‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 9 sur 67 · J EN ROUTE · texte numérisé non relu

J EN ROUTE

Pour acheter les enfants quarante francs, il n'en résulte pas nécessairement qu'on est un ogre et qu'on fait pro- 15 vision de chair fraîche afin de la manger.

Vitalis ne voulait pas me manger, et, par une exception rare chez les acheteurs d'enfants, ce n'était pas un méchant homme.

Après avoir descendu une pente assez rapide, nous étions arrivés sur une vaste lande qui s'étendait plate et monotone à perte de vue. Pas de maisons, pas d'arbres. Un plateau couvert de bruyères rousses, avec çà et là des grandes nappes de genêts rabougris qui ondoyaient sous 25 le souffle du vent.

— Tu vois, me dit Vitalis étendant la main sur la lande, qu'il serait inutile de chercher à te sauver, tu serais tout de suite repris par Capi et Zerbino.

Me sauver] Je n'y pensais plus. Où aller d'ailleui^? Chez qui? î ::

Après tout, jce grand vieillard, à barbe blanche ifétàîi peut-être pas aussi terrible que je Tavais cru d'abord j et 5 s'il était mon maître, peut-être ne serait^lpas Un maître impitoyable; ' •■ ■' '• • " . /\

Longtemps nous cheminâmes au milieu de tristes

solitudes, ne quittant les landes; que pour trouver des

champs de brandes,jet n'apercevant toiit ^autour de nous,

^ à^ssi loin que le regard «'étendait, que quelques collines

arrondies aux sommets stériles.

Je m'étais fait une tout autre idée des voyages, et

quand parfois dans mes rêveries enfantines j'avais quitté

mon village, c'avait été pour de belles contrées qui ne

î5 ressemblaient en rien à celle que la réalité me montrait.

C'était la première ,fois que je faisais une pareille

marche d'une seule traite et sans me reposer.

Mon maître s'avançait d'un grand pas régulier, portant Joli'Cœur sur son épaule ou sur son sac, et autour de lui ao les chiens trottinaient sans s'écarter.

De temps en temps Vitalis'leur disait un niot d'amitié, tantôt en français, tantôt dans une langue que je ne connaissais pas.

Ni lui, ni eux ne paraissaient penser à la fatigue. 25 Mais il n'en était pas de même pour moi. J'étais épuisé La las$itude physique s'ajoutant au trouble moral, m.'ayait n^is à bout de forces.

Je traînais les jambes et j'avais la plus grande peine à • suivre mon maître; Cependant je n'osais pas demander 30 à, m'arrêter.

— Ce sont tes sabots qui té fatiguent^ nie (fit-il* à "Ussel je t'achèterai des souliers.

Ce mot me rendit le courage.

CA« ET SA^ TROÙPEV j^

En effet, des souliers àtaient toujours ét^ ce que j'avais le plus ardemment désiréy Lé fils" du maire et aussi le fils ide l'aubergiste • aif aient 'dés 'SôôUer^ de Sorte que le- dimanche,, quand ils arrivaienl à là messe, ils glissaient* sur les tiafles sononés,^ tandis qué nôus^ àutré$ "s paysans, avec nos sabots, nous faisions Un tapage assour-^ dissant - * - * . .. , . , . . :

-^ Ussel, c'est encore loin'? • ..,:■.

•^^ Voilà un cri du cœur, dit Vitàlis en i^aiit; tuas* donc bien envier d'avoir des^ soulier§^ mon gâf 0n ? Eh M bien I je t'en promets avec des clous dessous» Et je te promets aussi une culotte de veloui^j une veste- et* un chapeau. Cela va sécher tes larmes, j'espèrej et te donner des -jambes pour faire les six lieue§ qui. nous restent. 15

Des soulfers avec des clous dessous ! Je fus ébloui. Cétait déjà* une chose prodigieuse poiiriîioi cjuè ces souliers, tnaisquand'j'entendis parler de clous, j'oubliai mon chagrin. .. ....

Noii, bien' certainement, mon mà!ti*e notait pas unao méchant homme. - / .. .-.'.'

Est-ce qu'un méchant se serait aperçu que' mes'sâbôts me fatiguaient ?

