I.e Grec aussi parut étonné; sa vieille expérience
de fouillcur le mettait à même de comprendre tout ce qu'une pareille trouvaille avait d'insolite. La vallée de Biban-el-Molouk est le Saint-Denis de Tancienne Thibes, et ne contient que des tombes de rois. La nécropole des reines est située plus loin, dans une autre gorge de la montagne. Les tombeaux des reines sont fort simples, et compo* ses ordinairement de deux ou trois couloirs et d'une ou deux chambres. Les femmes, en Orient, ont toujours été regardées comme inférieures à l'homme, même dans la mort. La plupart de ces tombes, violées à des époques très-anciennes, ont servi de réceptacles à des momies difformes grossièrement embaumées, où se voient encore des traces de lèpre et d'éléphantiasis. Par quelle singularité, par quel miracle, par quelle substitution, ce cercueil féminin occupait-il ce sarcophage royal, au milieu de ce palais cryptique, digne du plus illustre et du plus puissant des Pharaons ?
« Ceci dérange, dit le docteur à lord Evandale, toutes mes notions et toutes mes théories, et renverse les systèmes les mieux assis sur les rites funèbres égyptier.s, si exactement suivis pourtant pendant des milliers d'années I Nous touchons sans doute à quelque point obscur, à quelque mystère perdu de Vhistoire. Une femme e$t montée
44 LE nOMAN DE LA HOMIE.
sur le trône des Pharaons et a gouverné TEgypte. Elle s'appelait Talioser, s'il faut en croire des cartouches gravés sur des martelages d'inscriptions plus anciennes; elle a usurpé la tombe comme le trône. — Peut-être quelque ambitieuse, dont Thistoire n'a pas gardé souvenir, a renouvelé sa tentative.
— Personne mieux que vous n'est en étal de résoudre ce problème difficile, fit lord Evandalo ; nous allons emporter cette caisse pleine de secrets dans notre cange, où vous dépouillerez à votre aise ce document historique, et devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces uneus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion. »
Les fellahs, dirigés par Argyropoulos, enlevèrent rénorme coiTre sur leurs épaules, et la momie, refaisant en sens inverse la promenade funèbre qu'elle avait accomplie du temps de Moïse, daas une bari peinte et dorée, précédée d'un long cortège, embarquée sur le sandal qui avait amené les voyagevrs, arriva bientôt à la range amarrée sur le Nil, et fut placée dans la cabine, assez semblable, tant les formes cliangenl peu en' Egypte, au naos de la barque funéraire.
Le roman D£ la momie. 45
Ai'gyropoulos, ayant rangé autour de la caisse tous les objets trouvés près d'elle, se tint debout respectueusement à la porte de la cabine, et parut attendre. Lord E vandale comprit et lui fit compter les vingt-cinq mille francs par son valet de chambre.
Le cercueil ouvert posait sur des tasseaux, au milieu de la cabine, brillant d'un éclat aussi vif que si l's couleurs de ses ornements eussent été appliquées d'hier, et encadrait la momie, moulée dans son cartonnage, d*un fini et d'une richesse d'exécution remarquables.
Jamais Tantique Egypte n'avait emmailloté avec plus de soin un de ses enfants pour le sommeil éternel. Quoique aucune forme ne fût indiquée dans cet hermès funèbre, terminé en gaine, d'où se détachaient seules les épaules et la tète, on devinait vaguement un corps jeune et gi'acieux sous cette enveloppe épaissie. Le masque doré, avec ses longs yeux cernés de noir et avivés d'émail, son nez aux ailes délicatement coupées, ses pommettes arrondies, ses lèvres épanouies et souriant de cet indescriptible sourire du sphinx, son menton, d'une courbe un peu courte, mais d'une finesse extrême de contour, offraient le plus pur type de l'idéal égyptien, et accusaient par mille petits détails caractéristiques que l'art n'inyente pas la
iC LE nOMAN DE \.k MOilIE.
physionomie individuelle d*un portrait. Une multitude de fines nattes, tressées en cordelettes et séparées par des bandeaux, retombaient, de chaque côté du masque, en masses opulentes. Une tige de lotus, parlant de la nuque, s'arrondissait au-dessus de la této et venait oUvrîr son calice d'azur sur .l'or mat du front, et complétait, avec le cône funéraire, celte coiffure aussi riche qu*élégante.
Un large gorgerin, composé de fins émaux cloisonnés de traits d'or, cerclait la base du col et descendait en plusieurs rangs, laissant voir, comme deux coupes d'or, le c>ontour ferme et pur de deux seins vierges.
Sur la poitrine, Toiseau sacré à tête de bélier, portant entre ses cornes vertes le cercle roiige du soleil occidental et soutenu par deux serpents coiffés du pschent qui gonflaient leurs poches, dessinait sa configuration monstrueuse pleine de sens symboliques. Plus bas, dans les espaces laissés libres par les zones transversales et rayées de vives couleurs représentant les bandelettes, l'èpenier de Phré couronné du globe, renvcrgiire déployée, le corps imbriqué de plumes symétriques, la queue épanouie en éventail, tenait entre chacune de ses serres le Tau mystérieux, emblème d'immortalité. Des dieux funéraires, à face verte, à museau de singe et de chacal, ).résentaicnl,
LE nOMAN DE LA MOMIE. 47
d'iiii geste Inératiquement roide, lé fouet, le pedurn, le sceptre ; Tœil osirien dilatait sa pmnelle rouge cernée d'antimoine; les vipères célestes épaississaient leur gorge autour des disques sa* ^crés, des figures symboliques allongeaient leurs bras empennés de plumes semblables à des lames de jalousies, et les deux déesses du commencement et de la fin, la chevelure poudrée de poudre bleue, le buste nu jusqu'au dessous du sein, le reste du corps bridé dans un étroit jupon, s'agenouillaient, à la mode égyptienne, sur des coussins verts et rouges, ornés de gros glands.
Une bandelette longitudinale d'hiéroglyphes partant de la ceinture et se prolongeant jusqu'aux pieds contenait sans doute quelques formules du rituel funèbre, ou plutôt les noms et qualités de la défunte, problème que Bumphius se promit de résoudre plus tard.
Toutes ces peintures, par le style du dessin, la hardiesse du trait, l'éclat de la couleur, dénotaient de la façon la plus évidente, pour un œil exercé, la plus belle période de l'art égyptien.
Lorsque le lord et le suivant eurent assez contemplé cette première enveloppe, ils tirèrent le cartonnage de sa boite et le dressèrent contre une paroi de la cabine.
C'était un spectacle étrange que ce maillot f
nèbre ù masque doré, se leiiaut debout comme un spectre matériel, et reprenant une fausse attitude de vie après avoir gardé si longtemps la pose ho rizontale de la mort sur un lit de basalte, au cœur d*unc montagne éventrée par une curiosité impie. I/dme de la défunte, qui comptait sur Tétemel repos, et qui avait pris tant de soins pour préserver sa dépouille de toute violation, dut s*en émouvoir, au delà des mondes, dans le cercle de ses voyages et de ses métamorphoses.
Rumphius, armé d'un ciseau et d'un marteau pour séparer en deux le cartonnage de la momie, avait l'air d'un de ces génies funèbres coitîés d'un masque bestial, qu'on voit dans les peintures des hypogées s'empresser autour des morts pour accomplir quelque rite eflrayant et mystérieux: loid Evandale, attentif et calme, ressemblait, avec son pur profil, au divin Osiris attendant Tâme pour la juger, et, si l'on veut pousser la comparaison plus loin, son stick rappelait le sceptre que tient le dieu.
li'opération terminée, ce qui prit assez de temps, car le docteur ne voulait pas écailler les dorures, la boite reposée à terre se sépara en deux comme un moule qu'on ouvre, et la momie apparut dans tout l'éclat de sa toilette funèbre, parée coquette* ment, comme si elle eût voulu séduire les génies de l'empire souterrain.
A rouverliire du cartonnage, une vague et délicieuse odeur d'aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, dé myrrlie et de cinnainome, se répandit par la cabine de la cange : car le corps n'avait pas été englué et durci dans ce bitume noir (jui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l'art des embaumeurs, anciens habitants des Memnonia, semblait s'être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.
Un lacis d'étroites bandelettes en fine toile de lin, s;ous lequel s'ébauchaient vaguement les traits de la figure, enveloppait la tête; les baumes dont ils étaient imprégnés avaient coloré ces tissus d'une belle teinte fauve. A partir de la poitrine, un filet de minces tuvaux de verre bleu, semblablés à ces cannetilles de jais qui servent à broder les basquines espagnoles, croisait ses mailles réunies à leurs pohits d'intersection par de petits grains dorés, et, s'allongcaiit juscpi'aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d'une reine; les statuettes des quatre dieux de l'Amenti, en or repoussé, brillaient rangées symétriquement au bord supérieur du filet, terminé en bas par une frange d'ornements du goût le plus pur. Enti*e les figures des dieux funèbres s'allongeait une plaque d'or au-dessus de laquelle un scarabée lapis-lazuli étendait ses longues ailes dorées.
Sous la lèto de la momie était placé un riche miroir de métal poli, comme si Ton eût voulu fournir à Tàme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre; à côté du miroir, un coffret en terre émaillée, d'un travail précieux, renferaiail nn collier composé d'anneaux d'ivoire, alternant avec des perles d'or, de lapis-lazuli et de cornaline; au long du corps, on avait mis Tétroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions parfumées , trois vase:» en albâtre rubané, (ixés au fond du cercueil, ainsi que la momie, par une couche de natrum, contenaient : les deux premiers, des baumes d'une odeur encore appréciable, et le troisième, de la poudre d'antimoine et une petite spatule pour coloi*er le bord des paupières et en prolonger l'angle externe, suivant Tantique usiage égyptien, pratiqué de nu> jours par les fenniies orientales.
c( Quelle touchante coutume, dit le docteur Rumphius, enthousiasmé à la vue de ces trésors, d'ensevelir avec une jeune fennne tout son coquet arsenal de toilette I car c'est ime jeune femme, à coup sûr, qu'enveloppent ces bandes de toile jaunies par le temps et les essences : à côté des Égyptiens, nous sommes vraiment des barbares; (emportés par une vie brutale, nous n'avons plus
le sens délicat de la mort. Que de tendresse, que de regrets, que d'amour révèlent ces soins minutieux, c^s précautions infinies, ces soins inutiles (|ue personne ne devait jamais voir, ces caresses à une dépouille 'insensible, cette lutte pour arracher à la destruction une forme adorée, et la rendre intacte à l'âme au jour de la réunion suprême !
— Peut-être, répondit lord Evandale tout pensif, notre civilisation, que nous croyons culminante, n est-elle qu'une décadence profonde, n'ayant plus même le souvenir historique des gigantesques sociétés disparues. Nous sommes stupidement fiers de quelques ingénieux mécanismes récemment inventés, et nous ne pensons pas aux colossales splendeurs, aux énormités irréalisables pour tout autre peuple, de l'antique terre des lliaraoïis. Nous avons la vapeur ; mais la vapeur est moins forte que la pensée qui élevait ces pyramides, creusait ces hypogées, taillait les montagnes en sphinx, en obélisques, couvrait des salles d'un seul bloc que tous nos engins ne sauraient remuer, ciselait des chapelles monolithes et savait défendre contre le néant la fragile dépouille humaine, tant elle avait le sens de l'éternité I
— Oh ! les Égyptiens, dit Humphius en souriant, étaient de prodigieux architectes, d'éloimants ar-
tistes, de profonds savants; les prêtres de Memphis et de Thèbes auraient rendu des points même à nos érudits d'Allemagne, et pour la symbolique, ils étaient de la force de plusieurs Creutzer; mais . nous finirons par déchiffrer leurs grimoires et leur arracher leurs secrets. Le grand Champollion a donné leur alphabet; nous autres, nous lirons couramment leurs livres de granit. En attendant, déshabillons cette jeune beauté, plus de trois fois millénaire, avec toute la délicatesse possible.
^- Pauvre lady ! murmura le jeune lord ; des yeux prolanes vont parcourir ces charmes mystérieux que l'amour même n a peut-être pas connus. Oh ! oui, sous un vain prétexte do science, nous sommes aussi sauvages que les Perses de Cambyse; et, si je ne craignais de pousser au désespoir cet honnête docteur, je te renfermerais, sans avoir soulevé ton dernier voile, dans la triple boite de tes cercueils. »
Rumphius souleva hors du cartonnage la momie, qui ne pesait pas plus que le corps d'un enfant, et il commença à la démailloter avec l'adresse et la légèreté d'une mère voulant mettre à Pair les membres de son nourrisson ; il défit d'abord l'enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d'espace en espace, cerclaient le corps; puis il atteignit
l'exlrémité d'une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune Égyptienne ; il pelotonnait sur elle-même la bandelette, comme eût pu le faire un des plus habiles tarischeutcs de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. A mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue qu'un praticien dégrossit dans un bloc de marbre, apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelelle déroulée, une autre se présenta, plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d'une toile si fine, d'une trame si égale, qu'elle eût pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours. Elle suivait exactement les contours, emprisonnant les doigts des mains et des pieds moulant comme un masque les traits de la figure, déjà presque visible à travers son mince tissu. Les baumes dans lesquels on l'avait baignée l'avaient comme empesée ; et, en se détachant sous la traction des doigts du docteur, elle faisait un petit bruit sec comme celui du papier qu'on froisse ou qu'on déchire.
Un seul tour restait encore à enlever, et, quelque familiarisé qu'il fût avec des opérations pareilles, le docteur Kumphius suspendit un moment sa besogne, soit par une espèce de respect pour
les pudeurs de la mort, soit par ce sentiment qui empêche Thomme de décacheter la lettre, d'ouvrir la porte, de soulever le voile qui cache le secret qu'il brûle d'apprendre ; il mit ce temps d'aniH sur le compte de la fatigue, et en elTet la sueur lui ruisselait du front sans qu'il songeât à Tessuyer de son fameux mouchoir à carreaux bleus : inais la fatigue n'y était pour rien.
Cependant la morte transparaissait sous la trame Une comme sous-une gaze, et à travers les réseaux brillaient vaguement quelques dorures.
Le dernier obstacle enlevé, la jeune femme se dessina dans la chaste nudité de ses belles formes^ gardant, malgré tant de siècles écoulés, toute la rondeur de ses contours, toute la grâce souple de ses lignes pures. Sa pose, peu fréquente chez les momies, était celle de la Vénus de Médicis, comme si les embaumeurs eussent voulu ôter à ce corps charmant la triste attitude de la mort, et adoucir pour lui l'inflexible rigidité du cadavre. L'une de ses mains voilait à demi sa gorge virginale, l'autre cachait des beautés mystérieuses, comme si la pudeur de la morte n'eût pas été rassurée suffisamment par les ombres protectrices du sépulcre.
Un cri d'admiration jaillit en même temps des lèvres de Rumphius et d'Evandale à la vue de cette merveille.
Jamais statue grecque ou romaine n'offrit un ^Ibe plus élégant; les caractères particuliers de r idéal égyptien donnaient même à ce beau corps si miraculeusement conservé une sveltesse et une légèreté que n'ont pas les marbres antiques. L'exiguïté des mains fuselées, la distinction des pieds étroits, aux doigts terminés par des ongles brillants comme l'agate, la fmesse de la taille, la coupe du sein, petit et retroussé comme la pointe d'un tatbet) sous la feuille d'or qui l'enveloppait, le contour peu sorti de la hanche, la rondeur de la cuisse, la jambe un peu longue aux malléoles délicatement modelées, rappelaient la grâce élancée des musiciennes et des danseuses représentées sur les fresques figurant des repas funèbres, dans les hypogées de Thèbes. C'était cette forme d'une gracilité encore enfantine et possédant déjà toutes les perfections de la femme, (|ue l'art égyptien exprime avec une suavilé si tendre, soit qu'il peigne les murs des syringes d'un pinceau rapide, soit qu'il fouille patiemment le basalte rebelle.
