‹ Cantique d'étéChapitre 3 sur 7 · OFFRANDE · texte numérisé non relu

OFFRANDE

Sylvius, en ton honneur j'ai chanté ce Cantique pendant les jours longs de l'Eté.

Je fais ce vœu qu'il soit très-doux à ton oreille et que ton cœur fidèle l'entende encore quand je ne serai plus.

Maintenant, c'est un autre été et je viens près de toi.

Il tombe sur la route des fleurs d'accacia blanc, cette neige de Juin. Le vent qui secoue sa chevelure bleue, court avec le torrent dans la vallée emplie jusqu'au bord de soleil et le chant du coucou tinte dans les forêts.

Je m'achemine lentement vers cette montagne qui voit à ses pieds ta maison.

Ta voix s'élève, je retrouve ton sourire fleuri comme la nielle joyeuse, je prends tes mains si fraîches que je crois avoir trempé les miennes dans le courant du ruisseau.

Sylvius, avec cette heure radieuse commence ma vie d'été.

La lune passe, les villages reposent et nous marchons.

Sous nos pas, les cailloux font un bruit fin de colliers qu'on remue.

Le rêve est étendu sur les champs, l'amour blotti dans toutes les ombres, tes doigts sont noués à mes doigts.

Et, tout-à-coup, tu t'arrêtes et tu songes aux lointaines solitudes où tu pourrais lancer une monture rapide sur la trace des buffles

ronflants, des grands cerfs aux nobles ramures. • . Tes yeux s'inondent d'inconnu.

La lune passe, les cailloux se taisent.

Immobile je suis devant toi.

Sylvius, tu es beau comme le dieu protecteur de cette nuit paisible et ton visage paraît d'argent.

J'ai aimé les saisons, mon amour, pour les fleurs que je t'ai offertes, pour les fruits que tu m'as donnés, pour la flamme qui t'éclaira et pour tant de chaudes caresses quand il neigeait.

Et cet été brûlant n'est si beau que parce que je te vois lisse et nu comme un grain de blé.

J'ai posé près de toi un bouquet des humbles fleurs qui parsèment les prés : l'ombelle rose de l'archangélique, la sauge violette, les campanules penchées, les silènes et le thyrse élégant du sainfoin.

J'y ai mêlé des graminées qui tremblent et la gerbe modeste va réjouir tes yeux.

Sylvius, le jour descend.

Voici le miel et le pain noir.

Voici le lait couvert d'une crème épaisse, mange et bois.

Mes mains qui ont travaillé tout le jour ne peuvent t'oiFrir que ce frugal repas.

Mais quand la nuit prudente, de son pas silencieux, aura fait le tour de la maison, c'est près de ton amie que tu t'endormiras.

Sylvius, il faut que notre été d'amour soit un long chant passionné, un foyer où jamais n'apparaisse la cendre.

Nous en conserverons l'écho mélodieux et l'ardent souvenir pour réchauffer les années froides quand soufflera le vent d'hiver.

Lève-toi avant que le soleil ne vienne regarder ton toit par-dessus l'épaule dure de la montagne.

Marche, confiant et fort, dans la poussière blanche, travaille pour honorer tes jours.

Mais, quand tu gravis les pentes où croissent les chênes, quand tu te reposes plus haut que les vignes à l'abri bienfaisant d'un pommier ; quand tu lèves les

yeux vers les cimes ou que tu les abaisses vers le torrent, Sylvius, toi qui possèdes ma vie, n'oublie pas un seul instant que je vis.

Jamais le cœur qui aime n'épuisera son chant.

Le vent s'est-il lassé de bruire depuis la naissance du monde ?

Les feux ont-ils cessé de rouler dans l'espace ?

La mort arrête-t-elle son bras infatigable.

Et l'amour sa chanson ?

Tu es simple et pur comme la lumière dorée que verse le soleil.

Ta jeune vie se déploie aux rayons du zénith, tel un triomphal étendard.

