‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 8 sur 67 · Il est bon pour travailler · texte numérisé non relu

Il est bon pour travailler

— Il est bien faible. ^ — * Barberin releva mon pantalon.

— Trop mince, dit le vieillard.

— ^Et ses bras? continua Barberin.

30 —Les bras sont comme les jambes; ça peut aller; mais ça ne résisterait pas à la fatigue et à la mjsère. •

-^ Lui, ne pas résister ^ mais tâtez donc, voyez, tâtez vous-même.

CAPLET SA TROVPB. 23

Le vieillard; passa sa maîa 4^chamée stir mes jambes en les palpant, secouant la tête et faisant la moue.

J'avais déjà assisté à une : scène semblable quand le marchand était venu pour acheter noire vache. Lui aussi Tavait tâtée et palpée. Lui aussi avait secoué la 5 tête et fait la moue : ce n'était pas une bonne vache, il lui serait impossible de la revendre, et cependant il l'avait achetée, puis emmenée.

Le vieillard allait-il m'acheter et m'emmener ; ah ! mère Barberin, mère Barberin 1 10

Malheureusement elle n'était pas là pour me défendre.

Si j'avais osé j'aurais dit que la veille Barberin m'avait précisément reproché d'être délicat et de n'avoir ni bras ni jambes; mais je compris. que cette interruption ne servirait à rien qu'à m'attirer une bourrade, et je me tas. 15

— C'est un, enfant comme il y en a beaucoup, dit le vieillard, voilà la vérité, mais un enfant des villes ; aussi est-il bien certain qu'il ne sera jamais bon à rien pour le travail dé la terre ; mettez-le un peu devant la charrue à piquer les bœufs,, vous verrez.combien il durera* 20

— Dix ans.

— Pas un mois.

— Mais voyez-le donc.

— Voyez-le vous-même.

J'étais au bout de la table entre Barberin et le vieil- 25 lard, poussé par l'un, repoussé par l'autre*^

— Enfin, dit le vieillard, tel qu'il est je le prends. Seulement, bien entendu, je ne vous l'achète pas, je vous le loue. J^ vous en donne vingt ffancs par an.

— Vingt francs I 30

— C'est un bon prix et, je paye d'avance : vous touchez quatre belles pièces de cent sous. et vous êtes débarrassé de l'enfant

— Mais SI je le garde, Thospice me payera plus de dix francs par mois.

— Et si rhospice au lieu de vous le laisser, le donne à un autre, vous n'aurez rien du tout ; tandis qu'avec moi,

5 pas de chance à courir : toute votre peine consiste à

allonger la main.

Il fouilla dans sa poche et en tira une bourse de cuir

dans laquelle il prit quatre pièces d'argent qu'il étala sur

la table en les faisant sonner, 10 — Mettez-en quarante.

— Non, pour les services qu'il me rendra, ce n'est pas possible.

— Et quels services voulez-vous qu'il vous rende. Pour de bonnes jambes, il a de bonnes jambes, pour de

15 bons bras, il a de bons bras, je m'en tiens à ce que j'ai dit, mais enfin à quoi le trouvez- vous propre ?

Le vieillard regarda Barberin d'un air narquois et vidant son verre à petits coups :

— A me tenir compagnie, dit-il ; je me fais vieux et le 20 soir quelquefois après une journée de fatigue, quand le

temps est mauvais, j'ai des idées tristes ; il me distraira.

— Il est sûr que pour cela les jambes seront assez solides.

— Mais pas trop, car il faudra danser, et puis sauter, 25 et puis marcher, et puis après avoir marché, sauter encore; enfin il prendfa place dans la troupe du signorVitalis.

— Et où est-elle votre troupe ?

— Le signor Vitalis c'est moi, comme vous devez vous en douter ; la troupe, je vais vous la montrer, puisque

30 vous désirez faire sa connaissance.

Disant cela, il ouvrit sa peau de mouton, et prit dans sa main un animal étrange qu'il tenait sous son bras gauche serré contre sa poitrine.

C'était cet animal qui plusieurs fois avait fait soulever la peau de mouton ; mais ce n'était pas un petit chien comme je l'avais pensé.

Quelle pouvait être cette bête ?