Ordinairement, les momies pénétrées de bitume et de natrum ressemblent à de noirs simulacres taillés dans Tébène; la dissolution ne peut les attaquer, mais les apparences de la vie leur manquent. Les cadavres «ne sont pas retournés à la
poussière d'où ils étaient sortis; mais ils se sont pétrifiés sous une forme hideuse qu'on ne saurait regarder sans dégoût ou sans effroi. Ici le corps, préparé soigneusement par des procédés plus sûrs, plus longs et plus coûteux, avait conservé l'élasticité de la chair, le grain de Fépiderme et presque la coloration naturelle; la peau, d*un brun clair, avait la nuance blonde d'un bronze florentin neuf; et ce ton ambré et chaud qu'on admire dans les peintures de Giorgione ou du Titien, enfumées de vernis, ne devait pas différer beaucoup du teint de la jeune Égyptienne en son vivant.
La tète semblait endormie plutôt que morte; les paupières, encore frangées de leurs longs cils, faisaient briller entre leurs lignes d'antimoine des veux d'émail lustrés des humides lueurs de la vie : ont eût dit qu'elles allaient secouer comme un rêve léger leur sommeil de trente siècles. Le nez, mince et fin, conservait ses pures arêtes; aucune dépression ne déformait les joues, arrondies comme le flanc d'un vase; la bouche, colorée d'une faible rougeur, avait gardé ses plis imperceptibles; et sur les lèvres, voluptueusement modelées, volligeait un mélancolique et mystérieux sourire plein de douceur, de tristesse et de charme : ce souriiv tendre et résigné qui plisse d'une si délicieuse
moue les bouches des tètes adorables surmontant les vases canopes au Musée du Louvre.
Autour An front uni et bas, comme l'exigent les lois de la beauté antique, se massaient des cheveux d'un noir de jais, divisés et nattés en une multitude de fines cordelettes qui retombaient sur chaque épaule. Vingt épingles d'or, piquées parmi ces tresses comme des fleurs dans une coiffure de bal, étoilaient de points brillants cette épaisse et sombre chevelure, qu'on eût pu croire factice, tant elle était abondante. Deux grandes boucles d'oreilles, arrondies en disques comme de petits boucliers, faisaient frissonner leur lumière jaune à côté de ses joues brunes. Un collier magnifique, composé de trois rangs de divinités et d amulettes en or et en pierres fines, entourait le col de la coquette momie, et plus bas, sur sa poitrine, descendaient deux autres colliers, dont les perles et les rosettes en or, lapis-lazuli et cornaline, formaient des alternances symétriques du goiH le plus exquis.
Une ceinture à peu près du même dessin enserrait sa taille svelte d'un cercle d'or et de pierres de couleur.
Un bracelet à double rang en perles d'or et de cornaline entourait son poignet gauche, et à l'index de la main, du même côté, scintillait un tout
petit scarabée en émaux cloisonnés d'or, formant chaton de bagwe, et maintenu par un fï) d'or précieusement natté. •
Quelle sensation étrange! se trouver en face d'un être humain qui vivait aus époques où l'histoire bégayait à jieine reaieillant les contes <!e la tradition, en face d'une beauté contemporaine de Moïse et conservant encore les formes exquises <Ie Ir jeunesse ; toucher cette petite main douce et imprégnée de parfums qu'avait peut-être baisée un Pharaon ; effleurer ces cheveux plus durables que des empires, plus solides que des monuments de granit I
A l'aspect de la belle morte, le jeune lord éprouva ce désir rétrospectif qu'ins|>irc soiivenf la vue d'un marbre ou d'un tableau représentant une femme du temps passé, célèbre par ses charmes; il lui sembla qu'il aurait aimé, s'il citl vécu trois mille cinq cents ans plus tôt, celte beauté que le néant n'avait pas voulu détruire, et sa pensée sympathique arriva peut-être à i'âmc inquiète qui errait autour de sa dé|iouillc profanée.
aucoup moins poétique que le jeune lord, le • Itumphius procédait à l'inventaire des bi- , sans toutefois les détacher, car Evandale désiré qu'on n'enlevât pas à la momie cette
fréle et dernière consolation; ôter ses bijoux à une femme même morte, c est la tuer une seconde fois ! quand tout à coup un rouleau de papyrus caché entre le flanc et le bras de la momie frappa les yeux du docteur.
« Ah ! dit-il, c'est sans doute Texemplaire du rituel funéraire qu'on plaçait dans le dernier cercueil, écrit avec plus ou moins de soin selon la richesse et l'importance du personnage. »
Et il se mit à dérouler la bande fragile avec des précautions infinies. Dès que les premières lignes apparurent, Rumphius sembla surpris ; il ne reconnaissait pas les figures et les signes ordinaires du rituel ; il chercha vainement, à la place consacrée, les vignettes représentant les funérailles et le convoi funèbre qui servent comme de frontispice à ce papyrus ; il ne trouva pas non plus la litanie' des cent noms d'Osiris, ni le passe-port de Tàine, ni la supplique aux dieux de l'Amenti. Des dessins d'une nature particidière annonçaient des scènes toutes différentes, se rattachant à la vie humaine, et non au voyage de Tombrc dans l'extra-monde. Des chapitres ou des alinéa semblaient indiqués par des caractères tracés en rouge, pour trancher sur le reste du texte écrit en noir, et fixer l'attention du lecteur aux endroits intéressants. Une inscription placée en tète paraissait contenir
le tilre de l'ouvrage et le nom du grammate qui Tavait écrit ou copié; du moins, c'est ce que cnil démêler à première vue la sagace intuition du docteur.
« Décidément, milord, nous avons volé le sieur Argyropoulos, dit Rumphius à Evandale, en lui faisant remarquer toutes les différences du papyrus et des rituels ordinaires. C'est la première fois que Ton trouve un manuscrit égyptien contenant autre chose que des formules hiératiques ! Oh I je le déchiffrerai, dussé-je y perdre les yeux ! dût ma barbe non coupée faire trois fols le tour de mon bureau! Oui, je t'arracherai ton secret, mystérieuse Egypte; oui, je saurai ton histoire, belle morte, c>ar ce papyrus serré sur ton c^ur par ton bras charmant doit la contenir ! et je me couvrirai de gloire, et j'égalerai Champollion, et je ferai mourir l^epsius de jalousie! »
Le docteur et le lord retournèrent en Europe; la momie, recouverte de toutes ses bandelettes et replacée dans ses trois cercueils, habite, dans le parc de lord Evandale, au Lincolnshire, le saiTophage de basalte qu'il a fait venir à grands frais de Biban-el-Molouk et n'a pas donné au British Muséum. Quelquefois le lord s'accoude sur le sarcophage, paraît rêver profondément et soupire...
Après trois ans d'études acharnées, Riimphius est parvenu à déchiffrer le papyrus mystérieux, sauf quelques endroits altérés ou présentant des signes inconnus, et c'est sa traduction latine, tournée par nous en français, que vous allez lire sous C4? nom : le Roman de la momie.
Fl\ DU PROLOGUE.
Oph (c'est le nom égyptien de la ville que Taniiquité appelait Thèbes aux cent portes ou Diospolis Magna) semblait endormie sous l'action décorante d'un soleil de plomb. Il était midi; une lumière blanche tombait du ciel pâle sur la terre pâmée de chaleur ; le sol brillante de réverbération luisait comme du métal fourbi, et l'ombre ne traçait plus au pied des édifices qu'un mince filet bleuâtre, pareil à la ligne d'encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus ; les maisons, aux murs légèrement inclinés en talus, flamboyaient comme des briqués an four; les portes étaient closes, et aux fenêtres, fermées de stores en roseaux clisses, nulle tète n'apparaissait.
Au bout des rues désertes, et au-dessus des terrasses, se découpaient, dans l'air d'une incandescente pureté, la pointe des obélisques, le
sommet des pylônes, rcntablement des palais et des temples, dont les chapiteaux, à face humaine ou à fleur de lotus, émergeaient à demi, rompant les lignes horizontales des toits et s'clevant comme des écueils parmi Tamas des édifices privés.
De loin en loin, par-dessus le mur d*un jardin, quelque palmier dardait son fût écaillé, terminé par un éventail de feuilles dont pas une ne bougeait, car nul souffle n'agitait l'atmosphère; des acacias, des sycomores et des figuiers de Pharaon déversaient une cascade de feuillage, lachant d'une étroite ombre b!eue la lumière étîncelante du terrain; ces touches vertes animaient et rafraidiissaient l'aridité solennelle du tableau, qui, sans elles, eût présenté l'aspect d'une ville morte.
Quelques rares esclaves de la race Nahasi, au teint noir, au masque simiesque, à l'allure bestiale, bravant seuls l'ardeur du jour, portaient chez leurs maîtres l'eau puisée au Nil dans des jarres suspendues à un bâton posé sur l'épaule ; quoiqu'ils n'eussent pour vêlement qu'un caleçon rayé bridant sur les hanches, leurs torses brillants et polis comme du basalte ruisselaient de sueur, et ils hâtaient le pas pour ne pas brûler la )lanle épaisse de leurs pieds aux dalles ctiaudes
comme le pavé d'une étuve. Les matelots dormaient dans le naos de leurs canges amarrées au quai de brique du fleuve^ sûrs que personne ne les éveillerait pour passer sur l'autre rive, au quartier des Memnonia. Au plus haut du ciel tournoyaient des gypaètes dont le silence général permettait d'entendre le piaulement aigu, qui, à un autre moment du jour, se fût perdu dans la rumeur de la cité; sur les corniches des monuments, deux ou trois ibis, une patte repliée sous le ventre, le bec enfoui dans le jabot, semblaient méditer profondément, et dessinaient leur silhouette grêle sur le bleu calciné et blanchissant qui leur servait de fond.
Cependant tout ne dormait pas dans Thèbes : des murs d'un grand palais, dont l'entablement orné de palmettes traçait sa longue ligne droite sur le ciel enflammé, sortait comme un vague murmure de musique. Ces boufTées d'harmonie se répandaient de temps à autre à travers le tremblement diaphane de l'atmosphère, où l'œil eût pu suivre presque leurs ondulations sonores.
ÉloufTée par l'épaisseur des murailles, comme par une sourdine, la musique avait une douceur étrange : c'était un chant d'une volupté triste, d'une langueur exténuée, exprimant la fatigue du corps et le découragement de la passion ; on y
en LE ROMAN DE LA MOMIE.
pouvait deviner aussi l'ennui lumineux de l'élerternel azur, l'indéfinissable accablement des pays chauds.
En longeant cette muraille, Tesclave, T)ubliant le fouet du maître, suspendait sa marche et s'arrêtait pour aspirer, l'oreille tendue, ce chant imprégné de toutes les nostalgies secrètes de rànie, et qui le faisait songer à la patrie perdue, aui amours brisés, et aux insurmontables obstacles du sort.
D'où venait-il, ce chant, ce soupir exhalé à petit bruit dans le silence de la ville? Quelle âme inquiète veillait , lorsque tout dormait autoui* d'elle ?
La façade du palais, tournée vers une place assez vaste, avait cette rectitude de lignes et cette assiette monumentale, type de l'architecture égyptienne civile et religieuse. Cette habitation ne pouvait être que celle d'une famille princière ou sacerdotale; on le devinait au choix des matériaux, au soin de la bâtisse, à la richesse des ornements.
Au centre de la façade s'élevait un grand pavillon flanqué de deux ailes, et surmonté d'un toit formant un triangle écimé. Une large moulure à la gorge profondément évidée et d'un profil saillant terminait la muraille, où l'on ne remarquait
d* autre ouverture qu'une porte, non pas placée symétriquement au milieu, mais dans le coin du pavillon, sans doute pour laisser leur liberté de développement aux marclfes de Tescalier intérieur. Une corniche, du même style que l'entablement, couronnait cette porte unique.
Le pavillon saillait en avant d'une muraille à laquelle s'appliquaient, comme des balcons deux étages de galeries, espèces de portiques ouverts, faits (le colonnes d'une fantaisie architecturale singulière ; les bases de ces colonnes représen> taient d'énormes boutons de lotus, dont la capsule, se déchirant en lobes dentelés, laissait jaillir, comme un pistil gigantesque, la hampe renflée du bas, amenuisée du haut, étranglée sous le chapiteau par un colier de moulures, et se terminant en tleur épanouie.
Entre les larges baies des entre-colonnements, on apercevait de petites fenêtres à deux vantaux garnis de verres de couleur. Au-dessus régnait un toit en terrasse dallé d'énormes pierres.
Dans ces galeries extérieures, de grands vases d'argile, frottés en dedans d'amandes amèrcs, bouchés de tampons de feuillage et posés sur des trépieds de bois, rafraîchissaient l'eau du Nil aux courants d'air. Des guéridons supportaient des pyramides de fruits, des gerbes de fleurs et des
coupes à boire de difTéreiites formes : car les Égyptiens aiment à manger en plein air, et prennent, pour ainsi dire, leurs repas sur la voie publique.
De chaque côté de c^t avant-corps s'étendaient des bâtiments n'ayant qu'un rez-de-chaussée, et formés d'un rang de colonnes engagées à mihauteur dans une muraille divisée en panneaux de manière à former autour de la maison un promenoir abrité contre le soleil et les regards- Toute cette architecture, égayée de peintures ornementales (car les chapiteaux, les fûts, les corniches, les panneaux, étaient coloriés), produisait un effet heureux et splendide.
En franchissant la porte, on entrait dans une vaste cour entourée d'un portique quadrilatéral, soutenu par des piliers ayant pour chapitaux quatre tètes de femmes aux oreilles de vache, aux longs yeux bridés, au nez légèrement camard, au sourire largement épanoui, coifTées d'un épais bourrelet rayé, qui supportaient un dé de granit.
Sous ce portique s'ouvraient les portes des appartements, où ne pénétrait qu'une lumière adoucie par l'ombre de la galerie.
Au milieu de la cour scintillait sous le soleil ime pièce d'eau bordée d'une marge en granit de Syène, et sur laquelle s'étalaient les larges feuilles
taillées en cœur de lotus, dont les fleurs roses ou bleues se fermaient h demi, comme pâmées de chaleur, malgré leau où elles baignaient.
Dans les plates-bandes encadrant le bassin, , étaient plantées des fleurs disposées en éventail sur de petits monticules de terre , et , par les étroits chemins tracés entre les touffes, se promenaient avec précaution deux cigognes familières, faisant de temps à antre claquer leur long bec et palpiter leurs ailes comme si elles voulaient s'envoler.
Aux îingles de la cour, quatre gi'ands perséas tordaient leurs troncs et découpaient leurs masses de feuillage d'un vert métallique.
Au fond, une espèce de pylône interrompait le portique, et sa large baie encadrant Tair bleu laissait apercevoir au bout d'un long berceau de treilles un kiosque d'été d'une construction aussi riche qu'élégante.
Dans les compartiments tracés à droite et a gauche de la tonnelle par des arbres nains taillés en cône, verdoyaient des grenadiers, des sycomores, des tamarisqucs, des pôriplocas, des mimosas, des acacias, dont les fleurs brillaient comme des étincelles coloriées sur le fond intense du feuillage dépassant la muraille.
La musique faible et douce dont nous avons
parlé sortait (Vunc des chambres ouvrant leur porte sous le portique intérieur.
Quoique le soleil donnât en plein dans la cour dont le sol brillait inondé d'une lumière crue, une ombre bleue et fraîche, transparente dans son in- . tensité, baignait Tappartement où Tœil, aveuglé par les ardentes réverbérations, «herchait d*abord les formes et finissait par les démêler Ioi*squ il s'était habitué à ce demi-jour.
Une teinte lilas tendre colorait les parois de l;i chambre, autour de laquelle régnait une comiche enluminée de tons éclatants cl fleurie de palmettes d'or. Des divisions architecturales heureusement combinées traçaient sur ces espaces plans des panneaux qui encadraient des dessins, des ornements, des gerbes de fleurs, des figures d oiseaux, des damiers de couleurs contrastées, et do^ scènes de la vie intime.
