ANCIENS ET NOUER MIS
Si nous entreprenions de désigner à chacune deces deux époques un capitaine qui surpassa les autres par le nombre de ses batailles, de ses victoires et conquêtes, par la variété de ses campagnes, par la diversité des théâtres de ses guerres, par les grands événements politiques auxquels fut mêlée non-seulement sa carrière militaire, mais aussi son existence publique et le rang qu’il occupa dans le monde, tous nos lecteurs prononceraient le nom de César pour les anciens et de Napoléon pour les modernes. César etNapoléon sont les deux capitaines qui ont le plus de droits au litre de Grands.
Nous allons établir, dans le paragraphe suivant, quelques points de comparaison entre la carrière militaire et la vie publique de ces éminents personnages;
rang. « Ce fut, dit-il, dans l’art d’exciter des passions qu’Alexandre surpassa presque tous les autres grands capitaines : c’est à ce même art qu’il dut scs succès, attribués tant do fois, par ceux auxquels on donne le nom de gens sensés, au hasard, ou à une folle autorité, parce qu'ils n’aperçoivent point les ressorts presque invisibles dont ce héros se servait pour opérer tant de prodiges, b De l’esprit, discours in , chap. 25. ;ï
(A'ofe du traducteur.)
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CÉSAR BT NAPOLÉON.
Je place ces deux noms dans l’ordre chronologique, sans prétendre indiquer en faveur de l’un suprématie ou préférence.
Tous deux sont également fameux, également célèbres. Chacun représente le capitaine le plus renommé, le plus illustre, le plus heureux de son temps. Leurs conquêtes furent également rapides, et leurs triomphes excitèrent à peu près le même degré d’enthousiasme. Tous deux remplirent pour ainsi dire exclusivement le monde de leur nom, et se placèrent les premiers sur la scène publique. Qui fut le plus grand des deux? Qui eut le plus de génie, fut le plus grand capitaine et exerça le plus d'ascendant sur ceux qui l’entouraient? Le dire serait au-dessus de nos forces et dépasserait l’objet que nous nous proposons. Il nous suffit d’indiquer quelques-uns de leurs points de contact comme guerriers et comme politiques.
Comme guerriers, abstraction faite des divers moyens à leur disposition, ils employèrent la môme tactique. La rapidité de leurs mouvements et leur habileté à frapper l’ennemi par des coups imprévus, fut le secret principal qui leur procura des triomphes aussi éclatants. L’activité, la célérité, l’obstination à ne jamais céder à la fatigue, l’art de se multiplier, si je puis m’exprimer ainsi, furent la devise principale de chacun d’eux.
Le capitaine moderne commença la carrière des armes
plus jeune que le capilaine de l’antiquité. I)’une naissance obscure, ce fui par elles qu’il se distingua et acquit un nom qui devint colossal à force de talents. César appartenait à une famille patricienne, et eut du renom avant d’avoir cueilli des lauriers militaires. Il exerça des magistratures de sa patrie, obtint la dignité de grand pontife, étonna plusieurs fois le peuple romain par sa magnificence : il plaida au Forum et fut aussi connu par son habileté, ses talents civils et son désir de briller, que par l’irrégularité de sa conduite.
Tous deux combattirent des nationaux et des étrangers, c’est-à-dire des ennemis de leur pays et des concitoyens. Sous ce dernierrapporl le Français fut moinsfameux que le Domain. Les lauriers qu’il cueillit à Toulon et à Paris dans la célèbre journée du treize vendémiaire, disparaissent devant ses brillants succès des guerres étrangères. Quant à César, le passage du Rubicon, sa campagne contre les lieutenants de Pompée, et la fameuse campagne qui se termina dans les champs de l’harsale, éclipsèrent presque sa conquête des Gaules et ses deux rapides expéditions en Bretagne (Angleterre).