Était-ce même une bête ? 5

Je ne trouvais pas de nom à donner à cette créature bizarre que je voyais pour la première fois, et que je regardais avec stupéfaction.

Elle était vêtue d'une blouse rouge bordée d'un galon doré, mais les bras et les jambes étaient nus, car lo c'étaient bien des bras et des jambes qu'elle avait et non des pattes : seulement ces bras et ces jambes étaient couverts d'une peau noire, et non blanche ou carnée.

Noire aussi était la tête grosse à peu près comme mon po'ng fermé ; la face était large et courte, le nez était 15 retroussé avec des narines écartées, les lèvres étaient jaunes ; mais ce qui plus que tout le reste me frappa, ce furent deux yeux très rapprochés l'un de l'autre, d'une mobilité extrême, brillants comme des miroirs.

— Ah ! le vilain singe ! s'écria Barberin. 20 Ce mot me tira de ma stupéfaction, car si je n'avais

jamais vu des singes j'en avais au moins entendu parler ; ce n'était donc pas un enfant noir que j'avais devant moi, c'était un singe, u^

— Voici le premier sujet de ma troupe, dit Vitalis, 25 c'est M. Joli-Cœur. Joli-Cœur, mon ami, saluez la société.

Joli-Cœur porta sa main fermée à ses lèvres et nous envoya à tous un baiser.

— Maintenant, continua Vitalis étendant sa main vers 30 le caniche blanc, à un autre : le signor Capi va avoir l'honneur de présenter ses amis à Testimablç société ici présente*

26 GÀPI ET SA moUPB.

A ce commandement le (cankhe, qui jusque-là n'avait

pas fait le plus petit' mouvement, se leva vivement et se

dressant sur ses pattes de derrière, il croisa «es deu^

pattes de devant sur sa: poitrine, puis il salua. son maître

5 si bas que son bonnet de police- toucha le sol.

Ce devoir de politesse accompli, il se tourna vers ses camarades, et d'Une patte, tandis qu'il tenait toujours l'autre sur sa poitrine, il leur fit signe d'approcher.

Les deux chiens, qui avaient le^ yeux attachés sur

xo leur camarade, se dressèrent aussitôt, et se donnant

chacun une ipatte de devant, comme on se donne la main

dans le monde, ils firent gravement six pas en avant, puis

après trois pas en arrière, et saluèrent la société.

— Celui que j'appelle Capi, continua Vitalis, autre- 15 ment ait Cqpitano en italien, est le chef des chiens, c'est

lui qui, comme le plus intelligent, transmet mes ordres. Ce jeune élégant 4 poil noir est le signor Zerbino, ce qui signifie le galant, nom qu'il mérite à tous les égards. Quant à eette jeune personne à l'air modeste, c'est la 20 signora Dolce, une (iharmante Anglaise qui'n^a pas. volé son nom de douce. C'est avec ces sujets remarquables à des titres différents que j*ai l'avantage de parcourir le monde en gagnant ma vie plus ou moins bien, suivant les hasards de la bonne ou de la mauvaise fortune. ^ 25CapÎ! '

'"Le câhicbe croisa les pattes.

— Capi, venez ici, mon ami, et soyez assez aimable,, je vous-pfi^,--^e sont des personnages bien élevés à qui je parle toujours poliment, — soyez assez aimable pour dire

30 à ce jeune garçon qui vous regarde avec des. yeux ronds cdniiïie des billes, quelle heure il est. ^

Capi décroisa lès^ pattes, s'approcha de son maître, écarta la peau de mouton, fouilla dans la poche du gilet,

Cil dm une gl-ossfé Tâbntre eh argent; tegarda le cadran et jappa deux fois distinctement; puis après ces deux jappementâ bien âccerilûés, d^une Voit forte et nette, il en poussa trois auttes plus faibles.

Il était en effet deux heures et tl-ois quarts. 5

— C'est bien, dit Vitalis, je vous remercie, signor Capî; et, maintenant, je vous prie d'invitet là signora Dolce à nous faire le plaisir de danser tin peu à la corde.

Capi fouilla aussitôt dans la poche de la veste de son maître et en tira une corde. Il fit un signe à Zerbino et lo celui-ci alla vivement lui faire vis-à-vis. Alors Capi lui jeta un bout de la corde, et tous deux se mirent gravement à la faire tourner.

