LUI
Je t'ai donné tous mes frissons, tous mes soupirs, toutes mes larmes et tous mes cris de volupté.
J'ai posé le vol de mes rêves sur ton épaule blanche : à toi, les grands paradisiers !
Ma volonté brisée retombe entre tes doigts ainsi qu'une liane.
J'ai oublié qu'il existait un monde pour refermer sur toi et ma mémoire et ma pensée.
Il me reste le sang qui chante ta beauté. Cherche, cherche encore et dis-moi ce que je pourrais te donner.
Une femme qui pense et qui m'aime, s'écrie en parlant de l'Amant :
" Non ce n'est pas là le soleil ! "
Et je réponds :
Vous vous trompez, vous vous trompez !
C'est bien là le soleil, car, lorsqu'il a disparu, je ne vois plus sur ma route que l'ombre et le froid, assis l'un contre l'autre et grelottants.
SylviuSjje t'ai bercé de paroles puériles et tu riais.
Je t'ai appelé : Mon oiseau.
Parce qu'en un jour de lumière tu t'es posé sur l'arbre de ma vie, à écouter l'hymne de ton amour, il a frémi jusque dans ses racines et, sous le vent du bonheur, ses feuilles et ses rameaux ont tressailli.
Trois années ont passé sans amener
io6 CANTIQUE D'ÉTÉ
d'hiver : la sève court, les fleurs et les fruits se succèdent.
Ne t'envoie pas, mon oiseau, reste, ô génie de l'éternel Été.
Tu entres dans la chambre avec le parfum des pêches que tu m'apportes.
Tu dis : " Voici pour toi. "
Et c'est vraiment tout l'Été que tu m'offres, Sylvius, entre tes mains.
io8 CANTIQUE D'ÉTÉ
Comme la déesse vénérée naquit des flots créateurs de l'Océan, tu es sorti, Sylvius, d'une vague d'amour subitement dressée sur la grève émue de mes jours.
Elle est venue mourir en baisant mes genoux.
Mais ta lèvre suave a ignoré le sel et ta joie roule sur ma joie, comme l'onde éperdue roule sur le rocher.
Voilà pourquoi, quand tu t'éloignes.
j'aime sur l'humble chemin qui te porte, usqu'à la trace de tes pas et, dans le beau matin qui t'écoute, jusqu'au dernier son de ta voix.
iio CANTIQUE D'ÉTÉ
Le torrent coule entre les pierres et ma vie coule entre tes mains.
D'un geste tu peux la suspendre.
Veux- tu joindre tes doigts, comme pour une prière au Destin, et l'arrêter un soir où dans son cours elle emporte des roses, un soir où tu m'auras aimée.
CANTIQUE D'ÉTÉ m
Ce que tu veux de moi, ô bouche ardente ouverte sur ma vie, c'est, pour garder la pourpre de tes lèvres, tout le sang de mon être: Prends !
Ce que tu veux, ô fleur d'ivresse, pour ton épanouissement, c'est toute la chaleur de mon âme : Prends.
Et quand je ne serai plus que cendre, que ce soit ton soufile encore qui vienne la ré-
pandre au pied de ces montagnes où nous nous sommes aimés.
Les matins succombent sous les fleurs, les soirs sont gorgés de parfums, tout le jour brille et chante entre les bras chauds de Cérès.
J'ai jeté ma tunique inutile pour donner ma poitrine aux abeilles, mes doigts aux papillons.
Les feuilles jouent autour de mon visage et le geai m'a crié des folies en passant.
Es-tu jaloux, Sylvius ?
Le soleil m'a prise à la nuque, son corps de feu m'a possédée.
Maintenant, je sens croître dans mes entrailles un fruit lumineux d'Été.
Mon cœur est ivre de toi, il chancelle, ô mon Ami, replace le doucement dans ton cœur.
Il ne sait plus rien.
Il faut que tu lui redises pourquoi la montagne est haute, le ciel si bleu, pourquoi, ce soir encore, il viendra des étoiles.
Il faut que tu lui redises pourquoi tu vis, ma merveille, plus beau que la montagne.
ii6 CANTIQUE D'ÉTÉ
plus joyeux que le ciel, plus doux que la plus douce étoile.