Ouvre les bras^ secoue la tête et ris parce que l'heure est belle, parce que le ciel est éclatant, parce que la sève bouillonne au cœur des arbres verts et que les abeilles sont étourdies de parfums.

Ris, je verrai tes dents luire plus blan-

ches que les blanches amandes, je bondirai vers toi pour me suspendre à tes épaules plus fortes que les branches du cerisier et tu mordras le fruit écarlate de ma bouche.

Ris parce que je t'aime et qu'il est midi.

Les papillons volent, les fleurs vivent, les arbres font des dômes qui s'emplissent de jour, qui s'emplissent de nuit.

Le soleil tourne, l'ombre se déplace, tout est mouvement et chaleur et beauté.

Parce que c'est l'été, tes caresses sont plus pénétrantes et ton sang coule en moi par ton baiser.

Prends mes hanches qui frémissent, prends mon âme émerveillée dans tes mains

brunes comme le pain mordu par la flamme, brunes comme le maïs mûri sur les coteaux brûlés.

Alors, je fermerai les yeux pour mieux sentir glisser entre mes lèvres le miel divin de ton amour.

Je jase et tu dis : Folle !

Toi, si tu chantais pour moi, je pleurerais.

Combien de fois, durant le jour me suis-je dit :

Mon oiseau vole à travers les montagnes, il se pose sur le granit, chante et repart tout baigné de lumière.

Mais à l'heure de ton retour une émotion toujours nouvelle me saisit.

Tu es là.

Je te respire, ô bouquet de mes rêves, jusqu'à la plus étourdissante ivresse.

Et mon cœur te regarde avec les yeux secrets qui ne s'entrouvrent que pour toi.

Ta chair, faite de clarté, est plus mystérieuse que la nuit.

Tu ignores d'où vient le flot qui l'anime et qui roule sans trêve comme l'eau descendue des glaciers.

Aux heures enfiévrées il bondit et traverse en tempête ton cœur déchaîné, puis s'apaise et s'endort comme la plus discrète des sources.

Sylvius, jamais tu ne sauras à quoi je

songe quand tu sommeilles et que j'entends, à la fois, le torrent qui ronge la vallée et le flux ténébreux qui serpente dans ton corps superbe et abandonné.

A travers tes doigts je vois, prisonnière, une grappe d'accacia blanc, toute chaude, au goût de miel.

Tu l'as pressée contre ma bouche et entre nous la fleur agonisante et passionnée a consumé tout son parfum.

Tu m'as dit : Passe tes bras autour de mon cou.

Et j'ai levé les mains.

Dans ce geste, ô Sylvius, sais-tu combien je me donne, sais- tu combien je crois.

Attachée là comme une ancre au rocher je te confie ma faiblesse, mon corps que tu protèges, mon âme que tu gardes en toi.

Et quand mes doigts se joignent sur ta

nuque résistante, toutes les craintes sont mortes, tous les chagrins enfuis parce qu'entre tes bras refermés tu me porteras.

Sylvius, voici de luxuriants parterres, ils font toute la joie de mes yeux.

Je les contemple, immobile, dans mon adoration d'été.

Tu peux fouler cette herbe heureuse, briser des tiges et tuer des parfums pour te griser de leur agonie, dans la lumière enchanteresse de midi.

Et quand tout sécherait à tes pieds, le jardin mort m'en paraîtrait plus beau car.

seul, je t'y verrais toi, grande fleur étincelante et fraîche, au soleil.

Un homme est sorti du cellier en portant des outres de vin.

Une femme quitte les ruches, elle a pris des rayons de miel.

Moi, je viens du pays des merveilles, j'en ai rapporté ton amour.

La cascade est dénouée comme Técheveau de fil jeté sur ma corbeille, les sapins sont noirs et bleus, les nuages jouent dans le ciel.