Tous deux eurent pour théâtres de leurs exploits l’Europe, l’Asie et l’Afrique : tous deux combattirent des peuples civilisés et des peuples barbares. César mit dix ans à soumettre les Gaulois, à vaincre plusieurs fois les Germains, à exécutcr.-ses deux expéditions en Bretagne. Que de génie il déploya dans ces célèbres campagnes! Quelles marches! Quelles expéditions! Quelles batailles! Que d’habileté politique dans les négociations! Quelle attention à toujours vaincre par la supériorité de civilisation, de savoir et de tactique! Son passage par mer pour combattre la nation voisine, encore .plus féroce que celle qu’il venait de sou-
mettre, prouve un génie el une audace auxquels atteignent
seuls les grands capitaines.
Les succès du général français sur les peuples barbares furent de moindre durée, mais constituent un de ses lauriers les plus brillants. Son expédition d’Egypte est un des traits les plus audacieux du génie d’un chef. On fut étonné devoir ces immenses sables traversés par les troupes européennes sans autre appui que leur valeur et leur tactique : on fut bien plus étonné encore de voir des savants trouver sans autre protection un nouvel aliment à l’intelligence humaine. Où se termina celte expédition téméraire? Au pied des Pyramides! Les Pyramides! La civilisation antique aux prises avec la civilisation moderne d’un côté, et de l’autre la férocité des rois du désert. Les Pyramides virent cette lutte à mort entre le génie de la tactique et la valeur du tigre sans lois ni frein. Ce combat singulier est presque unique dans le monde. C’est la poésie de la guerre, le parfait idéal d’une bataille, la preuve la plus grandiose que combattre est un art el une science. La bataille du Mont- Thabor en Asie présente le même caractère quoique sur une échelle plus petite, celle d’Aboukir couronne cette expédition d’aventures et de gloire. En Egypte Napoléon ne déploya pas moins son génie politique que ses talents militaires. Si la conquête de ce pays fut éphémère, cela tient à des combinaisons politiques d’une autre espèce qui ne ternissent en rien l’éclat de ce triomphe.
La distance où nous nous trouvons des temps où vécut César ne nous permet pas de bien apprécier l’importance «Je toutes ses batailles. Nous croyons que Napoléon en livra davantage, c’est-à-dire de celles qui portent le nom de batailles rangées.- Les batailles de celte espèce sont nombreuses dans ses campagnes comme simple général : la
ANCIENS ET MODERNES. ’l't
bataille de Marengo seule suffit pour illustrer l’époque de son consulat. Lorsqu’il fut empereur il engagea des luttes de géant. Il se battit quelquefois avec des forées inférieures: mais le plus souvent il fut égal ou supérieur en nombre. César remporta la victoire décisive de Pharsale sur une armée deux fois plus nombreuse (pie la sienne et composée de légions représentant la république romaine sous les auspices de l’étoile brillante de Pompée.
César n’éprouva pas de revers, surtout de ceux qui sont irréparables. Soit fortune, soit savoir, il combina les moyens dont il disposait suivant les buts à atteindre, et calcula habilement les ressources de son génie. Les ressources de Napoléon furent, dpmme on lésait, immenses, développées par celte fascination de grandeur qui ne croyait rien impossible, parce qu’elle supposait legéniesanslimites. Si ses victoires furent nombreuses, l’imagination embrasse à peine toute l’horreur de ses désastres. La retraite de Russie restera seule de son espèce dans les annales de la guerre, et il y aura peu d'exemples de batailles telles que celles de Dresde, de Leipzig et Waterloo, dernière scène de ce drame sanglant. . |
Ces deux capitaines furent doués d’un grand courage personnel, quoique à cet égard nous considérions le Romain comme supérieur, il s’exposa sans doute plus de fois à . cause de la différence de la manière de combattre de celle époque et de la nôtre. Tous deux montrèrent de l’intrépidité personnelle en ces moments critiques où l’exemple du général centuple la valeur de ses soldats. A Arcole Napoléon saisit un drapeau, mais il 11e put franchir le pont disputé; César, se voyant perdu à Munda, se précipita au fort du combat et cria à ses soldats : Romains, quelle honte! Laisserez-vous mourir votre général ctu milieu des ennemis?
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Les légions suivirent leur général et gagnèrent la bataille.
