rosette d'officier impressionnait quelques anciens militaires. Et Garousse, ironiquement, disait à Saboureau :

— Ah çà ! est-ce qu'il ferait recette ?

Il regardait le groupe formé autour du commandant, — Guénaut parlant à des pompiers, Charvet, souriant, épanoui, comme le berger au milieu de son troupeau — et il avait hâte de se trouver face à face avec les électeurs devant la foule et d'écraser cet « artilleur ! »

Verdier, lui, se laissait conduire. Toute cette foule bourdonnait autour de lui comme un vol de mouches. Il y avait déjà des gens qui lui glissaient des pétitions dans la poche et lui demandaient un bureau de tabac. Sur ce maigre visage de soldat une lassitude se peignait déjà, et comme le dégoût de l'œuvre entreprise. Ducasse, à voir ces doigts nerveux qui, machinalement, tortillaient cette moustache d'un gris roux, devinait la réflexion intime du commandant. Ce brave homme se faisait l'effet d'un colis

transporté d'un village à un autre, pour être déballé et présenté à l'acheteur. Drôle de métier I

Et lui aussi Verdier, avait hâte de se trouver devant les électeurs et d'en finir avec cette première épreuve. 11 répondait, un peu ahuri par le brouhaha de cette poussée foraine, aux questions des uns, aux saluts des autres. Un bonhomme, qui n'était pas delà circonscription, lui patlait avec admiration de son député, à lui, le député de Gorbeil, Falochon, un modèle à suivre. Ah! oui, un modèle 1 le meilleur des députés, Falochon !

— Qu'est-ce qu'il a donc fait, Falochon?... demandait Verdier.

— Ce qu'il a fait ? Il n'a rien fait. Mais ce qu'il a apostille de pétitions, obtenu de rubans, accroché de bourses aux collèges ou de recettes buralistes, c'est étonnant... C'est étonnant ! Il ne quittait pas les bureaux du ministère.

— Commissionnaire du peuple?

— Parfaitement. Il a même sa médaille !

Et Verdier frémissait un peu maintenant à l'idée que peut-être, comme Falochon, le « meilleur des députés », il fallait user ses souliers dans les bureaux des ministères, solliciter, demander, quémander.

— Après tout, ce ne serait pas pour moi, mais pour d'autres !

Charvet ne voulait pas, évitant prudemment de faire de la candidature officielle, assister à la réunion publique organisée dans l'atelier du peintre. 11 se retira sur le seuil, abandonnant Verdier à sa fortune. 11 l'attendrait à la mairie. Mais Guénaut et Cappois seraient là, pour soutenir le commandant, ûucasse même, put se glisser dans la foule sans être remarqué, car il n'était pas électeur.

Le commandant se sentit comme suffoqué en montant sur l'espèce d'estrade réservée aux candidats. Le bureau la dominait, cette estrade, un bureau improvisé, formé par une table recouverte de serge verte, et où se carrait, entre Yosvier et Mouziu, Bouillard le tonnelier, passant

ses doigts noueux dans sa barbe roussâtre, quand il ne la promenait pas sur la sonnette présidentielle.

L'assemblée qui braquait maintenant ses sept ou huit. cents yeux sur Verdier et Garousse déjà installé -sur une chaise, à gauche de l'estrade, et se tenant les bras croisés, la tète renversée et hardie ; — cette foule accourue, cette réunion d'hommes, paysans ou petits commerçants, carriers des environs, ouvriers de la campagne, semblait tout acquise au candidat farouche. Au fond de la salle, un grand jeune homme maigre, d'une pâleur mate, avec de longs cheveux blonds et une barbe de Christ anémique, avait, tout à l'heure, déterminé une ovation en l'honneur de Garousse lorsque celui-ci était entré. Au contraire, la vue du commandant Verdier ne semblait faire naître parmi tous ces gens qu'un sentiment plus ou moins vif de curiosité.

Le vétérinaire Guénaut, qui en avait l'impression, disait déjà tout bas à Gappois :

— Cane mord pasl . . . Diable, ça ne mord pas! Verdier s'assit à la droite de Garousse et la séance

commença. Il semblait au soldat que tout ce qui se passait autour de lui était un rêve. Daus cette atmosphère lourde, des faces béantes, éclairées crûment par le plein jour du dehors traversant les verrières de l'atelier, des figures curieuses, narquoises ou défiantes, l'examinaient avec une fixité bizarre. Au-dessus de sa tète, la voix de Bouillard qui déclarait ouvert le « champ clos des candidatures », lui faisait l'effet de l'appel d'un commissairepriseur mettant quelque objet aux enchères.

11 se demandait s'il s'agissait vraiment de lui, si sa personnalité était en question, ce qu'il allait faire dans cette comédie.

— Citoyens, disait Bouillard, vous avez devant vous non seulement deux hommes, mais deux principes. C'est à vous de choisir. Le citoyen commandant vous parlera de sa politique tout à l'heure et le citoyen Garousse va vous

$Hi CANDIDAT!

expliquer la sienne. Il y aura bien probablement un troisième candidat, mais celuidàne compte pas. C'est un marquis !... Oui, un marquis !.. . Et même il hésite encore, dit-on, affronter la lutte I II prouve qu'il connaît le terrain de la bataille, Monsieur le Marquis!... L'arrondissement a, comme toute la France, rejeté depuis longtemps un régime qui repose sur l'impôt et la gabelle et le droit du seigneur.

Et pendant que des applaudissements bien nourris saluaient le petit speech du président Bouillard, Verdier que ce titre de <> citoyen commandant » avait un peu étonné, se demandait quel était donc le troisième candidat auquel faisait allusion le tonnelier. Un marquis? C'était la première fois que Verdier en entendait parler. Kt il cherchait instinctivement, autour de lui, sur l'estrade, ce candidat encore absent.

Bouillard ajoutait maintenant, au milieu d'un brouhaha de curiosité passionnée :

— Li parole est au citoyen Garousse !

Lentement, l'ancien agitateur se leva, attendant avec l'habitude d'un orateur de clubs et l'attitude d'un ténor de province que le silence se fût établi, et ne paraissant même pas entendre les bravos frénétiques jetés, au fond de la salle, par le grand jeune homme à figure pâle. L'œil de Garousse semblait chercher par delà la muraille une inspiration qui fronçait déjà ses sourcils, et sa bouche se crispait dans sa barbe sous un rictus amer.

11 parla, et dès les premiers mots, son éloquence batailleuse, armée en guerre, sa parole de satirique violent et de démolisseur faisait vibrer dans ces âmes souffrantes des ressouvenirs de misères. Il évoquait pour ces pauvres gens les spectres des journées dures, des travaux féroces, des maladies, des chômages, des jours de jeûne. Il montrait le paysan labourant, semant, fauchant, recollant pour d'autres, envoyant son blé, son raisin, ses fruils à la table surchargée des riches; le maçon tombant d'un échafaudage et se brisant les reins

en construisant le palais du banquier -, le carrier aveuglé par un éclat de grès, tué, comme un soldat, par une explosion de mine... toutes les pauvretés, toutes les privations, tous les maux qui prennent, pour les tordre, les misérables aux entrailles... Et pendant qu'il parlait, des lueurs fauves s'allumaient au fond des prunelles. Ces ouvriers, tout à l'heure résignés à leur sort, ou n'y songeant pas, se sentaient comme secoués d'une torpeur et se disaient : « C'est vrai, pourtant! » en voyant presque comme saigner à nouveau des plaies cicatrisées. Alors Garousse laissait entrevoir que lui, candidat de la misère, apportait un remède à ces malheurs, un soulagement à ces souffrances, et que tout disparaîtrait de ces tristesses si le peuple écoutait sa voix...

— Quand on pense, disait-il en hochant sa tête grise, qu'il y a sur la route de Chailly un monument élevé par un M. de Chateauvillard à lui, à sa nourrice Mm0 Piosnier, et à ses six chiens ! A des chiens, citoyens ! Et que vous, oui, vous n'avez pas toujours du pain à donner à vos petits !

Un tonnerre d'applaudissements qui faisait vibrer les vitres de la salle, accueillit ces paroles, et Verdier se demandait comment il pourrait tout à l'heure se faire écouter d'un tel auditoire, acquis d'avance à cet homme, lorsqu'un paysan, placé au premier rang des électeurs, répondit à Garousse, lorsque le silence se fut un peu rétabli :

— Ce n'est pas parce qu'il y a des riches qui sont des toqués, que tous les riches sont de la canaille !

C'était un vieux du pays, très aimé et très fin, et son interruption fit beaucoup rire.

Garousse, devenu plus rouge, essayait de rire aussi. Il regardait de son œil noir l'interrupteur qui dressait vers lui sa tète de furet. La malice rurale du bonhomme assis devant lui, le menton appuyé sur sa canne, l'embarrassait. On venait de s'amuser. Garousse détourna la question, et, au lie a de répondre, interrogea.

— Vous êtes laboureur, vous, citoyen, qui m'interrompez ?

— Laboureur, oui, pour vous servir.

Garousse, d'un air de pitié, regarda le vieux, petit, courbé, la figure cuite par l'âpre soleil, et, comme s'attendrissant, il dit à l'assemblée en levant la main vers le plafond, d'un grand geste de cabotin de banlieue :

— Laboureur ! Laboureur!... Ab ! pauvre diable !

Le vieux souriait, et quelques-uns, tout bas, murmuraient autour de lui :

— Pas si pauvre, le père Jovin ! Il a mis des sous de côté, le vieux malin 1

— Eh bien ! ajouta brusquement Garousse, dans son apitoiement de théâtre, savez-vous, si vous êtes laboureur, que vous avez, vous, oui, vous, qui parlez de richesse, vingt-deux milliards de dettes hypothécaires?

— Moi?

— Oui, vous, paysans. Vingt-deux milliards!... La France est hypothéquée de vingt-deux milliards, et comment voulez-vous les payer? Oui, je vous le demande, comment les payerez-vous si Ton jette l'argent du pauvre à ce que vous appelez vous-même des folies?

Le père Jovin se grattait la tête. Il est bien évident qu'il ne savait pas trop comment il payerait vingt-deux milliards, et l'idée même, cette révélation soudaine, qu'il devait, lui, pauvre vieux, vingl-deux milliards, semblait l'abrutir complètement : il voyait tout à coup devant lui des années et des années de peine à un âge où l'on n'a plus la force de peiner.

— Oh! il y aurait un moyen, dit brusquement Garousse, ce serait de prendre votre fourche et de dire : « Je veux ! ■>

Le sabotier et le tonnelier applaudissaient derrière Garousse, et devant lui, le grand jeune homme à figure de Christ poussait de formidables cris d'enthousiasme.

Bravo! bravo! br?vo I » Mais l'assemblée devenait froide

et Saboureau 'de Réville trouvait décidément que par amour de l'énergie, le patron allait un peu loin.

— Oh! oh! grommelait tout bas le père Jovin, tu es un farceur, toi I Ça ne prendra pas avec nous, mon bonhomme !

Le remueur de foules se croyait encore dans quelque meeting de la salle Lévis, à Paris. 11 élevait la voix trop tôt. 11 allait trop vite. Il le comprit, se rattrapa, et prenant un autre ton :

— Ce que j'en ai dit, fit-il, c'était une façon de parler; mais la vérité est que peuple du faubourg ou peuple des champs, la devise du pays doit toujours être: J'exige! Je ne vous prêche pas la guerre civile. J'ai parlé de fourche non pour vous dire de la brandir, mais pour vous rappeler qu'il ne faut point passer sous les fourches caudines de la bourgeoisie, qu'elle ait un sac en pocbe ou un sabre au côté!... Cela dit, je continue.

Cette fois, des voix crièrent : Bravo, Garousse! Le candidat, reprenant faveur, put développer son discours à son aise. 11 laissait là l'idée de révolte, qui effrayait mais exploitait habilement les déceptions politiques après les souffrances privées. Il attaquait hardiment le tas des politiciens qui avaient comme il disait, promis au peuple plus de beurre que de pain et qui l'avaient gardée pour eux, l'assiette au beurre ! . . . (Et l'on riait.) Il déclarait que c'en était assez de ces exploiteurs. Jean Glèbe, Jean Boue, Jean Pauvre, Jean Populus n'en voulait plus. Il entendait, ce peuple, faire désormais son pain lui-même : oui, tout cuire de ses mains, » le four, la fournée et la fournaise ! »

Et, peu à peu, l'orageuse éloquence allumait ces cœurs, faisait flamber des espoirs fous dans ces têtes, réveillait, attisait les rancunes.

— Assez de pantins, citoyens: des hommes!... Des hommes comme vous plutôt même que comme moi. Plus de socialistes parlementaristes, monarchistes, opportu-

nistes! Partout l'avalanche des colères anarchistes populaires! Et plus de vaines appellations belliqueuses! Plus de frontières ! Plus de guerre I Jamais la guerre, même sous le prétexte d'un patriotisme devenu une antiquaille. Je veux qu'une heure vienne où tout homme puisse répondre quand on lui demandera : — Êtes-vous Français?

— Non, je suis de la Terre ! . . . »

C'était la péroraison du discours de Garousse.Elle enleva la salle entière. On applaudissait avec fureur. Le grand jeune homme maigre, au bout de l'atelier, saluait son candidat de gestes frénétiques. Cette évocation de la terre devant les paysans qui l'aiment comme une maîtresse, avait tout emporté dans une tempête d'enthousiasme, sauf quelques malicieux entêtés dans le genre du père Jovin ;

— et Bouillard se penchant légèrement vers Garousse lui disait tout bas :

— Ça va bien ! Ca y est ! . . . Restez-en là !

Le commandant Yerdier s'était senti blessé dans tout ce qu'il aimait lorsque cet homme avait raillé le patriotisme et parlé dédaigneusement de cette vertu pour laquelle lui, le soldat, eût donné sa vie. 11 lui avait semblé qu'on outrageait tout ce qu'il adorait, qu'on jetait une poignée de boue au drapeau. Et soudain il se sentait éperonné, talonné, transformé. Il comprenait maintenant pourquoi Charvet lui disait naguère que sa candidature était un devoir.

Oui, certes, oui, en écoutant Garousse, le commandant se rappelait que Charvet avait eu raison de lui conseiller de se mettre en avant. Oui, il fallait que les gens de cœur vinssent réagir contre ces idées de haine sociale, contre ces attaques faites à la patrie au nom d'on ne savait quel [humanitarisme doublé d'ailleurs de colères et de revendications. Le discours de Garousse donnait à Verdier la sensation d'une attaque à repousser, d'un assaut à soutenir. À la bonne heure! Il se leva pour y répondre comme il serait allé au feu.

11 ne cherchait pas ses phrases ; il ne se demandait point s'il parlait devant deux personnes ou devant une foule. Très pâle, raide dans sa redingote, sans un autre geste que les mouvements brefs et impératifs de sa main droite il attaqua hardiment la théorie de Garousse. Comment! il ne s'agissait plus que d'être « de la terre » et non plus de ce coin de terre où l'on avait sa famille, ses vieux endormis, ses enfants vivants ? On fondait la nation dans le monde comme une motte de sable dans le flot de la mer? Et c'était le progrès, çà? Et c'était ce que le citoyen Garousse venait proposer à des gens qui avaient vu, entendu sur la terre de France les lourds talons allemands, il y avait quatorze années ? C'était ce qu'il osait dire devant un soldat et devant des hommes qui avaient porté l'uniforme et qui avaient encore des fils sous l'habit bleu, au régiment?

Sans doute, lui aussi, Verdier, rêvait un état futur où l'humanité pacifiée ne formerait qu'une immense famille. Mais le moment ne semblait pas venu, et bien des baisers de nation à nation ne seraient jusque-là que des baisers Lamourette, s'ils n'étaient pas des baisers de Judas. « Et puis, disait le soldat de son ton net et bref, qui aime trop de gens n'aime personne. Être fils, époux, père, ami, citoyen, cela suffit déjà; être apôtre et apôtre de l'internationalisme, c'est trop! »

Pour Verdier, tandis qu'il parlait, cet atelier rempli d'auditeurs disparaissait et il ne lui semblait plus avoir devant lui qu'une sorte de grand trou noir où il ne distinguait rien et d'où sortait un bruit confus, plutôt sympathique. Avec cette étrange impressionnabilité des foules, les mêmes hommes qui avaient acclamé Garousse, trouvaient qu'il avait raison, bien raison, le commandant Verdier, et l'applaudissaient.

C'est vrai, tout de même, c'est quelque chose, le pays. Ils avaient été soldats, en effet, ces carriers, ces ouvriers. Le respect de l'uniforme leur restait, l'amour de ce qu'ils

iîfe CANDIDAT

avaient servi, défendu. Tout ce qu'avait dit Garousse c'était bien; mais ce n'était pas mal, non plus, non ce n'était pas mal, ce que disait là le commandant. 1. n'avait pas la voix de l'autre, certainement, il était peti et criquet sans doute, mais c'est égal, c'était un homme tout de même. 11 ne fallait peut-être pas badiner avec lui. Maigre, mince, chéti, mais vigoureux, sapristi I Et le roulement des bravos qui saluait comme une salve les détonations du citoyen Garousse, faisait presque aussi violemment trembler maintenant le vitrage de l'atelier.

Me Cappois était enchanté.

11 poussait du coude Guénaut, son voisin, et disait :

— 11 se révèle, notre candidat! ... 11 se révèle I . . . Parfait ! . . . Excellent !

— Un peu trop chauvin I répondit le vétérinaire. Verdier avait à peine fini de parler que le grand jeune

homme blond dressé au bout de la salle, étendait sa main maigre vers le président Bouillard, et demandait la parole.

— La parole! Pourquoi?

— Pour poser une question au candidat.

— Votre nom? dit le président.

— Tivolier (Léon -Jean- Baptiste), répondit le jeune homme avec fierté, comme si ce nom déjà célèbre dans les réunions populaires de Paris, dût être connu à Chailly-en-Bierre.

Bouillard lui donna la parole et le commandant cherchait à deviner quelle question pourrait bien lui poser cet homme qu'il ne connaissait pas.

Garousse, étalé sur l'estrade où il faisait des effets de torse, et Saboureau de Béville, assis près de lui dans la foule des auditeurs, échangèrent un coup d'œil rapide, narquois et satisfait, en voyant que dans sa main maigre Tivolier agitait un journal, comme un drapeau. Ils reconnaissaient Y Anguille de Melun.

— Citoyens, dit le jeune homme avec les grands gestes

des orateurs inexpérimentés, quand on sollicite ies suffrages du peuple, on lui doit compte dés actes de toute sa vie, heure par heure. Je ne suis qu'un ouvrier employé à la fabrique de dragées, domicilié à Dammarie, mais on peut savoir ce que j'ai fait, moi, minute par minute, depuis que je suis né, et si l'on tient à le savoir, eh! bien, je m'en vais vous le dire. . .

— On ne vous demande pas ça!

— Au fait! A la question!

— Soit, dit Tivolier vexé de rengainer sa biographie, j'y arrive, à la question ! Eh! bien, qu'est-ce que le commandant Verdier, ici présent, avait fait, lui, étant en garnison en Algérie, pour passer devant un conseil de guerre à... à. . .

Tivolier déploya le journal qu'il tenait à la main et lut, sur le papier, le nom déjà oublié.

— A Guelma!... Oui, à Guelma? Voilà!

— Un conseil de guerre? demanda Verdier toujours debout.

Il était demeuré, quoique prévenu de l'attaque possible, comme pétrifié devant l'interrogation, et ses yeux devenus fixes regardaient le jeune homme avec une stupeur où il n'y avait même pas place pour la colère.

— Comment un conseil de guerre?

— Oui! à Guelma! à Guelma! répondait Tivolier, enchanté d'avoir retrouvé ce nom .

— Répondez! criaient les auditeurs au commandant.

— Expliquez-vous!

— Méprisez l'insinuation! dit Cappois que sa verve entraînait.

— A Guelma! à Guelma! hurlait Tivolier avec acharnement.

— Silence! répondit le président Bouillard. La parole est au citoyen Verdier.

Garousse paraissait enchanté.

Le commandant voulut parler. 11 sentit un flot de sang

lui sauter à la gorge et l'étrangler presque. Ses oreilles bourdonnaient; une douleur lui serrait le front comme des tenailles. Guelma! Un conseil de guerre! Que voulait dire ce Tivolier et quelle calomnie avait-on bien pu inventer là?

— C'est imprimé! dit l'ouvrier. Et si vous voulez — il brandissait Y Anguille de Mclun, — je m'en vais lire.

— Oui, lisez, dit alors le commandant froidement. Je voudrais bien savoir. . .

Mais un grand diable à tournure militaire, sec comme un échalas, se levait déjà dans la foule, se précipitait sur l'estrade, demandait la parole, la prenait du même coup et étendant la main vers le commandant, s'écriait avec une violence dont l'indignation gagnait brusquement l'auditoire:

— C'est inutile! On ne lira pas ces saletés-là ici ! Non, on ne les lira pas, c'est moi Fournerel, qui vous le dis. . . Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que chante ce canardlà! Pas un mot! Le commandant Verdier du 5e d'artillerie n'a jamais été soupçonné de quoi que ce soit, je vous en donne mon billet! Et si ceux qui l'accusent avaient le toupet de soutenir tout haut ce qu'ils osent écrire, ils auraient affaire à Pierre Fournerel, ancien canonnier, qui se ferait couper en quatre pour son commandant, çà, comme il n'y a qu'un bon Dieu de bon Dieu! Et qu'on se le dise !...

Fournerel, en parlant, s'était campé à côté du commandant comme s'il se fût agi de recevoir pour lui une grêle de balles, et il regardait d'un air furieux le rédacteur de ['Anguille de Melun, qui s'était levé, lui aussi, et, peutêtre pour braver l'ancien soldat, se frisait en riant la moustache.

L'intervention de Fournerel avait fait impression sur la foule. File touchait Verdier et à la fois l'humiliait un peu. Quelque brave garçon que fût son compagnon d'autrefois, il en coûtait un peu au commandant de se sentir protégé

par un subordonné. La protection ne désarmait pas, du reste, Tivolier, qui répétait comme un refrain rageur :

— A Guelma! à Guelma! Tout cela ne nous apprend pas l'affaire de Guelma!

— Mais enfin, citoyen commandant, dit le citoyen Bouillard, il serait, en effet, bien simple de vous expliquer sur cette déplorable affaire de Guelma!

Les opinions de la foule étaient partagées. Quelques auditeurs soupçonnaient vaguement quelque trame, une infamie quelconque sous cette « déplorable affaire », comme disait le président.

Le vétérinaire Guénaut, qui ne doutait pas du commandant, trouvait lui-même pourtant que Verdier s'obstinait un peu trop à ne pas s'expliquer.

Alors un grand cri s'éleva à la fois de l'auditoire, et les ouvriers et les paysans se mirent à demander, à clianter sur l'air des Lampions :

Et Guelma !

Et Guelma!

— Guelma? dit Verdier retrouvant son sang-froid devant ces gamineries, qui voulaient être des insultes. Le rédacteur de la feuille que monsieur tient à la main (il désignait Tivolier) devrait bien me renseigner lui-même sur l'affaire de Guelma. Je ne peux pas la connaître, moi, l'affaire de Guelma. Je n'ai jamais mis le pied en Algérie!

— Jamais? cria Tivolier incrédule.

— Jamais!

— Pourtant Y Anguille de Melun... le journal de Garousse...

— Le rédacteur est là, dit Fournerel en désignant Saboureau de Réville. Qu'il s'explique! C'est lui qui doit s'expliquer 1

Et Garousse, un peu rouge, ennuyé, faisait signe à Saboureau de répondre et de répondre vite, car il pressentait un incident fâcbeux.

Saboureau demanda la parole à Bouillard.

Il souriait encore en parlant, ce Saboureau de Réville, il ricanait comme s'il eût tout simplement fait « une bonne farce » au commandant. C'est vrai, il avait raconté dans V Anguille une certaine bistoire de conseil de guerre à laquelle le commandant Verdier aurait été mêlé. Mais les renseignements incomplets, inexacts l'avaient seuls induit en une erreur qu'il déplorait plus que personne.

— Oui, plus que personne. Nous avons été les premiers à affirmer le fait, nous tenons à bonneur, proclama Saboureau, d'être les premiers, vous entendez, les premiers, à déclarer que le fait en question n'avait, en principe, aucune espèce de fondement.

— Bravo ! cria Garousse.

Et, devant cette admirable Iran cbise, plus d'un auditeur répéta bravo. Tivolier seul avait l'air écrasé.

— Alors, Guelma?... Guelma?

Mais Saboureau racontait d'où venait l'erreur. L'officier traduit devant le conseil de guerre de Guelma n'était pas commandant d'artillerie, mais lieutenant de cbasseurs ; il ne s'appelait pas Verdier, mais Ricbomme ; il n'était pas accusé d'exaction, mais de blessure donnée dans un duel... Il n'avait pas été blâmé par le conseil, mais acquitté aux applaudissements de ses camarades. Sauf ce léger détail, — et l'on pouvait, comme on voit, s'y tromper, dit noblement le journaliste, — le fait en lui-même était absolument exact.

Les auditeurs commençaient à ne plus comprendre grand'cbose à la discussion, et Garousse comptant sur le trouble jeté dans leurs esprits, se disait qu'après tout il resterait de l'affaire, de « la déplorable affaire » de Guelma, quelque arrière-pensée dans certains esprits. Au total, cependant, la journée était neutre. Le président Bouillard mettait tour à tour aux voix les candidatures de Garousse et de Verdier, et elles étaient, l'une et l'autre, aussi chaleureusement acclamées.

Le commandant sortit alors. L'air du dehors lui lit grand bien. Il alla droit à la mairie, où: Gharvet l'attendait. Ducasse, en chemin, lui disait la tactique qu'il aurait fallu suivre. Ah ! cette affaire du journal ! Avec un peu d'adresse, comme on pouvait la faire tourner à la confusion de l'adversaire ! On prenait là Garousse — car Y Anguille de Melun, c'était Garousse — en flagrant délit de calomnie, de fausse nouvelle, de manœuvre électorale.

— Quel succès, commandant, si vous aviez dit : « L'Anguille ! ce n'est pas l'Anguille, citoyens, c'est l'Aspic de Melun ! »

Gappois et Guénaut, qui écoutaient, trouvaient que Ducasse avait de l'à-propos.

— De l'à-propos et du sang-froid, disait même M0 Cappois, les deux vertus de l'homme politique!...

— ... Qui n'a pas besoin de vertus! ajouta, en riant, Emile, lorsque le notaire lui fit à brûle-pourpoint le compliment.

A la mairie, Gharvet, un peu ému, demanda :

— Eh bien ?

— Eh bien! répondit Verdier encore tout pâle, c'est fini!

— Vous vous en êtes bien tiré?

— Je ne sais pas. J'avais envie de sauter à la gorge d'un imbécile...

— Oh ! fit le sénateur, sauter à la gorge ! Gomme vous y allez I... Un candidat doit tout subir, tout...

— Mais une calomnie, une absurde calomnie...

— Bah ! est-ce que ça compte ?... Savez-vous ce que je réponds, moi, quand, dans une réunion publique, on me jette quelque sottise dans les jambes?

— Non.

— Vous pouvez noter la phrase, elle n'a jamais manqué son effet.

Et le sénateur, comme s'il était devant les électeurs,

ainsi que Verdier tout à l'heure, de prononcer noblement, de sa grosse voix enflée et grasseyante :

« — On peut ouvrir mon cœur, messieurs, on peut l'ouvrir ; on n'y trouvera gravés en lettres d'or que ces deux mots qui sont notre drapeau : Honneur et Patrie. Voilà ma réponse !

— Bravo ! dit Gappois.

— Monsieur le sénateur a raison : cela répond à tout, ajouta Guénaut.

Verdier hochait la tèle. On entendait, par la fenêtre de la mairie, des acclamations qui accompagnaient une voiture, passant au milieu de la foule sous les fenêtres :

— C'est Garousse qui s'en va dans sa calèche, dit le vétérinaire Guénaut.

— Sa calèche ! fit Ducasse. En calèche, un socialiste ?

— Bah ! s'écria Gharvet, le socialisme, ça n'empêche pas les sentiments... ni les voitures de maîtres.

Verdier et ses amis partirent à leur tour. Un flot de gens les accompagna aussi, avec des vivats. Fournerel criait plus que les autres. On entendait sa voix de bassetaille répéter :

— Vive le commandant !

Lui, le candidat, était triste en quittant Chailly. 11 avait hâte de se retrouver seul, de revoir Gilberte. Ce premier tête-à-tête avec le suffrage universel l'écœurait. Accusé d'il ne savait quelle infamie par un individu qu'il ne connaissait même pas, lui, Verdier ! Son élection législative lui faisait maintenant vaguement l'effet d'un calvaire dont les stations n'étaient ni sans crachats ni sans blessures.

— J'étais si bien rue Mansart!... Aujourd'hui, dimanche, j'aurais été avec Gilberte voiries grandes eaux, à Versailles !. . .

Et il rêvait. . .

— Commandant, dit Charvet, en lui frappant sur la cuisse, il faudra songer à votre profession de foi !

— Ah ! c'est vrai, fit Verdier subitement ramené à la réalité présente. Ma profession de foi ! Je n'y pensais plus !

— Il faut la rédiger, l'imprimer, la corriger, l'afficher. Vous n'avez pas assez de temps, songez-y I Soyez net et court. Dites tout, en ne disant rien de trop ! Guénaut et Gappois nous vous donnerons de bons avis là-dessus, et moi-même. . .

— Oui, c'est vrai, monsieur Charvet, je vous remercie !

Et maintenant, jusqu'à Dammarie, le pauvre commandant n'eut plus qu'une idée — cruelle comme une angoisse: cette profession de foi obligatoire où il fallait « tout dire — sans dire rien de trop ! »

— L'art suprême, ajoutait le sénateur Charvet, serait même de ne rien dire du tout.

Gilberte attendait anxieusement son oncle à Dammarie. Elle fut heureuse lorsque Mme Herblay, entrant au salon où la jeune fille tenait un livre à la main, sans savoir ce qu'elle lisait, lui dit :

— Voici votre oncle avec ces messieurs !

Le gros Charvet montrait en effet sa carrure superbe au bout d'une allée et marchait fièrement, précédant Ducasse et Verdier, le commandant fatigué visiblement.

Derrière eux marchaient Cappois et Guénaut qui paraissaient songeurs.

Gilberte remarqua tout de suite l'air soucieux de son oncle. Le teint cuit, congestionné, avec des veines grosses comme des cordes saillant à ses tempes, le commandant paraissait fourbu.

— Eh bien, êtes-vous content ? demanda tout bas Gilberte à Verdier.

— Je ne suis pas mécontent... c'est fatigant... Mais ça aguerrit.

11 essayait de sourire pour faire plaisir à sa nièce.

— Le commandant a-t-il écrasé Garousse? demanda Mm9 Herblay.

Verdier hocha la tête.

— Pas encore 1 . . . Il me faut du temps !

— Ah! commandant, fit gracieusement Henriette, songez que le parti républicain marche à l'abri de votre égide.

Gappois avait regardé Guénaut. Ils la connaissaient, cette égide. Elle avait déjà servi à Javouilletet à Charvet. Peut-être n'était-elle pas encore usée I

Ducasse cherchait, sans la trouver, une réponse spirituelle, où le mot glaive — le glaive du commandant — fit antithèse à cette fameuse égide. Il ne la trouva pas,

Mma Herblay voulait retenir le vétérinaire et le notaire. — Mais c'était impossible. Guénaut et Cappois dînaient tout justemeut ensemble à Melun, chez le préfet.

— Gomment I dit Mmc Herblay en riant, il est à Melun ? Je croyais qu'il était toujours à Paris, notre préfet?

— L'Opéra fait relâche ce soir, répondit finement Gappois.

Et Guénaut ajouta, appuyant lourdement : •

— Le foyer de la danse est fermé !

Le regard de Mme Herblay lui désigna Gilberte. Le vétérinaire s'arrêta, et en prenant congé de Mme Herblay, il dit à Verdier en lui tendant la main :

— Si j'ai un conseil à vous donner, commandant, c'est de vous accentuer I Le pays est très avancé... Garousse est capable de l'empaumer... Assez de gens vous conseilleront de mettre de l'eau dans voire vin; moi, à votre place, je mettrais dans mon vin... un peu d'alcool.

Le commandant ne répondit pas. S'accentuer? Il ne pouvait se donner que pour ce qu'il était, un hrave homme, croyant au devoir, au respect de la loi, libéral quand il s'agissait des idées même les plus chimériques, ferme et résolu dès que le droit et la patrie lui paraissaient en péril. S'accentuer?...

— Guénaut a raison, dit M° Cappois d'un ton plus finaud, et limez bien votre profession de foi!

Ils laissèrent le commandant sur cette recommandalion et montèrent dans la voiture de Guénaut, récapitulant en chemin les menus incidents de la journée. Eh! bien, là, en bonne conscience, qu'est-ce qu'ils pensaient l'un et l'autre du candidat déterré par Gharvet?

— 11 m'a l'air d'un brave homme, dit Cappois, ou plutôt pour dire le mot, d'un homme, mais il ne me paraît pas précisément taillé pour les escarmouches politiques.

— C'est ce que je crains, fit Guénaut

— Tandis que Garousse...

— Ah! Garousse, un malin, au contraire!... Pas si bête, l'affaire de Guelma! Ceux qui auront lu Y Anguille croiront toujours un peu que c'est arrivé. Ah! j'ai bien peur que Gharvet n'ait fourré son artilleur dans un guêpier!

— Et nous avec, ajouta le notaire un peu inquiet.

La voiture, après avoir traversé la plaine au loin coupée par des lignes d'arbres et, à gauche, par une colline douce, comme écaillée de toits d'ardoise, qui était maintenant la route de Dammarie, montait vers Melun par la rue du Petit Dammarie, et, suivant le bras de la petite Seine, dépassait la ville d'où émergeaient, comme deux tours ajourées, les clochers de Saint-Etienne.

Gappois regarda sa montre. Ils avaient le temps d'arriver tout juste pour le dîner à la préfecture. Un dîner intime, un diner de causerie : M. le préfet était garçon.

Mais, en arrivant à la préfecture, Gappois et Guénaut furent stupéfaits. Monsieur Gappois n'avait donc pas reçu la lettre de Monsieur le Préfet? Monsieur le Préfet la lui avait cependant expédiée par estafette.

— Je n'ai rien reçu... Nous étions à Chailly...

— Monsieur le Secrétaire Général, dit le concierge, expliquera à ces messieurs...

— Ah! M. de Berlemont est à la préfecture? Us firent passer leur carte à M. de Berlemont.

G'était un homme étonnant, ce Berlemont, d'une

effrayante habileté, qu'on avait vu arriver petit employé, plumitif anonyme, à la préfecture de police de Paris, en 48 avec Gaussidière, portant les cheveux longs et la barbe hirsute des montagnards et qui, après avoir fait de Tordre avec du désordre, s'était cramponné à son poste, énergiquement fidèle aux émoluments, et modifiant sa chevelure et sa barbe, selon les circonstances, chaque régime imposant un caractère nouveau à la tète humaine, avait porté le dévouement jusqu'à devenir chauve à la û'A de l'Empire, et jusqu'à porter, avec un nom nouveau, des moustaches cirées à la Morny ou à la INapoléon III. Depuis la République, il laissait pousser sa barbe grise. Et personne n'eût reconnu le citoyen Roulier sous M. de Berlemont, secrétaire général de Seine-et-Marne, et chevalier de la Légion d'honneur.

Roulier de Berlemont reçut Cappois et Guénaut avec des effusions navrées. M. le préfet était désolé. Une dépêche de M. le Ministre de l'intérieur l'avait appelé à Paris, tout à coup. (M. de Berlemont disait cela gravement, sans rire, et devait savoir ou deviner quel nom féminin se cachait sous le pseudonyme de M. le ministre). Mais M. le secrétaire général ferait aux hôtes de M. le préfet les honneurs de la préfecture.

Guénaut et Cappois s'entre-regardaient, se demandant s'ils devaient accepter. Pourquoi pas? Le dîner fut très gai. M. de Berlemont parla sans rancune des divers gouvernements qu'il avait servis. Il constata qu'en dépit des pessimistes, le progrès suit mathématiquement une marche ascendante. La preuve en était dans l'avancement que chaque pouvoir lui avait donné.

— Ce qui prouve que s'il survenait encore un gouvernement nouveau... dit en riant Guénaut, avec la franchise du Kummel.

Il s'arrêta devant le rictus un peu froid de M. de Berlemont et songea que les vétérinaires eux-mêmes peuvent dire des sottises.

On se sépara vers neuf heures, et Gappois avait envie d'avouer à M. le secrétaire général qu'il ne regrettait pas M. le préfet.

Cependant en regagnant — Gappois son logis et Guénaut sa voiture — ils furent d'accord que M. le préfet avait commis envers eux ce qu'on appelle une inconvenance.

— A moins que les affaires de l'État...

— Oh ! grommelait Guénaut. Les affaires de l'État! Elles ont bon dos, les affaires de l'État !

Ils étaient à peu près seuls dans les rues noires de Melun. On n'entendait que les pas assez rares de soldats regagnant leur caserne.

En passant devant l'Hôtel de Ville, ils s'arrêtèrent. Devant ce vieux logis dont la voûte d'entrée s'ouvrait, là-bas, sur un jardin botanique aux petites allées montantes, maintenant fermées, la statue du bon Jacques Àmyot, en bonnet carré, assis et pensif, tenait à la main un livre, tournant le dos à la façade, à ces marches de pierre d'où l'on proclamait, aux jours d'élection le résultat des scrutins.

— C'est pourtant là, dit Guénaut, que sera jeté le nom du successeur de Charvet ! Pour qui pariez-vous, Cappois? A qui l'octroyez-vous, la succession Charvet?

— Mais, fit le notaire, je parie pour notre candidat. Le vétérinaire hocha la tête.

— Notre candidat! Notre candidat!... S'il devait nous claquer dans la main, vous savez que, moi, oui, moi, j'en choisirais parfaitement un autre !

— Nous n'avons personne !

— N'importe qui, dit Guénaut. Tout vaut mieux qu'un mauvais candidat.

Ils longèrent les maisons encore, et, à l'angle de la rue, le vétérinaire s'arrêta devant l'hôtel où il avait mis, comme d'habitude, sa voiture et son cheval à l'écur'e.

— Allons, jusqu'au revoir, Mc Cappois!

— Vous repartez pour Chailly ce soir?

— Peut-être pas. Il est bien tard. J'ai envie de coucher au Grand Monarque !

Et il tendait la main au notaire.

Mais au moment où il allait sonner à la porte de l'hôtel, cette porte s'ouvrit et une femme enveloppée d'une sorte de mantille de dentelle en sortit, accompagnée d'un'homme à l'allure jeune, élégant et vif.

Guénaut se recula légèrement pour les laisser passer et Cappois s'effaça contre le mur, donnant tout le trottoir à cette femme et à ce jeune homme qui marchaient très vite.

D'un mouvement rapide, la femme avait, en apercevant Guénaut et Cappois, rabattu sa mantille sur sa figure et baissé la tête vivement. Mais la lumière d'un bec de gaz avait enveloppé et éclairé en plein les visages. Et le vétérinaire qui avait presque laissé échapper un cri de surprise, disait bien vite à Cappois :

— C'est étonnant I Vous l'avez bien reconnu?...

— Parbleu ! le jeune Montbrun!

— Au Grand Monarque, à cette heure-ci !... Si près de son hôtel, à lui?... Et qu'est-ce que cette femme-là?

— C'est bien plus stupéfiant, dit le notaire, qui, en effet, paraissait abasourdi. Si je vous disais que j'ai cru reconnaître...

— Et qui donc?

— Qui ? La nièce du commandant Verdier 1

— La petite qui lui soufflait dans l'œil ?...

— Oui!

— Quelle idée!

— Oui... oui... Mince... pâle... robe noire!... Voyez donc! Et le notaire montrait au loin le comte de Montbrun

dont la silhouette disparaissait déjà à demi, là-bas, dans l'ombre.

C'était pourtant vrai; de loin, dans la démarche, cette femme qui se cachait si prestement de peur d'être reconnue, avait quelque vague aspect de Mlle Verdier.

— Mais comment voulez-vous, Cappois, voyons?...

Et brusquement, à la pensée du vétérinaire tout un monde d'imaginations, de complication apparut, grossit, avec cette rapidité de vision qui fait de la vie de province une vie au microscope, où les petits événements enflent, microbes devenus subitement monstrueux.

Pourtant Guénaut n'v voulait pas croire, à ce microbelà!

— C'est impossible, Cappois, c'est impossible!

— Oh! Je l'ai vue! je l'ai bien vue! dit le notaire avec fermeté !

— Allons donc! Le Kummel de la préfecture vous donne la berlue !

— Non pas, non pas, je vous affirme que j'ai parfaitement reconnu...

— Ce n'est pas l'embarras, conclut le vétérinaire. Avec ces satanées femmes, sait-on jamais?... C'est égal! Le petit de Montbrun! Le fils du candidat légitimiste!... Ça serait drôle tout de même... 1

Le commandant Verdier, qui n'était pas ambitieux, berçait pourtant, à l'écart, un rêve. 11 y avait au boulevard des Italiens, chez Claudin, un fusil, un admirable fusil dont la crosse, lorsqu'il y pensait, luisait à ses yeux, tentatrice comme le dos d'une reliure aux doigts d'un bibliophile. Ce fusil superbe lui caressait la vue, l'attirait, le tentait, lui faisait faire un crochet lorsqu'il sortait de la Bibliotbèque nationale pour rentrer rue Mansart, le poussait à franchir parfois le seuil de l'armurier, avec des battements de cœur et à prendre entre ses mains le fusil,

comme un artiste eût pris un Stradivarius. Alors le commandant soupesait l'arme aux canons niellés, l'examinait, lui souriait comme à une œuvre d'art, la caressait, la portait même à ses épaules, lui, chasseur passionné, avec des jouissances dans les doigts, des titillations d'amoureux... Une merveille, ce fusil! Un de ces modèles où le métier s'affine et devient chef-d'œuvre. Un fusil moderne qui valait toutes les arquebuses des collections célèbres. Jamais le commandant n'avait tenu, manié, possédé un pareil fusil. S'il eût été à lui, ce fusil!... « Seulement, pense donc, Gilberte, disait-il parfois à sa nièce, douze cents francs!» C'était bien cher, douze cents francs, trop cher pour lui! Peut-être, cependant, avec des économies, en prenant son temps, en achetant moins de livres militaires, de brochures — qui sait? un jour, pourrait-il réussir à les amasser, ces douze cents francs et alors...

Alors, le chef-d'œuvre était à lui, l'arme de choix lui appartenait, il l'emportait, ce chef-d'œuvre, à Melun, et quelle joie de faire, avec lui, Youverture, chez Charvet ou chez le préfet !

C'était son idéal, sa chimère, sa tentation éternelle, ce brillant, étincelant, affolant fusil, qui lui semblait le rêve matérialisé d'un luxe envié, et vers lequel il allait machinalement, comme vont les impulsifs, en se disant en route : « S'il était vendu?... S'il n'était plus là?... 11 sera bien heureux, le chasseur qui l'achètera, le fusil... mon fusil!... ..

Or, dès qu'il eut accepté de remplacer Charvet, Verdier pensa : « C'est un luxe à rogner maintenant! Bah! on ne peut pas se passer toutes ses fantaisies ! »

Et comment trouverait-il douze cents francs liquides, lorsqu'il aurait dépensé ses économies en frais d'imprimerie, d'affichage, de courtiers électoraux, de distributions de bulletins?... Adieu le fusil 1

Il ne serait jamais à lui, il serait à un autre, son beau fusil du boulevard I

Verdier, en sortant de la réunion de Chailly, songea à son fusil toute la nuit. 11 eut un cauchemar où Garousse le visait droit au cœur, aidé de ce maigre et exalté Tivolier qui attachait le commandant à quelque arbre de la forêt avec des cordes, et regardant l'arme qui le couchait en joue, le pauvre Verdier reconnaissait alors avec angoisse, entre les mains de son adversaire, le fusil niellé qui étincelait et flambait comme une orfèvrerie.

Le commandant, réveillé en sursaut au moment où il tentait d'arracher cette arme à Garousse, ne put réussir à se rendormir. Mrae Herblay l'avait logé dans la plus jolie chambre du château, la chambre bleue. Un petit salon séparait cette chambre de celle où dormait Gilberte. Le jeune Ducasse logeait au-dessus et Verdier l'avait entendu, une partie de la nuit, aller et venir, faisant craquer le parquet et marchant régulièrement comme un homme qui scande ses pas. Emile improvisait là-haut, péripatétiquement, le discours qu'il eût prononcé, lui, à Chailly-en-Bierre si la succession Cliarvet lui eût été destinée. Pitt non plus ne dormait guère.

Le commandant, oubliant son stupide cauchemar, commençait pourtant à redouter de s'être lancé dans une insupportable aventure. Quelle idée saugrenue de devenir candidat I On était à Paris, si tranquille, dans le petit appartement paisible! La journée passée venait d'être atrocement fatigante, la journée future promettait d'être très agitée. Et cette profession de foi qu'il fallait rédiger! Oui. . . la fameuse profession de foi !.. . Enfin, à la guerre comme à la guerre !

Et le commandant se tournait et se retournait nerveusement dans son lit.

Dès l'aube il était sur pieds. La fraîcheur du clair matin lui fit du bien. Il se promena, un moment, dans le jardin, puis sortit à travers champs et revint la tête reposée et les nerfs plus calmes. On ne semblait pas encore levé dans la maison. Les murs blancs, que le soleil éclairait,

gardaient clos, comme des paupières ensommeillées, leurs volets verts.

Le commandant s'était assis sur un banc, au fond du jardin, et regardait la façade, où grimpaient les aristoloches, de la vigne vierge et des roses, tout en respirant avec un sentiment de bien-être l'air du matin qui décidément apaisait sa fièvre.

Des flocons blancs volaient dans le ciel bleu. Les arbres frissonnaient dans l'éveil des choses, et des nichées d'oiseaux criaient gaiement dans les brandies.

— 11 y a peut-être aussi là une réunion publique, pensait Yerdier, tordant une cigarette entre ses doigts.

Il se retourna brusquement en entendant le sable crier. C'était Gilberte qui venait, fraîche comme cette matinée, et qui lui tendait en souriant des tas de papiers.

Le baiser de la jeune fille sur son front fit plaisir au pauvre oncle.

— Bonjour, mignonne. As-tu bien dormi ?

— Comme un oiseau.

— Et qu'est-ce que tu m'apportes là ?

— Des journaux. . . des lettres. . . M. Charveta dit qu'on vous adresse toutes les communications ici... chez lui, où vous étiez chez vous !

—M. Charvet est bien aimable... Ah! que de paperasses, bon Dieu !

Il avait posé les journaux sur le banc entre lui et Gilberte, assise à côté, et il décachetait les lettres, tandis que la jeune fille faisait sauter les bandes des journaux.

Les lettres se ressemblaient toutes. On lui faisait des offres de services pour son élection. Des courtiers s'offraient, fixant leur prix : cinq francs par jour, nourriture comprise. Un imprimeur sollicitait l'affichage de la profession de foi et déclarait que son collègue Tourteron, qui, évidemment, serait recommandé à Verdier, n'était qu'un suppôt du 16 mai, un Jésuite rouge. Des électeurs demandaient déjà au commandant des recettes

buralistes. Un autre, qu'on poursuivait pour le payement de ses contributions, se faisait fort de gagner à Verdier cent voix si, député, le commandant s'engageait à arrêter les poursuites. « Il est étonnant, disait celui-là, qu'on s'acharne après un honorable commerçant, lorsque M. de Montbrun, qui est marquis, paye moins de contributions que moi qui suis marchand de vin, et par conséquent utile au peuple. »>

Verdier souriait à demi devant ces drôleries qui, au fond, lui semblaient tristes. 11 se voyait visé là, non plus par le fusil de Garousse comme dans son rêve, mais par une foule de petites ambitions, de désirs subalternes. Il devenait la cible de toute la plèbe des solliciteurs de l'arrondissement, et toutes elles se ressemblaient, ces lettres, à peu de chose près.

Il lut les journaux. Le Nouvelliste de Seine-et-Marne annonçait purement et simplement sa candidature. L'Indicateur républicain était favorable, louant la vie de courage et de labeur du commandant. Un petit journal portant cette mention : Première année, numéro un, et ce titre : Y Anguille de Melun, contenait, après un avis au lecteur, un portrait intitulé : le Candidat Verdier.

L'Anguille de Melun /Ah! oui, le journal de Garousse I Celui dont avait, hier, parlé ce Tivolier.

Et Verdier prit la feuille avec plus de vivacité.

L'ancien soldat était si habitué à voir son nom précédé de cet humble titre si bien gagné : le commandant Verdier, que ce mot devant son nom : Candidat, lui fit comme lorsque Bouillard l'avait jeté à la foule dans la réunion de Chailly, un effet singulier, lui causa comme une vague impression de déchéance. Le Candidat Verdier ! 11 souriait en se rappelant ses transes d'autrefois, aux heures des concours pour l'Kcole. Le droit de porter l'épée était jusqu'alors la seule candidature qu'il eut sollicitée.

Le Candidat Verdier !

Et, avant do lire l'article, il relisait, épeîait encore ces trois mots qui semblaient désigner un autre homme que lui, portant son nom, mais n'étant pas lui.

Enfin, il commença la lecture du journal, parcourant l'avis au lecteur pour se rendre compte de la profession de foi de la petite feuille de combat, « fondée la veille ».

Dans un style déclamatoire et violent, le rédacteur en chef de Y Anguille de Melun (ce monsieur entrevu la veille, Saboureau de Piéville) déclarait qu'il venait dans l'arrondissement livrer le « bon combat » pour la cause des affamés, des révoltés, du peuple en haillons, en blouse ou en carmagnole. Une élection allait avoir lieu. L'Anguille avait son candidat. Elle le ferait connaître dans sa vie de labeur et de dévouement, heure par heure, à ses lecteurs. Ce candidat s'appelait Garousse, Clément Garousse, dont le nom seul était un programme. Et pour combattre les candidats que la bourgeoisie ventrue opposerait à cet apôtre des revendications sociales, Y Anguille de Melun se ferait, disait-elle, au besoin, aussi mordante et aussi meurtrière que si elle avait eu pour titre la Vipère de Fontainebleau. Saboureau avait prévu le mot de Guénaut.

— Allons, dit doucement le commandant, je vois que le portrait du candidat Verdier ne sera pas précisément aim aille.

Il le lut alors, ce portrait, s'attendant bien à d'acerbes critiques sur ses opinions personnelles, à des polémiques de partis, à la discussion de ses titres politiques, insuffisants peut-être, même à ses propres yeux; mais il n'avait pas l'habitude des injures imprimées et il s'arrêta tout à coup, devint blême et froissa entre ses doigts secs le petit journal.

— Qu'est-ce qu'il y a donc ? demanda Gilberte.

— Les imbéciles! dit Verdier, dont la lèvre tremblait sous sa moustache.

— C'est ce journal qui vous irrite ?

Elle tendait la main pour le prendre.

— Non, ne touche pas ça, c'est trop sale !

Il s'était levé, tordant sa barbiche, et regardait le journal que le vent avait déplié et qui maintenant était tombé, voltigeant à demi sur le sable rosé. Un lambeau de papier pouvait donc contenir tant d'atrocités et de mensonges! Ce qu'il y avait dans ce journal? Ce qu'on pouvait lire là? Ce qu'avaient lu la plupart des électeurs qui l'écoutaient hier à Ghailly ?. . . Et cette idée faisait à présent monter le rouge à la figure du brave homme. Dans un article non signé, on se moquait habilement de tout ce que le commandant avait fait autrefois. On ridiculisait sa vie tout entière. On ne se contentait pas de la fable, de la calomnie du conseil de guerre de Guelma, on tournait surtout en ridicule — qui l'eût deviné ? — ce sauvetage des mineurs de Méons, et le dévouement du soldat devenait un prétexte à grosses plaisanteries méchantes, à des facéties de boulevardier qui s'amuse :

« Qu'est-ce qui nous a donné un soldat qui change les prolonges de ses canons en brancards, comme le maréchal Lobau eût changé les siens en irrigateurs?... Qu'est-ce que c'est que cet artilleur qui touche des appointements pour tuer les gens et qui les sauve? Qu'on lui donne le prix Montyon! Qu'on le couronne à l'Académie! Mais le nommer député, député de Seine-et-Marne, pour avoir mérité une médaille de sauvetage à Méons , ce serait trop bonasse de la part de Jacques Bonhomme!... La cause du peuple avait besoin de dogues pour la défendre et non de caniches pour la repêcher! La place du candidat Verdier n'était pas à la Chambre, elle était dans le comité de la Société des Sauveteurs. Une médaille soit, mais pas de mandat législatif ! A bas l'Artilleur Sentimental ! »

Verdier se répétait ces phrases qu'il venait de lire, il reprit le journal pour les relire encore, et, de nouveau, le rejeta avec colère.

— Politiquaille, va! dit-il brusquement.

Politiquaille, soit, mais puisqu'il était engagé , il fallait bien marcher, marcher malgré Y Anguille de Melun et les stupidités de Saboureau et les railleries de Garousse.

Seulement, là, du premier coup, l'infamie de ces polémiques de haine lui sautait au front. Brusquement, il se trouvait, comme hier, face à face avec la hideuse mauvaise foi. Cette action toute naturelle de sa vie, un adversaire qu'il ne connaissait même pas, un cabotin de la plume ou de la politique, s'arrangeait pour en faire un sujet de risée. Verdier devenait subitement un niais, simplement parce qu'il avait été un brave. Et il ne pouvait pas dire, cette fois, que le fait n'était point exact, comme l'affaire de Guelma! Non, le sauvetage de Méons était vrai et — quelle ironie ! — c'est parce qu'il était vrai qu'il devenait comique!... « Qu'est-ce que c'est que cet artilleur qui sauve les gens et bourre ses obus d'actions de bienfaisance ? » On le payait pour tuer les ennemis de la France, et il s'occupait d'autre chose! Il perdait son temps à jouer les Saint- Vincent de Paul en province ! Il avait bien fait de donner sa démission, le candidat Verdier, le canonnier humanitaire : il volait l'argent du pays!

Toutes ces gouailleries qu'il venait de lirel'étouffaient, l'étranglaient comme une arête qu'on ne peut avaler. Oh! les gredins ! Oui, oui, c'était précisément son dévouement qu'ils bafouaient, sa bonté qu'ils raillaient. Ce sauvetage qui devenait pour eux quelque chose de pis qu'une mauvaise action : — une action risible et grotesque.

— J'ai bien envie, dit tout à coup le soldat, d'aller toucher du bout de ma canne cette anguille-là et de lui écraser la tête!

— Et pourquoi? demanda Gilberte qui s'était levée et lui prenait le bras doucement.

— Ah ! c'est que, vois-tu, ces imbéciles. . . prétendent. . .

— Qu'est-ce qu'ils prétendent, mon bon oncle?

— Rien. ..Des bêtises! Ils se moquent de moi parce que

tu sais... ce que je racontais hier précisément. . . à table, mon affaire de Méons... 11 paraît que j?ai commis une absurdité en sauvant ces pauvres gens... Et comment savent-ils même que j'ai fait ça, ces galopins-là?

— Dame, fit Gilberte qui souriait, collant sa tête brune à l'épaule du soldat, on parle assez souvent des lâchetés de certaines gens.. . Il faut bien que, de temps en temps, on parle du courage des autres ! Et ça vous étonne, ditelle, qu'on se moque de vous parce que vous avez fait cela?

— Je suis toujours étonné devant la mauvaise foi d'un tas de clampins et leur méchanceté. . .

— Oh! je sais... Si étonné que vous en avez déposé vos épaulettes! Eh bien, moi, je ne connais rien à la politique ; mais il me semble que c'est là surtout que vous aurez l'occasion d'être. . . étonné !

Verdier n'avait certes pas envie de rire, il sourit pourtant en regardant ces grands yeux sérieux de jeune fille et cette petite bouche d'où tombaient gentiment des maximes de philosophie.

— Allons, dit-il, c'est toi qui vas m'apprendre la vie, à présent... sans la connaître?...

— Oh! vous savez, fit Gilberte, quand on a été longtemps... longtemps... seule, on a eu le loisir de deviner... Et puis, je pourrais me tromper pour moi. Pour vous, non. Vous êtes le meilleur des êtres, vous, mon oncle !

— Je ne suis pas méchant et je ne suis pas malhonnête, voilà tout. Aussi, de pareils adversaires!...

Gilberte devina qu'il songeait encore au journal. Elle l'interrompit, très vite :

— Vous savez bien que ces gens-là n'ont pas à eux tous autant de courage et de loyauté que vous dans votre petit doigt. Alors ce qu'ils disent et écrivent, qu'est-ce que cela vous fait?

Elle l'entraînait doucement vers les allées, et, causant de toutes choses, lâchait d'éloigner bien loin de ses préoccupations la pensée du commandant. Elle lui mon-

trai', dans le jardin, les Heurs; par delà la grille, les champs éveillés ; et elle réussissait tout simplement à faire regretter à Verdier son petit appartement de Paris.

— Je n'aurais peut-être jamais dû en sortir, vois-tu !. . . La maison s éveillait d'ailleurs. Les hôtes de Mme Her-

blay devaient se retrouver au déjeuner. M. Gharvet avait promis de revenir, voulant, renseignements pris, donner à Verdier son opinion sur l'impression première des électeurs. Jusqu'au déjeuner, chacun était libre. Gilberte prit le bras de son oncle et l'emmena doucement, à pas lents, sur la route, hors de la grille.

Us marchaient, heureux de se sentir libres.

— C'est très joli, Dammarie ! dit-elle. Hier soir, pendant que vous parliez politique, avec M. Gharvet et Mme Herblay, je suis sortie...

— Sortie, toi?... Toute seule?

— Toute seule. Vous n'avez pas remarqué ma petite fugue?

— Non.

— Parbleu ! Les affaires de l'Etat vous absorbaient. Moi, elles m'endormaient. Je suis descendue dans le jardin. . . la grille était ouverte. . . Machinalement j'ai marché, marché droit devant moi... C'était délicieux! Un ciel plein d'étoiles , une paix 1 Et j'étais déjà loin quand je me suis aperçue que j'étais seule. Alors, j'ai eu peur... oui, mon commandant. . . votre nièce a eu peur. . . Et je suis rentrée, très vite, très vite... Oh! j'avais tout le temps : vous parliez encore politique ! M. Ducasse vous faisait même un cours sur le parlementarisme anglais ! . . . J'avais envie de l'interrompre en lui citant le mot de M. de Villèle, vous savez... pour lui prouver que, moi aussi, tout comme Mmc Herblay, je suis une femme savante : « La question parlementaire n'est qu'une question de mâchoires. » Mais ça l'aurait peut-être blessé!

Elle riait, de son joli rire frais, qui parfois contrastait avec sa timidité un peu grave.

Et, le commandant et sa nièce, doucement, en causant ainsi, sans but, et marchant à pas lents,' arrivaient, sans presque s'en être aperçus , au pont du chemin de fer, à Mclun, lorsqu'en passant sous l'arcade du viaduc, ils aperçurent, dans un tilbury, Guénaut, qui arrêta net son cheval en voyant le commandant.

Le vétérinaire avait avec lui, dans le tilbury , son domestique : il sauta hors de la voiture.

— J'ai un mot à dire au commandant; marchez au pas!...

Et, après avoir salué Gilberte, qu'il regardait d'un air un peu surpris et comme incrédule, Guénaut prit assez familièrement le bras de Verdier et l'emmena, tout en causant, du côtù de Dammarie, tandis que la jeune fille, à qui Verdier avait fait signe qu'il allait la rejoindre, continuait à marcher et montait vers le petit square, entre le pont et la gare.

Elle se reposerait là et elle y attendrait son oncle. Le vétérinaire ne devait pas avoir grand'chose à dire. Encore quelque complication, sans doute, une nouvelle intrigue à propos de cette élection !

Gilberte était toute seule dans ce square, et elle s'était assise sur un banc, regardant devant elle l'eau d'une petite cascade factice tombant sur des rochers façonnés par un décorateur rustique. Puis elle entendit le sable crier, retourna la tête et devint toute rouge, subitement. Le jeune M. de Montbrun était là, et, en s'avançant vers elle, il paraissait tout étonné et pourtant souriait, un peu ému.

— Gomment êtes-vous ici, mademoiselle? demanda-t-il tout en faisant un grand salut.