Remplis-le jusqu'au bord de ton amour.
Alors il se tiendra droit comme une amphore fière et débordante d'un vin parfumé.
Tu m'as quittée, Sylvius, je t'ai vu disparaître à la courbe de la vallée.
De loin tu me demandes: "Que fais-tu?" Comme l'arbre donne le fruit, Comme la treille donne la grappe, Comme l'épi donne le grain, Sylvius, je t'aime.
ii8 CANTIQUE D'ÉTÉ
Sylvius, j'ai vu les jardins reposés au crépuscule et le demi-sommeil des néfliers et des buis.
A l'heure de la lumière verte comme le cœur d'un flacon vide, j'ai vu le Silence sous les châtaigniers.
Ah! que ses mains sont douces.
Il a pris ton ombre aimée et l'a tendue vers moi pour que je baise ta bouche muette et tes yeux clos.
La porte s'ouvre et tout m'apparaît lumineux.
Ai-je aperçu le lac criblé de rayons aveuglants.
Ai-je vu le haut tournesol rire dans une clarté d'or.
Ai-je entendu chanter ensemble tous les oiseaux ?
C'est toi, Sylvius et c'est ta voix.
Donne ta tête blonde, sur mes paupières qui frémissent, dis-moi encore: Bonjour!
Il n'est au ciel aucun nuage, jusqu'au fin fond de l'horizon tout est d'un bleu dur et précieux.
Réjouissons-nous fort de la couleur vibrante de ce beau jour.
Que le rire attache sa lumière rouge à nos dents.
Que l'oisiveté et l'amour enroulent à nos chevilles de larges rubans d'or.
Et que nos pensées vermeilles, jusqu'au
soir, soient de grands papillons dormants et paresseux que la canicule engourdit.
Laisse ton front contre mon front pour qu'il écoute ma pensée.
Laisse ton cœur contre mon cœur afin que tous deux se répondent.
Je tiens dans mes mains tes hanches parfaites, cette urne obscure et chaude où sommeille la vie.
Laisse couler en moi la pure essence de ton être.
Et ce soir encore, je me redresserai fière et vibrante d'avoir été vaincue.
Le sommeil glisse dans la chambre près d'un rayon silencieux.
Il incline ta tête.
Dors Sylvius, dors mon bien-aimé et quand tu t'éveilleras je déchirerai sur ta bouche les pétales de ton rire doux.
Il s'effeuille entre tes lèvres, comme le géranium rouge laisse choir du balcon fleuri les parcelles de sa beauté.
Te voici étendu près de moi.
Ton poing fermé repose sur ma paume ouverte, tranquille et fort.
Et, dans le silence, ta chair jeune répond à la mienne, sans caresses.
Tes yeux qui s'ouvrent sont les portes d'émeraude de mes palais.
Tandis qu'autour de nous l'Été roule sa flamme, là je m'en vais trouver la divine fraîcheur, les aigrettes d'eau vive qui font sonner les vasques, mille visages de fleurs au rire colorié.
Sur mes doigts viennent les oiseaux palpitants qui ne s'enfuient jamais.
Ce sont les seuls gardiens des trésors de
ta joie, de ton innocence et de ta volupté. Et mes palais n'ont point de clefs.
Il faut que je te dise
une
chanson,
Ecoute :
Il y a moins de grains
dans
toute la
moisson que de baisers pour
toi (
mtre mes
lèvres, o ma Beauté.
Moins de gouttes serrées
dans
le lit du
torrent que de larmes pour
toi ai
i fond de
mes deux yeux, o mon Tourment
Et moins d ardeur dans 1
'astre
qui peut
nous rendre fous, que d'amour dans mon cœur pour toi, ô mon Amour.
Je ne veux pas louer les pays inconnus, parce que mes yeux les ignorent, ni parler de la gloire, car mon front n'attend point de couronne.
Ton âme, c'est le pays enchanteur et secret où mon âme s'égare.
Ma gloire ! J'ai conquis ta forme harmonieuse et je t'entends vibrer comme une lyre sous mes baisers.
A chacun sa victoire, ô souverains envieux et altérés.
La mienne me suffit.
Ne t'ai-je pas dit, ô Sylvius, combien j'avais souffert avant de te connaître.
