‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 6 sur 67 · UN PÈRE NOURRICIER · texte numérisé non relu

UN PÈRE NOURRICIER

15 Je m'étais approché pour l'embrasser à mon tour, mais du bout de son bâton ii m arrêta :

— Qu'est-ce que c'esi que celui-là?

— C'est Rémi.

— Tu m'avais dit...

26 — Eh bien oui, mais... ce n'était pas vrai, parce que...

— Ah ! pas vrai, pas vrai.

Il fit quelques pas vers moi son bâton levé et instinctivement je reculai.

25 Qu'avais-je fait ? De quoi étais-je coupable ? Pourquoi cet accueil lorsque j'allais à lui pour l'embrasser ?

Je n'eus pas le temps d'examiner ces diverses questions qui se pressaient dans mon esprit troublé.

— Je vois que vous faisiez mardi gras, dit-il, ça se

trouve bien, car j'ai une solide faim. Qu'est ce que tu as pour souper ?

— Je faisais des crêpes,

— Je vois bien ; mais ce n*est pas des crêpes que tu vas donner à manger à un homme qui a dix lieues dans 5 les jambes.

— C'est que je n'ai rien : nous ne t'attendions pas.

— Comment rien ; rien à souper ?

Il regarda autour de lui.

— Voilà du beurre. 10 Il leva les yeux au plafond à l'endroit où Ton accrochait le lard autrefois ; mais depuis longtemps le crochet était vide j et à la poutre pendaient seulement maintenant quelques glanes d'ail et d'oignon.

— Voilà de l'oignon, dit il, en faisant tomber une 15 glane avec son bâton ; quatre ou cinq oignons, un morceau de beurre et nous aurons une bonne soupe. Retire ta crêpe et fricasse-nous les oignons dans la poêle.

Retirer la crêpe de la poêle ! mère Barberin ne ré- 20 pliqua rien. Au contraire elle s'empressa de faire ce que son homme demandait tandis que celui-ci s'asseyait sur le banc qui était dans le coin de la cheminée.

Je n'avais pas osé quitter la place où le bâton m'avait amené ; appuyé contre la table, je regardais. 25

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, environ, au visage rude, à l'air dur ; il portait la tête inclinée sur l'épaule droite par suite de la blessure qu'il avait reçue, et cette difformité contribuait à rendre son aspect peu rassurant. 30

Mère Barberin avait replacé la poêle sur le feu.

— Est-ce que c'est avec ce petit morceau dé beurre que tu vas nous faire la soupe ? dit-il.

10 CAPl ET SA TROUPE.

Alors prenant lui-même Tassiette où se trouvait le beurre, il fit tomber la motte entière dans la poêle.

Plus de beurre, dès lors plus fie crêpes. .

En tout autre moment, il est certain que j'aurais été

5 touché par cette catastrophe, mais je ne pensais plus aux

crêpes ni aux beignets et Tidée qui occupait mon esprit,

c'était que cet homme qui paraissait si dur était mon

père.

Mon père, mon père ! C'était le mot que je me rélo pétais machinalement.

Je ne m'étais jamais demandé d'une façon bien précise ce que c'était qu'un père, et vaguement, d'instinct,: j'avais cru que c'était une mère à grosse voix, mais en regardant celui qui me tombait du ciel, je me sentis pris ^3 d'un effroi douloureux.

J'avais voulu l'embrasser, il m'avait i:epoussé du bout de son bâton, pourquoi ? Mère Barberin ne me repoussait jamais lorsque j'allais l'embrasser, au contraire, elle me prenait dans ses bras et me serrait contre elle. ao — Au lieu de rester immobile comme si tu étai^ gelé, me dit-il, mets les assiettes sur la table.

Je me hâtai d'obéir. La soupe était faite. Mère Barberin la servit dans les assiettes.

Alors quittant le coin de la cheminée,. il vint s'asseoir 33 à table et commença à manger, s'arrêtant seulement dç temps en temps pour me regarder.

J'étais si troublé, si inquiet, quçjé ne pouvais manger, et je le regardais aussi, mais à la dérobée, baissant les yeux quand je rencontrais les siens. „ :

31 — Est-ce qu'il ne mange pas plus que ça d'ordinaire î dit-il tout It coup en tendant Vers moi sacuiilet.