Elle ressemblait à une pensionnaire prise en faute. Elle éprouvait une impression singulière. L'idée de se trouver seule en tête à tête avec ce jeune homme, même là, dans ce jardin ouvert à tous, lui causait une sorte d'effroi. Il lui semblait qu'il y avait, entre elle et M. de

Montbrun. elle ne savait quel secret, une confidence prête à naître, et elle redoutait que la moindre parole ne trahit ce qu'elle pensait, les idées qui lui traversaient la tête lorsqu'elle songeait à lui...

Et il avait eu l'air si heureux en l'apercevant qu'elle s'en était sentie plus troublée encore.

Il partait pour Fontainebleau, où il allait voir un de ses amis, professeur à l'École d'application. 11 était arrivé fort en avance, et, en attendant le train de Paris, il venait dans ce square tumer un cigare, qu'en voyant Gilberte il avait jeté.

— Ma bonne fortune, dit-il, veut qu'en deux jours j'aie la joie de vous rencontrer deux fois... après être demeuré si longtemps sans vous revoir... Si longtemps!

11 avait mis une telle tendresse dans ces simples mots qu'elle en éprouvait à la fois un plaisir et une petite angoisse. M. de Montbrun allait-il lui dire ce qu'elle tremblait d'écouter, avec l'espoir pourtant, le secret battement de cœur, de l'entendre un jour?

Elle levait ses yeux francs vers lui, sans répondre un mot. Elle le trouvait bien pâle, bien triste.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi? demanda-t-il. Elle ne savait pas toute la pitié qu'involontairement

elle mettait dans ce regard. Lui en fut touché.

— Vous avez l'air de me plaindre, dit-il, la voix un peu mélancolique.

Gilberte fit un geste.

— Oh ! ne vous en défendez pas ! La pitié, c'est ce qui m'humilierait le plus chez certains êtres indifférents ou narquois, et ce qui, venant de vous, me toucherait le plus profondément. C'est vrai, vous... je suis sûr que vous...

Il s'arrêta, comme s'il craignait, lui aussi, d'en trop dire. Puis, détournant la conversation, il se mit à parler de la politique... Ah! la grosse question du moment!... La succession Charvet!... Eh bien, à propos, c'était décidé, cette fois, le marquis de Montbrun, son père, renonçait à

toute candidature. Ses amis l'y avaient vainement poussé. « Il s'abstient et je l'en félicite. 11 n'abdique pas ; il se résigne. » Et il avait bien raison de se désister dès le premier pas. Le marquis avait raconté à son fils ses premières tribulations. Candidat légitimiste, il avait déjà été blâmé par un vieux cousin, le baron de Luzancy, qui n'admettait pas qu'un Montbrun put même avoir l'idée de se mêler à la tourbe d'une assemblée parlementaire. Le devoir, lui écrivait sévèrement M. de Luzancy, était dans l'abstention complète, dans la retraite absolue. D'autres, des amis, adressaient au marquis des compliments aigres. On ne soupçonnait point au marquis des ambitions — quelques-uns disaient des aptitudes — politiques. L'évêque avait t'ait avertir le candidat légitimiste que la présence du marquis à la messe n'était pas assez fréquente pour qu'il pût compter sur l'appui direct des prêtres du diocèse. On se souvenait que la marquise se plaignait parfois de la faiblesse qu'avait M. de Montbrun pour la Correspondance de Voltaire. Affaire de goût littéraire, sans doute ; mais, venant d'un marquis de Montbrun, l'exemple était vraiment mauvais, très mauvais.

Tous ces petits riens, dont s'inquiétait médiocrement le marquis dans la vie ordinaire, se retournaient, un à un, contre lui du premier coup, et s'il eût persisté à être candidat, il constatait déjà, en riant un peu, que l'opposition première lui eût été faite, moins par les partisans du commandant Verdier que par des gens qu'il avait, jusqu'ici, le droit de regarder comme des coreligionnaires politiques et presque des amis.

Robert de Montbrun était enchanté que son père, après s'être laissé porter, un moment, eût fait ce soubresaut en arrière, et lui, son fils, se désintéressait parfaitement de la lutte, voyant avec peine des honnêtes gens comme M. Verdier se jeter à corps perdu et à cœur ouvert dans la mêlée des petits intérêts et des gros appétits.

— Après tout, peut-être cette agitation forcée ne sera

t-elle pas nuisible au commandant. Une élection, cela fouette le sang!... Mais seulement, voyez, mademoiselle... Si l'on nous apercevait ici... La nièce du candidat républicain et le fils de l'ex-candidat légitimiste, causant ensemble... sans se jeter l'Inquisition ou la Terreur à la tête... quel scandale !... Mon père passerait pour un jacobin, et votre oncle ne réunirait pas cent voix !

Alors, tout en parlant de cette situation bizarre qui aurait pu donner le marquis pour adversaire au commandant Verdier, Robert de Montbrun soulignait tristement les ironies de la vie, rappelait à Gilberte leurs rencontres, à Trouville, et leurs causeries, là-bas, sur la jetée, tandis que les pauvres naufragés sauvaient, un à un, les humbles débris de leur désastre...

Et, doucement, se laissant aller à la dérive des souvenirs, Robert trouvait que, plus ou moins, la plupart des hommes ressemblent tout justement à ces pauvres diables. Un coup de vent, dans l'existence, une tempête, et combien il faut de temps ensuite pour en effacer les ava-

ries

— On traîne souvent pendant des années et des années le poids d'une heure ! Parfois même on le traîne toujours!...

Il était debout, près de Gilberte contemplant d'un œil vague, — et qui regardait au delà, — le petit lac du square où passaient rapidement les poissons, comme des traits d'argent.

Gilberte avait bien deviné tout ce que contenait d'amertumes personnelles les comparaisons que faisait là Robert entre la vie et la barque échouée des pêcheurs de Trouville. Et, elle aussi, voyait, par delà ce petit square vert, tout fleuri et tout gai sous ce beau ciel d'été, l'allée de la Côte de Grâce, et l'enfant, cette petite fille, dont jamais M. de Montbrun ne lui avait parlé!

A une souffrance qu'elle éprouvait elle-même et plus vivement qu'elle ne l'eut avoué, elle sentait que c'était là

ce qui faisait souffrir Robert. Le visage, pâle et fatigué, du jeune comte, lui semblait ce matin plus battu et plus lassé encore. Quelque tristesse avait , depuis la veille, passé sur lui. Et comme Gilberte eût voulu questionner, savoir. Elle avait l'instinct qu'elle pouvait l'apaiser, cette tristesse, la consoler, cette douleur! Elle l'eût essayé du moins.

M. de Montbrun releva brusquement la tête, et dit, d'un ton qui fit mal à la jeune fille :

— Bah! Tant pis pour ceux qui ne savent pas bien mener leur barque I La maladresse se paye comme la malhonnêteté... quelquefois même plus cher!

Il tendait à Gilberte, d'instinct, sa main pour prendre congé lorsque, tout justement, à l'entrée du square, Guénaut, qui avait fini de donner ses conseils au commandant, apparut et s'arrêta brusquement en voyant le geste.

— M. de Montbrun ! dit-il, stupéfait... Ah bah!...

— Où cela, M. de Montbrun? demanda Verdier.

Le vétérinaire était tellement surpris, qu'il ne répondait pas et se contentait de montrer du doigt à Verdier le jeune comte et Gilberte, là-bas.

— Ah! fit le commandant. C'est M. de Montbrun, Je fils?... Je croyais que c'était le marquis... et comme je ne le connais pas, le marquis...

— Alors, demanda Guénaut, avec sa feinte bonhomie de gros homme, le comte, lui, vous le connaissez?

— Je l'ai eu sous mes ordres en 70.

— Et depuis?

— Depuis... je l'ai vu trop rarement. Mais je l'estime infiniment et je l'aime beaucoup.

Le vétérinaire ne pouvait empêcher un sourire de monter à ses lèvres rouges, et comme il avait de la lecture, il songeait intérieurement que tuteurs ou maris, llartholoou Sganarelle, tous sont les mêmes!

— Pauvre commandant!... « Ah! mais, un instant! Pourvu qu'il ne soit pas aussi aveugle en politique! »

— Voulez vous mon avis? dit-il alors à Yerdier. Estimez-le et aimez-le tant que vous voudrez dans la vie privée, M. de Montbrun, mais ne le dites pas trop haut. On ne doit avoir d'amitiés que dans son parti I Et encore! Ça dépend des nuances!...

Ils étaient arrivés tout près de Robert et de Gilberte, et la jeune fille demandait, en souriant, à Guénaut, s'il avait « bien fait la leçon » à son oncle, tandis que M. de Montbrun, tête nue, s'inclinait devant son ancien capitaine. Le vétérinaire, qui se vantait d1y voir clair, trouvait que le jeune comte montrait trop de politesse et Gilberte trop d'aplomb. Ils n'avaient pas du tout l'air de gens surpris. Ob! mais, alors, très forte, la petite l Et décidément, Guénaut ne s'était pas trompé, la veille, devant le Grand Monarque! Non, il n'y avait plus à en douter. La nièce du candidat filait le parfait amour avec ce hobereau ! Diable, si le comité Yerdier avait su cela avant de faire son choix, ça aurait diantrement modifié le vote!

Et Guénaut se grattait l'oreille.

Le train de Fontainebleau arrivait. M. de Montbrun n'avait que le temps de monter en wagon, et pendant qu'il s'éloignait, très vite, le vétérinaire, un peu suffoqué, songeait aux conséquences de l'intrigue dont ils avaient maintenant le secret, Me Cappois et lui !

C'était grave. Comment, grave ? C'était effrayant. Et si Y Anguille de Melun connaissait l'affaire, l'élection était compromise, elle était affreusement compromise, l'élection, etGarousse était capable de passer!...

Guénaut songeait même qu'on aurait pu offrir « la succession Charvet » à Clément Garousse.

— Après tout, il est républicain, Garousse ! Mme Berblay nous dirait qu'il n'a pas d'égide. Non, il n'a pas d'égide, Garousse! Il est même subversif! Mais le commandant en a une égide, à ce qu'il parait! Et elle en couvre de belles, son égide! Parlons-en!... Ou plutôt n'en Darlons pas ! Car si on en parlait I

Toutes ces idées s'entrechoquaient dans la tête du vétérinaire tandis qu'il regardait Gilberte et son oncle. La jeune fille suivait des yeux M. de Montbrun. Oui, elle avait l'audace de le suivre des yeux. 1 Et cela jusqu'à ce qu'il lut entré, là-bas, dans la gare ! Et le commandant ne voyait rien I Rien, rienl 11 ne voyait absolument rien, le commandant 1

Guénaut sentit qu'il allait, lui, dire quelque sottise. 11 prit presque brusquement congé de Verdier.

— Alors, n'est-ce pas?... Une profession de foi bien nette, bien nette!... Suivez mon conseil, je vous le répète, soyez carré!... Un homme n'est jamais trop carré par la base!... Mettez ce que je viens de vous dire dans votre profession de foi : « Le pays ne veut plus de dîmes, de droits du seigneur, ni d'autodafés! Il n'en veut plus! »

— Mais, dit Verdier, croyez-vous que quelqu'un en veuille, des autudaies?

— Si je le crois 1 Demandez au père du jeune comte de Montbrun 1 répondit Guénaut, d'un ton ironique, presque colère et si étrange que Gilberte en ressentit comme une crainte instinctive, sans savoir pourquoi.

il lui semblait que Guénaut menaçait Robert.

Le vétérinaire, remonté dans son tilbury, fouettait déjà son cheval et la voiture disparaissait sur la route, dans un ilôt de poussière.

Alors, l'heure du déjeuner arrivant, Verdier et sa nièce reprirent, en se hâtant un peu, ce chemin qu'ils avaient fait, la veille, dans le break de Mmo Herblay. Ils parlaient à peine : — le commandant pensant, avec des inquiétudes, à cette profession de foi qu'il fallait écrire et Gilberte entendant encore le son de voix triste de Robert lui parlant des naufragés de la vie.

Un naufragé, lui, M. de Montbrun, jeune, riche, aimé, charmant?... Un naufragé?

Elle se demandait quelle tempête avait, en effet, traversé l'existence du jeune homme et ce que contenait de

souffrances le pli dur marqué au front de Robert comme un coup de griffe de la destinée.

Et, avançant sur la route, silencieux, côte à côte, — comme perdus dans cette campagne où ils étaient à demi étrangers, — une même pensée leur venait à tous deux : « Pourquoi sommes-nous ici? » Elle était heureuse d'avoir revu Robert et pourtant elle regrettait de l'avoir rencontré puisque chaque conversation nouvelle avec lui l'attristait davantage, laissait comme une inquiétude à son cœur de jeune fille. Et quant à Yerdier, il revenait à l'éternelle obsession de son regret : il était si bien, à Paris, loin de tout ce tohu-bohu d'une bataille électorale !

Un train passa en sifflant sur le viaduc, allant vers Paris, cette fois. Et, se disait le commandant, comme il serait sage de monter en wagon, de se laisser ramener rue Mansart, de ne plus songer à Garousse, à Guénaut, à Cappois, à personne ! . . .

A deux pas du chemin de fer, les cbamps commençaient presque. Des pigeons s'envolaient de la terre labourée. La plaine s'étendait : à gauche avec des villas clairsemées, un liséré d'arbres ; à droite une petite colline où flambaient, au soleil, des toits d'ardoises; le cimetière montrait, de ce côté, ses murs blancs, ses pierres tombales et ses croix. On pouvait être heureux aussi, dans cette paix et ce silence, pourvu qu'on n'eût pas l'ambition bête de se poser en candidat devant ses contemporains.

Mais le devoir ! *

Yerdier hochait la tête, tout en marchant.

Ahl parbleu, le devoir I Quitter la partie ne lui eut pas semblé une désertion qu'il eût volontiers repris ce train qui filait, là-bas, dans la fumée. . .

Ils arrivèrent, sans s'être dit un mot, aux premières maisons de Dammarie. Les villas de plaisance y prenaient des aspects de cottages anglais; des toits d'écu-

ries bien tenues dépassaient les murs de la rue. Làbas s'ouvrait la grille de l'habitation de Mm0 Herblay. Au moment d'entrer, Gilberte demanda, en souriant, à son oncle, à quoi il avait pensé depuis Melun, sans ouvrir la bouche.

— A quoi? À rien!... Ah! si, dit-il en essayant de rire, lui aussi. A mon fusil!... Tu sais bien, mon rêve? Le beau fusil de chez Claudin, que j'aurais tant voulu avoir. . . et que je n'aurai jamais !

Gilberte regarda le commandant. Il parlait vraiment de ce fusil comme un amoureux parlerait d'une femme. Un rêve! il avait raison.

— Est-ce qu'on a jamais ce qu'on désire, en ce monde? fit la jeune fille doucement.

Et elle s'appuya, pour entrer, au bras de son oncle, consolé bien vite par une pression de main de cette enfant.

Le marquis de Montbrun habitait avec son fils, à l'angle de la place du Petit-Paris, un logis en forme d'hôtel, dans la rue qui monte vers la Préfecture. Vieille maison close, aux volets fermés et rembourrés contre les bruits du dehors. Une de ces maisons muettes comme on en trouve, en province, autour des cathédrales. Des murs blancs pourtant, une porte haute et massive, qui, entr'ouverte, laissait apercevoir une cour pavée, un pavillon de concierge et, au loin, une entrée de jardin et le commencement d'une allée de vieux tilleuls. Presque toujours cette porte était fermée et on n'apercevait guère le marquis qui vivait chez lui volontiers, avec ses livres et ses paperasses, et ne sortait que pour aller en voyage ou à

la chasse. Rarement. On ne recevait presque personne à l'hôtel Montbrun. La plupart des amis du marquis habitaient le faubourg Saint-Germain, à Paris, ou le quartier Saint-Louis, à Versailles. Il se confinait, lui, dans cette vieille demeure triste où son fils était né, où était morte la marquise, qu'il avait adorée.

Mmo de Montbrun avait cependant laissé le souvenir d'une femme assez bizarre et quelque peu despotique. Entichée de sa noblesse, des plus hautes, il est vrai — la marquise était une Courtenay-Lusignan — elle avait, après avoir épousé M. de Montbrun par amour, condamné jusqu'à la fin le marquis à ce tète-à-tête, exquis au début de la lune de miel, très doux encore pendant bien des années, mais à la fin un peu moins aimable. La marquise de Montbrun, la plus honnête et la meilleure des femmes, apportait à tous les actes de sa vie une ardeur de conviction tout à fait honorable, mais parfois gênante. Élevée par M. de Courtenay-Lusignan dans les idées les plus étroites et les plus fières, elle avait — jeune tille, jeune femme et vieille femme — passé sa vie à protester et à bouder. Elle avait boudé Louis-Pbilippe, la République, le second empire, le gouvernement de M. Tbiers, celui du maréchal de Mac-Mahon lui-même — celui-là surtout — et elle imposait au marquis, tout prêt à subir les volontés de la femme aimée, ce séjour de Melun, qui ne plaisait pas toujours au gentilhomme élégant, lettré et assez ami de Paris. Mais il eût vécu au Kamtchatka si le caprice de la marquise eût été tel.

M. de Montbrun n'aimait au monde que sa femme et son fils; mais il les aimait passionnément. L'avenir du jeune comte l'inquiétait un peu. L'enfant grandissait assez solitaire dans ce grand hôtel fermé. La marquise entendait qu'il ne subit aucune des influences néfastes de l'Université et après l'avoir envoyé quelque temps cliez les Pères, à Paris, elle préférait encore lui donner un précepteur, chez elle, à Melun. Ce précepteur, jeune

prêtre enthousiaste et libéral, de la race des Perreyve, effrayait bien un peu Mmo de Montbrun qui le trouvait trop clément pour un certain libéralisme; mais le respect que portait la marquise à la robe du prêtre était telle qu'elle s'inclinait même devant des opinions à son avis subversives. Elle laissait l'abbé Hurtaud façonner l'âme de Robert. Seulement elle était parfois tentée, le dimanche à la messe, de prier dans un coin de l'église Saint-Àspais, pour le salut de l'abbé Hurtaud qu'elle trouvait peut-être vaguement compromis.

L'abbé l'avait en effet stupéfaite, un soir, en soutenant que Virgile, avec sa mélancolie douce et sa pitié pour les larmes des choses, avait eu le cœur d'un chrétien. Il avait paru sacrilège à la marquise qu'on pût parler ainsi d'un païen, et M. de Montbrun lui rappelait, en souriant, le temps où elle jetait au feu tous les Horace qu'elle trouvait dans la maison. Ce pauvre Horace 1 II fallait pourtant bien que Robert apprît à l'expliquer à livre ouvert. Et quand elle entendait l'abbé Hurtaud lire Horace au lieu d'un Père de l'Église, il lui semblait que le précepteur du jeune comte passait au paganisme.

Ce n'était pas une femme inintelligente, pourtant, la marquise. Elle était bonne, dévouée, généreuse, mais elle éprouvait pour le monde et la société moderne une sorte de dégoût honnête qui faisait confiner sa foi à une forme du pessimisme. Elle ne voulait, à aucun prix, que son fils jouât un rôle dans la comédie — Mme de Montbrun disait même l'orgie — démocratique de son temps. Après l'avoir, elle, la première, accompagné vers un régiment, lors des premières défaites (il n'était pas encore question des zouaves de Charette où Robert eût servi avec joie), la marquise avait supplié son fils de quitter l'uniforme après la paix.

— Vous avez servi votre pays, lui disait-elle. Maintenant laissez ces messieurs à leur curée républicaine. Quand le roi rentrera aux Tuileries reconstruites, vous

rentrerez, s'il vous plaît, dans la diplomatie reconstituée ou dans l'armée réorganisée ! Jusque-là, votre devoir de gentilhomme est d'attendre comme, hier, votre devoir de Français était d'agir.

Le marquis n'avait pas trop combattu les idées de Mmo de Montbrun. Il ne lui déplaisait pas d'avoir auprès de lui son fils. Il l'avait, avec la marquise, conduit au chemin de fer lorsque Robert s'était engagé et, pendant qu'il lui tenait la main serrée, sur le quai du départ, à la gare, il s'était demandé s'il n'allait pas sauter dans le wagon avec le jeune homme et se faire casser la tête à ses cotés. Dans sa solitude de Melun, il était heureux de vivre coude à coude, cœur à cœur, avec Robert. Ces deux êtres s'aimaient profondément et tandis que la marquise s'imposait surtout à son enfant par le respect, le père gagnait ce jeune homme par une tendresse passionnée, une sorte d'affection d'ami, de frère aîné.

Souvent, le comte, — obéissant à sa mère et restant exilé dans son coin de province, puisque la marquise y tenait, — avait laissé échapper le secret de son ennui, de la lassitude que lui imposait son inactivité. Le marquis consolait Robert de son mieux. Il fallait patienter, attendre. La vie actuelle ne durerait pas toujours. Le marquis ne disait point ce qu'il espérait — tout bas : un mariage quelconque, attachant Robert à cette existence par un amour qui en transformerait, en chasserait la monotonie. Mais le jeune homme avait comme une haine du mariage. Il éprouvait des appétits vagues de liberté d'abord et comme une soif de vivre.

M. de Montbrun signalait doucement à la marquise le danger qu'il y avait peut-être à tenir comme à l'attache un garçon plein d'imagination, de désirs, de rêves... Mais la marquise interrompait son mari. Elle le savait bien, parbleu, que Robert était un esprit exalté, chimérique même... le digne élève de l'abbé Hurtaud qui venait de mourir au moment où il allait accepter une chaire

de philosophie chrétienne. . . Un abbé philosophe ! . . . Le marquis avait-il lu ce que Y Univers disait de l'abbé? Oui, la notice nécrologique consacrée à l'ancien précepteur. Il serait damné, cet abbé Hurtaud, que la marquise n'en serait pas étonnée.

— Lui, damné, ma chère? Y pensez-vous? Un saint!...

— Un saint ! Un saint ! Un saint laïque, peut-être ! Mais lisez V Univers, marquis...

— Oh ! je me doute de ce qu'il réserve à ce pauvre abbé ! L' Univers canonne et ne canonise pas !

La marquise redoublait donc de surveillance et de soins aussi, de soins maternels. Elle trouvait Robert souffrant et triste. Sans doute, une occupation pouvait le distraire, lui donner le goût d'une certaine activité qu'il semblait perdre. Mais de bonne foi, unMontbrun ne pouvait entrer dans la diplomatie sous les ordres d'un Barthélémy Saint- Hilaire. Lorsque le Maréchal devint président, la marquise eut un moment d'espoir, puis elle se convainquit rapidement — une des premières — que le duc de Magenta était un traître et qu'il ne violerait pas la Constitution qu'il avait promis de défendre. . . On ne pouvait s'associer à ces gens-là I Robert devait attendre encore, attendre toujours.

Et, le jeune homme, respectueux de sa mère demeurant soumis, à trente ans aux, volontés delà marquise, comme il l'était dans son enfance même, les jours passaient, lents et lourds, inutilisés, vides, attristants, dans la morne solitude d'une ville de province et dans la banalité lassante d'une existence inoccupée.

Ce que MmB de Montbrun redoutait surtout pour Robert, c'était la vie de Paris. Elle gardait contre la ville des théâtres, des plaisirs faciles, une sorte de haine provinciale qui ressemblait à un anachronisme. Le jeune comte vivant à Paris, lui eût semblé perdu. Maîtresse de la fortune commune — le marquis se souciant peu de gérer ses affaires d'intérêt — Mme de Montbrun permettait à

peine à son fils de mener une existence de cadet de famille. Elle l'avait cependant, le voyant triste, laissé s'installer, à Fontainebleau, pendant un été.

Mais, pour Robert, cette villégiature, qui paraissait à la marquise une émancipation, ressemblait terriblement à la vie de Melun. Là, comme au cbef-lieu, il avait mené son existence monotone et lente sans occupation, sans nouveauté, sans plaisir. Il traînait, il usait, dans une oisiveté pleine de lassitude, ses énergies et sa jeunesse. Des promenades en forêt, qui lui semblaient pittoresques d'abord et qui l'emplissaient à la fin d'une mélancolie profonde, des heures passées à regarder quelque batterie d'artillerie à l'exercice, quelque escadron de chasseurs à la manœuvre; des journées longues, des soirées tristes; pour toute distraction la retraite battue chaque soir et s'enfonçant, avec un son triste et puissant, dans les rues sombres, avec une fanfare de cavalerie le jeudi et le dimanche, comme une surprise et une fête; pour tout plaisir, un café-concert ouvert aux désœuvrés de la ville, quelque troupe de comédiens en tournée venant donner, sur le petit théâtre, une sorte de parodie d'une pièce à la mode; un concert offert par les bourgeois de la cité dans la galerie des fêtes et les déesses du Primatice regardant, du haut de leur Olympe, la démocratie endimanchée ; voilà tout ce que le jeune comte avait pour se distraire et, dans le grand silence de Fontainebleau assoupi, le soir, il enviait la vie de labeur, de devoir et de danger futur de ces élèves de l'École d'application qui passaient devant lui, leur mantelet de drap sur leur uniforme, avec leur épée luisant à leur côté, cette épée d'officier qu'il eut aimé à prendre par la poignée, lui aussi, comme il avait pris le fusil de l'enrôlé volontaire.

Le séjour de Melun d'où l'hiver il pouvait partir pour suivre, en forêt, quelque chasse à courre lui paraissait d'abord préférable à cet été maussade. Puis, peu à peu, Fontainebleau, pour lui, prenait un charme. Il trouvait

que son vieux palais de briques routes et ses grands toits d'ardoises avaient une séduction particulière et au détour de chaque allée, au socle de chaque statue du jardin, il attachait un souvenir.

La marquise remarqua fort bien que Robert était comme transformé lorsqu'il revint. Il semblait à la fois plus préoccupé et plus gai. Elle le trouvait tantôt pensif, comme emporté vers une songerie inquiétante, tantôt rayonnant, comme enflammé par quelque passion. Et la mère aussitôt devina la femme.

Quand elle lui demandait, voulant savoir, ce qu'il avait fait à Fontainebleau, le marquis répondait, en riant, avant son fils :

— Eh ! que voulez-vous qu'on y fasse, ma chère ! Robert a passé ses journées à jeter du pain aux carpes, c'est clair!

Mais, plus Robert semblait s'obstiner à ne pas répondre, plus la marquise s'acharnait à interroger. Elle éprouvait un sentiment de défiance mal défini mais profond. Elle sentait que cet homme, demeuré pour elle un enfant entièrement dompté, menaçait de lui échapper. Il sortait beaucoup, faisait souvent le voyage de Fontainebleau, celui de Paris même. Il était allé, profitant d'une invitalion de lord Hartley, un de ses camarades du séminaire, passer deux semaines en Angleterre et la joie qu'il avait eue à s'éloigner ne pouvait échapper à l'attention de la marquise. Mme de Montbrun en arrivait presque à ne plus demander le pourquoi de ces absences, trouvant qu'un gentilhomme se diminue à ne pas dire la vérité, même certaine vérité et même à sa mère. Seulement elle eut alors un plan rapidement tracé. Elle voulut marier Robert.

11 y avait de jolies filles, nobles et bien dotées, à Melun, et surtout à Versailles où demeurait une cousine de la marquise, Mme de Courtenay-Surgères. Et c'était la comtesse qui se chargait de trouver une fiancée à celui qu'elle appelait ce « garnement de Robert ». Ce mot de garnement, faisait sourire le père, mais le marquis ne souriait

pas longtemps de crainte que Mm0 de Montbrun ne s'en aperçût.

Robert ne tarda point, du reste, à faire connaître à sa mère que sa volonté formelle était de ne point se marier

— Ne pas te marier, toi ?

— Non, ma mère . . .

— Et pourquoi ?

— Je veux attendre... Je veux rester libre... Je n'ai ni situation ni vocation. . .

— Un gentilhomme n'a pas besoin d'avoir une vocation et il a toujours une situation, même en ce temps-ci!

— Ah ! répondit le jeune comte, pourquoi m'avez-vous déconseillé de rester au régiment? J'aurais ma vie toute tracée devant moi : ni rêves, ni chimères, ni ennuis... Une existence tirée au cordeau, avec le devoir au bout! C'est ce qu'il me fallait !

Jamais la marquise n'avait entendu son fils se révolter contre sa destinée. Elle le croyait heureux ou résigné comme elle le voyait soumis. Elle était stupéfaite depuis que l'humeur de Robert lui paraissait aussi profondément changée. Encore une fois, qu'y avait-il au fond des tristesses sans raison ou des gaietés sans cause du jeune homme ?

Mme de Montbrun devait mourir avant de le savoir et peut-être, si elle l'eût appris lorsqu'elle cherchait à savoir, fût-elle morte sur le coup. Et c'était bien pourquoi Robert, pâle et contraint devant la marquise, gardait cet obstiné silence qui lui pesait comme un mensonge et lui faisait sauter le cœur dans la poitrine.

C'était une femme, en effet, qui avait traversé son existence, une femme rencontrée pendant cet été à Fontainebleau si poétiquement exquis après lui avoir semblé si navrant. Rencontre de hasard, en forêt, connaissance liée à table d'hôte avec une jeune fille énigmatique comme un sphinx et attirante comme une vision, une Anglaise, blonde, fine, froide en apparence, délicate, avec

un sourire d'enfant et un profil de camée, qui passait l'été à Fontainebleau en revenant de passer le printemps en Italie et l'hiver à iNice. Une Anglaise fort peu Anglaise, élevée à Paris, dans un de ces pensionnats spécialement ouverts aux étrangères, aux Américaines en particulier, une de ces beautés cosmopolites, connaissant toutes les tables d'hôte de l'Europe, une de ces étrangères nomades, voyageuses, qui ont pour foyer un wagon-salon et pour demeure un sleepingcar, oiseaux de passage laissant çà et là, du duvet de leur plume et qui ne font un nid nulle part...

Miss Ellen Morgan voyageait d'ailleurs avec sa mère, une grosse Anglaise au teint cuit, rouge comme une pomme d'api ridée. Cette mère était veuve et se donnait pour la femme d'un officier tué dans la dernière guerre contre les Ashantees, ce qui était peut-être vrai. Elle en parlait cependant un peu trop et présentait parfois, de la mort du colonel, des variantes un peu différentes. La version du Times différait, il est vrai, disait-elle bien vite, de la version du Daily Telegraph.

Robert avait trouvé la mère un peu ridicule, et la fille tout à fait séduisante. Il s'était laissé aller à une affection qui, chaque jour, grandissait, emplissant sa vie, et, lorsque la marquise était morte, elle ignorait tout le roman, au dénouement imprévu, des amours de Robert.

Roman banal, atrocement désolé dans sa vulgarité cruelle. C'était une simple aventurière qu'il avait rencontrée, une créature admirablement belle, soit, et séduisante, avec des yeux d'une douceur de vierge sous des cheveux d'or fin — des cheveux qui lui faisaient comme un nimbe de soleil — une créature exquise et merveilleuse, mais presque une fille, à dire le mot, née opulente, devenue pauvre à la mort de son père, qui ne l'avait pas reconnue, ets'étant juré de devenir riche ; calculant depuis ses années d'adolescence les chances qu'une jeune personne bien élevée a de faire un beau mariage

quand elle est belle imperturbablement et promenant, à travers le monde, son visage calme, ses yeux verts troublants, et son indéfinissable sourire, errant sur des lèvres minces, arquées délicieusement.

Comment, par quel prodige, cette mère et cette fille, errant de stations balnéaires en villes de plaisir, pouvaient-elles soutenir l'espèce de luxe apparent qu'elles affichaient, usant leurs chaussures trouées dans leurs chambres d'hôtel et étalant, aux bals des casinos à Dieppe ou aux concerts de la place Denecourt, à Fontainebleau, des toilettes tapageuses et de gros bijoux anglais, très voyants, faux peut-être? Quelle source cachée alimentait cette élégance criarde ? Qui pouvait le dire puisque personne, en fin de compte, ne savait qui étaient mistress Morgan et sa fille ?

Et qu'importait à Robert? 11 n'avait pas assez vécu pour analyser ce qu'il pouvait y avoir de redoutable dans la séduction froide et fine d'Ellen Morgan. Toute sa jeunesse étouffée allait vers cette belle fille comme une plante à la lumière. Il se grisait de cette grâce, il avait soif de cette beauté. Il était prêt, pour vivre une heure de la vie d'Ellen, absolument prêt à toutes les folies. Ellen Morgan ne lui en demandait qu'une, mais elle était décisive.

Quand, comment, un honnêtehommea-t-il le droit de dire qu'il l'aime, à une honnête fille? Lorsqu'il lui demande d'être sa femme. M. de Montbrun n'avait qu'à prendre miss Ellen pour femme. Ellen le trouvait charmant, agréable, de bonne famille : elle ne demandait pas mieux.

Mais alors Robert, franchement, et avec la naïveté des gens d'honneur, confiait à ces deux femmes les impossibilités morales contre lesquelles il allait se heurter. Jamais la marquise, sa mère, ne consentirait à un mariage dont elle n'avait pas eu l'idée, à une union avec une étrangère, une femme d'une autre religion que la sienne, et jamais non plus, lui, Robert de Montbrun, ne voudrait causer le moindre chagrin à sa mère. 11 fut

tout étonné, d'ailleurs, en voyant que cette révélation ne surprenait pas infiniment ces dames. 11 venait d'apprendre à mistress Morgan et à sa fille ce qu'elles savaient pertinemment déjà.

Et alors, avec une netteté toute préparée dans sa réponse, Ellen répliquait que le temps pourrait modifier peut-être la résolution de Mme de Montbrun. Ni elle ni mistress Morgan n'entendaient causer le moindre souci à la marquise. Le comte de Montbrun étant libre de ses actions, il suffisait à Ellen qu'elle eût sa parole à lui et, si elle devenait sa femme devant la loi anglaise, peu lui importaitd'attendreplus ou moinslongtempsl'heure déporter publiquement ce nom et ce titre de comtesse de Montbrun. Elle se résignerait à demeurer Ellen Morgan parce qu'elle aimait Robert et qu'elle le voulait beureux, comme elle voulait la marquise tranquille dans son logis paisible.

La passion affole. Robert consentit à tout. Ou plutôt il supplia Ellen de devenir sa femme. Il lui demandait pardon de ne lui donner son nom que furtivement. . . Mais elle avait raison... plus tard... bientôt peut-être il présenterait à la marquise l'étrangère, la protestante. On partit. Il emporta Ellen en Angleterre. L'invitation de Iordllartley lui permettait de donner un prétexte à sa folie.

Mistress Morgan rayonnait pendant la cérémonie hâtive, dans un coin de Londres, et Ellen disait à Robert, après la bénédiction du pasteur :

— Maintenant j'ai le droit de vous aimer I Aimez-moi bien, vous, et aimez-moi toujours !

Et, après cette union, Ellen revenait en France, logeait avec sa mère, à Paris, dans un appartement où Robert venait assez souvent. On n'appelait les deux femmes que de leur nom, Morgan, mais plus d'une fois pourtant le comte aperçut, sur la facture de quelque envoi de magasins de nouveautés, cette adresse : §£*** la Comtesse de Montbrun. Il en éprouvait une impression singulière. Il lui semblait qu'Elleu

usurpait, crochetaic ce titre qu'il lui avait pourtant donné.

— Sois prudente, je t'en supplie. Laisse-moi annoncer à nia mère, un jour...

— Oui, répondait Ellen. C'est ma mère qui a commis cette faute. Mais excuse-la. Elle est si fière de savoir que sa fille porte ton nom !

11 excusait tout, Robert, il comprenait tout. Il aimait Ellen éperduement. Il allait l'aimer plus encore, l'adorer, puisqu'un enfant allait naître. Ah! cet enfant! C'est lui qui, de ses petites mains d'innocent, plaiderait auprès de la marquise la cause de Robert, demanderait à Mme de Monlbrun de laisser entrer Ellen Morgan dans la famille, puisqu'il était, lui, né de l'Anglaise...

Mm0 de Montbrun devait mourir avant la naissance de cet enfant. Et, dans la cruauté de sa douleur de fils, Robert éprouvait une autre souffrance, aussi atroce, et tout lui semblait s'écrouler autour de lui : Ellen Morgan lui faisait savoir tout à coup, par une lettre adressée à Melun , qu'elle entendait figurer sur les lettres de faire part et que puisque la marquise était morte, l'obstacle ayant disparu, l'épouse nouvelle réclamait ses droits.

Ce mot tragique « l'obstacle »;lu à quelques pas du lit de mort, où, entre les cierges jaunes, reposait sa mère, avait fait frissonner Robert de douleur et comme de colère. Il trouvait terriblement prompte la réclamation d'Ellen. Il était certain que si son état le lui eût permis, elle serait venue à Melun, prendre son rang, dût-il y avoir scandale. Cette impression, cette certitude le faisaient horriblement souffrir.

Pour la première fois, il se demandait avec anxiété s'il ne s'était pas trompé sur le compte d'Ellen. Une révélation soudaine, brutale, et qui suivit de peu de jours la mort de sa mère, le foudroya. Un bijoutier de Régent Circus, à Londres, qui depuis des années, attendait le payement d'une parure livrée à miss Ellen Morgan, réclamait à

M. le comte de Montbrun le payement de la dette contractée par la fille de miss Lucy Thompson, dite mistress Morgan, ancienne figurante à Àdelphi Théâtre. Et il y avait dans les termes mêmes de la lettre du créancier un ton de menace latente qui semblait indiquer que devant le non-règlement de la facture, il pourrait bien être question d'un procès où seraient révélées les origines de la jeune comtesse et future marquise de Montbrun.

Robert était anéanti. Ce titre de marquise, qui appartenait à sa mère, il le lisait, pour la première fois, appliqué à sa femme — car c'était sa femme — par un homme évidemment furieux d'avoir été berné et qui réclamait, à défaut même d'argent, les joyaux dont on s'était paré « pour courir le monde ». Le jeune homme lisait et relisait la lettre du marchand avec des avidités de savoir, l'espoir de deviner, de lire entre les lignes. Figurante à Àdelphi, cette grosse dame vénérable qui citait parfois des phrases de tracts et parlait avec émotion du colonel tombé là-bas sous la zagaie des nègres?... Elle était la fille d'une baladine de théâtre I Et comment avait-elle été élevée? Et qu'y avait-il dans le passé de cette femme de vingt-quatre ans, jolie comme elle était, et séduisante et tentée peut-être aussi, elle, la tentatrice?

Une étrangère ! Il semblait à Robert que le brouillard du détroit, soudain levé, lui cachât toute une existence douteuse, un roman louche et navrant. Après tout, il est vrai, ce créancier pouvait mentir. Menace de vendeur irrité. Robert interrogerait Ellen. Par elle il saurait la vérité et une vérité rassurante peut être.

Il alla à Paris. Il s'attendait à une émotion chez Ellen, à du trouble, au besoin à du remords. Dans l'appartement occupé par mistress Morgan et sa fille, rue de Boulogne, il trouva les deux femmes déjeunant en tête-à-tête, vêtues de deuil, mais l'air très gai. Il arrivait au dessert et Mme Morgan avala en hâte une prune à l'eau-de-vie pour s'essuyer les doigts et lui tendre la main.

Robert voulait parler à Ellen seule. La mère se retira. Alors le jeune comte eut la sensation, puis la certitude que ce marchand de Londres disait vrai, effroyablement vrai. Ellen supportait avec un flegme doux, d'une impassibilité irritante, les questions et les reproches. Elle répondait: « Eh! bien, oui! » sans se troubler, gardant toujours son petit sourire inquiétant et son regard froid dans son visage de vierge saxonne.

— Alors elle devait 2,500 livres sterling à Smithfiek! ?

— Oui. Cela prouvait tout simplement qu'elle avait trouvé du crédit dans son pays.

— Sa mère avait figuré parmi les choristes d'Adelphi

— Oui... Mais elle y avait aussi joué la comédie avej succès. Elle n'avait abandonné le théâtre que pour suivit le colonel Morgan.

— Votre père ?

— Mon père. Charmant homme, parfait gentleman. Je j'ai peu connu. Il était presque toujours aux Indes avant d'aller mourir chez les Ashantees.

Et pourquoi Ellen n'avait-elle, jusqu'ici, rien dit, jamais, de tout ce passé ? Pourquoi laissait-elle cette révélation à un hasard? Oh! tout simplement parce qu'elle n'attachait pas grande importance à ce qu'elle appelait de minces détails. Qu'elle fût la fille d'une comédienne ou d'une lady mairesse, elle n'en était pas moins elle, c'est-à-dire, de pied en cap, une créature laite pour aimer, être aimée, et qui apportait au comte de Montbrunsa beauté en échange de son nom. Voilà. C'était net et simple. Si elle avait contracté des dettes avec Smithlield, c'était pour pouvoir faire ligure à travers le monde, et si le joaillier lui avait fait crédit, c'est qu'il savait bien qu'avec une Ellen Morgan on est payé un jour ou l'autre. Robert s'imaginait bien que si elle n'avait pas accepté plus tôt la main d'un gentleman, c'est qu'elle n'avait rencontré personne qui lui plût parmi les squires et les lords qui lui avaient fait la cour. Cela dit, elle suppliait M. de Montbrun de ne pas

la rendre trop nerveuse, puisqu'elle allait lui donner un fils et que l'enfant s'en ressentirait.

L'être tout entier de Robert vibrait d'une sorte d'ivresse confuse, quand il songeait à cet enfant qu'il allait serrer dans ses bras. Il l'adorait déjà. Il lui semblait que la joie d'élever un petit être qui vit de votre propre vie, tient à votre cœur comme par la cbair même, suffisait à une existence. N'ayant pas eu de but jusqu'ici, il en aurait un désormais, lorsqu'il serait devenu père. Et l'image de cette créature rose qui serait couchée dans un berceau l'attendrissait soudain, ne lui permettait plus de voir dans Ellen autre chose que la mère. Montbrun se vantait d'être de ces naïfs, pour qui ce nom de mère appelle un autre mot : sacrée.

Oui, elle était sacrée, cette Ellen — malgré ce mensonge entrevu — ou plutôt il oubliait le mensonge pour ne se souvenir que de la réalité : l'amour de cette belle jeune fille qui lui donnerait, qui lui donnait un enfant à aimer. C'était une fille qui venait au monde, et le comte de Montbrun, le lendemain du jour où la petite Cyprienne naissait, révélait au marquis le secret de ce mariage, tenu caché tant que la marquise avait vécu.

Robert, dans une de ces confidences à cœur ouvert qui suivent les grandes joies ou les grandes douleurs, ne dissimula rien à son père de ce qu'il avait appris et se confia à lui, de gentilhomme à gentilhomme. Et il l'ouvrait d'autant plus grand, ce cœur, qu'il était plus frappé et qu'il saignait davantage, comme on écarterait les lèvres d'une plaie avec les ongles. Le marquis, en écoutant la confidence, était pâle comme un condamné. Il répondit à son fils en lui donnant du vous, ce qu'il ne faisait pas d'habitude :

— J'ai bien peur que vous n'ayez confié notre nom à une aventurière, et il est peut-être plus heureux aujourd'hui, pour son repos, que votre mère soit morte ! Quoi qu'il en soit, les Montbrun ont toujours payé leurs dettes. Vous aviez donné votre parole. Tout était dit.

Il posa cependant en principe, dès ce premier entretien, qu'il ne verrait ou recevrait la jeune comtesse de Montbrun, qu'après avoir quitté le deuil de la marquise. 11 lui eût semblé que c'eût été comme une injure faite à la défunte. Le marquis se figurait, en effet, et la douleur et l'humiliation de la mère.

Robert consentait à tout. 11 dit seulement à M. de Montbrun, en le regardant à travers ses larmes et d'un ton si navré que le marquis en fut remué jusqu'aux entrailles :

— Vous ne m'en voulez pas?... Vous n'en voudrez pas à ma fille ?

— Mon pauvre enfant ! s'écria le marquis. 11 attira Robert contre sa poitrine, le serra à l'étouffer — et ils pleurèrent ensemble.

Ils devaient pleurer plus d'une fois ainsi, devant les cendres de leur foyer.

Ellen Morgan, maîtresse de la situation, avait relevé la tête brusquement. Épousée par Robert, elle entendait être comtesse, jusqu'au jour où elle serait marquise. L'aventurière qui, de ville d'eaux, en ville d'eaux, poursuivait un mari avec une grâce d'ondine et une âpreté de recors, apparaissait maintenant au jeune homme dans toute la férocité exquise de sa séduction. Elle affectait d'aimer Robert, qui l'adorait toujours, brûlé par cette froideur de neige ; mais elle ne lui cachait pas qu'elle aimait aussi en lui le descendant des Montbrun qui, un jour ou l'autre, introduirait dans son monde la fille du colonel Morgan.

Et, en même temps que ce titre de comtesse, Ellen ne détestait pas l'argent que M. de Montbrun donnait à sa femme. Elle avait la gloriole du nom, mais, en personne pra'ique, le respect aussi de la fortune. Ellen patienterait donc, attendant que le marquis ouvrit ses portes à sa bru et, jusque-là, elle ne recevrait et n'inviterait personne et n'afficherait pas encore ce nom de Montbrun devenu le sien. Les mois passaient ainsi et le marquis

portait toujours le deuil de la morte lorsque Robert, en arrivant, un jour, à l'improviste rue de. Boulogne, y trouvait, avec mistress Morgan effarée, Ellen en tête-à-tête avec une sorte de bellâtre qu'elle lui présentait comme un ami tout dévoué. Un ami dont on n'avait jamais parlé au comte. Et, malgré toute sa présence d'esprit et son sang-froid, elle laissait deviner, dans le premier moment de trouble, dans le balbutiement maladroit d'une première explication, un secret plus hideux que le précédent et qui sautait à la face de Robert comme une éclaboussure de boue.

L'homme qui était là était une façon d'imprésario et de mime, de nationalité douteuse, un de ces métis européens, nés on ne sait où, jouant lui-même en Italie les ballets qu'il composait avec une science extraordinaire de chorégraphe, et on l'avait vu traîné et acclamé sur le théâtre, comme ne l'eût pas été un sauveur de la patrie. Mozart et Beethoven n'avaient jamais eu, dans toute leur existence, la dixième partie des triomphes de ce maestro de pacotille. Beau, du reste, et prétentieux, des cheveux et des yeux noirs comme du jais et ce teint livide des êtres qui fardent leur joue et la blanchissent pour jouer, le soir, devant la rampe. Elle avait dû rencontrer cet illyrien ou ce Valaque à la Scala ou à la Fenice, dans ses voyages et elle se parait de cette affection de hasard comme de l'amitié d'un grand artiste.

A travers les explications de sa femme, Robert devina une trahison, il ne savait quoi d'insultant et de bas. Très irrité, il s'efforça de rester calme, demeura maître de lui jusqu'à ce que le maestro Baresco fût parti, puis, une fois seul avec Ellen, il lui parla comme un homme outragé qui est un gentilhomme. Il ne voulait ni tapage, ni scandale, mais il rendait Ellen Morgan à sa liberté et à sa bourbe et il emportait son enfant — le vivant souvenir mais la consolation de sa niaiserie. Et que miss Morgan n'essayât pas de venir le lui disputer! Elle se heur-

terait alors à une volonté implacable et il lui refuserait la pension qu'il lui accordait, dès aujourd'hui, comme une aumône. Oh! elle pouvait, avec ce qu'il lui abandonnait, vivre à sa guise, continuer son existence ambulante et payer les bijoux que lui vendrait Smithfield ! Une partie de la fortune personnelle de Robert y passait, mais il ne comptait point et se déclarait heureux de se retrouver libre, en gardant sa fille

Ellen, suffoquée, avait tout d'abord accepté le marché. Il ne lui déplaisait pas, non plus, de vivre à sa guise et d'une existence qui, grâce à M. de Montbrun, n'était plus étranglée par la gêne. Elle avait aimé Robert, ou du moins il lui avait plu, elle ne l'aimait plus, le trouvait trop — comment pouvait-elle bien dire? — trop « poétique » pour elle, créature praetical, et l'idée de mener, pour un temps plus ou moins long, l'existence à sa fantaisie lui faisait tout accepter, quitte à revenir, un jour, sur sa décision présente. Alors Robert rentrait dans le vieil hôtel de Melun en disant à son père :

— Le deuil de la marquise durera toujours. Je ne vous présenterai jamais celle dont je vous avais parlé.

Le marquis était un homme intelligent, indulgent et fin. 11 ne questionnait pas volontiers son fils, mais, dans le tête-à-tête éternel de ces deux hommes, au f:>nd du vieil hôtel, les confidences complètes et continues devenaient inévitables. Le vieux gentilhomme bondit lorsque Robert lui eut tout appris, sans restriction, avec l'âpre joie de souffleter lui-même ses illusions défuntes.

— Mais tu as eu affaire à une drôlesse, mon pauvre garçon !

Puis, le second mouvement fut :

— Et il n'y a pas moyen de sortir de ce guêpier?... Voyons, voyons donc!

Et il cherchait.

Il consulterait des gens de loi. Il verrait, il chercherait.

Il ne pouvait pas laisser ainsi les menottes à Robert.

— Le diable emporte la coquine !

Mais Robert lui-même le suppliait de faire le silence sur cette douleur. Il fallait, atout prix, éviter le scandale. Cette femme consentait à ne porter que le nom de Morgan; elle lui abandonnait la petite Cyprienne. Que pouvait-on demander de plus?

— Ma vie est brisée! s'écriait le comte. C'est possible. Mais les débris qui m'en restent — la petite et vous — me sont assez chers pour me permettre d'en faire encore du bonheur!

11 aimait follement son enfant. Il l'avait mise en nourrice, chez de braves gens, d'anciens serviteurs du marquis, retournés à Villerville, leur pays, où ils avaient acheté un champ et un bateau de pêche et Cyprienne grandissait et devenait forte chez les Ruaud, au bord de la mer. Une fois le marquis avait voulu faire le voyage tout exprès pour aller voir, là-bas, chez les bonnes gens, sa petite-fille. Il avait trouvé, tout ému, que Cyprienne ressemblait à Robert petit.

— Ce qui console de vieillir, disait-il, c'est que la vie qui s'achève ici recommence là et qu'on se figure en être, soi-même, de ce recommencement-là!

Il eût voulu emmener la petite aux environs de Melun. Pourquoi l'exiler si loin? Et, au total, qu'avait-on à cacher? Mais leur prendre la petite eût fait bien de la peine aux Ruaud. Ils en étaient fous. On la leur laissa. D'ailleurs — raison déterminante — l'air salin la rendait plus forte, elle maladive.

Seulement quelquefois, le marquis disait à son fils :

— Tu sais, ta fille, il me la faudra, un jour. C'est vrai! Tu ne me suffis plus, tu es trop vieux pour moi!

Trois ans avaient passé ainsi, sans qu'Ellen Morgan eût donné signe d'existence et, pendant ces trois ans, Robert, qui ne croyait plus à la vie autrefois, s'était repris à une affection autrement puissante, il le sentait hien et autrement grave, que celle qu'il avait éprouvée

pour la mère de Gyprienne. C'était comme une crise passionnée, une fièvre qu'il avait traversée lorsque la beauté froide d'Ellen l'avait implacablement séduit. 11 avait subi l'irrésistible ascendant de ces beaux yeux troubles qui remuaient en lui des désirs. Mais Gilberte ! Il éprouvait pour elle le respect profond, la tendresse timide, l'affection entière, pleine d'effusion et de douceur du fiancé pour la fiancée, de l'être qui vénère en même temps qu'il adore et qui sait et qui devine que l'amour, cette fois, s'il était accordé, s'il était possible, se continuerait et se fondrait, en quelque sorte, en dévouements et. en sacrifices successifs. C'était l'amour de toute une existence succédant à l'amour d'une heure ; et comme il maudissait sa folie puisqu'il la fallait traîner toujours, traîner jusqu'à la fin, comme un boulet !

Robert se résignait à souffrir puisque Gilberte ne pouvait être pour lui qu'une sœur. 11 lui avait bien semblé pourtant que la main de la jeune fille avait tremblé dans la sienne, là-bas, et que la même timidité qui s'emparait, de lui devant elle, le même trouble, Gilberte les ressentait. Un magnétisme en avertissait Robert. Mais, l'eùtelle aimé, pouvait-il l'aimer? En avait-il le droit? Marié! 11 avait déjà disposé de son nom, jeté sa vie à cette fille, comme une proie !

Il ne fallait même pas qu'il songeât à Gilberte. Et s'il l'eût osé, dès cette rencontre sur la Côte de Grâce, où elle l'avait surpris avec son enfant, honnêtement il devait lui dire : « Je suis marié! »

— Car enfin, elle ne sait rien I Rien ! Et si elle t'aimait?

Si elle t'aimait? Il n'y voulait point penser. Était-ce possible? Il en frissonnait. Ses yeux se gonflaient et il avait alors des rages contre lui-même. .\on, ce n'était pas Ellen qu'il accusait, c'était lui. La fille de la comparse d'Adelphi Tlicâtre avait fait son métier, joué sa partie. Elle l'avait gagnée. C'était logique. Mais lui ! Lui,

imbécile, lui affolé, qui se laissait duper et empaumer par une aventurière, ouvrait son cœur, et allait audevant du coup de griffe, montrait la plaie où frapper et disait : « C'est là ! »

— Car enfin, je n'étais pas un enfant ! Elle ne m'a pas séduit I C'est moi qui ai supplié! Elle rêvait peut-être d'être lady, pairesse d'Angleterre, est-ce que je sais? Elle m'a presque fait une concession en devenant comtesse ! Je l'ai bien voulu I

Quelquefois il rêvait le divorce. Mais encore et toujours la terreur du scandale le retenait. Il lui semblait que la vieille marquise était là, avec son pli de lèvres sévère, et lui disait : « Tout, plutôt que le bruit qui ferait plaisir aux grimauds du journalisme et aux marauds de la petite ville ! »

Il se taisait donc.

D'ailleurs il voyait peu Gilberte. Il voulait l'oublier. Son seul amour ce serait la petite Cyprienne. Et, brusquement, chez Mmc Herblay, il se retrouvait face à face avec la jeune fille ! Et le hasard voulait que le commandant Verdier vînt à Dammarie, et se présentât peut-être aux électeurs en même temps que le marquis I M. de Montbrun, affamé de solitude et le soldat, ennemi de toute intrigue, avaient risqué de se laisser précisément entraîner, l'un et l'autre, ensemble — par des raisons diverses — dans la bagarre, à l'heure même où lorsqu'il pensait à M110 Verdier, Robert se disait : <- Eh bien ! je ne la verrai plus. . . Si je ne l'oublie pas, moi, elle oubliera... Elle se mariera... Et lorsqu'elle sera mère de famille, plus tard, si je suis encore là, je lui dirai peutêtre tout ce que j'aurais voulu lui donner de bonheur dans la vie. . . Ce sera fini alors. . . très mélancolique. . . mais très doux ! »

Et il se voyait déjà, très vieux, parlant à Gilberte en cheveux blancs, de cet aujourd'hui si amer et perdu, fondu dans la brume des souvenirs...

La rencontre de Gilberte chez Henriette avait été pour Robert comme un brusque réveil.

Il était revenu au logis dans un état de tristesse noire, comme un prisonnier qui, après avoir entrevu un clair horizon de liberté, serait repoussé brusquement dans son cachot. C'était la vie, Gilberte, et le bonheur ! Et, en la quittant, il retrouvait la solitude, l'amère solitude, hantée par le spectre de sa jeunesse broyée, gâchée.

Robert avait poussé la porte de l'hôtel, et, du fond du jardin, à travers les touffes de rosiers d'espèces rares — un des luxes de la marquise autrefois — un domestique arrivait, courant à demi et disant à « monsieur le comte » que « monsieur le marquis » l'attendait avec impatience.

Et, déjà, dans les paroles de Justin, le jeune homme devinait une certaine inquiétude vague.

Il entra dans le grand salon du rez-de-chaussée dont le valet de chambre poussa au dehors les persiennes, et il y eut, lorsque la lumière du jardin pénétra brusquement dans cette pièce qui sentait, même en juillet, l'humidité glaciale des choses renfermées, un éblouissement de surprise. Les portraits vieillis accrochés aux murailles semblèrent cligner des yeux, comme Justin lui-même, sous les rayons de soleil. On entrait sans doute fort peu, dans cette grande pièce triste, aux panneaux blancs et dédorés. On y sentait le froid des choses désertées.

Robert n'était pas là depuis deux minutes qu'une des portes s'ouvrait. Le marquis de Montbrun, très pâle, venait vers son fds, lui tendait la main et paraissait attendre, sans dire un mot, que le domestique fût sorti.

M. le marquis de Montbrun devait avoir dépassé la soixantaine ; la taille voûtée, l'œil mélancolique et bleu, un peu errant, la main très fine et le geste rare, avec sa redingote boutonnée, piquée d'un ruban rouge, sa barbe en pointe, avec des touffes grises, laissant voir un sourire

sur des lèvres spirituelles et tristes, il ressemblait à quelque ligueur du xvie siècle vêtu à la moderne, nerveux mince, d'une énergie visible encore.

— Mon cher enfant, dit-il brusquement à Robert dès qu'ils furent seuls, une mauvaise nouvelle...

— Laquelle?

— Et une mauvaise affaire. Tiens, voici ce que j'ai reçu!

Il prenait dans la poche de sa redingote et tendait à son fils une lettre froissée — froissée par lui, tout à l'heure, avec colère.

Robert devint blême.

C'était d'Ellen.

Elle demandait au marquis de Montbrun une entrevue. Elle avait à lui parler des choses les plus sérieuses. Il s'agissait, pour lui, d'éviter un scandale sur le nom de Montbrun. Et, comme ce nom lui appartenait (elle avait souligné ces mots), elle était aussi intéressée que personne à éviter le moindre désagrément à la famille.

— La famille I s'écria Robert.

Il relisait encore le billet, d'une insolence menaçante dans sa forme ironique.

Ellen ajoutait qu'elle attendrait jusqu'à demain à l'hôtel du Grand-Monarque, — tout près, — la réponse du marquis de Montbrun.

— J'espère bien, dit le comte, que vous n'avez rien répondu.

— Je t'attendais, fit M. de Montbrun. Qu'est-ce que tu vas faire?

— Comment? demanda Robert étonné de la question.

— Oui. Il est évident que cette femme a machiné quelque combinaison. Il y a peut-être un danger pour toi, pour ta fille. . .

— Elle ne sait même pas où est Cyprienne.

— Elle l'a peut-être appris. Quoi qu'il en soit, il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle espère... J'avais, je te

l'avoue, compté qu'elle nous ferait la grâce de ne jamais reparaître, Je m'étais trompé. Il faut en prendre son parti et l'écouter.

— La recevoir? Vous? s'écria Robert. Elle, entrer icil Cela, je ne le veux pas!

11 lui semblait que ce salon, où les pas de sa mère avaient glissé, Ellen le profanerait en y entrant.

— Puisqu'elle veut parler à un Montbrun, dit-il, c'est à moi qu'elle parlera. J'irai la voir à Y hôtel du Grand- Monarque.

Il prit son cbapeau, qu'il avait posé sur une console et ajouta :

— J'y vais 1

Et, tendant à son père sa main avec une effusion où il y avait comme un remords :

— Encore si j'étais seul à payer ma sottise, dit-il. Mais je vous fais souffrir de mes fautes à moi!

Il y avait dans ce vous comme une recrudescence de tendresse et il semblait que Robert songeât à sa chère morte en même temps qu'au marquis.

— Mon pauvre enfant, ta mûre et moi nous avons bien notre part de responsabilités, murmura M. de Montbrun. Elle surtout ! . . . On ne tient pas un jeune homme de ton âge à l'attache... Il faut compter avec la vie... Enfin, tout cela est le passé 1... Parons aux grains du présent. . .

Il s'interrompit, pour dire avec inquiétude, sentant la main de Robert brûler la sienne :

— Mais tu as la fièvre !. . .

— Peut-être... oui... un peu. .. Ce n'est rien!...

— Calme-toi. Nous sortirons de tout cela, que diable I Le divorce est une issue!. . . Comprends-tu, moi, monarchiste forcené, qui en suis à souhaiter le divorce!... J'en aurais parlé, ma parole, dans ma profession de foi si j'avais été candidat! . . .

Il essayait de sourire, mais sa pensée n'était pas là. Il

éprouvait une sorte d'anxiété comparable à celle qu'il eut ressentie si Robert eût marché à un. duel. L'entrevue de son fils avec cette femme inconnue de lui et qui portait son nom lui causait une sensation pénible. 11 avait, sur la poitrine, un poids. Évidemment, se dressant ainsi, tout à coup, dans la vie de Robert, l'Anglaise avait son but. Le marquis se sentait devenir aussi fiévreux que son fils dans sa hâte de tout connaître.

