‹ CandidatChapitre 2 sur 3 · GANDHI AT · texte numérisé non relu

GANDHI AT

— M. de Montbrun sait que vous êtes — comment tliraije ? ennuyée, gênée... Et il m'a cbargé de vous apporter, avec ses propositions de paix, le moyen de sortir d'embarras!

Une légère, très légère rougeur avait couru sous la peau blanche d'Ellen Morgan, et sa fierté se révoltait un peu de savoir le secret de sa gêne ainsi livré à une femme ; mais, après tout, les faits sont les faits, et il n'y avait pas de honte à avoir des créanciers. Ils eussent été payés vite, si Ellen Morgan ne s'était pas souvenue qu'elle était comtesse de Montbrun !

— Alors, dit Ellen, si vous m'apportez quoi que ce soit, je sais à peu près ce que vous venez me demander.

— Croyez-vous ? fit Henriette.

— M. de Montbrun a hâte d'être libre. M. de Montbrun voudrait épouser Mlle Verdier. Et comme le seul obstacle à cette liberté et à ce mariage, c'est moi, il s'agit de me désarmer ou de me supprimer.

— Voilà, dit Mmc Herblay en souriant; mais supprimer est un mot brutal, presque sinistre. Il s'agit tout simplement de vous enrichir.

Ellen Morgan mordillait ses ongles de ses jolies dents très blanches.

— Pour moi, dit-elle lentement, doucement, la seule richesse qui me plaise, c'est le nom!... Marquise, songez! C'est tout à fait... comment diriez-vous?. .. honorable. . . très bonorable. . . d'être marquise. . . Tenez, j'ai là un petit livre très curieux, que je lis quelquefois : un « Armoriai » très instructif, très, très... J'y lisais l'autre jour qu'un édit d'Henri III veut que le comté soit composé de trois baronnies et de deux châtellenies au moins, tandis qu'il exige qu'on soit deux fois baron et six fois châtelain pour être marquis. . . Or, être en quelque sorte deux fois baronne et six fois châtelaine, être marquise, comme je le suis. .. ça vaut cher!

— Combien cela vaut-il? répondit nettement Henriette,

en mettant les coudes sur la table de pitch pin, pour mieux regarder Ellen au fond des yeux.

Ellen souriait, impassible.

— Ou mon mariage est valable. . . solide, ou il ne Test pas! S'il ne l'est pas, il ne vaut rien ! S'il l'est, je suis marquise de Montbrun, et je ne vends pas mon titre!

— Eb bien ! dit Mme Herblay froidement, à son tour» vous avez tout intérêt à vendre « le plus cber possible. .. ce qui ne vous appartient pas, » car votre mariage est nul.

— Vraiment ? vous croyez ?

— Aux termes de l'article 170 du code civil, fit Henriette qui avait demandé le texte àTrapelard.le mariage contracté en pays étrangers entre Français et étrangers est valable s'il a été célébré dans les formes usitées dans Le pays... pourvu... écoutez bien ce pourvu... pourvu qu'il ait été précédé des publications prescrites par l'article 63, c'est-à-dire des publications à la mairie du domicile d'origine du Français. . D'où la conséquence —je vous demande pardon de ce verbiage légal — qu'un mariage contracté par un Français... M. de Montbrun, je suppose... avec une Anglaise... vous, par exemple. . . devant un clergyman ou tout autre officier public anglais compétent, peut être déclaré nul, si le Français n'a pas but faire de publications en France avant de procéder à son mariage. Or, la marquise de Montbrun vivait... Far respect pour elle, le mariage a été secret, clandestin. . . et il est nul! Vous De vendez pas un titre que vous n'avez pas !

Ellen Morgan, les bras croisés, attendait que M'"e Herblay eût fini.

— Allons, dit-elle, j'aurais dû prendre mes précautions, savoir que vos bus détruisent les nôtres, et exiger d'être mariée devant votre consul, là-bas.

— Cela ne vous eût pas avancée à grand'cbose, dit ironiquement M"« Herblay. Le mariage eût été tout aussi

nul. C'est bizarre, mais c'est ainsi. Et la raison est que le consul n'a compétence que pour ses nationaux qu'il pourrait marier à Londres, un Français avec une Française, mais non un Français avec une Anglaise, sur laquelle il n'a pas pouvoir de juridiction. Et voilà!

— Je vois, dit alors Ellen, après avoir regardé, assez étonnée, Mme Herblay, que M. de Montbrun vous envoie ici comme avocat.

— Et comme bomme d'affaires 1 Oui, répondit nettement Heuriette, jouons cartes sur table. C'est mon habitude en toutes choses. M. de Montbrun veut être libre, vous voulez être marquise. Il y a un terme moyen à prendre : contentez-vous d'être riche, — et ma mission sera terminée!

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire que contre l'acte de mariage vulnérable et nul en France, et célébré en Angleterre, le comte Robert de Montbrun vous offre toute sa fortune — celle de sa mûre — qui l'eût donnée jusqu'au dernier centime pour vous reprendre son fils. . .

— Soyez franche jusqu'au bout: dites pour me reprendre son nom! fit Ellen. Et cette fortune-?

— Quatre cent mille francs! contre un bout de papier. signé du nom d'un registrar, c'est assez joli I Vous l'avez ici, ce morceau de papier/

— Non, dit Ellen sèchement. Il est à Paris!

Elle restait pensive, ses yeux verts emplis d'inquiétude, tentés, hésitants, colères.

— Et ma fille? demanda-t-elle tout à coup avec brusquerie.

— Votre fille?

— Oui. Cyprienne !

— Ah ! M. de Montbrun l'adore. Il la tient, il la garde... Henriette souriait en ajoutant :

— Soyez juste. .. Vous ne vous en êtes pas beaucoup,

beaucoup souciée jusqu'ici.. . L'habitude de la séparation est prise. .. Alors. ..

— Alors, dit Ellen avec une rage sourde, c'est celte lillcqui me prendra mon mari et mon enfant?

— C'est cette jeune fille, répliqua Henriette doucement.

Elle regarda l'Anglaise en face, dans les yeux, et ajouta avec une ironie légère, semi-amicale de Parisienne :

— Deux cent mille francs pour le mari, deux cent mille francs pour la petite. Et pour vous aussi la liberté!

Ellen haussa les épaules :

— Et si je refuse?