— Ahl si, il mange bien. .. ; , .: ; .'

— Tant pis ; si encore il ne mangeait pas.

CAPI EX SA TROUPE. il

Naturellement je n'avais pas ciîvie de parier, et mire Barberin n'était pas plus que moi disposée à la conversation : elle allait iet venait autour de la table/ attentive à servir son mari.

— Alors tu n'as pas faim ? me dit-il. 5

— Non.

— Eh bien, va tè coucher, et tâche de dormir tout de suite ; sinon je me fâche.

Mère Barberin me lança un coup d'œiî qui me disait d'obéir sans répliquer. Mais cette recommandation était lo inutile, je ne pensais pas à me révolter.

Comme cela se rencontre dans un grand nombre de maisons de paysans, notre cuisine était en même temps notre chambre à coucher. Auprès de la cheminée tout ce qui servait au manger, la table, la huche, le buffet ; 15 à l'autre bout les rheubles propres au coucher ; dans un angle le lit de mère Barberin, au coin opposé le mien qui se trouvait dans une sorte d'armoire entourée d*un lambrequin en toile rouge. ^

Je me dépêchai de me déshabiller et de me coucher. 20 Mais dormir était une autre affaire.

On ne dort pas par ordre; on dort parce qu'on a sommeil et qu'on est tranquille.

Or je n'avais pas sommeil et n'étais pas tranquille.

Terriblement tourmenté au contraire, et de plus très 25 malheureux.

Comment, cet homme était mon père \ Alors pourquoi me traitait'-il si durement ?

Le nez collé contre la muraille, Je faisais effort pour chasser ces idées et m'endormir comme il me 30 l'avait ordonné; mais c'était impossible.; le \s6mmed ne venait pas; je né m'étais jamais spnti si bien éveilla

Au bout d'un certain temps, je ne saurais dire combien, j'entendis qu'on s'approchait de mon lit.

Au pas lent, traînant et lourd, je reconnus tout de suite que ce n'était pas mère Barberin.

5 Un souffle chaud effleura mes cheveux.

— Dors-tu ? demanda une voix étouffée.

Je n'eus garde de répondre, car les terribles mots : ** je me fâche " retentissaient encore à mon oreille.

— Il dort, dit mère Barberin ; aussitôt couché, aussitôt 10 endormi, c'est son habitude ; tu peux parler sans craindre

qu'il t'entende.

— M'expliqueras-tu pourquoi tu n'as pas fait comme je t'avais dit de faire ?

— Parce que je n'ai pas pu.

r^ — Tu n'as pas pu le porter aux Enfants trouvés ?

— On n'abandonne pas comme ça un enfant qu'on a nourri de son lait et qu'on aime.

— Ce n'était pas ton enfant.

— Enfin je voulais faire ce que tu demandais, maïs 20 voilà précisément qu'il est tombé malade.

— Malade ?

— Oui, malade ; ce n'était pas le moment, n'est-ce pas, de le porter à l'hospice pour le tuer ?

— Quand il a été guéri ?

25 — C'est qu'il n'a pas été guéri tout de suite. Aprù^s cette maladie en est venue une autre : il toussait, le pauvre petit, à vous fendre le cœur. C'est comme ça que notre petit Nicolas est mort ; il me semblait que si je portais celui-là à la ville, il mourrait aussi.

30 — Mais après ?

— Le temps avait marché. Puisque j'avais attendu jusque-là je pouvais bien attendre encore.

— Quel âge a-t-il présentement ?

— Huit ans.

— Eh bien ! il ira à huit ans là où il aurait dû aller autrefois, et ça ne lui sera pas plus agréable : voilà ce qu'il y aura gagné.

— Ah ! Jérôme, tu ne feras pas ça. 5

— Je ne ferai pas ça 1 Qui m'en empêchera ? Crois-tu que nous pouvons le garder toujours ?

Il y eut un moment de silence et je pus respirer ; rémotion me serrait à la gorge au point de m'étouffer. lo

Bientôt mère Barberin reprit :

— Ah 1 comme Paris t'a changé ! tu n'aurais pas parlé comme ça avant d'aller à Paris.

— Peut-être. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que si Paris m'a changé, il m'a aussi estropié. Comment j^ gagner sa vie maintenant, la tienne, la mienne ? nous n'avons plus d'argent. La vache est vendue. Faut-il que quand nous n'avons pas de quoi manger, nous nourrissions un enfant qui n'est pas le nôtre ?