Au fond, près de la muraille, se dessinait un lit de forme bizarre, représentant un bœuf coiffé de plumes d'autruche, un disque entre les cornes, aplatissant son dos pour recevoir le dormeur ou la dormeuse sur son mince matelas rouge, arc-boutant contre le sol, en manière de pieds, ses jambes noires terminées par des sabots verts, et retroussant sa queue divisée en deux flocons. Ce quadru- |)ède-lit, cet animal-meuble, eût paru étrange en
lout autre pays que TËgypte, où les lions et les chacals se laissent également arranger en lits par le caprice de l'ouvrier. Devant cette couche était placé un escabeau à quatre marches, pour y monter; à la tête, un chevet d'albâtre oriental, destiné à soutenir le col sans déranger la coiffure, se creusait en demi-lune.
Au milieu, une table de bois précieux travaillé avec un soin charmant posait son disque sur un socle évidé. Différents objets l'encombraient : un pot de fleurs de lotus, un miroir de bronze poli à pied d'ivoire, une buire d'agate rubanée pleine de poudre d'antimoine, une spatule à parfums en bois de sycomore, formée par une jeune fille nue jus- ({u aux reins, allongée dans une position de nage et semblant vouloir soutenir sa cassolette au-dessus (le l'eau.
Près de la table, sur un fauteuil en bois doré, réchampi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurés par des lions, recouvert d'un épais coussin à fond pourpre étoile d'or et quadrillé de noir, dont le bout débordait en volute par-dessus le dossier, était assise une jeune femme ou plutôt une jeune fille d'uiie merveilleuse beauté, dans une gracieuse attitude de nonchalance et de mélancolie.
Ses traits, d'une délicatesse idéale, offraient le plus pur type égyptien, et souvent les sculpteurs
avaient dû penser à elle en taillant les imagej^ (l'Isis et d*Hâtor, au risque d enfreindre les rigoureu'ses lois hiératiques; des reflets d*or et de rose coloraient sa pâleur ardente, où se dessinaient ses longs yeux noirs, agrandis par une ligne d'antimoine et alanguis d'une indicible tris-^ tessc. Ce grand œil sombre, aux sourcils arqufe et aux paupières teintes, prenait une expression étrange dans ce visage mignon, presque enfantin. La bouche mi-ouverte, colorée comme une fleur de grenade, laissait briller entre ses lèvres, un peu épaisses, un éclair humide de nacre bleuàtiv, et gardait ce sourire involontaire et presque douloureux qui donne un charme si sympathique aus figures égyptiennes; le nez, légèrement déprimé à la racine, à l'endroit où les sourcils se confondaient dans une ombre veloutée , se relevait avec des lignes si pures, des arêtes si fines, et découpait ses narines d'un trait si net, que toute fennne ou toute déesse s'en serait contentée: malgré son profil iuiperceptiblement africain, le menton s'arrondissait par une courbe d'une élégance extrême, et brillait poli comme l'ivoire; les joues, un peu plus développées que chez les beautés des autre peuples, prêtaient à la pliysio nomie une expression de douceur et de grâce d'un charme extrême.
(Ictte belle iille avait pour coiffure une sorte de casque formé par une pintade dont les ailes à demi déployées s'abattaient sur ses tempes, et dont la jolie tête effilée s'avançait jusqu'au milieu de son front, tandis que la queue, constellée de points blancs , se déployait sur sa luicpie. Une habile combinaison d'émail imitait à s'y tromper le plumage ocellé de l'oiseau ; des pennes d'autruche, implantées daus le casque comme une aigrette, complétaient cette coiffure réservée aux jeunes vierges, de même que le vautour, symbole de la maternité, n'appartient qu'aux fenunes.
Les cheveux de la jeune fille, d'un noir brillant, tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s'allongeaient jusqu'aux épaules ; dans leur ombre luisaient, comme des soleils dans un nuage, de grands disques d'or en iaçon de boucles d'oreilles ; de cette coiflure partaient deux longues bandes il'étofl'e aux bouts frangés qui retombaient avec grâce deirière le dos. Un large pectoral composé de plusieurs rangs d'émaux, de perles d'or, de grains de cornaline, de poissons et de lézards en or estampé, couvrait la poitrine de la base du col à la naissance de la gorge, qui transparaissait rose et blanche à travers la trame aérienne de la calasiris. La robe,
quadrillée de larges carreaux, se nouait sous lo sein au inoven d'une ceinture à bouts flottants, ci se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges. De triples bracolels en grains de lapis-laznli, striés de distance en distance d'une rangée de perles d'or, cerclaient ses poignets minces, délicats comme ceux d'un enfant : et ses beaux pieds étroits, aux doigts souples el longs, chaussés de tatbebs en cuir blanc gaufré de dessins d'or, reposaient sur un taboui*et de cèdre incrusté d'émaux verts et rouges.
Près de Tahoser, c'est le nom de la jeune Egyptienne, se lenait agenouillée, une jamk» repliée sous la cuisse et l'autre formant un angle obtus, dans cette attitude que les peintres aiment n reproduire aux nuirs des hypogées, une joueuse de harpe posée sur une espèco^de socle bas, destiné sans doute à augmenter la résonnance de l'instrument. Un morceau d'étoffe rave de bandes de couleur, et dont les bouts rejetés en arrière flottaient en barbes cannelées, contenait ses cheveux et encadrait sa figure sourianle el mystérieuse comme un masque de spiiinx. llnc étroite robe, ou, pour mieux dire, un fourreau de gaze transparente, moulait exactement les contoursjuvéniles de son corps élégant et frôle; *«tte robe, coupée au-dessous du*sein, laissait
les épaules, la poitrine et les bras lihics dans leur chaste nudité.
Un support, liclié dans le socle sur lequel était placée la musicienne, et traversé d'une cheville C!i forme de clef, servait de point d'appui à la liarpe, dont, sans cela, le poids eût pesé tout entier sur l'épaule de la jeune femme. Cette harpe, terminée par une sorte de table d'harmonie, arrondie en conque et coloriée de peintures ornementales, portait, à son extrémité supérieure, une tète sculptée d'Hâtor surmontée d'une plume d'autruche; les cordes, au nombre de neuf, se tendaient diagonalement et frémissaient sous les doigts longs et menus de la harpiste, qui souvent, pour atteindre les notes graves, se pencljait, avec un mouvement gracieux, comme si elle eût voulu nager sur les ondes sonores de la musique, et accompagner Tharmonie qui s'éloignait.
Derrière elle, une autre musicienne debout, qu'on aurait pu croire nue sans le léger brouillard blanc qui atténuait la couleur bronzée de son corps, jouait d'une espèce de mandore au manclie démesurément long, dont les trois cordes étaient coquettement ornées, à leur extrémité, de houppes de couleur. Un de ses bras, mince et rond cependant, s'allongeait jusqu'au haut du
76 LE HOMAN DE LA MOlilE.
inaiicRe avec uiie pose sculpturale, tandis que* l'autre soutenait Tinstrument et agaçait les cordes.
Une troisième jeune femme, que son énorme chevelure faisait paraître encore plus fluette, iiiar- (|uait la mesure sur un tympanon forme d'un cadre de bois légèrement infléchi en dedans cl tendu de peau d'onagre.
La joueuse de harpe chantait une uiélo|iéc plaintive, accompagnée à l'unisson, d'une douceur inexprimable et d'une tristesse profonde. Le^ paroles exprimaient de vagues aspirations, des regrets voilés, un hymne d'amour à rinconnu, et des plainte timides sur la rigueur des dieux et la cruauté du sort.
Tahoser, le coude appuyé sur un des lions de son fauteuil, la main à la joue et le doigt retroussé contre la tempe, écoutait avec une distraction plus apparente que réelle le chant de la musicienne ; parfois un soupir gonflait sa poitrine et soulevait les émaux de son gorgerin ; parfois une lueur lunnide, causée par une larme qui germait, lustrait le globe de son œil entre les lignes d'antimoine, et ses petites dents mordaient sa lèvre inférieure comme si elle se fût rebellée contre son émotion.
« Satou, fit-elle en frappant Tune contre l'autre ses mains délicates pour imposer silence à la inu-
sicienne, qui étouffa aussitôt avec sa paume les vibrations de la harpe, ton chant m'énerve, m'alanguit, et me ferait tourner la tête comme un parfum trop fort. Les cordes de ta harpe semblent tordues avec les fibres de mon cœur et me résonnent douloureusement dans la poitrine ; tu me rends presque honteuse, car c'e^t mon âme qui pleure à travers ta musique ; et qui peut t'en avoir dit les secrets ?
— Maîtresse, répondit la harpiste, le poète et le musicien savent tout; les dieux leur révèlent les choses cachées; ils expriment dans leurs rhythmes ce que la pensée conçoit à peine et ce que la langue balbutie confusément Mais, si mon chant t'attriste, je puis, en changeant de mode, faire naître des idées plus riantes dans ton esprit. »
Et Satou attaqua les cordes de sa harpe avec une énergie joyeuse et un rhythme vif que le tympanon accentuait de rx)ups pressés ; après ce prélude, elle entonna un cliant célébrant les charmes du vin, l'enivrement des parfums et le délire de la danse.
Quelques-unes des femmes qui, assises sur ces pliants à coh de cygnes bleus dont le bec jaune mord les bâtons du siège, ou agenouillées sur des coussins écarlates gonflés de bai'be de chardon, ffardaient, sousTinfluence delà musiqiiede Sntou,
des poses d'une langueur désespérée, frissonnèrent, ouvrirent les narines, aspirèrent le rhytbme magique, se dressèrent sur leurs pieds, et, mues d'une impulsion irrésistible, se mirent à danser. Une ceîlTure en forme de casque échancré à Toreille enveloppait leur chevelure, dont quelques spirales s'échappaient et flagellaient leurs joues brunes, où l'ardeur de la danse mit bientôt des couleurs roses. De larges cercles d'or battaient leur col, et à travers leur longue chemise de gaze, brodée de perles par en haut, on voyait leur corps couleur de bronze jaune doré s'agiter avec une souplesse de couleuvre; elles se tordaient, se cambraient, remuaient leurs hanches cerclées» d'une éirpite ceinture, se renversaient, prenaient des attitudes penchées, inclinaient la tète à droite et à gauche comme si elles eussent trouvé une volupté secrète à frôler de leur menton poli leur épaule froide et nue, se rengorgeaient comme des colombes, s'agenouillaient et se relevaient, serraient les mains contre leur poitrine ou déployaient moelleusement leurs bras, qui semblaient battre des ailes comme ceux d'Isis et de Nyphtys,* traînaient leurs jambes, ployaient leurs jarrets, déplaçaient leurs pieds agiles par de petits mouvementSbSaccadés, et suivaient toutes les ondulations de la musique.
Les suivantes, debout contre la muraille pour laisser le champ libre aux évolutions des danseuses, marquaient le rhythme en faisant craquer leurs doigts ou en frappant Tune contre l'autre la paume de leurs mains. Celles-ci, entièrement nues, n'avaient pour ornement qu'un bracelet en pâte ùmailléc. Celles-là, vêtues d'un pagne étroit retenu par des bretelles, portaient pour coiffure quelquies brins de fleurs tordus. C'était étrange et gracieux. Les boutons et les fleurs, doucement agités, répandaient leurs parfums à travers la salle, et ces jeunes femmes couronnées eussent pu offrir aux poètes d'heureux sujets de comparaison.
Mais Fatou s'était exagéré la puissance de son art. Le rhythme joyeux semblait avoir accru la mélancolie de Tahoser. Une larme roulait sur sa belle joue, comme une goutte d'eau du Nil sur un pétale de nymphcra, et, cachant sa tôte contre la poitrine de la suivante favorite qui se tenait accoudée au fauteuil de sa maîtresse, elle murmura dans un sanglot, avec un gémissement de colombe étouffée :
« Oh ! ma pauvre Nofré, je suis bien triste et bien malheureuse ! »
ir
Nofré fit un signe, pressentant une confidence ; la harpiste, les deux musiciennes, les danseuses et les suivantes se retirèrent silencieusement à la file, comme les figures peintes sur les fresques. Lorsque la dernière eut disparu, la suivante favorite dit à sa maîtresse d*un ton câlin et compatissant, comme une jeune mère qui berce les petits chagrins de son nourrisson :
i< Qu'as-tu, chère maltresse, pour être triste et malheureuse? N es-tu pas jeune, belle à faire envie aux plus belles, libre, et ton père, le grand prêtre Pélamounoph, dont la momie ignorée repose dans un riche lombeau, ne t'a-t-il pas laissé de grands biens dont lu disposes à ton gré? Ton palais est très-beau, tes jardins sont très-vastes et arrosés d*eaux transparentes. Tes coffres de pâte émaillée et de bois de sycomore contiennent des colliers, des pectoraux, des gorgerins, des an-
neaux pour les jambes, des bagues aux chatons finement travaillés ; tes robes, tes calasiris, les coidures, dépassent le nombre des jours derannëc; Hùpi-Mou, le père des eaux, recouvre régulièrement de sa vase féconde tes domaines, dont un gypaète volant à tire-d*ailc ferait à peine le tour d^un soleil à l'autre ; et ton cœur, au lieu de s ouvrir joyeusement à la vie comme un bouton de lotus au mois dHâtor ou de Choîack, se referme et se contracte douloureusement. »
Tahoser répondit à Nofré :
« Oui, certes, les dieux des zones supérieui*es m'ont favorablement traitée; mais qu'importent toutes les choses qu on possède, si l'on n'a pas la seule qu'on souhaite? Un désir non satisfait rend le riche aussi pauvre dans son palais doré et peint de cx)uleurs vives, au milieu de ses amas de bK% d'aromates et de matières précieuses, que le plus misérable ouvrier des Memnonia qui recueille avec de la sciure de bois le sang des cadavres, ou que le nègre demi-nu manœuvrant sur le Nil sa frêle barque de papyrus, à l'ardeur du soleil do midi. »
Nofré sourit et dit d'un air d'imperceptible raillerie :
c( Est -il possible, ô maîtresse I qu'un de tes caprices ne soit pas réalisé sur-le-champ ? Si tu
rêves d'un bijou, tu livres à Tartisan un lingot d'or pur, des cornalines, du lapis-lazuli, des agates, des hématites, et il exécute le dessin souhaité ; il en est de même pour les robes, les chars, les parfums, les fleurs et les instruments de musique. Tes esclaves, de Fhiloe à Héliopolis, cherchent pour toi ce qu'il y a de plus beau, de plus rare; si l'Egypte ne renferme pas ce que lu souhaites, les caravanes te .l'apportent du bout du monde I »
La belle Tahoser secoua sa jolie tête et parut impatientée du peu d'intelligence de sa confidente.
a ! ardon, maîtresse, dit Nofré, se ravisant et comprenant qu'elle avait fait fausse route, je ne songeais pas que depuis quatre mois bientôt le Pharaon est parti pour l'expédition de rÉtlùopie supérieure , et que le bel oôris (officier) qui ne passait pas sous ta terrasse sans lever la tête et ralentir le pas accompagne Sa Majesté. Qu'il avait bonne grâce en son costume militaire! qu'il étai(^ beau, jeune et vaillant!
Comme si elle eût voulu parler, Tahoser ouvrit à demi ses lèvres roses ; mais un léger nuage de pourpre se répandit sur ses joues, elle pencha la tête, et la phrase prête à s'envoler ne déploya pas ses ailes sonores.
La suivante crut qu'elle avait touché juste et continua :
84 LE ROMAN DE LA VOllIE.
« En ce cas, maîtresse, ton chagrin va cesser : ce matin un coureur haletant est arrivé, annonçant la rentrée triomphale du roi avant le coucher du soleil. N'entends-tu pas déjà mille rumeurs bourdonner confusément dans la cité, qui sort de sa torpeur méridienne? Écoute ! les roues des char^ résonnent sur les dalles des rues ; et déjà le peuple se porte en masses compactes vers la rive du fleure pour le traverser et se rendre au cham|) de maiiœiivre. Secoue ta langueur, et toi aussi viens voir ce spectacle admirable. Quand on est triste, il faut se mêler à la foule. La solitude nourrit h^s pensées sombres. Du haut de son char de guerre, Ahmosis te décochera un gracieux sourire, et tu rentreras plus gaie à ton palais.