Il y a, près de moi, un églantier nain. Ses fleurs vives, larges papillons, sont prêtes à s'envoler, les tarins chantent dans les yèbles.

Je sais que tu m'aimes, Sylvius, ta

pensée monte jusqu'à moi du fond de la vallée, le vent me caresse pour toi.

Lorsque tu m'as saluée, Sylvius et que tu t'en vas, je pleure des larmes lourdes, perles chaudes nées d'un océan de tendresse.

Ce sont là les très-pures que je voudrais garder intactes entre mes doigts, pour les mêler à l'aube avec la rosée blanche qui rafraîchit le pré et lave les innocents visages des fleurs.

. Le vent fait remuer la tête verte des noyers ; il défie l'armée noire des sapins qui monte à l'assaut des pentes, il baise làhaut la robe froide de la neige, l'écharpe folle des nuées, il explore les horizons.

Dis-moi que tu l'aimes, Sylvius, le vent généreux et fort qui féconda jadis les cavales de Lusitanie, car ce soir, il se fait humble et attentif devant notre amour.

Sens-tu passer son haleine dans tes cheveux blonds ?...

Mais, ton bras serre ma taille à la briser, ton regard sonde l'obscurité, que cherches-tu ?

Est-ce l'odeur sèche et grise du foin ou celle de mes cheveux que tu respires.

Maintenant, les scabieuses ployées touchent mon front, les yeux dorés des étoiles nous regardent.

Ecoute la nuit, comme une eau lente et bleue qui s'étend.

Tu te penches, que me dis-tu ?

Je n'entends pas.

Laisse mon âme dans ta main, elle m'est devenue étrangère pour vivre en toi.

Avec le lézard vif, cours dans les pierriers gris d'absinthe où fleurit le sedum aux feuilles charnues, auprès du physalis brûlant et des calendules dorées.

Les clématites penchées ont pour toi des caresses et la sabline mince et tremblante contemple ton repos à midi.

Moi, je garde la maison et j'attends.

Le chat est étendu devant la porte, le soleil vit dans la chambre.

Sur Tescabeau je suis assise et pourtant, Sylvius, ce matin, ne m'as-tu pas emportée en partant.

Si mes bras étaient assez grands, je serrerais contre moi la montagne.

J'appuierais ma joue à la toison drue des forêts, je rafraîchirais mes lèvres aux neiges éternelles et, tandis que les pointes des rocs me transperceraient le cœur, par-delà le vol des aigles, je crierais mon amour en plein ciel.

O Sylvius, que se lève le vent de tristesse qui amoncelle les nuages.

Que vienne la pluie des larmes.

Que les lanières cinglantes des douleurs me flagellent.

Et je demeurerai immobile.

Parce qu'au-dessus de la tempête il y a l'éclat de ton front, qui est un soleil.

Sylvius, les fanfares du rouge te plaisent, les coquelicots chantent dans les blés.

Regarde-les battre des ailes, découvrir leur cœur noir et le dérober aussitôt.

A travers les minces colonnettes des épis, regarde-les se pâmer éperdûment, jusqu'à ce que leurs pétales épuisés se déchirent et se perdent sous les doigts prodigues du vent.

N'envies-tu pas la mort ardente et folle

de la fleur enivrée de souffles et de chaleur, qui exhale son âme enflammée dans la gloire du jour.

Viens, Sylvius, dans les champs d'or de ma tendresse, mourir aussi.

Non, ce n'est pas ton visage, ce n'est pas ton étreinte que j'aime, Sylvius.

Ce n'est pas cette mort qui est ton œuvre et dont je renais.

C'est ton âme, toujours lointaine, que je cherche inlassablement.

Et c'est le tréfonds de ta vie que je voudrais que tu me donnes, sur tes lèvres, comme un baiser.

6o CANTIQUE D'ÉTÉ

Laisse-moi te dire des choses trèsdouces dont tu riras.

Laisse-moi te parler comme à l'enfant que mes bras ignorent, que mes flancs stériles ne porteront jamais.