Tous deux furent la loi vivante, l’âme de leurs armées : ils furent aussi chéris que respectés. Leurs soldats suivaient en eux avec enthousiasme l’habile capitaine, et avec un attendrissement lilial celui qu’ils regardaient comme leur père. Ce fut uniquement par amour pour lui que les soldats de César prirent part aux guerres qui déchiraient la république: la génération actuelle est encore témoin de l’ivresse des soldats de Napoléon pour leur chef. Le premier haranguait ses troupes comme c’était alors la coutume ; le second n’aimait ou peut-être ne savait pas se servir de ce moyen, auquel il suppléa par des proclamations brèves, qui, abstraction faite de leur mérite intrinsèque, électrisaient le soldat.
Tous deux montrèrent qu’ils n’étaient pas moins courageux dans la mauvaise que dans la bonne fortune, qu’ils n’avaient pas moins l'intelligence des petites choses que des grandes, qu’ils savaient se défendre comme attaquer, et que, malgré l’impétuosité de leur génie, ils étaient doués de la patience qui surmonte les obstacles. Le siège d’Alésie ligure parmi les beaux traits de la vie militaire de César: outre les assiégés, il avait en front une armée de cent mille Gaulois qui venaient au secours de la place. Il faut remarquer l’esprit de ténacité avec lequel il vainquit tant d’obstacles, s'appliquant constamment à tous les détails d’un siège et aux travaux matériels qu’exigeait la conservation de son armée. Tant d’efforts furent récompensés par la victoire la plus complète, et les Romains entrèrent triomphants dans Alésie.
Qui n’a admiré en 181 1, comme on l'admire aujourd’hui en lisant l’histoire, la campagne défensive de Napoléon dans les plaines de la Champagne, presque aux portes de
Paris, lorsque la France était inondée d'armées alliées? Qui aurait cru, si les laits ne l’avaient confirmé, que ce lion dans l’attaque, et ce torrent dans la conquête, se fût montré un génie capable de défendre pied à pied son territoire contre tant d’ennemis qui l’assaillaient de tous côtés? 11 était le seul qui pût ainsi arrêter pendant deux mois tant de forces acharnées dans leurs course. Il y eut des instants où les armées ennemies songèrent à la retraite. L’histoire donne les véritables motifs de l’entrée des alliés à Paris, malgré tant d’habileté et de génie.
Tous deux furent des modèles d’activité, infatigables dans leurs mouvements, véritables foudres de guerre. César passa les mers pour se rendre en Espagne, le premier théâtre de ses exploits militaires: d’Espagne il revint à Rome, et de là dans les Gaules qu’il parcourut dans toutes les directions : il passa ensuite en Bretagne, retourna à Rome, accourut de nouveau dans sa conquête, et passa deux fois de Rome en Espagne, la première fois à la recherche des lieutenants de Pompép, la seconde pour combattre ses deux fils. Il atteignit le même Pompée en Macédoine, le poursuivit en Egypte, vainquit en Syrie et en Bylhinie le fils de Mithridate, et acheva en Afrique de réduire les derniers partisans de Pompée. Chaque expédition embrasse une ou plusieurs campagnes, chaque campagne fut marquée au moins au moins par une bataille décisive.