Des souliers, des souliers à clous ! une culotte de velours I une veste I un chapeau I - aj

Ah ! si mère Barberin me voyait, comme elle serait contente, comme elle serait fière de moi ! —

Quel malheur qu'Ussel fût encore si loin ! :■ ■

Malgî*é' te^soulfers et la culotte de velours '^f liaient au bout de six lieues qui nous restaient à faire, il me $> sembla que je ne pourrais pas marcher -si Idihi " •

Heureitsétnent le temps vînt à rtion âîde.' '

Le ciel, qui avait été bleu depuis notre départ, s'emplit

peu à peu de nuages gris, et bientôt il se mit à tomber une pluie fine qui ne cessa plus. /

Avec sa peau de mouton, Vitalîs était assez bien protégé, et il pouvait abriter Joli-Cœur qui, à la première 5 goutte de pluie, était promptement rentré dans sa cachette. Mais les chiens et moi, qui n'avions rien pour nous couvrir, nous n'avions pas tardé à être mouillés jusqu'à la peau ; encore les chiens pouvaient-ils de temps en temps se secouer, tandis que ce moyen naturel n'étant 10 pas fait pour moi, je devais marcher sous un poids qui m'écrasait et me glaçait.

— T'enrhumes-tu facilement ? me demanda mon maître.

— Je ne sais pas ; je ne me rappelle pas avoir été X5 jamais enrhumé.

— Bien cela, bien ; décidément il y a du bon en toi. Mais je ne veux pas t'exposer inutilement, nous n'irons pas plus loin aujourd'hui. Voilà un village là-bas, nous y coucherons.

20 II n'y avait pas d'auberge dans ce village, et personne ne voulut recevoir une sorte de mendiant qui traînait avec lui un enfant et trois chiens aussi crottés les uns que les autres.

, — On ne loge pas ici, nous disait-on.

,25 Et l'on nous fermait la porte au nez. Nous allions d'une maison à l'autre, sans qu'aucune s'ouvrît. ' Faudrait-il donc faire encore, et sans repos, les quatre lieues qui nous séparaient d'Ussel ? La nuit arrivait, la pluie nous glaçait, et pour moi je sentais mes jambes

,30 raides comme des barres de bois.

Ah ! la maison de mère Barberin !

Enfin un paysan plus charitable que ses voisins, voulut bien nous ouvrir la porte d'une grange. Mais avant de

nous laisser entrer il nous imposa la condition de ne pas avoir de lumière.

— Donnez-moi vos allumettes, dit-il à Vitalis, je vous les rendrai demain, quand vous partirez.

Au moins nous avions un toit pour nous abriter et la 5 pluie ne nous tombait plus sur le corps.

Vitalis était un homme de précaution qui ne se mettait pas en route sans provisions. Dans le sac de soldat qu'il portait sur ses épaules se trouvait une grosse miche de pain qu'il partagea en quatre morceaux, 10

Alors je vis pour la première fois comment il maintenait l'obéissance et la discipline dans sa troupe.

Pendant que nous errions de porte en porte, cherchant notre gîte, Zerbino était entré dans une maison, et il en était ressorti aussitôt rapidement, portant une croûte 15 dans sa gueule. Vitalis n'avait dit qu'un mot :

— A ce soir, Zerbino.

Je ne pensais plus à ce vol, quand je vis, au moment où notre maître coupait la miche, Zerbino prendre une mine basse. 20

Nous étions assis sur deux bottes de fougère, Vitalis et moi, à côté l'un de l'autre, Joli-Cœur entre nous deux ; les trois chiens étaient alignés devant nous, Capi et Dolce les yeux attachés sur ceux de leur maître, Zerbino le nez incliné en avant, les oreilles rasées. 25

— Que le voleur sorte des rangs, dit Vitalis d'une voix de commandement, et qu'il aille dans un coin; il se couchera sans souper.

Aussitôt Zerbino quitta sa place et marchant en rampant, il alla se cacher dans le coin que la main de son 30 maître lui avait indiqué ; il se fourra tout entier sous un ~ amas de fougère, et nous ne le vîmes plus, mais nous l'entendions souffler plaintivement avec des petits cris étouffés.

4t CAPI ET SA TROUPE.

Cette exécution accomplie, Vitalis me tendît nioil pain, et tout en mangeant le sien, il partagea par petites t)Oiichées etitfe Joli-Cœur, Capi et Dolce les morceaux qui leur étaient destinés.

5 Pefidanties derniers mois que j*avais vécu auprès de mère Barberin, je n'avais certes pas été gâté ; cependant le changement me parut rude.