— C'est le mien. 20

— Ce n'est pas plus le tien que le mien. Ce n'est pas un enfant de paysan. Je le regardais pendant le souper : c'est délicat, c'est maigre, pas de bras, pas de jambes.

— C'est le plus joli enfant du pays. 25

— Joli, je ne dis pas. Mais solide ! Est-ce que c'est sa gentillesse qui lui donnera à manger ? Est-ce qu'on est un travailleur avec des épaules comme les siennes? On est un enfant de la ville, et les enfants des villes, il ne nous en faut pas ici. 3c

— Je te dis que c'est un brave enfant, et il a de l'esprit comme un chat, et avec cela bon cœur. Il travaillera pour nous.

^ — En attendant, il faudra que nous travaillions pour lui, et moi je ne peux plus travailler.

— Si ses parents le réclament, qu*est-ce que tu diras ?

5 — Ses parents ! Est-ce qu'il a des parents?* S'il en avait, ris l'auraient cherché, et depuis huit ans- trouvé bien sûr. Ah ! j'ai fait une fameuse sottise de croire qu'il avait des^ parents qui le réclameraient un jour, et nous payeraient notre peine pour l'avoir élevé* Je n'ai

10 été qu'un nigaud, qu'un imbécile. Parce qu'il était enveloppé dans de beaux langes avec des dentelles, cela ne voulait pas dire que ses parents le chercheraient. Ils sont peut-être morts, d'ailleurs.

— S'ils ne le sont pas ?" Si un jour ils viennent nous 15 le demander? J'ai dans l'idée qu'ils viendront

— Que les femmes sont donc obstinées !

— Enfin, s'ils viennent ?

— Eh bien ! nous les enverrons à l'hospice. Mais assez causé. Tout cela m'ennuie. Demain je le con-

2j duirai au maire. Ce soir, je vais aller dire bonjour à François. Dans une heure je reviendrai.

La porte s'ouvrit et se referma.

Il était parti.

Alors me redressant vivement, je me mis à appeler 25 mère Barberin.

— Ah! maman.

Elle accourut près de mon Ht:

— Est-ce que tu me laisseras aller à l'hospice ? — Non, mon petit Rémi, non.

30 Et elle m'embrassa tendrement en me serrant dans ses bras.

Cette caresse me rendit le courage, et mes larmes arrêtèrent de couler.

CAPl ET SA TROUPE. I5

— Tu ne dormais donc pas ? me demanda- t-elle doucement.

— Ce n'est pas ma faute.

— Je ne te gronde pas : alors tu as entendu tout ce qu'a dit Jérôme ? 5

— Oui, tu n*es pas ma maman, mais lui n*est pas mon

père.

Je ne prononçai pas ces quelques mots sur le même ton, car si j'étais désolé d'apprendre qu'elle n'était pas ma mère, j'étais heureux, j'étais presque fier de savoir la que lui n'était pas mon père. De là une contradiction dans mes sentiments qui se traduisit dans ma voix.

Mais mère Barberin ne parut pas y prendre attention.

— J'aurais peut-être dû, dit-elle, te faire connaître la vérité ; mais tu étais si bien mon enfant, que je ne pou- 15 vais pas te dire, sans raison, que je n'étais pas ta vraie mère I Ta mère, pauvre petit, tu l'as entendu, on ne la connaît pas. Est-elle vivante, ne Test-elle plus? On n'en sait rien. Un matin, à Paris, comme Jérôme allait

à son travail et qu'il passait dans une rue qu'on appelle 20 l'avenue de Breteuil, qui est large et plantée d'arbres, il entendit les cris d'un enfant. Ils semblaient partir de l'embrasure de la porte d'un jardin. C'était au mois de février; il faisait petit jour. Il s'approcha de la porte et aperçut un enfant couché sur le seuil. Comme il 25 regardait autour de lui pour appeler quelqu'un, il vit un homme sortir de derrière un gros arbre et se sauver. Sans doute cet homme s'était caché là pour voir si l'on trouverait l'enfant qu'il avait lui-même placé dans l'embrasure de la porte. Voilà Jérôme bien embarrassé, car 30 l'enfant criait de toutes ses forces, comme s'il avait compris qu'un secours lui était arrivé, et qu'il ne fallait pas le laisser échapper. Pendant que Jérôme réfléchis-

l6 CAPI ET SA TROUPE.