Ainsi, je partageais le sort de tant de mortels, car la souffrance est avec nous.
Comme lorsque la terre a tremblé, les ruines se couchaient dans mon âme, mais par-dessus la douleur et la mort, une grande fleur s'est levée: Toi.
Auprès d'elle un oiseau chante inlassablement et c'est mon amour.
Si ce chant doit charmer les heures sacrées de ta jeunesse, qu'elles l'écoutent bien en passant, car aucune ne peut s'arrêter, aucune ne se retournera pour savoir si l'oiseau et la fleur sont encore là.
Et d'autres paraîtront qui les feront périr.
Combien je les plains, Sylvius, ces femmes qui n'aiment pas l'amour, qui n'ont point admiré le mystère du geste, ni deviné l'apothéose, cette mort généreuse qui ménage un réveil.
Pauvre troupeau courbé d'esclaves, elles ne savent pas que les chaînes sont d'or, que le joug est fleuri et que, dans le vivant sillon, c'est à l'instant que la moisson des voluptés se lève.
Moi, je me dresse contre toi comme le flot épouse la falaise, comme le lierre étreint la tour.
J'appelle le vent de folie qui secoue mes cheveux et, de t'aimer jusqu'à la lassitude, je ris au visage enflammé de la vie.
Tu me contemples de haut, Sylvius.
Ton regard transparent me rafraîchit comme la pluie de Mai.
La joie se balance dans mon âme.
Ne parle pas. Donne-moi ta main dorée et laisse-la entre les miennes ta main précieuse et grande, ô mon Amant.
Toi qui fais de ma vie un hymne qui va de l'aube au soir, Sylvius, le connais-tu ?
Je dis : Voici la fleur du serpolet et celle de l'osier que j'ai cueillie dans la forêt; voici l'orchis, né au pied des bouleaux purs comme les cires blanchies à la rosée et des rêves en gerbes qui montent tels que les fumées droites quand le temps est beau.
Toute mon âme en bouquet pour toi; prends !
Je dis: voici les cerises gaies, les cassis noirs comme mes yeux, les mûres qui saignent et les voluptés plus rouges que les tomates insolentes.
Tout mon corps parfumé pour toi : prends!
Ton souffle évapore mon âme, elle vole à travers des jardins de délices et puis, sur ta bouche fraîche, elle vient se poser.
Mon corps ondule au gré de tes caresses, il se courbe et se relève, ainsi fait l'épi chargé sous le vent du sud, et puis, sur ta poitrine, il retombe apaisé.
Que ton oreille s'appuie à ma lèvre alors muette, si tu veux l'entendre encore l'hymne qui continue pour Toi.
Sylvius, je t'en supplie, ne laisse pas venir à moi les hommes des villes aux mains décolorées.
Je les crains comme l'alouette craint le vautour en chasse au-dessus des vallées.
Que le sorbier qui croît devant ma fenêtre me cache leur sourire.
Que les épines leur défendent mon seuil et arrêtent leurs pas.
Je ne connais que ta candeur, que la
limpidité de tes yeux qui me réjouissent comme le coin de ciel bleu que j'aperçois dès le matin.
Étends sur moi l'ombre de ton manteau car tu sais que, fidèle et solitaire, je ne veux vivre que pour toi.
Lentement j'ai détaché les voiles de la statue et je me suis inclinée.
Je ne sais pas si l'univers existe pour me voir prosternée à tes pieds, mais je sais que je t'adore, toi.
Je sais qu'il faut jouir ardemment du bonheur d'être remplis d'une flamme sacrée, tant que la jeunesse et la vie joindront nos regards, enchaîneront nos mains.
Et je sais qu'il faut épuiser l'amour
jusqu'à notre dernier souffle avant que le soleil, haut encore, ne tombe à l'horizon.
Dis-moi, Sylvius, pourquoi j'aime ta poitrine plate, tes poignets droits et tes doigts longs, si naïvement repliés durant ton sommeil.
Dis-moi pourquoi j'aime chaque mouvement qui élance ou fléchit ton corps splendide, au rythme d'une mélodie qu'on n'entend pas.