Ah ! comme la soupe chaude que mère Barberin nous faisait tous les Soirs, m'eût paru bonne, même sans 10 beurre I . . -

Comme le coin du feu m'eût été agréable ; comme je me serais glissé avec bonheur dans mes draps, en remontant les couvertures jusqu'à mon nez !

Mais, hélas I il ne pouvait être question ni de draps, 15 ni de couverture, et nous devions nous trouver encore bien heureux d'stvoir un lit de fougère.

Brisé par la fatigue, les pieds écorchés par mes sabots, je tremblais de froid dans mes vêtements mouillés. La nuit était venue tout à- fait, mais je ne pensais pas 20 à dormir.

— Teà dents claquent, dit Vitalis ; tu as froid ?

— Un peu.

Je Tentendis ouvrir son sac.

— Je n'ai pas une garde-robe bien montée, dit-il, mais 25 voici une chemise sèche et un gilet dans lesquels tu

pourras t'éhvelopper après avoir défait tes vêtements mouillés; puis tu t'enfonceras sous la fougère, tu ne tarderas pas à te réchauffer et à t*endormir.

Cependant, je ne me réchauffai pas aussi vite que 30 Vitalis le croyait ; longtemps je me tournai et me letoùrnài sur môri lit de fougère, trop endolori, trop malheureux pour poûtoir m'endormir.

Est-ce qu'il en serait maintenant tous les jours ainsi ?

marcher sans repos sous. la. pluie, coucher dans une grange, trembler de froid, n'avoir pour . souper qu'un morceau de pain sec^ personne pour me plaindre, personne à aimer, plus de mère Barberin ?-

Comme je réfléchissais, «le cœur gros < et les yeux pleins : 5 de larmes, je sentie un souffle tiède me passer sur le visage.

. J 'étendis la main en avant et je rencontrai lepoil laineux de Capi..- ...

IL^'était doucement approché de moi, s'avançant avec 10 précaution sur la fougère, et il me sentait; il reniflait doucement ; son haleine me courait sur la figuré et dans les cheveux.

Que voulait-il?

Il se coucha bientôt sur la fougère, tout près de moi, 15 et délicatement il se mit à me lécher la main.

Tout ému de cette caresse, je me soulevai à demi et l'embrassai sur son nez froid.

Il poussa un petit cri étouffé, puis, vivement, il mit sa patte dsms ma main et ne bougea plus^ ' - 20

J'oubhai fatigue iet chagrins; ma^ gorge contractée se desserra; jerespirai ; jeu'^étaispkis seul : j'avais un ami<

YI - MES DEBUTS.

Le lendemain nous nous mimes en route de bonne 23 heure.

Plus de pluie ; un ciel bleu, et, grâce au vent sec qui avait soufflé pendant la nuit, peu de boue. Les oiseaux chantaient joyeusement dans les l^i^sons du chemin et

les chiens gambadaient autour de nous. De temps en temps, Capi s e^dressa it sur ses pattes de derrière et il me lançait au visage deux ou trois aboiements dont je comprenais très bien la signification, 5 — Du courage, du courage I disait-il.

Car c'était un chien intelligent, qui savait tout comprendre et toujours se faire comprendre. Bien souvent j'ai entendu dire qu'il ne lui manquait que la parole. Mais je n'ai jamais pensé ainsi. Dans sa queue seule il lo y avait plus d'esprit et d'éloquence que dans la langue ou dans les yeux de bien des gens. En tout cas la parole n'a jamais été utile entre lui et moi, et du premier jour nous nous sommes tout de suite compris.

N'étant jamais sorti de mon village, j'étais curieux de X5 voir une ville.

Je dois avouer qu'Ussel ne m'éblouit point. Ses vieilles niaisons à tourelles, qui font sans doute le bonheur des archéologues, me laissèrent tout à fait indifférent.

20 II est vrai de dire que dans ces maisons ce que je cherchais ce n'était point le pittoresque.

Une idée emplissait ma tête et obscurcissait mes yeux, ou tout au moins ne leur permettait de voir qu'une seule chose : une boutique de cordonnier, 25 Mes souliers, les souliers promis par Vitalis, l'heure était venue de les chausser.

Où était la bienheureuse boutique qui allait me les fournir ?