— Ah ! si vous refusez. . . rien! Rien, ce n'est pas beaucoup!

— J'ai dit que je plaiderais. . . Si je plaidais?

— Cela coûte cher ! D'ailleurs le procès est perdu d'avance si M. le marquis réclame la nullité d'une union contractée sans son consentement, sans signification d'actes respectueux... Et le marquis le fera.

— Malgré le scandale?

— Entre le scandale qui viendrait de vous et celui qui vien'lra de lui, il choisira le moindre, et vous serez condamnée !

— Une jolie justice, la justice de votre pays! dit Ellen. Et j'ai cru, moi, à la parole d'honneur d'un gentilhomme français !

— 11 a bien cru à votre honneur de jeune fille, dit Mmc Herblay lentement.

Leurs regards se croisèrent. Robert avait évidemment tout dit à cette femme.

Ellen se leva, et saluant Mme Herblay :

— C'est bien, dit-elle. Je réfléchirai.

— Pourquoi réfléchir? fit Henriette souriante.

Mais alors dans les yeux glauques de l'Anglaise, un éclair passa, rapide, une contraction rageuse convulsa son visage régulier d'ordinaire comme un marbre grec,

et, repoussant violemment la chaise sur laquelle elle était tout à l'heure assise :

— Pourquoi?.. . Parce qu'on ne tend pas de gaieté de cœur le cou à la corde qui vous étrangle!... Céder! Il faudrait céder, moi?. . . Laisser la place à une autre, le nom à une autre? Et pourquoi? Parce que M. de Montbrun manque à sa parole, et que pour lui disputer ce qui est à moi — son titre — il me manque l'argent, l'argent, l'argent !

Et elle frappait de ses poings fermés sur le marbre de la cheminée, et toute sa rage passait dans ce mot souvent répété sur le ton de l'insulte et de l'envie :

— L'argent! l'argent ! l'argent !

— De l'argent? dit Mm0 Herblay, vous en avez si vous voulez !

— Oui, maisl'argent seul... criaEllen avec le désespoir d'un être qui se réveille d'un beau rêve.

— Dame ! fit la Grande Électrice, il ne faut pas être trop gourmande: on ne peut pas tout avoir!

Elle laissa Ellen Morgan droite maintenant, appuyée contre la cheminée, dans -un silence farouche. Elle lui donnait un dernier conseil : accepter et partir. Disparaître.

Avec quatre cent mille francs elle vivrait à sa guise, où elle voudrait, dans le vaste monde. Pour sa fille, aucune inquiétude à avoir. On veillerait sur elle. Mme Herblay attendrait la réponse d'Ellen à Dammarie, jusqu'à demain.

Henriette sortit de la maison où restait l'Anglaise, avec la conviction absolue qu'Ellen céderait. Elle avait, dans le geste affolé de cette femme maudissant l'argent, entrevu tout un drame caché : la misère, qui venait et sautait à la gorge de l'Anglaise, l'étranglait — c'était le mot dont Ellen Morgan s'était servie.

— Elle cédera ! pensait Henriette.

La réponse, pourtant, le lendemain n'arrivait pas.

MmeHerblay commençait à être inquiète. Deux jours après, un télégramme de Paris disait à Mmc Herblay :

« J'apporterai l'acte dimanche, et vous attendrai à lun, deux heures. J'accepte. « E. M. »

E. M.! Ce pouvait être aussi Ellen de Montbrun! Mais non, l'Anglaise n'avait signé que de ses initiales de jeune fille ! Et puis la capitulation était là, dans ce « J'aceepte » qui terminait tout.

Mrae Herblay poussa presque un cri de triomphe en recevant la dépèche.

Dimanche? Mais c'était le dimanche même où Melun votait, où Charvet aurait un successeur ! Dimanche était le grand jour fiévreux pour la Grande Électrice. Elle était enchantée d'avoir retenu Verdier et sa nièce jusqu'à ce jour-là, et invitait précisément Piobert de Montbrun à se trouver au château vers six heures. Le matin, elle s'était levée active, l'œil brillant, les narines de son petit nez d'enfant aspirant d'avance la poudre de la bataille ! On votait !

Melun votait!... Emile Ducasse était blanc et mou comme un linge mouillé. Il«toucliait à l'heure suprême : To be or not to bel On lui assurait que Garousse avait « d'énormes probabilités » pour lui. L'aventure de la gare du chemin de fer à laquelle le terrible homme n'avait pas donné suite, ne lui enlevait aucunes chances, disait-on. Les partisans de Garousse n'auraient vu, comme Garousse n'y avait lui-même vu, dans le commandant, qu'un soudard rudoyant, un serviteur du peuple: la Force chassant la Justice. Emile Ducasse, après une nuit d'insomnie, menait à travers le jardin un fantôme de jeune parlementaire anglais : il ressemblait à Pitt, atteint du choléra.

Charvet, calme, grave, sans émotion aucune, disait:

— Jeune homme, c'est devant la bouche de l'urne électorale que le candidat montre son courage, comme le guerrier devant la gueule d'un canon!

Mais Ducasse n'écoutait pas. Il ne répondait pas. Chose incroyable: il n'avait plus de salive. Pour se donner du cœur il alla voir voter. La vue de son nom arboré par les distributeurs de bulletins, sur leurs casquettes, lui rendit espoir. Il comptait sous les talons des électeurs les bulletins de Garousse et les siens jetés à terre, foulés aux. pieds. Ceux de Garousse, gisant là, étaient plus nombreux.

M ,0 llerblay faisait aussi, avant de se rendre au rendezvous donné par Ellen Morgan, sa tournée d'inspection des endroits de vote, l'école communale, la mairie. Elle se montrait, glissait à l'oreille des électeurs quelque promesse suprême. Ce soir, ce soir même, elle triompherait par Ducasse ou serait battue par Garousse !

— Au fond, lui avait dit tout à l'heure le sénateur Charvet, soyez juste, qu'est-ce que cela vous fait î

Elle l'avait trouvé pitoyable. C'était effrayant, effrayant, lamentable, la rapidité avec laquelle il vieillissait, ce Charvet!

L'inspection terminée, M10 Herblay arrivait à l'heure dite, — militairement, — dans la petite maison où l'attendait Ellen Morgan, venue de Paris. L'Anglaise, sans explications, sans phrases, sans un salut, tira d'un petit sac en cuir un papier plié dans une enveloppe et dit :

— Voilà !

