AU VILLAGE
Je suis un enfant trouvé.
Mais jusqu'à huit ans j'ai ou que, comme les autres enfants, j'avais une mère, car lorsque je pleurais, il y 5 avait une femme qui me serrait si doucement dans ses bras, en me berçant, que mes larmes s'arrêtaient de couler.
Jamais je ne me couchais dans mon lit, sans qu'une femme vînt m'embrasser, et, quand le vent de décembre 10 collait la neige contre les vitres blanchies, elle me prenait les pieds entre ses deux mains et restait à me les réchauffer en me chantant une chanson, dont je retrouve encore dans ma mémoire Tair et quelques paroles.
Quand je gardais notre vache le long des chemins 15 herbus ou dans les brandes, et que j'étais surpris par une pluie d'orage, elle accourait au-devant de moi et me forçait à m'abriter sous son jupon de laine relevé qu'elle me ramenait sur la tête et sur les épaules.
Enfin, quand j'avais une querelle avec un de mes 20 camarades, elle me faisait conter mes chagrins, et presque toujours trouvait de bonnes paroles pour ms consoler ou me donner raison.
Par tout cela et par bien d'autres choses encore, par la façon dont elle me parlait, par la façon dont elle me regardait, par ses caresses, par la douceur qu'elle metlait dans ses fonderies, je croyais qu'elle était ma mère. 5 Voici comment j'appris qu'elle n'était que ma nourrice, i ♦ ♦♦♦♦♦♦♦
Jusqu'à huit ans, je n'avais jamais vu d'homme dans cette maison ; cependant ma mère n'était pas veuve,
10 mais son mari qui était tailleur de pierre, comme un grand nombre d'autres ouvriers de la contrée, travaillait à Paris, et il n'était pas revenu au pays depuis que j'étais en âge de voir ou de comprendre ce qui m'entourait. De temps en temps seulement, il envoyait de ses nou-
15 velles par un de ses camarades qui rentrait au village. — Mère Barberin, votre homme va bien ; il m'a chargé de vous dire que l'ouvrage marche fort, et de vous remettre l'argent que voilà ; voulez-vous compter ?
Et c'était tout. Mère Barberin se contentait de ces
20 nouvelles : son homme était en bonne santé ; l'ouvrage donnait ; il gagnait sa vie.
De ce que Barberin était resté si longtemps à Paris, il ne faut pas croire qu'il était en mauvaise amitié avec sa femme. La question de désaccord n'était pour rien
25 dans cette absence. Il demeurait à Paris parce que le travail l'y retenait ; voilà tout. Quand il serait vieux, il reviendrait vivre près de sa vieille femme, et avec l'argent qu'ils auraient amassé, ils seraient à l'abri de la misère pour le temps où l'âge leur aurait enlevé la force et la
SQ santé*
Un jour de novembre, comme le soir tombait, un homme, que je ne connaissais pas, s'arrêta devant notrç barrière. J'étais sur le seuil de la maison occupé à
casser une bourrée. Sans pousser la barrière, mais en levant sa tête par-dessus en me regardant, Thomme me demanda si ce n'était pas là que demeurait la mère Barberin.
Je lui dis d'entrer. 5
Il poussa la barrière qui cria dans sa hart, et à pas lents il s'avança vers la maison.
Jamais je n'avais vu un homme aussi crotté; des plaques de boue, les unes encore humides, les autres déjà sèches, le couvraient des pieds à la tête, et à le regarder xo Ton comprenait que depuis longtemps il marchait dans les mauvais chemins.
Au bruit de nos voix, mère Barberin accourut, et au moment où il franchissait notre seuil, elle se trouva face à face avec lui. 15
— J'apporte des nouvelles de Paris, dit-il.
C'étaient là des paroles bien simples et qui déjà plus
d'une fois avaient frappé nos oreilles, mais le ton avec lequel elles furent prononcées ne ressemblait en rien à celui qui autrefois accompagnait les mots : " Votre 2a homme va bien, l'ouvrage marche."
— Ah ! mon Dieu I s'écria mère Barberin en joignant les mains, un malheur est arrivé à Jérôme.