Robert sortit. A Y hôtel du Grand- Monarque, il demanda Mme Morgan. Il s'attendait à ce que l'hôtelier lui répondît que personne de ce nom n'était descendu chez lui, et il était persuadé qu'Ellen avait pris, sur le registre, le titre de comtesse de Montbrun. Il fut très étonné lorsqu'on lui répondit que Mma Morgan était, après avoir attendu assez impatiemment une lettre qui ne venait pas, sortie en voiture, voulant, disait-elle, revoir un peu la forêt. Elle dînerait peut-être à Barbizon. Mais certainement elle rentrerait d'assez bonne heure et elle espérait alors trouver la réponse qu'elle avait attendue.

— Alors, dit Robert, à ce soir 1

Il revint chez lui et dîna avec le marquis, presque silencieusement. Parfois, il regardait furtivement son père, qu'il trouvait agité ; plus souvent, le marquis jetait à son fils, rapidement, un coup d'oeil anxieux. Chacun de ces deux êtres, mordus de la même inquiétude, ne pensait qu'à la blessure, à la plaie secrète de l'autre. Et avec quelle joie ils se fussent sacrifiés l'un à l'autre si le sacrifice eût pu être utile I

La nuit était venue lorsque Robert reprit le chemin de l'hôtel où Ellen attendait, sans doute. On avait poussé à demi le portail du vieux logis. Des voyageurs prenaient le frais sur un banc, entre deux caisses de lauriers aux fleurs roses. L'aubergiste se leva en voyant M. de Montbrun et indiqua la chambre où se tenait Mme Morgan. Elle venait de rentrer. Celait, au premier étage, une

grande chambre éclairée par une seule bougie et, du dehors, par le reflet du bec de gaz allumé dans la rue et dont la lumière entrait, allongeant sur le parquet les guipures des rideaux et les boiseries de la fenêtre. Ellen était assise là, devant une table au tapis usé, lisant un journal. Le titre de la petite feuille frappa Robert : l'Anguille de Melun.

Il avait, d'un coup d'œil, étudié cette femme, si follement aimée jadis, et toujours belle. Très pâle, svelte dans une robe noire dont la taille, très serrée, faisait saillir une poitrine jeune, vigoureuse, elle était demeurée d'une finesse étrange, nerveuse et froide, le visage régulier comme celui d'un marbre antique, et sur ses yeux glauques elle portait toujours ses cheveux blonds en bandeaux crêpelés, coupant à demi un front d'enfant, d'une ironique pureté virginale. Dans cette figurine inquiétante, impassible, les yeux vivaient seuls, interrogateurs, profonds, avec un regard aigu, plein d'un bizarre au-delà, qui les rendait singuliers, dangereux.

En apercevant Robert, elle dit d'un ton net, la voix vibrante, avec un petit accent anglais qu'elle prenait par coquetterie ou par tactique, car elle ne l'avait pas naturellement :

— Ah ! c'est vous ?

— Oui, répondit Robert. Vous avez écrit au marquis de Montbrun et c'est le comte qui vient !

— Ce n'est pas la même chose, fit Ellen.

— Évidemment non. La preuve, c'est que le marquis ne vous a pas reçue !

— Ah ! bah? C'est pour me dire ces petites amabilitéslà que vous vous êtes dérangé? Vous pouviez rester à l'hôtel Montbrun. D'autant plus que ce que j'avais à confier à votre père ne vous intéressera peut-être pas autant que lui.

— Mon père et moi ne faisons qu'un. Ce qui intéresse l'un intéresse l'autre.

— Soit, dit Ellen en regardant ses ongles, qu'elle avait très roses et qu'elle limait doucement avec un petit canif.

Robert regardait ces mains, ces petites mains, aux doigts potelés, à la paume grasse et qu'il avait pressées et qu'il avait couvertes de ses baisers fous. Maintenant, ces doigts lui semblaient aiguisés et avides comme des griffes.

— Vous ne vous doutez pas du bon avis que je voulais donner à M. le marquis de Montbrun, reprit-elle. 11 est candidat de la circonscription.

— Non, fit Robert. Il ne l'est plus.

— Tant pis ! J'ai ici un ami excellent, et dans la presse. Un garçon remarquable. Radical, pour le moment. Mais très capable de rendre service à un homme qu'il estime autant que le marquis de Montbrun.

— Ce monsieur est fort aimable, dit le comte. Il se nomme ?

— Saboureau... Saboureau de Réville!

La petite main d'Ellen poussait, sous la lumière de la bougie, le numéro. du journal de Garousse.

— Vous avez bien lu l'Anguille?

— Non, dit encore Robert.

— Je suis tranquille; vous la lirez ! Et je voulais avertir votre père qu'il ait à ménager Saboureau et qu'il peut même, à l'occasion, se l'attacher, s'il lui plait 1

— Mon père vous saura gré du bon avis. Alors, vous voici courtière d'élections, maintenant ?

— Moi !. . . Je me moque de la politique, et je n'ai pas goût à me mêler des affaires de la France. . . quoique je sois Française, maintenant. — Elle regardait, en appuyant sur les mots, le comte qui, debout et l'œil fixé sur elle, n'avait pu s'empêcher de tressaillir. — Mais il m'a paru que partout où je voyais l'intérêt d'un Montbrun, il était de mon devoir de le servir!

Elle avait dit ces derniers mots fièrement, avec une intention évidemment provocante, en relevant sa jolie tête d'un air hautain

— Ce qui signifie, répondit Robert, que c'est vous qui vous chargez de défendre la cause — et qui sait? — peutêtre l'honneur de la famille?

— Pourquoi pas? fit-elle très doucement.

Robert posa brusquement son chapeau sur la table, prit une chaise, s'assit en face d'Ellen, et les bras croisés, cherchant son regard :

— Voyons, dit-il, parlons net et soyons francs ! Il est évident qu'une femme comme vous ne vient pas simplement à Melun pour parler au marquis de Montbrun de menues affaires électorales !... G'est un prétexte que celai. ..Vousaviezautre chose àfaire savoir au marquis. .. Eh bien quoi ! qu'est-ce que vous vouliez lui dire ?

— Je voulais...

Elle s'arrêta, mordillant un peu sa lèvre inférieure de ses petites dents, très aiguës et très blanches.

— Vous tenez absolument à savoir ce que je voulais?

— J'y tiens absolument !

— C'est juste, vous avez le droit d'interroger ! Vous êtes mon mari !

Ses yeux pétillaient d'une malice mauvaise.

— Parfaitement. Et c'est précisément ce que je venais rappeler au marquis de Montbrun, à qui vous pouviez ne pas l'avoir confié 1

— Mon père sait tout ce qui est la douleur de ma vie !

— La douleur? Merci pour douleur! Douleur est poli! Je vous avoue que j'attendais : la honte. . . Oh ! ne vous gênez pas si le mot vous soulage ! Mais honte ou non, ce mariage est un fait... oui, un fait.. . et je tiens à ce qu'il entre désormais dans l'ordre même des faits.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire. ..

Elle sourit silencieusement; puis, d'un ton bref:

— Mais, rien de plus simple, je pense. C'est-à-dire que je suis votre femme et que je suis lasse de n'être pas présentée comme votre femme '

Elle avait regardé Robert entre les deux yeux, comme pour se rendre compte de l'effet produit, et, ensuite, les bras croisés, légèrement renversée sur le dossier de sa chaise, elle attendait la réponse du comte.

Robert avait bien envie d'en rester là et de rompre l'entretien brusquement. 11 respectait encore, dans cette créature qu'il connaissait maintenant, la femme idéale qu'il avait cru rencontrer, et il redoutait de laisser échapper, en une parole brutale, quelqu'une des pensées qui lui gonflaient la poitrine.

— Vous me comprenez bien? répéta Ellen, après un moment. Je suis la comtesse de Montbrun, et je veux qu'on me reconnaisse comme telle!

— Je croyais, dit alors très froidement le comte, que vous aviez accepté le marché proposé.

— Le marché? Quel marché?

— A chacun de nous sa liberté!... Cyprienne à moi. A vous une partie de ma fortune, et ensuite au hasard de la vie !

— Oui, j'avais accepté cela, c'est vrai! fit-elle. Mais c'était une duperie. C'est beaucoup, l'argent. Ce n'est rien à côté d'un nom I J'ajoute que je suis lasse de ne pas embrasser ma fille. Vous comprenez cela, n'est-ce pas?

Un éclair de paternel amour traversait les yeux de Robert, et, comme il pensait à Cyprienne, sa lèvre se plissait sous un sourire attendri, où il y avait l'appétit d'un baiser.

— Elle doit m'avoir oubliée, ma fille. Mais j'aime à croire que vous ne lui avez pas désappris le nom de sa mère !

— Les braves gens qui l'élèvent, répondit froidement M. de Montbrun, ont l'habitude de lui faire, tous les soirs, dire sa prière en y mêlant votre nom !

— Ah!... fit Ellen.

Elle ajouta, presque brusquement, un « merei » qui, dans sa rapidité, semblait farouche.

Puis, tout d'un coup :

— Je voudrais la voir, moi, Cyprienne 1

— Lavoir, soitl... Du moment qu'il ne s'agit pas de l'élever !

— Àh I mon cher Robert. . . prenez garde I Vous allez devenir insolent!. . . C'est un défaut que je ne vous connaissais pas ! . . . 11 est vrai, dit-elle, en reprenant le ton ironique, que le caractère change avec les goûts... Vous devenez peut-être, à la fois, agressif quand il s'agit de moi. . . et — comment dirai-je ? — idyllique, oui, voilà le mot, quand il s'agit d'une autre !

Elle avait encore ce regard aigu, narquois, qui malicieusement semblait fouiller dans la pensée du jeune comte, la percer avec une acuité de vrille.

— Qu'est-ce que vous voulez dire?... demanda M. de de Montbrun.

— Je n'ai pas besoin de m'expliquer. Vous m'entendez parfaitement.

— Je n'entends que ce qu'on me dit en toute franchise. Mais les insinuations et les perfidies, je ne les comprends pas!

— Eh bien, dit Ellen, je dois vous avertir que la province a ses petits bavardages, comme le boulevard... et qu'à tout prendre, il est difficile de vivre ignoré, à Trouville, quand on s'appelle M. de Montbrun, en toutes lettres, sur la liste des étrangers.

— Trouville? demanda Robert.

— Oui, Trouville. 11 y avait, en même que vous, à Trouville, une très aimable jeune personne qui, dit-on, ne vous était pas indifférente. . . C'est M. de Réville, tenez, qui m'a dit cela. . .Ces journalistes! Ils connaissent tout. . . Et je sais que Mlle Verdier...

— Voulez-vous me faire une grâce, interrompit le comte brusquement. Ne mêlez jamais, s'il vous plaît, à nos explications, le nom de la jeune fille dont vous voulez parler. C'est un avis que je vous donne !

— Peste! Et vous me le donnez comme si vous me dictiez un ordre !

— C'est un peu cela, en effet.

— El comme si cet ordre était une menace!

— Mettons que ce soit simplement un avis. Oui, je vous prie de respecter certains sentiments que vous ne pouvez pas comprendre, et certaines personnes que vous ne semblez pas connaître !

Ellen eut encore, sur ses lèvres minces, cet inquiétant sourire qui, en elle, attirait comme certaines eaux dormantes, qu'on sent profondes et glacées.

Après un moment, elle dit très nettement :

— La comtesse de Montbrun a le droit, je pense, de connaître tout le monde, et, avant tout le monde, les personnes qui intéressent plus particulièrement son mari !

— Ah ! fit Robert. Comtesse de Montbrun ! Vous revenez à la question?

— Je suis ici pour la résoudre.

— Voyons, dit le comte en prenant une chaise qu'il posa droit en face de l'Anglaise, de l'autre côté de la table, parlons net et disons-nous, une fois pour toutes, ce que nous avons à nous dire. Qu'est-ce que vous voulez ?

— Deux choses : ma fille et mon nom !

— Votre nom?

— Celui que vous m'avez donné.

Robert, très pâle, la tête et le corps penchés vers cette femme, enfonçait en elle son regard ; et elle, les coudes sur la table, et le visage dans les mains mordillant à demi le bout des ongles de sa main droite, supportait ce regard colère avec une expression de câlinerie exquise, les longs cils de ses yeux s'abaissant parfois comme alanguis sur ses prunelles de chatte et leur donnant alors une douceur intelligemment perfide.

— Écoutez, dit M. de Montbrun. Je vous ai aimée, je vous ai adorée. Il n'y avait pas au monde d'amour plus

confiant et plus fou que celui que j'ai eu pour vous. Oui, oui, souriez ! Vous le savez bien que vous étiez tout pour moi!. . . Cela vous fait pitié ce que je vous dis là?

— Pas du tout, cher I Gela me fait plaisir. Continuez donc!

— Je vous aimais tant que j'aurais, je crois, bravé la volonté même de ma mère, pour vous qui étiez tout pour moi!... Je n'ai pas osé, et j'ai bien fait. Je me reprocherais aujourd'hui comme un sacrilège de lui avoir causé la moindre douleur. Ma mère, Dieu merci, n'a jamais su que je vous avais prise pour femme. . . Et, quand je vous épousais, selon les lois de votre pays, je ne songeais qu'à vous assurer une existence de bonheur, d'affection, de dévouement, en échange de cet amour que je vous demandais et que je croyais avoir trouvé en vous. . .

— Eh bien? fit Ellen, en voyant qu'il s'arrêtait, comme torturé par des souvenirs. Allez donc ! Il me semble que ces belles phrases sont assez joliment préparées pour que vous en sachiez par cœur la suite. J'écoute.. . voyons...

— Vous aurez beau railler, vous entendrez tout, aujourd'hui, puisque vous avez jugé à propos de venir nous troubler, mon père et moi, dans notre solitude!... Oui, je vous ai aimée comme on n'aime pas!... Et qui ne vous aurait pas aimée?. . . Ce sourire adorable que vous avez là, comment deviner que c'est le plus faux des sourires?. . . Ah ! mes pauvres rêves d'affolé ! . . . 11 n'y avait pour moi que vous au monde. Et le jour où vous avez consenti à vous donner à moi, je ne crois pas que personne ait jamais ressenti la joie que j'ai éprouvée !

— Mon cher Robert, interrompit Ellen avec son petit accent sec d'entre les dents, quand un homme peut se dire cela, même après la désillusion venue, il n'a rien à regretter du passé et rien à reprocher à une femme ! Je vous jure, — je parle sérieusement, — je n'ai jamais eu,

moi, dans toute ma vie, la moindre parcelle de la joie folle dont je vous me parlez !

— Je n'ai rien à regretter?

Et Robert éclata de rire.

— J'ai à regretter ma bonne foi trahie, ma francbise bafouée, ma confiance sotte et mon dévouement stupide! Qu'avez-vous fait de tout cela?... Vous l'avez gâché, foulé aux pieds, souffleté méchamment... pétri dans ces petites mains-là et rejeté comme une écorce vide !

— Phrases de roman ! répondit-elle en se levant tout d'un coup. Je vous ai aimé, autant que je puis aimer. J'étais sincère comme vous. Je me suis trompée comme vous. Vous n'étiez peut-être pas l'homme que je souhaitais et je n'étais certainement pas la femme qu'il vous fallait... Trop romanesque, vous; moi, trop nette, et. trop... américaine, si je puis dire. Eli! bien, quoi! C'est la vie, cal Et quand je me suis aperçue que j'avais eu tort d'accepter votre main, il était trop tard... Voilà... Alors...

— Alors, vous étant trompée, c'est moi que vous avez trompé ? Moi !

— Allons ! Oh ! notre explication va tourner à la scène de jalousie. Vous allez me reparler de Baresco! Il est mort, je vous en avertis, Baresco ! Mort enseveli sous ses triomphes! Oui. . . àBuenos-Ayres où il allait faire représenter un de ses ballets ! Ainsi, ce que vous' direz de Baresco ou rien...

— Il n'est pas question de cet homme dont le nom, sinon le souvenir, m'est parfaitement indifférent... Je ne le connais même pas. . . Je veux seulement vous dire que, le jour où vous avez violé la parole donnée, éclaboussé de boue ce nom qui pouvait et devait vous appartenir, ce jour-là vous n'avez plus été pour moi la mère de Cyprienne et la comtesse de Montbrun, mais je ne sais quelle aventurière du nom d'Ellen Morgan et qu'après l'avoir rencontrée et adorée je voulais oublier, oublier à tout jamais,

si je ne voulais pas apporter en moi, comme une plaie, cet exécrable souvenir!

— Exécrable souvenir ! Vous avez un choix d'épithètes, vous ! . . . Le malheur est, dit Ellen lentement, qu'on ne rompt pas avec des paroles ce que la loi a fait et bien fait. . . Vous ne pouvez pas plus empêcher que je ne sois Mme de Montbrun que vous ne pouvez faire que je ne sois pas la mère de ma fille ! — Et, si vous comptez sur le divorce...

— Le divorce ?

— Oui, il faut laisser aller cet espoir-là où s'en vont les vieilles lunes I — Pour divorcer, il faudrait mon consentement, à moi, et ce consentement. . .

Elle s'était arrêtée debout devant Robert toujours assis et, frappant la table de son index recourbé, chaque coup scandant, soulignant une de ses paroles :

— Ce consentement, je - ne - le - don-ne-rai pas ! L'unique bougie, dans la pénombre de cette chambre

éclairait le visage résolu, sévère et froid de la jolie fille et, quand elle se remit ensuite à marcher par la chambre, tantôt elle s'enfonçait dans le noir et tantôt elle appiraissait comme illuminée par le jet de clarté du gaz de la rue; et le flic-flac régulier de sa jupe, battant sur ses talons, se faisait entendre, comme le bruit d'une pendule.

— Je n'ai pas besoin, répondit Robert, de votre consentement pour être séparé de vous !

— Séparé ?

— Et pour toujours. Pour être, vis-à-vis de vous, \in étranger, complètement.

— Un étranger, vous ?

— Moi. Notre mariage est nul, je vous en avertis. . . ou je vous l'annonce !

— Nul?. . . Votre mariage avec moi?

— Parfaitement nul. Achetez un Code civil et feuilletez le Livre I... titre V...

— Chapitre ?

CANDIDAT! ltfi

— Chapitre IV.

— Oh ! mais, vous êtes bien informé, mon cher. On voit que vous avez torturé ces pages comme on tordrait un linge pour en exprimer l'eau... C'est un travail très noble ! . . . Digne tout à fait d'un gentilhomme, ne trouvezvous pas?... Alors, vous en êtes bien sûr? Je ne suis rien, rien du tout ? Rien de rien ? Une étrangère ? Une passante?. .. C'est votre opinion?

— C'est ma certitude.

— Et vous me déclarez cela le plus tranquillement du monde, en bon bourgeois qui rùgle ses comptes... « Tenez, ma brave femme, voilà ce qui vous revient ! . . . » Rien!... Un salut. Bonjour, bonsoir. Tout est dit. C'est commode. C'est facile. C'est très gentil. Ça n'a qu'un défaut : c'est que c'est impossible !

— Croyez-vous ?

— J'ensuis certaine. Il y a des juges à Paris et des hommes d'affaires à Londres. Vous invoquez la loi? Va pour la loi ! Et je me demande où vous trouverez un tribunal pour déclarer que la femme qui a donné une fille au comte de Montbrun n'est pas comtesse de Montbrun, lorsque le comte lui a engagé sa parole d'honneur devant un magistrat ! . . . Au fait, ma fille ! Allez-vous me prouver aussi, le Code à la main, qu'elle n'est pas à moi, ma fille? Vous savez que je n'ignore pas où elle est ? dit Ellen en se plantant devant Robert, qui s'était levé.

Elle le regarda si étrangement, qu'il comprit tout le danger de ce coup d'œil qui menaçait.

— Au surplus, dit-elle, je sais ce que je voulais savoir. Je venais demander au marquis de Montbrun de recevoir sa bru, entrant chez lui avec sa petite fille à la main. Le marquis n'a pas daigné me recevoir. Et quant à son fils, voilà ce qu'il me répond ! Très bien. C'est la guerre. Mais la comtesse de Montbrun vous fera savoir qu'elle n'est pas une aventurière, qu'elle a son droit et qu'elle entend Je faire reconnaître et le faire respecter ! Ce ne sera pas long !

Elle alla à la sonnette, dont elle tira le cordon vivement.

Et comme Robert paraissait étonné, elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, colère :

— Oh I ce n'est pas au garçon que je vais faire mes confidences, rassurez-vous! Mais j'ai hâte d'être à Paris! J'ai encore un train !

Elle avait regardé sa montre.

Une femme de chambre entrait.

— Ma note, une voiture, et descendez mon sac de nuit.

— Bien, madame.

Ellen se tourna vers M. de Montbrun et, le toisant des pieds à la tète, ironique et la menace insolemment aiguisée dans un petit sourire :

— Vous, à bientôt, darling!

Et ce cher nom de tendresse entrait au cœur du jeune homme comme une aiguille rougie au feu.

Il descendit en même temps qu'Ellen. On ne trouvait pas de voiture. Un des garçons du Grand-Monarque avait emporté le sac de nuit de la jeune femme.

— Soit, dit-elle. J'irai au railway à pied I

Elle se retourna vers Robert , et avec son sourire narquois :

— Je ne vous demande pas de m'accompagner.

Dans la nuit, lorsqu'elle sortit avec le comte, la rue était silencieuse, et Melun endormi; les deux hommes qui les entrevirent, en sortant de la préfecture, passaient presque seuls devant l'hôtel fermé et, sous le bec de gaz, Guénaut et Cappois, stupéfaits, regardèrent Ellen qu'ils ne connaissaient pas.

C'est alors que leur œil, très fin, avait cru reconnaître une autre femme.

Ellen, marchant très vite, s'enfonçait déjà dans la nuit, vers les rues qui menaient à la gare et Robert, se rappelant ce qu'elle avait dit en parlant de Gyprienne, rentrait à l'hôtel, écrivait en hâte une dépèche à Romain Ruaud,

à Villerville, et ordonnait à son domestique de la porter au télégraphe, en toute hâte.

Il ajouta :

— Demain, nous irons à Fontainebleau. Vous avez vos cousins Debray à Avon, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur le comte.

— Ils se chargeraient bien de veiller sur une enfant?

— Mais. . . oui, monsieur le comte.

— Vous me conduirez chez euxl

— Bien, monsieur le comte.

— Allez vite !

Mme Herblay, en attendant le commandant Verdier, interrogeait depuis une demi-heure Emile Ducasse sur les incidents de la veille, à la fête de Ghailly. Le jeune Pitt était enchanté. Il pouvait donner à la charmante femme un aperçu de ses idées politiques et de la façon toute particulière dont il entendait la tactique électorale ! Ah ! s'il avait, hier, été électeur seulement. . . électeur dans la circonscription ! comme il eût jeté — l'expression lui appartenait — l'épée de son discours dans la balance de la discussion 1

— Alors, demandait Henriette, avec un peu d'inquiétude, le commandant?

Ducasse hochait légèrement sa tête blonde.

— Oh! un digne homme... Un brave homme... Un charmant homme, le commandant. . .

Mais la manœuvre d'une pièce d'artillerie ne ressemblait pas à la science d'une réunion politique!... Ce satané Garousse était « sur le terrain oratoire » un tacticien supérieur à Verdier.

— Garousse?

— Oui, madame, Ga;ousse.

— Il serait stupéfiant, dit-elle, que ce Garousse recueillit la succession Charvet. . . Mais c'est impossible!

Elle avait mis quelques secondes de réflexion entre la première phrase et la seconde et les yeux, de Ducasse s'étaient imprégnés d'une certaine langueur attendrie, lorsqu'elle prononçait la sueeession Charvet. Les regards d'un gourmet devant un plat fin, d'un amoureux contemplant l'objet adoré ont de ces tendresses touchantes.

Et Mme Herblay mettait tant de grâce et comme une harmonie tentatrice dans ces trois mots qui, pour des profanes, eussent évoqué des idées funèbres d'héritage, tandis que, pour Ducasse, ils résumaient toute une situation glorieuse, des ambitions tribunitiennes, et une longue, longue suite de triomphes constatés par Y Officiel!. . .

L'honorable successeur de l'honorable M. Charvet! Emile entendait bruire la phrase— qui serait évidemment dite au Palais Bourbon — et il n'y avait pas, au monde, des baisers de femme qui eussent, à ses oreilles, la douceur musicale de ce titre-là ! . . .

A écouter Henriette, il oubliait presque de la regarder, et cependant Mme Herblay était assez jolie pour retenir l'attention d'un jeune homme de goût, eût-il la cervelle encombrée par les harangues de Billy et les ressouvenirs des northistes et des foxistes.

Elle portait, ce matin-là, une toilette crème, à dentelles blanches et, autour de sa taille, une ceinture russe, aux reflets moirés d'argent, qui semblait un serpent enroulé. Cette taille souple avait des ondulations d'une grâce fine d'aimée arabe, mais naturelle. Les petites mains, nerveuses, tenaient un livre qu'elles tournaient, retournaient, dont elles jouaient comme d'un éventail. Et Ducasse regardait, à la fois, les mains, qui étaient jolies, et le livre qui était sérieux : Darwin !

— Mais, je vous ai interrompue, fit Emile. Vous lisiez Darwin ?

Henriette sourit.

— Je le relisais !

Ducasse glissa sur Darwin une opinion toute faite — un de ces mots qu'il portait sur lui, tout préparés, pour les bonnes occasions — puis il profita de la parenthèse pour glisser le nom de ce compatriote de Darwin : le grand Pitt!

— Ah ! quel homme! La France n'avait pas un homme pareil !

— Ni la France, ni l'Angleterre, rectifia Mme Herblay.

Emile était bien de cet avis. Mais, du moins, la Grande- Bretagne savait honorer ses grands hommes. Le premier ministère de Pitt avait duré dix-sept ans. Dix-sept ans, à la bonne heure ! Il valait la peine alors d'accepter un portefeuille! Et lorsque Pitt était malade, oui, lorsqu'il était malade et revenait à la santé, Londres illuminait comme s'il se fut agi d'une victoire ! Voilà un peuple !

Et Ducasse s'exaltait.

La motion d'un vote de funérailles publiques et d'un monument élevé à Pitt passait à la majorité de 288 voix contre 89, et la Chambre des communes votait un million tout rond, quarante mille livres, pour payer les dettes de Pitt ! Quel pays, madame! Et quel temps !

Et, là, tout à côté de cette jolie femme élégante et qui le regardait doucement de ses grands yeux noirs, le viceprésident de la conférence Montesquieu s'exaltait — pour qui ? — pour cette séduction, ce sourire de femme, ces cheveux noirs et ces petites mains? Pas du tout ! . . .Mais pour Pitt, William Pitt, Billy! Et Ducasse récitait, commentait, détaillait le fameux discours de Billy sur la réforme électorale et racontait comment, en parlant de cet homme universel, un fabricant de coton de Manchester disait, après lui avoir parlé : « On croirait qu'il a passé sa vie dans une filature! »

— Et dire, ajoutait Emile, que c'est la nouvelle de la bataille d'Austerlitz qui l'a accablé. . . qui l'a tué !

Il en arrivait presque à maudire Austerlitz qui tombait là sur le crâne du grand ministre et détruisait ses combinaisons. Austerlitz prenait tout à coup, pourDucasse, l'apparence d'un malheur public, et M:ac Herblay avait toutes les peines du monde à consoler ce jeune homme, devenu brusquement pensif, de la perte de William Pitt.

— Eh ! bien, quoi ? Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Ducasse? 11 est mort, Pitt! Oui, il est mort! 11 faut en prendre son parti !

— Moi, madame? Mais je ne m'en consolerai jamais! répondait Ducasse qui était sincère.

Alors Henriette, qui souriait, comptait sur ses jolis doigts :

— Pitt... né en 1759... mort en 1806... Aujourd'hui, eh : que voulez-vous ? Il y a longtemps qu'il aurait disparu, aujourd'hui, même sans Austerlitz ! . . . Il aurait cent vingt-cinq ans ! On ne s'imagine pas William Pitt à cent vingt-cinq ans !

Mais, au contraire, cette idée que lui, Ducasse, aurait pu — car les centenaires après tout ne sont pas des êtres fantastiques — vivre en même temps que Pitt, coudoyer et saluer le grand Pitt, même à cent vingt-cinq ans, rendait le jeune homme tout pâle et il trouvait, décidément, terriblement vide le monde où ne se rencontrait plus le fils de lord Cbatam.

— Après tout, conclut Henriette, gentiment, si Pitt est mort, faites-le revivre !

Emile eut sur son visage, diplomatiquement aimable, une contraction involontaire et il ne put s'empêcher de répondre, après une petit soupir et avec une expression de regret qui vaguement ressemblait à un reproche :

— Ah ! madame, en disant cela, vous ne savez pas quelle plaie vous rouvrez en moi !

— Ah ! ban ? fit Henriette.

Le pauvre Emile avait tout à fait devant elle l'attitude

d'un soupirant à qui un aveu monte aux lèvres et qui tremble, et qui n'ose pas.

— Il y a une chose qui me navre, qui me torture, qui m'humilie. . .

— Voulez-vous un verre d'eau ? interrompit Mme Herblay.

— Merci. Mais quand je pense qu'à mon âge, à mon âge. . . Pitt. . . le grand Pitt. . .

— Oui... enfin Pitt?

— Pitt avait déjà prononcé ce fameux discours dont je vous entretenais tout à l'heure, et que moi, moi. . .

Mmo Herblay étudiait, avec une expression tout à fait nouvelle, Emile Ducasse, à mesure qu'il parlait. Elle lui trouvait la voix nette, bien timbrée, le geste sobre et l'aspect parlementaire !

— Oh ! dit-elle, vous êtes si jeune, monsieur Ducasse !

— Si jeune, madame ?

Il avait tressailli comme si on l'eût insulté. Si jeune ? Il regrettait de n'avoir pas une calvitie précoce pour excuser cette horrible jeunesse dont on osait l'accuser.

— Bah I interrompit Mm0 Herblay, un jour ou l'autre vous aurez votre moment à la tribune.

— Comme lui, oui, madame, et si jamais cette joie m'est accordée 1 . . .

Il y avait, dans le regard ardent d'Emile, tout un monde de périphrases futures et Mmc Herblay commençait à trouver, en effet, que le vice-président de la conférence Montesquieu, correctement boutonné dans sa redingote, avait des allures d'homme d'État. Il ressemblait à M. Mole, jeune.

— S'il avait du talent, cependant? songeait-elle. . . L'égide que le pays cherchait, la fameuse égide, l'égide

que tour à tour avaient tenue Javouillet et Gharvet et qui se trouvait, présentement, aux mains de Verdier... la tutélaire égide, peut-être était-ce Emile Ducasse qui devait l'étendre sur la circonscription tout entière. . . Henriette avait remarqué avec quelle sûreté de coup

(Tœil Ducasse jugeait l'état des esprits. Ah! si le commandant Verdier possédait cette science particulière de la matière électorale! Et elle ramenait Ducasse au récit des épisodes de la veille.

Emile lui racontait l'histoire du boucher qui ne voulait pas se compromettre, et il ajoutait :

— Ah ! si vous aviez été là, madame !

— Moi ! Comment, moi ?

— Et ! parbleu, vous l'auriez séduit, ce boucher 1 11 n'aurait plus hésité!... Je gage que vous feriez, pour votre candidat, ce que la duchesse de Devonshire fit, un jour, pour le sien!

Henriette s'était mise à rire.

— Je sais que la duchesse de Devonshire proposa à un boucher, justement, d'échanger le vote du tueur de bœufs, contre un baiser qu'elle accorderait. . . C'est cela que vous voulez dire ?

— Oui, fit Emile.

— Mais, prenez garde. . . Vous savez que c'est pour Fox, et non pour votre ami Pitt, que la duchesse faisait voter! Quoi qu'il en soit, vous avez raison I Je ferais l'impossible pour que notre candidat réussît ! . . .

Elle s'était levée, apercevant du fond de son salon Verdier et sa nièce qui traversaient le jardin, ensoleillé déjà.

— Le voici justement, dit-elle.

Et, pendant que Ducasse se levait aussi, correct, poli, regardant le commandant qui venait doucement, Mmo Herblay enveloppa d'un coup d'oeil le jeune parlementaire, hocha la tête et dit tout à coup :

— C'est peut-être dommage !

— Quoi donc, madame? Qu'est-ce qui est dommage?

— Rien. Mais je réfléchis. . .

Elle le regardait toujours, comme si elle eût passé une inspection, puis elle ajouta :

— Vous étiez peut-être papable.' Bah ! dit-elle encore, ça viendrai

Et le jeune Ducasse retrouva en lui-même l'impression de triomphe et d'espoir de ses premiers succès aux examens, lorsque devant lui s'ouvrait toute une perspective de plaidoiries et de harangues. . . Papable aujourd'hui!. . . Candidat demain peut-être ! . . . Candidat ! . . .

11 avait envie de porter à ses lèvres les petites mains de Mme Herblay et de les baiser — correctement.

Le déjeuner qui suivit fut rapide. Le commandant Verdier n'avait pas très faim et il se sentait la gorge serrée : les morceaux ne passaient pas. Tout à l'heure, il lui fallait encore aller au-devant de ses électeurs, faire parade de ses opinions et, avant de sortir, rédiger décidément avec Médéric Charvet — qui allait venir — cette profession de foi qu'on devait afficher « pour emporter le morceau » !

Par la porte ouverte de la salle à manger, Verdier, assis à côté de Mme Herblay, regardait avec une mélancolie profonde ce jardin que criblait maintenant le soleil de midi, faisant étinceler, comme des fragments de verre, le sable chauffé des allées. Et, tout à l'heure, par les villages, au bras de quelque Cappois influent, qui saluerait, çà et là, avec un sourire engageant, l'ombre des électeurs rencontrés, il faudrait aller, aller, aller toujours, sous le soleil cru, à l'heure où, dans le bourdonnement de la campagne ivre de lumière, lorsque la chaleur fait comme une vapeur danser les atomes sur la terre criblée de rayons, quand le paysan s'endort, le ventre au soleil, la tète à l'ombre, — se reposant sous une haie, lui, — il faudrait, suant et peinant, par les routes et" bravant l'apoplexie, continuer à quêter, quémander les suffrages ! Et, comme y mettant une intention ironique, Ducasse, tout en mangeant, racontait les efforts de Garousse, sa tactique, son remue-ménage éternel. Il allait partout, se montrait partout, Garousse ! Il entrait dans les cabarets, trempait dans du vin vert sa lèvre sèche, buvait, parlait, pérorait, grondait, tourbillonnait, tonnait. Une fière canaille, mais un rude homme !

Et Gilberte, l'œil inquiet, regardait son oncle tandis que parlait le disciple du grand Pitt.

La jeune fille savait bien, à quoi pensait le commandant. Quelle tranquillité, à cette heure dans la rue Mansart, où ils seraient maintenant si cette candidature... Ah! les livres aimés, le foyer, les causeries envolées, dans la fumée de la pipe ! Et elle songeait à toute la fatigue physique qui attendait Verdier, dans un moment, sans compter les soucis...

C'est qu'il n'y avait pas une minute à perdre. Mme Herblay dictait au commandant le programme de la journée. De midi à deux heures, promenade à pied. Poignées de mains. Causeries familières. — Quelques cigares distribués çà et là. Emile Ducasse les emporterait ; il se chargerait de ce soin particulier.

— Oh ! très important, les cigares ! disait-il. Je connais des gens qui sont devenus ministres pour un cigare donné à propos, comme H. Laffitte est devenu millionnaire pour une épingle ramassée en temps voulu . . . Soignons le cigare !

Après la connaissance faite avec les électeurs de Dammarie, visite à la fabrique de dragées, sur la route de Melun. Une apparition à Melun même. Une visite au préfet. Retour à Dammarie. Dîner. Et, après le dîner, lecture de la profession de foi, devant un comité composé de Guénaut — opinion hardie, — de Cappois — opinion modérée, — et de Charvet, qui venait tout exprès, en juge plutôt qu'en conseiller, en Mentor.

— C'est de son âge ! dit Mma Herblay qui regardait Emile Ducasse involontairement.

Allons ! le pauvre commandant accomplirait point par point ce qui lui était ordonné ! Il avait l'habitude de la consigne. 11 apportait à ce métier de candidat l'obéissance passive du militaire. D'ailleurs, Fournerel, le carrier, son ancien soldat, le piloterait à travers le pays où il était assez populaire et lui indiquerait les portes où il pouvait

frapper. Frapper aux portes ! La perspective de ce métier de solliciteur gâtait encore ce déjeuner, pour Verdier, et les affres de la veille venaient le reprendre en pleine poitrine. Encore les mêmes propos au fond des cabarets, les mêmes discussions avec des électeurs parlant une langue qu'il ne comprenait pas I Qu'allait-il faire dans cette galère électorale ?

Un domestique vint annoncer à Mme Herblay que Fournerel était arrivé.

— Bon, dit Henriette. Commandant, maintenant aux armes ! Votre guide est prêt ! — Et bonne chance !

Elle lui tendait cette petite main que, tout à l'heure, contemplait Ducasse.

Emile, qui s'était levé en même temps que le commandant, demanda à Gilberte:

— Vous ne nous accompagnez pas, mademoiselle? Et Gilberte, le plus naturellement du monde:

— Je le ferais volontiers, si je pouvais!

— La politique doit vous intéresser, n'est-ce pas?

— La politique? Non. Mais mon oncle, qui n'est pas l'homme de ces représentations et qui va passer encore une journée pénible.

— Oui, mais lorsqu'il sera élu, tout sera compensé 1... Vous serez fière d'être la nièce d'un homme qui gouverne son pays. . . Vous le conseillerez, vous le dirigerez.

— Moi?

— Eh! il ne serait pas mauvais que les femmes eussent enfin une part au gouvernement... John Stuart Mill est d'avis. ..

Gilberte se mit à rire, d'un beau rire clair de jeune fille et, gaiement, elle demanda ce qu'elles en feraient, les femmes, de cette part-là, puisqu'elles ne savaient pas toujours se diriger elles-mêmes,

Et, sur ces lèvres sérieuses, comme attristées déjà par des souvenirs passés, ce rire franc, vraiment jeune, prenait pourtant un vague accent mélancolique.

Non, non, ces choses-là ne la regardaient point. Elles n'étaient pas faites pour elle. La politique — et Gilberte disait cela gaiement, sans y mettre de malice — c'était bon pour Mme Herblay qui était une femme supérieure. . . tout à fait supérieure. Mais pour le commun des mortelles, non!

— Ce n'est pas cela qui me passionne ! dit-elle.

— Et. . . qu'est-ce qui vous passionne, vous, mademoiselle? demanda Emile.

— Moi ? fit-elle encore, comme tout à l'heure.

Elle le regarda bien en face, de ses beaux yeux limpides, sans même avoir l'air de comprendre ce que la question, un peu trop intime, avait de déplacé, et, très franchement :

— Moi ? Tout et rien.

— C'est beaucoup et ce n'est pas assez !

— Croyez- vous?

Henriette s'approchait, instinctivement curieuse de ce que pouvaient se dire ces deux jeunes gens et, un peu intriguée, sans savoir pourquoi, elle demanda à Gilberte si elle parlait de l'élection.

— A peu près, dit la jeune fille. Mais ce qui est certain, c'est que je serai très reconnaissante à M. Ducasse s'il veut bien mettre son talent au service de mon oncle !

— Eli! mademoiselle, fit Emile en hochant la tête, je le voudrais bien... Mais c'est impossible. Je ne suis pas électeur. C'est même assez ironique (il regardait Mme Herblay), je pourrais ici prendre la parole comme éligible. . . Comme électeur, cela m'est interdit !

Et il semblait être, tout à coup, devenu rêveur après avoir prononcé ce doux mot, harmonieux pour lui comme un son de harpe éolieune : éligible!

Mme Herblay disait tout bas à Gilberte :

— Vous avez raison de lui recommander votre oncle ! Très bon avocat, M. Ducasse! Vice-président de la conférence Montesquieu !

Elle ajouta, avec son habitude de chercher le mot...

— Montesquieu, qui faisait de l'esprit sur les lois... ce qui le distingue de ceux qui font des lois- sans esprit!

Le commandant était prêt à partir. Il mettait et remettait ses gants, se demandant ce qui était, en pareil cas, le plus convenable. M. Ducasse traita la question. Avoir des gants était plus poli, n'en avoir pas était plus démocratique.

— Tranchez la question, commandant, dit-il. N'en mettez qu'un!

Il sourit, et regardant Mme Herblay :

— Voilà de l'opportunisme ou je ne m'y connais pas I Henriette commençait à le trouver tout à fait spirituel. Elle accompagna Emile et le commandant jusqu'à la

grille. Fournerel, endimanché, sanglé dans sa redingote, attendait Verdier, comme au port d'armes.

Ce Fournerel, grand diable sec comme un pendu et fort comme un chêne, la face taillée à coups de serpe, les doigts noueux comme des ceps de vigne, semblait farouche avec ses cheveux en broussaille, pleins de poudre de grès et ses moustaches noires ; en réalité, c'était le plus doux des hommes, passionné seulement en politique et s'y mettant, comme au travail, de tout cœur, de tous bras, hardiment.

11 devait aller sur la cinquantaine.

— Salut, mon commandant, dit-il en portant la main à son front. Il avait ôté son chapeau de feutre.

— Nous allons avoir du coton, mon commandant. Garousse est à Dammarie !

— Ah ! dit Verdier.

— Oh ! il faut s'attendre à le rencontrer comme ça jusqu'à la fin, dans nos jambes !. . . Il a tenu ce matin une réunion, à Melun, chez Garnetin, le monteur de bronze de la rue de la Juiverie... Monteur en bronze? plutôt un monteur de coups! Enfin! Quoi! nous sommes là, mon commandant, et d'attaque !

Il parlait, tout en marchant hors du château et Yerdier se retournait de temps à autre pour revoir Gilberle, la saluant encore, à chaque pas, comme s'il lui en eût coûté de s'éloigner d'elle. Ducasse trouvait même le commandant passablement sentimental. Tant d'émotion pour une si petite aventure I Des adieux comme s'il s'agissait de faire le tour du monde ! Pas du tout coulé dans le moule du great commoner, le bon commandant I

Et déjà, allongeant leurs ombres sur le chemin blanc soleil et poudreux comme une route d'Italie, le candidat et son agent électoral traversaient le village et arrivaient sur la place de la Mairie.

Le bâtiment neuf de la mairie, s'élevait là, droit au centre du village, près de l'église, ancienne abbaye du Lys, entre plusieurs rues qui venaient toutes aboutir en ce même centre comme autant de petites artères. La rue de Melun à gauche, à droite la rue de la Fontaine, où sur les cailloux courait gaiement une eau vive avec des lavandières penchées sur le courant clair, les bras nus, trempant le linge blanc dans le ruisselet. La rue de Farey, en face de la mairie, menait encore à un hout de ruisseau, canalisé, et à une sente qui s'appelait la rue du Moulin. Autour de la façade rouge et blanche de la mairie, toute la vie de Dammarie se groupait, débitants de vin, cafetiers, boulangers, vendeurs d'épiceries, d'images et de jouets. Et voilà que, peu à peu, au bruit des pas et malgré le soleil tombant droit, incandescent, sur la petite place, ces boutiques s'ouvraient, le cafetier appelant ses pratiques, tous tendant le cou vers le commandant, l'épicier venant voir aussi et quelques gens s'approchant en éteignant leur pipe pour causer de près avec« le candidat de Mme Herblay ».

On entendait, tout près de là, des détonations presque régulières, des coups de carabine tirés par des peintres de Barbizon dans un tir voisin, du côté de Chailly.

Comme Yerdier traversait la place, un homme élégant,

la barbe grise, et qui sortait d'une maison voisine de l'église, s'arrêta pour regarder le commandant venant précisément vers lui. Un vieux petit .bonhomme , son compagnon, désignait Verdier en murmurant : « C'est le candidat républicain ! ... »

Et lorsque le commandant fut à deux pas de lui, l'autre alors le salua d'un joli geste de galant homme en disant, comme eût pu le faire un officier de Fontenay .-

— Commandant, enchanté de vous témoigner toute mon estime avant de vous combattre de toutes mes forces !

Verdier, assez surpris, ôtait alors son chapeau et regardait celui qui lui parlait. 11 le reconnaissait vaguement. Il lui trouvait unair de ressemblance avec Henri IV. L'homme avait du Béarnais l'allure cavalière, le retroussis de la moustache, mais, dans le regard, une mélancolie et, dans la voix, un charme triste.

— A qui ai-je l'honneur, monsieur?.. .

— Vous avez été le capitaine de mon fils. Je suis le marquis de Montbrun !

Le commandant parut encbanté de retrouver le père du brave garçon qu'il avait vu si vaillant sur la Loire et, oubliant que M. de Montbrun était un adversaire — quoique le marquis n'eût pas consenti à poser sa candidature — il se mit à causer, un moment, à l'ombre des maisons qui coupait géométriquement, d'un trait net et noir, la clarté aveuglante de la place.

Emile Ducasse trouvait que Verdier commettait là une erreur de tactique. Sur le pas des portes, les visages paraissaient étonnés. On se montrait le candidat de Mmo 11erblay se mettant à parler là, familièrement, avec le marquis. Et encore s'il n'y avait eu que le marquis! Mais l'ancien secrétaire de la mairie du temps de l'empire, Potermet, le petit homme qui suivait M. de Montbrun, était là. Évidemment, le commandant ignorait le passé de Potermet: — un suppôt de tous les candidats officiels, autrefois, et qui avait fait des bassesses pour être décoré.

Ducasse remarquait facilement les effarements des habitants de Dammarie ; et Fournerel, qui, de ses doigts osseux, se tordait la moustache, murmurait entre ses dents :

— Le commandant fait une bévue I On ne se montre pas avec Potermet devant tout le monde !

Potermet se tenait, du reste, sur la réserve, et regardait avec défiance Verdierqui, naïvement, parlait à M. de Montbrun de Robert et lui disait combien il avait de joie à le revoir. Pas un mot de politique.

Les chucbotements n'en couraient pas moins sur les lèvres, autour de la place, et l'épicier n'y voulait point croire. « Est-ce possible ? Il connaît M. de Montbrun!... Qu'est-ce qu'ils peuvent dire ? »

— Commandant, fît le marquis après un moment, je ne regrette pas d'avoir refusé de poser ma candidature dans la circonscription puisque j'aurais eu l'honneur de vous avoir pour adversaire ! Battu, j'aurais du moins été certain que notre coin de terre aura pour représentant un homme de cœur ! — Voulez-vous me faire l'honneur de me donner la main, avant le tournoi?

Il souriait, aimable et un peu ému, en tendant à Verdier une main que le soldat serra en toute francbise.

— Diable, pensait Ducasse, un shake-hand ! Les électeurs n'y doivent plus rien comprendre I

Et il regardait, autour de la place, les braves gens de Dammarie-les-Lys que cette poignée de mains entre gens dopinions différentes déconcertait. M. de Montbrun avait salué Verdier et s'éloignait, du côté de Melun, suivi de Potermet qui trottinait d'un air rageur derrière l'ombre maigre du marquis allongée sur le sol de la place.

— Un charmant homme! dit le commandant qui le regardait s'éloigner. Et, son fils, un crâne garçon I

— Inutile à dire, cela ! mon cher commandant, fit Emile. A moi, passe! Mais si l'on vous entendait!

— Comment! Si l'on m'entendait? Eh 1 bien, si l'on m'entendait?

— Légitimiste, le marquis !

— Bon ! Ça l'empêche-t-il d'être charmant ?

— Consultez M. Fournerel, dit le jeune parlementaire, comme s'il dégageait sa personnalité du débat.

L'ancien soldat trouvait, en effet, que « monsieur » n'avait pas tort. Il était évident que des poignées de mains comme ça, oui, ça devait paraître drôle. Encore si le marquis avait été seul! Mais le Potermet !... Parler à Potermet! Connaître Potermet!

— Mais, ht Verdier, je ne le connais pas, moi, Potermet! Qui est-ce, Potermet?

— L'ancien agent électoral de Dulaurier et de Balleydier!

Tous ces noms tombaient sur Verdier comme des vocables d'une langue étrangère. Balleydier! Dulaurier! Potermet! Jamais il ne les avait entendus de sa vie, ces ncms-là I

— Eh bien ! qu'est-ce que me font Ballaurier ou Dulaurier, est-ce que je sais, moi ?

— Commandant, dit le jeune Ducasse, dans la tactique du scrutin comme dans le jeu des révolutions... tout a une importance... tout. Et je ne réponds point que vous ne regrettiez pas un jour la poignée de main donnée à M. de Montbrun I

— On ne regrette jamais, cher monsieur, fit Verdier simplement, d'avoir serré la main d'un homme d'honneur I

Ducasse laissa échapper un petit geste qui signifiait : « A votre aise, et cela vous regarde! •>

— Et maintenant, dit Fournerel, allons dire bonjour aux débitants !

Les coups de feu, secs et réguliers, du tir voisin retentissaient toujours, à des intervalles rapprochés.

M. de Montbrun avait disparu, avec Potermet, et, à l'angle même de la rue par laquelle il s'en allait, un

homme apparaissait, portant, suspendus à son côté dans une large poche de cuir, des tas de journaux, et le chef coiffé d'une casquette de cuir à bande écarlate sur laquelle se détachait, en lettres noires, le titre du journal de Garousse : V Anguille de Melun.

L'homme, d'une voix enrouée, criait dans le grand silence de la place ensoleillée :

— Demandez les journaux de Paris ! . . . Achetez le nouveau journal du département I Demandez l'Anguille !

Ducasse remarqua, à ce nom, que le commandant devint très pâle. L'Anguille de Melun! Verdier se rappelait la plaisanterie absurde, l'article insolent lu, le matin, sur le banc! Et l'idée que ce colporteur avait la pochette gonflée de ces numéros insultants et que cet homme répandait, vendait au détail, comme un marchand de drogues empoisonnées, la calomnie niaise et les railleries féroces, donnait au soldat l'envie d'aller lui arracher ces papiers maculés et de les lui jeter, déchirés, au visage.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? demanda Verdier à Fournerel.

— Qui ? Le marchand de journaux ?

— Oui.

— Mais vous le connaissez, mon commandant. Je vous en ai parlé ! C'est un ancien de la batterie. C'est Poniche !

— Poniche I dit l'officier, à qui le nom, cette fois, rappelait un souvenir. L'amateur de la salle de police.

— Pas plus mauvais qu'un autre, mon commandant. Seulement, il a un trou sous le nez, Poniche I Et il s'est habitué à lamper ferme. Alors..., alors il fait de la bohème !

Le vendeur de l'Anguille continuait à crier, de sa voix d'ivrogne :

— Les journaux, de Paris I... Le nouveau journal de Melun!... L'Anguille! Demandez l'Anguille!

11 s'arrêtait devant les portes, prenait un numéro dans

sa pochette et recevait la monnaie avec un lazzi, puis continuait sa tournée en faisant son. annonce : « V Anguille de Melun! Demandez! »

— Est-ce qu'il sait au moins ce qu'il débite ? dit tout liant Verdier, que la vue de ce journal, acheté çà et là par ces gens, exaspérait.

On allait rire de lui, Verdier, dans ces cabarets et ces épiceries ! Ces gens se répéteraient tout à l'heure la plaisanterie bête du gazetier : « Qu'est-ce que cet artilleur qui est payé pour tuer les hommes et qui les sauve? Rendez l'argent ! Rendez les galons ! »

Il marcha droit à Poniche, sous le soleil, et s'arrêta, au milieu de la place, devant l'ancien canonnier qui, rouge, couturé, le visage tressé comme un filet mince de de fibrilles violacées, pareilles à des mailles serrées, le regardait, la bouche ouverte sous sa moustache, portant instinctivement la main comme à la visière d'un schako, à cette casquette où se lisait le titre du journal de scandale.

— Mon commandant... Comment, c'est vous, mon comm

— Et c'est toi, dit Verdier, qui te fais le colporteur de Y Anguille ?

— Mon commandant, vous savez...

— Un joli journal, V Anguille ! Tu sais ce qu'il contient contre moi?

— Je le sais, mon commandant, sans le savoir, vous savez... Je le sais, si vous voulez, mais je ne sais pas trop...

Et Poniche balbutiait, cherchait ses mots tout en regardant, pendu à son côté, le paquet de journaux que Verdier semblait prêt à jeter au diable.

— Oh! pensait Ducasse qui devinait la colère du commandant. Trop poli tout à l'heure. Trop violent, maintenant ! 11 n'a décidément pas le flegme politique !

Fournerel, que les gens de la place entouraient, profi-

tait de l'eccasion pour raconter que la politique n'avait rien de commun avec les rapports du commandant et du marquis. Affaires de service, du temps de la guerre.

— C'est égal, disait l'épicier, se coller comme ça des poignées de mains, des gens qui représentent deux principes... C'est drôle!

Verdier regardait dans les prunelles Poniche très embarrassé.

— On te paye cher, pour ce métier-là?

L'ancien soldat ne répondait pas.

— Voyons, Poniche, dit le commandant, tu sais bien qu'il ny a pas un mot de vrai dans tout ce que ce petit papier raconte contre moi?

Poniche eut un sourire de mépris en regardant les journaux qu'il portait.

— Pas un mot, mon commandant. A qui le dites-vous? 11 faut être des galvaudeux comme ceux qui écrivassent ces machines-là pour inventer des balivernes pareilles sur votre compte... On me chanterait ça aux oreilles, à moi, que je les enverrais promener un peu proprement, je vous en donne mon billet.

— Et tu les distribues, les... balivernes?... Et tu les vends ?

— Heu ! je les distribue... Je les distribue sans les distribuer... Je ne contresigne pas tout ça, moi... Je débite ça, mais je proteste... Je fais mon métier, quoi !

— Un vilain métier, Poniche 1

— Oh ! je sais bien que c'est pas pour ça qu'on me campera la croix d'honneur, mon commandant!... Mais on prend ce qu'on trouve... Faut manger...

— Et boire !

— Et boire aussi, ça, c'est le chiendent... L'habitude de lever le coude, c'est ce qui est cause de tout... Aussi, c'est la faute à M. Guénaut !

— M. Guénaut?

— Le vétérinaire de Chailly. Oui 1

— Qu'est-ce qu'il a fait, M. Guénaut?

— Ce qu'il a fait ! Je lui ai demandé de distribuer vos bulletins quand le moment serait venu... Alors il m'a répondu que j'étais trop ivrogne; le fait est que j'avais du raisin cassé dans la tète quand je lui demandais ça, à M. Guénaut ! Tout de même je me suis senti vexé... Et j'ai dit : « Ah ! tu me refuses les bulletins du commandant, toi ? Eh bien, je prendrai ceux de Garousse. » Et comme Garousse a fait un journal... alors quoi! je vends le journal ! Mais ce n'est pas contre vous, mon commandant, que j'ai fait ça. Je me moque de Garousse comme d'une guigne et même, je vais vous dire, mon commandant, et même il ne serait pas nommé, Garousse, je serais encore dans ceux qui seraient enchantés... Parole ! Je distribue ses numéros... je vends Y Anguille... oui, mais que ce soit moi ou un autre qui la vende, Y Anguille, ça ne lui donnera pas une voix de plus, à Garousse, il n'y aura pas plus pour ça de bulletins pour lui au fond de la boite... 11 me vient même une idée, tenez... Oui, si ce n'était pas voler l'argent de Garousse, je me payerais de m' amuser avec mon idée... Je tendrais comme ça les numéros de VAnguille en disant : « Prenez... lisez... et n'en croyez pas un mot... C'est une canaille, Garousse, et tout ce qu'il dit du commandant — j'en sais quelque chose, moi — c'est des blagues ! Voilà !

Le commandant était désarmé par cette stupéfiante inconscience. Il n'avait plus ni rancune contre Poniche , ni colère même contre les rédacteurs de YAnguille. Tout cela lui paraissait quelque chose comme une ironique bouffonnerie dont il n'avait qu'à se moquer ! Ah ! politique !

Il haussa les épaules et tourna les talons, ne répondant pas à l'ancien artilleur, qui lui disait de sa voix d'alcoolique :

— M'en voulez pas, au moins, mon commandant? Si m'en vouliez, je flanquerais le paquet de journaux dans

la Seine ! M'en voulez pas, dites?... Canaille de Garousse, va!...

Et, comme s'il continuait à parler à Yerdier :

— Demandez ! Demandez les journaux de Paris !... Les journaux de Melun ! Demandez Y Anguille, la sacrée Anguille, la sale Anguille! Demandez Y Anguille!

. Les gens de Damraarie, qui entouraient Fournerel, saluèrent le commandant lorsqu'il les rejoignit en quittant Poniche, et les poignées de mains qu'il leur donna firent oublier la main tendue, tout à l'heure, au marquis de Montbrun.

L'épicier, qui était un tacticien, comme Ducasse, glissa à l'oreille du commandant que Garousse étant là, tout près, au tir communal, il semblait prudent d'aller aussi au tir, comme Garousse. Bien des gens du pays s'y trouvaient.

— Allons au tir, dit le commandant.

Il songeait, tout en marchant, au fusil entrevu chez Claudin et qui étincelait, là-bas, à la devanture du boulevard, comme un joyau à l'étalage d'un bijoutier.

Les coups secs de la carabine de tir lui arrivaient, plus rapprochés à mesure qu'ils avançaient. Et, peu à peu, autour de lui un petit cortège s'était formé. Le débitant, l'épicier, le boulanger, l'instituteur communal marchaient à ses côtés, à droite et à gauche, et Ducasse et Fournerel cédaient le pas à ces électeurs influents qui, tout en allant vers le tir, glissaient au candidat des pétitions parlées, rapidement, semant déjà dans le souvenir du futur candidat de la graine de quémandages.

Le débitant avait eu une contravention inique... ignoble... a propos «d'une batterie », chez lui, entre deux ouvriers de la fabrique de dragées. Il demandait une lettre pour le procureur de la République à Melun. Le boulanger était « embêté ». Son geindre qui allait partir pour les grandes manœuvres! Il fallait en prendre un autre. Est-ce qu'il le connaîtrait seulement, cet autre?

tandis que celui-là! Un ouvrier modèle! Et qui votait droit! Est-ce qu'il n1y aurait pas moyen, par un « petit mot de billet » de lui avoir comme ça une dispense pour ces manœuvres? Ça se donnait, ces dispenses! Et le boulanger citait des noms.

L'instituteur était furieux contre l'architecte de la nouvelle école. Trop petite, l'école! M. Verdier verrait, s'en rendrait compte. Puisque la commune s'endettait pour l'école, au moins fallait-il qu'elle fût admirable, vaste, palaciale, — l'instituteur disait palaciale. Les palais des rois devaient faire place aux palais des royautés intellectuelles et l'instituteur communal voulait faire graver sur la porte d'entrée de l'école — M. Verdier approuverait le projet, il n'en doutait pas — : « Ici, Ton pense! »

Le commandant entendait, comme l'autre jour, bourdonner ces diverses confidences. Il essayait de répondre par un mot, ou un geste, mais les demandes et les pétitions continuaient. Il lui semblait qu'il lirait après lui toute une criante traînée de solliciteurs.

Lorsqu'il aperçut, de loin, Garousse, planté devant le tir et pérorant, il fut enchanté. 11 éprouvait comme un soulagement. Son adversaire! Enfin! Il ne lui demanderait rien, du moins, celui-là!

Le tir était établi sur la route de Chailly, dans la cour d'une villa en construction, et les détonations partaient avec des claquements de coups de fouet.

Verdier s'approcha, et Garousse, en le voyant, le salua d'un bonjour ironique, de sa voix de cuivre, lui demandant s'il lui conservait rancune de la première escarmouche de Chailly.

— Aucune, dit Verdier froidement. A chacun son rôle. Je fais mon devoir, vous faites votre métier!

Le mot était décoché avec une netteté qui fit plaisir à Fournerel et ne déplut point à Ducasse. Garousse prit le bon parti : il ne comprit, pas. Ce n'était, d'ailleurs, dit-il, que le prélude de ia lutte. Le commandant devait en

prendre son parti. Ce serait chaud, violent, emporté.

— Tant mieux! dit Yerdier.

il mettait une telle fermeté dans ses réponses que Garousse se demandait si on lui avait changé son adversaire, depuis la veille. À moins que la piqûre de Y Anguille n'eût irrité le soldat, comme la banderille affole le taureau! Alors, tant mieux! C'est que l'article aurait porté!