La surprenante mobilité de Napoléon est récente dans la mémoire des hommes. Il voyagea avec plus de rapidité que César à cause des progrès de l’industrie. Il se transportait avec la rapidité de la foudre, d’une extrémité de son empire à l’autre, sans que ses mouvements distrayassent en rien son attention des affaires. Il fut le premier qui fit marcher ses armées presque en poste. Quand on les croyait campées sur
les eûtes de l'Océan, on les voit tomber sur la place d’IJlm où elles convergent de diverses directions. Quand tout était prêt pour la campagne, il se présentait subitement pour donner une rapide exécution aux plans qu’il avait conçus de loin, au milieu d’autres affaires, dans le plus grand silence. La môme chose peut se dire de toutes ses campagnes. <v
Tous deux lurent cléments après la victoire: aucun des ileux ne fut cruel par nature, quoiqu’ils le furent quelquefois par politique ou par nécessité. César pardonna à ses ennemis jusqu’au point de les humilier en ne paraissant pas les craindre. Napoléon lâcha plus la bride à ses ressentiments (I). Le Homain fut plus confiant et plus imprévoyant en maintes circonstances que le Français. Si tous deux furent avares du sang des vaincus, ils furent âpres à la curée de leurs dépouilles. Aucun d’eux ne fut bon, mais aucun ne
,'t) Napoléon s'entendait à distribuer des récompenses, mais il ne sut jamais punir. Son indulgence fut poussée à l’extrême: c’est le propre des grands hommes: mais chez lui cette faiblesse devint témérité, et l'histoire dévoilera quelque jour à la postérité étonnée les trahisons effrontées d’hormnes comblés <ic ses bienfaits, trahisons dont il eut connaissance, mais contre lesquelles il dédaigna de sévir. On connaît déjà la conduite de Bernadotle à son égard, de Bernadolle qui lui devait tout, de Bernadotle auquel il pardonna après Averslædt lorsqu’il pouvait le faire fusiller. Bernadottc ne fut jamais reconnaissant, cl, dit un historien , « devenu , grâce à l'empereur, héritier du trône de Suède, il emporia dans sa patrie adoplive de profonds ressentiments. parmi lesquels il faut sans doute placer au premier rang 1 importune conviction de ses fautes et l’insupportable injure de la clémence impériale. » Sarrans jeune. Histoire de Rernadotte , l. I, p. 33.
(Note du traducteur.)
mérile le nom de mauvais. Napoléon fut, sinon pur, au moins décent dans ses mœurs. Les débauches de César provoquèrent de mordantes satires de la part de ses contemporains, et donnèrent lieu à de honteuses pages dans l’histoire.
Après avoir considéré César et Napoléon comme guerriers, nous allons les examiner sous le rapport de la vie politique à laquelle leur carrière militaire se trouva entrelacée.
Tous les deux vinrent au monde ou au moins commencèrent à être hommes au milieu de révolutions dont ils profitèrent avec une habileté extraordinaire. Napoléon ne provoqua pas celles de sa patrie. Il sortait à peine de l’adoles- • ' -, cence quand éclata en France cette révolution qui devait lui procurer l’élévation la plus brillante et la plus surprenante. Ce bouleversement si extraordinaire avait déjà passé par différentes phases, quand il se présenta pour la première fois sur la scène publique, non comme homme d’Etat mais simplement comme militaire éminent. A Paris, où il commanda les troupes de la Convention, on peut croire qu’il embrassa un parti plutôt comme un soldai de fortune qui songe à son avancement que comme un hommepolitiqucqui comprend l’importance d’un combat aussi terrible. Dès lors il se lança dans le champ plus fécond que la gloire militaire pouvait offrir à un homme de son âge. Qu’il tourna fréquemment ses regards vers Paris, c’est vraisemblable et presque historique : mais ce ne fut qu’après la bataille d’Aboukir qu’il manifesta ouvertement le désir de se mêler comme homme d’Etat aux affaires publiques.
César nu contraire prit une grande part aux révolutions qui lui offrirent un si vaste champde fortune. Dans les luttes entre Sy lia et Mariqs, il se déclara, cptoique très-jeune, pour ce dernier. On le crut impliqué.dans la conjuration de La
tilina, mais personne n’osa l’en accuser ouvertement. D’abord ami de Pompée, il forma avec lui et Crassus le premier triumvirat dont le second ne fut qu’une imitation. La mort de Crassus rompit ces liens. Pompée ne put souffrir un égal, ni César un supérieur. Comme Home ne pouvait les contenir tous les deux, et que Pompée administrait de cette ville ses provinces au moyen de lieutenants, César partit pour son gouvernement des Gaules et attendit que la victoire lui ouvrît un nouveau chemin vers la fortune.