Quand le mouvement fut régulier, Dolce s'élança dans le cercle et sauta légèrement en tenant ses beaux yeux 15 tendres sur lés yeux dfe son maître.

— Vous voyez, dît celui-ci, que mes élèves sont intelligents ; mais l'intelligence ne s'apprécie à foute' sa valeur C^e par la comparaison. Voilà pourquoi j'engage ce garçon dans ma troupe ; il fera le rôle d'une bête et 20 l'esprit de mes élèves n'en sera que mieux apprécié.

— Oh ! pour faire la bête, interrompit Barberin.

— -11 faut ::?oir de l'esprit, continua Vitalis, et je crois que <:e garçon n'en manquera i|)aô quand' il aura pris quelques leçons.- Au reste nous verrons bien. Et pour 25 cominéhter nous allons en avoir tout de suite une preuve. •S'il est intelligent il comprendra qu'avec le signor Vitalis on a la chance de se promener, dt parcourir la France et dix âutre^pays, de mener une Vie libi^e ail lieu de rester derrière des boeufs, à marcher tous les jour& dans le 30 même champ,- - du matin * au soir; Tandis que- s'il n'est paB4ntelligefit, il pleurera, il criera, et^comme le «signor Vitalis n'aime pas les enfants méchants, il ne l'emmènera

j.'n«; avec lui. Alors Tenfant méchant ira à l'hospice oîi il (aiît travailler dur et manger peu.

J'étais assez intelligent pour comprendre ces paroles, mais de la compréhension à Texécution, il y avait une 5 terrible distance à franchir.

Assurément les élèves du signor Vitalis étaient bien drôles, bien amusants, et ce devait être bien amusant r.jssi de se promener toujours ; mais pour les suivre et se promener avec eux il fallait quitter mère Barberin. «o 11 est vrai que si je refusais, je ne resterais peut-être pns avec mère Barberin, on m'enverrait à l'hospice.

Comme je demeurais troublé, les larmes dans les yeux,

^'i:alis me frappa doucement du bout du doigt sur la

joue.

«3 — Allons, dit-il, Tenfant comprend puisqu'il ne crie

pas, la raison entrera dans cette petite tête, et demain...

— Oh ! monsieur, m'écriai-je ; laissez-moi à maman Bavberin, je vous en prie !

Mais avant d*en avoir dit davantage, je fus interrompu 20 par un formidable aboiement de Capi.

En même temps le chien s'élança vers la table sur laquelle Joh Cœur était resté assis.

Celui-ci, profitant d'un moment où tout le monde était tourné vers moi, avait doucement pris le verre de son zj maître, qui était plein de vin, et il était en train de le vider. Mais Capi, qui faisait bonne garde, avait vu cette friponnerie du singe, et, en fidèle serviteur qu'il était, il avait voulu Tempêcher.

— Monsieur Joli-Cœur, dit Vitalis, d'une voix sévère, 30 vous êtes un gourmand et un fripon ; allez vous mettre

là bas, dans le coin, le nez tourné contre la muraille, et vous, Zerbino, montez la garde devant lui; s'il bouge donnez-lui une bonne claque. Quant à vous, monsieur

Capî, VOUS êtes un bon chien ; tendez-moi la patte que je vous la serre.

Tandis que le singe obéissait en poussant des petits cris étouffés, le chien, heureux, fier, tendait la patte à son maître. 5

: — Maintenant, continua Vitalis, revenons à nos affaires. Je vous donne donc trente francs.

— Non, quarante.

Une discussion s'engagea; mais bientôt Vitalis l'interrompit : ïo

— Cet enfant doit s'ennuyer ici, dit-il ; qu'il aille donc se promener dans la cour de Tauberge et s'amuser.

En même temps il fit un signe à Barberin.

— Oui, c'est cela, dit celui-ci, va dans la cour, mais n'en bouge pas avant que je t'appelle, ou sinon je me 15 fâche.

Je n'avais qu'à obéir, ce que je fis.

La discussion entre Vitalis et Barberin dura longtemps, car il s'écoula plus d'une heure avant que celui-ci vint dans la cour. 20

Enfin je le vis paraître : il était seul. Venait-il me chercher pour me remettre aux mains de Vitalis ?