Elle montrait à Henriette le nom de Forest Hill et la signature du clerk Hartley et du pasteur Burton, près de celle de Robert et de la sienne.

— Signature contre signature: dit Mme Herblay. Voici ce qu'a rédigé, sur ma deman le, Me Trapelard. Le notaire de M. de Montbrun vous remettra ce qui est à vous. Vous n'aurez même pas à vous retrouver en face du comte.

— Tant mieux ! dit l'Anglaise.

Elle regardait ce papier timbré, cet acte notarié qui la faisait libre, et froidement, avec une suprême insolence,

elle demanda si la justice française, cette fois, lui disputerait sa fortune.

— Xon, répondit Henriette, vous êtes payée !

Ellen prit entre ses jolis doigts blancs l'acte daté de Forest Hill, et, le déchirant, en laissa tomber, en un tas, les morceaux tout petits — puis elle dit :

— Tout ce qui reste de l'amour ! Ce n'est pas grandchose !

— Eh ! bien, et ça?. . . fit Henriette ironique, en montrant l'acte de donation de Robert.

La Parisienne ajouta :

— Je ne parle pas de Cyprienne!...

Puis elle se baissa, ramassa un à un les morceaux du papier déchiré, et dit :

— M. de Montbrun sera peut-être curieux de ces débris. Ensuite, prenant congé d'elle :

— Bonne chance! dit-elle sur le seuil de la porte. L'Anglaise haussa les épaules et ne répondit même pas Ce soir-là, dans la bibliothèque de Mme Herblay, Charvet,

silencieux et grave, attendait des nouvelles de l'élection, tandis que le soir venait, tombant comme une quiétude douce sur le jardin.

Le soleil faisait, derrière les vitraux multicolores, une tache de lumière ; le rouge paraissait plus sombre, et le jaune d'or et le bleu clair projetaient seuls encore quelques étincelles d'une clarté qui se mourait.

Et près du sénateur, Henriette nerveuse, agitée, se disant qu'à cette heure même le scrutin était fermé partout et que le sort de Ducasse était fixé, allait et venait, ne prêtant même pas attention à un groupe souriant rassemblé là-bas, au bout de l'allée, sous les marronniers : un vieil homne, au bras duquel s'appuyait une jeune fille, tandis que, devant eux, leur montrant une illicite blonde, — encore souffrante, pâlie, mais dans le regard la douceur des convalescences, l'expression de renouveau et de vie — un jeune homme leur disait :

— N'est-ce pas? Vous l'aimerez bien, ma petite Cyprienne? Elle n'a que moi, et si je quitte la France, elle n'aura que vous!...

— Et votre père, monsieur le comte? répondait le commandant qui sentait sur son bras le corps de la pauvre Gilberte frissonner.

Robçrt de Montbrun, très pâle, comme éperonnant son courage, ajoutait alors d'une voix qui tremblait un peu :

— Si vous vouliez pourtant, commandant, il y aurait un moyen pour que Cyprienne eut à la fois un père et...

11 regardait Gilberte devenue toute blanche.

— Et une mère !

Verdier avait compris, et sa main maigre cherchait la petite main de Gilberte et la serrait nerveusement.

— Ah! monsieur le comte, répondait alors le brave homme, nous sommes de pauvres gens... Il faut nous laisser où nous sommes!

— Mon commandant, dit alors le comte de Montbrun d'une voix très ferme, j'ai payé de toute ma fortune le droit d'être libre, et ma vie désormais est à moi. Voulezvous accorder à un de vos anciens soldats, devenu plus pauvre que vous, la joie de le laisser faire partie de votre famille? J'ai l'honneur de vous demander pour ma femme et de demander à Cyprienne pour mère, MUe Gilberte Verdier, votre nièce!

Le pauvre commandant tremblait de tous ses membres; ses yeux éraillés, devenus humides, cherchaient le regard de Gilberte. Gilberte, froide comme un marbre, ne répondait pas, mais toute son âme passait dans ses beaux yeux tristes.

La jeMiie fille restait muette, et le soldat, la montrant à Robert, semblait répondre :

— Vous voyez. Elle vous aime. Seulement comme je refuserais, elle refuse!

Alors une voix d'enfant, la petite voix de Cyprienne, s'éleva dans le silence de ce crépuscule doux qui enve-

3o2 CANDIDAT!

loppait le jardin, et, quittant son père, de ses petits pas qui faisaient rouler, comme les perles d'un rire, les cailloux du sable de l'allée, la fillette blonde courut vers Gilberte, et, de sa douce menotte volontaire, la tirant par la jupe vers Robert :

— Papa a raison, dit-elle... Fais ce qu'il dit, papa; Sois ma maman! t'aimerai tant! t'aimerai bien !

Et, sans dire un mot, fondant en larmes, Gilberte laissa tomber sa main loyale dans la main tremblante de Robert.

Tout à coup, le jardin retentit de cris.

Une voiture arrivait et Ducasse en descendait, rayonnant. Du plus loin qu'il pouvait se faire entendre il s'écriait :

— Melun, 7,000 votants ! . . . Pour moi 5,800 voix, pour Garousse 1,200 ! . . . Superbe ! . . .

Et Mm0 Herblay, debout sur le perron du château, saluait Emile avec des bravos frappés de ses fines mains nerveuses.

Ducasse s'épongeait le front. Quelle émotion: Quelle bataille! Quelle migraine! Mais c'était Austerlitz. .. oui, Austerlitz !

— Moins la mort de Pitt, fit Henriette. Au contraire, avec l'avènement de Pitt!

De quart d'heure en quart d'heure, maintenant, les nouvelles arrivaient au château. Fournerel apportait le résultat des votes de Ghailly. Enfoncé Garousse! Presque tout le monde avait voté pour Ducasse, sauf quelques mineurs fidèles à Verdier. Quand même.

— Des entêtés, mon commandant, disait l'ancien brigadier. Le dernier carré !

Guénaut, essoufflé, congestionné, venait de Rarbizon. Partout la victoire. Ducasse grandissait; il était rose, frais, superbe. Le notaire Cappois lui glissait tout bas, à l'oreille :

— Quand vous serez ministre, faites voter le scrutin de liste!

y."12 EJerblay avait depuis longtemps commandé, pour le soir, un feu d'artifice. On entendait déjà, au loin, les accords de la fanfare de Dammarie-les-Lys qui s'apprêtait à une sérénade.

