LXXXVIII
Donne-moi tes mains, Sylvius, que je regarde les veines de tes poignets, les fils bleus qui sont les mailles de ta vie.
Je suis tranquille à tes pieds.
Il est trois heures, la canicule pèse sur la vallée, tout est assoupi, je me tais.
Je ferai ce que tu voudras.
Tu me diras : " Ma douce" et je baiserai longuement la place chaude et blanche qui bat.
i62 CANTIQUE D'ÉTÉ
Sache bien, ô Sylvius, que je te remercie.
Tu as illuminé ma vie ainsi qu'une salle de fêtes où doit apparaître un grand roi.
Mes jours, auprès de toi, luisent et tremblent comme des cristaux suspendus autour des cires flamboyantes.
L'aube et le soir se dorent, se parfument, deviennent précieux.
Et tes doigts, en touchant le clavier de mes heures, y font de merveilleux accords.
Je voudrais te tuer un soir au pied d'une haie rougie par les fruits ardents du tamier.
Là, j'arrêterais la jeunesse que tu m'as consacrée, je lui ferais un lit odorant de menthes argentées.
Sous les arceaux des rosiers sauvages, ta face dormante serait un pur ivoire serti d'or fin et ta beauté intacte retournerait à l'infini avant d'être touchée par l'aile fauve de l'automne.
Sylvius, l'étreinte passionnée de l'Été fait chanter la montagne, les soirs sont enivrants.
Je presse dans mes mains le jus de la mélisse dont on parfume les ruches et, près de la haie, je t'attends.
Je ne vais pas la tête lourde de pensées profondes, le front penché.
Il n'est en moi qu'une espérance.
Entre les bras verts du sureau je me tiens au seuil de ma porte, au crépuscule, et je t'attends.
Les fleurs délicates et blanches, très parfumées, tombent sur mes genoux.
La foudre noire qu'est l'hirondelle vient rayer l'air et l'heure tremble à t'espérer.
i66 CANTIQUE D'ÉTÉ
Quand tu parais, le temps se pâme sur le sein battant de la joie.
Si tu t'éloignes, il vient traîner dans mon cœur vide ses pieds froids.
Je ne vais pas courbée sous les pensées profondes.
L'éternité, Sylvius, ce sont les heures où je ne te vois pas.
La lampe a rendu fou le papillon de nuit, il sera mort bientôt d'être entré dans la chambre.
Et moi, Sylvius, je tourne et je m'épuise autour de ta beauté, sans doute un soir je mourrai, de t'avoir aimé.
i68 CANTIQUE D'ÉTÉ
Non, je ne connais point le fard qui souille le baiser, ni la robe étroite qu'on lace, ni cette vanité qui détourne l'amour.
Les hommes sont bien loin de moi et l'univers s'arrête où s'arrêtent tes yeux.
J'ai dit tout simplement :
Me voici. Je suis petite et nue, que ton désir se penche, que ton amour me vête de douceur.
Sylvius, je t'appartiens.
Je n'invoquerai pas cet invisible amour qu'on dit avoir des ailes, je ne le connais pas.
Je ne suis pas allée m'agenouiller au temple vide où l'inutile encens ne doit parfumer que les pierres... Pourquoi ?
Mais j'ai touché le dieu qui me parle et m'embrase.
J'ai prié la statue qui s'anime et j'ai connu la chaleur de ses flancs.
L'idole a couvert mes années de fleurs, elle a fait éclore des fruits aux rameaux fermes de mes heures.
Je n'ai point d'autre culte.
Mon corps est le brasier, mon âme le parfum : ô dieu, vivant Amour, accepte, prends.
Quand je pense tout haut, je dis : Viens ma merveille.
Donne-moi ta bouche, donne-moi tes mains, tout ton corps aimé que je l'aime encore.
J'ai mis mon cœur immatériel et mon âme à tes pieds, ce sont deux fleurs d^or et de sang.
Je n'avais qu'elles dans mon jardin.
Maintenant je n'ai plus rien et je t'adore, viens, ma merveille...
Je dis cela comme la cloche vibre et sonne en frémissant.
Écoute-moi, écoute-moi !
Va, tu peux me faire souffrir, et, si tu veux, me torturer.
La grande mer de mon amour porte une flotte de galères chargées de douceur, chargées de tendresse, chargées de pardon.
Et ta vie serait bien trop courte pour en épuiser tant et tant.
Je te verrais, parfois, assis sur le trône d'ivoire, au-dessus des fumées lourdes des sacrifices.
Je verrais, sur tes pieds, le sang noir des taureaux.
Tandis que le soleil, avant la nuit, baise la terre entre les oliviers, jeté verrais parfois loin de moi comme un dieu.
Sylvius, le feu prend à la forêt, les premières étincelles volent sur les mélèzes, un brasier s'allume à leurs pieds.
C'est aujourd'hui que revient l'Automne porteur de brandons.
Je marche vers toi dans la montagne, les fées rouges s'étendent parmi les rochers.
Dans la rousseur des alpages, les sonnailles tintent le glas discret de la saison qui
meurt et ce soir je te donnerai le dernier baiser d'Été.
C'est dans la gloire du soleil que nous nous sommes aimés.
En haut des nues son rire immense sonnait par delà les montagnes jusqu'au fond de l'horizon.
Ses flammes entouraient nos cœurs d'incandescentes auréoles et magnifiaient nos fronts levés.
Les ruisseaux, à demi taris, s'alentissaient pâmés dans la chaleur, et sur les chemins
blancs, la joyeuse poussière volait comme l'écharpe d'une messagère invisible. La terre embrasée éclatait.
Et tu n'as point connu 5 Sylvius, d'Eté plus rayonnant.
C'était la fête de notre amour^ de ta jeunesse blonde. Quand tu montais vers moi, pendant les longs silences où tes yeux vivaient dans les miens, comme une pluie ardente, autour de nous, nous entendions tomber du soleil.