Garousse n'était pas, comme la veille, accompagné de Saboureau, demeuré au bureau de rédaction de Y Anguille, mais il avait autour de lui ses claqueurs, et au premier rang, un gros garçon lourdaud et pataud, épanoui dans sa graisse et étalant, à côté du candidat de Y Anguille, sa face barbue et son gros ventre. Une façon de rapin enragé, barbouilleur sans talent, faisaut du socialisme en peinture et emplissant les auberges de Barbizon et les caboulots de Paris de ses théories encombrantes. « Assez de farceurs, de malins, de médiocres!.. .» Depuis Delacroix, ce romantique usé jusqu'à la corde de ses tapis d'Orient et jusqu'au poil de ses tigres, vides comme des descentes de lit, jusqu'à Meissonier, cet ivoirier breveté, ce fabricant de chefs-d'œuvre de poche à l'usage des millionnaires, en passant par Jules Dupré, cet empâteur de nuages et par Corot, ce marchand d'eau de savon, tout, en peinture — tout et tous, des roublards, des gens à succès, des gloires à crever comme des ballons de magasins de nouveauté!... Ce qui était l'art vrai, l'art puissant, c'était son art à lui, Germain Trouillard, peintre de nature morte, et pas du Vollon, qui est un truqueur, pas même du Manet, qui, au moment de sa mort, tournait à la machine officielle et faisait les yeux doux à l'Institut — Manet, un décoré, un mèclaillard! — non, du vrai, du fort, du sincère — du malpropre, puisque la nature est malpropre!... L'art des pieds sales, au besoin, et des ongles noirs !.. . Les ongles roses, ça appartenait à Chaplin ! . . . Des bêtises, le rose!. . . » Et Trouillard, apôtre de

l'art canaille, avait trouvé dans Garousse le patron voulu, le législateur rêvé, le politicien qui appliquerait, au besoin, et codifierait les théories qu'il émettait, lui, Germain Trou illard, au fond des ateliers où Ton ne travaille pas, en arrosant de bocks de bière son argot de la rue et ses éructations d'insurgé de la peinture et de raté de la palette.

Ce subalterne irrité de toute supériorité s'accrochait à Garousse comme à sa revanche vivante. Il prévoyait l'heure possible où, Garousse arrivant aux Beaux-Arts, les murailles des mairies verraient ce que Germain pouvait faire! En attendant, il écrirait des articles d'art dans l' Anguille. Et ils en entendraient de belles, les Lefebvre, les Carolus et les Bonnat! Ah! mes enfants! quelle joie!

Trouillard examinait le commandant et il se disait qu'une bonne charge au crayon, publiée par Y Anguille et représentant Verdier avec ce nez allongé et cette barbiche pointue aurait un rude succès dans le journal. 11 y penserait.

En attendant, il s'apprêtait à railler un peu l'artilleur qui venait là, imprudemment, se mesurer encore avec Garousse. 11 te l'avait pourtant assez aplati, l'artilleur, ce terrible Garousse, la veille ! Tombé comme par Arpin, le commandant!

Mais Trouillard et son patron se regardèrent instinctivement, avec une sorte d'ennui, lorsque Fournerel, qui avait son idée et qui tenait à faire valoir son commandant devant la foule, s'approcha du directeur du tir, et lui demanda, frisant sa moustache :

— Les candidats ont le droit de concounr.n est-ce pas?...

— Comment donc! dit l'homme qui tenait à la main sa carabine. C'est ouvert à tout le monde, le concours!. . . On a trois coups à tirer! J'inscris le nom du tireur et la date dans le carton... Je glisse ça dans une boite fermée.. . et, plus tard, quand on faitle total des points, on décerne les prix. C'est simple comme bonjour!

IOD CANDIDAT!

— Si le cœur vous en dit, commandant ! ajouta-t-il en tendant la carabine à Yerdier.

Et le commandant, instinctivement, tendait la main, lorsque Fournerel, de son air narquois d'ancien troupier, se tourna vers Garousse :

— Non! Nonl L'honneur à l'adversaire!... A vous, citoyen Garousse !

Garousse, devenu tout rouge, regardait Fournerel d'un air ennuyé, irrité, un peu farouche; mais l'ancien canonnier, avec son sourire goguenard, lui montrait la carabine et, saluant militairement l'ennemi du commandant :

— Allons, voyons, citoyen!... Par obéissance! Garousse tournait autour de lui un regard de mauvaise

humeur sous ses gros sourcils froncés. Il devinait le piège de Fournerel et ne pouvait pas trop y échapper. Les visages se faisaient curieux, et déjà narquois, autour de lui. Yerdier, le plus naturellement du monde, le regardait, puis, Foeil sur la cible, au loin, semblait se rendre compte de la distance et de la difficulté.

Germain Trouillard essaya de détourner le calice des lèvres de Garousse. Est-ce qu'on allait maintenant poser sa candidature à la cible? Pourquoi pas au mât de cocagne?

Mais Fournerel releva le mot et, avec sa verve de troupier, fit rire les gens de Dammarie :

— Au fait, pourquoi pas au. mât de cocagne, puisqu'il s'agit de décrocher la timbale?

Et dévisageant le rapin :

— Du reste, vous ne décrocheriez rien du tout au mât! Trop gros, mon bonhomme!

Garousse comprenait qu'il fallait s'exécuter. Il prit la carabine d'un mouvement brusque, l'épaula rapidement et, sans presque viser, fit feu.

— Trop à droite, dit le maître du tir, froidement.

La balle avait passé fort loin du carton, mouchetant le

mur assez haut et les spectateurs ne disaient mot, attendant une épreuve nouvelle.

Au second coup, le tireur se rapprocha du but.

— Mieux, mais toujours trop à droite, répéta l'homme du tir.

Garousse cherchait un mot pour sauver son amourpropre et Trouillard regardait le profil impassible de Verdier.

— Cette fois, visez bien ! dit l'homme en présentant la carabine à Garousse qui avait des envies de la lui rendre, rageusement.

La balle écorna légèrement le carton — toujours à droite — et ce petit succès suffit à faire naître un murmure approbatif sur les lèvres des partisans de Garousse.

Et, lui, se redressant et promenant autour de lui sa tête crépue :

— Je tirerai toujours assez bien pour abattre qui voudrait toucher aux libertés du peuple!

— Bravo! A la bonne heure! cria Trouillard, ça suffit! Sa main chercha la main de Garousse et, autour d'eux,

on se groupait comme s'il s'agissait déjà de courir aux armes — « avec plus d'empressement même, pensait Ducasse, que s'il se fût agi de courir aux armes ».

Toujours froidement, le maître du tir tendait maintenant la carabine à Verdier :

— A vous, monsieur!

— Allons, mon commandant! dit Fournerel. Vous rappelez-vous la manœuvre au polygone, à Bayonne? Vous aviez un œil!

— Je l'ai toujours, fit le commandant, l'air très doux. Il prit la carabine et, coup sur coup, doucement, avec

le sang-froid d'un trappeur, il fit mouche trois fois, redoublant dans le noir comme si l'arme, appuyée à son épaule maigre, n'eût pas, entre ses doigts, dévié d'une ligne.

Et c'était, à chaque coup, des exclamations et des bravos,

Fournerel chauffant l'adresse du commandant avec l'enthousiasme vrai du soldat qui se ferait casser la tête pour son chef. Les spectateurs battaient des mains. Le rupin ricanait en regardant Verdier; et Garousse, de sa lèvre dédaigneuse, laissait tomber dms sa barbe — assez haut pour que ses voisins comprissent, assez prudemment pour que le commandant n'entendît pas : — Qualité de soudard !

— Il fait mouche, mais il est mouche! ajouta Trouillard avec son accent de titi d'atelier.

L'homme du tir avait enlevé le carton de la tige de fer qui le soutenait et, le regardant à la lumière, s'extasiait sur l'adresse du tireur. Superbe! Pas une balle n'avait varié d'un centième de millimètre. Quel coup d'œil!

— Voilà comme on est au 7e d'artillerie! s'écriait Fournerel en riant.

Et Ducasse, en voyant l'effet produit sur les gens de Dammarie par l'adresse de Verdier ne pouvait s'empêcher de remarquer philosophiquement combien «les triomphes de la force » ont d'action sur les masses. Le boulanger, qui était en même temps lieutenant de la compagnie de pompiers, proposait déjà de nommer Verdier commandant honoraire des sapeurs-pompiers de la commune. Le sabre avait encore, en France, un prestige que Pitt lui-même posséderait difficilement.

— Je ne crois pas, dit le maître du tir en glissant dans la boîte le carton revêtu des nom et prénom du commandant, — Anselme Verdier, — que personne ait un meilleur carton que ça!

— Alors, demanda, railleur, Germain Trouillard, qu'estce qu'il gagnera? Un couvert d'argent!... Très gentil! Ça monte un ménage!

11 chanta, sur l'air de la Grâce de Dieu .

Et dans la même cuillère

Tous les deux nous mangerons!

Le commandant s'éloignait déjà, laissant les spectateurs

enchantés de son coup d'œil; et Garousse avait beau rire, les gens de Dammarie répondaient qu'après tout on ne badine pas avec un homme qui a le coup d'oeil si juste — peut-être, dit l'instituteur communal, qui trouvait que Verdier avait bien écouté ses doléances — tout simplement parce qu'il n'avait pas froid aux yeux.

— Bonne affaire, mon commandant! disait Fournerel en suivant Verdier. Ça vaut tous les discours du citoyen Garousse, ces petits pif-paf-\k !

— Peuple de belluaires ! songeait Ducasse.

Et Verdier haussait les épaules en entendant la voix de Poniche, plus enrouée que tout à l'heure, crier encore :

— Demandez les journaux I 11 faut lire V Anguille de Melun !. . Bon journal, Y Anguille... pour ceux qui l'aiment ! . . . Dégoûtant pour les autres ! . . . Demandez Y An-

guille

Le commandant n'était pas, cette fois, aussi mécontent de sa journée qu'il l'avait été la veille. Il venait bien de perdre ses heures en bavardages inutiles, et, après les coups de carabine au tir, il avait dû subir bien des interrogations encore, des propos absurbes, des causeries interminables, des interrogatoires absurdes. Mais, s'il rentrait au château harassé par le perpétuel recommencement, le ressassement éternel des mêmes paroles, il y revenait aussi avec la sensation qu'il laissait aux électeurs de Dammarie un souvenir plus net qu'à cette foule pressée, hier, à Chailly. Il s'était montré tel qu'il était en réalité et il avait dit certaines paroles qu'il tenait à dire. L'attitude

contrainte et visiblement respectueuse de Garousse après les trois mouches faites coup sur coup ne lui semblaient pas déplaisante. C'était comme une réponse détournée à 1 absurde article de Y Anguille. Il venait de voir, maître Garousse, que l'artilleur pouvait aussi à l'occasion casser la tète aux gens !

— Il se le tiendra peut-être pour dit !

Gilberte remarqua que son oncle était, au retour, moins préoccupé.

— 11 a été bien ? demanda-t-elle à Emile.

— Très bien, mademoiselle.

— Il a parlé comme il faut?

— Il a mieux fait. . . il a fait parler la poudre ! Et comme elle priait Yerdier de lui tout dire :

— Bab ! répondit le brave homme. Plus tard. Cela n'en vaut vraiment pas la peine !

Mais, quoi qu'il dit, la jeune fille était satisfaite. Elle connaissait assez le commandant pour voir qu'il n'était pas trop mécontent de lui.

Mme Herblay, à son tour, interrogeait Ducasse :

— La journée?

— Bonne, chère madame !

— Alors. . . mon candidat. . . des progrès?

— Je crois, chère madame !

— Et Garousse ?

— Aujourd'hui, pas sur son terrain, Garousse!... Le commandant a tiré la carabine, et alors... Garousse... distancé !

— Ah ! dame ! fit Henriette. C'est un spécialiste, le commandant. Bravo ! Si l'élection cloche, nous lui ferons tirer le canon et Garousse sera pulvérisé !

— Seulement, ajouta tout bas Emile Ducasse, il y a eu une faute commise!

— Grave?

— Assez grave. M. Verdier a rencontré le marquis de Montbrun et... (le visage correct du jeune bomme ex-

prima un blâme tacite) il lui a donné la main ! . . . Mauvais effet 1

— Oh ! dit Henriette. Cela n'a pas d'importance 1 Je reçois bien le jeune comte, moi !

— Vous, vous, madame, fit Ducasse gracieusement, vous, c'est peut-être pour le séduire! Vous en feriez peut-être un républicain en le regardant pendant un assez long temps !

Elle trouva le madrigal fort joli et tendit sa petite main au jeune homme qui décidément, à son gré, s'exprimait avec un tact. . . un esprit. . . une finesse. . .

Charvet arrivait tout juste à point pour rompre l'entretien. Il annonçait qu'après le repas, Guénaut et Cappois, les deux gros bonnets du parti, viendraient entendre la lecture de la profession de foi du commandant. Elle était bien prête, la profession de foi? Ah ! c'est qu'il paraissait grand temps au sénateur de l'afficher dans toute la circonscription ! . . .

— Ça vous coûtera ce que ça vous coûtera, mon cher commandant. D'ailleurs votre comité contribuera à la chose. Mais il faut en coller, de ces professions de foi, jusque sur les arbres de la forêt. En plein Bas-Bréau! C'est utile!

— Je ferai ce qu'il faudra! répondit Verdier.

Il ne songeait même plus à son fusil, le fusil qui s'envolait, s'enfuyait, se volatilisait comme le pot au lait de Perrette. Il était candidat. Il faisait son métier de candidat. Et le devoir avant tout, puisque c'était le devoir!

Seulement il se reprenait à trembler un peu en pensant qu'il allait, tout à l'heure, lire sa profession de foi comme un écolier sa composition et livrer sa pensée intime à ces deux hommes qui étaient à la fois ses protecteurs et ses juges. Passe pour Charvet 1 Le titre que portait le sénateur Charvet en imposait à ce bon Verdier lui-même. Mais le notaire! mais le vétérinaire de Chailly !

— Mon colonel ne se demandait pas ce que je pensais, pourvu qu'il fût obéi! se disait le soldat.

Il demeura nerveux jusqu'à la tombée de la nuit ; puis, après le dîner, Guénaut arriva, un peu après Me Cappois qui avait baisé la main de Mme Herblay d'un air empressé et salué Gilberte d'une façon bizarre.

Guénaut lui-même regardait la jeune fille curieusement et il lui demanda, d'un air qui la surprit, si « elle avait fait une bonne promenade, la veille ».

— Très bonne, je vous remercie!

Et Henriette, à qui rien n'échappait, saisit entre le vétérinaire et Cappois un de ces coups d'œil furtifs et finauds où l'on sent qu'il est question de femmes. En quoi vraiment Gilberte pouvait-elle intéresser Guénaut ou le notaire?

Mais Mme Herblay n'avait pas réuni ces personnages importants pour ces minces détails intimes. Il s'agissait d'écouter la profession de foi du candidat. On passa au salon et la solennité commença. Yerdier se demandait, encore une fois, pourquoi il était ici et non ailleurs et quelle tarentule politique l'avait piqué.

Mme Herblay donna aux domestiques l'ordre de ne plus entrer.

Le commandant avait déplié son papier et, très ému, assis sous la lampe, il s'apprêtait à lire. La lumière, tamisée par l'abat-jour rose, s'accrochait aux arêtes de sa face maigre et allongeait sur le manuscrit qu'il tenait l'ombre de son nez.

Gilberte le regardait, inquiète de l'impression que la profession de foi allait produire.

Mme Herblay, assise tout près du commandant, mettait au point voulu le verre de la lampe et Ducasse remarquait, malgré lui, la gracilité des mains de la Grande Électrice.

Me Cappois attendait, les lèvres serrées, et Guénaut, les

bras croisés sur la poitrine, ressemblait, dans son fauteuil, à un juré qui va rendre un arrêt.

Très digne, les paupières baissées et comme suivant un rêve intérieur, Médéric Charvet se préparait à écouter dans ce demi-sommeil qui lui donnait, au Sénat, quelques doux songes et une noble attitude.

— Voyons, commandant... fit Henriette avec un sourire.

Le commandant commença à lire.

C'était une profession de foi sans phrases, toute simple, franche comme le candidat lui-même. Verdier n'avait cherché à faire ni de l'habileté, ni du style. Il se présentait loyalement, donnait sa parole de bien servir son pays et s'excusait presque de demander à jouer un rôle dans une assemblée, lorsque son devoir était peut-être seulement de penser à la frontière. . .

Le mot de frontière avait fait tressauter un peu Guénaut dans son fauteuil.

— Oh! oh! dit-il. La frontière! Pourquoi la frontière?

— Et pourquoi pas la frontière? demanda Me Gappois, très doucement.

— La frontière, dit gravement le vétérinaire, est un mot dangereux. Le paysan n'aime pas beaucoup... il n'aime pas du tout l'idée de la guerre... Inutile de lui rappeler des souvenirs désagréables...

— Mais, fit le commandant, il ne s'agit pas de souvenirs ! Ce que je tiens à établir, c'est que, pour tout le monde, pour le candidat comme pour l'électeur, à un moment donné, le devoir peut être et doit être de défendre le sol!

— Comment dites-vous? fit Guénaut.

Il regardait Verdier d'un air ahuri.

— Mais il n'est pas question de défendre le sol, s'écriat-il. Qu'est-ce qui vous parle de défendre le sol? Nous ne sommes pas ici pour faire du chauvinisme. Si vous faites du chauvinisme, vous êtes perdu!...

Emile Ducasse était bien un peu de l'avis du vétérinaire. Un candidat politique devait surtout se préoccuper de la politique intérieure. Le reste, dans le moment actuel, était ce qu'on peut appeler une quantité négligeable.

— Comment, négligeable?

Et Verdier sentait son sang ne faire qu'un tour et il avait envie de se lever, de prendre son chapeau et de ne plus reparaître chez Mm0 Herblay.

— Négligeable? La nécessité de maintenir, dans l'esprit des masses, le sentiment du devoir certain, du sacrifice possible? Négligeable, ça?

— Voyons, commandant, voyons, dit Mc Gappois, devinant que le commandant allait s'emporter. Personne n'est d'avis ici que le sentiment patriotique n'est pas une vertu... une admirable vertu... Mais nous ne sommes pas ici pour faire du patriotisme... Nous vous avons choisi pour battre Garousse! 11 faut battre Garousse!

— Garousse et les amis de M. MontbrunU.. accentua Guénaut en montrant du geste le tapis comme s'il y eût vu le marquis étendu et terrassé.

Verdier avait cessé de lire, tenant toujours son manuscrit à la main et tournant la tête, à droite, à gauche, dans le salon, selon le côté d'où lui venaient les interruptions. Il se penchait parfois et, un peu aveuglé par la lumière de la lampe, cherchait, dans l'ombre, à apercevoir les visages.

— Vous avez l'air, continua le notaire, de ne vous préoccuper que des ennemis de l'extérieur!

— Où est le mal?... demanda Verdier dont l'interruption parut naïve.

— Cappois a raison, tonna Guénaut, être patriote ne suffit pas!... 11 faut être républicain sans épithète!... Patriote est une épithète!... Laissez le patriotisme à 1 1vouillet, qui est un jésuite, ou à M. de Montbrun, qui esl un hobereau!... Garousse ne se vante pas d'être patriote, lui!...

— Je crois bien, fit Verdier. Il est internationaliste 1

— C'est dangereux, dit Guénaut, mais, du moins, c'est progressiste. Ça fait illusion aux votants. Le patriotisme? On sait trop ce que c'est... on s'en défie... tandis que l'internationalisme...

— Qui est parfois la culture de la lâcheté particulière à l'abri de l'idée grandiose du désarmement général, on trouve cela agréable, n'est-ce pas? Comment donc!... Aimer tout le monde, c'est facile! Ça coûte moins que d'aimer tout bonnement son foyer, sa famille et sa patrie!

La Yoix du commandant était devenue vibrante et Mmc Herblay avait posé sa petite main sur le genou de Verdier, car le candidat faisait, pour se lever, un mouvement colère qui pouvait gâter les choses.

— J'en appelle à M. Charvet! dit Cappois qui prévoyait un éclat tandis que Guénaut, voyant les gestes brusques de Verdier, murmurait, entre ses dents : « Ah! s'il se réveille, le soudard!... »

Et lui qui s'était résigné à la candidature de Verdier plutôt qu'il ne l'avait acceptée, il pensait décidément qu'on ne fait pas de politique avec du caporalisme.

M. Charvet, pris à partie, s'était senti d'abord un peu embarrassé. On concevait sa position. 11 ne pouvait pas donner trop officiellement ses avis. Sa situation l'obligeait à rester neutre, très neutre. En somme, il s'agissait de sa succession ! Ce n'était pas à lui de désigner son héritier! Le suffrage du nombre était souverain... C'était déjà beaucoup, c'était peut-être trop d'avoir accompagné, hier, le commandant à Chailly..." M. Verdier était le candidat d'un comité honorable, honoré, important — et Charvet saluait avec dignité Cappois d'abord, puis le vétérinaire — mais il ne pouvait être logiquement le candidat du sénateur Charvet... Seulement, s'il lui était permis, non pas d'exprimer, mais de laisser transparaître son opinion (il appuyait beaucoup sur le mot transparaître), oui, M0 Cappois avait raison... 11 ne fallait pas

trop parler de patriotisme aux paysans. Ils n'aimaient pas ça, les paysans!

— Leur patrie, c'est leur champ! Parlez-leur de leur champ, commandant.

— D'ailleurs, dit gravement Charvet, encore une fois il ne s'agit pas de patriotisme, il s'agit d'élection I

Et, après cette belle formule, il ajouta :

— Dites que vous encouragerez l'agriculture !

— Si je le puis, certes ! fît Verdier.

— Que vous réduirez le service militaire !

— Réduire le service militaire ?... C'est impossible !

— Promettez-le toujours ! fit Guénaut.

Le commandant devenait pâle.

— Ruse de guerre, parbleu! continuait Guénaut. On promet quand on assiège la place... Et quand on y est entré...

— Mon cher Guénaut, interrompit Mme Herblay qui sentait bien que le soldat allait se fâcher, ce n'est pas une tactique pareille que vous pouvez conseiller au commandant. Qu'il soit prudent, je suis de cet avis. Qu'il ne prononce pas dans sa profession de foi des mots à double entente... sans doute... mais lui demander plus...

— A double entente, le patriotisme ?... s'écria Verdier, ahuri.

— Je veux dire, mon cher commandant, que les électeurs ruraux pourraient, en effet, donner à ce mot-là un sens belliqueux... et par conséquent dangereux pour votre succès...

— Eh ! mon succès, mon succès ! Je me soucie bien de mon succès s'il faut l'acheter par des palinodies !

Il s'était levé et, machinalement, boutonnait sa redingote.

— Vous vous en moquez? Vous ! dit Guénaut. Mais nous ne nous en moquons pas, nous !

— Il faut vaincre ! ajouta noblement le notaire Gappois. Et, voyant que le commandant semblait vouloir brusquement jeter le manche après la cognée, il ajouta, <*^û-

baignant à sourire sa petite figure noiraude qui parut crispée :

— C'est parce que vous avez l'habitude de la victoire que nous vous avons choisi 1

Ducasse était enchanté. Son cœur de diplomate battait sans excès sous son gilet de piqué blanc, mais il battait. Un espoir se levait pour lui du fond de cette discussion. 11 lui avait paru que le commandant pourrait bien n'avoir pas la patience d'aller jusqu'au bout dans l'aventure. Et, en des perspectives attirantes, le jeune Chatam entrevoyait, apercevait des réunions infinies où, du haut d'une estrade quelconque, il laissait tomber sa parole lente, mesurée, habile, pleine de concessions, où ne s'échevelait jamais un patriotisme déplorable, sur des foules qui l'applaudissaient d'autant plus qu'il leur disait non pas ce qu'if tenait à dire, mais ce qu'elles demandaient à entendre... Ah! les belles visions houleuses! Les murailles du petit salon de Mme Herblay craquaient, s'enfonçaient comme un décor de féerie, et Emile se trouvait transporté dans quelque immense salle où des électeurs enivrés réclamaient sa canditature !... « La candidature de M. Ducasse est mise aux voix!... » Quel rêve !

Le commandant Verdier, lui aussi, trouvait le salon trop étroit. 11 étouffait. 11 se demandait s'il n'allait pas déchirer le chiffon de papier qu'il venait de lire et le jeter, par la fenêtre, au vent du soir. Chauvin ! Il était trop chauvin ! Guénaut, ce politicien de village, trouvait qu'il ne fallait pas effaroucher les paysans en leur parlant de la frontière I

Cappois l'avait pourtant amené à se rasseoir et la discussion continua encore pendant un temps assez long, chaque auditeur épluchant le texte phrase à phrase et Ducasse lui-même glissant ses observations, timidement, sous forme de conseils, mais avec assez d'habileté pour faire admirer sa science de politicien par Guénaut, Cappois et le sénateur Charvet.

M. le sénateur se pencha même, une fois, à l'oreille de Mme Herblay et lui dit, emporté par sa franchise.

— De la pâte dont on fait les hommes d'État, ce jeune homme !

Puis il se mordit les lèvres, se rappelant que la jolie femme avait une faiblesse particulière pour le jeune Emile et remarquant désormais le sourire satisfait, — un sourire de protectrice aimable et de connaisseuse — qui flottait déjà sur les lèvres d'Henriette lorsque Ducasse parlait.

Me Cappois s'apercevait aussi que le vice-président de la conférence Montesquieu avait du trait.

Au bout d'un moment, Verdier ayant achevé la lecture de sa profession de foi, on trouva le morceau suffisant, acceptable, dit Mme Herblay. Guénaut, seul, l'eût voulu plus tonnant, plus robuste. Son idéal, c'était Garousse, mais modéré. « Les idées de Yerdier dans le torse de Garousse! »

Et encore, les idées de Verdier ! Cela dépendait des idées! Guénaut pensait, par exemple, que le commandant n'avait pas, dans sa profession de foi, assez parlé des curés. Il fallait parler des curés. Mme Herblay n'était pas de cet avis. Charvet était tour à tour de l'avis de Guénaut et de celui d'Henriette.

Une nouvelle discussion s'engagea et, après vingt minutes de banalités, on mit, dans le salon, la question aux voix, comme à la Chambre. La majorité approuva Verdier.

— Tant pis, dit Guénaut. Ça paraîtra fade !... Garousse va servir du picrate aux électeurs et nous de la tisane !

— La tisane, dans tous les cas, mon cher Guénaut, conclut le sénateur Charvet, la tisane est moins meurtrière que la dynamite !

— Cela dépend ! fit le vétérinaire.

Et la discussion allait encore recommencer lorsque Mmc Herblay fit remarquer que le vote était acquis, et que,

si on voulait envoyer la profession de foi à l'imprimeur, il fallait se hâter — car il se faisait tard.

— Je la porterai moi-même ! dit Cappois en la prenant, toute raturée de coups de crayon, des mains de Verdier.

Alors, cette fois, ce fut fini. Chacun avait hâte d'en demeurer là et personne, excepté peut-être le jeune Ducasse, n'était très satisfait de la soirée. Guénaut décidément trouvait mou le commandant — oui, voilà, il était mou, le candidat. — Cappois, quoique moins sévère, n'éprouvait pas un puissant enthousiasme, et Verdier, lui, sentait l'écœurement l'envahir maintenant jusqu'à l'oppresser.

En sortant de chez Mme Herhlay, Guénaut eut un mot superhe. Il dit à Cappois :

— Qu'est-ce qui nous a donné un candidat comme ça ? Elle était jolie sa profession de foi. Ah ! oui, par exemple !... 11 n'aurait plus manqué qu'il nous parlât de l'Alsace et de la Lorraine !

Charvet, lui, partait sans avoir exprimé son opinion selon son habitude, et Henriette Herblay songeait, en pensant à Ducasse que ce pays-ci est inépuisable en esprits distingués et qu'il y avait peut-être, dans Emile, l'étoffe d'un Barnave, non, d'un Barbaroux — parce que Barnavel...

Verdier voulut, avant de rentrer dans sa chambre, prendre l'air pour chasser la congestion qui lui montait au front. Gilberte prit une mantille et, tous deux, comme dans leurs promenades habituelles, ils sortirent, faisant quelques pas sur la route.

La nuit claire enveloppait les champs d'une sorte d'ombre heureuse. Les maisons, sous les étoiles, paraissaient plus blanches et d'un éclat lacté. Et au loin, là-bas dans la lumière bleutée, des silhouettes noires passaient lentement, comme glissant sur l'horizon. Le commandant regardait. Dans le grand silence, seulement traversé d'un bruit lointain de train s'enfoncant dans la nuit, les voix

basses de ces gens qui s'éloignaient, s'entendaient comme un sourd murmure lassé. C'était des moissonneurs rentrant au logis après la journée lourde, et l'ancien soldat, désignant alors à sa nièce appuyée à son bras les paysans dont les ombres, à présent, devenaient plus confuses dans le poudroiement lumineux de la nuit :

— Us ont fait le blé, ceux-là, dit-il, et préparé le pain au lieu de brasser des palabres !... Labourer tout simplement la terre o"u la défendre, voilà qui vaut mieux que de s'y carrer comme sur les planches d'un tbéàtre!... C'est bête, ma pauvre Gilberte, niais après une journée perdue avec ces inutiles, j'aurais presque envie de saluer ces pauvres gens qui passent, et que je ne connais pas !

Dans le grand salon blanc, dont la fenêtre ouvrait sur le parterre enclos de murs, comme un jardin de couvent, Robert de Montbrun racontait à son père l'entrevue qu'il avait eue, la veille, avec Ellen Morgan. Le vieux gentilhomme, assis au coin de la cheminée, les jambes croisées et les mains sur les genoux, regardait machinalement le tapis de laine à fleurs brodées, ouvrage de la marquise morte, et le comte, nerveusement, comme si la marche eût chassé sa colère, se promenait d'un bout du salon à l'autre.

Une même inquiétude les étreignait; une même tristesse passait sur le front de ces deux hommes dont l'un, le marquis à barbe grise, avait été le juge de l'autre et en était aujourd'hui le conseiller indulgent et l'ami. Son pauvre Robert! M. de Montbrun se retournait parfois pour jeter à son fils, qu'il voyait pâle et qu'il sentait na-

vré, un regard d'une pitié poignante. Malheureux enfant! Quelle folie l'avait poussé là ! Et comme il expiait maintenant cette fièvre de jeunesse!

Les yeux du marquis allaient aussi, avec un hochement de tête, vers le portrait de la marquise, belle et froide, représentée debout, très pâle dans une toilette sombre, par un élève d'Ingres, un livre de prières à la main. Elle avait bien aussi sa part de responsabilité dans la folie de son fils, cette sainte à qui Robert avait surtout voulu épargner un chagrin en épousant, à l'étranger, l'aventurière qui, à présent, voulait sa part à l'honneur, et, qui sait? sa place au foyer!

— Pour cela, non, dit fermement Robert. Elle ne franchira jamais le seuil de cette maison où ma mère est morte.

— Mais elle pourra porter le nom que portait ta mère ! répondait M. de Montbrun. Elle sera marquise aussi, lorsque, moi disparu, tu seras marquis !

Robert s'était arrêté tout droit devant son père, et lui donnant, avec une expression de respect et de dévouement ardent, un long regard chargé de douleur :

— La faute que j'ai pu commettre, dit-il, jamais je ne l'ai sentie aussi pensante qu'aujourd'hui! jamais je ne l'ai plus durement expiée ! Votre nom, à vous, le nom de la pauvre chère adorée qui fut ma mère, donné par moi à cette fille !... Ah! imbécile! Imbécile et coupable que j'ai été !

— Imbécile, non, coupable, non, amoureux, oui ! dit le marquis doucement. Il y a longtemps, mon cher enfant, que je t'ai tout pardonné et, depuis que tu souffres si atrocement de ce passé, je fais plus que te pardonner, je te plains et de toutes mes forces. La marquise, qui ne savait rien de la vie que les devoirs qu'elle impose, n'eût vraisemblement jamais rien amnistié, mais je ne suis pas un saint, je suis un homme et j'aurais fait peut-être autant de sottises que toi, si je n'avais pas rencontré, au début

de ma vie, l'adorable créature qui fut ta raère !. . . Il faut être indulgent pour les folies des autres. Quand c'est un étranger qui en commet, je les excuse. Quand c'est un fils, mon pauvre Robert, je le plains et je pleure avec lui! Il avait tendu la main à son fils et le comte, prenant un tabouret, vint s'asseoir, avec vivacité, aux côtés du marquis, se rapprochant de lui tendrement comme lorsqu'il était petit.

— Seulement, ajouta M. de Montbrun, comment nous tirer de ce guêpier?... Oui, oui, crois-le bien, il y a péril!... Si cette femme tente un assaut aussi direct, c'est qu'elle est résolue à quelque scandale. Elle est ta femme, après tout !

— Ma femme ! dit Robert, la voix violente.

Et toute sa douleur, l'amer regret de la déception, la rage d'avoir été dupe, passaient, vibraient dans ce seul mot qui lui faisait l'effet d'une injure.

— Ma femme ! Oui, et j'ai été sincère, j'étais ému jusqu'au fond de l'être en lui donnant ce nom qui me semble aujourd'hui un outrage... un outrage à vous... à moi... Mais est-ce que je la connais la miser... ?... C'est un être imaginaire que j'ai aimé, ce n'est pas elle!... La femme adorée de mes vingt ans est morte, bien morte, ou plutôt ce n'était qu'un fantôme poursuivi par ma jeunesse, et il ne reste devant moi qu'une créature perfide, très forte et très fausse, qui me présente la facture de mes illusions !

— Le malheur, fit le marquis, est que la loi n'admet pas la dualité des personnes. Fantôme ou non, tu as épousé. Et qu'il y ait eu fraude sur la marchandise livrée, la question n'est pas là pour le Gode : tu dois payer. Mais payer cher, je l'avoue : payer de ton nom!

Robert avait pris les mains de M. de Montbrun et, les tenant serrées, cherchant au fond des yeux calmes et clairs du marquis, une absolution nouvelle, il appuyait son épaule à l'épaule du père :

— Mon cher père, vous qui êtes l'honneur même,

écoutez bien ce que je vais vous dire et répondez-moi en toute franchise. Vous avez raison et je crois qu'Ellen Morgan va tout essayer pour nous amener, vous et moi, à capituler devant elle. La lutte est ouverte entre les Montbrun et l'Anglaise, la fille. Eh bien, ne croyez-vous pas que tous les moyens sont bons dans une lutte semblable?

— Tous les moyens? fît le marquis.

— Trompé, berné, joué, dupé, tout ce que vous voudrez, ne pensez-vous pas que j'ai le droit de reprendre ma liberté grâce à cette loi dont vous parlez !

— Le droit? Certes, il n'est pas contestable qu'un homme d'honneur capté par une coquine ait le droit de tout essayer pour sortir, s'il le peut, des griffes qui le tiennent!

— Eh bien, fit Robert en se relevant, je puis, si je le veux, répondre à Ellen Morgan qu'elle n'est pas ma femme !

— Tu dis?

— J'ai consulté là-dessus...

— Un avocat ?

— Oui, Trapelard. Aux termes de l'article 170 du Gode civil, le mariage contracté en pays étrangers entre Français et étrangers est valable s'il a été célébré dans les formes usitées au pays, pourvu, — et Trapelard a appelé mon attention sur ce simple mot qui est tout notre salut, — pourvu qu'il ait été précédé des publications prescrites par l'article 63, c'est-à-dire des publications à la mairie du domicile d'origine du Français. D'où la conséquence qu'un mariage contracté par un Français, — moi, — avec une anglaise, devant un clergyman ou tout autre officier public Anglais compétent, peut être déclaré nul si le Français n'a pas fait faire de publications en France avant de procéder à son mariage. G'est mon cas. Ce mariage, qui me pèse aujourd'hui, qui me tient au cou comme un carcan, est un mariage clandestin par cela que je n'avais pas votre consentement, que nul acte respectueux ne l'a

précédé, que les délais imposés par la loi anglais? n'ont même pas dû être observés, et par-dessus tout — je parle là comme un procureur, mais Trapelard m'a renseigné jusqu'au détails, — par-dessus tout la clandestinité est caractérisée par le fait de l'union tenue secrète pour la famille, même après le retour en France. De telle sorte que la crainte que j'avais de déplaire à ma mère, la peur, aussi forte que mon amour, ressentie par moi lorsque je songeais au désespoir possible delà marquise me sauvent aujourd'hui ou peuvent me sauver !

— Te sauver? Comment?

— Vous êtes le père et le juge, dit gravement Robert, très pâle. La nullité de ce mariage détesté peut être poursuivie et obtenue par vous !

— Plaider? lit le marquis en se levant à son tour.

11 avait éprouvé déjà, tout à l'heure, une singulière souffrance, une sorte, d'énervement irrité, pendant que Robert lui faisait connaître ces menus détails de droit ouvrant la porte à des contestations de procureur : et l'idée, qu'il avait eue, au premier moment, de se jeter dans une procédure où sa bonne foi et son vieil honneur se débattraient contre les arguties des gens de loi lui donnait décidément une sensation de répugnance, comme si, en lui, survivait fièrement l'antique mépris des gens d'épée pour la chicane.

— Mon cher enfant, dit-il lentement, la voix très triste, j'ai bien réfléchi : il est une extrémité qui me semblerait tout à fait douloureuse, c'est le bruit fait autour de nous à propos d'une pareille faute... C'est le scandale étalé * dans la Gazette des tribunaux, dans les chroniques des reporters, et nous éclaboussant de partout, comme autant de jets de boue. Tu as eu la naïveté de croire à la vertu de cette femme, et je ne t'en accuse pas ; tu as eu ensuite la faiblesse de lui offrir de partager ta vie ; tu as été sincère une heure, un jour, et il n'en faut pas plus pour jouer son existence comme à pile ou face. Résigne-toi à

te dire que tu en as pour longtemps à traîner le boulet de ta folie I Et moi, oui, moi qui aurais tout essayé pour t'empêcher de commettre la sottise d'épouser, à Londres, cette drôlcsse, moi-même, aujourd'hui, je te conseillerai de l'aire le silence sur ce passé et d'attendre.

— D'attendre, quoi? demanda Robert brusquement.

— Je n'en sais rien! Une algarade quelconque de cette miss Morgan, un fait qui lui enlève le droit de te menacer, de nous braver.

Le jeune comte, assez surpris, regardait le marquis.

— Mais je ne vous comprends pas, mon père. Comment! Cette femme, que vous appelez vous-même miss Morgan, vient ici, décidée atout, réclamant sa place au foyer où nous sommes. . . Je la verrais là, là où j'ai vu ma mère!... Elle exige de vous que vous la receviez, vous, comme votre fille ! . . . Elle se fera, demain, appeler la comtesse de Montbrun. .. puisque, stupide que je suis, je lui en ai donné le droit! Et devant ces menaces, vous conseillez le silence? Et vous redoutez le scandale? Mais il est là, le scandale ! Le voici ! 11 est sur le seuil de notre porte ! 11 menace ! Il va entrer !

— Eh ! bien, répondit le marquis avec un sourire dédaigneux sous sa moustache grise de raffiné, s'il s'avise de frapper, nous le congédierons en bonne forme et nous chargerons nos gens de le jeter à la rue ! Mais si c'est à nous de le subir, ce n'est pas à nous de le provoquer ! Je ne réclamerai la nullité de ce mariage que si cette iîlle, qui a abusé de votre folie, se prétend officiellement comtesse de Montbrun. Mais j'aurai accepté la guerre, je ne l'aurai pas déclarée. Il y a trop de flaques d'eau sale à traverser pour faire une telle campagne.

— La guerre? dit Robert.

11 hochait la tête, la lèvre tordue par un pli amer.

— La guerre? C'est précisément le mot de miss Morgan. Elle est déjà déclarée, la guerre! J'ai télégraphié aux Ruaud qu'on me ramenât Cyprienne ici !

— Ta fille?... Tu crois donc?...

— Je crois qu'elle sera mieux en sûreté à Fontainebleau qu'à Villerville et qu'Ellen va tout essayer pour me la prendre. Eli ! bien, non seulement je ne veux pas qu'elle la vole, mais je ne veux pas qu'elle la voie ! Je la prendrais bien avec nous, ici même, àMelun, si vous y consentiez...

— Si j'y consentais ! Mais, pauvre enfant, ce serait ma joie !

— Vous êtes bon et je vous adore. Mais il faut à Cyprienne le grand air, les bois à défaut de la mer et notre maison froide est trop triste... Puis elle sera mieux cachée et aussi bien gardée, là-bas. Ah ! je vais la lui disputer ! Je l'aime deux fois, cette enfant, et pour moi et pour la mère qu'elle n'a plus, qui n'est pas mère, qui ne s'en est jamais souciée mais qui va tout essayer, je le prévois, pour jouer la comédie ou le drame de la maternité ! . . . Ah ! dit violemment le jeune homme en se laissant tomber, tout à coup, devant une table, au milieu du salon, comme je suis malheureux, mon Dieu, et qu'elle me pèse, cette vie absurde, gâchée, finie !

Assis sur une chaise, il s'accoudait, navré, sur la table et regardait devant lui ce jardin criblé de soleil où les fleurs rouges des bordures et les massifs des roses détachaient sur le vert de la pelouse leurs couleurs claires, ironiquement gaies.

11 lui semblait qu'au fond des allées, sous ces tilleuls dont les cimes mariées assombrissaient le sable fin, des spectres passaient : les spectres rieurs des rêves de sa jeunesse morte.

Ce cri soudain « que je suis malheureux ! » lui était venu comme si un vaisseau de sang se fût déchiré en lui, et le pure, doucement, le vieux gentilhomme, allant vers son fils, lui posait la main sur l'épaule, se penchait vers lui, tel qu'autrefois, quand après ses gronderies paternelles il calmait d'un baiser ou d'une caresse les soucis et dégonflait le cœur gros de l'enfant; et, alors, le marquis, devinant ce qui grondait dans ce cœur de jeune

homme, et mettant, avec une tendresse dévouée le doigt sur la blessure :

— Oui, je conçois, mon pauvre Robert, c'est maintenant que tu comprends combien l'amour vrai diffère de ce que tu avais pris pour de l'amour !

Le jeune homme tressaillit, retournant la tête vers son père et, dans le long regard qu'il attacha sur le marquis il se sentit percé à jour, il vit, en ces yeux dévoués et attendris, il lut comme à livre ouvert que M. de Montbrun savait tout. Les confidences de Robert, ses souvenirs de Trouville, ses propos où revenaient éternellement le nom, l'image de Gilberte, le marquis les connaissait; il y avait souvent songé, et Robert qui n'avait formellement rien dit, avait depuis longtemps livré, sans le savoir, son secret à l'affection tendre de ce père.

Gilberte! oui, Gilberte ! L'amour vrai, celui-là ! L'amour éternel! L'amour pur!

Mais pourquoi M. de Montbrun eùt-il fait la moindre allusion à cet amour impossible? Oui, de toutes façons impossible. Mlle Verdier n'était pas du monde d'un comte de Montbrun, et le comte avait aliéné sa liberté. Le marquis laissait donc son fils adorer cette vision, comme Robert avait aimé, quelques années auparavant, l' Anglaise. Et jamais le père n'avait semblé connaître le nouveau secret du jeune homme. Seulement Robert le vit deviné, ce secret, clairement, dans l'expression de pitié dévouée que laissait tomber sur lui le marquis et, se levant, il se jeta au cou de M. de Montbrun, l'embrassa éperdument, puis, enfouissant son front entre l'épaule et la tête du père, il resta là, pleurant, comme autrefois, à cette mên:e place lorsqu'il était petit.

Et le père, comme jadis aussi, essayait de le calmer avec une caresse.

— Que veux-tu, mon cher enfant? C'est la vie!... Il faut la prendre telle qu'elle est !.. . Tu le disais toi-même. . . 11 te reste Gyprienne!... Aime ta fille!... Élève-lal Pro-

tège-la. . . Tu es veuf, voilà tout! Suppose que tu es veuf!

— Eh ! dit Robert avec colère en s'arrachant à l'étreinte du père, si j'étais veuf, je serais libre!

Le marquis essaya de sourire :

— Le divorce est un veuvage sans lettres de faire part! Le malheur est qu'il est et sera toujours ce que je veux éviter, le bruit, le scandale. Ah! le bruit, les propos des imbéciles ! C'est pour échapper à cela que j'ai refusé toute candidature. Àh ! à propos, tu sais, il parait qu'hier j'ai fait une lourde sottise.

— Laquelle?

— J'ai commis un crime que les purs de mon parti ne me pardonneront jamais.

— Quoi encore ?

— Oh ! mon cher, une énormité : j'ai donné la main à ton ancien capitaine.

— M. Verdier ?

— Oui. Deux adversaires politiques sont tenus de se mépriser complètement et de s'entre-déchirer, même lorsqu'ils s'estiment. On me l'a fait assavoir... Et tu avoueras, ajouta le marquis en souriant, que si l'on se doutait des sentiments que nourrit le fils du pseudo-candidat royaliste pour la nièce du candidat républicain. . .

Il s'arrêta, voyant le visage de Robert s'assombrir tout à coup.

— Je te demande pardon, cher enfant. J'oublie que ceci est plus sérieux qu'une élection, d'autant plus que je ne suis ni ne serai candidat, Dieu merci!. . . Allons, je te le répète, la vie est une mauvaise plaisanterie! Je l'ai souvent pensé, j'en ai la preuve aujourd'hui. Eh bien! Robert, le moyen de la supporter est d'essayer d'en faire un devoir vaillamment rempli. Elle a ses défaites, la vie, mais elle a ses revanches! Elle t'en garde une, peut-être!

On frappait à la porte du salon.

— Entrez! dit le marquis.

C'était le domestique qui appâtait à <■< Monsieur le

comte » une dépêche. Robert déchira le papier bleu, puis il le tendit à son père.

Le bonhomme Ruaud répondait à M. de Montbrun qu'il quittait Villerville sur-le-champ et amènerait lui-même la petite à Fontainebleau.

— La revanche, dit le marquis en riant, c'est peutêtre çal

Et, pendant que Robert signait rapidement le bulletin de réception de la dépêche, le père se penchait de nouveau sur lui, comme tout à l'heure, et, à l'oreille, très bas, avec une voix pleine de caresses où passait, pour cette enfant qu'il connaissait à peine, le souffle de l'amour instinctif du grand-père :

— Alors, elle arrive demain?

— Oui.

— A Fontainebleau?

— A Fontainebleau.

— Tu tiens à Fontainebleau?... Tu trouves qu'elle ne serait pas mieux dans la maison?

— Les Debray auront tout leur temps à lui donner; elle sera mieux là-bas. . . Après, plus tard. . .

— Allons! soit! Mais tu sais... je ne la connais pas assez, moi, ta fille!

Robert tendit le bulletin au domestique, puis, serrant de toutes ses forces la main de son père, lorsqu'ils furent seuls :

— Vous voulez la voir?

— Et l'embrasser encore donc! Ah! ce n'est pas comme madame sa mère ! Elle est de la famille, elle !

11 se tourna instinctivement vers le portrait de la marquise, sévère dans sa raideur engoncée :

— Et, veux-tu que je te dise? Ta mère?... Oui, ta mère! Eh bien! elle t'aurait peut-être demandé à faire avec moi le voyage de Fontainebleau pour savoir à qui ressemble MUe Cyprienne.

Tout disparaissait maintenant pour le marquis et cette lutte même, la lutte électorale qui remuait ce coin de terre et à laquelle il avait failli se mêler, le préoccupait fort peu. Il était tout entier à cette inquiétude que lui causaient, à présent, l'apparition et les bravades d'Ellen Morgan. Les jours passaient, du reste, et Ellen ne donnait plus de ses nouvelles, laissant tomber peutêtre sa menace comme une flèche morte. Et le marquis, accompagnant son ûls, était allé à Avon, au bout du parc de Fontainebleau, voir chez un ancien domestique des Montbrun, retiré là, cette petite Cyprienne que Ruaud avait brusquement ramenée de Villerville, sur l'ordre du père.

L'enfant, un peu effarée de son rapide changement de vie, transportée si vite du bord de la mer dans cette maisonnette de village, semblait comme ahurie et perdue, mais elle était charmante et quand Robert poussa la porte de la chambre où le vieux Debray l'avait couchée, pour la faire se reposer, elle se leva droite et tendit tout de suite ses petites mains au comte en disant : Papa!

Robert s'était avancé vers le grand lit, prenait l'enfant, la couvrait de baisers, la regardait en la tenant au-dessus de sa tête — avec ce geste des parents qui, en les haussant ainsi, semblent vouloir que les petits soient grands, tout de suite, comme s'ils ne leur échappaient point à jamais quand ils grandissent — et, sur le seuil, le marquis s'était arrêté, entre Debray, son ancien serviteur, et la mère Debray, bonne vieille femme empressée et dévouée, et le marin. — Là, attendri, à travers le

brouillard des larmes qui lui gonflaient les yeux, il regardait cette enfant blonde, cette fillette de quatre ans qui passait ses bras blancs au cou de Robert, puis, de ses doigts potelés, jouait doucement, tout en l'embrassant, avec les cheveux du comte.

C'était pourtant la fille de son fils, cette enfant aux cheveux d'or fluide, déroulés autour de ce visage d'une blancheur douce, troué de deux grands yeux très bleus, profonds, tendres, rieurs... Sa petite-fille I M. de Montbrun, quand il la voyait, oubliait le nom de la mère, la naissance de cet être innocent et charmant, cette naissance clandestine comme le mariage même de Robert et il sentait en lui les frissons de paternité des vieilles gens qui voient leur existence continuée par ces nouveaux venus, mystérieux, inconnus.

11 s'avança doucement, très ému, et regardant Gyprienne que le comte tenait toujours dans ses bras, il lui tendit la main en lui demandant, doucement :

— Voulez-vous m'embrasser, mademoiselle ?

Le sourire était si doux, sous la moustache blanche retroussée, que la petite, un peu intimidée d'abord, — les enfants n'aimant pas les vieux et se défiant des barbes blanches — se rassura vite, sourit et laissa entre les doigts maigres du marquis sa menotte douce que M. de Montbrun embrassa avec une sorte de volupté rétrospective, comme il avait, autrefois, dévoré de baisers Robert.

— G'est que je suis, disait alors M. de Montbrun, le papa de votre papa 1

Et il frappait avec tendresse sur l'épaule de son fils.

Alors, l'enfant regardait, tour à tour, ces deux hommes comme si quelque problème se fût posé devant son petit cerveau. 11 ne lui avait pas dit cela, le marquis, lorsqu'il l'avait vue pour la première fois.

Elle cherchait alors, en se penchant à demi, Kuaud resté là-bas, et son regard semblait demander au marin une sorte d'explication de ce qui arrivait.

:i8 CANDIDAT!

— Oui, Cyprienne, ma chère petite, aime-le autant que moi, disait Robert, autant, entends-tu bien ? Voilà les deux êtres que tu dois aimer le plus au monde ! Tu l'aimeras, grand-père, dis?

L'enfant attendit un moment, regarda encore le marquis, lui sourit, coula vers lui, comme un oiseau demandant sa becquée, sa petite bouebe gourmande de baisers, puis, doucement, de sa voix de baby :

— Mais, papa Ruaud?... Je pourrai l'aimer aussi, papa Ruaud ?

Et elle tournait ses beaux grands yeux clairs vers le marin de Villerville, le père nourricier, debout, tout pâle, sous son masque de hâle.

Cela lui coûtait, au matelot, de ramener la petite ; — et la femme avait joliment pleuré, là-bas. C'est vrai, on l'aimait autant et plus, ma parole, que les autres moucherons, cette gamine. Mais le père voulait ça, la dépêche commandait ; alors, rien à dire. Seulement Ruaud passait les heures à répéter à Debray et à sa femme de bien veiller sur Cyprienne. Tout ce qu'il souhaitait, lui, Ruaud, c'est qup la petite fût aussi contente à Avon qu'à Villerville. Ah ; dame ! Elle regretterait le bord de la mer, les tourteaux, les crabes...

— A'e craignez rien, répondait Debray. On la soignera! La maisonnette qu'habitait l'ancien domestique, II. de

Montbrun la lui avait achetée et Debray s'était retiré là, avec sa vieille, l'ancienne cuisinière du marquis, ne voulant pas rester plus longtemps au service, puisque l'âge empêchait qu'on fût aussi bons serviteurs qu'autrefois. C'était lors de la mort de la marquise que les Debray avaient pris leur retraite.

M. de Montbrun les retenait vainement.

— Vous êtes chez vous, Debray, vous vivrez ici vous et votre femme, tant que vous voudrez... Vous avez là ce qu'il vous faut pour vos vieux jours !

— a' on, monsieur le marquis, quand on n'est bon à

rien, on fait place aux jeunes i Je m'en vais frictionner mes rhumatismes ailleurs !

C'est alors que le marquis avait insisté pour donner aux vieilles gens cette maison d'Avon où leur fils, un brave garçon, ébéniste de son état, venait les rejoindre. Ces trois êtres, père, mère et fils se seraient fait hacher pour les Montbrun et Robert, voulant avoir près de lui Cyprienne, avait aussitôt songé aux Debray. L'enfant serait aussi admirablement soignée là qu'à Villerville et, Ellen ignorant l'existence des braves gens, le comte ne redoutait pas qu'elle fit quelque tentative pour emporter son enfant. D'ailleurs, il serait là, tout près. En une heure, il pouvait accourir à Avon. Et puis, par le vieux Debray, encore solide quoi qu'il dit, par sa femme et par le fils, un homme de trente ans, veuf, sans enfants et qui partait le matin pour l'atelier, à Fontainebleau, mais rentrait le soir à l'heure de la soupe, l'enfant serait bien gardée, au besoin bien défendue.

— N'importe, disait Ruaud en entendant toutes ces explications, ça ne fait rien, monsieur le comte. La vérité vraie, c'est que la maison de Villerville va joliment nous paraître vide I

— Ne craignez rien, Ruaud. Je vous ramènerai Cyprienne. C'est toujours votre fillette aussi.

— Et je souhaite, répliquait le marin, presque farouche, qu'il ne lui arrive pas plus d'embêtements qu'il ne lui en est advenu chez nous ! Elle n'a pas eu seulement ça chez nous!

Et il faisait craquer l'ongle de son large pouce sur ses longues dents blanches.

Il en coûtait un peu à Robert de causer de la peine au brave homme, mais il fallait dépister Ellen. L'idée que Cyprienne était près de lui rassurait le comte. L'enfant avait besoin de la campagne pour rester forte, gaie et vaillante. L'air de la forêt la maintiendrait en santé aussi bien que l'air de la mer. Et puis il la verrait souvent ! Il

viendrait à Avon tous les jours I II aurait cet amour vivant à portée de ses baisers !

Gyprienne fut triste pendant les jours qui suivirent le départ de Ruaud. Rien ne l'amusait. Le fils Debray la menait, dans la forêt, \oir les roches. Elle semblait, à l'horizon, chercher autre chose — au ras des nuages : — la mer. Puis, peu à peu, elle oublia, se prit à cette vie nouvelle. L'apparition quotidienne de Robert dans la maison lui devint une joie. Le marquis aussi l'amusait, lui portait des gâteaux, et un marchand de jouets de la rue Saint-Aspais, à Melun, se demanda si le marquis de Montbrun devenait fou puisqu'il venait, souvent, maintenant , acheter des poupées qu'il emportait dans ses poches ou sous son bras, enveloppées dans quelque journal, lorsqu'elles étaient trop grandes.

— Un homme dont on avait failli opposer la candidature à celle du commandant Verdier ! . . .

Ah ! il ne s'occuppait plus guère de politique, le marquis, et il laissait Verdier s'y débattre comme il l'entendait ! Il se sentait tout surpris de la place qu'avait prise en sa vie la petite Gyprienne. Cette gamine inconnue l'absorbait. Ce n'était pas Robert qu'il retrouvait en elle, mais plutôt une sorte de fantôme disparu, une sœur aînée du comte, morte toute petite, que Robert n'avait jamais connue et dont la miniature pendait dans la chambre du marquis, à côté des portraits de famille.

— C'est étonnant, disait-il parfois en contemplant Gyprienne, chez le père Debray. C'est tout à fait Geneviève... Ta pauvre mère ! . . .

11 y avait, d'ailleurs, dans les visites du marquis et de son fils chez les braves gens d'Avon, quelque chose de furtif, comme si Ellen eût été là, comme s'ils eussent redouté d'être épiés, surpris. Le vieux Ruaud avait écrit de Yillerville une lettre longue et triste où, tout en disant combien maintenant la maisonnée était « embêtée, à-bas sans Cyprienne », il racontait que des « ga'S

avaient clé vus, avec des tètes pas du tout du pays, rôdaillant autour des filets et tâchant, pour voir, de se faufiler dans la cambuse. » De plus, une dame, très blonde, en robe noire, était venue chez les Ruaud, sous prétexte de louer un pavillon pour la fin de la saison, mais, en réalité, pour voir si la « petite demoiselle » était encore là. « Malgré tout le chagrin que ça nous cause, ajoutait le pêcheur, m'est avis, réflexion faite, que Monsieur le comte a bien fait de faire ce qu'il a fait. »

Évidemment Ellen avait, avec sa décision habituelle, voulu attaquer de front, frapper, sur-le-champ, un grand coup et enlever Cyprienne, comme un otage; mais la dépèche de Robert réduisait cet espoir à néant. L'Anglaise n'était pas femme à rester sur un échec, et, sans aucun doute, sa diplomatie et son activité devaient être en jeu maintenant pour découvrir la retraite de sa fille. Robert avait ainsi une vague crainte et veillait sur Cyprienne avec des anxiétés d'avare. Il se rendait chez les Debray comme un amoureux se glisse à des rendez-vous dangereux. 11 se demandait si Ellen Morgan n'était pas là, tout près, dans l'ombre et ce père embrassait la fillette, étonnée, comme si un danger l'eût menacée à toute heure.

— Veille bien sur elle, Debray !

— Oh ! monsieur le comte, pas de danger ! Je vous dis qu'on se ferait casser les reins plutôt que de laisser toucher un cheveu à la petite. Et si je n'ai plus mon coup de poing de vingt ans, ne craignez rien, mon garçon qui est ici au tomber de la nuit a des biceps de trente !... MUo Cyprienne est bien gardée !

Robert allait souvent à Avon en voiture, traversant la furet et songeant à tout ce que Cyprienne représentait I nr lui d'amour passé, de déceptions et aussi d'espoirs ! Pauvre petite ! C'était tout ce qui lui restait de l'illusion, de l.i folie de sa vie! Comment pouvait-on oublier, après avoir si profondément aimé ? Oublier ! Non. Il n'oubliait pas Ellen, mais au lieu d'y penser avec les frissons amou-

peux d'autrefois, il y songeait avec une sorte de colère, se demandant ce qui l'avait séduit dans cette femme. Une flambée des sens ! Un égarement qu'il avait cru éternel. Comme il s'était trouvé absurde, coupable et niais lorsqu'il s'était réveillé de ce rêve ! Et comme, aujourd'hui surtout, lorsqu'il revoyait l'image de Gilberte, calme, pensive, avec ce grand air de bonté, il maudissait le passé qu'il traînait maintenant comme les mailles d'un réseau mal rompu ! 11 ne se consolait de sa sottise qu'en enfouissant sa tête, son front, dans les cheveux: blonds de Cyprienne, comme s'il eût voulu cacher là ses yeux, afin de ne plus le voir, ce passé — jamais.

Un jour, en passant à cheval, au delà du carrefour de la Table du Roi, près du bassin de la Mare aux Évées, il fut tout étonné d'y voir MUe Yerdier, assise, toute seule, un livre à la main. 11 l'avait aperçue de loin, mais, la reconnaissant bien pourtant, ne pouvait croire que ce fut elle. Comment là, toute seule? Quand il arrêta son cheval devant elle et qu'il la salua, elle parut surprise, elle aussi, et confuse. On eût dit qu'il la prenait en faute. C'était pourtant bien simple. Elle était sortie avec Mmc Herblay et Ducasse qui allaient çà et là éperonnerle zèle des paysans. Le futur ministre accompagnait Henriette jusqu'au bois des Billebault, où il y avait des bûcherons à haranguer et Gilberte, en attendant leur retour, lisait là un roman de Rhoda Broughton, « toute seule», comme disait Robert

11 la regardait en souriant, la trouvant charmante, avec sa robe noire dans cette pénombre verte du bois.

Est-ce qu'elle sortait souvent ainsi ? Est-ce qu'elle aimait ces coins de forêt? Il y avait, autour de Melun, des merveilles. Et, comme s'il se fût intéressé à ces paysages, il lui parlait de Franchart, d'Apremont, du Bois-Bréau, mais il ne pensait pas même à ce qu'il lui disait : il la regardait toujours. Elle était debout, son livre à la main, le visage caché à demi par un chapeau de paille. Elle avait

un air doux, un joli sourire triste, une mélancolie qui plaisait à Robert comme certains airs à l'unisson de nos pensées nous caressent l'âme. 11 éprouvait cette sensation que c'était là, certes, la femme née pour lui, celle qui l'eût aimé, qu'il devait aimer! Tout un poème de tendresse, des paroles d'amour qu'il n'entendrait jamais, lui semblaient errer sur ses lèvres chastes. Pourquoi n'avaitil pas, n'aurait-il jamais, le droit de lui dire ce qu'il pensait d'elle?