Aussi le seul souvenir qui me reste d'Ussel est-il

30 celui d'une boutique sombre et enfumée située auprès

des halles. Il y avait en étalage devant sa devanture de

vieux fusils, un habit galonné sur les coutures avec des

épaulettes en argent, beaucoup de lampes, et dans des

corbeilles, de la ferraille, surtout des cadenas et des clefs louillées.

Il fallait descendre trois marches pour entrer, et alors on se trouvait dans une grande salle, où la lumière du soleil n'avait assurément jamais pénétré depuis que le 5 toit avait été posé sur la maison.

Comment une aussi belle chose que des souliers pouvait-elle se vendre dans un endroit aussi affreux !

Cependant Vitalis savait ce qu'il faisait en venant dans cette boutique, et bientôt j'eus le bonheur de chausser lo mes pieds dans des souliers ferrés qui pesaient bien dix lois le poids de mes sabots.

La générosité de mon maître ne s'arrêta pas là ; après les souliers, il m'acheta une veste de velours bleu, un pantalon de laine et un chapeau de feutre ; enfin tout ce 15 qu'il m'avait promis.

Du velours pour moi, qui n'avais jamais porté que de la toile ; des souliers ; un chapeau quand je n'avais eu que mes cheveux pour coiffure ; décidément c'était le meilleur homme du monde, le plus généreux et le plus 20 riche.

Il est vrai que le velours était froissé, il est vrai que la laine était râpée ; il est vrai aussi qu'il était fort difficile de savoir quelle avait été la couleur primitive du feutre, tant il avait reçu de pluie et de poussière, mais 25 ébloui par tant de splendeurs, j'étais insensible aux imperfections qui se cachaient sous leur éclat.

J'avais hâte de revêtir ces beaux habits, mais avant du me les donner Vitalis leur fit subir une transformation qui me jeta dans un étonnement douloureux. 30

En rentrant à l'auberge, il prit des ciseaux dans son sac et coupa les deux jambes de mon pantalon à la hauteur des genoux.

Comme je le regardais avec des yeux ébahis :

— Ceci est à seule fm, me dit-il, que tu ne ressembles pas à tout le monde. Nous sommes en France, je t'habille en Italien ; si nous allons en Italie, ce qui est

5 possible, je t'habillerai en Français.

Cette explication ne faisant pas cesser mon étonnement, il continua :

— Que sommes-nous ? Des artistes, n'est-ce pas ? des comédiens qui par leur seul aspect doivent provoquer la

10 curiosité. Crois-tu que si nous allions tantôt sur la place publique habillés comme des bourgeois ou des paysans, nous forcerions les gens à nous regarder et à s'arrêter autour de nous? Non, n'est-ce pas? Apprends donc que dans la vie le paraître est quelquefois indispensable ;

15 cela est fâcheux, mais nous n'y pouvons rien. \^

Voilà comment de PVançais que j'étais le matin, je devins Italien avant le soir.

Mon pantalon s'arrêtant au genou, Vitalis attacha mes bas avec des cordons rouges croisés tout le long de la

20 jambe ; sur mon feutre il croisa aussi d'autres rubans, et il l'orna d'un bouquet de fleurs en laine.

Je ne sais pas ce que d'autres auraient pii penser de moi, mais pour être sincère je dois déclarer que je me trouvai superbe; et cela devait être, car mon ami Capi,

25 après m'a voir longuement contemplé^ me tendit la patte d'un air satisfait.

L'approbation que Capi donnait à ma transformation me fut d'autant plus agréable que pendant que j'endossais mes nouveaux vêtements, Joli-Cœur s'était campé

^0 devant moi, et avait imité mes mouvements en les exagérant. Ma toilette terminée, il s'était posé les mains sur les hanches et renversant sa tête en arrière il s'était mis à rire en poussant des petits cris moqueurs.

. ~ Maintenant que voilà ta toilette terminée, me dit Vitalis quand j[e fus coiffé de mon chapeau, nous allons nous mettre au travail, afin de donner demain, jour de marché, une grande représentation dans laquelle tu débuteras. 5

Je demandai ce que c'était que débuter, et Vitalis m'expliqua que c'était paraître pour la première fois devant le public en jouant la comédie.

— Nous donnerons demain notre première représentation, dit-il, et tu y figureras. Il faut donc que je te fasse 10 répéter le rôle que je te destine.

Mes yeux étonnés lui dirent que je ne le comprenais pas.