Tous deux, quand ils virent l’occasion favorable, s’emparèrent violemment des rênes de l’état, et de mauvais citoyens devinrent chefs absolus de la nation dont ils n’étaient que les agents. Toutefois Rome cl la France demandaient alors un maître, mais aucun d’eux n’obéit sans doute aux impulsions de son patriotisme. Ils virent un champ préparé: leur ambition l’exploita sans plus de combinaisons. Le général français recueillit tout le fruit de dix ans de révolutions, de guerres civiles, de gloire militaire et deconquêles. Les Romains avaient combattu pendant sept siècles pour que César put s’appeler le maître du monde alors connu.
Dans les moyens de s’emparer du pouvoir suprême, le capitaine ancien a de grands avantages sur le capitaine moderne. Ce fut sans doute un grand trait d’audace et même de magnanimité d'abandonner l’armée d’Egypte et de se présenter seul à Paris, sans autres compagnons que sa renommée et sa gloire. Pourquoi viens-tu ? pouvait-on lui demander. Prendre les rênes du gouvernement d’un Etat déchiré par les factions. Où sont tes titres? SI es exploits et ma gloire: ici mon épée de Montenotle, de Lodi, d’Arcole; là l’épée qui vainquit à Aboukir et aux Pyramides. Jusque-là C’était magnilique et sublime : le dénoûment ne répondit pas à cette grandeur. Le renversement du Directoire est
une intrigue basse et méprisable : l’expédient de transporter les deux corps législatifs à Saint-Cloud paraît assez mesquin. Bonaparte se présenta dans le conseil des Anciens d’une manière peu digne : dans le conseil des Cinq-Cents il perdit toute sa présence d’esprit. Sans la hardiesse de son frère, il était victime de sa témérité, et l’intervention matérielle des baïonnettes fut nécessaire pour imposer silence aux législateurs. Cette invasion à main armée dans la salle des Cinq-Cents terrilia les uns, fut méprisée des autres. Quel spectacle que celui de ces législateurs fuyant épouvantés, et se sauvant par les portes et les fenêtres ! Le résultat de ces scènes de tumulte et de confusion donne une idée de ce qu’était alors la République française.
Lorsque Napoléon s’empara des rênes de l’Etat, il n’avait plus qu’un seul rival en gloire militaire, le général Moreau, qui manquait d’ambition et d’importance politique. Lorsque César résolut de frapper le coup décisif, Rome était occupée par Pompée qui se considérait comme son supérieur, par Pompée alors tout-puissant ! En recevant l’ordre du sénat de licencier son armée des Gaules, il vit l’alternative où il se trouvait, de se mettre à la merci de son rival ou de le combattre face à face. S’il proposa que Pompée licenciât en même temps ses armées, il comptait sans doute sur un refus : il ne voulait probablement que gagner du temps. Quand il reçut l’ordre suprême du sénat, il se trouvait déjà à Ariminum (Rimini), dernière ville de sa province. Il n’avait alors sous ses ordres immédiats que 5,000 fantassins et 600 cavaliers. Que fera-t-il ? Obéira-t-il au sénat en congédiant sa petite armée? César n’hésita pas. Au moment de passer le Rubicon, petit fleuve qui formait la ligne frontière, il s’écria : Soldats, la retraite est facile avant de franchir le pont : par là il n'y a plus d'autre alternative qu'avancer ou
mourir. Il traversa le .fleuve aux acclamations rie ses soldais. Quelle crise! Rome fut remplie d’étonnement et de consternation à la nouvelle de tant d’audace. Le grand Pompée trembla, et profondément humilié dans son orgueil et dans son amour-propre, il abandonna Rome à la fortune supérieure d’un rival dont il faisait peu de cas.