— Ahmosis m'aime, répondit Tahoser, mais je ne Taime pas.
— Propos de jeune vierge, » répliqua Nofré, à qui le beau chef militaire plaisait fort, et qui croyait jouée la nonchalance dédaigneuse de Tahoser* En eHet, Ahmosis était charmant : son profil ressemblait aux images des dieux taillées par les plus habiles sculpteurs; ses traits fiers, réguliers, égalaient en beauté ceux d'une femme ; son nez légèrement aquilin, ses yeux d'un noir brillant, agrandis d'antimoine, ses joues aux contours polis, d'un grain aussi doux que celui de Talhàlre
oriental, ses lèvres bien modelées, Télégance de sa haute taille, son buste aux épaules larges, aux hanches étroites, ses bras vigoureux où cependant nul muscle ne faisait saillir son relief grossier, avaient tout ce qu'il faut pour séduire les plus difficiles; mais Tahoser ne Taimait pas, quoi qu'en pensât Nofré.
Une autre idée qu'elle n'exprima pas, car elle ne croyait pas Nofré capable de la comprendre, détermina la jeune fille : elle secoua sa noncha> lance, quitta son fauteuil avec une vivacité qu'on n'aurait pas attendue d'elle, à l'attitude brisée qu'elle avait gardée pendant les chœurs et les danses. Nofré, agenouillée h ses pieds, lui chaussa des espèces de patins au bec recourbé , jeta de la poudre odorante sur ses cheveux, tira d'une boîte quelques bracelets en forme do serpent, quelques bagues ayant pour chaton le scarabée sacré ; lui mit aux joues un peu de fard vert, que le contact de la peau fit immédiatement rosir; polit ses ongles avec un cosmétique, rajusta les plis un peu froissés de sa calasiris, en suivante zélée, qui veut faire paraître sa maîtresse dans tous ses avantages; puis elle appela deux ou trois serviteurs, et leur Jit de faire préparer la barque et passer de l'autre côté du fleuve le chariot et son attelage. Le palais, ou, si ce titre semble trop pom*
peux, la maison de Tahoser s'élevait tout pi'ès du Mil, dont elle n'était séparée que par des jardins. La fille de Pëtamounopli, la main posée sur l'épaule de Nofré, précédée de ses serviteurs, suivit jusqu'à la porte d'eau la tonnelle, dont les pampres, tamisant le soleil, bigarraient d'ombre et de clair sa charmante figure. Elle arriva bientôt sur un large quai de brique, où fourmillait une foule immense, attendant le départ ou le i*elour des embarcations.
Oph, la colossale cité, ne renfermait plus dans son sein que les malades, les infirmes, les vieillards incapables de se mouvoir, et les esclaves chargés de garder les maisons : par les rues, par les places, par les dromos, par les allées de sphinx, par les pylônes, par les quais, coulait un ileuve d'êtres humains se dirigeant vers le ?iiL La variété la plus étrange bariolait cette multitude : les Égyptiens formaient la jmasse et se reconnaissaient à leur profil pur, à leur taille sveltc et haute, à leur robe de fin lin, ou à leur calasiris soigneusement plîssée; quelques-uns, la tète enveloppée dans une étoffe ù raies bleues ou vertes, les reins serrés d'un étroit caleçon, montraient jusqu'à la ceinture leur torse nu couleur d'argile, dite.
Sur ce fond indigène tranchaient des échanlil-
Ions divers de races exotiques ; les nègres du haut Kil , noirs conmme des dieux de basaltes, les bras cerclés de larges anneaux d'ivoire et faisant balancer à leurs oreilles de sauvages ornements; les Éthiopiens bronzés, à la mine farouche, inquiets malgi*é eux dans cette civilisation, comme des bètes sauvages au plein jour; les Asiatiques au teint jaune clair, aux yeux d'azur, à la barbe frist''e en spirales, coiffés d'une tiare maintenue par im bandeau, drapés d'une robe i\ frange chamarrée de broderies; les Pélasges vêtus de peaux de bètes, rattachées à l'épaule, laissant voir leurs bras et leurs jambes bizarrement tatoués, et portint des plumes d'oiseaux sur leur tête, d'où pendaient deux nattes de cheveux que terminait une mèche aiguisée en accrochc^cœur.
A travers cette foule s'avançaient gravement des prêtres à la tète rasée, une peau de panthère tournée autour du corps, de façon que le mufle de l'finimal simulât une boucle de ceinture, des souliers de biblos aux pieds, à la main une haute canne d'acacia, gravée de caractères hiéroglyphiques; des soldats, leur poignard à clous d'argent au côté, leur bouclier sur le dos, leur hache de bronze au poing ; des personnages recommandables, à la poitrine décorée de gorgerins honorifiques, que saluaientbas les esclaves en mettant leurs
mains près de terre. Se glissant le long des murs d'un air humble et triste, de pauvres femmes demi-nues cheminaient, courbées sous le poids de leurs enfants suspendus à leur cou dans des lambeaux d'étoffe ou des confies de sparteric, tandis que les belles filles, accompagnées de trois ou quatre suivantes, passaient fièrement sous leur longues robes transparentes nouées au-dessous du sein d'écharpes à bouts flottants, avec un scintillement d'émaux, de perles et d'or, et une fragrance do fleui*s et d'aromates.
Parmi les piétons fdaient des litières portées par des Éthiopiens au pas i*apide et rhythmique; des chars légers attelés de chevaux fringants aux tètes empanachées, des chariots à bœufs d'une allure pesante et contenant une famille. A peine si la foule, insouciante d'être écrasée, s'ouvrait pour leur faire place, et souvent les conducteurs étaient obligés de frapper de leur fouet les retardataires ou les obstinés qui ne s'écartaient pas.
Un mouvement extraordinaire avait lieu sur le fleuve, couvert, malgré sa largeur, à ne pas en apercevoir l'eau, dans toute la longueur de la ville, de barques de toute espèce; depuis la cange à la proue et à la poupe élevées, au naos chamarré de couleurs et de dorure*^, jusqu'au mince esquif ^e papyrus, tout était employé. On n*avait pas
même dédaigné les bateaux à passer le bétail et à transporter les fruits, les radeaux de joncs soutenus par des outres qu'on charge ordinairement de vases d'argile.
Ce n'était pas une mince besogne de transvaser d'un bord du fleuve à l'autre une population de plus d'un million d'âmes, et il fallait pour l'opérer toute l'adresse active des matelots de Thèbes.
L'éau du Nil, battue, fouettée, divisée par les rames, les avirons, les gouvernails, écumait comme une mer, et formait mille remous qui rompaient la force du courant.
La structure des barques était aussi variée que pittoresque : les Unes se terminaient à chaque extrémité par une grande fleur de lotus recourbée en dedans et serrée à sa tige d'une cravate de ban> deroles; les autres se bifurqaient à la poupe et s'aiguisaient en pointe ; celles-ci s'arrondissaient en croissant et se relevaient aux deux bouts; celleslà portaient des espèces de châteaux ou platesformes où se tenaient debout les pilotes; quelquesunes consistaient en trois bandes d'écorce reliées avec des cordes et manœuvrées par une pagaie. Les bateaux destinés au transport des animaux et des chars étaient accolés bord à bord, et supportaient un plancher sur lequel se remployait un pont volant permettant d'embarquer et de débar-
quer sans peine : le nombre en ëtail grand. I^$ chevaux surpris hennissaient et frappaient le bois de leur corne sonore ; les boeufs tournaient avec inquiétude du côté de la rive leurs mufles lustres d'où pendaient des filaments de bave, et se calmaient sous les carqsses des conducteurs.
Les conlre-mailrcs marquaient le rhythme aux rameurs en heurtant Tune contre l'autre la paume de leurs mains ; les pilotes, juchés sur la poupo ou se promenant sur le toit des naos, criaient leurs ordi*es, indiquant les manœuvres nécessaires pour se diriger à travers le dédale mouvant des embarcations. Parfois, malgré les précautions les bateaux se choquaient, et les mariniers échangeaient des injures ou se frappaient de leui'S rames.
Ces milliers de nefs, peintes la "plupart en blanc et relevées d'ornements verts, bleus et rouges, chargées d'hommes et de femmes vdtus de costumes multicolores, faisaient disparaître entièrement le Nil sur une surface de plusieurs lieues, et présentaient, sous la vive couleur du soleil d'Egypte, un spectacle d'un éclat éblouissant dans sa mobilité; l'eau agitée en tous sens fourmillait, scintillait, miroitait comme du vif argent, et ressemblait à un soleil brisé en millions de pièces.
Tahoser entra dans sa cange, décorée avec une
richesse extrême, dont le centre était occupé par une cabine ou naos à rentablcmcnt surmonté d'une rangée d urœus, aux angles équarris en piliers , aux parois bariolées de dessins symé* triques. Un habitacle à toit aigu chargeait la poupe, contre-balancé à l'autre extrémité par une sorte d'autel enjolivé de peintures. Le gouvernail se composait de deux inimenses rames terminées en tête d'Hdtor, nouées au col de longs bouts d'étofTe et jouant sur des pieux échancrés. Au mât dressé palpitait, car le vent d'est venait de se lever, une voile oblongue fixée à deux vergues, dont la riche étofl'e était brodée et peinte de losanges, de chevrons, de quadrilles, d'oiseaux, d'animaux chimériques aux couleurs éclatantes; û la vergue inférieure pendait une frange de grosses houppes.
I/amarre dénouée et la voile tournée au vent, la cange s'éloigna de la rive, divisant de sa proue les agrégations de barques dont les rames s'enchevêtraient et s'agitaient comme des pattes de scarabées retournés sur le dos; elle filait insouciamment au milieu d'un concert d'injures et de cris ; sa force supérieure lui permettait de dédaigner des chocs qui eussent coulé bas des embarcations plus frêles. D'ailleurs, les matelots deTahoser étaient si habiles, que la cange qu'ils dirigeaient
semblait douée dlntellîgence, tant elle obéissait avec promptitude au gouvernail et se détournait à propos des obstacles sérieux. Elle eut bientôt laissé- derrière elle les bateaux appesantis, dont le naos plein de passagers à Tintérieur était encore chargé sur le toit de trois ou quatre rangées d'hommes, de femmes et d'enfants accroupis dans l'attitude si chère au peuple égyptien. A voir ces personnages agenouillés ainsi, on les eût pris pour les juges assesseurs d*Osiris, si leur physionomie, au lieu d'exprimer le recueillement propre à des conseillers funèbres, n*eiH respiré la gaiet/* la plus franche. En effet, le Pharaon revenait vainqueur et ramenait un immense butin . Thèbes était dans la joie, et sa population tout entière allait au-devant du favori d'Ammon-Ra, seigneur des diadèmes, modérateur de la région pure, Aroêris tout-puissant, roi-soleil et conculcateur des peuples !
La cange de Tahoser atteignit bientôt la rive opposée. La barque qui portait le char aborda presque en même temps : les bœufs passèrent sur le pont volant et furent placés sous le joug en quelques minutes par les serviteurs alertes débarqués avec eux.
Ces bœufs blancs, tachetés de noir, étaient roiffés dune sorte de tiare recouvrant en partie le
joug attaciié au timon et maintenu par deux larges courroies de cuir, dont Tune entourait leur col, et dont Taulre reliée à la première, leur passait sous le ventre. Leurs garrots élevés, leurs larges fanons, leurs jarrets secs et nerveux, leurs sabots mignons et brillants comme de Tagate, leur queue au flocon soigneusement peigné, montraient qu'ils étaient de race pure, et que les pénibles travaux des champs ne les avaient jamais déformés. Us avaient cette placidité majestueuse d'Apis, le taureau sacré, lorsqu'il reçoit les hommages et les ofirandes. Le char, d'une légèreté extrême, pouvait contenir deux ou trois personnes debout; sa caisse demi-circulaire, couverte d'ornements et de dorures distribués en lignes d'une courbe gracieuse, était soutenue par une sorle d'étançon diagonal dépassant un peu le rebord supérieur, et auquel le voyageur s'accrochait de la main lorsque la roule était raboteuse ou l'allure de l'attelagç rapide; sur l'essieu, placé à l'arrière de la caisse pour adoucir les cahots, pivotaient deux roues à six rayons que maintenaient des clavettes rivées. Au bout d^une hampe plantée dans le fond
du char s'épanouissait un parasol figurant des feuilles de palmier.
Nofré, penchée sur le rebord du char, tenait les rênes des bœufs bridés comme des chevaux, et
conduisait le char suivant la coutume égyptienne, tandis que Tahosei% immobile à côté d^elle, appuyait sa main^ constellée de bagues depuis le petit doigt jusqu'au pouce, à la moulure dorée de la conque.
(]es deux belles fdles, Tune étincelante d'émaux et de pierres précieuses, l'autre à peine voilée d'une transparente tunique de gaze, formaient un groupe charmant sur ce char aux brillantes couleurs. Huit ou dix serviteurs, vêtus d'une cotte à raies obliques dont les plis se massaient par devant , accompagnaient l'équipage, se réglant sur l'allure des bœufs.
De ce côté du fleuve rafllucncc n'était pas moins grande ; les habitants du quartier des Memnonia cl des villages circonvoisins arrivaient de leur côté, et à chaque instant les barques, déposant leur charge sur le quai de briques, apportaient de nouveaux curieux qui épaississaient la foule. D'innombrables chars, se dirigeant vers le champ de manœuvre , faisaient rayonner leurs i-oucs comme des soleils parmi la poussière dorée qu'ils soulevaient. Thèbes, à ce moment, devait être déserte comme si un conquérant eût emmené son peuple en captivité.
Le cadre était d'ailleurs digne du tableau. Au milieu de verdoyantes cultures, d'où jaillissaient
des aigrettes de palmiers-doums, se dessinnieril, vivement coloriés, des liabilations de plaisance, des palais, des pavillons d*été entourés de sycomores et de mimosas. Des bassins miroitaient au soleil, des vignes enlaçaienl leure festons a des treillages voûtés; au fond, se découpait la gigantesque silhouette du palais Khamsès-Meïamoun, avec ses pylônes démesurés, ses murailles énormes, ses mâts dorés et peints, dont les banderoles flottaient au vent; plus au nord, les deux colosses qui trônent avec une pose d'éternelle impassibilité, montagnes de granit à forme humaine, devant l'entrée de TAménophium, s'ébauchaient dans une demi-teinte bleuâtre, masquant à demi le Rhamesséium plus lointain et le tombeau en retraite du grand prêtre, mais laissant entrevoir par un de ses angles le palais de Méiiephta.
Plus près de la chaîne libyque, le quartier des iMemnonia, habité par les colchytes, les paraschistes et les (arischeutes, faisait monter dans Tairbleu les rousses fumées de ses chaudières de natron : car le travail de la mort ne s'arrête jamais, et la vie a beau se répandre tumultueuse, les bandelettes se préparent, les cartonnages se moulent, les cercueils se couvrent d'hiéroglyphes, et quelque cadavre froid, allongé sur le lit funèbre à
pieds de lion ou de chacal, attend qu'on lui fassi^ sa toilette d'éternité.
A riiorizon, mais rapprochées par la ti*aiispa rence de l'air, les montagnes libyqucs dccoupaienl sur le ciel pur leurs dentelures calcaires, et leur> masses arides évidées par les hypogées et les syringes.
Lors(iu'on se tournait vers l'autre rive, la vue n'était pas mohis merveilleuse : les rayons du soleil coloraient en rose, sur le fond vaporeux de la chaîne arabique, la masse gigantesque du palais du Xord, que Téloignement pouvait à peine diniiimer, et qui dressait ses montagnes de granit, sa forêt de colonnes géantes, au-dessus des tiabi talions à toit plat.
Devant le palais s'étendait une vaste esplanade descendant au fleuve par deux escaliers placés à ses angles; au milieu, mi dromos de criosphinx, perpendiculaire pu Nil, conduisait ù un pylône démesuré, précédé de deux statues colossales et d'une paire d'obélisques dont les pyramidions, dépassant sa corniche, découpaient leur pointe couleur de chair sur l'azur uni du ciel.