— r J'entends par rôle ce que tu auras à faire dans cette représentation. Si je t'ai emmené avec moi, ce n'est pas 15 précisément pour te procurer le plaisir de la promenade. Je ne suis pas assez riche pour cela. C'est pour que tu travailles. Et ton travail consistera à jouer la comédie avec mes chiens et Joli-Cœur.

— Mais, je ne sais pas jouer la comédie ! m'écriai-je 20 effrayé.

— C'est justement pour cela que je dois te l'apprendre. Tu penses bien que ce n'est pas naturellement que Capi marche si gracieusement sur ses deux pattes de derrière, pas plus que ce n'est pour son plaisir que Dolce danse à 25 la corde. Capi a appris à se tenir debout sur ses pattes, et Dolce a appris aussi à danser à la corde ; ils ont même dû travailler beaucoup et longtemps pour acquérir ces talents, ainsi que ceux qui les rendent d'habiles couiédiens. Eh bien I toi aussi, tu dois travailler pour ap- 30 prendre les différents rôles que tu joueras avec eux. Mettons-nous donc à l'ouvrage.

— La pièce que nous allons représenter, continua

Vitalîs, a pour titre le Domestique de M. Joli-Cœur ou ie plus bête des deux tC est pas celui qiû on pense. Voici le sujet: M. Joli-Cœur a eu jusqu'à ce jour un domestique dont il est très content, c'est Capi. Mais Capi devient vieux; 5 et, d'un autre côté, M. Joli-Cœur veut un nouveau domestique. Capi se charge de lui en procurer un. Mais ce ne sera pas un chien qu'il se donnera pour suc- • cesseur, ce sera un jeune garçon, un paysan nommé Rémi.

— Comme moi ?

15 — Non comme toi, mais toi-même. Tu arrives de ton village pour entrer au service de Joli Cœur.

— Les singes n'ont pas de domestiques.

— Dans les comédies ils en ont. Tu arrives donc, et M. Joli-Cœur trouve que tu as l'air d'un imbécile.

15 — Ce n'est pas amusant, cela.

— Qu'est-ce que cela te fait, puisque c'est pour rire? D'ailleurs, figure-toi que tu arrives véritablement chez un monsieur pour être domestique et qu'on te dit, par exemple, de mettre la table. Précisément en voici

23 une qui doit servir dans notre représentation. Avance et dispose le couvert.

Sur cette table, il y avait des assiettes, un verre, un couteau, une fourchette et du linge blanc.

Comment devait-on arranger tout cela ?

25 Comme je me posais ces questions, et restais les bras tendus, penché en avant, la bouche ouverte, ne sachant par où commencer, mon maître battit des mains en riant aux éclats.

— Bravo, dit-il, bravo, c'est parfait. Ton jeu de 30 physionomie est excellent. Le garçon que j'avais avant

toi prenait une mine futée et son air disait clairement : **Vous allez voir comme je fais bien la bête," tu ne dis rien, toi, tu es vraiment bête, ta naïveté est admirable.

«— Je ne sais pas ce que je dois faire.

— Et c'est par là précisément que tu es excellent. Demain, dans quelques jours tu sauras à merveille ce que tu devras faire. C'est alors qu'il faudra te rappeler l'embarras que tu éprouves présentement, et feindre ce 5 que tu ne sentiras plus. Si tu peux retrouver ce jeu de physionomie et cette attitude, je te prédis le plus beau succès. Qu'est ton personnage dans ma comédie ? celui * d'un jeune paysan qui n'a rien vu et qui ne sait rien ; il f arrive chez un singe et il se trouve plus ignorant et plus i maladroit que ce singe ; de là mon sous-titre : " le plus bête des deux n'est pas celui qu'on pense ; " plus bête que Joli-Cœur, voilà ton rôle; pour le jouer dans la perfection, tu n'aurais qu'à rester ce que tu es en ce moment, mais comme cela est impossible, tu devras te rap- 15 peler ce que tu as été et devenir artistiquement ce que tu ne seras plus naturellement.

Ze Domestique de M, Joli-Cœur n'était pas une grande comédie, et sa représentation ne prenait pas plus de vingt minutes. Mais notre répétition dura près de trois 20 heures, Yitalis nous faisant recommencer deux fois, quatre fois, dix fois la même chose, aux chiens comme à moi.