— Allons, me dit-il, en route pour la maison.

La maison I Je ne quitterais donc pas mère Barberin ?

J'aurais voulu l'interroger, mais je n'osai pas, car il 25 paraissait de fort mauvaise humeur.

La route se fit silencieusement

Mais environ dix minutes avant d'arriver, Barberin qui marchait devant, s'arrêta :

— Tu sais, me dit-il en me prenant rudement par 30 l'oreille, que si tu racontes un seul mot de ce que tu as entendu aujourd'hui, tu le payeras cher; ainsi, atlcatioii !

LA MAISOK MATERNELLE.

En route je m'étais plus d'une fois demandé s'il n'y

5 avait pas une ruse dans ce retour à la maison, mais

ces derniers mots chassèrent les doutes qui s'agitaient

confusément dans mon esprit troublé. Puisque nous devions retourner le lendemain au village pour voir le maire, il est certain que Barberin n'avait pes accepté les

io propositions de Vitalis,

Cependant malgré ses menaces, j'aurais parlé de mes doutes à mère Barberin, si j'avais pu me trouver seul un instant avec elle, mais de toute la soirée Barberin ne quitta pas la maison, et je me couchai sans que se pré-

«5 sentât l'occasion que j'attendais.

Je m'endormis en me disant que ce serait pour le lendemain.

Mais le lendemain, quand je me levai, je n'aperçus point mère Barberin.

2o Comme je la cherchais en rôdant autour de la maison, Barberin me demanda ce que je voulais.

— Maman.

— Elle est au village, elle ne reviendra qu'après midi. Sans savoir pourquoi, cette absence m'inquiéta. Elle

«5 n'avait pas dit la veille qu'elle irait au village. Comment n'avait elle pas attendu pour nous accompagner, puisque nous devions y aller après midi ? Serait-elle revenue quand nous partirions ?

Une crainte vague me serra le cœur ; sans me rendre

30 compte du danger qui me menaçait, j'eus cependant le pressentiment d'un danger.

Barberin me regardait d'un sût peu fait pour me rasn surer. Voulant échapper à ce regard, je m'en allai dans le jardin.

J'étais à deux genoux sur la terre^ appuyé sur mes 5 mains, le nez baissé dans mes topinambours, . quand j'entendis crier mon nom d'une voix- impatiente. C'était Barberin qui m'appelait.

Je me hâtai de rentrer à la maison.

Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir devant la lo cheminée Vitalis et ses chiens.

Instantanément je compris ce que Barberin voulait de moi. Vitalis venait me chercher, et c'était pour que mère Barberin ne pût pas me défendre que le matin Barberin l'avait envoyée au village. 15

Sentant bien que je n'avais ni secours ni pitié à attendre de Barberin, je courus à Vitalis :

— Oh ! monsieur, m'écriai-je, je vous en prie, ne m'emmenez pas.

J'éclatais en sanglots. 20

— Allons, mon garçon, me dit-il assez doucement, tu ne seras pas malheureux avec moi, je ne bats point les enfants, et puis tu auras la compagnie de mes élèves qui sont très amusants. Qu'as-tu à regretter ?

— Mère Barberin I mère Barberin I 25

— En tous cas, tu ne resteras pas ici, dit Barberin, en me prenant rudement par l'oreille ; monsieur ou l'hospice, choisis !

— Non ! mère Barberin !

— Ah ! tu m'ennuies à la fin, s'écria Barberin, qui se 30 mit dans une terrible colère ; s'il faut te chasser d'ici à coups de bâton, c'est ce que je vais faire.

— Cet enfant regrette sa mère Barberin, dit Vitalis;

il ne faut pas le battre pour cela ; il a du cœur, c'est bon signe.

— Si vous le plaignez, il va hurler plus fort.

— Maintenant, aux affaires.

5 Disant cela, Vilalis étala sur la table huit pièces de cinq francs, que Barberin en un tour de main, fit disparaître dans sa poche.

— Où est le paquet ? demanda Vitalis.

— Le voilà, répondit Barberin en montrant un mouxo choir en cotonnade bleue noué par les quatre coins.

Vitalis défit ces nœuds et regarda ce que renfermait le mouchoir ; il s'y trouvait deux de mes chemises et un pantalon de toile.