La vie est ainsi faite que les dettes de jeunesse se payent de toute une existence. Entre Gilberte et lui, — qu'elle s'appelât ou non Mme de Montbrun — il y avait Ellen.

11 quitta presque brusquement MUe Verdier lorsqu'il aperçut, au bout d'une allée, le break de Mme Herblay ramenant Ducasse. Il lui semblait que la jolie veuve arrivait pour banaliser l'entretien et comme s'il ne l'avait pas vue, il éperonna son cheval, salua Gilberte et disparut. Elle le regardait s'éloigner. Pour elle aussi, Robert incarnait et emportait un de ses rêves. Un rêve impossible.

Et, sans qu'ils se fussent rien dit l'un et l'autre, le lendemain et les jours suivants, elle revint et Robert reparut près de ce même sentier où ils s'étaient rencontrés. Une sorte de magnétisme silencieux les poussait. D'instinct ils retournaient là; — là où ils s'étaient vus et il y avait, dans ces quelques minutes de joie furtive que leur donnaient un salut échangé, les moindres paroles dites ainsi, assez debonheurpourremplirlerestedeleurjournée.

Gilberte ne se demandait pas s'il y avait du hasard ou, de la part de Robert, de la préméditation dans ces rencontres. Elle eût réfléchi qu'elle ne serait jamais revenue vers ce coin de forêt. Mais que faisait-elle là qu'elle ne pût avouer à son oncle, dire à tout le monde?

Le commandant, emporté par l'engrenage, allait d'une réunion à une autre, des carrières aux briqueteries do l'ancienne maison Gharvet; les jours passaient et Gilberte voyait le pauvre homme devenir, chaque soir, plus pré c-

cupé, plus harassé et plus sombre. Elle eût voulu, à son bras, aller se reposer sous ces chênes, oublier le brouhaha de la politique, causer doucement, comme aux Tuileries, par les allées, les après-midi où l'on fuyait la rue Mansart. Mais Verdier ne lui appartenait plus, ne s'appartenait même plus. Mmc Herblay déployait, contre Javouillet qui se présentait, la même activité qu'elle avait jadis montrée pour lui; Gilberte, très souveut seule, au château, attendait avec impatience la fin de « la lutte électorale •> et, un livre à la main, allait bercer à l'écart, dans le grand silence de la forêt, ses songes confus de jeune fille.

Oui, elle avait pris l'habitude de voir Robert, de lui parler ainsi, là. Ils ne se disaient rien, encore une fois, presque rien ; mais les sous-entendus de leurs saluts et de leurs silences avaient des douceurs singulières. Un jour, elle rentra préoccupée. Robert lui avait dit, l'avantveille, qu'il irait le lendemain à Fontainebleau, par ce même chemin, et il n'était pas venu. Depuis deux jours, elle ne l'avait pas vu, et l'habitude prise, soudain brisée, lui donnait une anxiété. Elle avait, sans bien s'expliquer pourquoi, la conscience, la prescience d'un malheur. Elle eût osé qu'elle eût fait le chemin de Melun, pour savoir.

Toute la soirée, Gilberte fut nerveuse. Mme Herblay le remarqua. On se tenait dans le salon. Emile Ducasse était là, causant politique avec Charvet, qui lui donnait des c nseils. Henriette écoutait, en feuilletant un numéro d'une revue d'économie sociale. Verdier, en ce moment même, se débattait dans une réunion publique où M. le sénateur n'avait pas voulu l'accompagner. L'esprit de. Gilberte était ailleurs. Certainement M. de Montbrun devait avoir éprouvé quelque chagrin, rencontré quelque ennui. 11 avait si bien dit, l'avant-veille, « à demain » et ni hier ni aujourd'hui il n'avait passé par le sentier, làbas, à la Mare aux Évées.

Gilberte eut, la nuit, des rêves troublés, hachés, gros d'inquiétudes. Sans bien même s'expliquer à elle-même pourquoi elle sortait, dans cet automatisme inconscient que donne l'idée fixe, elle alla à Melun, pour des achats. Verdier avait besoin de gants, ayant perdu les siens, il ne savait où, dans une réunion. « N'en rachetez pas, avait même dit Guénaut. Ça ne peut que vous nuire! »

Elle savait bien où se trouvait l'hôtel Montbrun. Mais elle hésitait à se diriger de ce côté, et, machinalement, elle allait, marchait lentement à travers cette ville où, ça et là, sur des affiches multicolores, apparaissaient les noms de Verdier, de Javoucllet, de Garousse, des placards où l'on recommandait ou combattait la candidature de son oncle. Et il lui semblait que ces affiches lui étaient indifférentes, que cette élection n'intéressait en rien sa vie. Elle montait l'avenue Thiers, sous les tilleuls grêles, puis le boulevard Saint-Ambroise, la rue Saint-Ambroise, où son oncle était né, et, au pied d'une muraille, elle regardait la Seine, longeant des jardins, les remous de l'eau, le long des peupliers de la berge, et les deux tours de Saint-Étienne, au loin.

Gilberte, sans se l'avouer, cherchait un prétexte d'errer par ces rues, avec le vague espoir de rencontrer Robert, et elle regardait machinalement le lavoir Sainte-Marie, dont la fumée sortait comme une haleine.

Elle n'osait pas monter du côté de la préfecture, vers l'hôtel de Montbrun. De quel droit eût-elle frappé à cette porte ? Et puis, quelle folie de croire que, parce qu'elle n'avait pas vu M. de Montbrun depuis deux jours, un malheur pouvait avoir frappé le comte! 11 fallait être insensée !...

Mais pourquoi M. de Montbrun avait-il dit: «A demain?...»

Alors, au hasard, elle allait devant elle et se trouvait sur la place Notre-Dame, où se dressaient les tourelles rouges de la Maison centrale, à l'aspect redoutable comme une forteresse, et, près de là, en face l'église, qui sem-

blait le prolongement môme de la prison, les vitraux de l'une faisant face aux barreaux de l'autre, un calvaire apparaissait, avec un Christ blanc, exsangue et désolé sur une croix de bois d'un rouge sang.

Gilberte avait envie de s'arrêter là et de prier.

Elle se sentait amèrement triste, poignardée d'un pressentiment. Brusquement elle quitta la place Notre-Dame et marcha vite vers l'hôtel Montbrun. Après tout, il était bien simple de faire demander si rien n'était arrivé au comte et de repartir, sans même entrer. Arrivée devant l'hôtel, elle n'osa pas. Elle se trouvait décidément folle. Elle regardait la demeure haute, solennelle, avec un air froid, fermé, gourmé. Par le lourd portail entr'ouvert, la cour apparaissait, puis les murailles élevées, tapissées d'un lierre qui semblait noir, et, — comme un anachronisme qui étonnait, —un bec de gaz qui devait flamber quelquefois, fleur rouge et lumineuse de ce feuillage, à l'endroit où quelque réverbère fumeux du temps passé eût semblé mieux en rapport avec cette verdure triste, cet hôtel massif et morne.

Elle se demandait si elle allait frapper, pousser ce portail, entrer... Et pourquoi? Et de quel droit? Parce qu'elle s'était trouvée sur le chemin du comte ? Parce qu'elle avait pris l'habitude de l'apercevoir, chaque jour, depuis quelque temps? Et parce qu'il n'avait pas reparu? Et pour cela elle allait, elle, étrangère, demander là des nouvelles de M. de Montbrun? Voyons... Ce n'était pas pour cela qu'elle était venue à Melun. . . Ces gants, pour son oncle, elle avait oublié de les acheter. Elle n'y pensait même plus. C'était pour cela — pour cela seulement— qu'elle était ici. Et elle s'éloignait de l'hôtel Montbrun lorsque, derrière elle, elle entendit un bruit lourd de porte fermée. Elle se retourna. C'était Robert qui sortait.

Elle faillit pousser un cri de joie. 11 n'était donc rien urvenu dans la vie du comte ! Puis elle se trouva ridiule d'être surprise là. Et elle marchait très vite, pour

atteindre l'angle de la rue du Marché-au-Blé et disparaître, rapidement. Mais Robert l'avait aperçue, et, bâtant le pas, il la rejoignit, comme poussé par un âpre besoin de lui parler. Et, quand elle le regarda, elle vit combien il était pâle.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle.

Elle s'était arrêtée. C'est maintenant qu'elle sentait combien ce pressentiment de femme l'avait cruellement avertie !

La tête fine de Robert semblait convulsée, et ce visage juvénile avait brusquement vieilli, labouré comme à coups de griffes par une douleur.

Il ne répondit que par une sorte de cri :

— Ah ! si vous saviez !

Et, brusquement, il se mit à marcher comme quelqu'un qui sent le temps fuir et qui a peur.

Gilberte voulait le fuir tout à l'heure; maintenant elle le suivait. Oui, elle avait deviné, bien deviné. Un malheur. Mais quel malheur était venu?

Ils descendaient vers la vieille rue des Cloches, aux maisons noires, sentant le moyen âge, et ils y étaient seuls lorsque, tout à coup, en entendant là, du haut de l'église, sonner comme un glas, Robert de Montbrun eut un frisson qui fit peur à Gilberte.

Le jeune homme étouffa un sanglot qui lui montait à 1& gorge et dit vivement :

— Cela me fait mal d'entendre ça ! Venez I Il marchait vivement vers le chemin de fer. Gilberte, à côté de lui — ne se demandant pas si on les

regardait, si les passants les voyaient, si les officiers de chasseurs et de dragons rencontrés en chemin se détournaient pour voir passer le comte de Montbrun avec cette jolie fille — Gilberte le regardait, voulant savoir, interroger.. .

— Il ne vous est rien arrivé? dit-elle enfin, tout à coup, étonnée elle-même d'avoir parlé.

— Pourquoi ? fit Robert.

— Je ne sais pas... Vous avez l'air inquiet... Votre pure ?

— Mon père va bien, Dieu merci! Mais c'est... Il s'arrêta.

— C'est. . . qui ? demanda Gilberte.

Et avant que Robert eût parlé, elle revit tout à coup, mais pâle, malade, menacée, la fillette aperçue l'année d'avant sur la Côte de Grâce comme dans un rayon de lumière. Et le jeune homme n'avait rien dit qu'il sentait déjà qu'elle avait deviné et qu'elle pensait à cette enfant, dont ils n'avaient jamais parlé entre eux, jamais.

— Vous vous rappelez? dit brusquement Robert, certain, en effet, qu'elle se rappelait leur rencontre, et sa fuite, et Cyprienne...

Elle ne savait si elle devait répondre.

— La Côte de Grâce, un jour. .. dit-il. Vous m'avez vu avec elle !

— La petite fille? demanda Gilberte.

— Ma fille, répondit le comte avec une expression passionnée où il y avait une douleur violente.

— Malade? balbutia la jeune fille.

— Ab ! perdue peut-être !

Et le geste du père fut tragique. Puis brusquement Robert se retourna avec colère comme pour supplier les cloches de l'église de ne pas sonner ce glas qui le poursuivait, le désespéré, et qui semblait aller chercher, làbas, Cyprienne étendue dans son petit lit de moribonde.

— Qu'est-ce qu'elle a? dit enccre Gilberte.

— Une fièvre typhoïde. . .

Alors Robert, tout en marchant, racontait avec ces détails que donnent toujours, comme s'ils les étalaient, les gens qui souffrent et les gens qui aiment, comment Cyprienne lui avait paru triste d'abord, avec ses pauvres yeux éteints, aux conjonctives irritées, pleurantes, son regard vague, l'espèce d'ivresse stupide dans laquelle

elle semblait enfoncée. Ensuite de petites taches rosées avaient apparu, disséminées sur ses membres maigres, sur sa mince poitrine. Et elle toussait. La maladie se présentait sous un aspect grave. Le docteur Bouvet, de Fontainebleau, appelé en hâte semblait inquiet. Et ce qui effrayait Robert, c'est que les Debray avaient beau être de braves gens, bien dévoués, il fallait de tels soins pour une semblable maladie, un tact, une intuition de mère pour doser les boissons, donner les vomitifs, appliquer les vésicatoires. ..

La mère ! Le jeune homme, tout en parlant, songeait à Ellen, et une amertume irritée lui gonflait le cœur, quand il se disait que cette pauvre petite Cyprienne, il avait à la défendre à la fois contre la maladie et contre la mère ! Encore Ellen Morgan était-elle la moins dangereuse !

— Alors, dit Gilberte, vous avez peur pour votre malade ?

— Peur. Oui. Et ce qui me navre, c'est le sentiment d'impuissance que j'éprouve, penché sur ce petit lit et regardant ce pauvre visage à peine vivant. . . Ah! ne rien pouvoir, ne rien pouvoir! S'il fallait s'ouvrir les veines, je le ferais ! Je me demande ce que j'ai fait dans la vie, moi, inutile, au lieu d'apprendre... Médecin, oui, si j'étais médecin, il me semble que je la sauverais, moi !

Une foi, une certitude, qui se changeait en révolte passait, grondait dans ses paroles, faisait vibrer sa voix. Puis il se montrait inhabile à soigner, à manier un verre d'eau sucrée, à trouver les paroles voulues, les câlineries nécessaires pour obliger l'enfant à prendre les médicaments ordonnés, à tendre patiemment au vésicatoire ses petits mollets de martyrisée... La pauvre mère Debray! Elle faisait bien tout ce qu'elle pouvait. Mais, répétait Robert, elle n'avait pas l'intelligence affinée, le coup d'œil... Il avait peur qu'elle ne sût pas administrer les prescriptions du docteur, les potions du pharmacien...

Et tandis que M. de Mon: brun parlait, Gilberte rentait en elle sourdre une immense tentation de dévouement, comme une pitié de maternité latente, grandir une effusion de dévouement de sœur des pauvres. 11 lui montait aux lèvres des questions hésitantes qu'elle n'osait formuler, voulant demander à Robert s'il n'y avait pas, dans sa famille, autour de lui, une femme qui put, à Avon, soigner la malade. . .

A la fin, près d'arriver au chemin de fer, elle la laissa tomber, cette question qui lui brûlait les lèvres

— Une femme? dit le jeune homme.

Elle vit se contracter ce visage mâle et elle devina qu'elle avait imprudemment, cruellement touché à une blessure. Elle avait envie de demander pardon d'avoir osé, lorsque Robert répondit brusquement :

— Rien. Je n'ai personne autour de moi. Personne ! Et, dans ce mot désolé, dans ce cri douloureux, une

telle souffrance poignante frappa Gilberte qu'instinctivement, sans songer, emportée par le mouvement de sa pitié, par cette émotion qui lui donnait une peur de sangloter, elle tendit la main à Robert, et le regardant doucement :

— Et moi? dit-elle.

• Vous ! . . .

— Si je vous aidais à la sauver, votre malade?

Dbert ne répondit pas; mais sur cette main qu'il tenait dans la sienne, il avait envie de poser ses lèvres et toute sa reconnaissance, le trouble violent de son âme, passaient dans ses yeux qui regardaient maintenant Gilberte avec une admiration passionnée, une ferveur d'extase.

— Vous, mademoiselle... vous?

Et, comme elle insistait, demandait, interrogeait, il lui donnait les noms des Debray, l'indication de la rue... Une maison blanche, près de l'église, en descendant vers la forêt...

Il semblait à Robert que Cypricnne courait déjà moins de dangers, qu'une bonne fée allait veiller.

— Mais, interrompit tout à coup, très doucement, Gilberte... sa mère?

— Sa mère?

Robert devint très pâle.

— Morte ?

— Pour moi, oui ! — La mère n'est plus là, dit-il brusquement.

1! avait laissé la main de Gilberte et, comme un fou, sentant qu'il allait pleurer et qu'il étouffait, il s'éloigna.

(iilbertele vit disparaître dans la gare. 11 allait à Paris, elu'z un savant, le docteur Fargeas, consulter, supplier... Et elle demeurait, immobile, stupéfaite de ce qu'elle avait osé dire, dans une sorte d'élan impulsif, et pourtant se répétant les indications que venait de lui donner Robert. . . Et, dans la maison blanche d'Avon, près de l'église, elle voyait, il lui semblait voir, toute pâle dans son petit lit de malade, la jolie fillette de la Côte de Grâce qu'elle allait maintenant, de toutes ses forces, elle aussi, disputer à la mort.

Aux murs de la chambre d'amis où Mme Herblay l'avait logé, à deux pas de Gilberte, — une chambre claire, gaie, avec un papier bleu de ciel à fleurs et des rideaux de basin blanc — le commandant Verdier, qui s'enfermait là volontiers, avait remarqué surtout les gravures accrochées pour orner cette pièce aux fauteuils recouverts d'une étoffe rouge à semis, avec un amour jouant de la flûte, au milieu des fleurs. Le mobilier tenait à la fois de la maison pr vinciale et de l'hôtel garni. Une armoire à glace une commode d'acajou; sur la cheminée, une pen-

dule en bronze doré, à sujet d'un romantisme rococo, représentant une châtelaine à qui un poète couronné de lauriers, quelque Pétrarque de pacotille, roucoulait un sonnet, sa lyre à la main. Mais les gravures, deux gravures d'après Scbopin, attiraient, par un magnétisme singulier, les regards de Verdier et il les avait machinalement examinées, la veille, en écrivant sa fameuse profession de foi qui étonnait Guénaut. L'une de ces gravures représentait Sancho Pança allant prendre possession de son île et embrassant la cuisse de son maître, debout et maigre dans sa vieille armure tailladée etbossuée comme celle du duc de Guise au Musée d'artillerie ; l'autre, montrait Don Quichotte assis entre les deux muletières et prenant pour des princesses les maritornes faites pour soigner son roussin. Verdier s'était toujours senti, pour le maigre coureur d'aventures, une sympathie instinctive, comme une admiration navrée et, bien souvent, au régiment, en voulant lui faire, et en lui faisant un compliment — ses camarades d'autrefois l'avaient comparé à Don Quichotte.

Il ne craignait, pas plus que le chevalier de la triste figure, les épreuves, les rebuffades, et les coups d'ailes des moulins à vent. Il s'était, lui aussi, heurté à bien des déceptions, dans la vie, et il gardait pourtant encore, comme le paladin errant, ses vieilles illusions et sa jeune foi. Les gravures de Schopin l'hypnotisaient, comme s'il eût entrevu quelque vague représentation de sa propre existence. Une dupe, ce chevalier! Mais encore valait-il mieux être une dupe et un héros — voire même, maintenant qu^ les héros sont rares, un honnête homme — qu'un habile et un farceur indigne.

Et, toujours, invinciblement, lorsqu'il remontait à sa chambre, le soir, lorsqu'il s'éveillait, le matin, ces deux images de Schopin le fascinaient et, comme à travers le fantôme du maigre héros du roman, lui faisaient, revoir mille circonstances de sa vie, à lui.

Pour le moment, précisément, il se faisait ass>z l'effet du malheureux chevalier allant attaquer les moulins à vent. Quelle comédie que cette élection ! et, à tout prendre, quelle triste comédie! Et quand il songeait à toutes les corvées qui l'attendaient encore ! Trois semaines de cette vie de candidat, trois semaines de harangues, de discussions, de réunions, de fièvre et d'ennuis! Ah! les horions de Don Quichotte, les trous et les hosses de la vieille armure, Verdier les eût hravés joyeusement, estimant encore que le pauvre diahle de chevalier avait pris la meilleure part, puisqu'il combattait des lions et non de la vermine ; — ou des serpenteaux comme l'Anguille de Melun !

Le commandant s'était d'ailleurs remis à l'œuvre et se laissait conduire, diriger, colporter comme on voulait. Maintenant, sa profession de foi, placardée sur les murailles de Dammarie et de Chailly lui sautait aux yeux lorsqu'il sortait et il la trouvait, çà et là, collée aux arbres de la forêt, sur la route de Barbizon. Les troncs des chênes devenaient, dans cette période électorale, des façons de colonnes-affiches comme si la nature même se fût associée à l'ambition des hommes et — la politique se mêlant à l'idylle — avec les feuilles vertes des arbres, le vent faisait, ironiquement, courir sur les routes, des feuilles blanches — bulletins imprimés aux noms des candidats.

Javouillet maintenant se remuait autant que Garousse. il attaquait, avec la ferveur d'un converti et la fureur d'un transfuge, le régime qu'il avait servi quatorze ans auparavant et il déversait sur ses anciens amis, les tombereaux de lieux communs qu'il ramassait autrefois contre les jésuites. « Après avoir combattu les jésuites noirs, il venait combattre les jésuites rouges! » C'était son thème. Et, depuis le refus du marquis de Montbrun, le parti conservateur n'ayant pas de candidat, lui, Javouillet, qui avait autrefois représenté l'ordre républicain, se

faisait fort d'incarner l'ordre sans épilhète, légitimiste, orléaniste, bonapartiste, comme on voudrait, pourvu qu'il battit le candidat de Mme Herblay et Garousse avec lui.

Ce gros Javouillet, disait-on, avait des chances. Henriette Herblay lui avait enlevé son égide, mais il recrutait des électeurs parmi ceux qui eussent voté pour M. de Montbrun, et tous les mécontents manifestaient sur son nom.

— M. de Montbrun, disait Guénaut, furieux contre Javouillet, eût été moins redoutable. 11 y a même des républicains qui voteront pour Javouillet... sans savoir qu'il a tourné, parce qu'ils ont déjà voté pour lui ! C'est comme ça, les électeurs ! Des bêtes d'habitude !

— Scrutin de liste, scrutin de liste ! répétait alors Me Cappois. Le salut est dans le scrutin de listel

Mais Guénaut haussait les épaules :

— Les listes nous arriveront toutes faites de Paris ou d'ailleurs, comme des ballots tout empaquetés. Ça sera toujours bonnet blanc ou blanc bonnet I

— Alors, qu'est-ce que vous voulez faire? demandait le petit notaire, sèchement.

Et le vétérinaire, poussé dans ses retranchements, n'avait plus qu'un mot à répondre :

— Ce que je veux faire? Ce que je veux faire? Écraser la réaction I C'est bien simple. N'importe comment !

Il reprenait parfois, avec un soupir de regret :

— Ah ! si nous avions eu en face de nous M. de Montbrun ! Nous l'aurions roulé, le marquis, aplati, passé au laminoir !. ..

Il regrettait M. de Montbrun comme une victime sûrement immolée et, calculant les chances de la bataille future, il se demandait si Yerdier était assez net, assez populaire," pour battre Garousse d'un côté et Javouillet de l'autre.

— Garousse est capable d'avoir cinq ou six mille voix, Javouillet autant, Yerdier huit mille. . . et, au scrutin de

ballottage, si les électeurs de Javouillet vont à Garousse, par malice, pour nous embêter... alors... flambé, le commandant! Et, nous. . . nous en «serions alors pour une raclée I Ah I pour nous, le marquis valait diantrement mieux que Javouillet !

Verdier devinait bien, aux réticences de Gappois, aux hochements de tête du vétérinaire, qu'on se défiait du succès final. Le refrain de Guénaut: « Affirmez-vous! Mettez du vin dans votre eau ! » l'agaçait, et il répondit un jour qu'après tout il n'était pas, lui, de ces modérés qui, pour avoir des voix de plus, dépassent leur propre opinion et vont plus loin dans leurs promesses que les radicaux eux-mêmes. Alors Guénaut répondit noblement:

— Tant pis !

Assis devant les gravures de Schopin, le commandant songeait, en regardant sur son agenda la liste des réunions futures, tracée là comme un pensum d'écolier quinquagénaire. Il la croyait épuisée, cette liste, finie, depuis le temps qu'on se traînait dans la circonscription, et qu'on le plantait devant les paysans de Ghailly ou les ouvriers de Melun. Non, non ; interminable, continue, éternelle, la lisle semblait se renouveler indéfiniment, inutilement. Ah ! il en avait entendu et débité lui-même des palabres, depuis ce matin où il prenait le train de Melun, à la gare de Lyon, avec Gilberte!. . .

Le commandant comptait sur ses doigts. Vingt jours ! Il y avait déjà vingt jours qu'il avait accepté l'hospitalité de Mme Herblay et posé sa candidature à la succession Gharvet. Vingt jours de fatigue, presque autant de nuits d'insomnie... Pauvre Don Quichotte! Il le regardait, pendu à la muraille, allant, ridicule et sublime à la conquête de son rêve. Au moins il avait un dévouement auprès de lui, le vieux chevalier : — il avait Sancho!

Mais Verdier sentait, autour de sa personne, comme un vide. Cette impression grandissait en lui qu'on ne l'avait choisi que comme un instrument, un pis-aller ; elle le

navrait. Cappois, devant la perspective d'un échec possible, devenait vinaigré, Guénaut maussade. Charvet semblait froid. Le jeune Ducasse laissait même venir sur ses lèvres minces un petit sourire railleur. C'était encore Mme Herblay qui témoignait à Yerdier le plus de sympathie. Elle aimait beaucoup Gilberte.

— C'est égal, pensait le commandant en regardant l'agenda, nous sommes au 20 juillet... Dimanche... L'élection a lieu le 3 août... Deux semaines, c'est encore bien long !

Et il se demandait s'il aurait la patience d'aller jusquelà, d'avaler sans crier les dernières couleuvres. 11 regardait sur l'agenda ces mots imprimés à la date du 3 août : Dimanche, Inv. de Saint-Étienne, et il se disait que ce serait hien curieux pourtant si le soir de ce dimanche-là il se couchait député élu !... Député !... Le lendemain, il aurait le droit d'exposer ses idées de réforme, de parler haut dans une assemblée où les moindres paroles avaient pour auditeur le pays tout entier. 11 se jurait bien, par exemple, de faire entendre quelques bonnes vérités, honnêtes, patriotiques. L'écouterait-on ?

Député ! Mais quinze jours, quinze jours encore, deux semaines d'écœurements nouveaux, de débats mesquins, de quémandages, de commérages et de marchandages !... Don Quichotte, là-haut, sa lance au poing, semblait laisser tomber sur lui un profond regard de pitié.

Oui, que c'était long, quinze jours d'un pareil supplice!

Verdier tenait toujours son agenda, lisant et relisant cette date du 3 août, lorsqu'on frappa à la porte, doucement. Il n'entendait pas. Il fallut qu'on frappât plus fort, pour qu'il dît : « Entrez ! »

Alors il se retourna et aperçut Cappois, saluant, courbé en deux et, derrière le notaire, Guénaut redressant sa forte tête et étalant ses pectoraux. Le vétérinaire était très rouge, comme un peu congestionné.

.Verdier ne savait trop pourquoi, mais il eut l'intuition

de quelque malheur. Gappois s'avançait vers lui, glissait plutôt, avec précaution, lui demandait avec une certaine inquiétude si l'on pouvait « parler à Taise » dans cette chambre.

— Gomment parler à l'aise ?

— Oui. iMme Herblay nous a dit que nous vous trouverions chez vous. Mais risque-t-on d'être entendu à côté de votre chambre ?

— Eh ! fit Verdier qui essayait de sourire, qu'avez-vous donc à me dire ? C'est bien grave ?

— Tout à fait grave ! répondit Guénaut.

Le commandant avait fait asseoir les deux hommes. Il ferma la porte, assura que personne n'était à côté pour entendre et dit :

— Voyons. Qu'est-ce que c'est?

Cappois, qui semblait devoir prendre la parole, paraissait un peu embarrassé. Il regardait, par-dessus ses luneltes, Guénaut, le ventre étalé dans un fauteuil. Verdier attendait, les coudes sur la table, en face du vétérinaire et du notaire et ses yeux inquiets allant de l'un à l'autre.

Cappois toussait, ôtait ses lunettes, les frottait du bout de ses gants, les remettait. Il avait l'air assez craintif, Cappois. 11 n'osait point parler, évidemment. 11 lui fallut un « allez donc ! » et, sous la table une poussée de genou de Guénaut dont le coup d'œil parut, en outre, ajouter: « En avant. Je suis là ! »

— Mon cher commandant, commença Cappois, cherchant à rendre sa voix assurée, vous êtes un homme, n'est-ce pas?

Verdier regardait en face, étonné.

— Vous savez que nous sommes vos amis... vos amis électoraux ? Votre cause est la nôtre, notre cause est la vôtre, votre honneur est le nôtre... notre réputation est...

— Concluez, Cappois ! dit Guénaut, voyant que le notaire, cherchant ses phrases, s'embourbait.

— Oui, pardieu, répéta Verdier, qui se sentait blêmir

prévoyant quelque infamie nouvelle et songeant invinciblement à Y Anguille, concluez 1 Qu'est-ce qu'il y a encore ?

— Il y a... il y a... fit Cappois. Il y a... Mais ce n'est pas facile à dire... Il y a...

L'œil finaud du petit notaire, luisant dans sa face noiraude, fouillait les grosses prunelles, au regard brutal, de Guénaut. D semblait implorer le vétérinaire. Puis, d'un mouvement furtif, ce même œil allait ensuite, prudemment, de Verdier à la fenêtre, comme si Cappois eut redouté que le commandant n'ouvrît cette fenêtre fermée et l'y fit passer, lui, Cappois, lorsqu'il saurait ce qu'on venait lui dire.

— Voyons, dit rudement, de sa grosse voix, Guénaut redoutant que le notaire ne s'en tirât pas, ce que nous venons vous apprendre, commandant, est assez assommant, mais dans la vie il faut s'attendre à tout... Il y a des potins faits sur vous...

Le mot, vulgaire, parut pis encore à Verdier : il lui parut sinistre. Il devinait, derrière, une calomnie, quelque invention louche.

Très pâle, il répliqua froidement :

— Qu'est-ce ? Dites.

— C'est bien convenu, fit le vétérinaire affectant une rondeur amie. Vous ne vous fâcherez pas?

— >"on.

— Ce n'est ni Me Cappois ni moi qui croyons à une syllabe de ce qu'on peut dire !

— Bien entendu, interrompit Me Cappois.

— Nous venons simplement vous répéter ce qu'on rabâche.

— Je vous en remercie, dit Verdier que tant de précautions énervaient.

— Votre honneur est notre honneur...

— Votre réputation est notre réputation...

— Vous l'avez déjà dit, messieurs. Je vous en supplie... Qu'est-ce qu'on a bien pu inventer?

— Eh bien ! fit Guénaut brutalement, on jase... on jase beaucoup sur votre nièce... Voilà !

— Ma nièce? Gilberte?

Le commandant resta un moment, comme abruti, sans comprendre. Sa nièce? Qu'avait affaire sa nièce avec ces deux hommes qui étaient là? De quel droit ce Guénaut lui parlait-il de sa nièce? « On jase beaucoup. » Quels misérables avaient pu mêler aux discussions d'une candidature le nom, la réputation peut-être de Gilberte ?

Il eut un moment l'idée de se lever, de renvoyer d'un mot Cappois et son acolyte et d'en rester là, ne voulant pas même qu'on se permit de lui parler de la jeune fille. Ah ! don Quichotte, don Quichotte!... Le maigre chevalier regardait toujours le pauvre commandant du fond de son cadre.

Puis, vivement, Verdier réfléchit qu'en résumé mieux valait tout savoir et que ces hommes lui étaient peutêtre dévoués — qui sait? Alors, il interrogea. Il interrogea avec des frémissements sur les lèvres et des élancements dans le cœur. Ainsi, on jasait ? Eh ! bien, voyons, qu'avaient donc inventé les bonnes langues du pays sur cette brave fille qu'il avait élevée? Aussi honnête que lui, aussi loyale que lui, Gilberte I

On jasait ? Qu'est-ce qu'on disait ?

Guénaut lui-même paraissait embarrassé pour préciser... Et ce fut Gappois, cette fois, qui coula doucement k nom de M. de Montbrun dans la conversation.

— M. de Montbrun ? dit Verdier.

— Oui, le comte, bien entendu. Pas le marquis. Le jeune comte.

— Eh bien? demanda encore Verdier qui sentait le sang lui monter aux yeux.

— Eh bien I — et Gappois regardait Guénaut comme

si les gros poings du vétérinaire étaient là pour contenir un bondissement colère du commandant — on assure que c'est grâce à l'intervention de MUe Verdier...

— Grâce à l'intervention de Mlle Verdier? répéta le soldat, comme un enfant épèlerait une phrase incompréhensible.

— Oui, grâce à cette intervention que le marquis de Montbrun, qui devait vous être opposé, vous le savez bien.

— Oui... d'abord.

— Eh I bien, c'est grâce à votre nièce que le marquis aurait consenti à retirer sa candidature!

Et Gappois plongea sur Verdier un coup d'oeil par-dessus ses lunettes pour se rendre compte de l'effet de ce coup de foudre.

Il ne produisait aucun effet, le coup de foudre. Verdier restait hébété, cherchant un sens à ce qu'on lui disait, se demandant en quoi Gilberte pouvait avoir sur le marquis une influence quelconque. Il lui semblait que ces hommes assis là, devant lui, étaient des fantoches ou des fous.

— L'intervention de Gilberte? Comment l'intervention de Gilberte? Qu'est-ce que cela signifie?... Ma nièce ne connaît même pas le marquis !

— Non, reprit Cappois, enhardi décidément, mais elle connaît le comte I

— Le comte ?

— M. Robert de Montbrun, dit la grosse voix de Guénaut... Enhn le jeune Montbrun, quoi!... La jeunesse, ca fraternise!

— Il y avait eu, sur ces derniers mots, comme un rire dans la parole du vétérinaire. Un rire grossier, d'un sous-entendu brutalement ironique qui fit à Verdier un effet bizarre, le blessa, le troubla, éveilla son attention, brusquement.

Quoi ? C'était là ce qu'on voulait dire I On soupçonnait

(iilljerte ? On unissait, avec une intention insultante, celte brave fille à ce brave garçon? On mêlait leurs noms à quelque infamie expliquée par ces seuls mots : on jase! On osait faire jaillir jusqu'à ces deux êtres Verdier ne savait quel jet de bave et d'eau vaseuse !

Le commandant s'était levé, livide et regardant en face, tour à tour, Guénaut et le notaire qui restaient assis, Cappois fort peu rassuré, d'ailleurs.

— Je voudrais connaître ceux qui ont osé inventer une pareille infamie pour leur couper les oreilles !

La voix nette, coupante comme un sifflement de cravache, le soldat boutonnait sa redingote avec une nervosité menaçante, comme s'il allait marcher droit sur la calomnie pour l'écraser.

— Pas l'air clampin, le commandant 1 pensait Guénaut en le regardant. Si seulement il avait cette attitude -là devant les électeurs !

Cappois essayait déjà de calmer l'oncle de Gilberte. Il s'était levé à son tour. Voyons, il ne fallait pas se fâcher. Cela n'avançait à rien, que diable 1 S'il avait dit cela, lui, Cappois, s'il venait comme ça, avec Guénaut, trouver Verdier dans sa chambre, c'était pour l'avertir, en ami... Le commandant devait pourtant bien se figurer que Guénaut et lui étaient ses amis... Évidemment on calomniait Verdier, on calomniait Mlle Gilberte, on calomniait M. de Montbrun... mais enfin... après tout, il fallait bien avouer que les apparences... avec la malice des mauvaises gens...

— Les apparences? Comment les apparences? s'écria Verdier, interrompant le notaire.

— Oui, vous-même... à Dammarie, le jour où vous avez rencontré le marquis de Montbrun...

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous avez été trop aimable pour le marquis. Vous lui avez serré la main !

— Oui!

— Mauvaise note. Apparence.

— J'ai été le capitaine de son fils... J'estime M. de Montbrun...

— Vous l'estimez ! Vous l'estimez I Estimez-le à huis clos. En politique, on n'estime pas tout haut ses adversaires.

— Ah ! tonnerre ! s'écria Verdier.

Mais le vétérinaire l'arrêta.

— Mon cher candidat, fit Guénaut, si vous vous emportez ou si vous nous coupez toujours la parole, vous ne saurez rien... Ayez un peu de patience... Nous sommes là pour votre bien, n'est-ce pas ? Eh bien ! oui, les apparences sont favorables aux billevesées qu'on débite ! Je dis billevesées, notez bien I

— Oh ! mettez infamies, mettez saleté, allez, Guénaut, dit le petit Cappois, toujours prudent.

Verdier étouffait. 11 alla à la fenêtre et l'ouvrit brusquement, pendant que Cappois, un peu inquiet, surveillait le geste. Et, tandis que le commandant mettait son front à l'air, le petit notaire gagnait doucement le fond de la cbambre — évitant à tout hasard la fenêtre.

Alors, Verdier demandait, exigeait qu'on parlât. « Allons, dites!... tout. Pas de réticence. Ce qu'on répétait tout bas, il voulait l'entendre tout haut. Eh bien ! voyons, qu'est-ce que ces canailles prétendaient ?

Et, peu à peu, le soldat se voyait comme enserré de broussailles et d'épines, entouré de flaques de boue. Guénaut et Cappois se relayaient pour lui apprendre qu'on avait aperçu Gilberte à Avon, se glissant avec M. de Montbrun dans une maison de paysans, près de l'église. 11 n'y avait pas d'erreur possible. On les avait suivis. On les avait vus.

— Gilberte?

— Mademoiselle votre nièce, oui !

— Ce n'est pas vrai !

— Nous vous répétons ce qu'on aflirme!

— Et qui affirme cela?

— Tout le monde!

— Tout le monde ment! ditVerdier d'une voix forte.

Cappois vainement faisait observer que, le commandant ayant ouvert la fenêtre, on pouvait, au jardin, entendre ce qui se disait dans cette chambre.

— Eh ! bien, oui, tant mieux! répondit Verdier. Je voudrais que tout le monde entendît... ce tout le monde dont vous parlez et qui doit avoir un nom, je pense, et qui doit avoir une joue aussi que je la soufflette !

Guénaut, trouvant que l'incident tournait à l'orage, fit observer, du reste, qu'il ne se serait point mêlé de l'affaire et n'aurait pas pris sur lui de parler de ces racontages, si le commandant n'était pas candidat I

— Oui, c'est une cible à camouflets! On peut tout lui dire, au candidat ! Et s'il a femme ou enfant, on peut les déshonorer, comme on voudrait injurier ma nièce!... Alors, voilà ce qu'on a trouvé contre votre candidat ? Il vend sa pupille au fils de son adversaire pour que cet adversaire se désiste et lui fasse place nette!

— Voilà! dit Guénaut.

— Si je tenais les coquins... commença Verdier en regardant le jardin, comme si, par delà les tou ffes des arbres, il pouvait apercevoir les calomniateurs de Gilberte.

— Mais enfin, — et en reprenant la parole, pas à pas, le notaire se rapprochait delà porte — mais enfin, risqua Cappois, pour réduire en poussière cette calomnie... vous entendez, commandant, la réduire en poussière... il faudrait pourtant savoir ce que Ma° Verdier, lorsqu'on l'a épiée, allait faire à Avon.

— Gilberte? Gilberte n'est jamais allée à Avon !Ou si elle y est allée, c'était pour quelque bonne action qu'elle ne m'a pas dite !

— Probablement, fit le notaire. C'est comme le soir où nous avons eu l'honneur de la rencontrer devant le Grand-Monarque, n'est-ce pas, Guénaut?

Le petit Gappois interrogeait le vétérinaire par un regard de côté, narquois, et il brossait son chapeau tout en se tournant vers le gros homme.

Le Grand- Monarque? Verdier, muet, interrogeait, ne sachant plus, cette fois, où voulaient en venir les deux compères.

— Oui... oui, répondit Guénaut, l'hôtel du Grand-Monarque... à Melun !...

— Eh bien? demanda le soldat.

— Le soir de la première réunion publique, à Chailly... le soir même...

— Eh bien ? répéta Verdier.

— Nous avons dîné à la Préfecture, Gappois et moi !

— Sans le préfet, dit le notaire. Toujours à Paris, le préfet!

— Eh bien? interrogea pour la troisième fois le commandant, l'esprit perdu dans ces insinuations qui sentaient la bourhe.

— Eh bien! nous avons rencontré... moi et Cappois...

— Guénaut et moi!

— Votre nièce.

— Ma nièce ?

— Oui, votre nièce, qui sortait de l'hôtel.

— Ma nièce?

— Avec...

Cappois regarda Guénaut qui hésitait et, vivement, d'un geste nerveux, lui fit un signe qui voulait dire : « Eh! allez donc ! »

— Avec M. de Montbrun! acheva alors le vétérinaire, comme il eût donné un coup de bistouri.

Verdier, cette fois, quitta la fenêtre, bonditvers la table, mais il fut obligé de s'appuyer pour ne pas tomber. Autour de lui, tout tournait. 11 avait éprouvé cette sensation brutale en recevant, à Coulmiers, une poutre sur le crâne, dans une cahute embrasée où se défendaient des bavarois. 11 resta là, un moment, comme assommé, et le vêlé-

t'inaire crut qu'il allait s'écrouler, d'un coup de sang. Mais le soldat se raidit, releva sa moustache d'un sourire où le remerciement devenait du mépris et, s'efforçant d'être calme :

— Allons, dit-il, je vois que ce ne sont pas seulement des on-dit qui nous attaquent... Vous avez vu... de vos yeux vu...

— Ce qui s'appelle vu, glissa Cappois...

— Je n'ai rien à répondre... C'est ma nièce qui vous répondra... Je vous demande seulement de me laisser seul... J'en ai besoin, je vous assure !

Le notaire se demandait si, dans les dernières paroles du commandant, accompagnées d'une crispation de ses doigts noueux — il y avait de la souffrance ou de la menace.

— Commandant, dit-il encore, vous nous pardonnerez... Nous avons cru de notre devoir...

— Votre honneur est le nôtre! répéta sentencieusement le vétérinaire de Chailly.

Verdier remerciait. Après tout, ces imbéciles étaient dans leur droit — des membres de son comité ! — dans leur droit et dans leur conscience! Ils avaient cru voir!

Mais, au moment où ils s'éloignaient, Verdier les retint encore. Quelque impossible que cela fût, il voulait savoir comment était vêtue Gilberte quand ils l'avaient aperçue à Melun, et à quelle heure ils l'avaient rencontrée. Cappois alors précisait. La toilette décrite pouvait être sans doute celle de Gilberte. Mais comment, à une telle heure, la jeune fille pouvait-elle se trouver à Melun?

— Oh! il n'était pas fort tard... M. de Berlemont avait à travailler... Nous l'avions quitté après les cigares !

Et Verdier, sans qu'un doute même lui vînt en songeant à Gilberte, se rappelait pourtant qu'elle était sortie, le soir de ce dimanche-là, pour se promener, disait-elle, sur la route. Et seule.

Mais elle n'avait certainement pas marché jusqu'à Melun!

— C'était une autre femme !

— Probablement, répondit Cappois d'un ton ironique.. . Très probablement!

— Seulement, dit Guénaut, il faut que cette autre femme ressemble terriblement à M110 Gilberte pour qu'on la prenne pour elle à Avon et que nous-mêmes, nousmêmes... J'ai de bons yeux, sacrebleu!

— Et moi, fit Cappois, de bonnes lunettes!

Ils laissèrent le commandant atterré. Évidemment il savait que rien, rien ne pouvait à ses yeux atteindre Gilberte. Mais que signifiait cette calomnie? Comment avait-on cru voir à la fois Gilberte à Melun et à Avon, Gilberte causant avec M. de Montbrun, se glissant avec lui dans il ne savait quelle maison ignorée? Impossible, certainement, c'était impossible. Mais enfin, qu'y avait-il au fond de cette calomnie?

11 ne s'était peut-être jamais senti aussi malheureux. Il avait la sensation de quelque cauchemar. Ces hommes étaient-ils bien entrés dans sa chambre ? Lui avaient-ils bien dit ce qu'il venait d'entendre? Est-ce qu'il n'avait pas rêvé?

Il alla à la fenêtre. Là-bas, à travers les allées, il les revit justement, le notaire et le vétérinaire, prenant congé de Mmc Herblay que le jeune Ducasse accompagnait jusqu'à la grille. Cappois saluait très bas, Guénaut envoyait, de la main, un bonjour à Ducasse et Henriette paraissait rire, sous son ombrelle. Brusquement, Verdier ferma la fenêtre.

Si c'était de lui, de Gilberte, qu'on parlait et riait là-bas?

— Ah ! çà, voyons, voyons, dit-il, qu'est-ce qu'ils m'ont rabâché là ?

Et, tombé sur sa chaise, reconstruisant mot par mot la conversation de tout à 1 heure, il se demandait quelle épouvantable méprise avait pu donner lieu à l'absurde

calomnie. Il trouvait qu'il n'avait pas été assez énergique avec ces deux niais.

— J'aurais dû leur faire rentrer ça dans la gorge !. . .

— Après ça, ils croyaient peut-être me rendre service !. . . Mon honneur est le leur, comme ils disent I... Leur candidat, comment donc! Qui m'attaque les insulte!... Ah! les animaux!

Des larmes lui brûlaient les yeux, et dans la poitrine il lui semblait sentir se gonfler un poids étouffant; l'air lui manquait et, plus que l'air, l'envie de vivre. Ce jardin plein de soleil, ces arbres pleins d'oiseaux, ce grand ciel lumineux, raillaient son écrasement brutal. Qu'est-ce qu'il était venu faire , bon Dieu , dans ce château de Dam marie? Et, machinalement, comme il regardait encore la silhouette maigre du grand bafoué de Cervantes :

— Allons encore une épreuve, mon vieux Verdier! Une étape de plus, vois-tu ! . . .

11 savait que la vie se compose de halètements successifs, d'efforts harassants, d'écroulements, de déceptions, de perpétuels recommencements et il en avait gonflé et regonflé, du souffle de ses poumons, des bulles de savon irisées crevant brutalement en lui crachant au visage leurs gouttes amures! Il s'était habitué à se contenter d'à peu près en fait de bonheurs et à regarder comme une bonne fortune de la destinée toute aventure où il ne rencontrait pas un écrasement ou une blessure. Il avait appris à savoir tout ce qu'il y a de vanité, de fumée, de folie dans un espoir humain et dans la duperie de l'existence , mais il avait l'ambition d'une revanche, non pas pour lui , pour sa nièce , et l'idée que la jeune fille pût être mêlée — par sa faute — à une vilenie quelconque et que la méchanceté pût éclabousser cette bonté, ce charme, cette pureté, lui faisait bondir le cœur dans la poitrine. Ah ! ce cœur, ce pauvre grand cœur de soldat, encore un lambeau qu'en arrachait la vie! 11 n'est pas vrai qu'avec le temps le cœur se brise ou se bronze; c'est

bien plus triste, il s'ossifie ou se liquéfie. Une pierre sèche ou une bouillie sanglante.

— Oui, en bouillie, en bouillie ! songeait Verdier. Dans le cadre banal, le vieux Chevalier de la gravure

le regardait toujours, de son grand œil fixe, incendié de chimères.

Verdier, tout à coup, poussa un cri, se leva et courut à sa porte. C'était Gilberte qui frappait.

— Peut-on entrer ?

Il la prit par les mains, l'embrassa au front, la mena, tout étonnée, près de la fenêtre, dans la lumière, comme pour mieux voir ce front d'enfant, ces grands yeux honnêtes et il lui dit, presque pleurant et riant presque :

— Gilberte, ma chérie... tu ne sais pas? Si tu savais ce qu'on dit!... Pauvre petite, va! Embrasse-moi!

11 caressait cette tête brune, pensive et pâle, la serrait entre ses mains qui tremblaient un peu, avec leurs gros- S3s veines bleues, puis, doucement :

— Chère enfant! Chère bien-aimée!

Et cette effusion, tout à coup, fit peur à Gilberte.

Qu'y avait-il donc? Elle cherchait avidement le regard de son oncle. 11 avait pleuré. Oh ! parfaitement, pleuré! Lui, pleuré? Et pourquoi?

— Ah! pourquoi? Parce qu'il y a des imbéciles dans le monde et qu'ils m'ont fait mal, voilà! Beaucoup de mal!

Alors, il lui dit tout, à Gilberte. Il lui raconta ce que Cappois et l'autre avaient osé lui dire. 11 laissa tomber le nom du village où, disaient-ils, on avait aperçu M"0 Verdier :

— Avon !

Le commandant fut stupéfait de voir que Gilberte ne répondait rien, ne se récriait point. C'était pourtant bien absurde, bien bête, atrocement méchant, n'est-ce pas ?

Mais elle restait là, muette, ses beaux yeux noirs devement tout à coup effrayés comme si elle eût compris

alors, et seulement alors, l'imprudence qu'elle avait commise.

Avon!... On l'avait vue dans la petite maison d'Avon? On l'avait donc épiée? Qui l'avait épiée?

Et le tonnerre tombait sur Verdier balbutiant, à demi égaré, ne croyant pas à la possibilité même :

— Tu y étais donc allée? C'était vrai?

Et pourquoi ne lui avait-elle rien dit? Mon Dieu! elle ne se cachait cependant pas de son oncle. Elle n'avait rien dit parce que le fait même de porter une consolation à un enfant équivalait pour elle à la visite, toute simple, faite à un pauvre. Elle n'avait rien dit parce que ce secret n'était pas le sien, mais celui de M. de Montbrun.

— Soit, je veux bien... Mais à moi, à moi, répétait Verdier, tu pouvais br»n dire...

Gilberte alors l'interrompait. C'est vrai, mais le pauvre homme était déjà si absorbé, entraîné, par cette politique, préoccupé! A quoi bon ajouter cette inquiétude à toutes les autres? Car certainement il se fût inquiété de la pauvre petite, à demi mourante, là-bas. Et Gilberte, avec des frémissements dans la voix — des frissons de maternité confuse, de dévouement instinctif — lui parlait de Cyprienne, sans mère, à Avon, chez les Debray éperdus, inquiets de leur responsabilité — et de Robert, tremblant de perdre sa fille, et de la petite malade que le délire, la surdité, la prostration secouaient ou accablaient et des boissons acidulées qu'il lui fallait, et des soins maintenant, des toniques, des stimulants qu'elle, Gilberte, dosait avec des hésitations, des attentions anxieuses. Elle s'était donnée à Cyprienne comme l'artiste se voue à son œuvre. Elle avait l'entêtement de cette lutte contre la mort. Elle trouvait si jolie, dans le petit lit blanc, l'enfant aux yeux hagards, la tête rase — car il avait fallu couper, comme une moisson, les lourds cheveux d'or.

Cyprienne l'avait prise en affection, lui souriait de cet

étrange sourire plein d'au delà des êtres qui semblent hésiter entre la mort et la vie. L'enfant voulait que Gilberte fût assise auprès de son lit. Alors elle lui disait : « Donne-moi ta main... » Et, prenant la main de la jeune fille, elle lui coupait les ongles, les rognait : occupation entêtée qu'ont souvent les enfants malades, en ces fièvres Cela l'amusait. Elle jouait avec Gilberte comme avec une poupée. Et Robert, debout au pied du lit, regardait ce groupe touchant de la vierge souriant à la petite martyre qui, parfois, blessait Gilberte avec ses ciseaux; et il songeait à la mère que Mllc Verdier remplaçait au chevet de la malade, l'Anglaise qui était là, peut-être, tout près, rôdant autour du logis, guettant sa proie.

Gilberte racontait à son oncle comment avait elle pris pour but de promenade, de pèlerinage, la maison d'Àvon; et elle lui disait toute la joie qu'elle éprouvait à se dévouer, dans l'espoir qu'elle avait de sauver Cyprienne.

— Qu'est-ce que vous voulez? Je me suis attachée à cette petite. Les pauvres gens sont jaloux de moi parce qu'elle ne veut de vin de Séguin et de quinine que de ma main. Alors, vous concevez, il faut bien que je prenne quelques moments, chaque jour, pour aller là-bas. On doit bien savoir où je vais. Je ne me cache pas.

Et elle ajoutait avec un bon sourire doux, tranquille et triste :

— Sœur de charité malgré moi!

Le commandant l'avait prise entre ses bras, appuyant sur sa poitrine ce front de brave fille qu'il embrassait avec une effusion de père et une sorte de respect. Sa Gilberte ! Il se retrouvait en elle avec ses appétits de sacrifier, son âpre amour du devoir. Ce qu'il aimait à faire — se donner, se dépenser — elle le faisait. La nièce de Don Quichotte! Le malheur était qu'on n'est pas seul sur celte terre. Il y a des jaloux, des curieux, des méchants. Était-ce effrayant tout de même qu'on osât s'attaquer à une pureté pareille!

— Tu es une brave fille, Gilberte... Oui, une brave fille. Mais seulement tu as été imprudente.

— Imprudente?

— Oui!... Le monde, je te le dis, n'est pas uniquement peuplé de braves gens, vois-tu... Il y a des imbéciles, il faut en prendre son parti... des imbéciles, pour ne pas dire plus... Et ceux-là... Ah! ceux-là!...

Il s'arrêta, ne voulant même pas que Gilberte eût l'écho des sottises de Guénaut et de Gappois.

Mais elle insistait, elle voulait savoir :

— Eh bien, ceux-là?...

Verdier résistait encore ; mais il s'agissait, après tout, d'un danger, et Gilberte devait être prévenue. Il raconta à son tour, avec un mépris tout à l'heure indigné, maintenant amer, ce qu'on disait autour d'eux. Il fut tout surpris de voir sur le calme visage de la jeune fille une expression de dédain très doux, très profond. Ni élonnement, ni colère.

— Ah! c'est cela? fit-elle. Alors ce n'est rien.

Et elle fit un geste de la main comme si elle laissait tomber dans le fond d'un puits, dans l'oubli, quelque objet inutile.

— Ce n'est rien, évidemment, ce n'est rien pour toi, pour moi, ma pauvre Gilberte. Mais pour le monde!

Elle s'était dégagée de son étreinte, et maintenant elle regardait son oncle tendrement, avec un sourire pâle.

— Le monde, mon bon oncle ? Quel monde ?

— Mais... je ne sais pas... le monde enfin!

— Notre monde, dit Gilberte, pour moi c'est vous, pour vous c'est moi. Nous ne voyons personne, et on ne s'occupe guère rue Mansart de ce qui se passe à Dammarieles-Lys !

Verdier restait silencieux. Il sentait dans la voix, dans les paroles de Gilberte une espèce de calme résigné qui l'étonnait, la jeune fille parlait des calomnies qui s'efforçaient * l'atteindre, comme si elle eût mis entre

elle et ces vilenies les portes d'une prison, les grilles d'un couvent.

— Mais enfin, reprit-il, il ne faut pas songer seulement à nous mais aux autres, non pas aujourd'hui, mais à demain !

— Demain ! Et qu'est-ce que demain, mon cher oncle ? Demain c'est aujourd'hui pour votre nièce qui vous aimera toujours.

— Toujours, évidemment. Mais quand tu te marieras, si des imbécillités pareilles...

— Oh ! répondit doucement Gilberte, ne vous inquiétez pas de cela. Je ne me marierai jamais !

— Jamais?

— Jamais !

La voix était nette, lente, avec quelque chose de brisé au fond, comme un lointain ressouvenir de souffrance.

— Voyons Gilberte...

— Oh ! dit- elle en lui prenant les deux mains et en le regardant bien en face en souriant, ne me parlez pas de cela. C'est décidé dans ma tête. Et vous voyez bien qu'on peut dire de moi tout ce qu'on voudra : ce n'est pas cela qui m'empêchera de trouver un bon parti puisque je n'en cherche pas... puisque je n'en veux pas 1

Elle essaya de rire :

— Je mourrai vieille fille! Une idée comme ça. De cette façon-là. on n'est pas malheureux en ménage !

11 allait la questionner, l'interroger. Ce rire qu'elle cherchait, sonnait faux et inquiétait Ycrdier. Tout à coup la cloche du dîner sonna.

— Ali ! dit-elle, ne parlons plus de cela, et quand on vous dira qu'on m'a vue à Avon, vous pourrez répondre que vous savez ce que j'y vais faire !

On entendait des pas dans le corridor, devant le seuil de la chambre. Quelqu'un frappa. C'était Ducasse.

11 portait à la boutonnière une rose superbe que lui avait, tout à l'heure, u jardin, coupée Mmc Herblay.

— Commandant, dit-il après avoir salué Gilberte, n'oubliez pas que c'est ce soir, au Café de l'Éclair, le grand jour...

— Ah ! oui, le grand jour!

Le commandant n'y pensait plus. Garousse et ses partisans avaient résolu de frapper un grand coup, de couler l'artilleur, s'il se pouvait, et on promettait du tapage. Ducasse n'annonçait pas sans de petites réticences narquoises l'approche de la bataille.

— Je descends, répondit Verdier. Et à ce soir, monsieur Ducasse. Je suis prêt !

Il se tourna vers Gilberte, lorsque le jeune Pitt fut parti, gagnant le salon.

— Allons, dit-il, tu as raison, Gilberte, oublions les infamies ! Et à ton rôle, candidat !

Il songeait bien à Garousse, en vérité ! Il pensait bien à la dépulation ! Il ne pensait qu'à sa nièce, à ces calomnies, à tout ce qu'il y avait de fangeux dans les inventions de ces niais. Et comme un cabotin qui doit aller parader, sur un théâtre, à l'heure même où son enfant ou sa mère agonise, il devait songer à aller braver Garousse et débiter sa profession de foi quand rien, rien ne l'intéressait que cette agonie de son bonheur : la boue qu'on avait jetée à Gilberte.

Le second coup de cloche retentit, lancé à toute volée.

Yerdier attira à lui la jeune fille, l'embrassa avec effusion.

— Mais comme il y a des coquins ici-bas 1 dit-il. Comme il y en a !

Elle essaya encore de sourire, et lui prenant le bra3 pour descendre :

— Ah ! çà, mon oncle, vous êtes donc un enfant? Il hocha la tète et répondit :

— Non, je suis honnête homme, ma pauvre petite!

Ellen Morgan, depuis sa dernière entrevue avec Robert, avait utilisé les heures. Pratiquement, dans le sang-froid d'une réflexion calculée, elle s'était demandé comment elle pourrait reconquérir le terrain perdu. M. de Montbrun, évidemment, ne l'aimait plus. L'avait-il jamais aimée? Désirée, oui I Mais aimée?...

Et la jolie Anglaise se regardant en face dans son miroir, comme pour s'étudier elle-même, hochait ironiquement sa tête blonde.

Elle n'avait jamais été aimée, quoi qu'il eût dit : Never! Ce never more, qu'elle se répétait maintenant, lui tintait aux oreilles comme un glas. Elle se souciait d'ailleurs fort peu d'avoir inspiré ce qu'on appelle de l'amour. Que lui importait ? Elle aussi avait-elle donné ce qu'elle demandait aux autres ? Elle avait eu des caprices, mais, le seul amour véritable de sa vie, c'était Ellen Morgan. Elle aimait sa beauté, elle la soignait comme une plante rare. Tout ce qui n'était pas elle lui importait peu. Ce n'était point pour ressaisir Robert qu'Ellen revenait à lui, mais pour retrouver le cadre nécessaire à sa propre grâce. Elle se moquait bien de l'amour de Robert ! Et pourtant une jalousie, — non de femme mais de concurrente, — la tenaillait lorsqu'elle pensait à Gilberte. Cette fillette qui se mêlait de lui disputer M. de Montbrun ! Elle ne la connaissait pas, mais elle se la figurait timide, naïve, une beauté banale de pensionnaire. Il fallait d'ailleurs que M. de Montbrun qu'elle savait faible, l'aimât beaucoup, cette petite, pour qu'il osât se révolter avec une telle énergie, lorsqu'elle, la femme légitime, venait réclamer ses droits.

Oui, la femme légitime ! Et dans son boudoir de la rue de Boulogne, — un boudoir au luxe décati, aux tentures défraîchie?, — Ellen Morgan fouillait dans le tiroir de son secrétaire pour y retrouver, avec une volupté de plaideuse caressant le papier qui lui fera gagner son procès, l'acte de mariage signé, là-bas, dans la petite chapelle des environs de Londres à Forest-Hill, dans le comté de Kent. Elle le lisait, le relisait, retrouvant à côté delà signature du pasteur Barlow, et du clerk Hartley, qui avait servi de l'unique témoin exigé, son nom à elle et son paraphe : Ellen-Mary Morgan, et le nom du jeune comte René-Robert de Montbrun. Comtesse! il avait beau dire, elle était comtesse !... Elle entendait encore la voix chantante du clergyman la déclarant unie au comte. Elle sentait encore sur sa main la pression des doigts de Robert. Elle n'avait pas oublié la sensation de joie éprouvée lorsqu'en sortant de la chapelle, au bras du Français-, elle entendait en ellemême comme une voix lui dire : « Enfin ! enfin tu as atteint le but, Ellen Morgan ! »

Et, comme une sotte, quelques mois plus tard, elle se faisait surprendre par ce mari dont l'aveuglement n'aurait rien soupçonné, n'aurait rien vu avec un peu plus de prudence de la part de sa femme. Où était-il passé maintenant, ce Baresco que M. de Montbrun avait rencontré chez elle? Mort, comme elle l'avait dit à Robert ou disparu, disparu, mettant en scène quelques ballets forains dans les provinces d'Italie. Ellen était à la fois tentée de le maudire et de le regretter. C'était, ce Baresco, la cause de l'écroulement de ses combinaisons. Et s'il eût été là, pourtant, s'il eût été là, peut-être eût-il pu servir d'allié, d'instrument. Mais non, il devait être mort à Buenos-Ayres, sans quoi il eût reparu, tendant une main famélique hors de son bourbier. Dommage !