En recul au-dessus de la muraille d'enceinte se présentait par sa face latérale le temple d'Ainmon ; et plus à droite s'élevaient le temple de Khons et le temple d'Opht ; un gigantesque pylône
VU de profil et tourné \ers le midi, deux obélisques de soixante coudées de haut, marquaient le commencement de cette prodigieuse allée de deux mille sphinx à corps de lion et à tête de bélier, se prolongeant du palais du nord au palais du sud ; sur les piédestaux l'on voyait s'évaser les croupes énormes de la première rangée de ces monstres tournant le dos au Nil.
Plus loin s'ébauchaient vaguement dans une lumière rosée des corniches où le globe mystique déployait ses vastes ailes, des têtes de colosses à figure placide, des angles d'édifices immenses, des aiguilles de granit, des superpositioris de terrasses, des bouquets de palmiers , s' épanouissant comme des toufies d'herbe entre ces prodigieux entassements ; et le palais du sud développait ces hautes parois coloriées, ses mâts pavoises, ses portes en talus, ses obélisques et ses troupeaux de sphinx.
Au delà, tant que la vue pouvait s'étendre, Oph se déployait avec ses palais , ses collèges de prêtres, ses maisons, et de faibles lignes bleues indiquaient aux derniers plans la crête de ses murailles et le sommet de ses portes.
Tahoser regardait vaguement cette perspective familière pour elle, et ses yeux distraits n'exprimaient aucune admiration ; mais, en passant de-
vant une maison presque enfouie dans une touffe de luxuriante végétation, elte sortit de son apathie, sembla chercher du- regard sur la terrasse et à ia galerie extérieure une figure connue.
Un beau jeune homme, nonchalamnient .appuyé à une des colonnettes du pavillon, paraissait regarder la foule ; mais ses prunelles sombres, devant lesquelles semblait danser un rêve, ne s'arrêtèrent pas sur le char qui portait Tahoser et Nofré.
Cependant la petite main de la fille de Pëtamounoph s'accrochait nerveusement au rebord du char. Ses joues avaient pâli sous la légère couche de fard dont Nofré les avait peintes, et, t^omme si elle défaillait, à plusieurs reprises elle aspira l'odeur de son bouquet de lotus.
Malgré sa perspicacité habituelle, Nofré n'avait pas remarqué TefTet pt*oduit sur sa maîtresse par le dédaigneux inconnu : elle n'avait vu ni sa pâleur suivie d'une rougeur foncée, ni la lueur plus vive de son regard, ni entendu le bruissement des émaux et des perles de ses colliers, que soulevait le mouvement de sa gorge palpitante ; il est vrai que son attention tout entière était occupée à diriger son attelage, chose assez difficile parmi les masses de plus en plus compactes de curieux accourus pour assister à la rentrée triomphale du PhaAon.
Enfin leur char arriva au champ de manœuvre, immense enceinte aplanie avec soin pour le déploiement des pompes militaires : des terrassements, qui avaient dû employer pendant des années les bras de trente nations emmenées en esclavage^ formaient un cadre en relief au gigan-
iesque parallélogramme; des murs de briques crues formant talus revêtaient ces terrassements ; leurs crêtes étaient garnies, sur plusieurs rangées de profondeur, par des centaines de mille d'Égyptiens dont les costumes blancs ou bigarrés de couleurs vives papillotaient au soleil dans ce fourmillement perpétuel qui caractérise la multitude, même lorsqu'elle semble immobile; en arrière do ce cordon de spectateurs, les chars, les chariots, les litières» gardés par les cochers, les conducteurs et les esclaves, avaient l'aspect d'un campement de peuple en migration, tant le nombre en était considérable : car Thèbes, la merveille du monde antique, comptait plus d'habitants que certains royaumes.
I^ sable uni et fin de la vaste arène bordée d*un million dej têtes scintillait de points micacés, sous la lumière tombant d'un ciel bleu comme l'éraail des statuettes d'Osiris.
Sur le côté sud du champ de manœuvre, le revêtement s'interrompait et laissait déboucher dans la place une route se prolongeant vers l'Ethiopie supérieure, le long de la chaîne libyque. A l'angle opposé, le talus coupé permettait au chemin de se continuer jusqu'au palais de Rhamsès-Meîamoun, en passant à travers les épaisses murailles de brique.
La fille de Pétamounoph et Nofré, à qui les
serviteurs avaient fait faire place, se tenaient à cet angle, sur le sommet du talus, de façon à voir défiler tout le cortège sous leurs pieds.
Une prodigieuse rumeur, sourde, profonde et puissante comme celle d'une mer qui approche, se fit entendre dans le lointain et couvrit les mille susurrements de la foule : ainsi le rugissement du lion fait taire les miaulements d'une troupe de chacals. Bientôt le bruit particulier des instruments se détacha de ce tonnerre terrestre produit par le roulement des chars de guerre et le pas rhythmé des combattants à pied; une sorte de brume roussâtre, comme celle que soulève le vent du désert, envahit le ciel de ce côté, et pouitant la brise était tombée ; il n'y avait pas un souffle d'air, et les branches les plus délicates des palmiers restaient immobiles comme si elles eussent été sculptées dans le granit des chapiteaux ; pas un cheveu ne frissonnait sur la tempe moite des femmes, et les barbes cannelées de leurs coiffures s'allongeaient flasquement derrière leur dos. Ce brouillard poudreux était produit par l'armée en marche, et planait au-dessus d'elle conune un nuage fauve.
Le tumulte augmentait; les tourbillons de poussière s'ouvrii'ent, et les premières files de musiciens débouchèrent dans l'immense arène, à la
grande satisfaction de la multitude, qui, malgré son respect pour la^ majesté pharaonique, commençait à se lasser d'attendre sous un soleil qui eût fait fondre tout autre crâne que des crânes égyptiens.
li 'avant-garde des musiciens s'arrêta quelques instants ; des collèges de prêtres, des dëputatioos des principaux habitants de Thèbes, traversèrent le champ de manœuvre pour aller au-devant du Pliaraon, et se rangèrent en haie dans les poses du respect le plus profond, de manière à laisser 1p passage libre au cortège.
lia musique, qui, à elle seule, eût pu former une petite armée, se composait de tambours, de tambourins, de trompettes et de sistres.
Le premier peloton passa, sonnant une retentissante fanfare de triomphe dans ses courts clairons de cuivre brillants comme de Tor. Chacun de ces musiciens portait un second clairon sous le bras, comme si l'insti^ument avait dû se fatiguer plutôt que rhomme. Le costume de ces trompettes consistait en une sorte de courte tunique serrée par une ceinture dont les larges bouts retombaient par devant ; une bandelette où s'implantaient deux plumes d'autruche divergentes serrait leur é^îaisse chevelure. Ces plumes ainsi posées rappelaient les antennes des scarabées et donnaient a
ceux qui en étaient coiffés une bizarre apparence d'insectes.
Les tambours, \êtus d'une simple cotte plissée et nus jusqu'à la ceinture, frappaient avec des baguettes en bois de sycomore la peau d'onagre de leurs caisses au ventre bombé, suspendues à un baudrier de cuir, d'après le rhythme que leur indiquait en tapant dans ses mains un maître tambour qui se retournait souvent vers eux.
Après les tambours venaient les joueurs de sistre, qui secouaient leur instrument par un geste brusque et saccadé, et faisaient sonner, à intervalles mesurés, les anneaux de métal sur les quatre tringles de bronze.
Les tambourins portaient transversalement devant eux leur caisse oblongue, rattachée par une écharpe passée derrière le col, et frappaient à pleins poings la peau tendue aux deux bouts.
Chaque corps de musique ne comptait pas m.oins de deux cents hommes ; mais Touragan de bruit que produisaient clairons, tambours, sistres, tambourins, et qui eût fait saigner les oreilles dans rintérieur d'un palais, n'avait rien de trop éclatant ni de trop formidable sous la vaste coupole du ciel, au milieu de cet immense espace, parmi ce peuple bourdonnant,/ en tète de cette armée à
i04 LE HONAN DE LA MOMIE.
lasser les nomenclateurs, qui s'avançait avec le grondement des grandes eaux.
Ëtail-ce trop d'ailleurs de huit cents musiciens pour précéder un Pharaon bien-aimé d*Anioun- Ra, représenté par des colosses de basalte et de granit de soixante coudées de haut, ayant son nom écrit dans des cartouches sur des monuments impérissables, et son histoire sculptée cl peinte sur les murs des salles hypostyles, sur les parois des pyl6nes, en interminables bas-reliefs, en fresques sans fin ? était-ce Irop, en vérité, pour un roi soulevant par leur chevelure œnt peuples conquis, et du haut de son trône morigénant les nations avec son fouet, pour un Soleil vivant brûlant les yeux éblouis, pour un dieu, à rétemilé près?
Après la musique arrivaient les captils barbares, à tournures étranges, à masque bestial, a peau noire, à chevelure crépue, ressemblant autant au singe qu'à Thomme, et vêtus du costume de leur pays ; une jupe au-dessus des hanches et retenue par une bretelle unique, brodée d'ornements de couleurs diverses.
Une cruauté ingénieuse et fantasque avait présidé à Tenchainement de ces prisonniers. Les uns étaient liés derrière le dos par les coudes; les autres par les mains élevées au-dessus de la tête.
dans la position la plus gênante ; ceux-ci avaient les poignets pris dans des cangues de bois; ceux-là, le col étranglé dans un carcan ou dans une corde qui enchaînait toute une file, faisant un nœud à chaque victime. Il semblait qu'on eût pris plaisir à contrarier autant que possible les attitudes humaines, en garrottant ces malheureux, qui s'avançaient devant leur vainqueur d'un pas gauche et contraint, roulant de gros yeux et se livrant à des contorsions arrachées par la douleur.
Des gardiens marchant à côté d'eux réglaient leur allure à coups de bâton.
Des femmes basanées, aux longues tresses pendantes, portant leurs enfants dans un lambeau d'étoffe noué à leur front, venaient derrière, honteuses, courbées, laissant voir leur nudité grêle et difforme, vil troupeau dévoué aux usages les plus infimes.
D'autres, jeunes et belles, la peau d'une nuance moins foncée, les bras ornés de larges cercles d'ivoire, les oreilles allongées par de grands disques de métal, s'enveloppaient de longues tuniques à manches larges, entourées au col d'un ourlet de broderies et tombant à plis fins et pressés jusque sur leurs chevilles, où bruissaient des anneaux ; pauvres filles arrachées à leur pairie, à leurs parents, à leurs amours peut-être , elles souriaient
cependant à travers leurs larmes, car le pouvoir de la beauté est sans bornes, rétrangeté fait naître le caprice^ et peut-être la faveur royale atlen-* dait-elle une de ces captives barbares dans les profondeurs secrètes du gynécée.
Des soldats les accompagnaient et les préservaient du contact de la foule. .
liCS porte-étendard venaient ensuite, élevant les hampes dorées de leurs enseignes représentant des baris mystiques, des éperviers sacrés, des télés d*Hâtor surmontées de plumes d autruche, des ibex ailés, des cartouches historiés au nom du roi, des crocodiles et autres symboles religieux ou guerriers. A ces étendards étaient nouées de longues cravates blanches, ocellées de points noirs que le mouvement de la marche faisait gradeusement voltiger.
A r aspect des étendards annonçant la venue du l'haraon, les dépulations de prêtres et de notables tendirent vei*s lui leurs mains suppliantes, ou les laissèrent pendre sur leurs genoux, les paumes tournées en Tair. Quelques-uns même se prosternèrent, les coudes serrés au long du corps, le front dans la poudre, avec des attitudes de soumission absolue et d'adoration profonde; les spectateurs agitaient en tous sens leurs grandes palmes.
Un héraut ou lecteur, tenant à la maiii un rou-
leau couvert de signes hiéroglyphiques, s'avança tout seul entre les porte-étendard et les thuriféraires qui précédaient la litière du roi.
U proclamait d'une voix forte, retentissante comme une trompette d'airain, les victoires du Pharaon : il disait les fortunes des divers combats, le nombre des captifs et des chars de guerre enlevés à l'ennemi, le montant du butin, les mesures de poudre d'or, les dents d'éléphant, les plumes d'autruche, les masses de gomme odorante, les girafes, les lions, les panthères et autres animaux rares; il citait le nom des chefs barbares tués par les javelines ou les flèches de Sa Majesté, TAroeris tout-puissant, le favori des dieux.
A chaque énonciation, le peuple poussait une clameur immense, et, du haut des talus, jetait sur la route du vainqueur de longues branches vertes des palmiers qu'il balançait.
Enfin le Pharaon parut I
Des prêtres, se retournant à intervalles égaux, iillongeaient vers lui leui*s amschirs après avoir jeté de l'encens sur les charbons allumés dans la petite coupp de bronze, soutenue par une maîn emmanchée d'une espèce de sceptre terminé à l'autre bout par une tète d'animal sacré, et mar* chaient respectueusement à reculons peitdanl que
lOd LE tlOMAN DE LA MOVIE.
la fumée odorante et bleue montait aux narines du triomphateur, en apparence indiiTérent à ces honneurs comme une divinité de bronze ou de basalte.
Douze oêris ou chefs militaires, la tête couverte d'un léger casque surmonté d'une plume d'autruche, le torse nu, les reins enveloppés d'un pagne à plis roides, portant devant eux leur targe suspendue à leur ceinture, soutenaient une sorte de pavois sur lequel posait le trône du Pharaon. C'était un siège à pieds et à bras de lion, au dossier élevé, garni d'un coussin débordant, orné sur sa face latérale d'un lacis de fleurs roses et bleues; les pieds, les bras, les nervures du trône, étaieiU dorés, et de vives couleurs remplissaient les places laissées vides par la dorure.
De chaque côté du brancard, quatre flabellifères agitaient au bout de hampes dorées d'énormes éventails de plumes d'une forme semi-circulaire ; deux prêtres soulevaient une grande corne d'abondance richement ornementée, d'où retombaient en gerbes de gigantesques fleurs de lotus.
Le Pharaon était coiffé d'un casque allongé en mitre, découpant par une échancrure la conque de l'oreille et se rabattant vers la nuque pour la protéger. Sur le fond bleu du casque scintillait un semis de pomts semblables a des prunelles d'oi-
LE ROMAN DE LA NOfllB. 109
seau et formés de trois cercles noirs, blancs et rouges; un liséré écarlate et jaune en garnissait le bord, et la vipère symbolique, tordant ses anneaux d'or sur la partie antérieure, se redressait et se rengorgeait au-dessus du front royal ; deux longues barbes cannelées et de couleur pourpre flottaient sur les épaules et complétaient cette coiffure d'une majestueuse élégance.
Un large gorgerin à sept rangs d'émaux, de pierres précieuses et de perles d'or, s'arrondissait sur la poitrine du Pharaon et jetait de vives lueurs au soleil. Pour vêtement supérieur il portait une espèce de brassière quadrillée de rose et de noir, dont les bouts allongés en bandelettes tournaient plusieurs fois autour du buste et le serraient étroitement; les manches, coupées à la hauteur du biceps et bordées de lignes transversales d'or, de rouge et de bleu, laissaient voir des bras ronds et forts, dont le gauche était garni d'un large poignet de métal destiné à amortir le frôlement de la corde lorsque le Pharaon décochait une flèche de son arc triangulaire, et dont le droit, orné d'un bracelet composé d'un serpent enroulé plusieurs fois sur lui-même, tenait un long sceptre d'or terminé par un bouton de lotus. Le reste du corps était envelop[)0' d'une draperie du plus fin lin à plis multipliés, arrêtée aux hanches par une cein-
ture imbriquée de plaquettes en émail et en or. Entre la brassière et la ceinture, le torse apparaissait, luisant et poli comme le granit rose travaillé par un ouvrier habile. Des sandales à pointes recourbées, pareilles à des patins, chaussaient ses pieds étroits et longs, rapprochés Tun de l'autre comme les pieds des dieux sur les murailles des temples.