— Ce n'est pas de cela que nous étions convenus, dit 15 Vitalis, vous deviez me donner ses hardes et je ne trouve

là que des guenilles.

— Il n'en a pas d'autres.

— Si j'interrogeais Tenfant, je suis sûr qu'il dirait que ce n*est pas vrai. Mais je ne veux pas disputer là-dessus.

20 Je n'ai pas le temps. Il faut se mettre en route. Allons, mon petit. Comment se nomme-t-il ?

— Rémi.

— Allons, Rémi, prend ton paquet, et passe devant Capi, en avant, marche !

25 Je tendis les mains vers lui, puis vers Barberin, mais tous deux détournèrent la tête, et je sentis que Vitalis me prenait par le poignet.

Il fallut marcher.

Ah ! la pauvre maison, il me sembla, quand j'en

30 franchis le seuil, que j'y laissais un morceau de ma peau.

Je regardai autour de moi, mes yeux obscurcis par

'îs larmes ne virent personne à qui demander secours :

personne sur la route, personne dans les prés d'alentour.

Je me mîs à appeler :

— Maaian, mère Bàrberîn !

Personne ne répondit à ma voix, et elle s'étcîgnît dans un sanglot.

Il fall ut suivre Vitalis, qui ne m'avait pas lâché le poignet 5

— Bon voyage ! cria Barberin. .

Et il rentra dans la maison.

Hélas ! c'était fini.

— Allons, Rémi, marchons, mon enfant, dit Vitalis.

£t sa main tira mon bras. xo

Alors je me mis à marcher près de lui. Heureusement il ne pressa point son pas, et même je crois bien qu'il le régla sur le mien.

Le chemin que nous suivions s'élevait en lacets le long de la montagne ; à chaque détour j'apercevais la maison 15 de mère Barberin qui diminuait, diminuait. Bien souvent j'avais parcouru ce chemin et je savais que quand nous serions à son dernier détour, j'apercevrais la maison encore une fois, puis qu'aussitôt que nous aurions fait quelques pas sur le plateau, ce serait fini ; plus rien ; 20 devant moi l'inconnu ; derrière, la maison où j'avais vécu jusqu'à ce jour si heureux, et que sans doute je ne reverrais jamais.

Heureusement la montée était longue ; cependant, à force de marcher, nous arrivâmes au haut. 25

Vitalis lie m'avait pas lâché le poignet.

— Voulez-vous me laisser reposer un peu ? lui dis-je.

— Volontiers, mon garçon.

Pour la première fois il desserra la main.

Mais, en même temps, je vis son regard se diriger vers 30 Capi, et faire une signe que celui-ci comprit.

Aussitôt, comme un chien de berger, Capi abandonna la lête de la troupe et vint se placer derrière moi.

Cette manœuvre acheva de me faire comprendre ce que le signe m'avait déjà indiqué : Capi était mon gardien ; si je faisais un mouvement pour me sauver, il devait me sauter aux jambes. 5 J'allai ra'asseoir sur le parapet gazonné, et Capi me suivit de près.

Assis sur le parapet, je cherchai de mes yeux obscurcis par les larmes la maison de mère Barberin.

Au-dessous de nous descendait le vallon que nous ve- 10 nions de remonter, coupé de prés et de bois, puis tout au bas se dressait isolée la maison maternelle, celle où j'avais été élevé.

Elle était d'autant plus facile à trouver au milieu des arbres, qu'en ce moment même une petite colonne de 15 fumée jaune sortait de sa cheminée, et, montant droit dans l'air tranquille, s'élevait jusqu'à nous.

Soit illusion du souvenir, soit réalité, cette fumée

m'apportait l'odeur des feuilles de chêne qui avaient

séché autour des branches des bourrées avec lesquelles

20 nous avions fait du feu pendant tout l'hiver : il me sembla

que j'étais encore au coin du foyer, sur mon petit banc,

les pieds dans les cendres quand le vent s'engouffrant

dans la cheminée nous rabattait la fumée au visage.

^ Malgré la distance et la hauteur à laquelle nous nous

25 trouvions, les choses avaient conservé leurs formes nettes

et distinctes, diminuées, rapetissées seulement.