Elle était décidée à lutter contre les Montbrun. Elle l'avait dit formellement au comte. Elle était lasse de demeurer une comtesse anonyme. On l'avait épousée? Eh!

bien, soit, on lui devait son titre. Elle le prendrait d'abord, les tribunaux le lui assureraient ensuite.

Alors, plaider?

Ellen était arrêtée net dès sa première velléité de bataille. Pour plaider, il lui fallait de l'argent, et la pauvreté était là, talonnant la jolie fille. Tout ce que Robert lui avait donné, elle l'avait gâché, perdu, sa pension était hypothéquée. Un an auparavant, elle avait vendu les débris de son luxe, les bibelots de valeur qu'elle avait donnés à mistress Morgan, malade, vieille, et ayant soif de repos. La mère avait tout emporté, réalisé le tas dans le Warwickshire, où elle vivotait. Il ne restait à Ellen que des bribes. De quoi ne pas mourir de faim. Mais avec cela, sa beauté, son énergie et son droit. Une comtesse de Montbrun n'a pas à craindre la misère.

Pourtant, isolée, elle était condamnée à la prudence. Un procès brusquement entamé pouvait exaspérer le comte et son père. Elle tournait et retournait entre ses doigts blancs l'acte de mariage, déjà un peu jauni, rédigé par le pasteur Barlow. Et si la loi française ne reconnaissait pas cette union ? Si, mariée en Angleterre, elle ne l'était pas à Paris?

Peut-être valait-il mieux, avant d'en appeler aux tribunaux, tenter de contraindre Robert à accepter la situation qu'elle réclamait formellement. 11 y avait deux moyens : la persuasion ; Robert y avait brutalement répondu. La menace? Mais toute menace demandait une sanction pour devenir quelque peu effrayante.

Ellen savait que le comte adorait sa fille. C'est par Cyprienne qu'elle pouvait l'atteindre. L'enfant était aux environs de Yillerville. Elle eut l'idée de l'enlever, de l'emporter. Elle écrivit à une de ses anciennes femmes de chambre établie à Trouville, où elle avait épousé un juif, marchand de curiosités. Cette fille lui était toute dévouée. Elle rôda avec elle autour du logis, puis, revenue à

Paris, elle apprit par elle que les Ruaud n'avaient plusCyprienne chez eux. Le père Ruaud était parti pour Paris, même, croyait-on, un beau matin, emmenant l'enfant.

Ellen se sentit devinée. Mais, puisque Robert prenait de ce coté ses précautions et si vite, c'était donc l'enlèvement de Gyprienne qu'il redoutait le plus?

— Tant mieux, c'est par là que je l'atteindrai !

Et depuis lors, froidement, l'Anglaise avait cherché, avec une habileté de policier, à retrouver les traces de sa tille. L'enfant devait être soit à Paris, soit aux envide Melun. Il était impossible que M. de Montbrun l'eût recueillie à Melun môme. A Paris, il était difficile de retrouver Cyprienne, mais, retournant à Melun, interrogeant, çà et là, les gens de la gare, le propriétaire du Grand- Monarque, Ellen apprit que Robert n'allait presque jamais à Paris. Donc, Cyprienne n'y était pas. Le père eut l'ait chaque jour le chemin pour embrasser sa fille.

En revanche, M. de Montbrun montait, lui dit-on, à cheval très souvent et s'en allait vers Fontainebleau tout seul.

Fontainebleau ? Alors c'était là !

11 suffisait maintenant d'épier Robert.

Un soir, en revenant de Melun, Ellen se trouva sur le quai de la gare, en attendant le train pour Paris, face à face avec un grand garçon, correct et souriant, très élégant, avec un chapeau gris et des guêtres blanches. 11 la salua. Elle le reconnut tout de suite, lui tendit la main.

— Ah ! mon cher Réville, quelle chance 1 Du reste, je vous savais ici !...

— Et établi à Melun, qui pis est!... Je vais à Paris, p mr me refaire un peu, dîner aux Ambassadeurs et en- Icûdre de la mauvaise musique. On étouffe à Melun!

— Et vous faites toujours de la politique à Melun?

— De la polémique.

L'Anglaise eut un petit rire doux, très railleur, et avec

son léger accent britannique, sifflant gentiment entre ses dents blanches :

— Oh ! oh ! Et quelle polémique ?

— Électorale.

— C'est vrai ! Je ne sais pas pourquoi je vous demande cela. J'ai lu V Anguille. Ah ! vous ne poussez pas à la candidature du commandant Yerdier I...

Saboureau de Réville se mit à rire très gaiement.

— Soutenir le commandant, moi ?... Mais je l'aplatis, le pauvre commandant ! . . . Un affreux modéré, le commandant !

Et, se passant le pouce dans l'entournure de son gilet, après avoir donné un petit coup au revers de son veston, décoré d'un camélia rose, le journaliste de hasard ajouta sur un ton de charge, avec un affectation de dignité :

— Nous, au contraire, radicaux en diable, tout ce qu'il y a de plus radicaux ! . . . Pas de concession, nous ! . . .

" — Ah ! bah ! fit Ellen.

Elle connaissait fort bien M. de Réville. Elle l'avait rencontré plusieurs fois à Luchon, à Dieppe, à Vichy. Ils s'étaient même retrouvés sur un bateau descendant le Rhin, un été. On avait flirté! L'esprit boulevardier du joli garçon amusait l'Anglaise en passant. Elle se souvenait fort bien qu'il lui faisait alors tout un cours sur la régénération de la France par la royauté.

— Mais, cher monsieur de Réville, dit-elle, je vous ai connu légitimiste.

— Du temps de la fusion, oui ! Maintenant je suis radical. En avant, arche!

Ellen, qui, d'instinct, avait autrefois parlé à M. de Montbrun de ce Réville « homme à ménager » était enchantée de la rencontre. Indépendamment de la verve qui, en lui, l'avait distraite autrefois, Saboureau prenait brusquement une valeur nouvelle à laquelle elle ne songeait plus : il était l'adversaire d'un personnage dont la nièce gênait Ellen.

Il fallait l'utiliser, ce Réville ! Elle monta en wagon avec lui au moment où un homme encore jeune, élégant, souriant, et que tout le monde saluait, grimpait dans un compartiment réservé.

Réville avait salué comme les autres, — avec plus d'empressement que les autres, — ce monsieur, officier de la Légion d'honneur, qui lui avait rendu son salut, d'un air un peu étonné, mais aimable.

— Qui avez-vous salué là ? demanda Ellen en s'asseyant en face de Réville.

— Qui? mais le préfet!... Il va à Paris comme moi. Toujours à Paris, le préfet ! Melun doit l'assommer. Je comprends ça ! Il administre à distance. Du reste, ajouta le rédacteur de V Anguille, on a remarqué que, lorsque les Chambres ne siègent pas, la France est plus tranquille. Il est probable que, lorsque les préfets sont absents, les départements sont mieux administrés !. . .

Et il riait.

— Je n'en suis pas moins très bien avec lui, dit-il encore. On ne sait pas ce qui peut arriver : je puis redevenir conservateur, et il peut devenir radical. 11 y a toujours moyen de s'entendre !

Ce cynisme élégant, détaché et alerte ne déplaisait pas à Ellen. A défaut du chorégraphe disparu, elle pouvait avoir pour aide Réville. Établi à Melun, combattant Verdier, pouvant surveiller l'hôtel de Montbrun, c'était vraiment le collaborateur rêvé ! De Melun à Paris, Ellen, très charmante, laissa Réville sortir, comme des pastilles d'une bonbonnière ou des cigarettes d'un étui, les vieux madrigaux débités autrefois, et elle fut tout juste assez coquette pour donner à la camaraderie un vague parfum plus capiteux. Réville l'avait toujours trouvée exquise, d'un charme énigmatique, irritant sa lassitude de Parisien blasé. Il lui semblait qu'il reprenait, à la page séduisante, un roman délaissé, oublié sur le banc du bateau qui descendait le Rhin.

Elle avait trouvé ce qu'elle souhaitait! D'instinct, la fille et le flibustier faisaient alliance. Elle saurait par Réville toute la chronique de Melun, et la plume du journaliste lui serait, au besoin, plus utile que l'éloquence d'un avocat. Alors commença, résolue, décidée, la campagne que l'Anglaise voulait mener contre M. de Montbrun, avec une âpreté de recors. Elle découvrirait, dùteile suivre elle-même Robert, en quelle maison de Fontainebleau il avait caché Gyprienne. M. de Réville trouverait bien ensuite le moyen de lui faire rendre la petite. Non pas qu'elle se souciât de l'enfant autrement que comme un gage de fortune, d'un otage. Mais, ou par la violence en arrachant Cyprienne à ceux qui la gardaient, ou par un appel à l'opinion, — en dramatisant dans quelque article les souffrances de cette mère à qui l'on prenait son enfant — Ellen arriverait à faire capituler M. de Montbrun, à le voir venir à elle suppliant, réclamant Gyprienne qu'elle aurait repris, ou à ameuter contre eux le public. Avec Réville, Ellen Morgan se sentait protégée et forte.

— Pas de scrupule, beaucoup d'audace, de l'esprit, du courage, c'est l'associé qu'il me faut !

Elle se disait seulement qu'il était fort ennuyeux. . . Oh ! oui, très ennuyeux et presque impertinent avec ses déclarations d'amour. Mais les hommes sont si absurdes ! Ils ne peuvent pas être les amis des femmes simplement !

— Fatigants ! Désolants ! disait l'Anglaise, à elle-même, avec de petits bâillements de chatte paresseuse. 11 veut que je l'aime, ce Réville ! . . . Je l'estime, soit ! mais l'aimer !

Et dans la façon dont elle arrêtait sa pensée sur ce: « je l'estime, » il y avait toute la froideur du marcband soupesant un objet quelconque et se demandant: « Combien vaut-il ? »

Ellen et Réville maintenant se voyaient souvent, et le rédacteur de Y Anguille apportait dans sa polémique une

âpreté toute nouvelle. Ce n'était plus seulement la candidature de Garousse qu'il soutenait, clétait la rancune, c'était la colère de miss Morgan qu'il servait. Le sarcasme, alors, dans le petit journal de combat, devenait plus amer, l'insinuation se faisait plus aiguë, chargée de venin. Tout ce que Guénaut et Gappois avaient osé révéler au commandant, Saboureau de Réville venait de le publier le matin même dans Y Anguille de Melun, que Verdier ne voulait pas lire.

Quelques jours auparavant, Ellen Morgan, descendue dans un petit hôtel tout près de la gare, d'où elle pouvait surveiller les allées et venues des départs et la route de Dammarie, avait aperçu lM. de Montbrun, passant à cheval, et elle avait, en hâte, jetant son chapeau sur sa tête, hêlé une voiture, montrant au cocher le cavalier déjà éloigné, et promis un gros pourboire si l'on pouvait ne pas le perdre de vue.

Un pourboire? Le cocher avait cligné de l'œil, flairant une amourette. Puis il avait fouaillé de son mieux son cheval qui était bon.

— Surtout que nous n'ayons pas l'air de suivre, recommandait Ellen.

— Ahl Je comprends! Vous ne voulez pas que M. de Montbrun s'aperçoive. . .

Ellen regardait le cocher. Ellen semblait étonnée. 11 était tout naturel pourtant que cet homme connût le comte.

— Je n'aurai pas même besoin de suivre M. de Montbrun pour savoir où il va, dit le cocher. Je m'en doute bien. Je l'y ai déjà vu trois fois en conduisant des bourgeois de Paris! 11 va à Avon!

Avon! Ce nom ne disait rien à Ellen. Un village évidemment! Pourquoi Robert avait-il choisi ce coin de terre plutôt qu'un autre? Mais que lui importait? La voiture parvint à Avon, avant même que M. de Montbrun, arrêté chez un pharmacien de Fontainebleau, y fût arrivé. Ellen

attendit quelques minutes, puis elle aperçut un homme à cheval qui s'arrêta devant une petite maison donnant sur la rue près de l'église. Le père Debray, ouvrant la porte, vint au-devant de M. de Montbrun, prit le cheval par la bride et le mena un peu plus loin, sans doute à une écurie voisine, tandis que Robert entrait dans le logis.

Ellen avait fait stationner la voiture à l'angle de la route, et, seule, se dissimulant de son mieux, elle examinait la maison. Une glycine courait le long des murs blancs, accrochant ses pousses, nées d'un tronc noueux, contourné comme un énorme serpent noir, qui grimpaient jusqu'aux fenêtres du premier étage. Un jardinet, dont la porte à claire-voie était facile à franchir, la précédait, et là, derrière des touffes de roses, on pouvait apercevoir, à hauteur d'homme, le rez-de-chaussée où les Debray se tenaient le plus souvent. Ellen avait comme une envie nerveuse, impulsive, de pénétrer dans ce petit jardin, de frapper à cette porte et de dire brusquement : « Où est mon enfant? Je suis la mère! »

Évidemment, Cyprienne était là. C'était Gyprienne que venait voir M. de Montbrun. L'Anglaise réfléchit qu'il valait mieux ne rien brusquer, attendre, au lieu de donner l'éveil, machiner quelque adroite combinaison qui lui livrât sa fille. Là encore Réville lui serait utile.

Alors elle examina bien le logis, comme pour se graver tous les détails dans la tète, puis elle partit, sachant désormais où il fallait frapper. Elle revint à Melun, mettant du soin à se cacher, gagnant furtivement l'hôtel où elle était descendue.

Maintenant que faire? Enlever l'enfant? Oui, sans doute; mais comment? Elle cherchait, elle attendait l'occasion, et, en attendant, elle se glissait jusqu'à la petite maison d'Avon, essayait d'obtenir par le cocher des renseignements sur les Debray, leurs habitudes, le detrré de leur dévouement. Elle songeait à leur acheter

Gyprienne. Mais ces gens n'étaient pas à vendre. D'anciens serviteurs des Montbrun. Tout dévoués!

« Il parait, ricanait Ellen, que la race de Caleb n'est pas morte!... C'est que Robert les paye bien, voilà tout, » ajoutait la jolie femme avec son froid sourire.

Un jour, en allant à Avon, guettant l'occasion de pénétrer cbez les Debray et n'osant pas y entrer, de peur d'éveiller la défiance, l'Anglaise aperçut, poussant la porte de la petite maison, une femme. Une robe noire, la tournure modeste d'institutrice, une taille de jeune fille. Quelques minutes après, Robert de Montbrun arrivait, en voiture cette fois, et pour n'être pas aperçue, Ellen se dissimulait sous l'auvent de l'église, passait même la porte et restait un moment dans la pénombre, appuyée contre la balustrade de la pierre tombale où se lit défiguré ce nom : Monaîdexi. Ellen Morgan pouvait de là suivre Robert du regard. Il entrait cbez les Debray où cette femme l'attendait sans doute. Le cœur d'Ellen, ce cœur qui ne battait ni d'amour, ni d'enthousiasme, ni presque de colère, fut comme traversé d'une piqûre d'aiguille, d'un éclair de dépit. C'était la rivale!

La nièce du commandant Verdier, cette jeune fille dont elle savait l'intimité avec Robert, par Réville, descendu à Trouville au même hôtel que Verdier et M. de Montbrun, cette Gilberte dont elle avait parlé au comte, elle était là! Ils se donnaient, elle et lui, des rendez-vous dans la petite maison d'Avon.

— Eh bien, tant mieux, dit tranquillement Ellen, après avoir un moment souffert dans sa vanité de femme. Je les tiens, du moins!

Ellen cherchait une arme contre M. de Montbrun, elle venait de la trouver. Ce n'était pas seulement Cyprienne enlevée qui pouvait lui permettre de contraindre Robert à céder, à la reconnaître, elle, Ellen Morgan, pour ce qu'elle était légalement — la comtesse de Montbrun — c'était Gilberte compromise. Par MUe Verdier, par l'hon-

neur de Gilberte, elle tenait dans sa main la volonté même de Robert. Allons! elle avait eu une bonne idée en venant s'établir à Melun, à l'hôtel de la gare, comme un poste d'observation, et c'était à Avon, oui, dans la petite maison d'Avon, que se déciderait sa fortune !...

Elle avertit Saboureau de Réville de tout ce qu'elle venait d'apprendre. Le journaliste fut enchanté. C'était, disait-il, du nanan. lillen Morgan lui apportait là de victorieux éléments de polémique.

— Bravo I Oh! mais tout est expliqué, alors. Eh! allons donc, voilà pourquoi le marquis de Montbrun n'a pas accepté la candidature!... 11 fait le jeu du commandant, le vieux légitimiste! La nièce amadoue le jeune homme, le jeune homme enguirlande son père et l'empêche de se présenter à l'élection. Et le Verdier passe comme une lettre à la poste. Rien imaginé ! Un malin, le militaire ! Du reste, ce n'est pas la première fois que je rencontre cbez les prétendus puritains des ficelles de roublards!

Sa gouaillerie de boulevardier cynique prenait, avec des joies de fille calomniant une honnête femme, des revanches narquoises sur la loyauté de Verdier. Ah! il faisait de ces marchés-là, le commandant? Pas si bête pour un artilleur! Plus drôle encore, l'anecdote que la fameuse histoire du sauvetage du puits de Méons! Oli! mais, alors, on allait rire!

Et le gazetier de Y Anguille se frottait les mains.

— Vous n'allez pas raconter que la nièce du commandant. . .

Mais Réville interrompit Ellen.

— Ne craignez rien. Affaire d'adjectifs ! Il y a moyen de tout dire. On n'affirme pas, on indique, on insinue, et le monde entier comprend. D'ailleurs, en politique tout est permis!

Puis il ajoutait, prenant la petite main froide de l'Anglaise :

— Il est vrai que je me moque de la politique, mais je tiens à vous faire plaisir.

Et une petite flamme méchante, très rapide, avec une électricité furtive, passait dans les jolis yeux verts de l'Anglaise.

Les articles de Y Anguille et les mauvais bruits dont le vétérinaire et M° Cappois rapportaient les échos à Verdier, étaient nés de cette association dangereuse, de cette communauté de haines et d'amours entre Ellen Morgan et Saboureau de Réville.

Gilberte, comme son oncle, ignorait tout. L'honnêteté se fait à elle-même une atmosphère où certaines impuretés ne peuvent vivre, et le rayonnement de la vertu lui est comme une matière radiante formant cuirasse. Mais la calomnie tout autour peut rugir et baver. Gilberte ne s'inquiétait que du commandant. Elle suppliait Ducasse de ne pas abandonner le pauvre homme dans l'entreprise où on l'avait poussé et pour laquelle il n'était point trempé. Et quoiqu'il eût tracé d'avance sa vie comme un papier de musique, Emile, ce politicien réglé comme un chronomètre, ne pouvait se défendre de subir un certain charme et obéissait à Gilberte plus qu'il n'eût voulu.

Mm0 Ilerblay, un peu piquée, faisait observer au jeune Pitt que toutes ses assiduités seraient inutiles. La petite tête de Gilberte avait prit feu pour un autre. Ducasse devait aimer ailleurs.

— Et qui vous dit, madame. . . avait murmuré le viceprésident de la conférence Montesquieu, un soir qu'Henriette lui répétait ironiquement ce conseil.

Mmo Herblay avait souri, sans paraître comprendre, mais elle trouvait décidément beaucoup d'esprit d'à-propos, — celui de la tribune, — à Ducasse. Ah! si ce brave commandant n'était pas candidat!

Il était si bien candidat qu'à cette heure même il devait

soutenir, au café de l'Éclair, le choc des partisans de Garousse. Mrae Herblay restait seule avec Gilberte toute pensive dans le grand salon vide, ce soir-là, un mal de dents ayant forcé M. Charvet à ne pas rendre à Henriette sa visite quotidienne. Il avait des maux de dents, Charvet! Ce pauvre sénateur!... Et Henriette, involontairement, songeait au sourire fin d'Emile Ducasse, qui découvrait deux rangées de dents immaculées et solides. Puis elle se tournait vers Gilberte :

— Qu'avez-vous donc, mon enfant?

— Moi, madame? Rien!

— Si! Je m'y connais. Vous êtes triste!

Elle était plus étourdie encore et stupéfaite que triste de ce que venait de lui dire son oncle. Qu'il y avait de méchantes gens au monde! Et qu'avait-elle fait aux autres pour qu'on lui voulût du mal, à elle? Pourquoi même s'occupait-on d'elle? Elle voulait vivre sa vie, sans bruit, douc3inent oubliée, et on allait la mêler à elle ne savait quelles histoires hideuses, qu'elle méprisait, mais qui l'attristaient, parce qu'elles faisaient de la peine à son oncle.

Gilberte racontait alors tout cela à Mme Herblay qui la questionnait, hochait la tête, puis souriait et disait :

— Baste! ne vous inquiétez pas de ça! Ce n'est rien... c'est de la politique.

— De la politique?

— Oui! la nièce d'un candidat, vous comprenez! On brode, brode... Ah! si vous saviez! On en dit bien d'autres de moi, qui vous parle!

Elle s'arrêta devant le bon regard pressant de Gilberte. Doucement, avec sa voix caressante et sa douceur dévouée, la jeune Qlle interrogeait vivement :

— De vous? Et qu'est-ce qu'on peut dire de vous, madame ?

La fine tète brune d'Henriette devint tout à coup pensive.

— Mais moi, dit Mmc Herblay, ce n'est pas la même chose ! Elle regardait ce front de vierge, ces yeux purs, la

candeur loyale de cette enfant dont elle tenait les mains un peu fiévreuses, dans les siennes.

— Non, ce n'est pas la même chose, pauvre chère pe tite, et M. Javouillet ou le citoyen Garousse eussent pu vous épargner ce qu'on octroyait libéralement à mes coquetteries... Vous n'êtes pas la Grande Électrice, vous ! . . . Vous êtes la plus charmante et la plus adorable des jeunes filles. . . Oh! ne rougissez pas, c'est vrai!

Et la jolie veuve regardait Gilberte, soupirait, la contemplant avec des regrets de marieuse qui se heurte à un obstacle. Ce M. de Montbrun! Gomme s'il ne ferait pas mieux d'épouser Mlle Verdier!... Ce mariage impossible avait pour Mme Herblay des attraits de candidature compromise ou de combinaison ministérielle qui ne marcherait pas.

Elle allait tout justement en parler à Gilberte, lorsqu'un domestique entra au salon, apportant pour MUo Verdier un billet au crayon.

— Un billet! Pour moi? dit la jeune fille. C'est de mon oncle?

Elle entrevit tout de suite un danger, une bataille dans la réunion électorale, une échauffourée quelconque.

— Non, mademoiselle, c'est le cocher de M. le comte de Montbrun qui a apporté cela d'Avon.

Avon! Henriette regarda Gilberte, devenue toute pâle. Mme Herblay avait lu, comme Guénaud et Cappois, les articles de Y Anguille de Melun, où Réville laissait entendre que « M. de Montbrun et MUo Verdier devaient avoir une affection spéciale pour Monaklescni, car on les voyait a?sez souvent du côté de la petite église où la victime de Christine de Suède était enterrée. » Mais la politicienne n'avait pas attaché plus d'importance qu'il ne fallait à des insinuations de petit journal. Elle venait de dire le mot c'était de la politique !

Le trouble pourtant de Gilberte la surprit. Avon! M. de Montbrun envoyait d'Avon un billet écrit au crayon à la jeune fille!

— Mais qu'y a-t-il donc? demanda Henriette. Gilberte, livide, après avoir lu le billet, le tendit à

Mmc Herblay.

— Voilà, madame!

Rapidement, d'une écriture hâtive, méconnaissable, sur quelque bout de table, chez les Debray, là-bas, Robert avait écrit ces quelques lignes désespérées :

« Cyprienne est perdue, perdue! et la pauvre petite vous demande, vous réclame. Elle vous aime, vous l'avez si bien soignée. Elle n'avait pas de mûre, elle vous a trouvée. Venez, je vous en supplie, venez. Elle ne veut de remède que de votre main. Elle vous appelle toujours. Pardonnez-moi. Le commandant voudra bien vous accompagner. La voiture attend. Je promets votre venue à ma mourante. Je suis fou de douleur.

« Votre respectueusement dévoué,

« Robert de Montbrun. »

Henriette regarda Gilberte. La jeune fille cherchait déjà d'instinct son chapeau, une mantille, pour partir.

— Mais votre oncle n'est pas ici !.. .

— Eli bien, dit Gilberte, j'irai seule!

Elle avait répondu fièrement, d'un ton qui fit plaisir à Mms Herblay.

— Mais c'est pour le coup que les imbéciles qui osent prononcer votre nom . . .

— Oh! ceux-là, fit la nièce du commandant, ceux-là, je les méprise! Ils n'existent pas! Je ne m'inquiète que de ceux que j'aime.

— Et vous avez raison, répondit Mm0 Herblay. Seulement, comme je suis de ceux-là, vous ne me refuserez pas d'aller avec vous.

Elle réfléchit.

— Je suis peut-être indiscrète. . . M. de Montbrun...

— Vous, madame! M. de Montbrun n'a pas tant de dévouements autour de lui; il en trouve un de plus, il sera touché, n'en doutez pas !

Henriette voulait faire atteler son coupé. Mais le temps pressait, la voiture de Robert était là. Mieux valait partir, partir sur-le-champ. D'autant plus que le cocher s'impatientait, disait-il. Il avait à prendre, en passant des remèdes, des sinapismes chez un pharmacien, à Fontainebleau.

Mmo Herblay regarda la pendule.

— Huit heures moins dix. Lorsque le commandant rentrera, vous lui direz que je suis sortie avec Mllc Gilberte! Mais nous serons peut-être de retour avant lui.

En chemin, Henriette se fit répéter par Gilberte l'histoire de cette Cyprienne, la pauvre enfant qui allait mourir. Elle aimait le roman, M'ue Herblay, et celui-ci l'intéressait, quoiqu'il fût triste. Et voilà donc pourquoi M. de Montbrun, avec tout son charme, gardait un petit air navré qui surprenait. Presque byronien parfois, M. de Montbrun, quoique ce ne fut plus la mode. Mmc Herblay ne s'en étonnait plus. Et pendant que la voiture roulait vers Fontainebleau, la Grande Électrice, avec sa fièvre d'occupations politiques et matrimoniales, répétait avec des hochements de tête en regardant Gilberte, que c'était dommage, bien dommage cette union du jeune comte... 11 eût certainement été si heureux d'épouser Mlle Verdier ! Certainement.

La retraite des trompettes de cavalerie sonnait, gaie comme une fanfare, dans la profondeur des rues de Fontainebleau, quand la voiture s'arrêta devant le pharmacien de la Rue-Grande. Le cocher prenait alors le paquet préparé et remontait en hâte sur son siège. Gilberte avait la fièvre en songeant que la petite Cyprienne souffrait, là-bas, et que peut-être on arriverait trop tard. Elle avait pour l'enfant toute la folie d'affection d'une mère, comme si

l'amour qu'elle éprouvait pour Robert se fût échappé par ces effusions, ces baisers donnés à la malade. Cyprienne tenait maintenant une large place dans l'existence, dans la pensée de la jeune fille. Elle eût donné avec joie une part de sa vie pour sauver ce pauvre être que Robert adorait avec une sorte de passion désespérée.

11 ne marchait pas à son gré, ce cocher !... Les vitres de la voiture tremblaient pourtant sur le pavé de Fontainebleau. Avon n'était plus loin. Au loin, là-bas, par la portière ouverte, Gilberte apercevait déjà vaguement le clocher, le coq découpé de la petite église. Des paysans, prenant le frais sur leurs portes, regardaient passer curieusement la voiture.

Devant la maison des Debray, le cocher s'arrêta. Dans le village, éteint à demi et comme assoupi, les fenêtres du petit logis apparaissaient derrière les touffes, toutes rouges. Des ombres passaient, rapides, derrière les rideaux blancs.

Cette maison, éveillée dans la nuit sous le grand ciel bleu fourmillant d'étoiles, semblait sinistre à Gilberte.

Elle n'osait plus entrer.

— Allons ! dit Mme Herblay.

Elles traversèrent le jardinet.

Henriette avait pris le paquet de médicaments des mains du cocher. Marchant devant, Gilberte monta quelques marches extérieures et poussa la porte.

— Vous, mademoiselle ! dit alors la mère Debray en l'apercevant dans le corridor. Enfin ! Ah ! tant mieux !

— Comment va-t-elle ? demanda Gilberte d'une voix serrée.

La vieille ne répondit pas. Elle entra à droite dans une salle éclairée, au fond de laquelle Mme Herblay apeivut un petit lit blanc, et couchée, blême, affreusement maigre, une enfant, Cyprienne, qu'elle crut morte.

M. de Montbrun, tête nue, très pâle, était assis auprès de ce lit et regardait la petite avec la fixité et l'enté-

tement des gens qui ne veulent pas s'arracher au cadavre d'un être aimé. Deux hommes, Dehray le père et son fils, se tenaient debout près de la cheminée. Une lampe posée sur la table éclairait d'en bas leurs faces anxieuses.

Au bruit que fit la mère Debray, Robert se releva, aperçut Gilberte et voyant Mme Herblay, la salua, un peu étonné.

— Je ne pouvais laisser M110 Yerdier venir seule, dit Henriette, et si je puis être utile . . .

Gilberte était déjà penchée sur le lit de Cyprienne. L'enfant était comme pâmée, la bouche ouverte, presque sans souffle. Le pouls de son petit poignet battait à peine.

— Un sinapisme ! dit la jeune fille.

Henriette, arrachant ses gants, avait déjà défait le paquet et, vivement, elle prenait un sinapisme qu'elle trempait dans l'eau, puis elle s'approcha du lit, et les deux femmes soulevant les draps de la malade, prenaient doucement les pauvres petits membres maigres, — des membres de squelette où la peau se collait jaunie, — les soutenaient et, avec des précautions d'infirmières habiles, posaient le sinapisme sur ce qui avait été les mollets gras de l'enfant. Et c'était affreux, ce malheureux corps miné, creusé, dévoré par la fièvre, avec les genoux trouant la peau, et cette tête blonde toute rasée qui ballottait, déjà morte, sur l'oreiller. ..

Le médecin n'avait plus d'espoir et Robert attendait depuis des heures Gilberte, avec la superstition des malheureux qui, ne voulant pas être seuls à souffrir, ont comme l'envie de pleurer avec un autre. Elle était condamnée, la petite Cyprienne... Et pourtant, jusqu'au dernier souffle, jusqu'à l'heure où on la lui prendrait, où on la lui coucherait dans sa bière, Robert la défendrait contre le typhus, ce bourreau, ce voleur d'enfants.

11 y avait dans la chambre des Debray, planant audessus de ce lit de malade, le silence poignant des mi-

nutes d'angoisse où. il semble que les destinées appartiennent au hasard. Les deux femmes épiaient sur la fillette anémiée l'effet du sinapisme que le docteur avait ordonné violent, comme dans les cas désespérés. Robert avait comme une sensation de brûlure dans sa propre chair en se disant que les pauvres petites jambes de Cyprienne étaient comme suppliciées et qu'elle pouvait sentir.

— Si elle sentait ! se disait le père.

Puis, tout à coup, il éprouva une émotion profonde, presque décbirante. Cyprienne, lentement, ouvrait ses yeux clos et Robert faillit laisser échapper un cri de joie.

Sans dire un mot, Henriette mit un doigt sur les lèvres et Gilberte, courbée vers l'enfant, la couvait, la frôlait de son visage et il semblait que la jeune fille voulait dans la poitrine sans souffle de Cyprienne insuffler son âme. Elle se souleva aussi, doucement, cette poitrine sans mouvement ; le révulsif faisait passer dans ce corps miné une étincelle de vie. L'enfant, les yeux agrandis, comme emplis d'une lumière d'au delà d'une vision inconnue, eut sur ses lèvres tirées un sourire vague, étrangement doux et, riant aux anges, elle dit d'une petite voix de harpe mourante :

— Tiens ! . . . Je vais mieux ! . . .

Robert s'enfonçait dans la bouche, pour ne pas sangloter, son mouchoir qu'il coupait de ses dents. 11 lui semblait que Cyprienne répondait à un appel, et que son enfant allait mourir.

Le regard de la petite malade rencontra alors le visage de Gilberte. Le sourire de Cyprienne devint plus expressif L'enfant lit un mouvement, retomba, puis dit :

— Maman !

Robert frissonnait. Gilberte se sentit devenir toute froide. Et maintenant l'œil vague, inquiet, de l'enfant, semblait autour d'elle interroger, chercher. Et après un moment, la voix serrée, elle demanda :

— Papa?

Puis, plus distinctement :

— Où est papa?

Robert s'approcha, essuyant ses yeux, s'efforçant de sourire :

— Ah ! dit Cyprienne.

Elle leva sa petite main longue, osseuse, effilée et dit :

— Ta main ?

Et quand elle l'eut prise, elle tourna la tète sur son oreiller, vers Gilberte :

— La tienne, maman ! dit-elle alors.

Le regard que M. de Montbrun jeta à la nièce du commandant fut poignant comme celui que peut fixer un condamné sur le greffier qui lit l'arrêt de mort. Gilberte très pâle, raidie contre son émotion, regarda Robert.

— Pauvres gens! pensait Henriette.

— Maman, ta main, maman! répéta Cyprienne, avec l'entêtement des malades.

Alors Gilberte obéit.

Elle laissa tomber sa main froide comme celle d'une morte dans la main de l'enfant, et elle sentit alors une impression de fer cbaud en frôlant la main de Robert. Et les tenant alors serrées avec une force singulière, dans une pression nerveuse, l'enfant disait de sa voix qui reprenait un peu de force et se faisait âpre et brève :

— Maintenant... vous ne me laisserez plus seule... J'ai une maman, papa Ruaud me l'a dit... et je ne la vois pas... Vous resterez, n'est-ce pas? vous resterez ? Avec moi ! avec moi !

— Robert suffoquait. Gilberte restait impassible, comme doit l'être une recluse qui voue sa vie à une foi.

Le père Debray était sorti, se sentant étouffer, montant à l'étage supérieur pour pleurer. Sa vieille femme l'avait suivi, craignant que son homme n'eût un coup de iatig.

Henriette, très nerveuse aussi et remuée s'approcha de la fenêtre, soulevant le rideau et regardant au dehors,

peut-être pour essuyer ses yeux qu'elle sentait gros de larmes, la femme forte. Gomme elle collait son visage à la vitre, elle épouva une sensation bizarre, presque terrifiée. Là, de l'autre côté du carreau, comme si c'eut été le reflet de sa propre image, elle apercevait une tète de femme, et, convulsée, cette femme entrevue là, spectrale, regardait, plongeant avidement dans la salle éclairée. Mme Herblay faillit presque reculer, effarée. Elle étouffa un cri, se demanda si elle rêvait, puis remit son visage à la vitre, brusquement. La figure pâle était toujours là. Dans la clarté de la nuit de juillet, l'apparition se détachait très nette, sur ce jardin, baigné d'une lueur lactée.

Mme Herblay eut brusquement l'intuition de ce que pouvait être cette femme. La mère, parbleu ! La mère qui épiait, rôdait autour du petit logis d'Avon, espionnait Gilberte, dictait peut-être, au misérable journal alimenté par Garousse, les calomnies qui l'avaient indignée, elle, Henriette.

La mère? Ah ! C'était la mère?

Et, cette femme, fouillant du regard la petite chambre, devait être poignardée par la vue de Piobert, debout làbas à côté de Gilberte et la main unie à celle de la jeune fille par les doigts fiévreux de l'enfant.

Mmc Herblay n'eut qu'une idée : la perception nette d'un danger. Une main s'était collée à la vitre comme pour la briser. Elle devinait la colère douloureuse de la femme qui épiait. Si elle entrait, cette femme!... Si elle se dressait là, avec des menaces, sans doute !

L'enfant répétait toujours à ces deux êtres séparés par une impossibilité tragique et qu'eUe réunissait, elle, en son délire de malade, des paroles sans suite, déchirantes pour Robert, atroces pour Gilberte :

— C'est donc vrai que vous ne vous aimez pas, dites ! . . . Un papa! une maman! c'est fait pour s'aimer! Je veux que vous vous aimiez, moi! Je veux... je veux...

Henriette sortit brusquement, sans qu'on l'entendit, et en quelques pas fut dans le jardin devant cette femme toujours dressée là, la face contre la vitre, et, lui frappant sur l'épaule, lui jeta cette question rapide :

— Qu'est-ce que vous demandez, madame?

La femme s'était retournée, ne connaissant pas la voix de Mme Herblay.

— Ce que je demande?

— Oui. Que faites-vous là?

— Je viens chercher mon enfant !

— Ah ! dit Henriette, c'est votre fille qui est là?

— Oui, ma fille!

— Eh! bien, elle se meurt votre fille, madame! Laissez-la soigner par ceux qui l'aiment !

■ Mme Herblay, dans ce tête-à-tête étrange avec cette femme inconnue, la nuit, au seuil d'une maison où elle n'était jamais entrée jusque-là, trouvait une bizarrerie qui n'était pas sans charme. C'était du roman, cela, à la bonne heure! Quelque violemment émue qu'elle put être, — et elle l'était, — la Grande Électrice conservait sa rare faculté d'analyser les situations et jusqu'à ses propres sentiments. Ce qui l'étonnait, dans le cas présent, c'était le sang-froid de cette femme dont l'accent coupant avec de légères intonations britanniques, n'avait aucune fièvre en un pareil moment, à peine de la colère, mais une colère sèche, sifflante.

— Pas de cœur, toi, tu n'as pas de cœur! pensait Henriette.

Ellen avait fait vers la porte deux ou trois pas rapides, comme pour entrer.

— Oh ! non, non, non, dit vivement Mme Herblay, vous n'entrerez pas I . . . c'est impossible !

— Vous me dites que ma fille se meurt, et vous ne voulez pas que j'entre ! fit l'Anglaise résolue et le ton bref.

— C'est parce que la moindre émotion pourrait être

périlleuse, que vous ne pouvez pas entrer! répondit Henriette.

— Et je laisserai M. de Montbrun, mon mari, — elle appuya sur le mot, au chevet de mon enfant avec une étrangère.

— Avec deux étrangères, dit Mme Herblay, puisque je suis là!

Elle ajouta très poliment sur le ton de l'interrogation.

— Àli! vous êtes. . . ?

— La comtesse de Montbrun, oui!

— Eh bien, madame la comtesse, dit Mm8 Herblay avec une courtoisie profonde, dont Ellen Morgan n'aperçut pas sur-le-champ la profonde ironie, si j'ai un conseil à vous donner c'est de ne causer aucune commotion périlleuse à votre fille et aucune émotion... comment dirai-je?... désagréable à M. de Montbrun. L'heure est trop décisive. Votre enfant est en danger de mort. Retirez-vous!

L'entretien menaçait de s'éterniser. Henriette redoutait une fureur de cette femme, dont elle regardait maintenant, très visibles dans la nuit claire, la beauté fine et le regard métallique.

Mme Herblay coupa court en disant :

— Vous devez être inquiète, madame la comtesse, très inquiète. Veuillez me faire connaître votre adresse à Fontainebleau ou à Paris, et je vous jure de vous envoyer ou de vous apporter des nouvelles de votre fille.

— M'apporter?

— Oui. Voulez-vous bien me fi^er un rendez-vous?

— Au nom de qui ? fit Ellen.

— Au nom de M. de Montbrun, répondit Mmo Herblay comme au hasard.

Elle ne s'imaginait pas très bien ce qu'elle pourrait dire à cette femme ; mais son instinct la poussait à savoir ce qu'elle était, ce qu'elle voulait. Oh ! non plus du roman, de la politique!...

— M. de Montbrun a-t-il à me parler? demanda-t-elle.

— Peut-être... Nous verrons... Peut-être... Où doisje vous envoyer des nouvelles de votre fille ?

Ellen donna l'adresse de l'hôtel de Melun, près de la gare.

— Ah! vous êtes à Melun? Nous sommes voisines!... Mme Herblay, à Dammarie-les-Lys! Maintenant, ajouta Henriette, c'est à la mère que je fais appel... Laisseznous soigner et sauver votre fille !

Elle conduisait doucement, lentement Ellen vers l'entrée de la grille s'ouvrant sur le jardinet, et, vaguement intriguée, espérant sans doute une capitulation de l'orgueil de M. de Montbrun, qui lui serait offerte par cette femme, l'Anglaise se laissait guider, faisait un pas vers la rue déserte.. . puis un autre.

— Vous me promettez que demain j'aurai des nouvelles de Gyprienne? dit la mère à l'entrée de la grille.

— Ce soir même, par le cocher qui nous ramènera. Demain par moi ! Et à bientôt, comtesse !

Ellen allait s'éloigner, cherchant déjà au fond de la rue la voiture qui l'avait amenée, lorsque brusquement elle s'arrêta, et cherchant à apercevoir le regard de Mmc Herblay :

— Eh bien, non! dit-elle, non!... Si je m'éloignais, vous vous demanderiez si je suis une mère?

Et, dans un mouvement où il y avait plus d'orgueil que d'élan douloureux, Ellen Morgan ajouta :

— Je veux voir ma fille, moi !

Elle passa rapidement devant Henriette effrayée, traversa le jardin, et, sur le seuil de la porte, repoussant Mmc Herblay qui voulait la retenir, elle se dressa, regardant encore une fois ces deux êtres, debout, et les mains unies par la main de sa fille. Une expression de haine alors passa sur le visage calme de l'Anglaise, et tout son charme inquiétant, tombant comme un masque, laissa voir, sous des cheveux blonds, une face de furie !

Et comme pour séparer cet homme et cette femme,

pour broyer cette étreinte, souffleter et menacer cet amour dont la vue l'irritait comme une insulte faite à sa beauté, un vol fait à son droit :

— C'est moi! dit-elle.

Robert se retourna, l'aperçut, et sa main laissa tomber celle de Gilberte. L'enfant, retenant toujours la jeune fille, se cramponnait à elle, répétait éperdue :

— Maman ! maman! îse me quitte pas, maman!

— C'est moi! redit Ellen, avec le ton menaçant d'une attaque.

Et, les bras croisés, ironique, comme si elle eût interrompu un rendez-vous d'amour, elle fît deux pas vers le lit de Cyprienne.

Mais Robert était déjà près d'elle. Ses deux mains s'abattaient sur les bras croisés de la belle fille, ces bras doux et blancs où ses doigts s'enfonçaient maintenant comme ses lèvres y avaient couru jadis, et le visage frôlant le visage de l'Anglaise :

— Allez-vous-en ! dit-il. Allez-vous-en ! Vous voulez donc la tuer?...

Et devant la révolte de ce faible, le réveil de cette volonté autrefois séduite, Ellen eut peur. Elle voyait vers elle marcher aussi le fils Debray, brave garçon, ne comprenant qu'une chose, c'est qu'il y avait là un danger pour Cyprienne.

Une menace froide tomba alors de ses lèvres :

— Allons ! dit-elle, il faut céder la place à l'étrangère ! Mais c'est la dernière fois, vous savez! La dernière fois!... A bientôt!

Robert la repoussant toujours, elle s'enfonça dans la pénombre du corridor, tandis que Cyprienne, effarée, attirait à eUe Gilberte, comme si elle ne se sentait protégée que par la jeune fille.

Henriette courut à la fenêtre. Dans la rue, Ellen Morgan s'éloignait, mais retournant parfois la tète, comme si elle eût bravé la maisonnée tout entière.

Mme Herblay la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis elle songea qu'elle la reverrait, cette comtesse de Montbrun. Oui, elle voulait la revoir. Et se retournant vers Gilberte :

— Maintenant, dit-elle, il faut retourner à Mclun. Votre oncle, en sortant de la réunion, serait inquiet. Et si la malade a besoin de quelqu'un... Eli ! bien je veillerai avec M. de Montbrun, moi !

Elle ajouta:

— V Anguille de Melun en dira ce qu'elle voudra !... Allons, mon enfant, le cocber de monsieur le comte vous conduira, et quelqu'un d'ici voudra bien vous accompagner peut-être.

Gilberte sourit.

— Tout à l'heure, dit-elle. Voyez !

Et elle montrait la malade qui souriait, essayant de soulever sa pauvre tête frêle, ballottante. Et elle disait :

— Tout à l'heure, de sa petite voix douce, suppliante, elle demandera des ciseaux et s'amusera encore à me couper les ongles jusqu'au sang !

Elle eût donné plus que le sang de ces coupures, Gilberte, pour savoir enfin Cyprienne sauvée.

Le commandant ne songeai! qu'à Gilberte en se rendant à la réunion du Café de l'Éclair. Ce qu'on avait osé dire de sa nièce devenait son idée fixe. Ali! les misérables I... Pas un, il n'y en avait pas un qu'il eût trouvé digne de 'cirer les bottines de la petite. Et ça osait calomnier ! Oh I il saurait qui avait inventé cette infamie, il le saurait, — et alors... En attendant, il fallait continuer, comme un cheval de fiacre, à tirer le licol de ce métier de candidat

qui lui amenait de telles avanies... Allons, soit, il continuerait !

Une longue salle de cabaret de village. Des tables empilées au fond; derrière, le bureau juché sur une estrade de planches. Aux murailles, des pochades de rapins, des études de peintres, accrochées là, données à la propriétaire du café ou laissées en payement. A côté, des images découpées dans Y Illustration et piquées avec des épingles ou collées pêle-mêle avec des portraits-charges de petits journaux, des lithographies de scènes populaires : Denfert à Belfort, Faidherbe à Bapaume, Gambetta à Tours, alternant avec des annonces de boissons nouvelles, bières ou apéritifs. Et entre ces murailles, dans le parallélogramme de la grand'salle du Café de l'Éclair, le grouillement d'une foule, l'entassement des électeurs assis, pressés, encaqués sur des bancs, des chaises, parfois poussés contre le mur, et debout regardant le bureau où éternellement, comme le président inamovible, trône le tonnelier Bouillard, flanqué cette fois de Tivolier, le grand garçon maigre et fauve, et du rapin de Barbizon, Germain Trouillard, l'ennemi de Meissonier.

Sur la cohue, çà et là, trouant la fumée de tabac, des lumières crues tombant par plaques, des becs de gaz appendus au plafond, et rejetant dans l'ombre les figures laissées hors de l'orbe lumineux où flottaient les nuages bleus de nicotine. Le bureau éclairé de bougies posées sur la table dans des flambeaux de cuisine et d'une lampe portative. Et, entre ces lumières, Bouillard consultant des notes, feuilletant des paperasses, de ses mains noueuses et Tivolier promenant sur l'assemblée ses yeux hagards, tandis que le rapin, machinalement, faisait des croquis sur un bout de journal.

En entrant là, le commandant Yerdier reçut au visage comme une bouffée de chaleur, une odeur de tabac et de vin, et quand on l'aperçut, très pâle, mais l'air résolu, marchant droit avec un air de bravade qu'il n'avait pas

d'ordinaire, un brouhaha s'éleva, puis des Ah! Ah! et jusqu'à des velléités de refrain narquois :

Le voilà !

Ah! ah! ah!

bientôt étouffés par Fournerel, debout près du bureau, et entouré de camarades solides au poste.

Emile Ducasse, ganté, boutonné, brossé, peigné, marchait à une distance correcte derrière le commandant. Il crut sentir que l'assemblée, pour être houleuse, n'était pas hostile. Des appplaudissements même éclatèrent sur le passage de Yerdier, et Trouillard, assis au bureau, se mit à croquer le maigre profil du soldat, à qui, au premier rang de l'assemblée, Fournerel avançait une chaise.

— Où est Garousse ? demanda Ducasse à l'ancien canonnier en s'asseyant près de Verdier.

Garousse n'était pas arrivé. Mais les partisans de Garousse, à défaut de leur chef, se trouvaient en nombre. Tivolier les avait comptés. Et cette fois bien décidés à mettre le commandant au pied du mur.

Alors, dans l'atmosphère opaque de la réunion, les mêmes banalités, déjà entendues par Yerdier, reprenaient lourdement leur volée; il fallait aussi écouter l'éternel chapelet des niaiseries, les questions oiseuses, les déclamations boursouflées, tout le vide et tout l'inutile des réunions où l'on se rend moins pour se convaincre que pour se combattre les uns les autres; non pour se faire entendre mais pour s'insulter. Jamais le commandent n'avait autant souffert, et, l'œil fixe, ne regardant personne dans cette foule, il suivait, par delà les murs, comme un fantôme; il revoyait toute pâle sa pauvre Gilherte, avec un sourire de martyre. Avoir osé mêler cette enfant à ces infamies !

Et tandis qu'il restait là, pensif, les orateurs succédaient aux orateurs, devant le bureau, et toutes les petitesses, les rancunes de bourgades se mêlaient dans

leurs harangues, parfois grotesques, parfois effrayantes, aux divagations apprises par cœur dans les journaux. \ln instituteur communal accusait le curé de Chailly d'avoir illuminé l'autel de son église au gaz portatif, pour donner plus d'éclat au mois de Marie et protestait contre l'application de la science aux pratiques du culte. « C'est une insulte à la science moderne! Il ne manquerait plus qu'à la messe de minuit le curé illuminât son église avec les lampes Edison !. . . Et l'instituteur regardait l'auditoire d'un air triomphant comme s'il venait de foudroyer le curé sous ses arguments ; mais la perspective d'une illumination ne semblait pas déplaire aux paysans qui se disaient à l'oreille : « Tiens, tiens, tiens, mais ça serait pas laid, tout de même! »

Un autre exigeait que le successeur de M. Gharvet fit donner de l'eau pour les pompes des pompiers, car c'était humiliant, à la fin des fins, de faire l'exercice des pompes à sec. « Des pompiers qui n'ont pas d'eau dans leurs pompes c'est des soldats qui n'auraient pas de poudre dans leur fusil! » (Bravo !)

Un petit homme à lunettes, pincé, propret, vieillot, Durochet, un archéologue savant, ancien maître de pension à Fontainebleau, retiré à Darumarie après avoir eu des malheurs, demandait la parole et racontait pédantesquement qu'au bon vieux temps — il souriait avec ironie en prononçant ces mots : « au bon vieux temps, » à Dammarie, avait existé une abbaye de >"onains, fondée par la re>ine Blanche, et incendiée par les Anglais, il ne se rappelait plus quand; — mais il savait que là, dans celte église voisine de la réunion publique, on avait trouvé jadis, en une châsse, le cilice de saint Louis dans une te ornée d'émaux, transportée au Louvre, galerie d'Apollon, — ce qui fait que Dammarie avait conservé, pareils à des stigmates, de vieux souvenirs du moyen âge. Oui, ce nom, ce nom même, Dammarie-les-Lys !

— On le changera! répondit alors du fond de la salle

une grosse voix de tonnerre. C'était Garousse. Il entrait comme un triomphateur, le ventre en avant, élargissant son torse et élevant la voix pour débuter comme par un roulement de tambour, il interrompait l'archéologue dans sa conférence :

— Vous avez raison, citoyen, ce vieux nom est une insulte à la France moderne !... Nous débaptiserons Dammarie-les-Lys, et nous appellerons ce village Dammarieles- Patriotes.

11 y eut des bravos çà et là, et aussi des murmures. Ce mot de « village » avait blessé quelques amours-propres locaux.

— Et comme ça, disait un paysan à l'air linaud, si on se trompe à la poste et qu'on ne nous envoie pas nos lettres?

Alors Tivolier, l'ouvrier de la fabrique de dragées, emporté par l'enthousiasme, ajouta que l'idée du citoyen Cément Garousse était admirable. . . tout à fait dans les principes... digne de Garousse, enfin!... Il n'y critiquait qu'un seul mot: débaptiser!... 11 ne pouvait être question, dans les temps nouveaux, de baptêmes ni pour les rues, ni pour les villes, ni pour les hommes !

— Tivolier a raison, fit alors Garousse. J'aurais dû dire « étiqueter ! »

Mais Fournerel, de sa voix gouailleuse de troupier, dit tout à coup en passant ses doigts sur sa moustache.

— Je demanderai au citoyen Tivolier pourquoi il travaille dans une fabrique de dragées, puisqu'il est si ennemi des baptêmes?

Tivolier devint livide pendant que l'assemblée riait d'un bon rire, la question narquoise de l'ancien artilleur éclatmt là, gaiement, comme un pétard. Et l'ouvrier alors rejetant d'un geste ses longs cheveux blonds, commençait à expliquer que le mercenaire ne s'occupe pas de l'usage que fait le patron d'une marchandise fabriquée par le salarié.

— Il exploite, voilà tout. Quant aux dragées.. ; aux dragées que je fabrique...

— Sont-elles bonnes au moins? demanda un paysan au milieu d'un nouvel éclat de rire.

— Je sais, s'écriaTivolier, que je les arrose de mes sueurs.

— Oh ! le malpropre !

— Je le dirai à ton patron !

— Je n'en achèterai plus!

— A bas les dragées ! A la porte !

Au milieu de la tempête des drôleries, le président Rouillard agitait sa sonnette et Verdier, ramené par tout ce bruit à la réalité des choses, disait alors avec colère à Uucassequi gardait imperturbablement son sang-froid :

— C'est plus qu'irritant, c'est écœurant !

— Patientez, répondit Emile.

Garousse, avec le teint couleur de fraise mûre d'un homme qui a bien diné, demanda la parole après l'archéologue Durocbet, recommençant l'éternel tableau de la misère des pauvres et demandant aux paysans s'ils voudraient revenir au temps où. les seigneurs faisaient battre les étangs par les vilains pour empêcher le coassement des grenouilles.

— C'est toujours pas dans ce pays-ci que ça c'est passé! interrompit un paysan.

— Qu'en savez-vous, citoyen ? demanda Garousse, le geste hautain.

— Dame ! 11 n'y a pas d'eau ! Et c'est même le chiendent, ça, pour les légumes !

— De l'eau? 11 y en avait peut-être autrefois, répliqua Garousse sans se décontenancer, il y en aurait certainemont encore si l'on recueillait toutes les larmes que versent les pauvres !

Et pendant que Tivolier criait, applaudissait, ses amis et lui, saluant de roulements prolongés les palabres tonnantes du tribun, — Garousse recommençait, comme un orgue de Barbarie qui moudrait toujours le même air, son inévitable refrain, le variant cette fois pourtant en citant La Bruyère et en montrant à ces paysans ce

qu'étaient leurs pères autrefois. « Oui, citoyens, vos [tores, entendez-vous? Des animaux farouches, des mâles et des femelles répandus dans les campagnes, noirs livides, et tout Brûlés du soleil. . . » Les auditeurs faisaient la grimace, plus d'un toussait, protestait.

Mais, se grisant de ses citations, le gros homme continuait : a ils ont une voix inarticulée, ils se retirent la nuit dans des tanières... » Us montrent une face humaine... » Et voilà vos pères!

— Merci hien ! fit une voix railleuse.

— Vous n'êtes pas poli, dites donc ! ajouta un grand garçon, fils d'un cultivateur de Damraarie.

— Ce n'est pas moi qui parle, citoyens, c'est La Bruyère.

— Quelle bruyère?

— A la porte!

— Silence !

— Soyez sérieux!

— Écoutez !

Germain Trouillard crayonnait toujours, avec un assez mauvais sourire, la charge du commandant qui ne s'en doutait pas.

Et Garousse effarait bien vite l'effet de sa citation en montrant ce qu'étaient devenus les « animaux » de La Bruyère : « Des hommes, citoyens! »

— Seulement il faut qu'ils soient plus encore...

— Quoi donc?

— Les maîtres ! répondit Garousse avec un grand geste menaçant.

Tivolier et ses amis saluèrent le mot d'une salve bien nourrie.

— Oui, oui, les maîtres! Bravo, Garousse!

— Trop longtemps, reprenait Garousse, les électeurs ont été la pâte pétrie par l'éloquence ou la fortune du candidat... C'est fini, ce temps-là!

— N'en faut plus !

— Vous avez dit le mot, citoyen. Comment ! l'autre

jour je vais à Paris, au Conseil municipal, et j'y vois, quoi? Devinez !

— Non, dites !

— Je vois des conseillers municipaux à qui des huissiers en habit noir portent des lettres sur des plateaux d'argent. . .

— Malheur! fit Tivolier.

— Leur devoir, ajouta Garousse, est de mettre les plateaux dans leurs poches et de les faire vendre au profit des ouvriers qui crèvent de faim devant l'Hôtel de Ville!

L'effet de cette déclaration inattendue fut énorme. In hourra d'enthousiasme la salua, et Verdier hondit, trouvant épouvanîable qu'un homme, — un faux bourgeois, capitaliste hypocrite, comme Tétait Garousse, — irrilàt ainsi les appétits, attisât les haines de cette foule.

— C'est révoltant! dit-il à Ducasse.

Ducasse répondit, le sourire aimable :

— C'est la politique !...

Verdier alors demanda la parole instinctivement, sans savoir pourquoi, poussé par l'indignation. 11 était si ému, si violemment secoué que sa lèvre tremblait, communiquant à sa barbiche un mouvement que le peintre qui achevait son croquis trouva très drôle. Le commandant prenait mal son élan, d'ailleurs, et, voulant parler, s'arrêta court, comme suffoqué, la fureur lui clouant la langue. Il bégaya, éprouva brusquement la sensation d'un homme qui vient de se jeter à l'eau et qui se noie. L'assemblée attendait, persuadée que Verdier, avec cette précipitation qu'il mettait à répondre, allait, avec quelque argument décisif, foudroyer Garousse. Mais les minutes comptant double, le commandant restait là, effaré lui-même, et regardant ces centaines de faces humaines, braquant sur lui leurs yeux étonnés ou railleurs.

Ducasse souffrait, dans toutes ses fibres d'orateur, de cette strangulation soudaine de Verdier, et Fournerel en avait- chaud pour son commandant.

— Parlez! dit enfin Bouillard, que le silence du candidat étonnait.

Des lazzis partaient déjà, çà et là, des coins de la salle et Garousse échangeait avec ses amis des coups d'œil victorieux.

— Il m'est impossible, commença Verdier, de laisser passer sans. . . sans protestation. . . le. . . les paroles. . . la provocation. . . l'appel à la spoliation. . . la. . . le. . .

11 cherchait ses mots, tout un ilôt de colère lui montant à la gorge et, dans le bégaiement de sa fureur, la foule ne vit bientôt que le bafouillage embarrassé qui divertit toujours méchamment les assemblées. On se mit à rire. On jeta des mots à Verdier comme pour lui venir en aide. On imita les cris du coq. Le président agitait sa sonnette, tout en riant, et le rapin criait : « Du silence, messieurs, du silence! » et faisait un bruit d'enfer sous prétexte de rétablir le calme.

Verdier se roidit alors, sentant qu'il allait sombrer sous le ridicule, et ressaisissant son sang-froid, il domina un moment le tumulte par un effort violent sur lui-même. Mais il avait faibli, hésité, balbutié pendant un moment : c'en avait été assez pour donner aux partisans de Garousse, habilement dissimulés dans l'auditoire, l'occasion d'attaquer et l'espoir de vaincre. Ils répondaient au commandant par des miaulements et des drôleries. Garousse, redressant son torse, semblait alors, d'un geste souverain, réclamer pour son adversaire la liberté de la parole, et l'idée de se sentir protégé par cet homme humiliait Verdier plus atrocement qu'une défaite.

Tout ce que pouvait tenter Garousse était, au surplus, inutile. La blague balourde s'était déchaînée. Le balbutiement du commandant avait été pour cette foule le frisson du dompteur qui, une seconde, faiblit devant les fauves. Il ne leur déplaisait pas, à ces électeurs, encaqués là, de se [trouver à eux-mêmes leur toute-puissance en se moquant d'un homme qui avait si longtemps commandé aux

autres: Ah! tu nous demandes nos voix? Eh ! bien, par toutes les humiliations et les épreuves, achète-les, candidat, et ce titre de député que tu sollicites, baisse-toi jusqu'à terre pour l'avoir, et ramasse-le dans nos crachats!

Verdier maintenant parlait daas une tempête de railleries, dans une explosion de rires. Les partisans de Garousse frappaient des pieds, hurlaient, gouaillaient. Les badauds sans parti s'amusaient à ce tapage, et les carriers seuls qu'avait amenés Fournerel applaudissaient le commandant avec des envies de fermer à coups de poings la bouche de ces braillards.