— Eh bien, oui, mais il ne faut pas vous rendre malade de peur ; votre homme a été blessé, voilà la vérité ; 25 seulement il n'est pas mort. Pourtant il sera peut-être estropié. Pour le moment il est à l'hôpital. J'ai été son voisin de lit, et comme je rentrais au pays il m'a demandé de vous conter la chose en passant. Je ne peux pas m'arrêter, car j'ai encore trois lieues à faire et la nuit 30 vient vite.
Mère Barberin, qui voulait en savoir plus long pria l'homme de rester à souper; les routes étaient mau-
4 CAPl ET SA TROUPE.
vaisès ; on parlait de loups qui s'étaient montrés dans les bois ; il repartirait le lendemain matin.
Il s'assit dans le coin de la cheminée et tout en mangeant, il nous raconta comment le malheur était arrivé : 5 Barberin avait été à moitié écrasé par des échafaudages qui s'étaient abattus, et comme on avait prouvé qu'il ne devait pas se trouver à la place où il avait été blessé, l'entrepreneur refusait de lui payer aucune indemnité.
— Pas de chance, le pauvre Barberin, dit-il, pas de 10 chance ; il y a des. malins qui auraient trouvé là-dedans
un moyen pour se faire faire des rentes, mais votre homme n'aura rien.
Et tout en séchant les jambes de son pantalon qui devenaient raide sous leur enduit de boue durcie, il ré- 15 pétait ce mot ; "pas de chance ". avec une peine sincère, qui montrait que pour lui, il se fût fait volontiers estropier dans l'espérance de gagner ainsi de bonnes rentes.
— Pourtant, dit-il en terminant son récit, je lui ai donné le conseil de faire un procès à l'entrepreneur.
20 — Un procès, cela coûte gros.
— Oui, mais quand on le gagne !
Mère Barberin aurait voulu aller à Paris, mais c'était une terrible affaire qu'un voyage si long et si coûteux.
Le lendemain matin nous descendîmes au village pour 25 consulter le curé. Celui-ci ne voulut pas la laisser partir avant de savoir si elle pouvait être utile à son mari. Il écrivit à l'aumônier de l'hôpital où Barberin était soigné, et quelques jours après il reçut une réponse, disant que mère Barberin ne devait pas se mettre en route, mais 30 qu'elle devait envoyer une certaine somme d'argent à son mari, parce que celui-ci allait faire un procès à l'entrepreneur chez lequel il avait été blessé.
Les journées, les semaines s'écoulèrent et de temps en
temps il arriva des lettres qui toutes demandaient de nouveaux envois d'argent; la dernière, plus pressante que les autres, disait que s'il n'y avait plus d'argent, il fallait vendre la vache pour s'en procurer.
Ceux-là seuls qui ont vécu à la campagne avec les 5 paysans savent ce qu'il y a de détresses et de douleurs dans ces trois mots : " vendre la vache."
Le mardi gras arriva. L'année précédente, pour le mardi gras, mère Barberin m'avait fait un régal avec des 10 crêpes et des beignets ; et j'en avais tant mangé, tant mangé qu'elle en avait été tout heureuse.
Mais alors nous avions notre vache, qui nous donnait le lait pour délayer la pâte et le beurre pour mettre dans la poële. M
Plus de vache, plus de lait, plus de beurre, plus de mardi gras ; c'était ce que je m'étais dit tristement.
Cependant mère Barberin m'avait fait une surprise ; bien qu'elle ne fût pas emprunteuse, elle avait demandé une tasse de lait à l'une de nos voisines, un morceau de 20 beurre à une autre et quand j'étais rentré, vers midi, je l'avais trouvée en train de verser de la farine dans un grand poêlon en terre.
— Tiens I de la farine, dis-je en m'approchant.
— Mais oui, fit-elle en souriant, c'est bien de la farine, 25 mon petit Rémi, de la belle farine de blé ; tiens, vois comme elle fleure bon.