— Douze mille cinq cents voix! criait Guénaut. Et Garousse quatre mille trois! Quelle pile!

— J'avais eu, moi, 12,742 voix ! répondait alors Gharvet, à qui Ducasse répliquait : « Attendez, mon cher sénateur, il me manque encore deux communes! »

— Allons, dit enfin Mme Herblay en regardant Emile avec une certaine fierté rayonnante... la succession

ivet est prise!. . .

Elle se retourna vers Robert qui était là, dans le salon, avec Gilberte et le commandant; — puis, tout à coup, comme se souvenant, elle tira de sa poche une enveloppe où se trouvaient de petits morceaux de papier déchiré, et les tendant à M. de Montbrun :

— Au fait, j'oubliais ! Ceci est à vous !

Et comme Gharvet, curieux, demandait ce que c'était :

— Soyez tranquille, mon cher sénateur, dit-elle, ce ne sont pas des bulletins de vote!

Puis, tendant une main à Ducasse et l'autre à Robert de Montbrun :

— Ouf! dit-elle. J'ai fait un député. Ge n'est pas la première fois. J'ai fait un mariage, ce n'est pas rare. Mais j'ai défait un mariage, c'est original! Je n'ai pas perdu ma journée. Allons voir le feu d'artifice !

La pièce principale, — qui fut saluée par la fanfare de Dammarie et les hourras de la foule, librement entrée dans le parc de la Grande Électrice, — portait cette inscription qui flamba dans la nuit encore claire : « Au successeur de M. Charvet. » Et autour de lui Emile eut la joie d'entendre répéter ce cri qui lui allait au cœur :

— Vive Ducasse

36i CANDIDAT!

— C'est bien l'homme qu'attendait le département, lit M0 Cappois.

— H faudra le voir à l'œuvre, répondit Guénaut.

Et pendant que les dernières fusées montaient comme des étoiles filantes au-dessus des massifs devenus sombres, Verdier, le commandant Yerdier se disait que tout ce bruit, cette allégresse, ces clameurs, ce triomphe, ne valaient pas une des larmes de joie de Gilberte qui se savait aimée et qu'il savait heureuse.

Un beau jour de juin, cette année même. Les rues de Melun sont en fête. Depuis le matin, des petits pays environnants, les trains du Bourbonnais et de Lyon, les carrioles des environs, les cabriolets de propriétaires amènent au chef-lieu les curieux de fêtes publiques, dégorgent des groupes endimanchés qui montent, roulent, grimpent jusqu'à la place de la mairie. Des banderolles flottent au haut des mâts, les écussons aux monogrammes R. F. alternent avec ceux qui portent, de distance en distance, les armes de la ville. Et çà et là des inscriptions rencontrées laissent lire indifféremment ces mots : Vive Jacques Amyot et Vive la République.'

Dans les rues, les branches de chênes plantées dans les pavés sortis de leurs alvéoles alternent avec des faisceaux de drapeaux tricolores, et devant une maison où, comme enseigne, se voit une grosse pipe, sous l'inscription constatant là le lieu de naissance d'Amyot, entre des branches toutes vertes un transparent porte fièrement, avec un portrait du vieil écrivain, brossé par quelque rapin de passage, ces mots :

Hommage à Jacques Amyot!...

C'est une idée du nouveau député de la circonscription,

M. Emile Ducasse : il a voulu que désormais la ville de Melun eût sa fêle annuelle, la fête de son grand homme, comme Versailles a la fête de Hoche et Chartres la fête de Marceau. Et cela n'a pas été facile. Le Conseil municipal ne voulait pas oublier qu'Amyot fut évêque d'Auxerre, pourvu de bénéfices, grand aumônier du roi, et quelquesuns redoutaient que la cérémonie n'eût un caractère clérical. Mais Ducasse avait bondi. Clérical, le bon Amyot qui fut accusé de complaisance pour les huguenots et qui traduisit Plutarque !. . . « Plutarque, messieurs, songez donc, Plutarque!... » Le nom de Plutarque avait tout enlevé et Melun célébrerait tous les ans la fête d'Àmyot.

— J'aimerais mieux Hoche, disait le notaire Cappois... Oui, mais Hoche est né en Seine-et-Oise! Nous le chercherions vainement en Seine-et-Marne !

Un point restait à fixer : la date de la fête. Jacques Amyot était né le 30 octobre 1514. Mauvaise date, le 30 octobre ! Il fait froid; le jour des Morts est proche. On ne peut fêter un grand homme au seuil de novembre. Personne ne viendrait.

— Les grands hommes, fit observer judicieusement Ducasse, devraient bien naître ou mourir l'été! Ce serait plus commode pour leur centenaire!

Centenaire ! Le mot l'avait frappé. Melun pouvait célébrer le centenaire, le tri-centenaire d'Amyot.

— Non, fit observer Cappois. C'est impossible ! Pourquoi ? La date de la naissance était passée : 1514.

La date de la mort était trop lointaine : 1593. Et puis, 93!... un chiffre sombre... 1893!... Qu'est-ce qu'il adviendrait, du reste, d'ici là?

— Le mieux, conclut Ducasse, est de fixer au 24 juin la date de la fête d'Amyot. Il s'appelait Jacques, et c'est la Saint-Jean. Mais ça ne fait rien! Si l'on y regardait de si près, on ne célébrerait jamais de fêtes publiques!

Il regrettait qu'Amyot eût sa statue depuis 1860, et sur la maison d'un pharmacien de la rue Saint-Aspais, n° 28,

derrière l'église, une plaque commémorative : « Ici est né Amyot. » Mais, puisque la statue existait, il se résignait. L'important, ce n'était pas du reste de fêter Amyot, c'était de permettre à lui, Ducasse, de se montrer à ses électeurs, de leur parler et de les séduire. Amyot? Le bon Amyot? Un prétexte tout simplement. 11 s'en souciait bien d'Amyot, Emile Ducasse! Puisqu'il regrettait que ce ne fût pas un général de la République ! Mais on prend ce qu'on trouve.

Et c'était la fête d'Amyot, traducteur d'Héliodore et de Plutarque, que célébrait Melun dans le flamboiement d'un jour de soleil.