Fort heureusement, dans les interruptions multiples qui le criblaient, sifflant vers lui comme vers une cible, le commandant ne saisissait presque rien de ces mots qui lâchement cherchaient à le frapper au visage. 11 suivait sa pensée dans ce tumulte, il opposait de par son honnêteté les mots de devoir, de patriotisme aux déclamations haineuses; et pendant qu'en brave homme il protestait contre les théories de Garousse, des facéties partant de tous côtés comme les fusées d'une poudre puante, l'enveloppaient d'une atmosphère putride, sans qu'il s'en doutât.

A la fin, pourtant, dans une accalmie de cette houle, il put saisir, n'y voulant pas croire tout d'abord, une interruption qui lui fit sauter le cœur dans la poitrine. Là, sur un de ces bancs, dans le fond de la salle, caché sans doute, dans un cri aussi lâche qu'une lettre anonyme, quelqu'un, — payé par Garousse peut-être, — venait de jeter le nom de M. de Montbrun et de demander oui, pourquoi le marquis, dont on avait, au début de la campagne, mis le nom en avant, avait, un beau jour, brusquement renoncé à sa candidature, et un autre, — invisible, inaperçu, quelque compère, — avait répondu (et toute la salle venait d'entendre distinctement ces quelques mots :)

— Interrogez la nièce du commandant, ça la regarde!

Il y avait eu alors, comme sur un terrain balaye par l'explosion d'une bombe, un moment de stupeur dans cette

CANDIDAT! 2bi'J

salle. Yerdier, l'index redressé et l'œil incendié, cherchait, comme pour s'y jeter, l'endroit d'où cette parole était partie. Et sa barbiche, toujours agitée nerveusement, il dit, — sans balbutier cette fois, — et ne s'arrêtant que pour compléter sa question par le geste :

— Si je tenais le lâche. . .

11 avançait son poing fermé, nerveux et les doigts serrés, et toute cette salle eut comme la vision rapide d'un être secoué comme un prunier par la main du commandant.

— Qui a parlé? demanda-t-il encore. Qui donc?... Mais qu'il se nomme, le coquin !

Et, instinctivement, le soldat faisait un pas vers l'assemblée, — lui tout seul marcbant vers la foule.

Un grand silence s'était fait, tragique maintenant, et Verdier promenait ses yeux ardents sur toutes ces tètes qui lui semblaient bestiales, ineptes... Il les dominait, d'ailleurs, faisant rentrer l'ignoble accusation sous terre, personne devant lui n'osant ramasser la calomnie tombée.

Ducasse lui trouvait, en ce moment, une attitude assez tribunitienne, ce n'était pas Pitt, non, ce n'était pas Pitt, mais ce pouvait être le général Foy. Garousse regardait instinctivement le bout de ses souliers, voulant éviter le coup d'oeil du commandant, et le bureau semblait assez embarrassé devant la tournure « un peu personnelle» que prenait la discussion.

Tout à coup, le gaz s'éteignit brusquement dans la salle, et toute cette foule que pétrifiait le regard de Verdier reprit son audace lorsqu'elle se sentit dans l'ombre.

— On voit bien, cria une voix, que le commandant n'est pas ami de la lumière!

Une autre voix répondit :

— On a parlé de M. de Montbrun ! C'est le spectre de la monarchie qui suffit à produire les ténèbres!

Et dans le vague et noir grouillement de cette fou'e, — pendant que, çà et là, les allumettes jetaient leur phosphorescence, — le commandant entendait, libre mainte-

nant et plus sûre de n'être pas devinée dans cette ombre où elle naît, la calomnie s'envoler comme un oiseau de nuit qui eût battu de ses ailes lourdes contre ces murailles :

— Et la nièce ?

— Comment va Montbrun ?

— À bas les artilleurs I

— Rincé, le Ramollot!

Verdier sentait maintenant sa colère crouler, devenir stupeur. Ramollot! ce nom, ramassé dans le répertoire des drôleries courantes, lui faisait l'effet d'un jet de salive sur sa joue. Il ne savait si cette injure qui l'atteignait, non individuellement mais comme soldat, ne lui causait pas une souffrance plus vive que l'allusion absurde qui visait Gilberte. Ramollot! Ce n'était pas lui qu'on gouaillait ici, mais tout ce qui avait porté l'uniforme comme lui, tous les pauvres diables qui avaient laissé leurs os dans les batailles et qui tombaient encore, à cette beure même, au bout du monde pour l'bonneur de la patrie.

Ramollot ! Il éclatait. Il écarta brusquement dans l'ombre quelques gens, et devinant la porte par un liséré de lumière qui filtrait du debors sur le corridor, il arriva brusquement dans la rue par une poussée brusque.

— Je tordrais... je tordrais le cou à quelqu'un. J'aime mieux tout planter là. Ab! les imbéciles!

Un grand gaillard était déjà sur le seuil, planté droit, et qui vint à lui vivement. C'était Fournerel. Verdier le reconnut dans la lueur de ce soir d'été.

— Vous partez, mon commandant? dit l'ancien soldat.

— Oui.

— Vous avez bien raison. Des loufiats comme ça, ça ne vaut pas que les braves gens s'en occupent. Mais moi ! Moi, je reste ! Si je parviens à savoir le nom du saligaud qui a parlé de Mlle Gilberte . . .

Et lui aussi, comme tout à l'heure Verdier, fit un geste, mais plus sauvage, celui d'un homme qui en assomme un autre.

— Laisse cette vermine tranquille, mon vieux Fournerel, dit le commandant.

— Plus souvent 1 ils seraient trop contents ! . . . Rentrez, mon commandant ... Au revoir !

Dans la grande salle du café de l'Éclair, où Ton avait rallumé le gaz « malgré les allumettes du gouvernement », disait Garousse, aux applaudissements de la foule, la réunion continuait; le candidat de V Anguille de Melun reprenait la parole, et, en s'éloignant tout seul, à pied, navré, étouffé comme par un cauchemar, le commandant se répétait avec une stupéfaction colore ce qu'il venait d'entendre.

Le nom de Gilberte jeté dans cette cohue, mêlé à ces tripotages I Le désistement d'un gentilhomme comme M. de Montbrun exploité par la calomnie et présenté comme le prix d'un marché ignoble I Toute une existence insultée 1 Et ce nom de parodie et de blague lancé à la face d'un soldat, devant tout ce monde !

— Ils le payeront ! Oh ! ils me le payeront ! répétait Yerdier, tout en regagnant le logis de Mme Herblay.

Mais il en arrivait jusqu'à douter d'une revanche possible ; et les acclamations qui sortaient du café et emplissaient de bruit les rues habituellement silencieuses de Dammarie lui semblaient le triomphe insultant du cynisme.

Ramollot I On l'avait appelé Ramollot, aux éclats de rire de cette foule. Bravo, Garousse ! Garousse montait au Capilole ! Le successeur de Gharvet ce serait Garousse, Brutus Garousse, Hébert Garousse! Et lui? lui battu, bafoué, sou fileté . . . Qu'est-ce qu'il était, lui, Ramollot! Rincé. Rien n'existait plus, ni l'armée qui voue au pays le sang de ses veines, ni la famille, ni le foyer, ni la bourgeoisie, ni rien; et dans la grande débâcle, au-dessus de l'écroulement boueux de toutes ces choses, Garousse surgissait seul, avec son rire de démolisseur et ses appétits de ventru.

— Ma parole, dit tout haut Verdier qui releva le front,

on a besoin de se consoler un peu en regardant les étoiles! Il laissa le village enveloppé dans cette clarté bleue, où rougeoyait, au fond de la place, comme une forge de harangues et de colères, le café de VÉclair. Fournerel était resté là-bas, debout au seuil du café. Un jeune soldat qu'il connaissait — un petit Limousin, parent d'un camarade de la batterie où Fournerel avait été brigadier — vint à passer, une baguette à la main, fouettant l'air, tout en chantant un refrain en patois. Ils se dirent bonsoir et se mirent à causer. Le fantassin revenait de Barbizon et rentrait à la caserne de Melun avec la permission de minuit.

— Et vous, qu'est-ce que vous faites-là, brigadier ?

Le petit soldat donnait toujours ce titre au carrier, qui ne s'en fâchait pas.

— Moi?.. . Rien. .. J'attends quelqu'un pour savoir si c'est celui-là qui, tout à l'heure, s'est permis d'embêter mon commandant!

Et, tout à coup, la réunion étant finie sans doute, la porte du café de l'Éclair s'ouvrait, comme une gueule rouge, et avec le bourdonnement de la foule, un flot noir en sortait, dans une sorte de bousculade. Et des cris, des lazzis où revenaient encore, comme une suprême gouaillerie, ce nom de Ramollot jeté à Verdier. Et des « vive Garousse ! » qui accompagnaient le candidat, distribuant encore, çà et là, des poignées de main.

Mais ce n'était pas Garousse que Fournerel attendait. Il avait la persuasion que cette interruption où se trouvait mêlé le nom de Gilberte, l'interruption lâche, insultante, qui venait de frapper son commandant, partait de ce coin de la salle où trônait Tivolier, entouré des plus résolus parmi les partisans de Garousse. C'était donc à Tivolier qu'il voulait demander compte de cette injure publique, ignoble et bête.

— Je reste avec vous, brigadier, dit le petit troupier tout naïvement.

— Et l'heure de la caserne ? Pas une raison, mon gar-

çon, de se faire fourrer au bloc parce que j'ai un compte particulier à régler avec un de ces farceurs-là !

— Oh ! j'ai le temps ! Avec de bonnes jambes ! . . .

Le petit soldat avait pour Fournerel une sorte de dévouement instinctif. Ils se retrouvaient souvent trinquant et causant dans quelque cantine, et lorsque le Limousin soupirait après la libération, le retour au pays, la fin du service, la classe, l'ancien artilleur lui remontait le cœur par quelque parole de vieux troupier, réconfortante comme un coup de clairon,

— Après tout, dit Fournerel, ça ne sera pas long ! Après le flot qui dégorgeait du café, suivant Garousse

triomphant, un autre groupe sortait, noir, grouillant, de la réunion publique, et l'ancien brigadier distinguait vaguement, au milieu, la silhouette maigre, nerveusement agitée, de Tivolier.

11 s'approcha, le reconnut et l'arrêta net, en lui disant :

— Pardon, j'ai une question à vous faire?

L'ouvrier, à son tour, regarda le carrier, et un attroupement aussitôt se forma derrière ces deux groupes bien Séparés; — les partisans de Verdier entourant instinctivement Fournerel, près de qui se pressait le petit soldat, et les amis de Garousse restant aux côtés de Tivolier.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda l'ouvrier, dont Fournerel apercevait distinctement dans cette claire nuit la face blême et rousse.

— Oh! une chose bien simple. Vous demander si c'est vous qui avez osé, tout à l'heure, parler au commandant de... sa nièce, voilà?

Et Fournerel, les bras croisés, attendait la réponse en fronçant ses sourcils rudes.

Tivolier répondit en ricanant. Non, ce n'était pas lui qui avait parlé de la demoiselle. Mais après? Eh bien, quoi, quand ce serait lui? Est-ce qu'on n'avait pas le droit de parler à présent, et la liberté de tout dire ? Ah ! mais !

— Parbleu ! murmuraient des voix autour de Tivolier.

Il ne manquerait plus que ça — qu'on nous empêche de poser les questions que nous voudrions !

— Et, dit quelqu'un, est-ce notre faute si l'on raconte...

Mais celui-là — une espèce de maçon trapu — se tut brusquement.

Fournerel s'était retourné vers lui en disant très haut :

— Qu'est-ce qu'on raconte... dites?

— Rien ... Je ne sais pas, moi. . . balbutia le maçon.

— Seulement, reprit Tivolier avec son exaltation hystérique, quand on demande les suffrages du peuple, il faut être net. . . il faut être pur . . .

— Bravo ! crièrent dans la nuit les amis de Garousse.

— Purs? Je retiens le mot, dit alors Fournerel. 11 faut être pur! Et c'est votre Garousse qui est pur? Un farceur qui vous monte la tête et se remplit le ventre !

Tivolier interrompit le carrier.

— Toi, dit-il, frémissant de la tête aux pieds, comme secoué d'une névrose, je te défends de dire un mot du citoyen Garousse ! Garousse, c'est l'ami du peuple !

— Comment donc ! Respect à Garousse et des trognons de pommes à mon commandant? Eh bien, non, et je veux savoir quel est le coquin qui a osé parler comme il l'a fait de Mam'zelle Verdie r!

Le coquin ! Une exclamation de colère montant dans la nuit répondit au mot hardiment jeté par Fournerel, et les amis de Tivolier, les partisans de Garousse s'entre-regardèrent comme pour se demander s'ils allaient étrangler le carrier ou l'assommer. Mais lui, redressant sa haute taille maigre, défiait le tas, ses camarades se serrant contre lui, prêts à le défendre.

— Va-t'en, mon petit, dit tout bas l'ancien brigadier au fantassin. Ça ne te regarde pas, ça.

Mais par un sentiment complexe, qui tenait de la curiosité et du dévouement, le petit soldat, malgré tout, restait

là, auprès de Fournerel, pour voir et aussi pour ne pas abandonner « le brigadier ».

Coquin ! ce mot de coquin répété avec fureur, excitait autour de Tivolier une indignation qui montait, montait comme une eau qui cbauffe. Tivolier avait senti passer en lui une colère folle, et intrépidement, avec son instinct affolé de bataille, il ramassa l'injure comme si elle n'eût été jetée qu'à lui seul; puis faisant trois pas vers Fournerel, son visage maigre frôlant presque le visage rude du carrier :

— Eh bien, une supposition que ce soit moi! Ce n'est pas moi, mais je prends tout sur moi I Qu'est-ce que tu ferais, toi, le malin ?

— Ce que je ferais ?. . . Si tu osais dire que la nièce du commandant. . .

— Est la maîtresse du petit Montbrun, oui. . . eh bien? Tivolier recula, pris au collet par le carrier qui, le

poussant devant lui, l'enfonça presque dans le tas noir des partisans de Garousse. La foule s'était ouverte, et la poussée de Fournerel était si forte que, comme un bloc, Tivolier et lui allèrent rouler dans l'espèce de trou qui se forma, les spectateurs se reculant pour éviter le choc ; et Tivolier dessous, le carrier dessus, ils restaient là, l'ouvrier poussant des cris de rage, et Fournerel, aveuglé de colère, frappant, cognant, son poing s'abattant comme un marteau sur le crâne de Tivolier, tandis que sa voix répétait dans une tempête de jurons :

— La nièce de mon commandant! . . . saligaud ! . . . gredin!... Tiens, tiens, tiens, tiens I

Mais le premier mouvement de stupeur passé, les amis de Tivolier se ruèrent brusquement sur Fournerel pour arrêter cette grêle de coups féroces tombant sur l'homme à demi étranglé. Et les carriers, voulant arracher à leur tour leur camarade à ceux qui se précipitaient sur lui, enragés, prenaient à bras le corps, saisissaient par les cheveux, poussaient par les épaules les adversaires de

Fournerel. Peu à peu, une sorte d'énorme houle ou de grappe humaine s'abattit, se tordit sur la grande place de Dammarie.

C'était, dans cette nuit criblée d'étoiles, un noir grouillement de fourmilière écrasée. De cet amas de corps entrelacés, des râles sortaient avec des cris de douleur colère. Vite, le propriétaire du café de l'Éclair mettait, comme un boutiquier au jour d'émeute, les barreaux de fer aux volets de son rez-de-chaussée. Des fenêtres s'ouvraient furtives au-dessus de cette bousculade féroce, et des têtes peureuses apparaissaient, disparaissaient. On entendait au loin des cris de femmes.

Fournerel, lâchant Tivolier, essayait, se redressant sur un genou, de secouer le tas d'assaillants accrochés à lui, à ses vêtements, à ses cheveux. 11 se sentait égratigné par des ongles, mordu au cou par des mâchoires. La souffrance lui donna la force d'un effort brusque, et il se mit debout brusquement, tandis que ses compagnons en voyaient rouler au loin quelques-uns de ceux qui étaient tombés, tout à l'heure, à sept ou huit, sur le dos, sur la nuque du carrier.

Mais, au moment même où, saignant, farouche comme un taureau blessé, Fournerel secouait ses mains libres, Tivolier, la tête meurtrie, à terre, se relevait aussi, toute sa face disparaissant comme derrière un masque rouge sous le sang qui coulait de ses cheveux, et par une prodigieuse force nerveuse, il marchait droit sur le carrier, la main en avant — mais avec un couteau dans celte main — un couteau pris d'instinct dans sa poche et brusquement ouvert.

La lame, dans la nuit, lança un rapide éclair bleuâtre, et le cri sauvage qui accompagnait et doublait l'élan de Tivolier, Fit s'élancer au-devant de Fournerel le petit soldat qui avait tout vu. Machinalement le fantassin étendit la main pour saisir le couteau, l'écarter du ventre de Fournerel, et cette main alors releva le bras qui tenail

l'arme ouverte; mais la force impulsive de Tivolier était si violente, que l'arme vivement s'abattit, et, coupant l'épaulette du troupier, glissa vers la tunique et s'enfonça dans la poitrine, le petit fantassin restant d'abord un moment debout, puis oscillant et tombant sur les genoux, en disant doucement, avec le ton doucement traînard des Limousins :

— M'a tua !

Cette pauvre voix plaintive s'entendit pourtant dans la place, et il semblait qu'instinctivement toutes ces brutalités venaient de comprendre que la cobue tournait au tragique. Un grand silence effaré enveloppa brusquement la foule comme d'un froid de suaire.

On s'écartait, la peur éloignant tous ces êtres du petit soldat qui semblait mourir. Fournerel s'était précipité vers le pauvre garçon, et, le soutenant sous les bras, cberchait encore Tivolier, pour lui jeter une dernière menace.

Mais Tivolier, lui-môme saigné à la tète, trébuchait et venait de tomber à trois pas du petit Limousin, qui répétait encore, en son patois :

— Paobre ! Ah ! paobre ! M'a tua! M'a tua!

On ramassa Tivolier en même temps que le pauvre diable, et tous ces gens, un moment avant pris de furie, maintenant se regardaient terrifiés par ces meurtres.

Que faire? Où porterait-on les blessés?

— La caserne, murmurait doucement le fantassin. . . la caserne. . . Je veux rentrer. . ,

11 lui semblait que c'était le terrier où, gibier blessé, il voulait mourir. On fit en bâte des brancards avec des plancbes apportées par le menuisier; — et le ebarron prêtait sa brouette pour y déposer Tivolier évanoui..

Le mieux était de les conduire l'un et l'autre à Melun où l'on pourrait les mieux soigner; — et dans cette nuit, par la route baignée de lune, un cortège alors, lentement, alla vers la ville, nombreux d'abord, mais s'égrenant en

chemin, comme si chacun de ceux qui suivaient eût redouté la complicité de ces tueries. Au pont du chemin de fer, Fournerel restait presque seul avec quelques carriers et un compagnon d'atelier de Tivolier à la fabrique de dragées.

Blessé lui-même, le grand gaillard intrépide, ayant — mme jadis, au régiment — ramassé des poignées d'herbe t de terre fraîche pour arrêter le sang qui lui coulait de la nuque dans le dos, sous son col, se penchait de temps à autre vers le petit soldat et lui disait :

— Courage! on approche!

Près de Melun, on croisa deux gendarmes à cheval qui, prévenus on ne savait par qui, trottaient déjà vers Dammarie-les-Lys.

— Trop tard! dit Fournerel, en leur montrant le fantassin étendu sur les planches, blême sous les étoiles, et Tivolier, revenu à lui, dans la brouette. La réunion publique est finie : vous voyez !

Et il y avait une amertume rageuse dans l'ironie du « brigadier ».

On fit ouvrir une pharmacie. Un des gendarmes galopa jusqu'à la préfecture. Il apportait de grosses nouvelles. On s'était battu à Dammarie.

il demanda « Monsieur le préfet » au concierge.

Le concierge, réveillé, répondit, comme étonné de la question :

— Monsieur le préfet? Mais il est à Paris ! Puis sur le ton d'un refrain habituel :

— Si vous croyez qu'il faille avertir le secrétaire général ?

On avertit le secrétaire général.

M. de Berlemont vint, à peine vêtu, s'informer, fit en bâillant un peu : « A demain », et renvoya les blessés à l'hôpital.

— Eh bien! dit-il ensuite au gendarme, en souriant,

Monsieur le préfet qui assurait que la succession Charvet ne nous donnerait aucun tintouin...- En voilà une anicroche ! . . . Bah ! on ne fait pas un bon civet sans tuer un lièvre... Bonne nuit, gendarme!

Et il remonta se coucher.

En rentrant chez lui, le commandant aperçut dans le corridor une raie ..de lumière rouge qui sortait de la chambre de Gilberte et traînait sur le plancher. La jeune fille attendait son oncle, sans doute, et veillait. Il frappa à la porte qui s'ouvrit très vite. Gilberte venait, une lampe à la main. Yerdier, malgré son trouble, énervé, fut surpris de la pâleur de sa nièce.

— Eh 1 qu'as-tu donc ?

Elle était tout émue encore de ce qu'elle venait de voir à Avon, de la souffrance de Gyprienne, là-bas, dans le petit lit blanc.

— Ah ! si vous saviez, mon bon oncle ! . . .

Et, dans une explosion d'émotion, elle lui dit tout, et le désespoir de Robert, et les appels de la petite, et a traversée de la forêt avec Mme Herblay, demeurée chez les Debray, et l'apparition de cette mère qui venait menacer encore au chevet de l'enfant mourante.

Verdier écoutait, oubliant à demi, brusquement, l'absurde scène à laquelle il avait été mêlé, pour se demander si dans tout ce que lui racontait là Gilberte, il n'y avait pas un nouveau danger, terrible cette fois, pour la jeune fille. Certainement, elle avait bien fait d'obéir à la priùre de M. de Montbrun; ce n'était pas le vieux troupier qui lui déconseillerait jamais de se dévouer aux braves gens ; mais enfin, puisque l'oncle et la nièce, si petits

qu'ils fussent en ce monde, avaient des ennemis, les méchantes langues n'allaient-elles pas inventer encore quelque infamie sur leur compte?

Cette enfant, par exemple. . .

Mais Verdier s'arrêtait, coupait court à sa pensée même, en regardant le bon sourire confiant, résigné, heureux du sacrifice, de sa nièce.

— D'abord, son devoir, dit-elle. Ensuite, advienne que pourra!

Elle lui tendit le front gentiment.

— Je suis votre élève; voilà tout ce que cela prouve, mon bon oncle.

Ses petites mains s'étaient posées sur les mains osseuses du soldat. Elle les trouva fiévreuses, un peu tremblantes.

— Vous n'êtes pas malade ?

— Non... non, chère petite... non... Contrarié... agacé. . . peut-être. . . un peu. . . Mais ce n'est rien !

— La réunion publique?... Elle s'est bien passée?

— Comme toutes les réunions publiques. . . Allons, dors, Gilberte. . . et à demain !

— À demain!

Elle allait fermer sa porte, lorsqu'on passant sa jolie tête brune par l'entrebâillement, elle dit au soldat avec une douceur d'enfant :

— Alors vous ne me grondez pas ? J'ai bien fait d'aller là-bas ?

— Oui, dit Yerdier en l'embrassant encore.

Et il se rappelait sa propre devise, celle qu'il avait tant de fois répétée à la jeune fille : « Fais toujours ce que tu as peur de faire ! »

Il n'éprouvait plus maintenant la même impression d'écœurement que tout à l'heure en quittant la réunion. 11 avait le sentiment que le cauchemar allait finir. C'était trop, à la fin, c'était trop ! 11 allait leur montrer, à ces gens-là, comment, par un soubresaut, un brave homme,

empêtré dans le marais de la politique, sort vivement de cette boue et en écrase les limaces !

11 s'endormit sur cette idée, se réveilla dispos et descendit au jardin, où il trouva Emile Ducasse, tout de blanc vêtu, causant politique avec un vieux paysan à la lèvre malicieuse et cousue, oue le jardinier de Mm8 Herblay prenait comme aide, qut Iquefois.

— Eli bien ! père Buland, qu'est-ce qu'on dit des élections? demandait Emile.

Le père Buland répondait :

— Dame, monsieur, on ne dit rien !

— Comment, on ne dit rien?

Verdier s'était approché et écoutait.

— Vous savez, dit le paysan, on dit et on ne dit pas. Les uns disent ci, les autres ça!

— Mais vous, père Buland, qu'est-ce que vous en dites? Le paysan ne répondait pas.

— Vous ne vous laisserez pas arracber votre bulletin comme l'autre fois, j'espère ! On vous l'a pris, m'a dit M. Cappois. Vous vous en souvenez bien ?

— Je m'en souviens et je ne m'en souviens pas. Mais, pour sûr, on ne me le prendra pas, cette fois. Je ne sais pas lire, mais si j'avais pas. eu de bulletin, c'est mon neveu qui est tisserand qui me l'aurait écrit. C'est qu'il peut bien l'écrire, tout de même. 11 n'est pas embarrassé pour ça, mon neveu !

— Mais vous en avez, un bulletin?

— J'en ai reçu un gros paquet, ce matin

— De qui sont-ils, ces bulletins?

— Ah! je ne sais pas. C'est un paquet comme cela, ficelé avec un timbre dessus. Je ne sais pas si c'est des bons ou des mauvais. Mais, ce que je sais, c'est que c'est à moi qu'on les envoie.

— Eh bien, ne votez pas surtout sans les avoir fait lire. Vous me les montrerez, les bulletins. 11 faut savoir quel nom ils portent.

— Si vous voulez, monsieur, tout de même.

Et le paysan, crachant dans ses doigts avant de reprendre sa bêche, changeait la conversation.

— C'est dur à remuer, tenez, cette terre-là. C'est plein de cailloux et de raehines !

Ducasse s'était retourné vers le commandant :

— N'insistez plus, dit-il en haussant les épaules. Vous n'obtiendrez rien de lui.

— Mais, fit Verdier en souriant, vous voyez que je n'insiste pas beaucoup !

Il s'éloignait avec le jeune Pitt qui, montrant de loin l'aide-jardinier, courbé en deux sur la terre, disait avec un souverain mépris :

— C'est pourtant de la matière électorale, ça, de la chair à ministres, comme vos troupiers sont de la chair à canon. On s'en sert, mais on la méprise.

— Je vous demande bien pardon, dit le commandant sévèrement. J'ai toujours aimé et respecté mes soldats ! Je ne méprise que les habiles !

Ducasse, dans son for intérieur, se disait qu'il n'y avait rien à faire avec un homme pareil, si peu Parisien, entendant si mal la plaisanterie. Avec ça que les soldats ne gagnaient pas les épaulettes des généraux, comme les électeurs les portefeuilles des excellences! Un peu poseur, le commandant !

Verdier, que cette comparaison entre ses anciens compagnons d'armes et le troupeau qu'on poussait au scrutin avait froissé, allait quitter Ducasse, lorsqu'une sorte de bourdonnement sourd — un bruit de voix humaines — venant de la rue par la grille du jardin, là-bas, attira son attention.

— Qu'est-ce qui se passe donc ?

— Allons voir, commandant ! fit Emile.

À quelques pas hors de la grille, un groupe d'hommes s'était formé, la plupart parlant très fort, et au milieu d'eux, les dépassant de toute la tète, s'agitait avec

colère un grand diable que Verdier reconnut bien vite. C'était Fournerel.

Il aperçut son ancien commandant, alla à lui et lui demanda s'il n'irait pas voir Marsialoux à l'hôpital, à Melun.

Marsialoux?. . . Le nom n'évoquait aucun souvenir pour Verdier. Marsialoux ? Il ne connaissait personne qui s'appelât Marsialoux.

— Tiens, c'est vrai, dit Fournerel. Je vous demande pardon, mon commandant, je croyais que vous saviez.. .

Et il raconta alors la bataille de la veille, là, tout prùs, à Dammarie, la blessure du soldat et celle de Tivolier; le petit fantassin, c'était Marsialoux.

Fournerel était bien certain que le pauvre garçon serait très heureux si le commandant allait le voir.

— Certainement, j'y vais aller. Parbleu oui!... Mais comment ne m'a-t-on pas déjà dit ?. . .

Verdier avait ouvert la grille et se trouvait au milieu du groupe, où la plupart le saluaient. Très pâle, il regardait Ducasse qui ignorait encore l'aventure.

— Je viens de Melun, dit Fournerel. On n'y parle que de ça.

Les grossissements des bavardages y changeaient môme en une véritable émeute cette poussée brutale, ce pugilat qu'on ignorait chez Mmo Herblay même, à quelques minutes de la grande place de Dammarie. On racontait, là-bas, que Garousse ayant armé les carriers, la troupe, appelée en hâte, avait dû mettre baïonnette au bout du canon, et charger!...

— Et je répondais à ça, dit Fournerel, qu'il n'y a pas un mot de vrai. Les carriers votent pour vous, au contraire, mon commandant, et si Marsialoux a été blessé, ce n'est pas ma faute, tonnerre de chien !

Verdier remarqua alors que l'ancien brigadier avait autour du cou un gros foulard entortillé et cachant quelque chose comme un appareil posé sur une plaie.

— Tu as donc été blessé, toi aussi ?

— Pas la peine d'ta parler, mon commandant. Une égratignure ! Des caresses, quoi ! comparées aux boulets de Sébastopol I

Verdier éprouvait maintenant plus d'borreur encore i pour cette politique où il pataugeait. Il lui semblait qu'il ; était complice de quelque tripotage qui, après avoir été fangeux, devenait sanglant. Pour lui, à cause de lui, parce que des imbéciles qui ne savaient rien de son existence, qui connaissaient à peine son nom, avaient répété quelque absurdité ou quelque vilenie, il fallait qu'un i pauvre brave garçon de soldat eût la tête cassée et fût | coucbé dans un lit d'hôpital!

— Que voulez-vous! disait Ducasse, toujours pratique, et raisonnant d'instinct, comme M. de Berlemont, ou ne fait pas d'omelette sans casser des œufs ! La comparaison est extraparlementaire, mais elle est juste!

Le commandant voulait du moins savoir si l'état du blessé ou celui de Tivolier étaient graves.

Il irait à Melun, tout de suite.

Ducasse devinait, au ton dont Verdier parlait, une algarade prochaine du soldat, visiblement irrité, poussé à bout.

— Me permettez-vous de vous accompagner, commandant ?

— Comme vous voudrez.

Emile Ducasse commençait à croire que le commandant Verdier ne serait point député ! Quel dommage ! Gliarvet remplacé par Garousse, c'était la circonscription échappant à l'influence de Mme Herblay, et un tas de petits espoirs clandestinement échafaudés par le jeune Pitt s'écroulant déplorablement.

Aussi, pourquoi choisir pour candidat un homme aussi inhabile aux tactiques du scrutin? La politique est un clavier dont il faut savoir jouer en se servant des fausses notes autant et plus que des autres, et si la symphonie

tourne à la cacophonie, qu'importe! Il n'y a que ce qui fait du bruit qui compte.

La veille, il avait tout embrouillé, ce commandant, tout compromis, et la blessure de Tivolier allait exaspérer les mécontents, donner des milliers de voix à Garousse. Désolant, c'était désolant. Ah! si on l'eût choisi, lui, Ducasse, comme il eût manié ces électeurs, fait sauter Garousse adroitement comme une muscade ! Et il éprouvait l'âpre envie de dire à Verdier lui-même comment il s'y prendrait, lui, s'il était à la place du candidat. Un simple avis, par amour de l'art.

— Voyez-vous, commandant, disait-il à Verdier, tout en marchant sur la route, abritant son teint sous une ombrelle de soie nankin doublée de vert, il ne faut pas être trop brusque.

— Gomment trop brusque? J'ai été trop brusque, moi ? . . .

Et immédiatement Verdier fit sauter entre ses doigts la canne de jonc qu'il tenait à la main. 11 semblait regretter de ne pas l'avoir emportée, hier, à la réunion.

— Dites que j'ai été d'une douceur d'archange avec des gredins qui me traitent de ganache. Trop brusque? J'ai été trop mou, voilà ! Mais c'est fini, bien fini ! Nous passons à un autre exercice !

— Pardon, pardon, reprit Ducasse, ce n'est pas vous qu'on a attaqué !

— Ce n'est pas moi?

— Pas du tout.

— Ce n'est pas moi qu'on a accusé d'avoir mangé la grenouille à Guelma?

— Non, commandant, ce n'est pas vous.

— Et qui est-ce alors? Le Grand Turc?

— Non, c'est le candidat !

— Ce n'est pas moi qu'on a appelé hier Ramollot?

— Non, non, non, ce n'est pas vous, c'est le candidat!

— Vous me la baillez belle I Le commandant Verdier

et le candidat ne font qu'un ! Qui insulte l'un, insulte l'autre !

— En aucune façon, dit le jeune Pitt, qui souriait sous son ombrelle. Le commandant, tout le monde le respecte, et personne ne songerait à lui rien dire. Le candidat, tout le monde a le droit de le discuter.

— Ce qui signifie qu'un candidat est une bête de somme qui peut et doit recevoir tous les horions des passants, comme ce pauvre petit soldat a reçu le coup de couteau de ce fou?

— Que voulez-vous, mon cher commandant? C'est le métier !

— Eh bien, j'aimerais mieux être chiffonnier que de faire longtemps ce métier-là ! Parce qu'on est candidat, il faut tendre la joue et servir de cible ?. . . Merci bien ! . . . Des balles, tant qu'on voudra; c'est mon affaire. Ça tue, ça ne salit pas. Mais des jets de bave et des tas de boue, à d'autres 1

— Le seul moyen, pourtant, qu'on ait jusqu'ici trouvé pour être député, commandant, c'est d'être candidat !

— Tant mieux pour ceux qui tiennent à être députés ! dit brusquement Verdier.

Il ajouta, avec un geste de dégoût qui ouvrit brusquement des perspectives infinies aux ambitions de Ducasse :

— Moi ! . . . Ah ! moi ! . . .

Et toute sa rancœur semblait lui remonter aux lèvres.

Gomme ils arrivaient à Melun, montant vers la préfecture, ils se heurtèrent presque, dans la rue Saint-Aspais, à un rassemblement formé devant la boutique d'un imprimeur-lithographe. On se pressait, on se poussait là pour voir de plus près une lithographie toute fraîche, appendue derrière la vitre et qui portait en tète ces mots : Supplément au numéro de V Anguille de Melun. Des gens riaient. C'était le portrait-charge d'un personnage que Ducasse reconnut bien vite : un maigre Don Quichotte, coiffé de l'armet de Membrin, avec des épaulettes de

commandant sur ses brassards, et traînant avec une ficelle un petit canon de bois sur lequel quatre mineurs, grimpés comme les fils Àymon sur leur cheval, joignaient les mains en disant :

— Sauvés! Merci, mon Dieu. . . et mon vieux !

Au bas de cette charge, enlevée d'un crayon grossier et signée du nom de Germain Trouillard, ce rapin de Barbizon qui servait d'acolyte à Garousse, une épigramme en vers était tracée faisant beaucoup rire les passants attroupés et dont, pour les mieux retenir, quelques-uns répétaient tout haut les verselets.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Verdier avec ce magnétisme bizarre qui pousse l'homme vers tout ce qui peut lui faire saigner la chair.

— Rien, dit Ducasse, ce n'est rien!

Il essayait d'entraîner Verdier. Puis, brusquement, il réfléchit que cette drôlerie, dont il avait, lui, deviné toute la portée — toute la méchanceté — d'un coup d'oeil, pouvait irriter et dégoûter peut-être plus encore le candidat:

— Après tout, dit-il, comme vous le verrez un jour ou 'autre !

• Et il s'arrêta avec Verdier devant le portrait-charge.

Les curieux reconnaissant le commandant, s'éloignaient un peu, par curiosité ou par malice, — pour mieux juger, à distance, de l'effet que la lithographie allait produire.

Le commandant devint livide, et s'appuya sur sa canne pour ne pas tomber.

Lui aussi maintenant s'était bien reconnu, lui aussi lisait, avec des frémissements sur les lèvres, les vers stupides écrits par ce rapin, au bas de cette charge grossière qui rappelait encore, en le raillant, le sauvetage de Méons; et, presque tout ironique, avec un rire menaçant:

— A la bonne heure ! dit le soldat. Le coup de crayon après le coup de plume! Et, tout ça, c'est un coup de pied de l'âne!

Et, ses doigts tordant le jonc de sa canne comme s'il faisait un effort pour ne pas broyer la vitre derrière laquelle s'étalait la caricature, il épela, avec des accents de rage :

Ce soldat, la main sur la hanche, Cet artilleur, ce candidat, Comme Paris au mont Ida Voudrait la pomme... Oui, dimanche, Tes électeurs, mon cher mignon, T'en accorderont le trognon !

Et nous écrirons sous la charge :

t Pars, Don Quichotte de la Manche. ..

Large ! »

11 n'avait pas fini, d'ailleurs, que sa main s'abattait sur le bouton de cuivre qui ouvrait la porte de l'imprimerie et le tournait brusquement.

— Où allez- vous? dit Ducasse très vite. Qu'est-ce que vous allez faire?

— Je veux d'abord savoir où est le paltoquet qui a fait ce dessin et de qui sont ces versl

— Commandant, disait tout bas Ducasse, je vous en supplie, commandant, pas de scandale!

— Scandale est joli! fit Verdier. Il viendrait de moi, le scandale? Et vous allez peut-être me dire que ce n'est pas moi encore qu'on bafoue, mais le candidat?. ..

— Mais oui, mais oui, répétait Emile, ce n'est pas vous, en effet, ce n'est pas vous, c'est encore et toujours le candidat!

— Alors, c'est bien simple, dit Verdier : de candidat, il n'y en a plus! Mais avant de leur donner ma démission, je veux leur faire savoir ce que c'est que Don Quichotte!...

11 poussa rapidement la porte et entra, suivi de Ducasse, qui, un peu inquiet, voulait pourtant savoir c<>:iment allaient tourner les cboses. Les curieux, dans la rue Saint-Aspais, se rapprochaient, après s'en être éloi-

gnés, de la devanture du lithographe qu'ils s'imaginaient déjà volant en éclats sous les coups de canne du commandant.

Dans la boutique, Verdier se trouva brusquement face à face avec un vieux brave homme, souriant d'un sourire niais, et ôtant à la fois la calotte de velours noir qu'il avait sur la tête, et, pour les essuyer, les lunettes d'or qu'il avait sur le nez.

— J'ai l'honneur, messieurs, de vous saluer. . . Mais Verdier l'interrompit rapidement.

— Monsieur, je suis le commandant Verdier. Qui est-ce qui vous a autorisé à mettre en montre la saleté que je viens d'y apercevoir?. . .

— La saleté? Quelle saleté? balbutia le bonhomme d'un air ahuri.

Verdier l'écarta d'un geste rapide, arracha à la ficelle qui la tenait suspendue la charge que revenaient regarder encore les gens du dehors et la mettant sous le nez du lithographe :

— Ça ! fit-il, ca ! Tenez ! Vous ne savez donc pas ce que je veux dire?

Ducasse regardait la scène. Il était très évident, en effet, que le vieux lithographe ne savait pas trop ce qu'il exposait. Il balbutiait des excuses. L'image n'avait pas encore paru ; ce qu'on regardait là, c'était une épreuve. On lui avait apporté cette lithographie à tirer, il la tirait, et tout naturellement, en manière d'échantillon, il en mettait un exemplaire en montre parmi les calligraphies des lettres de faire part et des repas de corps. Il ne savait même point que ce fut un portrait. Vraiment non, il ne le savait pas. Ces messieurs n'avaient qu'à le demander à M. Saboureau de Réville, qui était là, précisément, à l'imprimerie, surveillant le tirage.

Saboureau ! Ducasse eut un éclair finaud dans les prunelles, et il chercha du regard vers l'arrière-bou tiqueson ancien compagnon de la conférence Montesquieu. Une

tête apparut au fond, à la porte de l'atelier attenant au magasin, et le journaliste, se découvrant tout à fait, s'avança d'un pas, tandis que Verdier le regardait les yeux dans les yeux, et que Ducasse, derrière Saboureau, apercevait une jeune femme blonde, coiffée d'un cbapeau très élégant et qui présidait avec le rédacteur de V Anguille au tirage du portrait-cbarge.

— Alors, dit le commandant en faisant deux pas vers Réville, c'est vous qui trouvez joli de rimer des amabilités pareilles sur moi?

11 tenait toujours le portrait-cbarge à demi fripé, qu'il avait arraché de la devanture, et le froissait à quelques lignes des lèvres de Saboureau, comme s'il eût voulu le lui enfoncer dans la bouche.

Le lorgnon à l'œil, impertinent et impassible, Réville contemplait le soldat d'un air volontairement surpris et narquois.

— Et qu'est-ce qui vous prend? fit-il. Je ne sais qui disait, parce qu'il tonnait un jour de jeûne : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard! •> Je vous dirai, moi, que voilà bien du bruit pour trois coups de crayon et une caricature !

11 s'efforçait, conservant le ton leste du boulevardier, de garder bonne tournure et contenance élégante devant Verdier, blanc de colère, et que ce sang-froid insolent irritait encore davantage.

Derrière lui, la jeune femme, rivant ses yeux couleur d'eau verte sur le visage du cemmandant, se tenait les bras croisés, avec un sourire inquiétant, visiblement satisfaite de la souffrance du soldat.

— Vous voyez, répétait Ducasse, en essayant de calmer Verdier, ca n'est pas vous, je vous le disais bien, c'est le candidat qu'on a visé!

Il prenait doucement, prudemment, le commandant par le poignet, comme pour l'arrêter; mais Verdier le repoussa presque violemment, et, saisissant Réville à la cravate :

— Enfin, en un mot, est-ce vous, oui ou non, qui avez {ait cette infamie-là?

11 savait Lien que ce n'était pas lui seulement que la caricature odieuse atteignait. Sa vie, son passé, ses dévouements inutiles, il les abandonnait à toutes les polémiques, comme il eût laissé sa carcasse aux corbeaux du champ de bataille; mais il y avait là un mot qui lui faisait sauter le cœur et lui rappelait toutes les infamies débitées la veille dans la tabagie du café de VÉelalr.

Don Quichotte de la Manche Large! » 11 lui semblait, il était certain que ce calembour stupide : Don Quichotte de la Manche Large était comme une allusion lâche aux calomnies qui avaient voulu atteindre Gilberte, et que cette insulte vile frappait sa nièce, la pauvre fille, avant de l'atteindre, lui ! Et il avait là, devant les yeux, sous la main, un des auteurs ou un des propagateurs de cette hideuse invention 1 Ah! il payerait pour les autres, ce M. Saboureau de Réville!

— Commandant, répondit flegmatiquement le journaliste, mon ami Ducasse a raison : il ne s'agit en l'espèce ici que d'une polémique au crayon, dirigée contre un candidat.

— Un candidat? Quel candidat? Il n'y a pas ici de candidat, fit Yerdier, la voix résolue. Il y a un homme qui entend qu'on le respecte, et qui vous défend — entendez-vous— vous défend de faire la moindre allusion à sa vie privée!

11 déplia le papier froissé et, montrant la lithographie :

— Alors, c'est un supplément de votre sale journal, ça? Réville devint vert, tout en conservant un petit sourire.

— C'est publié, ça? continua Verdier.

— Pas encore, dit le jeune homme. Mais vous voyez. . . justement. .. On tire...

— Eh bien! je vous défends de faire paraître cette ordure-là, je vous le défends, vous entendez !

Le bruit de la discussion amenait, curieux, les ouvriers lithographes se pressant, pour voir, sur le seuil de l'atelier; et le patron, l'air effaré, les conjurait de regagner l'imprimerie, tandis que la jeune femme jetait à Saboureau un rapide regard, aigu comme un coup d'éperon.

Le journaliste répondit alors d'un ton bref qu'il n'avait d'ordre à recevoir de personne. L'Anguille de Melun avait un directeur, Garousse, tout-puissant, résolu à tout dire et à tout faire, et ce que Garousse voulait, Saboureau le voulait aussi. Le commandant, s'il entendait empêcher la lithographie de paraître, n'avait qu'à s'adresser à Garousse.

— Bref, votre chef de file ? dit Yerdier.

— Précisément.

Le commandant était ironique, le ton de chacune de ses paroles en doublant l'insolence railleuse, mais il perdait patience évidemment.

— Et il vous paye cher pour faire votre joli métier, ce monsieur Garousse? dit encore Yerdier.

— Très cher, oui.

— Eh bien! ce ne sera jamais assez cher pour les ignominies qu'il vous impose !

Emile Ducasse trouvait décidément que le commandant dépassait le but. Saboureau n'était, du reste, patient qu'à demi. Sa face se plaquait de taches vertes, et, ne contenant plus la colère qui, depuis un moment, lui tordait les nerfs, il répondit ironiquement au commandant que son intervention devenait pour lui un ordre.

— Et voilà ma réponse ! . . .

Il se tourna rapidement vers les ouvriers, puis, le geste bref :

— Tirez ! dit-il.

Le mot n'avait pas été plutôt prononcé que la main de Yerdier s'abattait sur le visage de Réville, et le jeune homme voulant s'élancer sur le commandant, le soldat le

prenait au collet, le secouait avec une force rageuse et l'envoyait rouler aux pieds des ouvriers.

— Ali I par exemple ! vous me payerez ça !.. . Vous m'en rendrez raison!... hurlait Réville.

— Tout ce que vous voudrez! fît Verdier appuyé sur sa canne qu'il avait gardée. Et quand vous voudrez ! . . .

La jeune femme, pendant que Saboureau se relevait, brossant machinalement ses habits, et, malgré les typographes qui le retenaient, prêt à bondir sur le commandant, s'était approchée de Verdier, puis très lentement, avec un petit accent anglais, doucement féroce :

— Comme vous avez donc tort, commandant, dit-elle. Un nouveau scandale ! Tant pis ! Tant pis pour vous. — Et tant pis pour votre nièce! ajouta la jeune femme plus lentement.

Dans la tempête même de cette colère, le nom de sa nièce étonnait et calmait à la fois le commandant. Gilberte ! Pourquoi cette femme qu'il ne connaissait pas lui parlait-elle de Gilberte?

Elle sembla deviner la pensée dans l'oeil tout à l'heure farouche et maintenant surpris du soldat, et pendant que Saboureau cherchait dans son portefeuille une carte pour la tendre à Verdier :

— Je suis la comtesse de Montbrun, dit-elle en piquant ses paroles une à une comme des épingles. La femme du comte Robert de Montbrun. . . que Mlle Verdier connaît fort bien. . . je crois!

Le commandant avait si peu l'intuition du mal qu'il ne devina pas tout de suite ce que ces quelques mots d'Ellen Morgan contenaient de sous-entendus insultants. 11 salua instinctivement, et ce ne fut que lorsqu'il se trouva sur le seuil de la porte, dans la rue, que les paroles de cette femme et son sourire froid lui revinrent, le faisant souffrir alors comme des morsures.

— Imbécile! Je n'avais pas compris! La misérable! Mais elle vaut ces hommes, cette femme! Ah! tonnerre!...

Il voulut rentrer dans l'imprimerie ; mais Ducasse, qui l'avait suivi, le retint, cette fois. Il le suppliait, le raisonnait. Voyons, le commandant sortait avec un duel sur les bras, il donnerait sans aucun doute une leçon à Réville, il ne pouvait pas demander mieux. Si fait! Verdier, déchaîné maintenant, voulait faire rentrer sous terre toute cette vermine, Garousse après Ré ville, cette femme même après Réville.

— Comtesse de Montbrun! Est-ce bien vrai seulement qu'elle est comtesse? Est-ce que je la connais, moi! . . . De quel droit parle- t-elle d'une honnête fille?

Il avait la sensation d'être entouré de vilenies, de scélératesses. Mais aussi comme il leur échappait, d'un bond, d'un coup, brusquement, en n'étant plus candidat !...

— Ils en trouveront d'autres assez plats pour recevoir ces coups de pied sans rien dire. Moi, c'est fini! Fini!

Et, s'arrêtant au coin de la rue Saint-Aspais, devant une affiche qui portait son nom : commandant Verdier, candidat :

— On peut arracher et racler ça tant qu'on voudra! Démissionnaire, le commandant! Dieu merci! oui, démissionnaire!... Ah! les gredins!

Il allait ainsi, machinalement, vers l'hôpital militaire, voulant voir le malheureux qui s'était fait blesser pour lui, et Ducasse marchait à ses côtés, essayant, par politesse, de le détourner de la démission, mais charmé, mais enchanté de cette colère qui lui livrait, à lui, la place nette.

Si Verdier renonçait à lutte, qui pourrait-on choisir, si vite, pour combattre Garousse? Javouillet, le gros Javouillet? Mais Mme Herblay n'en voulait pas, et le sénateur Charvet n'acceptait guère que ce qui plaisait à la Grande Électrice.

— Vous n'êtes pas assez flexible, disait Ducasse au commandant... Vous êtes trop emporté... trop confiant... trop . . .

— Dites que je suis trop honnête, tout bêtement

— Oui ! . . . Ou trop simple ! pensait Emile.

11 cherchait depuis un moment un prétexte pour laisser Verdier seul. Il avait hâte de poser, dès à présent, des jalons, si vraiment — et il n'y avait pas à douter de la résolution du soldat — le commandant était démissionnaire. Il abandonna Verdier sur le chemin de l'hôpital — après tout, il n'avait pas à s'occuper, lui, du blessé de la veille — et, rapidement, il revint vers l'imprimerie, où il espérait encore trouver Saboureau de Réville.

Le journaliste, riant beaucoup, y faisait en effet tirer les lithographies du portrait-charge de Verdier.

— Ah ! il se vendra, disait-il, le supplément de l'Anguille ! Il n'aura pas de bouillon, ce numéro-là !

Et le gazetier était enchanté.

Ducasse tenait essentiellement à s'assurer pour luimême de la neutralité de Saboureau.

— Tu sais, lit-il en le prenant par le bras et en l'amenant dans un coin de l'imprimerie, que je ne suis pour rien, moi, pour rien de rien, dans l'algarade du commandant...

— A qui le dis-tu ? J'allais te demander de me servir de témoin contre lui !

— Impossible ! Oh ! impossible ! Je te dirai pourquoi ! Tu sais qu'il retire sa candidature, le commandant? Oui! Il en a assez !

— Ah! bah! fit Saboureau. C'est dommage!

Et dans la façon seule dont il dit ces mots, il y avait toute une collection latente de dures polémiques et de bonnes petites calomnies.

— Tu as, d'ailleurs ; un excellent moyen de te venger du commandant! dit Emile en regardant son ancien compagnon avec un sourire diplomatique.

— Et lequel ?

— Il sera agacé si Garousse est nommé, soit, mais il serait bien plus furieux si le candidat de son parti... de

son opinion. . . celui qui lui prendra sa place lui dame le pion et succède à Charvet!

— Et ce candidat?

— Tu ne devines pas? fît le jeune Pitt, à la fois résolu et modeste.

— Toi ? dit Réville.

— Moi ! Qu'en dis-tu?

— Oh! fît le journaliste, je n'en dis rien. Il y en a de moins malins.

Ducasse voulait, d'ailleurs, profiter de l'occasion pour neutraliser Réville, « ce cher Ré ville », si le candidat choisi pour remplacer Verdier était lui, Emile Ducasse, élève de Pitt. Il invita le journaliste à déjeuner et, une heure après, sous la tonaelle d'un restaurant donnant sur la Seine, les deux anciens copains de collège devisaient de la politique et de la succession Charvet.

Sahoureau était, au fond, assez ennuyé de l'affaire Verdier. Après tout, il se moquait du commandant comme de l'an quarante : il ne le connaissait pas. Toute cette polémique entamée dans V Anguille de Melun était faite au profit de Clément Garousse, le plus fieffé égoïste et le plus ladre des rédacteurs en chef. Riche, jouisseur, avare, et se rengorgeant de ses phrases humanitaires en laissant les pauvres se morfondre, pendus à la sonnette de son château. Voilà l'homme, le singe!

— Tu l'arranges hien, le patron! dit Ducasse.

— « Notre ennemi, c'est notre maître », fit Réville.

Il avoua d'ailleurs que si Mme de Montbrun n'avait pas eu intérêt à être désagréable au commandant, lui, Sahoureau, qui avait d'excellentes raisons pour être agréable à la comtesse, aurait depuis longtemps abandonné la partie.

Ducasse était trop bon diplomate pour demander à Réville quelque confidence. Et puis, que lui importait Mmc de Montbrun ! 11 fut convenu entre lui et le journaliste que VAnguille continuerait sa polémique contre Verdier en épargnant temporairement Emile, et que, même dans

les derniers jours de l'élection, en supposmt que Ducasse devînt candidat, Saboureau ne l'attaquei ait qu'à fleuret moucheté.

— Entendu 1 Je donnerais même quatre sous pour que le patron fût battu par toi, dit Saboureau.

Et le boulevardier, fumant un cigare, laissait échapper des soupirs en songeant que, lui aussi, pourrait être candidat si... Mais tout un monde de bohème, toute une existence de hasards et de détresses dorées tenaient dans ce si.

— Bah ! après tout, dit-il en jetant un londrès à demi fumé, la politique est bien aussi une cuisine aussi assommante que le journalisme!

L'œil pâle de Ducasse s'allumait.

Assommante, la politique? Saboureau n'y pensait pas 1 Quelle joie dans les amendements, les scrutins, les pointages, les commissions, les sous-commissions 1 Et quel triomphe quand d'un mot, d'une parole, d'un geste, on pourrait retourner une Chambre!

Saboureau eut un mouvement d'épaules.

— Retourner une Chambre, cher ami? C'est comme nos vieux gants, va ! C'est encore plus sale quand on les retourne !

Et alors, avec sa verve de cynique, il stupéfiait Ducasse, ce dévot du parlementarisme, en lui montrant le dedans de la statue et les dessous de ses respects :

— La politique ? Une blague. Je ne sais qui a dit du temps de Louis- Philippe : « Quand le maréchal Soult est au pouvoir, il a perdu la bataille de Toulouse. Quand il est dans l'opposition, il l'a gagnée!...» Eh! bien, toute la bonne foi de la politique est là!... Et puis quelle chaîne de menus esclavages ! Le ministre dépend du député qui dépend de ses électeurs, qui dépendent du temps qu'il fait. Et c'est ce qu'on appelle le gouvernement des pays libres! . . . Veux-tu mon avis, Ducasse? Mon ami, sois un farceur, sers toutes les opinions et tape dessus après

les avoir servies: moque-toi du qu'en dira-ton, hausse les épaules quand on te parlera de conscience, fais des affaires, et surtout fais tes affaires, sois riche et ne t'inquiète pas du reste. On te trouvera tous les talents qu'on refuse au pauvre, et il est indifférent en ce très bas monde qu'on ait le cœur boueux, pourvu qu'on n'ait pas les talons crottés. Voilà.

Et voyant que le jeune Pitt le regardait d'un air un peu ahuri :

— Oh! tu sais, je parle franc, moi 1 II n'y a plus de cour aujourd'hui. . . Il n'y a presque plus de bénitiers. . . Mais il y a encore de l'eau bénite de cour!

Il importait fort peu, d'ailleurs, à Ducasse que Saboureau s'en servit ou non, de cette eau bénite. Ce que voulait Emile, c'est que le rédacteur de VAnguillene le combattit pas trop.

— Je t'arrangerai ça en ami ! dit le bohème. Mais, au moins, as-tu pour toi la Grande Électrice?

— Mme Herblay ? Je l'espère, fit Emile sans fatuité.

— Encore une espèce du moment, s'écria Saboureau en riant. Ah! les politiciennes ! Drôles de femmes ! Elles font de la démocratie sous la République, comme elles eussent fait du légitioiisme sous l'Empire : parce que c'est le ton, c'est la mode, c'est le chic... Leur opinion? Aucune! Elles feraient broder une fleur de lis sur un bonnet phrygien. . . rose et porteraient, selon les temps, les paniers de la marquise ou le péplum de la Romaine, pourvu que péplum ou paniers sortissent de chez la bonne faiseuse! Propose à M1118 Herblay de renoncer à un chapeau qui la tente, ou à un ministère qui lui plaît, le ministère ne fera pas long feu !

11 se leva de table en disant d'un ton plus amer :

— Avec tout cela, il faut que je songe à mes témoins, moi! Car enfin je dois galamment aller sur le pré et transpercer le commandant ou...

11 s'interrompit en disant ;

— Ce qui m'embête, c'est que tout ça, c'est pour Garousse I

— Ou pour moi ! fit Ducasse.

— Ou pour toi. Je l'espère. Bonne chance, alors !

— Bonne chance à toi aussi! dit Emile.

Et les deux camarades, qui se combattraient demain pour la galerie, échangeaient, sous la tonnelle, une dernière poignée de main, comme deux augures ricanant dans la coulisse.

Ducasse, maintenant, avait hâte de revoir Mme Herblay. Il avait des nouvelles à lui apprendre. Il prit une voiture, se fit conduire à Dammarie. Le sénateur Gharvet était en visite justement chez Henriette.

11 annonçait gravement, — et Mme Herblay écoutait avec intérêt, — la consolidation du ministère que l'on croyait menacé; mais Gharvet, de son ton doctoral, donnait une bonne raison contre toute possibilité de crise ministérielle :

— Vous comprenez, chère amie ; pourquoi Féraudier eùt-il posé la question de cabinet? Tourignon, qui devait lui succéder, avait précisément les mêmes idées que lui... c'est-à-dire qu'il n'en avait pas du tout!

— Alors, dit Mme Herblay, autant vaut garder Féraudier!

Mais Ducasse arrivait là comme une bombe avec sa grosse nouvelle, autrement importante que la question Féraudier ; il y avait péril en la demeure, la circonscription courait un danger : le commandant donnait sa démission!

Mme Herblay pâlit; Gharvet, très grave, eut pourtant un petit soubresaut dans le fauteuil où il étalait sa corpulence.

— A la veille de l'élection! C'est impossible!

— C'est pourtant absolu, dit Emile. Et la résolution du commandant me semble irrévocable !

— Diable! fit Gharvet. Mais alors Garousse...

— A toutes les chances, dit Henriette. Et Garousse nommé, c'est votre influence amoindrie, mon cher sénateur ! . . .

— Et la vôtre détruite, chère amie !

Henriette haussa les épaules :

— Et si Verdier se retire, Javouillet est capable de se remettre sur les rangs!

— Un sycophante, Javouillet! fit Médéric Gharvet, toujours grave.

Alors Emile Ducasse, d'une voix persuasive, doucement insinuante, habilement timide, glissa dans cette angoisse un petit rayon d'espoir, bien léger, d'abord, puis, peu à peu, plus intense. . . Si quelque candidat de bonne volonté, sans antécédents dans le département, et, par conséquent sans haines, acceptait l'honorable et glorieuse succession Charvet, devenue la difficile, la redoutable succession Verdier, et... oui, résolument... se jetait au gouffre.

— Gomme Gurtius? dit ce bon Médéric.

— Précisément, comme Curtius! fit Ducasse... Si un homme jeune, actif, prudent, connaissant le barreau, la tribune, ressaisissait le drapeau que le commandant avait si faiblement défendu. Si...

Mm0 Herblay interrompit vivement Emile en le regardant avec un certain enthousiasme :

— Vous feriez cela, vous, monsieur Ducasse ?

— Avec résignation, mais avec ardeur, répondit le jeune Pitt.

Gharvet eut, devant la perspective de se voir remplacé par ce tout jeune homme, une sorte de moue fnrtive.

— Je serais trop honoré de tenir des mains de l'honorable M. Charvet le sceptre des lois! continuait Pitt junior.

Charvet laissa s'accentuer légèrement la moue de tout à l'heure.

— On croira difficilement qu'à votre âge, vous ayez une égide. . . cette égide qui. . .

— M. Ducasse a la jeunesse, dit Mme Herblay. Ce n'est pas une égide, la jeunesse, mais c'est une épée ! Et si le commandant se dérobe. . .

— Oh! il se dérobe! dit Emile presque joyeux.

— Eh bien, vite, vite, convoquons Guénaut, Gappois, nos amis, tout le monde. Luttons!

— Luttons! dit Ducasse qui, se regardant de côté dans la glace du salon, cherchait l'attitude marmoréenne du grand Pitt à Westminster.

11 ajouta d'un air dégagé :

— J'ai déjà paralysé une partie des forces de l'adversaire. Oui. je me suis surtout occupé de séduire l'ennemi. J'ai conquis le rédacteur de l'Anguille.

Puis, très froidement :

— Quant aux amis, en politique on n'a pas à s'en occuper, puisqu'ils vous aiment... par intérêt. C'est élémentaire.