Sa figure lisso^ imberbe, aux grands traits pui-s, qu'il ne semblait au pouvoir d'aucune émotion humaine de déranger et que le sang de la vie vulgaire ne colorait pas, avec sa pâleur moite, ses lèvres scellées, ses yeux énormes, agrandis de lignes noires, dont les paupières ne s^abaissaient non plus que celles de l'épervier sacré, inspirait par son immobilité même une respectueuse épouvante. On eût dit que ces yeux fixes ne regardaient que rélernité et Tinfini ; les objets environnants ne paraissaient pas s'y refléter. Les satiétés de la jouissance, le blasement des volontés satisfaites aussitôt qu'exprimées, l'isolement du demi^dieu qui n'a pas de semblables parmi les mortels, le dégoût des adorations et comme l'ennui du triomphe, avaient figé à jamais cette physionomie, implacablement douce et d'une sérénité granitique. Osiris jugeant les âmes n'eût pas eu l'air plus majestueux et plus calme.
LE R03IAN DE lA MOMIE. 111
Un grand lion privé, couché à côté de lui sur le brancard, allongeait ses énormes pattes comme un sphinx sur son piédestal, et clignait ses prunelles jaunes.
Une corde, attachée à la litière, reliait au Pharaon les chars de guerre des chefs vaincus ; il les traînait derrière lui, comme des animaux à la laisse. Ces chefs, à Tattitude morne et farouche, dont les coudes rapprochés par une ligature formaient un angle disgracieux, vacillaient gauchement à la trépidation des chars, que menaient des cochers égyptiens.
Ensuite venaient les chars de guerre des jeunes princes de la famille royale ; des chevaux de race pure, aux formes élégantes et nobles, aux jambes fines, aux jarrets nerveux, à la crinière taillée en brosse, les traînaient, attelés deux à deux^ en secouant leurs têtes empanachées de plumes rouges, ornées de têtières et de frontaux à bossettes de métal. Un timon courbe appuyait sur leurs garrots garnis de panneaux écarlates deux sellettes surmontées de boules en airain poli, et que réunissait un joug léger, intléchi comme un arc dont les cornes rebrousseraient; une sous-ventrière et une courroie pectorale riche* ment piquée et brodée de riches housses rayées de bleu ou de lougc et frangées de houppes,
lia LE ROMAM DE LA MOM.IE.
complétaient ce harnachement solide, gracieux et léger.
La caisse du char, peinte de rouge et de vert, garnie de plaques et de demi-sphères de bronze, semblable à Yumbo des boucliers, était flanquée de deux grands carquois posés diagonalement en sens contraire, dont l'un renfermait des javelines et l'autre des flèches. Sur chaque face, un lion sculpté et doré, les pattes en arrêt, le mufle plissé par un effroyable rictus, semblait rugir et vouloir s'élancer sur les ennemis.
Les jeunes princes avaient pour coiflure une bandelette qui serrait leurs cheveux et où s'entortillait, en gonflant sa gorge, la vipère royale; pour vêtement une tunique ornée au col et aux manches de broderies éclatantes et cerclée à la taille d'un ceinturon de cuir fermé par une plaque de métal gravée d'hiéroglyphes; à ce ceinturon était passé un long poignard à lame d'airain triangulaire, dont la poignée cannelée transversalement se terminait en tête d'épervier.
Sur le char, à côté de chaque prince, se.tenaient le cocher chargé de conduire le char pendant la bataille, et Féouyer occupé à parer avec le bouclier les coups dirigés vers le combattant, pendant que 'ui-même décochait les flèches ou dardait les jaelines puisées aux carquois latéraux.
LE KOMAN DE LA MOMIE. tl5
A la suite des princes arrivaient les chars, cavalerie des Égyptiens, au nombre de vingt mille, chacun traîné par deux chevaux et monté par trois hommes. Ils s'avançaient par dix de front, les essieux se touchant presque et ne se heurtant jamais, tant l'habileté des cochers était grande.
Quelques chars moins pesants, destinés aux escarmouches et aux reconnaissances, marchaient en tète et ne portaient qu'un seul guerrier ayant, pour garder les mains libres pendant la bataille, les rênes de son attelage passées autour du corps; avec quelques pesées à droite, à gauche ou en arrière, il dirigeait et arrêtait ses chevaux; et c'était vraiment merveilleux de voir ces nobles bêtes, qui semblaient abandonnées à elles-mêmes, guidées par d'imperceptibles mouvements, conserver une imperturbable régularité d'allure.
Sur un de ces chars, l'élégant Ahmosis, le protégé dePlofré, dressait sa haute taille et promenait ses regards sur la foule, en cherchant à y découvrir Tahoser.
Le piétinement des chevaux, contenus à grand'peine, le tonnerre des roues garnies de bronze, le frisson métallique des armes, donnaient à ce défilé quelque chose d'imposant et de formidable, fait pour jeter la terreur dans les âmes les plus lutiiipidesi Les casques, les plumes, les boucliers,
les corselets papelonnés d'écaillés vertes, rouges et jaunes, les arcs dorés, les glaives d'airain, reluisaient et flamboyaient terriblement au soleil ouvert dans le ciel, au-dessus de la chaîne libyque, comme un grand œil osirien, et Ion sentait que le choc d'une pareille armée devait balayer les nations comme Touragan chasse devant lui une paille légère.
Sous ces roues innombrables, la terre résonnait et tremblait sourdement, comme si une catastrophe de la nature Teût agitée.
Aux chars succédèrent les bataillons d'infanterie, marchant en ordre, le bouclief au bras gauche, et, suivant leurarme, la lance, le harpe, Tare, la fronde ou la hache à la main droite; les tètes de ces soldats étaient couvertes d'armets ornés de deux mèches de crin, leurs corps sanglés par une ceinturecuirasse en peau de crocodile; leur air impassible, la régularité parfaite de leurs mouvements, leur teint de cuivre rouge foncé encore par une expédition récente aux régions brûlantes de l'Ethiopie supérieure, la poudre du désert tamisée sur leurs vêtements, inspiraient Tadmiration pour leur discipline et leur courage. Avec de tels soldats, TÉgypte pouvait conquérir le monde. Ensuite venaient les troues alliées, reconnaissables à la forme barbare de !urs casques, pareils à des mitres tronquées, ou
LE HOMAN DE LA MOMIE. il5
surmontés de croissants' embrochés dans une pointe. Leurs glaives aux larges tranchants, leurs haches tailladées,' devaient faire d'inguérissables blessures.
Des esclaves portaient le butin annoncé par le héraut, sur leurs épaules ou sur des brancards, et des belluaires traînaient en laisse des panthères, des guépards s écrasant contre terre comme pour se cacher, des autruches battant des ailes, des girafes dépassant la foule de toute la longueur de leur col, et jusqu'à des ours bruns pris, disait-on, dans les Montagnes de la Lune.
Depuis longtemps déjà le roi élait rentré dans son palais, que le défilé continuait encore.
En passant devant le talus où se tenaient Tahoser et Nofré, le Pharaon, que sa litière posée sur les épaules des oêris mettait par-dessus la foule au niveau de la jeune tille, avait lentement fixé sur elle son regard noir ; il n'avait pas tourné la tète, pas un muscle de sa face n'avait bougé, et son masque était resté immobile comme le masque d'or à\me momie ; pourtant ses prunelles avaient glissé entre ses paupières peintes du côté de Tahoser, et une étincelle de désir avait animé leurs dis^jues sombres ; effet aussi effrayant que si les yeux de granit d'un simulacre divin, s'illuminant tout à coup, exprimaient une idée humaine. Une
de ses mains avait quitté le bras de son trône et s*était levée à demi; geste imperceptible pour tout ie monde, mais que rémarqua un des serviteurs marchant près du brancard, et dont les yeux se dirigèrent vers la fille de Pétamounoph.
Cependant la nuit était tombée subitement, car il n*y a pas de crépuscule en Egypte ; la nuit, ou plutôt un jour bleu succédant à un jour jaune. Sur Tazur d'une transparence infinie s'allumaient d'innombrables étoiles, dont les scintillations tremblaient confusément dans Tedu du Nil, agitée par les barques qui ramenaient à Fautre rive la population de Thèbes ; et les dernières cohortes de Tarmée se déroulaient encore sur la plaine comme les anneaux d un serpent gigantesque, lorsque la cange déposa Tahoser à la porte d*eau de son palais.
Le Pharaon arriva devant son palais, situé à peu de distance du champ de manœuvre sur la rive gauche du Nil.
Dans la transparence^ bleuâtre de la nuit, l'immense édifice prenait des proportions encore plus colossales et découpait ses angles énormes sur le fond violet de la chaîne libyque, avec une vigueur effrayante et sombre. L'idée d'une puissance absolue s'attachait à ces masses inébranlables, sur lesquelles rétémité semblait devoir glisser comme une goutte d'eau sur un marbre.
Une grande cour entourée d'épaisses murailles ornées à leur sommet de profondes moulures précédait le palais; au fond de cette cour se dressaient deux hautes colonnes à chapiteaux de palmes marquant l'entrée d'une seconde enceinte. Derrière les colonnes s'élevait un pylône gigantesque composé de deux monstrueux massifs, en-
il8 LE ROMAN DE LA MOMIE.
serrant une porte monumentale plutôt faîte pour laisser passer des colosses de granit que des hommes de chair. Au delà de ces propylées, remplîssanl le fond d'une troisième cour, le palais proprement dit apparaissait avec sa majesté formidable; deux avant-oorps pareils aux bastions d'une forteresse se projetaient carrément , offrant sur leurs faces des bas-reliefs méplats d une dimension prodigieuse, qui représentaient sous la forme consacrée le Pharaon vainqueur flagellant ses etinemis et les foulant aux pieds; pages d'histoire démesurées, écrites au ciseau sur un colossal livre de granit, et que la postérité la plus reculée devait lire. Ces pavillons dépassaient de beaucoup la hauteur du pyl6ne, et leur corniche évasée et crénelée de merlons s'arrondissait orgueilleusement sur la crête des montagnes libyques, dernier plan du tableau. Reliant Tun à Fautre, la façade du palais occupait tout l'espace intermédiaire. Audessus de sa porte géante, flanquée de sphinx^ flamboyaient trois étages de fenêtres carrées trahissant au dehors Téclairage intérieur et découpant sur la paroi sombre une sorte de damier lumineux. Au premier étage saillaient des balcons soutenus par des statues de prisonniers accroupis sous 1 tablette.
F^es officiers de la maison du roi, les eunuques.
les servitears, les esclaves, prévenus de Tapprodie
de Sa Majesté par la fanfare des clairons et le roulement des tambours, s'étaient portés à sa rencontre et l'attendaient agenouillés ou prosternés sur le dallage des cours ; des captifs de la mauvaise race de Schéto portaient des urnes remplies de sel et d*huile d'olive, où trempait une mèche dont la flamme crépitait vive et claire, et se tenaient rangés en ligne de la porte du palais à Tentrée de la première enceinte, immobiles comme des lampadaires de bronze.
Bientôt la tête du cortège pénétra dans le palais, et, répercutés par les échos, les clairons et les tambours résonnèrent avec un fracas qui fit s'envoler les ibis endormis sur les entablements.
Le^ oêris s'arrêtèrent à la porte de la façade, entre les deux pavillons. Des esclaves apportèrent un escabeau à plusieurs marches et le placèrent à côté du brancard ; le Pharaon se leva avec une lenteur majestueuse, et se tint debout quelques secondes dans une immobilité parfaite. Ainsi monté sur ce socle d'épaules, il planait au-dessus des létes et paraissait avoir douze coudées; éclairé bizarrement, moitié par la lune qui se levait, moitié par la lueur des lampes, sous ce costume dont les dorures et les émaux scintillaient brusquement, il ressemblait à Osiris ou plutôt à Ty-
1% t.E ROMKN RE lA HOSIE.
phon ; il descendit les marches d'un pas de statue, el pénétra enfin dans le palais.
Une première cour intérieure, encadrée d'un rang énorme de piliers bariolés d'hiéroglyphes el soutenant une frise terminée en volute, fut traversée lenlemenl par le Pharaon, au milieu d'une foule d'esclaves et de servantes prosternés.
Une autre cour se présenta ensuite, enlourée
d'un promenoir couvert et de colonnes trapues
portant pour chapiteau un dé de granit sur lequel
pesait une massive architrave. Un caractère d'in-
destruclibilité était écrit dans les lignes droites et
les Toirnes géométriques de cette architecture bâlie
avec des quartiers de ihontagne : les piliers et les
colonnes semblaient se piéler puissamment pour
soutenir le poids des immenses pierres appuyées
sur les cubes de leurs chapiteaux ; les mut^ se
renverser en talus afin d'avoir plus d'assiette, et
les assises se joindre de façon à ne former qu'un
seul bloc : mais des décorations polychromes, des
bas-reliefs en creux rehaussés de teintes plates
d'un vif éclat, donnaient, dans lé jour, de la t«i-
gèrelé et de la richesse à ces énormes masses,
nuit, reprenaient toute leur carrure.
la corniche de style égyptien, dont la ligne
le tranchuit dans le ciel un vaste parallè-
me d'azur foncé, tremblotaient au souffle
intermittent de la brise des lampes allumées de distance en dislance ; le vivier, placé au milieu de la cour, mêlait en les reflétant leurs étincelles rouges aux étincelles bleues de la lune ; des rangées d'arbustes plantés autour du bassin dégageaient leurs parfums faibles et doux.
Au fond s'ouvrait la porte dû gynécée et des appartements secrets, décorés avec une magnificence toute particulière.
Au-dessous du plafond régnait une frise d^uraeus dressés sur la queue et gonflant la gorge. Sur l'entablement de la porte, dans la courbure de la romiche, le globe mystique déployait ses immenses ailes imbriquées ; des colonnes disposées on lignes symétriques supportaient d'épaisses membrures de granit formant des sofTites, dont le fond bleu était constellé d'étoiles d'or. Sur les murailles, de grands tableaux découpés dans la paroi de granit et coloriés des teintes les plus brillantes représentaient les occupations familières du gynécée et les scènes de la vie intime. On y voyait Pharaon sur son trône et jouant gravement aux échecs avec une de ses femmes se tenant nue et debout devant lui, la tête ceinte d'un large bandeau d'où s'épanouissaient en gerbe des fleurs de lotus. Dans un autre tableau, le Pharaon, sans rien perdre de son impassibilité souveraine et sa-
i2S LE ROMAN DE LA MOMIE.
cerdotale, allongeait la main et louchait le menton d une jeune fille, vétuc d'un collier et d'un bracelet, qui lui présentait un bouquet à respirer.
Ailleurs on l'apercevait incertain et souriant, comme s'il eût malicieusement suspendu son choix, au milieu des jeunes reines agaçant sa gravité par toutes sortes de coquetteries caressantes et gracieuses.
D'autres panneaux représentaient des musiciennes et des danseuses, des femmes au bain. inondées d'essence et massées par des esclaves, avec une élégance de poses, une suavité juvénile de formes el une pureté de trait qu'aucun art n*a dépassées.
Des dessins d'ornementation d'un goût riche et compliqué, d'une exécution parfaite, où se mariaient le vert, le rouge, le bleu, le jaune, le blanc, couvraient les espaces laissés vides. Dans des car* touches et des bandes allongées en stèles, se lisaient les titres du Pharaon et des inscriptions en son honneur.
Sur le fût des énormes colonnes tournaient des figures décoratives ou symboliques coiffées du pschcnt, armées du tau, qui se suivaient procession nellement, et dont l'œil, dessiné de face sur jLinetôtede profil, semblait regarder curieusement dans la salle. Des lignes d'hiéroglyphes perpendî-
culaires séparaient les zones de personnages. Parmi les feuilles \ertes découpées sur le tambour du chapiteau, des boutons et des calices de lotus se détachaient avec leurs couleurs naturelles et simulaient des corbeilles fleuries.
Entre chaque colonne, une selle élégante de bois de cèdre peint et doré soutenait sur sa plateforme une coupe de bronze remplie d'huile parfumée, où les mèches de coton puisaient une clarté odorante.