Devant la statue d'Amyot, une estrade décorée de faisceaux tricolores, attendait, garnie de cbaises, et sur le devant de fauteuils de velours à dossiers d'acajou, les autorités qui, pour le moment, déjeunaient à deux pas, cbez le maire. On avait disposé, au bas de cette estrade, tout

rès, comme un parterre, des bancs de velours, où, dans un fourmillement coquet de robes d'été, de chapeaux élégants et de toilettes claires, avaient pris place les dames de la ville, les gros bonnets de la cité. D'autres dames devaient tout à l'heure escalader l'estrade, à l'arrivée du cortège.

— Mme Herblay, sans doute, disait la femme d'un avoué à la femme de l'ex-maire...

Celle-ci avait de petits rires.

— Mme Herblay nécessairement. Toujours dans les étatsmajors, Mme Herblay !

Et dans un chuchotement étouffé par le grand murmure de la foule pressée là-bas, tassée, curieuse, houleuse, une de ces dames ajouta :

— Vous savez ce qu'on dit ?...

— Quoi donc ?

— Eh! bien, Gharvet, notre sénateur, remplacé, ma chère!

— Ah! oui. M. Ducasse !... Il est mieux, M. Ducasse !...

Et puisqu'il succédait à Gharvet, ma foi, que voulezvous ?

— Aussi on lui a trouvé un nom, à Mrac ïïerblay !... C'est M. de Réville, vous savez, qui est reparti pour Paris... 11 l'a appelée la Suecession Charvet /... La Succession Gharvet... Vous comprenez?

Les daines continuaient à rire.

Autour de l'estrade, brillaient, à côté des shakos des chasseurs à cheval, les casques dorés des pompiers avec leurs chenilles écarlates, et au-dessus des têtes on apercevait les bannières de velours rouge portant en lettres d'or le titre des fanfares : la Lyre de Chailly, le Choral de Barbizon, et leurs médailles d'or ou d'argent scintillaient au haut de la hampe, comme des couverts et des timbales au sommet du mât de cocagne.

En face de la mairie, dont ils regardaient les deux tourelles en poivrières au toit d'ardoises et les murailles en briques, un couple jeune, heureux et souriant, s'accoudait, curieux, au balcon d'une fenêtre faisant le coin de la rue Jean de Beauvais. C'était Cilberte et Robert, le comte et la comtesse de Montbrun, et, entre eux d'eux, comme leur enfant, Cyprienne était là, tenant par la main Gilberle et regardant aussi, amusée et joyeuse, le brouhaha de celte place de l'IIôtel-de-Ville où étincelaient les armes, les casques, dans le grand murmure sourd de la foule.

Le maigre visage du commandant Verdier apparaissait au fond, dans l'encadrement de la fenêtre. Il était venu de Paris pour cette fête, curieux d'entendre ce Ducasse que le hasard — Dieu merci! — avait désigné pour son remplaçant, et Robert trouvait plaisir à donner la distraction de cette journée à Cyprienne, en attendant qu'on partit pour Trou ville où elle reverrait les Ruaud et où Robert et Gilberte retrouveraient, près de la jetée, la place beureuse où ils s'étaient parlé pour la première fois!

Le marquis de Montbrun n'avait pas voulu profiter de

ce balcon de la rue Jean do Béarnais mis à sa disposition par un ami. Il restait à l'hôtel où il attendait Yerdier et comme il disait « ses enfants -> à diner.

Et le soif il flambait sur toute cette foule. Les curieux commençaient même à s'impatienter; des ouvriers demandaient tout haut si le déjeuner à la Mairie n'allait pas bientôt finir.

— Qu'il nous passe du Champagne, alors, notre député!

Tout à coup il se fit un grand silence, un ah! des cris, des le voilà! Des bravos accompagnèrent l'apparition du cortège, descendant du perron Renaissance de l'Hôtel de Ville et montant lentement sur l'estrade, avec la majesté spéciale que donne le plein air aux habits noirs et aux cravates blanches. On se montrait les autorités, le préfet dans son uniforme, le général commandant la division, en grande tenue, le représentant du ministre de l'instruction publique, le maire et les députés du département, leurs insignes à la boutonnière, le gilet sabré par une écharpe aux trois couleurs. Ducasse, correct, élégant, juvénile, avait habilement passé l'écharpe sous le gilet, si bien que la bande rouge apparaissait seule et que Yerdier disait à Gilberte :

— Il ferait croire qu'il a le grand cordon de la Légion d'honneur.

On regardait beaucoup Médéric Charvet, qui portait haut sa tète chauve, mais semblait alourdi et vieilli. Il étalait comme une décoration monstre sa médaille de sénateur, et quand il s'assit sur un des fauteuils d'honneur, le siège cria sous ce poids législatif. En revauche, Mma Herblay était rayonnante, jolie, lière, alerte, rajeunie.

— Elle a vingt-cinq ans, disait Gilberte. Regardez-la doncl

Dans le groupe de la préfète, de la générale, de la femme du maire, Mmo Herblay, avec sa taille mince, ses mouvements lestes, juvéniles, semblait une jeune veuve, avec

la grâce particulière de la Parisienne. Elle était vêtue d'une robe de satin cuivre rouge, au corsage collant, semé de petites amandes de velours bleu qui se détachaient sur le mordoré de la soie, et laissant échapper un jabot de valenciennes. Des pattes élégantes et fines tombaient sur la jupe aux gros plis, mode du Directoire, et sur le chapeau de même couleur un oiseau-mouche était niché dans un pouf rose, mais un énorme pouf, un pouf qui était tout le chapeau. Et il n'écrasait pas, ce rose, il ne vieillissait pas son fin visage, où les yeux et les dents pétillaient, ce terrible rose. 11 lui allait bien. Une toute autre nuance que le rose eût été déplacée.

Elle s'assit derrière les autorités, dans un grand froufrou de soie, très lorgnée, étudiée et lorgnant elle-même, avec un sourire, du côté de M. de Montbrun. U y avait dans cette foule un coin heureux où l'on s'aimait! Elle avait sa bonne part dans ce bonheur-là !

Les cuivres des musiques éclataient pendant le défilé, et lorsque leur tempête se fut calmée, le maire, d'une voix très émue — car il attendait du délégué du ministre une récompense officielle, — remercia tout d'abord les représentants de l'autorité qui avaient bien voulu honorer de leur présence la fête désormais fondée de Jacques Amyot, le grand Mélodunois, — sinon le grand Français; — puis il reporta une partie de ses remerciements sur le nouveau député de la circonscription, M. Ducasse, qui avait déjà fait entendre au Parlement une voix autorisée et se montrait (il y eût çà et là des rires devant l'estrade), le digne, le très digne successeur de l'honorable M. Gharvet.