Ceux-ci, en effet, avaient oublié certaines parties de leur rôle, et il fallait les leur apprendre de nouveau. 25

Je fus alors bien surpris de voir la patience et la douceur de notre maître. Ce n'était point ainsi qu'on traitait les bêtes dans mon village, où les jurons et les coups étaient les seuls procédés d'éducation qu'on employât à leur égard. 30

Pour lui, tant que se prolongea cette longue répétition, il ne se ficha pas une seule fois ; pas une seule fois il ne jura. [

— Allons, recommençons, disait-il sévèrement, quand ce qu'il avait demandé li'était pas réussi ; c!estmaUCapi; vous ne faites pas attention, Joli-Cœur, vous serez grondé.I

Et c'était tout i mais cependant c'était asset. 5 • — Eh bien, nie dit-fl, quand la répétition fut terminée», crois-tû que tu t'habitueras à jouer la comédie? — Je ne sais pasi * • ' - '

— Celat^énnuie-t-îl?'

-^ Non, cela m'amuse; " '

10 — Alors tout ira bien ; tu as de Tintelligence, et ce qui: est plus précieux encore peut-être, de l'attention ; avec de l'attention et de la docilité, on arrive à tout. Voisc mes chiens et compare-les à Joli-Cœur. Joli-Cœur a^ peut-être plus de vivacité et d'intelligence, mai&il n'a pas

1$ de docilité. Il apprend facilement ce qu'on lui. enseigne^ mais il l'oublié aussitôt. D'ailleurs ce n'est.' jamais avec plaisir qu'il fait ce qu'on lui demande ; volontiers il se révolterait; et tôujoùfsr it est contrariant. Cela tient à sa nature, et voilà pourquoi je ne me fâche pas contre lui ;

20 le singé ti'ai pas, comme le chien, la conscience du devoir, et par là il lui est très infériçur. Comprenda-tu cela ?

— Il me semblé: -

— Sois donc attentif, mon garçon ; sois docile, fais de ton mieux ce que ttr dois faire.* Dans là viev^; tout est là,

25 Causant ainsi, je m'enhaidisf à lui dire -que- ce qui m'avait lé plus étonné dans cette répétUâoftfiç'avait été l'inaltérable patience dont ibatrait fait preuvcr aussi biea avecJcJtf-Cœur et les chiens, qu'avec met. > : il se mit akîrtf 11 sourire 'doucement;,' ::. -

30 — On voit bien, me dit-il, que tu n'as vécu- jusqu'à ce jour qu'avec des paysans durs aux bêtes ût.qui croient qu'on doit conduire celles-ci le bâton toujours levé. C'est là une erreur fâcheuse : on obtient peu de chose

par la brutalité, tandis qu'on obtient beaucoup pour ne pas dire tout par la douceur. Pour moi, c'est en ne .me fâchant jamais contre mes bêtes que j'ai fait d'elles ce qu'elles sont. Si je les avais battues, elles seraient craintives, et la cramte paralyse l'intelligence. 5 Au reste, en me laissant allei à la colère avec elles, je ne serais pas moi-même ce que je suis, et je n'aurais pas acquis cette patience à toute épreuve qui m'a gagné ta confiance. C'est que qui instruit les autres, s'instruit soi-même. Mes .'.hiens m'ont donné autant de leçons lo qu'ils en ont reçu de moi. J'ai développé leur intelligence, ils m'ont formé le caractère.

Ce que. j'entendais me parut si étrange, que je me mis à rire.

^L- — Tu trouves cela bien bizarre, n'est-ce pas, qu'un 15 chien puisse donner des leçons à un homme ? Et cependant rien n'est plus vrai. Réfléchis un peu. Admets-tu qu'un chien subisse l'influence de son maître ?

— Oh ! bien sûr.

— Alors, tu vas comprendre que le maître est obligé ^ de veiller sur lui-même quand il . entreprend l'éducation d*un chien. Ainsi suppose un moment qufen instruisant Capi je me sois abandonné à l!emportement et à la colère. Qu'aura fait Capi? il aura pris l'habitude de la colère et de l'emportement. C'est-à-dire qu'en se 35 modelant sur mon exemple, il se sera corrompu. Le chien est presque toujours le miroir de son maître; et qui voit l'un, voit l'autre. ^lontrermoi ton chien; je dirai qui tu es. Le brigand a pour chien un gredin.;

le voleur, un voleur ; le paysan sans intelligence, un 3^ chien grossier; l'homme poli et affable, i un chien aimable.