On n'entendit pas Gharvet murmurer ; mais enfin il murmura, le sénateur, pendant que Mme Herblay se précipitait sur sa papeterie, et écrivait au vétérinaire de Ghailly — il murmura d'un air résigné :

— Enfin, celui-là ou un autre, puisqu'il faut que quelqu'un me succède!

Et tandis que, rapide, légère, sur le papier chiffré, la Grande Électrice faisait, de sa fine petite main, courir les pattes de moucbes, Emile Ducasse, ébloui, fermait les yeux, entrevoyait des tribunes publiques combles, des salles frémissantes, des couloirs fiévreux et des antichambres encombrées où des solliciteurs, le dos courbé, attendaient anxieusement l'audience accordée par S. E. Emile Ducasse, ministre de la justice ou de l'instruction publique, ou de l'agriculture, ou de la guerre — qu'importe ! — pourvu qu'il fût ministre.

Airs, songeant que le premier ministère de Pitt avait duré dix-sept ans :

— A la nonne heure! se disait-il. Il valait la peine en ce temps-là d'accepter un portefeuille. Je tâcherai de durer autant que Pitt. Le grand ministère, ce grand ministère si attendu et tant de fois promis, eh bien, quoi ! ce sera le mien !

Gilberte pensait souvent à cette femme blonde, entrevue là-bas, à Avon, dans cette triste nuit où râlait Cyprienne. Elle avait rencontré le bonheur en ce monde, et elle n'avait pas su le garder, celle qui portait ce nom de Montbrun, celle qui avait le droit d'être aimée de Robert.. .

Elle l'eût tant aimé, ce Robert, elle, la pauvre Gilberte, née pour souffrir, pour se dévouer comme le vieux soldat lui-même, et pour disparaître!. . . Elle l'eût adorée aussi, cette enfant auprès de qui la mort avait passé, et dont elle attendait anxieusement des nouvelles, comme si son être eût été lié à cette Gyprienne, née de lui et d'une autre.

Elle avait appris de Mmo Herblay que la nuit avait été meilleure pour l'enfant. Vers le matin, un sommeil profond était venu, faisant tomber brusquement l'exaltation nerveuse de la petite malade. Le moment décisif dans la crise semblait passé, et Gilberte était au jardin, seule, éprouvant, après la secousse de la nuit précédente, une sorte de bien-être berceur, comme le calme heureux d'uno halte. Oui, seule, le commandant courant à Melun vers le soldat blessé, et Henriette s'enfermant avec Gharvet et

Ducasse pour réunir en toute hâte le comité Verdier, et aviser, puisque le commandant retirait sa candidature. Gilberte regardait, dans une espèce de demi-sommeil, le jardin baigné de lumière, la grande prairie où les marronniers arrondissaient leur ombre, les massifs de rosiers, les taches de soleil sur les allées sablées ; — et, dans ce grand silence heureux, elle se laissait, alanguie, aller à une béatitude confuse, toute d'oubli, presque de rêve, son ombrelle glissant à demi sur le banc où elle s'était assise, sous une sorte de lente pluie de fleurs embaumées glissant en tournoyant d'une touffe d'acacias.

Et, sur l'ombrelle, sur les genoux, dans les cheveux brans de Gilberte, les blanches fleurs tombaient, tombaient comme une neige... Elle restait là, rêvait, revoyait Robert, Ellen, Gyprienne. . .

Le sable cria sous des pas. Elle n'entendait rien. Une ombre s'allongea sur l'allée presque rose. 11 fallut qu'une voix lui parlât pour qu'elle relevât la tête, et alors, subitement, toute rouge, elle dit :

— Vous!

C'était Robert. 11 quittait Avon. Il venait, tout joyeux, annoncer à Mme Herblay et à Gilberte la sentence définitive du docteur.

— Ah! je suis si heureux! Gyprienne est sauvée!

— Vrai? dit Gilberte, les larmes aux yeux.

— Le médecin l'a formellement déclaré. Le gros danger est passé. Ah! il me semble que j'étais condamné moimême et que je revis. Et encore non! Qu'est-ce que c'est que moi?

11 s'interrompit, voyant Gilberte brusquement laisser tomber sa tête dans ses mains. Tout son corps s'était secoué d'un sanglot qu'elle n'avait pu étouffer.

— Qu'avez-vous? Qu'avez-vous donc?. . . Gilberte!

Il lui avait pris la main instinctivement, et elle se dégageait, s'essuyant les yeux, riant et pleurant à la fois :

— Je vous demande pardon... Il faut m'excuser... C'est absurde, n'est-ce pas?. . . Mais j'ai les nerfs dans un état... Et puis, cette nouvelle... Je suis si contente I... si contente I . . .

Robert éprouvait, à côté de cette jeune fille, le même sentiment de trouble, à la fois exquis et douloureux. Gomme Gilberte, il était heureux, heureux de savoir Cyprienne hors de danger, heureux d'en apporter la nouvelle à celle qui avait veillé sur la malade; et pourtant, dans cette joie, une tristesse profonde se glissait, comme si le danger de mort écarté pour l'enfant, le péril et la douleur de vivre apparaissaient brusquement de nouveau pour le père.

Et pour Gilberte aussi, il y avait, depuis leur rencontre à Trouville, un magnétisme tendre, et comme des aveux silencieux entre ces deux êtres qui se devinaient, si bien faits l'un pour l'autre, et se savaient séparés, condamnés à ne jamais livrer l'un à l'autre le dernier mot de leur âme. Ils se coudoyaient en voulant se fuir, mais leurs regards parlaient, mais leurs pensées, comme des poussières de fleurs à travers l'espace, allaient, depuis des mois, l'une vers l'autre, et sans qu'ils se fussent dit un mot d'amour, ils savaient, ils savaient bien qu'ils s'aimaient. Leur pauvre roman, qui n'aurait pas de fin, restait chaste et discret comme certains livres fermés où, entre des feuillets clos, dorment, ainsi qu'en un herbier, les souvenirs de toute une existence... Mais là, mais maintenant, la joie de savoir Gyprienne sauvée, les remettait brusquement face à face avec une autre réalité : à présent, ce prétexte même à se voir, ce douloureux prétexte leur manquait. Ils ne se retrouveraient plus, anxieux et bleuies de la même pâleur, au chevet du petit lit, dans la maison des Debray, là-bas... Ils ne se reverraient plus. Pourquoi se reverraient-ils?

Et dans le délire heureux que donnait à Robert le pronostic de salut du médecin, le jeune homme voyait aussi

comme la nouvelle d'une séparation prochaine et qui lui serrait le cœur.

— Oh! mais, dit-il, comme se répondant à lui-même, et en regardant Gilberte avec une tendresse presque caressante, elle aura encore besoin de vous, ma petite malade!... Sauvée, oui, elle est sauvée... mais la convalescence est longue, et si vous n'étiez pas là...

— Je ne pourrais cependant être toujours là, fit Gilberte qui essayait de sourire.

Et les larmes aussi, comme tout à l'heure dans les yeux de la jeune fille, montèrent aux paupières de Robert.

C'était vraiment le glas de l'adieu qui sonuait. L'apparition d'Ellen et ses menaces condamnaient, — c'était l'avis de Mmo Herblay donné pendant la veille au chevet deCyprienne, — M. de Montbrun à une prudence absolue. Il s'agissait non pas seulement du repos du marquis et du nom des Montbrun, mais de l'honneur même de MUe Verdierl Oui, il sonnait, il sonnait lentement, il sonnait, le glas lointain, le glas déchirant de la séparation!...

— Gilberte, dit brusquement le jeune comte, de cette voix mélancolique et chantante qui prenait au cœur la nièce de Verdier. . . j'ai une prière à vous faire. . . la plus grave et la plus profonde que j'aie jamais adressée à une créature humaine!

Et voyant sur le visage calme et doux d'ordinaire de la jeune fille, passer une sorte d'angoisse, une inquiétude :

— Oh ! ce que je vais vous demander est insensé, mais j'ai en vous une telle foi, et vous êtes si bonne que vous ne refuserez pas... Cyprienne guérie, je vais partir...

— Partir? dit Gilberte avec effroi, comme s'il y avait plus qu'une menace de séparation dans ce départ — presque la mort.

— Je mène ici une vie absurde, désolée. J'ai mal employé ma première jeunesse, les quelques mois exceptés où j'ai servi sur la Loire... Je veux être plus utile, durant le temps qui me reste à vivre... Rester en France,

plaider pour arracher mon nom des mains d'une aventurière, comme je disputerais mon héritage aux griffes d'un usurier, non, j'ai hien réfléchi, je ne ferai pas cela. . . J'éviterai ce scandale à mon père. . . Je m'en irai. . . j'irai je ne sais où. . . à Panama probablement. . . Il y a là une œuvre qui rompt avec la banalité des choses quotidiennes. . . J'ai songé à reprendre du service et à aller en Indo-Chine... Bref, Cyprienne restera seule quand je ne serai plus là... Mon père veillera sur cette enfant, nul doute, mais le marquis, que Dieu me consens longtemps, je l'espère, ne pourra peut-être pas conduire la pauvre petite jusqu'à l'âge de femme... Vous savez que ma fille n'a pas de mère. .. ou plut H qu'à tout prix je veux la défendre contre l'influence de sa mère. . . Tant que je serai absent. . . et si, absent, je ne revenais pas. . . — je ne fais pas de phrases, j'espère bien voir ma fille grande et heureuse ... — mais enfin si je ne revenais pas, je vous demande de veiller à l'éducation de Cyprienne. . . Nous n'avons guère de parents que des alliés éloignés qui ne me connaissent pas et qui d'ailleurs n'accepteraient qu'avec des répugnances irritantes ou insolentes pour moi, cruelles pour l'enfant, la tutelle de ma fille. . . Soyez pour elle tout ce que j'aurais été, tout ce que d'autres... ou une autre... aurait dû être. Et il me semble que je quitterai la France — où je vous laisse pourtant — avec moins de regrets!

Robert parlait lentement, doucement, tout ce qu'il disait là venant d'une suite de réflexions profondes, car dans la douceur même et comme dans la froideur essayée de ses paroles, un accent de passion étouffée, d'amour qui semblait sangloter dans l'ombre, passait, remuant Gilberte, lui donnant des envies de pleurer, de crier, de supplier ML de Montbrun qu'il ne partit pas.

Pourquoi partir? —Et comment ne pas partir?

Les fleurs des acacias tombaient., toutes blanches, dans leur tournoiement pressé, comme de lourdes larmes.

- Ma le promettez-vous, Gilberte? dit le jeune homme, la vois, étranglée. Votre oncle est le plus vaillant homme que je connaisse, et vous la créature la plus dévouée et la plus sainte que j'aie rencontrée. . . Je penserai que ma petite Cyprienne est soignée... aimée... bien aimée, n'est-ce pas?. ..

Bt sans savoir ce qu'il disait, se rapprochant d'elle instinctivement, il ajouta tout bas, du fond du cœur, dans un murmure pourtant :

— Aimée comme je vous aime!

Elle n'avait point tressailli a cet aveu qui ne la troublait pas; elle savait bien qu'il l'aimait. 11 le lui disait tout bas, là, dans un adieu. Elle ne se défendait pas, elle laissait loyalement sa main dans la main de Robert. Elle se sentait enveloppée d'une tendresse qui était du respect. 11 lui semblait qu'un devoir nouveau lui venait et qu'en effet cette enfant malade, là-bas, elle en était vraiment la mère... Son existence, brusquement, se dessinait nettement à ses yeux, toute droite : elle aurait deux enfants désormais : ce brave homme loyal, si durement traité par la vie, et cette fillette qui allait grandir. . . Elle les aimerait, soignerait l'un, élèverait l'autre, et vieillirait ainsi, vieillirait avec un doux sourire résigné, tranquille, entre cette double tâche tendrement remplie.

Et pendant que sa main de vierge restait là, entre les doigts tremblants du jeune homme, elle regardait, de ses beaux, yeux noirs, dans ce jardin criblé de soleil où les fleurs semblaient intérieurement lumineuses, elle regardait une vision étrange : — une vieille fille en cheveux blancs, qui était elle-même, et qui passait, passait par ces mêmes allées entre un vieux, soldat courbé se traînant sur sa canne, et une belle jeune fille aux regards honnêtes. Cyprienne, attendant un fiancé qui ressemblait à Hobert. . . Eh bien, oui, c'était l'avenir, cela. Elle lui souriait d'avance, toute heureuse du sacrifice. Et l'acacia sur les cheveux noirs de Gilberte, laissait tomber ses

fleurs comme par avance les flocons de neige des années à venir.

Mais comme il avait laissé échapper l'aveu de son amour, Robert maintenant voulait qu'au moins Gilberte connût toute l'affection qu'il avait pour elle, — passion d'amoureux dont il jurait de faire une tendresse de frère — et ses tristesses, ses amertumes, ses désespoirs lui venaient aux lèvres. Ali ! s'il était libre, libre de son nom et de sa destinée! Mais il traînait le châtiment Je sa folie. Ellen était là.

— Et si elle me dispute le droit de veiller sur sa fille ? demanda Gilberte.

— Xe craignez rien. Je lui céderai ce qu'elle voudra pour avoir le droit de disposer de mon enfant. Je lui rachèterai par une portion de nous-mêmes cette part de ma chair!

— Comment ? dit encore la jeune fille.

— Ellen Morgan est ambitieuse de deux choses : mon nom et ma fortune. Mais je la connais ; elle choisira la fortune.

11 avait hâte, d'ailleurs, de ne plus parler d'Ellen. Ainsi, c'était bien convenu, promis, juré? Gilberte veillerait sur Cyprienne?...

La jeune fille avait mis toute la ferveur de son âme dans le serment qu'elle faisait à Robert.

— Je vous le jure !

— Kt, murmura enfin Montbrun, très pâle, si vous vous mariez, un jour, vous garderez un peu d'affection à ma fille ?

Gilberte eut sur les lèvres ce sourire doux et reposé de tout à l'heure en songeant à l'avenir, et elle répondit à Robert ce qu'elle avait dit à Verdier, naguère :

— Je ne me marierai jamais ! . . .

Elle se leva, regarda de ses grands yeux tristes Robert resté assis, la contemplant d'en bas, comme d'à genoux, et elle répéta :

— Jamais 1

Il se lova, alors, lui aussi, lui prit les mains lentement, laissa tomber sur le front qu'elle pencha ses lèvres qui tremblaient, et, sans dire un mot, sans qu'elle le repoussai, comme le chaste baiser de fiançailles qui seraient une séparation éternelle, — des fiançailles fraternelles au seuil de l'impossible, — il mit sur ce front pâle un baiser long, triste, doux à donner, doux à recevoir, et avec ce cher baiser de frère, Gilberte sentit quelque chose de brûlant lui glisser sur le front : — non plus une larme de l'acacia, mais le pleur de Robert et comme la larme suprême donnée à un amour fini, au deuil d'une espérance.

Le commandant Yerdier, qui revenait de Melun, un peu congestionné, nerveux, eût pu les trouver échangeant ainsi dans un adieu leurs sentiments inavoués. Il arrivait, rouge de chaleur, fatigué, n'ayant pas déjeuné, et la première parole qu'il dit à Robert en l'apercevant, de loin, fut:

— Gomment va votre fille ?

Le comte répéta alors à Verdier ce qu'il venait de dire à sa nièce, et même les recommandations données, l'annonce du départ et le serment fait par Gilberte.

Rien detoutcelan'étonnale commandant. Le départ était une façon brave et violente de dénouer une situation difficile. Le serment de Gilberte, c'était une chose toute simple.

— Elle ne serait pas ma nièce si elle ne savait pas que les consignes les plus graves doivent être les mieux obéies. — Et il tendait la main à Robert. — Tant que ma vieille carcasse sera debout, votre fillette sera bien protégée, mon cher Robert!

Seulement, il leur souhaitait, à Cyprienne et à Gilberte, de n'être pas trop naïves, trop croyantes, comme lui, Robert, et comme cette vieille bête de Verdier.

Et alors, avec une éloquence âpre, violente, une colère dhonnête homme contre Garousse, Saboureau et les autres, — tous les politiciens et les politiqueurs à la toise, — le soldat, tout en tournant et retournant par les allées,

racontait aux jeunes gens ce qu'il venait de voir à l'hôpital de Melun :

— Ah! du joli! Oui, du joli! Pauvres diables d'imbcciles ! Voilà !

Tivolier, l'exalté des réunions publiques, l'ouvrier fanatique de la fabrique de dragées, et le soldat, ami de Fournerel, Verdier venait de les trouver couchés presque cote à côte, là bas, assommés tous deux, le petit Marsialoux, grièvement blessé, et Tivolier, hagard, effaré, contemplant avec des yeux effrayés le bel ouvrage qu'il avait fait là.

— Comment, dit Robert, on les a mis l'un à côté de l'autre.

— A peu près, fit le commandant.

Oui, on les avait transportés l'un et l'autre à l'hôpital civil, une épidémie ayant fait évacuer trois jours auparavant l'hôpital militaire ; il n'y avait pour les séparer qu'un grabat entre leurs lits, — un pauvre diable de maçon, tombé du haut d'un échafaudage et qui geignait longuement, pleurait, se lamentait, disant qu'on avait beau faire, qu'il ne sortirait de là que les pieds devant, et. — par-dessus ce malade aux jambes brisées, Tivolier et le soldat s'entreregardaient — l'ouvrier, farouche d'à'. puis curieux, et le Limousin étonné, comme cherchant à savoir qui était donc cet homme qui l'avait frappé, presque tué, sans le connaître. Tivolier quelquefois se soulevait sur les coudes pour apercevoir Marsialoux derrière le profil maigre au nez écrasé et le front entouré de bandelettes du maçon. Alors il voyait une petile figure ronde de paysan imberbe et une bouche ouverte, dolente comme celle d'un enfant, une bouche qui, parfois, lorsque la blessure du petit fantassin le faisait trop souffrir, disait :

« Oh ! la la ! Oh ! la la, maman ! »

— J'ai demandé à les voir, dit le commandant, puisque c'est moi, en somme, — quand je pense à rà, ça me

Tait monter les sueurs, — oui, moi, qui suis la cause de lout ça!... Ils ont été étonnés de me voir venir... l'ouvrier surtout... Quand je lui ai demandé s'il souffrait beaucoup, il m'a d'abord regardé de ses yeux fous et m'a dit : « — Qu'est-ce que cela vous fait? — Ce que ça me fait? Mais ça me fait de la peine, mon garçon! » Et, comme j'étais là, debout, il s'est mis à se plaindre. . . Son Oh! la! Oh! la la! toujours. Ils se battent comme des enragés, quand il le faut, nos petits soldais, mais ils geignent aussi, les pauvres enfants, c'est tout naturel. Je n'oublierai jamais la façon dont l'ouvrier, alors, se redressant brusquement sur son oreiller, m'a demandé en écoutant les cris du pauvre petit : « Qu'est-ce qu'il dit donc, le piou-piou? » Alors moi : « 11 dit maman, mon garçon ! — Maman? — Maman, oui! — » Et le regardant bien en face, le pauvre diable : <■ Ça a des mères, les troupiers, mon garçon! » Quand j'ai eu dit cela, Tivolier a paru d'abord furieux, me regardant comme si je me moquais de lui ; puis, ses yeux allant du soldat à moi et de moi au soldat, il a baissé la tète un peu et m'a dit : » C'est vrai tout de même ! On ne pense pas à ça quand on cogne ! » Et comme je m'informais de son état et que je disais aux infirmiers de veiller sur ces deux blessés, de leur donner ce qu'il faudrait, pour les soulager ou les distraire, l'ouvrier a eu tout à coup sur sa figure maigre une expression que je n'oublierai pas : « — Comment, vous?. . . Vous que j'ai traité comme le dernier des derniers! — Eh bien! mon ami, vous voyez qu'il y en a d'autres qui mériteraient de passer après moi. » Et je lui ai tendu la main sans rancune. Il n'osait pas la prendre. 11 \- avait encore en lui une défiance.

— Ce qui vous prouve, ai-je ajouté alors qu'il ne faut jamais parler des gens avant de les connaître. Et cette main qu'il hésitait à me tendre, je l'ai serrée, une de ces mains maigres de travailleurs dont les Garousse font des mains d'insurgés. Vrai, je n'ai pas été fâché de cette visite

à L'hôpital et je serais bien étonné... bien eluiiné... si le soldat et l'ouvrier n'en sortaient pas bous amis, après y être entrés les doigts tacbés dn sang l'un de l'autre. Si les hommes n'obéissaient pas aux monteurs de tètes, pourtant!... S'ils se connaissaient mieux! Si... si... Ab ! le diable emporte les fabricants de guerre civile!

Le commandant, tout furieux qu'il était, éprouvait une sorte de consolation à se rappeler les regards furtifs, étonnés, gros de remords de Tivolier, ne quittant pas des yeux le petit limousin qui pleurait... C'était pourtant lui, Tivolier, qui avait couebé là ce pauvre paysan, presque un gamin — et pourquoi ? Parce qu'il portait un pantalon rouge !... bêtise ! Le commandant avait lu comme à livre ouvert cette stupéfaction, cette angoisse de l'homme du peuple, dans ces longs regards jetés au troupier.

— Maintenant, dit-il en poussant un long soupir satisfait, je vais rédiger ma démission.

— Votre démission? dirent à la fois M. de Montbrun et Gilberte.

— Oui, certes, ma démission ! .Ma dé-mis-sion ! (11 jetait le mot bien haut, hardiment, comme une fanfare.) Ah! un candidat est un sac à injures? Eh bien ! soit! Adieu le candidat !

11 avait hâte de remonter à sa chambre, d'écrire avec une volupté de prisonnier affranchi cette lettre de délivrance ! 11 ne songeait même pas qu'il n'avait point déjeuné. C'est Gilberte qui le lui demanda. Comment, à deux heures de l'après-midi, il revenait de courir à jeun !... Bah ! il en avait vu bien d'autres, jadis ! Et quand il fallait canonner l'ennemi pendant une journée, après être resté trente-siK heures sans manger ! 11 prit en hâte, sur un coin de table, un peu de viande froide et un verre de Bordeaux, puis Robert de Montbrun l'ayant salué, lui et Gilberte, Verdier alla trouver Mmc Herblay, qui, au salon, causait avec Charvet, Guénaud, Cappois, accourus en hâte, et Emile Ducasse, assis dans un fauteuil, les jambes croi-

sées, superbe comme un homme qui voit devant lui se lever, — tout ensoleillé, — l'Avenir!...

M. Charvet et Mrae Herblay attendaient évidemment le commandant, car, lorsque Verdier parut dans le salon, le sénateur laissa échapper un : « Ah ! le voilà ! » bientôt suivi sur les lèvres de Gappois etde Guénaud, d'un « enfin ! » qui n'était pas tout à fait poli.

Ducasse, en apercevant Verdier, qu'il trouva de moins mauvaise humeur que le matin, éprouva, un moment, la crainte que le candidat ne fut revenu sur sa détermination. Oui, il semblait bien calme, bien résolu, le commandant ! S'il ne retirait plus sa candidature? Mais l'inquiétude d'Emile ne dura pas longtemps. Verdier, avec une hâte évidente et le besoin absolu de rejeter le fardeau, déclara vivement, presque brusquement, qu'ayant réfléchi, bien réfléchi, ne se sentant décidément point fait pour les nécessités d'une lutte électorale, il retirait sa candidature.

Ducasse rayonnait, échangeant avec Mme Herblay un regard de triomphe, que Médéric Charvet, un peu ennuyé, saisit au passage. Cappois dodelinait de la tête comme pour enregistrer, par un acquiescement, la détermination de Verdier. Le vétérinaire Guénaud essaya de répondre assez crûment que le commandant aurait bien dû prendre depuis longtemps ce parti, puisqu'il ne se sentait pas capable d'affronter les nécessités de la bataille... Mais Verdier l'interrompit tout net, d'un ton qui n'admettait point de réplique :

— Pardon, monsieur, je ne savais pas que la politique lut la lutte du pot de terre contre le pot de vin. Et j'ai assez de ces tripotages et de ces saletés ! J'en ai assez !

Ce n'était plus le bonhomme hésitant, timide, qui entrait naguère dans ce salon avec des tremblements de candidat passant un examen. C'était un soldat irrité, dégoûté de l'aventure et résolu à tout braver en face, depuis les calomnies des adversaires jusqu'aux sous-entendus des faux alliés.

11 en avait même parlé d'un ton si net que Charvct, qui avait préparé une phrase redondante sur l'abandon d'un poste à l'heure du péril, la transforma en un compliment sur le sacrifice généreux d'une légitime ambition sur l'autel de la patrie, et félicita hautement le commandant Yerdier de cette renonciation civique.

— Je dis renonciation civique, répéta solennellement Médéric Charvet après avoir songé à prononcer : désertion. Ce n'est pas la première fois, commandant, que vous nous donnez l'exemple de l'abnégation ! . . .

Cappois applaudit le petit speech du sénateur et Guénaud grogna légèrement, mais avec prudence. Verdier se souciait, d'ailleurs, fort peu et des compliments de Charvet et des mécontentements du vétérinaire. Il se sentait libre, déchargé de tout souci, maître de sa pensée. Enfin, il respirait 1 11 n'avait plus au cou, comme un collier de fer, le carcan de la candidature I 11 laissait à un autre — à Ducasse, puisque son comité choisissait Ducasse — le soin de quémander, de bavarder, de parader, de se faire le serviteur très humble de ces Ésaii du scrutin, qui vendaient leur droit électoral pour le plat de lentilles d'un ruban violet, d'une concession, d'une faveur quelconque, transformant peu à peu la France en une immense boutique de brocanteurs, où l'électeur donnait sa voix contre une professe, et l'élu trafiquait de sa liberté future contre un bout de papier glissé dans l'urne.

Verdier se retrouva enchanté, dans la solitude de sa petite chambre et instinctivement il regarda sur la muraille le Don Quichotte de Schopin :

— Cette fois, dit-il, c'est bien fini de mes moulins à vent, mon vieux Chevalier!

Oui, c'était fini, son esclavage, son écœureme t, sa colère, — 11 se ressaisissait! 11 échappait aux Cappois, aux Guénaud, aux Garousse, auxTrouillard, aux frelons, aux moustiques, aux imbéciles, aux méchants, à tout le monde! 11 allait quitter Dammarie, se retrouver —avec quelle joie

— dans son appartement paisible à Paris, avec sa plume, son papier et ses livres.

11 y serait heureux 1 11 n'aurait du jamais quitter ce coin ignoré ! Mais le devoir?. . . Ses idées sur l'armée à faire prévaloir?... « Bah! d'autres s'en chargeront! Le monde se sauvera bien tout seul! Tu n'y peux mais, mon pauvre Verdier !... » Et dans quelques jours, comme il oublierait la folie de cette candidature, là-bas, auprès de Gilberte, faisant à ses côtés quelque tapisserie pour orner le petit logis!

Et il jetait, voyageur revenant de loin, de terriblement loin, une sorte de regard sur sa vie d'hier, de ces derniers jours.

— Candidat I Métier de valet ! Voyage au pays des écœurements !

Quelle niaiserie de remettre son sort entre les mains de la foule qui ne vous connait pas, ou de quelques-uns qui vous méconnaissent ! Ah ! candidat ! Métier de candidat ! Sottise et duperie ! Tout homme qui dépend du suffrage des autres est le forçat bafoué de ce rôle attristant de pêcheur de suffrages! Qu'il s'adresse au nombre ou à l'élite, qu'il enfle sa voix pour parler à des milliers d'hommes, ou qu'il monte, hésitant, l'escalier de celui dont il va demander le vote, il jette au laminoir son existence, il subit le jugement, la risée, le dédain ou la calomnie d'êtres qui le soupèsent, le contestent, et ne le valent pas. Il en avait pourtant vu beaucoup de ces candidats écœurés dont l'injustice gonflait les reins et crevait le cœur! Et, malgré leurs avertissements, lui aussi, comme eux, s'était livré, pieds et poings liés, à des inconnus, au premier passant venu qui pouvait lui cracher quelque infamie à la face! Il avait livré à l'immense bêtise, à l'immense mauvaise foi, son humble existence honorable de brave homme. Et pourquoi? Encore s'il eût été ambitieux! Il n'était ambitieux que de repos et de labeur. La solitude, voilà ce qu'il adorait par dessus tout en ce monde.

— Ah ! pauvre vieille bête, va l Écolier en cheveux

m CANDIDAT!

blancs ! Tu l'as voulu, Dandin de la politiquerie ! Et lu savais pourtant bien que certains êtres, les timides et les simples, sont faits pour vivre seuls, dédaigneux de ce que pense d'eux la cobue des gens qui ne pensent pas! Candidat! Se faire candidat, quand on est sincère et fier, Quelle sottise !

Au moins, l'aventure lui servirait-elle à rentrer cbcz lui plus content de son existence silencieuse. 11 s'était heurté à la mauvaise foi, et peut-être se disait-il tout bas qu'avec la force, l'insultante et bestiale force, la mauvaise foi est peut-être la maîtresse souveraine du monde. . .

Eh! bien, non, il restait après la bourrasque tel qu'il était avant les coups de vent et les crachats de ce grain boueux. . . 11 était le même.

11 croyait aux mêmes choses, et l'humanité courante et rampante ne lui gâtait ni son Idéal, ni sa Foi.

— Tout passe et les vérités restent! La justice, la patrie, l'honneur, ma foi républicaine, dont se moqueraient les Garousse et les Saboureau de tous les partis, j'y suis fidèle, non pas malgré les dieux, mais malgré les hommes. Je mourrai comme j'ai vécu, et au besoin, je mourrais encore pour ce qui m'a fait vivre : le culte de mon pauvre pays et de cette liberté, la chère bien-aimée de ma jeunesse, l'amour de mes vingt ans et de mes vieux ans. Ganache, peut-être ! Nigaud, sans doute ! Mais croyant, mais incorrigible ! Seulement bien décidé à ne jamais rentrer dans la bagarre et à laisser pêcher en eau trouble, les éternels candidats à travers les éternelles candidatures !

Oui, mais en attendant, il fallait régler son compte avec le rédacteur de V Anguille. Il avait écrit à un de ses anciens camarades, en garnison à Melun, pour lui demander de lui servir de témoin. Le vieux Fournerel, l'ancien brigadier, serait l'autre. On se battrait demain sans doute. Puis Verdier partirait.

Il partirait, à moins qu'il ne fût blessé. Allons donc, blessé ! Blessé ! Pourquoi pas ? ce serait le comble. Blessé

par un monsieur comme M. de Réville!... Eh I cela arrive !. . . 11 pouvait même être tué, Verdier, par hasard !

Tué pour la succession Charvet, dont il ne voulait même plus à présent !

Cette ahsurde idée qu'il pouvait finir hêtement dans une rencontre pareille, se logea dans la cervelle du soldat comme une pensée fixe dont il se moquait, mais qui, peu à peu, lui donnait sur les nerfs. 11 se rappelait de vieux compagnons d'autrefois, tués ahsurdement en caracolant dans quelque manège, au retour d'une campagne où ils avaient vu la mort en face pendant des mois !

— Tout arrive, songeait-il.

Alors il eut l'idée de faire son testament. 11 voulait que, pour Gilberte, les quatre sous qu'il laissait fussent bien à elle s'il disparaissait. 11 ne lui avait pas dit qu'il se battait. Toute la journée elle l'avait vu souriant, enchanté, aspirant l'air à pleins poumons. Elle ne pouvait rien soupçonner.

— On voit bien que je ne suis plus candidat, hein, Gilberte? C'est le jeune Ducasse qui doit avoir la mine ennuyée que j'avais hier!

— M. Ducasse? 11 rayonne, au contraire !

— C'est juste : c'est son métier!

Le soir, Verdier ne parut point à table à l'heure du diner. 11 n'avait pas faim. 11 écrivait, là-haut, dans la chambre. Un domestique lui monta, de la part d'un imprimeur de Melun, la facture de ce que devait le commandant pour le tirage et la pose de ses affiches électorales.

Gilberte était venue, curieuse de savoir ce que le domestique apportait.

— Ça? dit le commandant. C'est un reçu que j'ai demandé. Ma fameuse profession de foi, tu sais !. . .

Le commandant avait déchiré l'enveloppe. Il resta un moment muet, puis, le visage traversé d'un sourire triste, essayant de se moquer de lui-même, avec un rire qui fit mal à Gilberte :

— Ah ! par exemple, dit-il, voilà qui est drôle ! Oui- .. très drôle. . . étrangement drôle !

— Quoi donc ?

— Le fusil... mon fusil, tu sais, le fusil de chezClaudin... le fusil de douze cents francs, que je trouvais trop cher, que je n'aurais jamais. . . Le rêve de ton imbécile d'oncle, Gilberte, tu sais, ma pauvre fille ?. . . Ce fusil. . .

— Eh Lien ? demanda Gilberte.

Le commandant lui tendait, en essayant de rire encore, mais avec un vrai désespoir muet sur sa figure maigre, la facture de l'imprimeur.

— Lis, tiens :

Et la jeune fille lut en effet:

IMPRIMERIE BOURGEOIS ET FILS Place Saint-Jean, à Melun.

Doit M. Verclier, commandant, pour affiches de candidature et profession de foi :

fr.

Composition 40

Papier de couleur (8 rames à 15 fr.) 120

Tirage de 8 rames à 5 francs l'une 40

Pose de 4,000 affiches, à 250 francs le mile . . 1 ,000

Total 1,200

Douze cents francs ! le prix du fusil, le fameux fusil de chez Claudin, le taux exact de ce rêve ambitieux, éternel, insaisissable du pauvre homme ! Douze cents francs jetés au vent, gâchés, dépensés, perdus pour avoir recueilli les insultes de Garousse et les calomnies de Réville !

— Est-ce assez bête ! fit le soldat.

— Mon pauvre oncle ! dit simplement Gilberte qui sentait ses yeux se gonfler, et, dans l'ironie de la précision du chiffre même, apercevait comme totalisés les déceptions et les regrets du commandant.

Il avait repris la facture, la regardait encore avec une amertume qui grandissait. 11 lui semblait que le sort lui réservait méchamment cette ironie dernière : et tout ce que pour lui coûterait de rêves le fusil damasquiné de l'armurier, tout ce qui pour lui était autrefois l'impossible, le luxe inaccessible, la folie dans le désir et la dépense — tout cela, quelques carrés de papier collés ça et là, déchirés par les gamins, maculés de boue par les adversaires, annotés de drôleries stupides par les beaux esprits de carrefour, des affiches inutiles, destinées à la hotte du chiffonnier, le contenaient, l'emportaient dans les plis froissés de leurs lambeaux inutiles.

— Après tout, dit-il en essayant de rire, je ne chasse plus !. . . Qu'est-ce que j'aurais fait de ce fusil?

Il ajouta :

— Paye ta sottise, candidat !

Et pria Gilberle de le laisser seul.

C'était pour écrire ses dernières volontés qu'il voulait être seul. 11 avait allumé une bougie, et, à la lueur dansante de la flamme, des phalènes de nuit entraient par la fenêtre ouverte, venant se brûler à cette lumière, comme s'il s'était, lui, brûlé à ce faux soleil : la succession Charvet. Il lui semblait que sous le verre de son cadre, le Don Quichotte de Schopin se moquait de lui sur la muraille.

Ce n'était pas le sort matériel de Gilberte qui l'inquiétait. Elle avait des goûts simples, un peu d'argent : elle pourrait vivre. Mais que deviendrait-elle une fois seule ? Et en supposant que la rencontre avec Réville ne fut point mortelle (ce qui était probable), un jour ou l'autre, Verdier vieillissant, la jeune fdle pouvait être seule, toute seule.. .

Elle n'avait que lui au monde. Mariée il eut moins regretté de partir. Mais elle ne voulait pas se marier, elle n'aimait personne, ou plutôt, — et le cœur du pauvre oncle se gonflait, empli de toutes les rancœurs d'une vie manquée — elle aimait quelqu'un qu'elle ne pouvait épou-

ser. . . M. de Montbrun. Il avait deviné, Verdier. Et il voyait sa nièce, fidèle à l'unique passion de sa vie, finir vieille fille, comme il finissait vieux garçon, après avoir donné sa vie — à quoi ? à une idée : l'armée, le pays !

— Et elle à un amour ! Pauvre fille ! Dupe comme moi! Elle est bien de la famille!

11 s'endormit en pensant à Gilberte, s'éveilla en pensant à Gilberte, et lorsque Fournerel vint lui dire que la rencontre était fixée à midi, dans un petit fourré, près de Barbizon, il embrassa doucement sa nièce et feignit d'aller prendre l'air, sans dire un mot. S'il attrapait quelque égratignure, Gilberte le saurait assez tôt.

Verdier et ses témoins n'arrivèrent pas les premiers au rendez-vous. Saboureau attendait, avec deux jeunes gens de Melun et un médecin, ami du journaliste, mandé de Paris, par le télégraphe. Fournerel avait apporté des épées. Les témoins de Bé ville les choisirent.

On se mit en ligne et, avant de tomber en garde, Réville salua comme à la salle.

— 11 con:.ait son affaire, pensa Verdier. Tant mieux I Le combat ne fut pas long.

Quoique Saboureau tirât fort bien, le jeu serré du commandant, parant brusquement en quarte, lui allongea un coup druit qui, en pleine poitrine, l'eût transpercé si Verdier, d'instinct, n'eût relevé la main.

— Touché, monsieur ! fit le soldat en abandonnant l'épée.

— Parfaitement, dit Saboureau.

Le docteur s'avança, écarta la chemise, regarda la plaie, fit un premier pansement.

— Et maintenant, commandant, dit à haute voix le journaliste, veuillez croire, je vous prie, que tout ce que j'ai pu écrire s'adressait non pas à l'homme.. .

— Mais au candidat, je le sais !

— Et agréez mes excuses !

Verdier salua. 11 ne consentit cependant pas à serrer la main de Saboureau.

— Vous trouvez qu'elle a encore trop d'encre ! fit le rédacteur de Y Anguille. Le sang efface tout, commandant !

— Soit, répondit Verdier bourru, n'en parlons plus!

Et il rentra à Dammarie, tandis qu'on ramenait Saboureau de Réville à Melun, en voiture.

La blessure du journaliste était si peu grave que, deux jours après, Réville n'ayant pas été content de la façon dont Garousse s'inquiétait de son égratignure fondait contre le patron un journal nommé la Nouvelle Anguille, spécialement destinée à soutenir la candidature de Ducasse et à combattre celle de Garousse.

— S'il croit que l'on se fait trouer la peau pour le plaisir! disait Réville. Il ne m'a pas donné de gratification ; je serais crevé qu'il se moquerait de moi comme de Colin Tampon. Adieu, Garousse! A bas Garousse! Et vive la Nouvelle Anguille!...

— Votre duel m'aura donné un rude allié, commandant, disait Ducasse à Verdier le jour où parut le premier numéro du journal, rempli d'un éloquent Premier- Melun intitulé: Un homme. •< Cet homme » c'était Verdier, et Réville, louant le désistement du soldat, l'appelait maintenant—tout nettement — le Cincinnatus du Ie d'artillerie.

— Saboureau a de l'esprit, dit Ducasse à Verdier. Et l'honneur est satisfait sans mort d'homme.

— Ah ! fit le commandant en regardant le jeune Pitt, il est satisfait, l'honneur? Qui s'ait? Il est peut-être enchanté? Eh bien, sacrebleu ! il n'est pas difficile I

Mmc Herblay éprouvait une des plus vives joies qu'elle eût ressenties de sa vie. Son activité prodigieuse se trou-

vait à l'aise dans la situation nouvelle que créait au parti la retraite du commandant. Il fallait, jusqu'à la veille de l'élection improvisée, lancer, populariser une candidature! Charvet regardait la campagne comme compromise. Eh bien ! la Grande Électrice redoublerait d'inventions, multiplierait les démarches, les invitations, les promesses. On ne voyait que sa voiture dans toute la circonscriptiou. Elle était ici, elle était là. On la rencontrait à Melun, et presque dans la même minute à Chailly, elle apparaissait de ce côté, de cet autre, partout, dans la poussière soulevée, distribuant des saluts, tirant des bulletins de son coupé, portant des layettes aux mères, s'adressant aux femmes, souriant au curé, louant l'instituteur, allant trouver Javouillet, le gros Javouillet, qui avait, disait-on, la velléité de poser sa candidature, lui prouvant que Ducasse, jeune, érudit, actif, « malin » même, avouai Javouillet, était l'homme du département, — le députémodèle, celui qui ferait décorer Javouillet, — et, dans la fièvre de cette candidature improvisée, Mme Herblay déployait des ressources infinies, comme si elle eut mis une passion personnelle au succès d'Emile Ducasse.

— Mais jamais, disait Médéric Charvet, je vous assure, chère amie, que jamais vous ne vous êtes agitée ainsi pour moi !

— Ingrat ! répondait Henriette.

Et elle remontait en voiture pour aller à Melun, ou à Barbizon, récolter des voix pour le jeune Pitt.

Titt, d'ailleurs, n'économisait ni ses jarrets, ni sa salive. 11 faisait quatre réunions par jour, parlait huit heures sur douze, et dormait avec la paix profonde d'un homme qui a inondé ses contemporains de son éloquence. On le trouvait charmant. lié ville publiait dans la Nouvelle Anguille la biographie détaillée d'Emile sous ce titre, qui en imposait aux bonnes gens : Un homme grave.

— Vois-tu, lui disait Saboureau, tu as une force considérable : tu n'as encore rien faitl En France, quand un

homme a fait une œuvre, on le discute. S'il en a fait beaucoup, on l'écrase dessous! Quand un monsieur n'a rien fait, on l'acclame ! Verdier sauve des mineurs : c'est un fantoche ! Tu ne sauves ni ne sauveras vraisemblablement personne, tu es un béros ! Ce n'est pas plus malin que ça !

— Ne sauver personne! ne sauver personne!... J'espère bien sauver mon pays! répondit Pitt.

— Xe le perds pas trop, c'est tout ce qu'on te demande ! Henriette, comme tout le monde, était enchantée de son

candidat. Elle le regardait parfois avec les soupirs de la femme qui entrevoit, ailleurs qu'elle ne l'espérait jusqu'alors, la réalisation de son rêve. Ses espérances avec Cbarvet avaient fait faillite. Médéric ne l'avait jamais prononcé, jamais, le fameux discours ministre pour lequel elle voulait mettre un ebapeau clair... Qui sait? Ce maiden-speech, attendu, ce serait peut-être Emile Ducasse qui le ferait entendre au Palais-Bourbon, où Charvet s'était tu si obstinément. . .

— Je pourrais encore, se disait Henriette en regardant son miroir — oui, je pourrais presque mettre un chapeau rose ! . . .

Elle se reprenait :

— Mauve... ponceau...

Puis, plus hardiment, se trouvant maintenant plus jeune qu'autrefois :

— Et pourquoi pas rose?...

Mais avant de songer à la couleur du chapeau, il fallait songer à l'élection même. Bail ! elle pensait à tout, Henriette. Elle pensait même à Gilberte et à M. de Montbrun. Dans le tohu-bohu de la période électorale, la Grande Êlectrice avait encore du temps à donner à ces jeunes Elle se disait que César dictait plusieurs lettres à la fois. Eli bien! Césarine (et elle riait) menait deux campagnes en même temps, — de l'histoire avec Ducasse, du rom m avec Gilberte.

Elle souriait même tout bas à cette idée saugrenue que le roman de Gilberte pouvait devenir de l'histoire, et l'histoire, avec Ducasse, tourner au roman.

— Si gentil, le jeune Pitt! Et correct!

Mais on n'en était pas là. Voyons, où en étaient, par exemple, M. de Montbrun et Gilberte ? Elle interrogeait la nièce du commandant. Gilberte lui racontait ce que Robert lui avait confié. C'était décidé. M. de Montbrun s'éloignait. Il allait, partir dans quelques semaines, après avoir conlié à son père Cyprienne guérie. Gilberte irait la voir souvent.

— Il part ? Comment, il part ?

Henriette n'y comprenait rien. Il était donc insensé, M. de Montbrun?... Il abandonnait la partie comme cela, laissant le champ libre à Ellen Morgan, fuyant devant elle ?. . . Voyons, ce n'était pas possible. Mm0 Herblay voulait voir le jeune comte, et avec son tlair d'une intrigue à nouer ou à dénouer, la politicienne demandait à Robert pourquoi il disparaissait ainsi. . . Pourquoi?. . . Il n'aimait donc pas Gilberte?

— Moi? Je l'aime de toute mon âme.

— Alors, épousez-la ! Oh ! je sais, ajoutait Henriette, votre mariage !.. . Est-il bien sérieux, ce mariage-là?. .. M. Herblay avait un ami, M. de Gervilliers, qui avait aussi épousé une Anglaise à Gretna-Green, ou ailleurs... Mariage à la détrempe!... M. de Gervilliers a épousé en Bourgogne une jolie femme qui lui a apporté en dot un clos célèbre, et donné depuis onze enfants!... Vous voyez que certaines unions peuvent se rompre!... Que diriez-vous si je voyais la prétendue Mmo de Montbrun?

— Ellen Morgan?

— M'autoriseriez-vous à traiter avec elle de cette opération commerciale?

— Ellen Morgan vous répondra ce qu'elle m'a répondu, qu'elle veut mon nom et mon titre.

— Soit. Mais enfin m'accorderiez-vous carte blanche

pour vous tirer de ce guêpier-là? J'ai vu celle femme. 11 me semble qu'avec un peu de décision. . . ou d'adresse. . . Bref, qu'est-ce que vous donneriez à Ellen Morgan pour qu'elle disparût?

— Pour qu'elle me laissât ma fille et me rendît ma liberté, je donnerais toute ma fortune.

— Toute ?

— Avec joie !

— Vous êtes bien généreux, monsieur le comte. Mais enfin vous avez raison. Eh bien ! fiez-vous à moi !

— A vous?

— A moi!

Et elle lui avait tendu la main.

Ole savait, par Ducasse, que Réville connaissait Ellen. Le rédacteur de la Nouvelle Anguille pouvait, à un moment donné, lui ménager une entrevue avec l'Anglaise.

Une violence nouvelle, une insulte jetée au commandant par le journal qu'avait quitté Réville et que Garousse rédigeait tout seul maintenant, un article injurieux qui fit bondir Verdier lorsqu'il le reçut — comme en plein visage — avança brusquement les résolutions d'Henriette Herblay.

Le commandant se proposait de quitter Dammarie le dimanche même fixé pour l'élection. Il trouvait convenable, n'étant plus candidat, de rester, du moins, sur le terrain, jusqu'au jour de la bataille. Le soir même, le nom de l'élu proclamé, il partirait pour Paris. Encore douze jours à attendre ! Mmo Herblay priait Verdier de patienter.

— « Voyons, on n'était pas mal au château. Oh ! vous ne partirez pas ainsi ! Il faut être ici jusqu'au dernier coup de feu. >•• Le temps lui semblait long, au commandant, même dans cette demi-quiétude du candidat retraité.

11 restait des après-midi à songer, à fumer, sur quelque banc dans le jardin. Il relisait parfois, comme pour se retourner le couteau dans la plaie, la facture de l'impri-

3i6 CANDIDAT!

mcur — et son fusil, le iusil du boulevard, étiucelait devant lui, comme à l'état de vision ironique !

— Ça t'apprendra à vouloir goûter aux grandeurs, liéjaune que tu es !

Au milieu de ce calme relatif, une lettre anonyme — tracée d'une écriture féminine — vint l'avertir de quelque danger ou d'une nouvelle infamie.

« Je vous envoie le numéro de Y Anguille de Melun. Lisez et méditez! » Pas de nom.

11 demanda ce numéro au château. On n'avait rien reçu. Gilberte, cependant, semblait e nbarrassée pendant que les domestiques cherchaient le journal. L'un d'eux croyait bien l'avoir remis le matin à mademoiselle. Mais si le commandant y tenait, on irait le cbercher à la gare.

— A la gare ? J'irai moi-même! dit le commandant.

Il prit son chapeau, sortit. Sa nièce voulut l'accompagner. Elle y tenait, elle insistait. Elle semblait redouter quelque mouvement de colère du soldat. En route, elle trouverait bien moyen de le détourner de cette idée. Acheter Y Anguille. Pourquoi? On n'y parlait plus de lui, puisqu'il n'était plus candidat. A quoi lui servait de se déranger pour un numéro de journal ? Mais il tenait à le lire, ce numéro, il y tenait absolument.

— Pourquoi?

— Parce que.

À la gare, Gilberte essaya encore d'empêcher Verdict d'entrer. Eh bien oui, il y avait un article désagréable, très méchant dans Y Anguille, mais quand il le lirai:, qu'importait ? 11 ferait plaisir à ceux qui l'avaient i voilà tout. Le mieux était de laisser là ces calomnie :. Mais le mot même faisait pâlir Verdier, et puisqu'il y avait calomnie, au dire même de sa nièce, il voulait • quelle calomnie. Gilberte se pendait à son bras, lui souriait :

— N'entrons pas, mon oncle, je vous en prie. . .

Il poussa la porte de la gare et se trouva dans la salle

CANuIDAT! Ml

d'attente, pleine de monde, où des gens se tenaient debout, devant le guichet. Yerdier ne vit personne, alla droit à l'étalage de la marchande de journaux et demanda VAn-

ij aille.

— La nouvelle ou l'ancienne ?

— L'ancienne, probablement.

Il prit les deux, regarda d'abord le journal de Réville, n'y trouva rien, et malgré Gilberte, qui voulait lui prendre des mains la feuille imprimée, déplia le journal de (larousse. Et tout aussitôt il devint livide, regarda, les yeux hagards, un article où se trouvait son nom, et sentit brusquement le sol tourner sous ses pieds, tant il éprouva de colère. Garousse répondait à Réville, à ce nom de Cincinnatus que donnait le boule vardier au commandant, avec une perfidie ignoble. Sous le prétexte de faire des adieux au candidat disparu, il accolait au nom de Yerdier le nom de « MUo Gilberte, non moins vertueuse que son oncle et qui, sœur de charité des orphelins, avait montré à Aven, pour un enfant que Gincinnatus Yerdier devait bénir comme un aïeul, un dévouement tout à fait maternel. »

Et Garousse demandait, à la fois, ironiquement, une médaille d'encouragement pour le commandant Gincinnalr.s et pour sa nièce, un des prix Mouthyon décernés par l'Académie Française.

L'éloge était si brutal et si insolent qu'il devenait la plus grossière des injures; ce « dévouement maternel », cette bénédiction « d'aïeul » étaient des outrages dire et s faits à l'honneur, à la réputation de Gilberte. Verdier regarda un moment sa nièce avec une sorte d'amour sauvage, comme si elle eût été, là, menacée par quelques bandits, puis il balbutia, elle ne savait quels mots farouches. Alors, tout à coup, elle voulut l'emmener, l'entraîner et lui dit très vite : * Venez ! Venez ! avec un rapide effroi.

Elle l'avait pris par le bras, nerveusement, et Verdier sentait bien qu'elle l'attirait vers la porte. Pourquoi? 11 regarda autour de lui, devina tout, et devint vert.

Garousse était là, Garousse souriant, le teint clair, un peu allumé, étalant son ventre où sautillait un lourd cachet d'or, et Garousse passait du guichet à la salle d'attente, en glissant dans son gilet son ticket pour Paris. Aussitôt Yerdier repoussa Gilberte, brusquement, et, allant vers Garousse, d'un hond, il lui montra le journal et dit :

— C'est toi qui as écrit gà ? C'est toi ?

Et se rappelant seulement alors qu'il avait une canne à la main, la ieva rapide, et la fit retomber sur la face du gros homme qu'elle sabra d'une ligne bleue.

Garousse avait poussé un cri et bondissait vers le commandant; mais on se jetait entre eux ; des employés maintenaient le gros homme écumant, et Yerdier, le sang aux yeux, étouffant presque, tombait sur un banc, près de la marchande de journaux, pendant que Gilberte, effrayée, lui arrachait sa cravate, craignant une apoplexie.

— Soudard ! . . . Fusilleur ! . . . criait Garousse. Eh bien ! oui, c'est vrai, c'est très vrai, ce que j'ai écrit. Et qu'elle ne fasse pas la mijaurée, ta nièce, ou je dis tout. . . tu entends, tout !.. .

Mais raidi comme une machine, Verdier se relevait brusquement sous l'outrage, marchait encore, malgré Gilberte, droit sur le gros homme, lorsque, de la foule, deux hommes sortirent, un jeune homme à tournure militaire, allant droit à Garousse 'et disant « Misérable! » et un homme plus âgé, tête grise, qui dit à l'autre en le retenant parle bras :

— Pardon, vous n'avez pas le droit de prendre la défense de mademoiselle.

Et celui-ci s'avança devant Garousse, à qui il dit froidement :

— Vous êtes un drôle, monsieur, tout simplement. Puis, d'une chiquenaude, lui faisant sauter le chapeau

de dessus la tête:

— Je suis le marquis de Moutbrun... Saluez mademoiselle, je vous prie!

Il montrait Gilberte, debout, à côté de son oncle.

— Saluez !... répéta le marquis dont la main nerveuse s'abattit sur le poignet du rustre. . .

— Les voyageurs pour Paris! cria, comme un clairon la voix d'un employé par-dessus le tumulte.

— 11 faut que je parte, rugissait Garousse. Mais nous nous re verrons ! Vous me reverrez I Tous ! Tous !

— Je l'espère bien, dit M. de Montbrun.

Et Garousse disparut dans un brouhaha ironique, dans un tapage de scandale.

— Je ne pense pas, dit le marquis en le voyant s'éloigner, que l'épisode lui soit fort utile pour son élection !

Le l'ait rapporté le soir même à Mme Herblay, lui avait été assez agréable, mais s'il était bon pour Ducasse, il pouvait nuire à Gilberte, et la Grande Électrice s'intéressait décidément beaucoup à la jeune fille. Évidemment, l'affaire, grossie par les propos des témoins, allait mener grand bruit à travers Melun. Ce diable de commandant, mouton qui tournait au tigre, et donnait des coups de canne après des coups d'épée, y gagnerait en respect. Mais, au total, qui payerait les frais de l'aventure, sinon la réputation même de Gilberte? 11 est si doux de médire d'une femme 1 A plus forte raison de la calomnier ! Ah ! si Robert de Montbrun pouvait épouser Mlle Yerdier, rien de plus simple, et le scandale, après tout, précipiterait le dénouement. Mais l'Anglaise. . . 11 y avait l'Anglaise !. . .

— Eh bien, demanda Henriette à Ducasse, peut-on la voir, cette terrible Anglaise ?

Emile savait par Réville qu'Ellen Morgan était à Melun, et le hasard voulait justement que M. Trapelard, l'avocat de Melun chargé des litiges de Mme Herblay, connût aussi la mère de Cyprienne. 11 la savait gênée, traquée à Paris pas des créanciers impitoyables, et la colère d'Ellen devait avoir en partie pour cause ces menus et grcs ennuis judiciaires. Henriette écoulait et notait ces petits détails. Elle bâtissait mentalement son plan de bataille. Un moment

elle avait voulu prier Ellen Morgan de vouloir bien se rendre au château, à Dammarie, pour une communication importante, mais elle avait réfléchi que l'Anglaise, qui se regardait comme une comtesse de Montbrun, ne se rendrait pas à l'invitation, et, mettant toute étiquette de côté, Mmc Herblay se décidait à aller trouver Ellen dans le petit logis loué près du chemin de fer. 11 fallait un prétexte : Henriette en avait un excellent : une quête pour l'œuvre de ces ouvroirs qui amenait justement chez elle Robert de Montbrun, il n'y avait pas si longtemps.

Ellen Morgan fut très étonnée en voyant entrer dans sa petite chambre une femme en toilette élégante qu'elle ne reconnaissait pas tout d'abord. Mais le souvenir d'Avon lai revint bienvite, et dès que M:ae Herblay se fut nommée, l'Anglaise devina, sous le prétexte invoqué, un but caché, et eue se tint sur la réserve. Elle avait fait asseoir Henriette qui examinait curieusement cette jolie femme, mince, blanche, froide et blonde, l'air virginal et terrible. Ellen s'excusait du désordre de l'appartement Elle faisait précisément ses préparatifs de voyage; et Mme Herblay ia surprenait là dans le coup de feu du départ. Ellen appela sa femme de chambre pour lui dire de ranger un peu de menus objets de toilette, des ciseaux et des brosses qui traînaient, et aussi pour faire voir qu'elle avait une femme de chambre.

Henriette était fine. Elle devinait dans le luxe même des nécessaires de voyage, dans la coquetterie persistaote des toilettes, quelque déchéance late .te, cette gène dont M.Trapelard avait parlé. Elle n'en était point fâchée : elle arrivait tout juste au moment psychologique. Il fallait seulement ne pas montrer à Ellen qu'elle venait pour cela.

La Grande Électrice tourna d'abord fort habilement nitour de la question. Elle donnait à Ellen Morgan tous les détails nécessaires sur l'œuvre projetée, la façon dont on procurait «ta travail aux jeunes filles pauvres; elle compara, eu accordant poliment l'avantage a l'Angleterre,

les établissements privés en France et dans la Grande- Bretagne, et elle sourit elle-même en se surprenant à citer le nom de Pitt... Billy... — comme Ducasse I —puis, habilement, par une tangente, elle s'échappa vers les considérations personnelles et laissa entendre à Ellen qu'elle savait toute l'histoire de l'aventure de Robert et de miss Morgan...

Ellen n'avait pas donné signe d'étonnement. Assise en face d'Henriette, de l'autre côté d'iifte table de pitch-pin, seul ornement de la pièce, avec des chaises cannées, et sur la cheminée une pendule de faïence et des (lambeaux, — elle regardait Mme Ilerblay de son œil froid. Bien évidemment, si cette femme lui parlait ainsi de Robert, c'est qu'elle était spécialement, uuiquement venue pour lui en parler. 11 y avait sans doute quelque proposition bous roche — un assaut quelconque à repousser. L'Anglaise attendait.

C'était à la fois comme deux types féminins et comme deux races qui se rencontraient là, prêtes à se heurter : Henriette fine, franche, évaporée, spirituelle, un peu bavarde comme un ruisseau qui passe. Ellen ferme, résolue, inquiétante comme une eau qui dort.

— Alors, dit lentement l'Anglaise, chaque mot sifflant élégamment entre ses dents serrées, vous savez toute mon histoire... toute...?

— A peu près, fit la Parisienne.

— Vous savez alors, madame, que je suis la comtesse de Montbrun, et que j'avais le droit de chasser, là-bas, quand vous m'avez vue à Avon, la femme qui prenait ma place au chevet de ma fdle.

— La femme? Quelle femme? demanda Henriette comme si elle ne comprenait pas. 11 n'y avait que moi auprès de la pauvre petite!

— Et Mlle Verdier.

Le ton net, méprisant et menaçant dont Ellen avait prononcé ce nom, donnait des inquiétudes à Henriette

pour le succï's de sa négociation. Elle venait trouver, pour la désarmer, une aventurière qu'elle s'imaginait avide seulement d'argent, et elle trouvait — quoi ? — une femme jalouse!

— Cela n'ira pas tout seul, pensait Henriette. Mais, hah! elle en avait bien vu d'autres!

Elle n'hésita pas, du reste, et aborda hardiment la question, quitte à paraître brutale, à démasquer trop tôt ses batteries. Elle avait l'honneur de connaître M. Robert, de Montbrun ; M. de Montbrun lui avait souvent parlé de ce passé et, pour avoir le droit de le regarder comme un souvenir... un rêve... un joli, sans doute, mais un rêve...

— Enfin, dites le mot, un cauchemar ! interrompit l'Anglaise froidement.

Mme Herblay la regarda étonnée. Pas un muscle de son visage, d'une blancheur laiteuse, n'avait tressailli.

— M. de Montbrun est trop galant homme pour appeler ainsi un passé qui lui a été cher !

— Trop cher! dit Ellen d'un ton sec. Il voudrait bien pouvoir le racheter !

Henriette se demanda si la jeune femme avait jeté le mot par hasard ou l'avait volontairement lancé. Racheter? 11 est évident que tout se paye en ce monde, et précisément M. de Montbrun en était à l'heure où un galant homme solde ses comptes de jeunesse.

A son tour, Mmo Herblay attendit l'effet du mot qu'elle avait, elle, soigneusement choisi. L'œil glauque d'Ellen Morgan ne quittait pas les yeux d'Henriette, les yeux alertes qui brillaient sous les frisons des cheveux noirs.

— Je vois ce que c'est, dit alors l'Anglaise après un moment. Votre œuvre de charité s'étend aussi sur les jeunes gens qui ont fait des folies. Vous venez quêter pour M. de Montbrun !

— Non, répondit Henriette hardiment, c'est précisément le contraire.

— Le contraire?

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