Laisse-moi me pencher vers toi comme je me pencherais sur la petite tête innocente qui aurait l'odeur de la chair fraîche et du duvet.

Et quand tu entendras jaillir de mon

CANTIQUE D'ÉTÉ 6i

cœur les mots qui vont à l'éternel absent, peut-être que tout-à-coup, devenu grave, tu me baiseras sur le front, lentement.

J'ai broyé entre mes dents les tiges des bromes tandis que, couchée au bord du sentier, je regardais courir les grosses fourmis noires.

Je serre entre mes dents les mèches blondes désordonnées tandis qu'allongée près de toi^ dans le miroir profond de tes yeux je regarde surgir par des venelles où s'écrasent des roses, les désirs fous qui se heurtent et se pressent.

La tige des bromes est sucrée, mais tes cheveux ont l'arôme que prend au fond des boîtes de laque, le thé noir et précieux.

La pluie est tombée toute la nuit, je l'ai entendue se plaindre.

Sur les chemins trempés le souple escargot promène sa maison oscillante comme une nef sur les vagues. Ses yeux investigateurs scrutent Tornière et le terne visage des cailloux.

Près de la cascade sont abattus les sapins blonds, et lame aromatique des résines

flotte, doucement évaporée dans l'air du matin.

Les orges se sont couchées sous le galop des chevaux de minuit, les arbres pleurent. Mêlé au roulement gonflé des ruisseaux, le chant des oiseaux est plus frais et le brouillard traîne sa caresse grise sur les sommets.

J'aspire l'odeur forte de la terre abreuvée qui remercie.

Avant que se relèvent les ronciers alourdis et les capsules veinées des silènes je songe, Sylvius, aux larmes que tu bois sur mes joues et qui, dans mon cœur, font tout ployer.

La coupe de mon âme est pleine à déborder.

Ouvre tes deux mains que je verse. Parfume-toi.

Par toi, je connais un merveilleux bonheur.

C'est le bonheur de la fleur éclatée, du blé qui jaunit, du pommier qui s'agenouille sous son fardeau brillant.

C'est le bonheur des eaux libres, du vent vigoureux, de la lumière immense répandue sur toute la nature.

Quand je te vois près de moi, la joie

sans nom envahit mon âme et je voudrais lancer mon cœur dans le soleil.

Le désir gonfle ta lèvre, comme les midis de Juillet gonflent la pomme tentatrice.

Il y a des rayons noirs au fond de tes yeux, une lueur d'orage dans tes cheveux blonds.

Tu te courbes, presque farouche, ainsi, dans les plaines, j'ai vu l'aulne tordu se courber sous la force du vent.

Ta poitrine bat, ton cou palpite, mes

paupières sont closes comme les calices repliés au couchant. Je n'entends que ton souffle, je ne te vois plus !...

"J'ai étendu ma main pour que tu y poses ta tête ".

J'entends encore ta voix et la douceur infinie de tes paroles.

J'ai laissé ma joue sur la paume tiède comme la laine des brebis.

N'as-tu pas senti que toute ma vie, colombe prisonnière qui ne veut plus sa liberté, était là, charmée et muette, sur ta main étendue.

Ensemble nous reposons dans la forêt haute, au pied d'un rocher froid où s'attachent les fougères.

Une chèvre perdue nous regarde de ses longs yeux d'agate, en broutant les feuilles pendantes des cytises.

Son regard aigu et doré est celui d'une princesse transformée qui redevient femme vers la nuit.

Ta main, toute chaude contre mon visage.

a la senteur des gommes transparentes que les écorces fendues pleurent au soleil ; la lumière amoureuse cercle ta nuque et la baise à la place où mes lèvres s'attachent.

Et moi, attentive, je sens l'heure vermeille toucher mes épaules, je la sens entrer dans mon âme comme la reine splendide entre dans le palais qui l'attend et je la convie à demeurer.