sait à ce qu'il devait faire, il fut rejoint par d'autres ouvriers, et Ton décida qu'il fallait porter l'enfant chez le commissaire de police. C'était un beau garçon de cinq ou six mois, rose, gros, gras, superbe ; les 5 langes et les linges dans lesquels il était enveloppé disaient clairement qu'il appartenait à des parents riches. C'était, donc un enfant qu'on avait volé et ensuite abandonné. Ce fut au moins ce que le commissaire expliqua. Qu'allait-on en faire? Après avoir

I écrit tout ce que Jérôme savait, et aussi la description de l'enfant avec celle de ses langes qui n'étaient pas marqués, le commissaire dit qu'il allait l'envoyer à l'hospice des Enfants trouvés, si personne, parmi tous ceux qui étaient là, ne voulait s'en charger: c'était un bel

15 enfant, sain, solide qui ne serait pas difficile à élever ; ses parents qui bien sûr allaient le chercher, récompenseraient généreusement ceux qui en auraient pris soin. Là-dessus, Jérôme s'avança et dit qu'il voulait bien s'en charger ; on le lui donna. J'avais justement un enfant

2.i du même âge ; mais ce n'était pas pour moi une affaire d'en nourrir deux. Ce fut ainsi que je devins ta mère.

— Oh ! maman.

— Au bout de trois mois, je perdis mon enfant, et alors je m'attachai à toi davantage. J'oubliais que tu

25 n'étais pas vraiment notre fils. Malheureusement Jérôme ne l'oublia pas, lui, et, voyant au bout de trois ans que tes parents ne t'avaient pas cherché, au moins qu'ils ne l'avaient pas trouvé, il voulut te mettre à l'hospice. Tu as entendu pourquoi je ne lui ai pas obéi.

30 — Oh ! pas à l'hospice, m'écriai-je en me cramponnant à elle ; mère Barberin, pas à l'hospice, je t'en prie !

— Non, mon enfant, tu n'iras pas. J'arrangerai cela. Jérôme n'est pas un méchant homme, tu verras ; c'est le

chagrin, c'est la peur du besoin qui Tont monté. Nous travaillerons, tu travailleras aussi.

— Oui tout ce que tu voudras. Mais pas Thospice.

— Tu n'iras pas ; mais à une condition, c'est que tu vas tout de suite dormir. Il ne faut pas, quand il ren 5 trera, qu'il te trouve éveillé.

Et, après m'avoir embrassé, elle me tourna le nez contre la muraille.

J'aurais voulu m'endormir ; mais j'avais été trop rudement ébranlé, trop profondément ému pour trouver à 10 volonté le calme et le sommeil.

Ainsi, mère Barberin, si bonne, si douce pour moi, n!était pas ma vraie mère! mais alors qu'était donc une vraie mère? Meilleure, plus douce encore? Oh! non, ce n'était pas possible. 15

Mais ce que je comprenais, ce que je sentais parfaitement, c'est qu'un père eût été moins dur que Barberin, et ne m'eût pas regardé avec ces yeux froids, le bâton levé.

Il voulait m'envoyer à l'hospice ; mère Barberin pour 20 rait elle l'en empêcher?

Qu'était-ce que l'hospice ?

Il y avait au village deux enfants qu'on appelait " les enfants de l'hospice ; " ils avaient une plaque de plomb au cou avec un numéro ; ils étaient mal habillés et sales , 25 on se moquait d'eux ; on les battait ; les autres enfants les poursuivaient souvent comme on poursuit un chien perdu pour s'amuser, et aussi parce qu'un chien perdu n'a personne pour le défendre.

Ah ! je ne voulais pas être comme ces enfants ; je r.c 3a voulais pas avoir un numéro au cou, je ne voulais pas qu'on courût après moi en criant : ** A l'hospice I à l'hospice I "

Cette pensée ^eule lue donnait froid et me faisait claquer les dents.

Et je ne dormais pas.

Et Barberin allait rentrer.

5 Heureusement il ne revint pas aussitôt qu'il avait dit, et le sommeil arriva pour moi avant lui.

ni-

Page 1