Sur le fumier, notre poule, la dernière qui restât, allait de çà de là, mais elle n'avait plus sa grosseur ordinaire, et si je ne l'avais pas bien connue je l'aurais prise pour 30 un petit pigeon. Au bout de la maison je voyais le poirier au tronc crochu que pendant si longtemps j'avais transformé eij cheval. Puis à côté du ruisseau qui traçait une ligne blanche dans l'herbe verte, je devinais le

canal de dérivation que j'avais eu tant de peine à creuser pour quil allât mettre en mouvement une roue de moulin, fabriquée de mes mains ; laquelle roue, hélas ! i n'avait jamais pu tourner malgré tout le travail qu'elle m'avait coûté. 5

Tout était là à sa place .ordinaire, et ma brouette, et ma charrue faite d'une branche torse, et la niche dans laquelle j'élevais des lapins quand nous avions des lapins, et mon jardin, mon cher jardin.

Qui les verrait fleurir, mes pauvres fleurs ? Qui les lo arrangerait, mes topinambours ? Barberin sans doute, le méchant Barberin.

Encore un pas sur la route et; à jamais tout cela disparaissait.

Tout à coup dans le chemin qui du village monte à la 15 maison, j'aperçus au loin une coiffe blanche. Elle disparut derrière un groupe d'arbres ; puis elle reparut bientôt.

La distance était telle que je ne distinguais que la blancheur de la coiffe, qui, comme un papillon printanier aux couleurs pâles, voltigeait entre les branches. 20

Mais il y a des moments où le cœur voit mieux et plus loin que les yeux les plus perçants : je reconnus mère Barberin ; c'était elle; j'en étais certain ; je sentais que c'était elle.

— Eh bien ? demanda Vitalis, nous mettons-nous en 25 route ?

— Oh ! monsieur, je vous en prie.

— C'est donc faux ce qu'on disait, tu n'as pas de jambes ; pour si peu, déjà fatigué ! cela ne nous promet pas de bonnes journées. 30, ' Je ne répondis pas, je regardais. .

C'était mère Barberin; c'était sa coiffe, c'était 5on juj; on bleu, c'était elle.

Elle marchait à grands pas, comme si elle avait hâte de rentrer à la maison.

Arrivée devant notre barrière, elle la poussa et entra dans la cour qu'elle traversa rapidement.

5 Aussitôt je me levai debout sur le parapet, sans penser à Capi qui sauta près de moi.

Mère Barberin ne resta pas longtemps dans la maison. Elle ressortit et se mit à courir de çà de là, dans la cour, les bras étendus, xo Elle me cherchait.

Je me penchai en avant, et de toutes mes forces, je me mis à crier :

— Maman ! maman I

Mais ma voix ne pouvait ni descendre, ni dominer le 15 murmure du ruisseau, elle se perdit dans l'air.

— Qu'as-tu donc, demanda Vitalis, deviens-tu fou ? Sans répondre, je restai les yeux attachés sur mère

Barberin ; mais elle ne me savait pas si près d'elle et elle ne pensa pas à lever la tête.

20 Elle avait traversé la cour, et revenue sur le chemin, elle regardait de tous côtés.

Je criai plus fort, mais comme la première fois, inutilement.

Alors Vitalis, soupçonnant la vérité, monta aussi sur 25 le parapet.

Il ne lui fallut pas longtemps pour apercevoir la coi/Te blanche.

— Pauvre petit, dit-il à demi-voix.

— Oh I je vous en prie, m'écriai- je encouragé par ces 30 mots de compassion, laissez-moi retourner.

Mais il me prit par le poignet et me fit descendre sur la route.

— Puisque tu es reposé, dit-il, en marche, mon garçon.

Je voulus me dégager ; il me tenait solidement.

— Capi, dit-il, Zerbino !

Les deux chiens m'entourèrent S Capi derrière, Zerbino devant

Il fallut suivre Vitalis. 5

Au bout de quelques pas, je tournai la tête.

Nous avions dépassé la crête de la montagne, et je ne vis plus ni notre vallée, ni notre maison ; tout au loin seulement des collines bleuâtres semblaient remonter jusqu'au ciel : mes yeux se perdirent dans des espaces lo

sans bornes. ^^

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