Pénétrés tous deux des vices de leur élévation, ils s'efforcèrent de les pallier par des traits splendides de munificence, s’efforçant autant que possible de caresser l’amourpropre, de parler à l’imagination, de flatter les goûts populaires. César rendit un décret pour rétablir les statues de Pompée, et un autre pour consacrer un temple à la Clémence. Il ordonna de reconstruire les villes de Corinthe et de Carthage, protégea les sciences et les arts, travailla à la réforme du calendrier dont les erreurs étaient palpables, et projetait, quand la mort le surprit, des monuments dignes par leur grandeur de la capitale du monde. Tout le monde sait ce'que Napoléon fit dans celte voie. On trouve par milliers sous son règne des témoignages de sa sollicitude pour inspirer à tous de la confiance dans la justice et la grandeur de son administration, pour subjuguer les imaginations par le spectacle de créations admirables, pour augmenter l’amour du repos par l’appât de nouvelles jouissances, pour neutraliser les sentiments de liberté par la pompe des arts, les lumières de la science et l’éclat des victoires.
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Tous deux, comme on le voit, ne furent pas seulement d’éminents guerriers; ils furent encore des chefs de peuples, des législateurs, des administrateurs. Tous deux cultivèrent ou pour le moins protégèrent les sciences et les arts : tous deux figurent comme écrivains dans le monde littéraire. César fut poêle et défendit des causes au Forum. Nous ignorons si Napoléon a fait des vers. 11 n’était pas orateur, mais
il brillait dans la conversation familière et dans les délibérations du conseil d’Eiat où sa parole avait un grand poids.
Les fameux commentaires de César sont un monument qui le met au nombre des auteurs classiques du siècle d’or de la littérature de sa patrie. Napoléon a dicté des mémoires sur diverses époques de sa vie; malgré leur grand mérite, ils sont inférieurs à l’ouvrage du capitaine romain.
La domination de ces deux hommes reposait sur des fondements trop faibles pour ne pas Unir par s’écrouler : ils étaient montés trop haut pour ne pas tomber avec fracas. Napoléon tomba pour la première fois à Fontainebleau et se vil réduit à être empereur pour rire de l’ile d'Elbe. Il fut détrôné une seconde fois après le désastre de Waterloo, et fut conduit comme prisonnierà Sainte-Hélène. Le cœur se serre à contempler, enfermé dans une île de l’Océan, le grand homme à la voix puissante duquel la majeure partie du continent de l’Europe se vit soumise. Tant de lauriers, tant de splendeur et tant de gloire étaient venus se confondre sur ce point imperceptible de la surface du globe. Il se montra véritablement grand dans une telle adversité, et il lutta contre les chagrins de celte disgrâce en se maintenant toujours debout au-dessus des ruines de sa grandeur. Son destin lui de mourir par une agonie de près de six années, comme attaché à un rocher, sans avoir autour de son lit de douleur, pour recevoir son dernier soupir, ni épouse, ni tils, ni personne de sa famille.
La fin de César fut plus tragique, mais instantanée; elle eut lieu au milieu des pompes du pouvoir, lorsqu’il était sous l’illusion de nouveaux triomphes. Sous ce point de vue, cette fin est-magnifique. Tandisqu’il méditait la guerrecontre les Parlhes, on conspirait contre sa vie : non pas des hommes obscurs, mais des hommes appartenant aux premières
classcs.de l'Etat, le prêteur Brutus, les sénateurs Casca, Cassius, Ciiyber, Cinna, Trebonius, etc. Et où projettentils d’exécuter leur résolution? En public, au milieu du sénat, à la face de l’univers. La distance qui nous sépare de ces temps, et la différence des mœurs, ne nous permet pas de juger exactement cette conduite au point de vue moral. Les avis sur ce qui se tramait ne manquèrent pas à César : on lui parla de présages, des songes de sa femme qui l’avait vu tout ensanglanté. Le dictateur dédaigna ces avertissements, disant que la mort était préférable au méprisable sentiment de la craindre, et qu’il ne l’espérait que sur les champs de bataille. Il se rendit au sénat pour dicter les dispositions de la guerre. A peine était-il assis qu'il sé vit entouré d’assassins. Il se défendit d’abord comme il put : mais voyant Brutus qui l’approchait également armé d’un poignard, il lui dit ces mots : Brutus, toi aussi ! et se couvrit immédiatement la tête avec sa toge. Cette action et la présence d’esprit de se ceindre le corps pour tomber décemment, sont les traits les plus sublimes qu'il pùl nous laisser de la tranquillité de sa grande âme.