On applaudit, chacun salua, Mme Herblay s'éventait très vite.

Un des collègues de Ducasse prit la parole pour regretter que Monsieur le Ministre ne fut pas là en personne. Et Guénaut assis à côté de Cappois, sur l'estrade, approuva l'observation.

— 11 a raison, Garitel ! Les ministres doivent toujours

figurer aux fêtes publiques. Le chef du cabinet du Ministre, ça ne suffit pas ! Le ministre était à Beauvais dimanche, il devrait être à Melun aujourd'hui. C'est blessant pour Melun !

— Cela changera, répondit obstinément Cappois, quand on aura le scrutin de liste !

Le chef du cabinet prenait d'ailleurs la parole, expliquait que, retenu par les travaux de la commission du budget, M. le ministre n'avait pu. à son grand regret, se rendre à l'invitation de la municipalité melunoise. ..

— Melodunoise! dit Cappois vexé.

— Melodunoise... Mais M. le ministre, dans sa sollicitude, l'avait chargé de féliciter hautement une ville qui rendait aussi solennellement justice à ses grands hommes!

Et, dans un discours étudié, le chef du cabinet fit rapidement à la foule un petit cours d'histoire, depuis Labiénus jusqu'au temps présent. . . une salade historique. Et les Carlovingiens et les Capétiens, et Abélard et Jeanne de Navarre, et les Ligueurs el le Béarnais...

La foule, au loin, commençait à crier. . .

L'orateur sauta des feuillets, se rassit dans un applaudissement, et Ducasse enfin se leva. Ducasse, le promoteur de la fête... le député Ducasse, « notre cher député. »

Quand il apparut sur le devant de l'estrade, daus son élégance Grave, donnant à sa jeunesse — comme pour l'excuser — la raideur un peu renfrognée d'un vieil homme d'État, la tête légèrement penchée sur l'épaule gauche, comme accablé du poids des affaires publiques, il n'y eut qu'un cri pour trouver parfaite l'attitude du député. Guénaut lui-même, le vétérinaire Guénaut, homme mécontent, trouvait que Ducasse, avec ses cheveux blonds cosmétiques et ses souliers vernis, en pointe, rappelait vaguement Saint-Just. Les lorgnettes féminines détaillaient avec complaisance toute la personne du « cher député ». H y avait des mères, devant l'estrade, dont le cœur battait pour leurs filles.

Encore adorable sous son chapeau rose, Mme Herblay rayonnait d'orgueil.

C'était pourtant son œuvre, à elle, oui, son œuvre, ce jeune homme d'État, qui apparaissait ainsi dans toute sa gloire aux populations rassemblées ! Elle regardait Charvet, par-dessus son éventail, et, comparant le gros sénateur pléthorique à ce jeune etsvelte Pitt, elle trouvait, en toute conscience, que le département n'avait pas perdu au change...

Médéric, étouffant sous le chaud soleil, tenait levé sur sa tête son bras qui gardait, au-dessus de son crâne, son chapeau, en manière de parasol. Sa dignité le contraignait à demeurer tête nue, et sa prudence lui faisait craindre une insolation.

— Couvrez-vous donc, mon cher sénateur, lui dit le préfet.

Charvet sourit, et il éprouva un double plaisir à enfoncer son chapeau sur son front. Il évitait le soleil et il ne restait pas découvert devant Ducasse, « un blanc-bec du Parlement. »

Et puis Ducasse menaçait de parler longtemps. Il arrivait, chargé de citations, ferré sur Amyot, dont il avait pioché la biographie dans les dictionnaires et feuilleté les œuvres en hâte, et c'était avec l'épouvantable aplomb que donne la science des lieux communs et la banalité de l'éloquence, un déluge de comparaisons, des grâces mellifiues à propos du langage « de ce vieux et. toujours jeune XV8 siècle », des allusions voilées à Daphnis et Chloé, « cette idylle que les esprits les plus graves ne dédaignent pas de relire entre deux travaux d'économie politique » ; et cette littérature de seconde main qu'applaudissaient fort sur l'estrade le proviseur et les professeurs du lycée, commençait à sembler un peu fatigante et trop détaillée à l'auditoire, lorsque tout à coup Ducasse, à propos de Lycurgue, citant la page d'Amyot consacrée au repas des Lacédémoniens, trouva le moyen habile de glisser la poli-

tique contemporaine dans l'éloge d'Amyot, et laissant le style académique pour le ton hardiment tribunitien, le jeune Pitt souleva brusquement des tempêtes d'enthousiasme en se tournant vers le bon Amyot, assis dans sa robe de bronze depuis 1860, sur son socle de pierre, et en le tutoyant avec un admirable mélange de respect et de familiarité :

— Tu as été un vaillant, Amyot, un écrivain incomparable, un des maîtres en l'art de dire, à l'heure où cet art n'était encore qu'un balbutiement; tu as eu le charme dans la prose et l'élévation dans l'esprit, — mais, ô pauvre et grand Amyot (et Ducasse hochait la tête, comme pris de pitié pour l'ancêtre) tu n'as pas eu comme nous la joie de vivre et de penser dans un temps où la République aurait donné un nouvel essor à ton génie et fait de toi, dans quelque enceinte législative, un délégué de la volonté électorale!... Que de discours y a perdu, sans le savoir, la tribune française qui n'existait pas encore !. . . Non, et voilà pourquoi je te plains, tout en t'honorant (et Ducasse au milieu des bravos contemplait, presque attendri, l'image d'Amyot, vers laquelle il levait les bras comme pour gémir), tu n'as pas été, tu n'as pas pu, tu ne pouvais pas être républicain!. . . Il y avait pourtant en ton siècle sinon des parlementaires et des politiciens avérés, du moins, des âmes quasi républicaines... Demande à La Boétie. (Médéric Charvet, pour combattre le sommeil, ouvrait de grands yeux). Il y avait des enragés d'indépendance... Demande à D'Aubigné... (Médéric Charvet laissait retomber ses paupières.) Toi, tu n'as pas été républicain, mais tu as fait mieux que de l'être... (Guénaut dit tout haut : « Comment ça? ») Tu as fabriqué pour l'avenir des esprits républicains... Tu as popularisé Plutarque ! . . . (Applaudissements.)