Des groupes de vases allongés et reliés par des guirlandes alternaient avec les lampes et faisaient épanouir au pied des colonnes des gerbes aux barbes d*or, mêlées d'herbes des champs et de plantes balsamiques.
Au milieu de la salle, une table ronde en porphyre, diHit le disque était supporté par une figure de captif, disparaissait sous un entassement d'urnes, de vases, de buires, de pots, d'où jaillissaient une forêt de fleurs artificielles gigantesques : car des fleurs vraies eussent semblé mesquines au centre de cette salle immense, et il fallait mettre la nature en proportion avec le travail grandiose de Thomme ; les plus vives couleurs, jaune d'or, azur, pourpre, diapraient des calices énormes.
Au fond s'élevait le trône ou fauteuil du Pharaon,
dont les pieds croisés bizarrement et retenus par des nervures enroulées contenaient, dans Touverture de leurs angles, quatre statuettes de prisonniers barbares asiatiques ou africains^» reconnaissables à leurs physionomies et à leurs vêtements; ces malheureux, les coudes noués derrière le dos, à genoux dans une posture incommode, le corps tendu, portsiient sur leur tête humiliée le coussin quadrillé d*or, de rouge et de noir, où s'asseyait leur vainqueur. Des mufles d'animaux chimériques, dont la gueule laissait échapper en guise de langue une longue houppo rouge, ornaient les traverses du siège.
De chaque côté du trône étaient rangés, pour les princes, des fauteuils moins riches, mais encore d'une élégance extrême et d'un caprice charmant : car les Egygtiens ne sont pas moins adroits à sculpter le bois de cèdre, de cyprès et de sycomore, à le dorer, à le colorier, à l'incruster d'émaux, qu'à tailler dans les carrières de Philoe ou de Syène de monstrueux blocs granitiques pour les palais des Pharaons et le sanctuaire des dieux.
Le roi traversa la salle d'un pas lent et majestueux, sans que ses paupières teintes eussent palpité une fois ; rien n'indiquait qu il entendit les cris d'amour qui l'accueillaient ou qu*il aperçût
les êtres humains agenouillés ou prosternés, dont les plis de sa calasiris effleuraient le front en écumant autour de ses pieds; il s'assit les chevilles jointes et les mains posées sur les genoux, dans l'attitude solenneUe des divinités.
Les jeunes princes, beaux comme des femmes, prirent place à la droite et à la gauche de leur père. Des serviteui*s les dépouillèrent de leurs gorgerins d'émaux, de leurs ceinturons et de leurs glaives, versèrent sur leurs cheveux des flacons d'essences, leur frottèrent les bras d'huiles aromatiques, et leur présentèrent des guirlandes de fleurs, frais collier de parfums, luxe odorant, mieux accommodé aux fêles que la lourde richesse de l'or, des pierres précieuses et des perles, et qui, du reste, s'y marie admirablement.
De belles esclaves nues, dont le corps svelte offrait le gracieux passage de l'enfance à ladolcsrcence, les hanches cerclées d'une mince ceinture qui ne voilait aucun de leurs charmes, une fleur de lotus dans les cheveux, une buire d'albâtre rubané à* la main, s'empressaient timidement autour du Pharaon, et répandaient l'huile de palme sur ses épaules, ses bras et son torse polis comme le jaspe. D'autres servantes agitaient autour de sa tête de larges éventails de plumes d'autruche peintes, ajustés à des manches d'ivoire
i26 LE H0lt4N DE LA MOMIE.
OU de bois de santal qui, échauffé par leurs petites mains, dégageait une odeur délideuse; quelques-unes élevaient à la hauteur des narines du Pharaon des tiges de nymphsea au calice épanoui comme la coupe des amschirs. Tous ces soins étaient rendus avec une dévotion profonde et une sorte de terreur respectueuse, c>omme à une personne divine, immortelle, descendue par pitié des zones supérieures parmi le vil troupeau des hommes. Carie roi est le fils des dieux, le favori de Phré, le protégé d'Ammon-Ra.
Les femmes du gynécée s'étaient relevées de leurs prostrations et assises sur de beaux fauteuils sculptés, dorés et peints, aux coussins de cuir rouge gonflés avec de la barbe de cliardon : rangées ainsi, elles formaient une ligne de têtes gracieuses et souriantes, que la peinture eût aimé à reproduire.
Les unes avaient pour vêtement des tuniques de gaze blanche à raies alternativement opaques et transparentes, dont les manches courtes mettaient à nu un bras mince et rond couvert de bracelets du poignet au coude; les autres, nues jusqu'à la ceinture, portaient une cotte lilas tendre, striée de bandes plus foncées, recouverte d*un filet de petits tubes en verre rose laissant voir entre leurs losanges le cartouche du Pharaon tracé sur
LE HOMAN DE LA MOMIE. Iâ7
l'étofTe; d'autres avaient la jupe rouge et le filet en perles noires; celles-ci, drapées d'un tissu aussi léger que Tair tramé, aussi translucide que du \erre, en touniaientlesplisautour d'elles, s'arrangéant de façon à faire sortir coquettement le contour de leur gorge pure; celles-là s'emprisonnaient dans un fourreau papelonné d'écaillés bleues, vertes et rouges, qui moulaient exactement leurs formes ; il y en avait aussi dont les épaules étaient couvertes d'une sorte de mante plîssée, et qui serraient au-dessous du sein, par une ceinture à bouts flottants, leur longue robe garnie de franges.
Les coiffures n'étaient pas moins variées : tantôt les cheveux nattés s'effilaient en spirales; tantôt ils se divisaient en trois masses, dont l'une s'allongeait sur le dos et les deux autres tombaient de chaque côté des joues; de volumineuses perruques à petites boucles fortement crêpées, à innombrables cordelettes maintenues transversalement par des fils d'or, des rangs d'émaux ou de perles, s'ajustaient comme des casques à des têtes jeunes et charmantes, qui demandaient à l'art un secours inutile à leur beauté.
Toutes ces femmes tenaient à la main une fleur de lotus bleue, rose ou blanche, et respiraient amoureusement, avec des palpitations de narines.
m lë homan de la momie.
l'odeur pénétrante qui s exhalait du large calice. Une tige de la même fleur, partant de leur nuque, se courbait gracieusement sur leur tète et allongeait son bouton entre leurs sourcils rehaussés d'antimoine.
Devant elles, des esclaves noires ou blanches, n'ayant d'autres vêtements que le cercle lombaire, leur tendaient des colliers fleuris tresses de crocus, dont la fleur, blanche en dehors, est jaune en dedans, de carlhames couleur de pourpre, d'héliochryses couleur d'or, de trychos à baie> rouges, de myosotis aux fleurs qu'on croirait faites avec l'émail bleu des statuettes d^Isis, de népenthès dont l'odeur enivrante fait tout oublier, jusqu'à la patrie lointaine.
A ces esclaves d'autres succédaient qui, sur la
paume de leur main droite renvei*sée, portaient
des coupes d'argent ou de bronze pleines de vin,
et de la gauche tenaient une serviette où les con-
, vives s'essuyaient les lèvres.
Ces vins étaient puisés dans des amphores d'argile, de verre ou de métal, que contenaient d'élégants paniers clisses, posant sur des bases à quatre pieds, faites d'un bois léger et souple, entrelaçant ses courbures d'une manière ingénieuse. Les paniers contenaient sept sortes de vins, de dattier, de palmier et de vigne, du vin
LE nOMAN DK LA MOIIIE. i2*J
blanc, du vin rouge, du vin vert, du vin nouveau, du vin de Phénicie et de Grèce, du vin blanc de ^Inréotique au bouquet de violette.
Le Pharaon prit aussi la coupe des mains de réchanson debout près de son trône, et trempa ses lèvres royales au breuvage fortifiant.
Alors résonnèrent les harpes, les lyres, les doubles flûtes, les mandores, accompagnant un chant triomphal qu'accentuaient les choristes rangés en face du trône, un genou en terre et Tautre relevé, en frappant la mesure avec la paume de leurs mains.
Le repas commença. Les mets, apportés par des Éthiopiens des immenses cuisines du palais, où mille esclaves s'occupaient dans une atmosphère de flamme des préparations du festin, étaient placés sur des guéridons à quelque distance des convives; les plats de bronze, de bois odorant précieusement sculpté, de terre ou de porcelaine émaillée de couleurs vives, contenaient des quartiers de bœuf, des cuisses d'antilope, des oies troussées, des sdures du Nil, des pâtes étirées en longs tuyaux et roulées, des gâteaux de sésame et de miel, des pastèques vertes à pulpe rose, des grenades pleines de rubis, des raisins couleur d'ambre ou d'améthyste. Des guirlandes de papyrus couronnaient ces plats de leur feuillage vert ; les
coupes étaient également cerclées de fleurs, et au centre des tables, du milieu d'un amoncellement de pains à croûte blonde, estampés de dessins et marqués d'hiéroglyphes, s'élançait un long vase d'où retombait, élargie en ombelle, une monstrueuse gerbe de persolulas, de myrtes, de grenadiers, de convolvulus, de chrysanthèmes, d'héliotropes, de sériphium et de périplocas, mariant toutes les couleurs, confondant tous les parfums. Sous les tables mêmes, autour du socle, étaient rangés des pots de lotus. Des fleurs, des fleurs, des fleurs, encore des fleurs, partout des fleurs ! 11 y en avait jusque sous les sièges des convives; les femmes en portaient aux bras, au col, sur la tète, en bracelets, en colliers, en couronnes : les lampes brûlaient au milieu d'énormes bouquets; les plats disparaissaient dans les feuillages ; les vins pétillaient, entourés de violettes et de roses : c'était une gigantesque débauche de fleurs, une colossale orgie aromale, d un caractère tout particulier, inconnu chez les autres peuples.
A chaque instant, des esclaves apportaient des jardins, qu'ils dépouillaient sans pouvoir les appauvrir, des brassées de clématites, de lauriersroses, de grenadiers, de xéranthèmes, de lotus, pour renouveler les fleurs fanées déjà, tandis que
des serviteurs jetaient sur les cliarbons des amschirs, des grains de nard et de cinnamonie.
lA)rsque les plats et les boites sculptées en oiseaux, en poissons, en chimères, qui contenaient les sauces et les condiments, furent emportés ainsi que les spatules d^ivoire, de bronze ou de bois, les couteaux d airain ou de silex, les convives se lavèrent les mains, et les coupes de vin ou de boisson fermentée continuèrent à circuler
L'échanson puisait, avec un godet de métal armé d*un long manche, le vin sombre et le vin transparent dans deux grands vases d'or ornés de figures de chevaux et de béliers, que des trépieds maintenaient en équilibre devant le Pharaon.
Des musiciennes parurent, car le chœur des musiciens s* était retiré : une large tunique de gaze couvrait leurs corps sveltes et jeunes, sans plus les voiler que l'eau pure d'un bassin ne dérobe les formes de la baigneuse qui s'y plonge ; une guirlande de papyrus nouait leur épaisse chevelure et se prolongeait jusqu'à terre en brindilles flottantes ; une fleur de lotus s'épanouissait au sommet de leur tête ; de grands anneaux d'or scintillaient à leurs oreilles; un gorgerin d*émaux et de perles cerclait leur col, et des bracelets se heurtaient en bruissant sur leurs poignets.
L'une jouait de la harpe, l'autre de la mandorei
la troisième de la double flûte, que manœuvraieiil ses bras bizarrement croisés, le droit sur la flûte* jjauche, le gauche sur la flûte droite; la quatrième appliquait horizontalement contre sa poitrine une lyre à cinq cordes; la cinquième frappait 1 1 peau d'onagre d'un tambour carré. Une petite fille de sept ou huit ans, nue, coiffée de fleure, sanglée d'une ceinture, frappant ses mahis Tune contre ''autre, battait la mesure.
Les danseuses firent leur entrée : elles étaient minces, élancées, souples comme des serpents ; leurs grands yeux brillaient entre les lignes noires de leure paupières, leurs dents de nacre entre les lignes rouges de leurs lèvies ; de longues spirales de cheveux leur flagellaient les joues ; quelquesunes portaient une ample tunique rayée de blanc et de bleu, nageant autour d'elles comme un brouillard; les autres n'avaient qu'une simple coite plisséc, commençant aux hanches et s'arrêtant aui genoux, qui permettait d*admirer leurs jambes élégantes et fines, leurs cuisses rondes, nerveuses et fortes.
Elles exécutèrent d'abord des poses d'une vohiplé lente, d'une grâce paresseuse; puis, agitant des rameaux fleuris, choquant des cliqucUcs de bronze à tête d'Uàlor, heurtant des timbales \() leur pelit poing fermé, faisant ronfler sous
IK ROMAN DE LA BiOMIE. 155
lc\ir pouce la peau tannée des tambourins, elles se livrèrent à des pas plus vifs,- à des cambrures plus hardies; elles firent des pirouettes, des jetés- 1) \ltus, et tourbillonnèrent avec un entrain toujuui's croissant. Mais le Pharaon, soucieux et rêveur, ne daigna leur donner aucun signe d'assentiment; ses yeux fixes ne les avaient même pas regardées.
Elles se retirèrent rougissantes et confuses, pressant de leurs mains leur poitrine haletante.
Des nains aux pieds tors, au corps gibbeux et difforme, dont les grimaces avaient le privilège de dérider la majesté granitique du Pharaon, n'eurent pas plus de succès : leurs contorsions n'arrachèrent pas un sourire à ses lèvres, dont les coins ne voulaient pas se relever.
Au son d'une musique bizarre composée de harpes triangulaires, de sistres, de cliquettes, de cynbales et de clairons, des bouffons égyptiens, œiffés de hautes mitres blanches de forme ridicule, s'avancèrent, deux doigts de la main fermés, les trois autres étendus, répétant leurs gestes grotescpies avec une précision automatique et cliantaîil des chansons extravagantes entremêlées de dissonances. Sa Majesté ne sourcilla pas.
Des femmes coiffées d'un petit casque d'où po (laicnt trois longs cordons terminés en houppe,
les chevilles et les poignets cerclés de bandes de cuir noir, vêtues d'un étroit caleçon retenu par une bretelle unique passant sur l'épaule, exécutèrent des tours de force et de souplesse plus surprenants les uns que les autres, se cambrant, se renversant, ployant comme une branche de saule leurs corps disloqués, touchant le sol de leur nuque sans déplacer leurs talons, supportant, dans cette pose impossible, le poids de leurs compagnes. D'autres jonglèrent avec une boule, deux boules, trois boules, en avant, en arrière, les bras croisés, à cheval ou debout sur les reins d'une des femmes de la troupe ; une même, la plus habile, se mit des œillères comme Tmei, déesse de la justice, pour se rendre aveugle, et reçut les globes dans ses mains sans en laisser tomber un seul. Ces merveilles laissèrent le Pharaon insensible. Il ne prit pas plus de goût aux prouesses de deux combattants qui , le bras gauche garni d'un ceste, s'escrimaient avec de$ bâtons. Des hommes lançant dans un bloc de bois des couteaux dont la pointe se fichait à la place désignée d'une façon miraculeusement précise ne l'amusèrent pas davantage. II repoussa même l'échiquier que lui présentait en s'offrant poni' adversaire la belle T^éa, qu'ordinairement il regardait d'un œil favorable ; en vain Amcnsé,
Taîa, Hont-Reché, essayèrent quelques caresses timides; il se leva, et se retira dans ses appartements sans avoir prononcé un mot.
Immobile sur le seuil se tenait le serviteur qui avait, pendant le défilé triomphal, remarqué r imperceptible geste de Sa Majesté.
