‹ Cantique d'étéChapitre 2 sur 7 · CAMILLE LEMONNIER · texte numérisé non relu

CAMILLE LEMONNIER

" ye naime pas la littérature^ m écrivaitelle. "

Cet écrivain^ si dédaigneux de notre métier^ avait pourtant écrit^ avec toute la passion amoureuse dont le cœur de la femme est capable^ un livre d^ absolue beauté littéraire: Le Livre pour Toi. On pourrait dire quelle F écrivit d^une palpitation charmée de sa vie^ à travers le spasme d^un exceptionnel amour.

D'une autre quelle^ il paraîtrait téméraire d'ainsi parler. Mais cet amour ^ elle le proclame elle-même^ de ligne en ligne^ avec r impudique orgueil d'un cœur et d'un Jlanc soumis. Elle veut qu'on sache que sa vie n'est qii amour ^ quelle l'a donnée à Sylvius et que Sylvius est^ pour elle^ toutes les formes de l'amour. Son livre est^ en effet ^ la clameur éperdue d'une âme dévastée et qui brûle de tous les feux du plus volcanique amour. C'est aussi le balbutiement extasié de l'amour le plus candide et qui croise les mains comme fait une vierge qui prie.

Un supplice délicieux la retourne sur les grils du plus consumant désir et celui-ci^ à la fois^ a toutes les fraîcheurs de la première aspiration au don de soi-même. On la sent torturée au cratère de sa chair et de son cœur^ avec P extraordinaire bonheur de souffrir pour l'amant comme pour un dieu. Elle l'appelle^ elle lui ouvre les bras^ elle

monte au bûcher ; elle voudrait mourir mille fois^ mais pour lui offrir ses agonies et^ d'une plus délirante ardeur^ renaître de ses affres et de ses larmes bienheureuses.

Madame Marguerite Burnat- Provins a vraiment fait entendre quelques-uns des plus beaux cris de ce temps et de tous les temps. Le Livre pour Toi, qui est son Cantique des Cantiques^ à elle^ ajoute une strophe au chant adorable de la Sulamite.

Comme celle-ci^ elle va par le désert et la montagne^ elle gravit le chemin des vignes^ elle crie sous les chiens roux de la canicule. Et voici le bien-aimé : elle déchire sa tunique et lui dédie le calice rouge de sa vie.

Elle est bien la sœur des dévorantes filles de Lybie^ la sœur aussi de celles qui^ avec le divin Adonaï blessé^ mouraient et ressuscitaient pour mourir encore. Ne porte-t-e lie pas en elle la mort et la résurrection ^

avec les myrtes et les roses dont se couronne un orageux et vertigineux amour f Elle est la Bacchante des cultes orgiaques et la Vestale des mystères d'Eleusis, Elle eût été Déjanire^ si Déjanire avait brûlé pour Hercule qui brûla pour elle. Toute la sensualité éparse des âges et des mythologies aboutit ici au tendre et furieux délire de la douce femme animale soumise à P éternelle fonction sacrée.

ye ne crois pas qu aucune ^ plus que r Amante du Livre pour Toi, soit allée aussi loin dans la sensualité et Paveu. Elle a r enivrement émerveillé de sa chair comme d'un jardin au fond duquel frémit^ salanguit et s'irrite la fleur secrète du désir. Elle se confesse comme elle aime^ avec la volupté de se donner toute à tous en croyant encore ne se donner quà Sylvius,

Toutes les grandes amoureuses ne lui ressemblèrent-elles pas^ même une Sainte

Thérèse^ dans cette soif de V holocauste d'amour f D'où lui viendraient d'ailleurs ses rougeurs f Elle est l'Eve qui ne voit pas quelle est nue dans l'innocence d'un éternel matin. Elle est toute la nudité de l'amour avec la chasteté^ plus belle d'être sans voiles.

Telles strophes de son Cantique ont des limpidités si profondes que rien n'y paraît plus agiter V insondable pureté originelle. Le corps lui-même alors s' immatérialise et n'est plus que la forme délicieusement expirée d'une âme. C'est le mystère d'une sorte d' insexualité mystique où l'on sent la vague intérieure égalisée en attendant quaux sources troubles du sang^ de nouveau retentisse le cri saccadé de la passion.

Peut-être ce sera^ dans la pléiade des grandes muses amoureuses^ la gloire de Marguerite Burnat- Provins d'avoir prêté un langage aux intimités muettes de l'amour. Elle s'est penchée sur l'être obscur et l'a

écouté vivre sa vie de songe et de lait entre les pauses ou se refait le désir. U amante de son livre^ alors^ na plus que des paroles si douces qu elles sont comme du silence qui bat des ailes.

0 Sylvius ! jeune homme inconnu^ beau comme les bergers de Virgile^ existes-tu réellement ou n es-tu que P aimable fiction à travers laquelle une sensibilité de femme exprime le rêve de s'immoler à la gloire de r amour vainqueur f Quand après le Livre pour Toi 5 Madame Burnat- Provins écrira tel autre chant passionné^ tu ne seras pas loin et elle retrouvera^ à chanter ta louange^ des accents qu'on croira n entendre que pour la première fois.

Mais^ comme si ce n était point assez encore

pour une tendre et mortelle illusion^ voici

qu^elle presse son cœur entre ses doigts et en

fait jaillir^ comme le sang d'une suprême

cuvée^ les adorations du Cantique d'Été

auquel cette page sert de propos liminaire. Et Von ne sait plus ce qu^ il faut admirer le plus^ de cet art au pur dessin d^une artiste païenne ou de cette merveilleuse faculté d^ aimer qui se rajeunit d^ infiniment se prodiguer.

Camille Lemonnier.

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