" Passe lentement, lui dis-je, et tout bas parle à mon sommeil de celui qui dort près de moi. "

Encore une journée morte.

La lune ronde suspend une perle géante au front de la montagne.

Si la fatigue clôt tes lèvres et abat tes paupières, ne me dis rien.

Je ne veux de toi, ce soir, que le lointain sourire qui vient du premier jour où tu m'as souri.

J'étais pauvre.

Tu m'as donné les étincelants rubis d'allégresse, les longs colliers d'or des caresses et les perles des larmes douces et les opales des sommeils entre tes bras.

Tu m'as donné des diamants de pureté, des émeraudes d'espérance et les profonds saphirs du rêve.

Que je suis riche maintenant !

Il n'y a personne.

Le pré immense est vide, la forêt, la montagne et le ciel nous appartiennent.

Tu dis qu'il y a des pays, des villes, des hommes ?

Je ne vois que notre amour insolent et nu.

Il n'y a personne.

Je tiens ton cœur entre mes mains et tout le jour je le regarde.

C'est un fruit dont je me délecte et qui renaît, plus savoureux que la reinette mûre qui choit dans l'herbe et que les guêpes creusent ; plus désaltérant que le raisin que tu détaches des pampres inclinés.

Laisse-le vivre et mourir et ressusciter au soleil de mon amour.

Laisse-le s'éveiller et s'endormir comme

le chat blotti contre mon sein, Sylvius, car je ne te le rendrai pas.

C'est le soir, tout est tranquille, des mouches volent et la fenêtre est close.

Donne-moi ce baiser, tu sais, qui est fraternel et ne l'est pas.

Sur mon visage, pose tes lèvres chastes et fermées. Elles ne laissent filtrer que la tendresse sans brûlure, la douce, la profonde qui met un frisson frais dans mes cheveux.

Mon cœur s'endort et, tandis que tes mains rejointes me tiennent tout entière, sou-

mise, contre toi, sans ouvrir les yeux, qu'ai-je dit?

Je ne suis bien que là.

CANTIQUE D'ÉTÉ 8i

Il y a dans tes yeux des fleurs qui vacillent, des flammes qui fleurissent, de fins ruisseaux et de longues prairies.

Il y a du ciel qui bouge, des horizons qui s'enfuient, des paysages d'un vert argenté qui se transforment, des oiseaux noirs, en vols eflilés, par-dessus les étangs.

Et quand tu m'aimes, Sylvius, il y a tout l'amour volontaire, étonné, dans tes yeux.

Alors, je plonge et je me baigne au sein

des ondes éclairantes de ton regard couleur d'eau.

Je cueille des fleurs nées pour moi, je traîne mes doigts dans les flammes, je traverse les campagnes illuminées qui me sollicitent.

Et tout-à-coup je meurs, noyée, brûlée, sous tes yeux.

Mon bien-aimé la forêt te possède, elle t'endort dans ses bras bruns.

Elle t'aime et te flatte de son ombre séduisante.

Contre le tronc fraternel de l'arbre, tu t'abandonnes comme sur mon épaule.

Sylvius, je suis jalouse de l'ombre et de l'écorce et du silence qui baise ton col nu.

La femme qui clame son orgueil est insensée.

Je dis : rien n'est plus doux que de courber le front sous le désir et la caresse.

Rien n'est plus beau que de tendre les mains aux liens de la captivité.

Rien n'est plus fort que de s'abandonner à sa faiblesse.

Parce que mon maître a pris ma chair,

enchaîné mes poignets et fait peser sa force sur mes épaules, je suis une femme.

Que serais-je sans lui?

Je chante une chanson sans paroles qui monte avec le cri du pâtre jusqu'aux plus hauts sommets.

Je chante pour toi.

La forêt m'entend ainsi que le loriot et m'écoutent les pierres.

Mais ton cœur, ô Sylvius, m'entend-il ?