Mes camarades, les chiens et le singe, avaient sur

moi le grand avantage d'être habitués à paraître en public, de sorte qu'ils virent arriver le lendemain sans crainte. Pour eux il s'agissait de faire ce qu'ils avaient déjà fait cent fois, mille fois peut-être.

5 Mais pour moi, je n'avais pas leur tranquille assurance. Que dirait Vitalis, si je jouais mal mon rôle? Que diraient nos spectateurs ?

Cette préoccupation troubla mon sommeil et quand je m'endormis, je vis en rêve des gens qui se tenaient 10 les côtes à force de rire, tant ils se moquaient de moi. Aussi mon émotion était-elle vive, lorsque le lende* main nous quittâmes notre auberge pour nous rendre sur la place, oh devait avoir lieu notre représentation.

15 Vitalis ouvrait la marche, la tête haute, la poitrine cambrée, et il marquait le pas des deux bras et des pieds en jouant une valse sur un fifre en métal.

Derrière lui venait Capi, sur le dos duquel se prélassait M. Joli-Cœur, en costume de général anglais^ 20 habit et pantalon rouge galonné d'or, avec un chapeau à claque surmonté d'un large plumet.

Puis, à une distance respectueuse s'avançaient sur une même ligne Zerbino et Dolce.

Enfin je formais la queue du cortège, qui, grâce à 2s Tespacement indiqué par notre maîtrei tenait une certaine place dans la rue.

Mais ce qui mieux encore que la pompe de notre défilé provoquait l'attention, c'étaient les sons perçants du fifre qui allaient jusqu'au fond des maisons éveiller la 30 curiosité des habitants d'Ussel. On accourait sur les portes pour nous voir passer, les rideaux de toutes les fenêtres se soulevaient rapidement.

Quelques enfants s'étaient mis à nous suivre, des pay-

sans ébahis s'étaient joints à eux, et quand nous étions arrivés sur la place, nous avions derrière nous et autour de nous un véritable cortège.

Notre salle de spectacle fut bien dressée; elle consistait en une corde attachée à quatre arbres, de manière 5 à former un carré long, au milieu duquel nous nous plaçâmes.

La première partie de la représentation consista en différents tours exécutés par les chiens; mais ce que furent ces tours, je ne saurais le dire, occupé que j'étais 10 à me répéter mon rôle et troublé par l'inquiétude.

Tout ce que je me rappelle, c'est que Vitalis avait abandonné son fifre et Tavait remplacé par un violon au moyen duquel il accompagnait les exercices des chiens, tantôt avec des airs de danse, tantôt avec une musique 15 douce et tendre.

La foule s'était amassée contre nos cordes, et quand je regardais autour de moi, machinalement bien plus qu'avec une intention déterminée, je voyais une infinité de prunelles qui, toutes fixées sur nous, semblaient projeter des 20 rayons.

La première pièce terminée, Capi prit une sébile entre ses dents, et marchant sur ses pattes de derrière, commença à faire le tour " de l'honorable société." Lorsque les sous ne tombaient pas dans la sébile, il s'arrêtait, et 25 plaçant celle-ci dans l'intérieur du cercle hors la portée des mains, il posait ses deux pattes de devant sur le spectateur récalcitrant, poussait deux ou trois aboiements, et frappait des petits coups sur la poche qu'il voulait ouvrir.

Alors dans le public, c'étaient des cris, des propos 30 joyeux et des railleries.

— Il er>t malin, le caniche, il connaît ceux qui ont le gousset garni, t^

— Allons, la main à la poche I

— Il donnera !

— Il donnera pas î

— L'héritage de votre oncle vous le rendra,

5 Et le sou était finalementarraché des profondeurs oh il se cachait.

Pendant ce temps, Vitalis, sans dire un mot, mais ne

quittant pas la sébile des yeux, jouait des airs joyeux sur

son violon qu'il levait et qu'il baissait selon la mesure.

10 Bientôt Capi revint auprès de son maître, portant

fièrement la sébile pleine.

C'était à Joli-Cœur et à moi d'entrer en scène.

— Mesdames et messieurs, dit Vitalis en gesticulant d'une main avec son archet et de l'autre avec son violon,

15 nous allons continuer le spectacle par une charmante comédie intitulée : lâ Domestique de M, Jaii-Cœur^ ou /^ plus bête des deux tC est pas celui çu^on pense. Un homme comme moi ne s'abaisse pas à faire d'avance l'éloge de ses pièces et de ses acteurs ; je ne vous dis donc qu'une

20 chose : écarquillez les yeux, ouvrez les oreilles et préparez vos mains pour applaudir.