Si j'avais osé, j'aurais demandé à quoi devait servir cette farine ; mais précisément parce que j'avais grande envie de le savoir, je n'osais pas en parler. Et puis d'un 30 autre côté je ne voulais pas dire que je savais que nous étions au mardi gras pour ne pas faire de la peine à mère Barberin.
— Qù'ést-ce qu'on feit* avec delà farine Pdît-die, me ragardant,
— Du pain.
— Et puis encore ?
5 — De la bouillie.
— Et puis encore ?
— Dame... Je ne sais pas.
— Si, tu sais. Seulement comme tu es un bon petit garçon, tu n'oses pas le dire. Tu sais que c'est aujour-
xo d'hui mardi gras, le jour des crêpes et des beignets. Mais comme tu sais aussi que nous n'avons ni beurre, ni lait, tu n'oses pas en parler. C'est vrai ça ?
— Oh I mère Barberin.
— Comme d'avance j'avais deviné tout cela, je me 15 suis arrangée pour que mardi gras ne te fasse pas vilaine
figure. Regarde dans la huche.
Le couvercle levé, et il le fut vivement, j'aperçus le lait, le beurre, des œufs et trois pommes.
— Donne-moi les œufs, me dit-elle, et, pendant que je 20 les casse,, pèle les pommes.
Pendant que je coupais les pommes en tranches, elle cassa les œufs dans la farine et se mit à battre le tout, en versant dessus, de temps en temps, une cuillerée de lait.
«5 Quand la pâte fut délayée, mère Barberin posa la terrine sur lés cendres chaudes, et il n'y eut plus qu'à attendre le soir, car c'était à notre souper qu6' nous devions manger les crêpes et les beignets.
Pounêftre franc, je dois avouer que la journée me
30 parut longue et que plus d'une fois j'allais soulever le linge qui récouvrait la terrine.
— Tu vas faire prendre froid à la pâte, disait mère Barberin, et elle lèvera mal.
Maïs elle levait bien, et de place en place se montraient des renflements, des sortes de bouillons qui venaient crever à la surface. De toute la pâte en fermentation se dégageait une. bonne odeur d'œufs et de lait. 5
— Casse de la bourrée, me disait-elle ; il nous faut un bon feu clair, sans fumée.
Il ne fut pas nécessaire de me répéter deu^ fois cette parole que j'attendais avec tant d'impatience. Bientôt une grande flamme monta dans la cheminée et sa lueur xo vacillante emplit la cuisine.
Alors mère Barberin décrocha de la muraille la poêle à frire et la posa au-dessus de la flamme.
— Donne-moi le beurre.
Elle en prit, au bout de son couteau, un morceau gros 15 comme une petite noix et le mit dans la poêle, où il fondit en grésillant.
Ah ! c'était vraiment une bonne odeur qui chatouillait d autant plus agréablement notre palais que depuis longtemps nous ne l'avions pas respirée. ap
C'était aussi une joyeuse musique que celle jitoduite par les grésillements et les sifflements du beurre.
Cependant, si attentif que je fusse à cette musique, il me sembla entendre un bruit de pas dans la -cour. ^
Qui pouvait venir nous déranger à cette heure ? Une 25 voisine sans doute, pour nous demander du feu.
Je ne m'arrêtai, pas à cette idée, car mère Barberin, qui avait plongé la cuiller à pot datis la terrine, venait de faire couler dans la poêle une nappé t de ^^âtebkn^he^ et ce n'était pas le moment de se laisser aller aux dis- 3a tractions. • .. i . ^
Un bâton heurta le seuil,, puis aussitôt là porte s'ouvrit brusquement
— Qui eat-là ? demanda mère Barbcrin sans se retourner.
Un homme était entré, et la flamme qui l'avait éclairé en plein m'avait montré qu'il était vêtu d'une blouse 5 blanche et qu'il tenait à la main un gros bâton.
— On fait donc la fête ici ? Ne vous gênez pas, dit-il d'un ton rude.
— Ah I mon Dieu ! s'écria mère Barberin en posant vivement sa poêle à terre, c'est toi, Jérôme ?
10 Puis me prenant par le bras elle me poussa vers l'homme qui s'était arrêté sur le seuil,
— C'est ton père.