Ta vigne généreuse offrait ses grappes pleines dans le pays que nous avons quitté, t'en souviens-tu ?

Comme elle, donne-toi.

Viens, les mains ouvertes, les lèvres tendues, les yeux illuminés, tout vibrant de ton rire qui est une claire musique.

Tu me diras des mots joyeux comme l'aube.

Viens.

Et tu répandras le bonheur sur mon sein glorieux, comme une grande gerbe frissonnante, cueillie dans l'entière clarté, à midi.

Je mets mon front contre ta hanche et je ne pense plus.

Il me vient une force obscure de ta chair qui a le parfum du pain.

Seul, en moi, veille l'instinct libre et sauvage qui tend mes bras pour les attacher à ton cou, qui cherche ta poitrine pour y laisser rouler ma tête appesantie, sous la protection de ton cœur.

Car tu es l'arbre droit et moi la vigne retombante.

Tu es la pierre et moi la mousse.

Tu es la puissance et moi l'abandon.

Cette soirée est mélodieuse comme un chant de harpe.

La lune magicienne n'a pas encore franchi la montagne, mais le ciel répand une adorable clarté pleine d'amour.

Que n'es-tu près de moi à contempler, sous ma fenêtre, l'argent fleuri du rosier blanc.

Toi qui m'as apporté l'hommage de ta force orgueilleuse, repose- toi.

Ta tête est lourde sur mon bras replié.

Entre tes lèvres, je saisis des mots que tu n'achèves pas, les mêmes que t'arrachait le bonheur bref et tuant qui te pénétrait jusqu'aux os, lorsque tu m'as prise en riant, au milieu du jour.

Les routes sont chaudes mais la chambre

est fraîche ; des chars passent au loin, ici tout est silencieux.

Restons l'un contre l'autre, comme les touffes de l'orpin serrées entre les pierres.

Dormons enlacés, tandis que l'Été appuie ses mains ardentes sur le toit.

J'écoute, dans les prés, le rire muet des fleurs, de tant de fleurs.

Je sais la joie secrète qui vibre sous les écorces, parce qu'aux branches fières les fruits d'Été sont suspendus.

Je sais l'hymne du seigle qui monte pour devenir le pain.

Je sais que mon amour enfle son aile et vole dans un air enchanté.

Et je titube comme si j'avais bu, par une

soirée chaude, un plein cratère de vin de Samos.

Je ne possède plus rien, j'ai tout donné.

Me voici nue comme la pierre.

Le soleil me vêtira.

La pluie m'abreuvera.

Et je me nourrirai de ton baiser.

Laisse-moi crier : Encore, encore.

Je ne suis pas la sœur de ces femmes aux yeux glacés qui se taisent.

Je tends mes mains impérieuses pour tordre et pour broyer, ma bouche vorace pour goûter aux essences enivrantes.

Je darde mes prunelles volontaires sur la vie, sur l'amour et, sur toi, je jette mon désir comme le pêcheur, dans la rivière, lance le circulaire épervier.

Jamais je ne serai rassasiée de ta chair lumineuse.

Ne me dis rien. Etends les bras.

Laisse-moi crier.

J'ai prononcé des paroles éternelles, Sylvius, tu as souri.

Tant que s'ouvrira la semence, tant que tourneront les fruits, tant que s'étendra la couleur pour embellir les corolles, il y aura des fleurs de délices, des moissons de tendresse et des fruits de volupté dans les champs des âmes jeunes, fécondées par l'amour.

Et c'est cela que j'ai dit.

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loo CANTIQUE D'ÉTÉ

Je dois bénir les dieux qui m'ont donné deux fois la vie.

Car ton âme est en moi et ton corps est le mien.

Mais je les supplie chaque soir de ne nous donner qu'une mort.

CANTIQUE D'ÉTÉ loi

LU

Tu m'as demandé : " Qu'est-ce donc, aimer ?

Aimer, Sylvius : c'est être moi, pour

toi.

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