Ce qu'il appelait "une charmante comédie " était en réalité une pantomime, c'est-à-dire une pièce jouée avec des gestes et non avec des paroles. Et cela devait être

25 ainsi, par cette bonne raison que deux des principaux

acteurs, Joli-Cœur et Capi, ne savaient pas parler, et que

le troisième (qui était moi-même) aurait été parfaitement

incapable de dire deux mots.

Cependant, pour rendre le jeu des comédiens plus

$0 facilement compréhensible, Vitalis l'accompagnait de quelques paroles qui préparaient les situations de la pièce et les expliquaient

Ce fut ainsi que jouant en sourdine un air guerrier, il

annonça rentrée de M. Joli-Cœur, général anglais qui avait gagné ses grades et sa fortune dans les guenres des Indes. Jusqu'à ce jdChr, M. Joli-Cœur n'avait eu pour domestique que le seul Capi, mais il voulait se faire servir désormais par un homme, ses moyens lui per- 5 mettant ce luxe: les bêtes avaient été assez longtemps les esclaves des hommes, il était temps que cela changeât.

En attendant que ce domestique arrivât, le général Joli-Cœur se promenait en long et en large, et fumait son cigare. Il fallait voir comme il lançait sa fumée au ilez lo du public !

Il s'impatientait, le général, et il commençait à rouler de gros yeux comme quelqu'un qui va se mettre en colère ; il se mordait les lèvres et frappait la terre du pied.

Au" troisième coup de pied, je devais entrer en scène, 15 amené par Capi»

Si j'avais oublié mon rôle, le chien me l'aurait rappelé. Au moment voulu, il me tendit la patte et m'introduisit auprès du général.

Celui-ci, en m'aperce vaut, leva les deux bras d'un air 20 désolé. Eh quoi! c'était = là le domestique qu'on lui présentait? Puis il vint me regarder sous le nez et tourner autour de moi en haussant les épaules.

Sa mine fut si drolatique que tout le monde éclata de rire : on avait compris qu'il me prenait pour un parfait 25 imbécile ; et c'était aussi le sentiment des spectateurs. - La pièce- éta't, bien entendu, bâtie pour montrer cette imbécilité sous toutes les faces; dans chaque scène je devais faire quelque balourdise nouvelle, tandis que Joli Cœur, au contraire, devait trouver une occasion pour 30 développer son intelligence et son adresse.

Après m'avoir examiné longuement, le général, pris de pitié, me faisait servir à déjeuner.

— Le général croit que quand ce garçon aura mangé il sera moins bête, disait Vitalis, nous allons voir cela.

Et je m'asseyais devant une petite table sur laquelle le couvert était rois, une serviette posée sur mon assiette. 5 Que faire de cette serviette ?

Capi m'indiquait que je devais m'en servir.

Après avoir bien cherché, je me mouchai dedans.

Là-dessus le général se tordit de rire, et Capi tomba les quatre pattes en l'air renversé par ma stupidité, 10 Voyant que je me trompais, je contemplais de nouveau la serviette, me demandant comment l'employer.

Enfin une idée m'arriva ; je roulai la serviette et m'en fis une cravate.

Nouveaux rires du général, nouvelle chute de Capi. 15 Ainsi de suite jusqu'au moment où le général exaspéré m'arracha de ma chaise, s'assit à ma place et mangea le déjeuner qui m'était destiné.

Ah! il savait se servir d'une serviette, le général. Avec quelle grâce il la passa dans une boutonnière do son 20 uniforme et l'étala sur ses genoux. Avec quelle élégance il cassa son pain, et vida son verre !

Mais oh ses belles manières produisirent un effet irrésistible, ce fut lorsque, le déjeuner terminé, il demanda un cure-dent et le passa rapidement entre ses dents, 25 Les applaudissements éclatèrent de tous les côtés et la représentation s'acheva dans un triomphe.

Comme le singe était intelligent 1 comme le domestique

était bête l En revenant à notre auberge, Vitalis me fit ce compli-

30 ment, et j'étais déjà si bien comédien, que je fus fier de

cet éloge.

CAPI ET SA TROUP£f 57

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