Dis-moi pourquoi je m'agenouille, ivre
d'humilité pour te baiser les pieds, les yeux fermés sur la vision éblouissante.
Dis-moi pourquoi je t'aime plus que le soleil.
J'ai emprisonné ta tête sous mon voile et tu me souriais.
Il n'y avait, autour de nous, que les buissons penchés et le parfum musqué des fraises.
Et, sous le vent, les grands épis d'un champ de sarrazin nous saluaient.
Fais-moi mal, veux- tu ? Fais-moi bien mal avec tes mains longues qui me tiennent l'âme, comme une mouche, entre deux doigts.
Fais-moi bien mal avec tes dents trop douces au fond de ton baiser.
Fais-moi mal avec ta force qui me veut et qui broie.
Et puis tu me guériras, avec tout toi.
Dors, mon amour, laisse-toi emporter, la barque est ténébreuse et glisse dans l'oubli.
Dors, je veille sur toi, tu n'entends rien du chant muet de ma démence.
Tu ne sens pas mes lèvres sur tes cheveux et, dans la mort tiède du sonmieil, tu ne sais pas que je meurs près de toi.
Que dire encore avec des paroles ?
Arrêter ma bouche à ta tempe, fermer les yeux.
Ecouter le mystère qui flotte et tressaille dans la beauté des heures d'Août.
Laisser venir à nous le silence magnifique tout éblouissant de joyaux, le silence rare du jour.
Sentir nos âmes se fondre entre les mains dominatrices de l'amour.
Sans paroles.
La fenêtre est ouverte.
Je ne vois que les prés, les vernes, le lac et les montagnes, aucun toit qui s'anime, aucun visage au regard indiscret.
J'ai chaud.
La rosée que répand l'amour est brûlante.
Faut-il souf&ir pour tant de corps sans beauté, accablés d'étofFes pesantes, pour tant d'âmes vêtues de noir? Non.
J'entre dans un jardin rempli de somp-
tueux parterres et le maître des fleurs me dit :
"Je te les donne. "
Qu'ai-je fait ? J'ai cueilli jusqu'à la dernière, à pleins bras j'ai tout emporté.
Je ne veux pas songer aux yeux éteints, aux mains timides, aux bouches d'ombre qui n'ont jamais crié.
J'ai peur des habitants des villes, qui n'ont qu'une moitié d'âme dans de ternes enveloppes et la gorge pleine de paroles fausses.
Je m'éloigne de ceux qui craignent d'êtres nus.
Viens, ô Miracle de ma vie, soyons sim-
pies comme le granit dépouillé, au soleil, sur les sommets.
Celles qui devaient tout prendre, tout emporter.
Celles qui ont coupé les fleurs, détaché les fruits, fauché les moissons de mon cœur heureux et pillé.
Celles qui s'étendent comme des feuilles, se replient comme des calices, se referment sur un secret.
Les fortes, les vivantes, les chères mains
épanouies au soleil dans l'herbe sensible aux mille tiges ployées.
Les volontaires, les passionnées, les victorieuses, tendues dans l'ombre brûlante vers les bonheurs obscurs et accablants.
Les douces, les abandonnées qui dorment.
Les ferventes, les soumises, jointes sur mes genoux.
Les ouvertes qui m'offrent ton âme.
Sylvius, tes mains.
Mon amour danse et flambe comme le grand feu de joie qui fait un trou sur le glacier, certain soir d'Août.
Mon bonheur tourne et court plus vif que le chamois qui regarde l'abîme, avec des yeux si doux.
Nous avons cherché tous les deux et le vertige et la brûlure. Jetons-nous donc au gouffre et volons sur la cime.
Quand notre folie ne sera plus qu'une hirondelle morte, qui la ressuscitera ?
Viens faire un beau voyage, entre dans mes yeux.
C'est la nuit là- bas, la forêt pleine de puissants arômes, le lac qui bouge doucement.
Aux balcons nacrés des nuages, une lueur monte et s'épanche et voici l'astre qui paraît.
Ah ! la vivante nuit resplendit et se pare.
i6o CANTIQUE D'ÉTÉ
Regarde, regarde encore, oh, plus profond.
Mais tout se trouble, tu n'y vois plus. Il est fini le beau voyage, ô ma Beauté.