« Plutarque, messieurs...

Et Ducasse alors faisait le portrait de ces grands hommes que l'antiquité grecque avait légués au monde

moderne, et il les montrait, ces Lacédémoniens de Lycurgue, austères dans leur existence, constants dans leurs travaux, jamais lassés dans leurs sacrifices, et tendant, à travers les siècles, la main à ces grands parlementaires qui, comme Pitt, William Pitt, le grand Pitt, avaient illustré la tribune, et à nos pères de 89 qui avaient sauvé la patrie !

Alors ce fut une ovation complète. On criait bravo devant l'estrade; on acclamait Ducasse, au loin, dans la foule, et le commandant Verdier disait à sa nièce, là-bas, à la fenêtre :

— Voilà les malins! Vendeurs de palabres !. . . A'ous n'avons rien à faire, nous, qu'à nous taire.

— Et, répondit Piobert, à être respectés, ce qui vaut bien d'être acclamé.

Les mains se tendaient sur l'estrade, vers Ducasse, et Mmo Herblay cassait son éventail à force d'applaudir. Le Préfet, qui songeait au foyer de la danse tout à l'heure pendant qu'Emile parlait de Sparte, félicitait « le cher député » et le général trouvait le discours superbe... superbe... « n'était, si vous me le permettez, mon cher député, ce diable d'Anglais. — Quel Anglais? — Pitt, parbleu ! . . . Je vous reproche Pitt ' . . . »

Mais les yeux de Ducasse rencontrèrent le regard pétillant, enchanté d'Henriette Herblay. Elle ne lui reprochait rien, ni Pitt, ni Lycurgue. .. Elle était ravie!

Ducasse souriait doucement comme pour dire :

— Eh bien oui, voilà comme je parle, moi! Maintenant le représentant du ministre se levait, et,

dans le silence, donnait lecture de deux arrêtés de M. le ministre qui décernait à M. le maire de Melun...

Et le visage du maire s'éclaira comme illuminé, — attendant les mots : « la croix de la Légion d'honneur, » — puis il s'assombrit, se tira, devint comme aplati, lorsque le chef du cabinet ajouta :

— ... Les palmes d'officier d'Académie!

Le chef du cabinet remeltait en même temps au maire, qui remerciait d'un air furieux, un petit écrin et un rouleau de papier, le diplôme officiel. Et le maire, déjà blême, devenait presque vert, lorsque M. le chef du cabinet ajoutait :

— La même distinction est accordée à M. Savard (Louis- Henri) qui a la gloire d'être propriétaire de la maison où Amyot est né !

Alors dans une explosion d'enthousiasme qui donnait au maire des envies de jeter à la figure du représentant de l'autorité l'éçrin contenant le ruban violet, le propriétaire se levait, recevait un écrin à son tour, et, galamment, se tournant vers Mme Herblay qui était près de lui, la suppliait de lui faire l'honneur de lui attacher elle-même à la boutonnière la palme d'argent.

Et pendant que le défilé commençait autour de la statue d'Amyot — pompiers, orphéons, corporations — la Grande Électrice s'approchait du nouvel officier d'Académie, prenait une épingle et piquait de sa fine main gantée le ruban violet à la redingote du brave homme, rouge comme une pivoine.

Les fanfares éclataient, saluant de tous leurs cuivres. Le ruissellement de monde tournait autour du socle du bon Amyot, et les électeurs, en passant, criaient, du bas de l'estrade :

— Bravo, Dueasse!

Écrasé dans son fauteuil, étouffé de chaleur et avachi, Médéric Charvet, le sénateur, s'était endormi comme un Romain sur sa chaise curule.

Verdier en avait assez vu.

11 laissait Gilberte et son mari rester encore à la fenêtre de la rue Jean de Ueauvais, puisque le défilé amusait flyprienne. 11 retrouverait dans une heure ou deux ses enfants chez le marquis, et là, en famille, oubliant cette cohue ou s'en amusant, on causerait en dînant, et le calme doux de la soirée consolerait des tapages de la journée.

En attendant, le commandant, un peu congestionné, avait besoin de prendre l'air; il voulait se promener seul, un moment, au bord de la Seine.

11 descendit vers la rivière, par les rues moins encombrées. En passant près de Saint-Âspais, il entendit deux Hommes derrière lui qui causaient.

— Tu ne le salues pas? Tu votais pour lui, cependant! L'autre répondit :

— Un dégommé ? Non ! Je ne salue pas les vieux timbres-poste !

Ce ne fut qu'un moment après que le commandant songea à cela que ce pouvait bien être de l'ex-candidat Yerdier qu'ils parlaient.

Il regarda autour de lui. Personne. Ilbaussa les épaules.

Des bouffées de fanfares, des accents lointains de Marseillaise lui arrivaient avec un vague bruissement de houle humaine. 11 s'était trop irrité, depuis le matin, devantees flots de palabres inutiles. Il avait soif de solitude.

L'air frais du fleuve l'apaisa. L'eau retlétait doucement le ciel tout bleu, sans une tache.

Yerdier regardait, avec la pénétrante joie qu'on a à se reposer des hommes sur le spectacle des choses : la rive, les arbres frissonnants, l'herbe, et, là-bas, des soldats, dont les pantalons rouges ressemblaient à des coquelicots et qui se promenaient loin de la fête, lentement.

Et il restait là, tout seul, à penser.

Une voix qui prononçait son nom le fit retourner.

11 aperçut près de la berge, venant à lui, son chapeau de feutre à la main, un grand jeune homme roux, maigre et pâle.

— Vous ne me reconnaissez pas, commandant?

— Non.

Et le commandant remarqua que le jeune homme, qui s'approchait de lui un peu pins, boitait en marchant.

— Tivolier, dit alors ce garçon. Vous vous rappelez bien Tivolier?

Jl essayait de sourire.

Verdier revit alors dans l'atelier de Chailly, puis au Café de l'Éclair, à Dammarie, ce grand corps maigre, debout et gesticulant, puis il lui sembla le revoir aussi, couché, là-bas, à l'hôpital, près du petit soldat.

— Oui, je vous reconnais, je vous reconnais parfaitement, dit le commandant. Alors, votre blessure ?

— Je m'en ressens toujours, dit Tivolier. Vous voyez, je boite. Il est même probable, m'a dit le chirurgien, que je boiterai longtemps.

Il essaya de rire.

— Ça me fera du tort pour me marier ; mais voyezvous, commandant, je ne suis pas fâché de ce qui m'arrive. Ça m'a appris !

Et comme Verdier le regardait, un peu surpris :

— Oh! j'étais de bonne foi, allez, et je me serais crânement fait crever la paillasse pour. . . enfin pour les autres! Et parce que vous étiez soldat et que vous aviez porté l'épaulette, s'il avait fallu, j'aurais cogné, me disant: « Un sabre de moins, c'est toujours ça ! » Mais quand je me suis vu là-haut, côte à côte avec le petit pioupiou... vous savez, Marsialoux, que j'avais éreinté... et quand je l'ai entendu se plaindre, appeler, pleurer pendant des nuits. * Ah ! rà, je me suis dit, tu es donc une brute, Tivolier. Et s'il mourait, ce Limougeaud ? » Oh ! à cette idée-là, il me semblait que j'étais un assassin. Oui, ma parole, comme ceux qu'on juge! C'est très bien la politique, l'affranchissement des prolétaires, mais s'il faut commencer par assommer les pauvres troubades qui crient : « Maman ! •> Heureusement il n'est pas mort, Marsialoux, commandant. 11 est allé se refaire en congé de convalescence à la Souterraine, son pays. Ça ne sera rien, rien de rien... Seulement, un matin, à l'hôpital, ah! sacrelotte, j'ai joliment eu peur... Il s'en allait, s'en allait... Et comme j'allais mieux et que je sais écrire — lui ne sait pas — il m'avait prié d'écrire pour lui à ses vieux, en Limousin!.. . Moi,

concevez-vous ça, moi?... Et il leur envoyait ce qu'il avait, le pauvre enfant, et il s'excusait de ne pas leur faire parvenir plus que ça. . . parce qu'il avait été malade et qu'il allait peut-être défiler la parade ... Et il leur faisait toutes ses recommandations, à ses pauvres parents... Ah ! oui, pauvres, plus pauvres que moi!... Trois petits frères... une grand'mère idiote... et le père et la mère travaillant aux champs, cassés en deux, la mère avec une hernie... Le dernier argent, c'était pour un bandage qu'il aurait voulu envoyer... Alors, voilà, moi, pendant que j'écrivais tout ça, la plume me tremblait aux doigts, je me disais : « Et tu te plains ! . . . Et tu pérores ! Et tu cries ! Et tu vas risquer de tuer de pauvres diables qui sont aussi du peuple, nom de nom, du peuple qui trime,

qui sue et qui peine comme toi... plus que toi!

Ah ! ça m'en a fait passer des idées par la tête, le voisinage avec Marsialoux, à l'hôpital ! 11 n'y a rien de tel que le malheur vrai pour vous apprendre. . .Et voyez-vous alors ce soldat que j'avais voulu tuer, je l'ai veillé, soigné, j'ai été son infirmier, moi, et quand on m'apportait des journaux où l'on racontait que j'avais été un héros, que j'avais donné mon sang pour le prolétariat. . . je les déchirais avec des colères, et je disais à Marsialoux : « Ne t'inquiète pas, ta vieille mère aura tout l'argent qu'il faudra : j'ai des économies, moi !. . . Garousse m'appellerait capitaliste ! » Verdier était très ému en écoutant cet énergumène d'autrefois raillant ses vieilles fureurs et bafouant ses préjugés gonflés de haine.

— Votre main, mon ami, dit le soldat, et si je puis vous être utile...

— Merci, dit Tivolier. Je n'ai besoin de personne. On m'a payé pour la batterie. Très indulgent, le tribunal ! Six jours de prison ! Je les ai faits et je me disais tout le temps : « Tout de même, si tu l'avais tué, ce pauvre gamin qui mange maintenant chez lui ses châtaignes... » Ah j'en suis revenu de ces fariboles! Les pauvres diables

pour les politiciens, c'est comme le chien de chasse pour le chasseur. . . On lui dit : Cherche ! Apporte ! Et quand il a apporté : Allez coucher !

— Eli bien ! oui, répondit le commandant, tout cela est vrai. Mais il faut savoir que le sacrifice en ce monde a son prix, et qu'il n'y a peut-être de vraie destinée que de se dépenser pour les autres. Quand cela ne serait que pour se prouver à soi-même qu'on vaut mieux qu'eux !

Au delà du pont, au loin, au-dessus des maisons d'aspect noir, l'église au toit d'ardoise se dressait dans le ciel clair.

Tout à coup, sur la berge même où le commandant et Tivolier causaient, une calèche arriva au galop, conduite par un cocher qui, de loin, cria :

— Gare !

Et , pour la laisser passer, le commandant et l'ouvrier se rangèrent en même temps, séparés par la voiture.

Yerdier, instinctivement, regarda dans la calèche, et il aperçut un gros homme au teint rouge, l'œil allumé, étalé, vautré sur les coussins et envoyant au vent la fumée d'un londrès.

L'homme ne sourcilla pas en voyant Verdier, mais le soldat, lui, se sentit frissonner.

Tout ce qu'il avait éprouvé de déceptions et de crèvecœur dans son métier de candidat lui gonfla la poitrine.

11 revit Garousse triomphant, insolent, ventripotent, étalant sa faconde et développant son torse devant les pauvres gens et les humbles. Taillé pour le succès aussi, ce Garousse, faisant crier le sable sous sa voiture de repu, comme il avait poussé jadis à la roue les canons de la guerre de rues. Un proQteur de journées troubles !

Alors, quand la calèche eût passé, disparaissant dans la poussière de là-bas, du côté de Bois-le-Roi, où Garousse habitait un château, lourd comme une Bastille, — Tivolier, qui l'avait bien reconnu aussi, le malheureux Tivolier, très blême, revenant en boitant vers Verdier, étendit

sa main maigre et qui tremblait versGarousse: puis comme si L'homme, là-bas, le conseiller de haine, eût pu entendre ce cri de l'ouvrier revenu de lui comme d'un mauvais rêve, Tivolier, la dupe éternelle, Tivolier, la chair à bataille et à charnier, Tivolier lança, dans le vent, un mot que le vent emporta, mais qui soulagea, comme un geste de fureur, la conscience du pauvre diable : — Canaille I

Viroflay, 1884-85.

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