Il dit : « 0 roi aimé des, dieux! je me suis détaché du cortège, j'ai traversé le Nil sur une frêle barque de papyrus, et j*ai suivi la cange de la femme sur laquelle ton regard d'épervier a daigné s'abattre : c'est Tahoser, la fille du prêtre Pétamounoph! »
Le Pharaon sourit et dit : « Bien ! je te donne un Qhar et ses chevaux, un pectoral en grains de lapis-lazuli et de cornaline, avec un cercle d'or pesant autant que le poids de basalte vert. »
Cependant les femmes désolées arrachaient les fleurs de leur coiffure, déchiraient leurs robes de gaze, et sanglotaient étendues sur les dalles polies qui reflétaient comme des miroirs l'image de leurs beaux corps, en disant : « Il faut qu'une de ces maudites captives barbares ail pris le cœur de notre maître I »
Sur la rive gauche du Nil s'étendait la villa de Poêri, le jeune homme qui avait tant troublé Talioser , lorsque, en allant voir la rentrée triomphale du Pharaon, elle était passée dans son char, traîné par des bœufs, sous le balcon où s'appuyait indolemment le beau rêveur.
C'était une exploitation considérable, tenant de la ferme et de la maison do plaisance, et qui occupait, entre les bords du fleuve et les premières croupes de la chaîne libyque, une vaste étendue de terrain que recouvrait, à l'époque de l'inondation, Teau rougeâtre chargée du limon fécondant, et dont, pendant le reste de l'année, des dérivations habilement pratiquées entretenaient la fraîcheur.
Une enceinte de murs en pierre calcaire tirée des montagnes voisines enfermait le jardin, les greniers, le cellier et la maison ; ces murs, légèrement inclinés en talus, étaient surmontés d'un
138 LE KOMAM DE LA MOMi£.
acrotère à pointes de métal capable d'arrêter quiconque eût essayé de les franchir. Trois portes^ dont les valves s'accrochaient à de massifs piliers décorés chacun d'une gigantesque fleur de lotus plantée au sommet de son chapiteau, coupaient la muraille sur trois de ses pans ; à la place de la quatrième porte s'élevait le pavillon, regardant le jardin par une de ses façades, et la route par Tautre.
Ce pavillon ne ressemblait en aucune manière aux maisons de Thèbes : l'architecte qui l'avait bâti n'avait pas cherché la forte assiette, les grandes lignes monumentales, les riches matériaux des constructions urbaines, mais bien une élégance légère, une simplicité fraîche, une grâce champêtre en harmonie avec la verdure et le repos de la campagne.
Les assises inférieures, que le Nil pouvait atteindre dans ses hautes crues, étaient en grés, et le reste en bois de sycomore. De longues colonnes évidées, d'une extrême sveltesse, pareilles aux hampes qui portent des étendards devant les palais du roi, partaient du sol et lilaient d'un seul jet jusqu'à la corniche à palmettes, évasant sous un petit cube leurs chapiteaux en calice de lotus.
L'étage unique élevé au-dessus du rez-de-chausée n'atteignait pas les moulures bordant le toit
en terrasse, et laissait ainsi un étage vide entre son plafond et la couverture horizontale de la villa.
De courtes colonnettes à chapiteaux fleuris, séparées de quatre en quatre par les longues colonnes, formaient une galerie à claire-voie autour de cette espèce d'appartement aérien ouvert à toutes les brises.
Des fenêtres plus larges à la base qu'au sommet de leur ouverture, suivant le style égyptien, et se fermant avec de doubles. vantaux, donnaient du jour au premier étage. Le rez-de-chaussée était éclairé par des fenêtres plus étroites et plus rapprochées.
Au-dessus de la porte, décorée de deux moulures d'une forte saillie, se voyait une croix plantée dans un cœur et encadrée par un parallélogramme tronqué à sa partie inférieure pour laisser passer ce signe de favorable augure dont le sens, comme chacun sait, est la a bonne maison. »
Toute cette construction était peinte de couleurs tendres et riantes; les lotus des chapiteaux s'échappaient alternativement bleus et roses de leurs capsules vertes ; les' palmettes des corniches colorées d'un vernis d'or s'inscrivaient sur un fond d'azur ; les parois blanches des façades faisaient
140 L£ ROMAN D£ LÀ MOMIfi.
valoir les encadrements peints des fenèti'es, el des filets de rouge et de vert-prasin dessinaient des panneaux ou simulaient des joints de pierre.
En dehors du mur d'enceinte, qu*affleuraît le pavillon, se dressait une rangée d'arbres taillés en pointe et formant un rideau pour arrêter le vent poudreux du sud, toujours chargé des ardeurs du désert.
Devant le pavillon verdoyait une immense plantation de vignes; des colonnes de pierre aux chapiteaux de lotus, symétriquement distancées, dessinaient dans le vignoble des allées qui se coupaient à angle droit; les ceps jetaient de i*uneà Tautre leurs guirlandes de pampres, et formaient une suite d'arceaux en feuillage sous lesquels on pouvait se promener la tête haute. La terre, ratissée avec soin et ramenée en monticule au pied (le chaque plant, faisait ressortir par sa couleur brune le vert gai des feuilles, où jouaient des oiseaux et des rayons.
De chaque côté du pavillon, deux bassins oblongs laissaient flotter sur leurs miroirs transparents des fleurs et des oiseaux aquatiques. A\n angles de ces bassins, quatre grands palmiers déployaient comme une ombrelle, à Textrémité de leur tronc sculpté en écailles, leur verte auréole de feuilles.
Des compartiments, régulièrement tracés par des sentiers étroits, divisaient le jardin autour du vignoble, marquant la place à chaque culture. Dans une sorte d'allée de ceinture qui permettait de faire le tour de l'enclos, les palmiers doums alternaient avec les sycomores ; des carrés étaient plantés de figuiers, depécliers, d'amandiers, d oliviers, de grenadiers et autres arbres à fruit; des portions n'avaient reçu que des arbres d'agrément, tamarix, acacias, cassics, myrtes, mimosas, et quelques essences plus rares trouvées au delà des cataractes du Nil, sous le tropique du Cancer, dans les oasis du désert libyque et sur les bords du golfe Erythrée : car les Égyptiens sont trèsadonnés à la culture des arbustes et des fleurs, et ils exigent les espèces nouvelles comme tribut des peuples conquis.
Des fleurs de toutes sortes, des variétés de pastèques, des lupins, des oignons, garnissaient les plates-bandes; deux autres pièces d'eau d*une dimension plus grande, alimentées par un canal couvert venant du Nil, portaient chacune une petite barque pour faciliter au maître de la maison le plaisir de la pèche : car des poissons de formes diverses et de couleurs brillantes se jouaient dans leur eau limpide à travers les tiges et les larges feuilles des lotus. Des masses de végétation luxu-
riante entouraient ces pièces d'eau et se renversaient dans leur vert miroir.'
Près de chaque bassin s'élevait un kiosque formé de colonnettes supportant un toit léger et entouré d'un balcon à claii'e-voie, où Ton pouvait jouir delà vue des eaux et respirer la fraîcheur du matin et du soir, à demi couché sur des sièges rustiques de bois et de jonc.
Ce jardin, éclairé par le soleil naissant, avait un aspect de gaieté, de repos et de bonheur. Le vert des arbres était si vivace, les nuances des fleurs si éclatantes, Tair et la lumière baignaient si joyeusement la vaste enceinte de souffles et de rayons; le contraste de cette riche verdure avec la blancheur décharnée et l'aridité crayeuse de la diakie libyque, qu'on apercevait par-dessus les murs dé* chiquetant sa crête sur la teinte bleue du ciel, était tellement tranché, qu'on se sentait le désir de s'arrêter là et d'y planter sa tente. On eût dit un nid fâlit tout à souhait pour un bonheur rêvé.
Dans les allées marchaient des serviteurs portant sur leur épaule une barre de bois courbé, aux extrémités de laquelle pendaient à des cordes deux pots d'argile remplis aux réservoirs, dont ils versaient le contenu dans le petit bassin creusé au pied de chaque plante. D'autres, manœuvrant un vase suspendu à une perche jouant sur un poteau,
alimentaient une rigole de bois distribuant Teau aux terres les plus altérées du jardin. Des tondeurs taillaient les arbres et leur donnaient une Torme ronde ou ellipsoïde ; à Faide d'une houe faite de deux pièces de bois dur reliées par une corde formant crochet, des travailleurs penchés ameublissaient le sol pour quelques plantations.
C'était un spectacle charmant de voir ces hommes à la nuire chevelure crépue, au torse couleur de brique, vêtus d'un simple caleçon blanc, aller et venir parmi les feuillages avec une activité sans désordre, en chantant une chanson rilstique qui rhythmait leur pas. Les oiseaux perchés sur les arbres paraissaient les connaître, et s'envolaient à peine lorsqu'en passant ils frôlaient une branche.
F^a porte du pavillon s'ouvrit, et Poëri parut sur le seuil. Quoiqu'il fût vêtu à la mode égyptienne, ses traits ne se rapportaient pas cependant au type national, et il n'eût pas fallu l'observer longtemps pour voir qu'il n'appartenait point à la race autochthonede la vallée du Nil. Ce n'était pas assurément un Rot-en-ne-rôme ; son nez aquilin et mince, ses joues aplanies, ses lèvres sérieuses et d'un dessin serré, l'ovale parfait de sa figure, différaient essentiellement du nez africain , des pommettes «aillantes, de li bouche épaisse, et du
masque large que préf ntent habituellement les
Égyptiens. La coloration, non plus, n*ëtaU pas la même : la teinte de cuivre rouge était remplacée par une pâleur olivâtre, que nuançait imperceptiblement de rose un sang riche et pur; les yeu\, au lieu de rouler entre leurs lignes d'antimoine une prunelle de jais, étaient d'un bleu sombre comme le ciel de la nuit; les cheveux, plus soyeux et pins doux, se crêpaient en ondulations moins rebelles; les épaules n'offraient pas celte ligne transversalement rigide que répètent , comme signe caractéristique de la race, les statues des temples et les fresques des tombeaux.
Toutes ces étrangetés composaient une beauté rare, à laquelle la fille de Pétamounoph n'avait pu rester insensible. Depuis le jour où, par hasard, Poêri lui était apparu, accoudé à la galerie du pa villon, sa place favorite, lorsque les travaux de la ferme ne l'occupaient plus, bien des fois elle était revenue, sous prétexte de promenade, et avait fait passer $on char sous le balcon de la villa.
Mais, bien qu'elle eût revêtu ses plus fines tuniques, mis à son col ses plus précieux gorgerins, cerclé ses poignets de ses bracelets les plus précieusement ciselés, couronné sa tête des plus fraîches fleurs de lotus, allongé jusqu'aux tempes la ligne noire de ses yeux, avivé sa joue de fard, jamais Poêri n'avait semblé y faire attention.
LE HONAN riE LA NOMIE. 145
Pourtant Tahoscr était bien belle, etlamour qu'ignorait ou dédaignait le mélancolique habitant de la villa. Pharaon Teût acheté bien cher : pour la fille du prêtre, il eût donné Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Réché, ses captives asiatiques, ses vases d'argent et d'or, ses hausse-cols de pierres coloriées, ses chars de guen'e, son armée invincible, son sceptre, tout, jusqu'à son tombeau, auquel, depuis le commencement de son règne, travaillaient dans l'ombre de^ milliers d'ouvriers I
L'amour n'est pas le même sous les chaudes régions qu'embrase un vent de feu qu'aux rives hyperborées d'où le calme descend du ciel avec les frimas ; ce n'est pas du sang, mais de la flamme qui circule dans les veines : aussi Tahoser languissait-elle et défaillait-elle, quoiqu'elle respirât des parfums, s'entourât de fleurs et bût les breuvages qui font oublier. La musique l'ennuyait ou développait outre mesure sa sensibilité; elle ne prenait plus aucun plaisir aux danses de f es compagnes; la nuit, le sommeil fuyait ses paupières, et, haletante, étoufTée, la poitrine gonflée de soupirs, elle quittait sa couche somptueuse, et s'étendait sur les larges dalles, appuyant sa gorge au dur granit comme pour en aspirer la fraîcheur.
La nuit qui suivit la rentrée triomphale du
Pharaon, Tahoser se sentil si malheureuse, si incapable de vivre, quelle ne voulut pas du moins niourir sans avoir tenté un suprême effort. '
Elle s enveloppa d'une draperie d'ëtofTe commune, ne garda qu'un bracelet de bois odorant, tourna une gaa^ rayée autour de sa tète, et, à la première lueur du jour, sans que Nofré, qui rêvait du bel Alimosis, lentendit, elle sortit dé sa chambre, traversa le jardin, tira les verrous de la porte d*eau, s^avança vers le quai, éveilla un rameur qui donnait au fond de sa nacelle de papyrus, et se fit passer à l'autre rive du fleuve.
Chancelante et mettant sa petite main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle s'avança vers le pavillon de Poéri.
Il faisait grand jour, et les portes s'ouvfttienl pour laisser passer les attelages de bœufs allant au travail et les troupeaux sortant pour la. pâture.
Tahoser s'agenouiUa sur le seuil» porta sa main au-dessus de sa tète avec un geste suppliant; elle était peut-èti*e encore plus belle dans cette humble attitude, sous ce pauvre accoutrement. Sa poitrine palpitait, des larmes coulaient sur ses joues pâles.
LE ROMAlf DE LA MOMIE.. U7
Poëri Taperçut et la prit pour ce qu'elle était en effet, pour une femme bien malheureuse.
« Entre, dit-il, entre sans crainte, la demeure est hospitalière. »
Tahoser, encouragée par la phrase amicale de Poêri, quitta sa pose suppliante et se releva. Une vive couleur rose avait envahi ses joues tput à rheure si pâles : la pudeur lui revenait avec l'espoir ; elle rougissait de Faction étrange où Famour la poussait, et. sur ce seuil que ses rêves avaient franchi tant de fois, elle hésita : ses scrupules de vierge, étouffés par la passion, renaissaient en présence de la réalité.
Le jeune homme, croyant que la timidité, compagne du malheur, empêchait seule Tahoser de pénétrer dans la maison, lui dit d'une voix musicale et douce où perçait un accent étranger :
« Entre, jeune fille, et ne tremble pas ainsi : la demeure est assez vaste pour t'abriter. Si tu es lasse, repose-toi ; si tu as soif, mes serviteurs t'apporteront de Feau pure rafraîchie dans des vases d'argile poreuse; si tu as faim,.ils mettront devant
150 LE ROMâN de la HOVIE.
toi du pain de froment, des dattes et des figues sèches. »
La fille de Pétamounoph, encouragée par ces paroles hospitalières, entra dans la maison, qui justifiait Thièroglyphe de bienvenue inscrit sur sa porte.
Poêri remmena dans la chambre du rez-dechaussée, dont les murailles étaient peintes d'une couche de blanc sur laquelle des baguettes vertes terminées par des fleurs de lotus dessinaient des compartiments agréables a Toeil. Une fine natte de joncs tressés, où se mélangeaient diverses couleurs formant des symétries, couvrait le plancher; àdiaque angle de la pièce, de grosses bottes de fleurs débordaient de longs vases tenus en équiUbre par des socles, et répandaient leurs parfums dans Tombre fraîche de la chambre. Dans le fond, un canapé bas, dont le bois était orné de feuillages et d*animaux chimériques, étalait les tentations de son large coussin à la fatigue ou à la nonchalance. Deux sièges foncés de roseaux du Nil, et dont le dossier se renversait, arc-boutépar des supports, un escabeau de bois creusé en conque, appuyé sur trois pieds, une table oblongue à trois pieds également, bordée d'un cadre d'incrustations, Iiistpriée au centre d*uraeus, de guirlandes et de symboles d'agriculture, et sur laquelle était posé
un vase de lotus roses et bleus, complétaient cet ameublement d'une simplicité et d'une grâce champêtres.
Poëri s'assit sur le canapé. Tahoser, repliant une jambe sous la cuisse et relevant un genou, s'accroupit devant le jeune homme, qui fixait sur elle un œil plein d'interrogations bienveillantes.
Elle était ravissante ainsi : le voile de gaze dont elle s'enveloppait, retombant en arrière, découvrait les masses opulentes de sa chevelure nouée d'une étroite bandelette blanche, et permettait de voir en plein sa physionomie douce, charmante et triste. Sa tunique sans manches montrait jusqu'à l'épaule ses bras élégants et leur laissait tonte liberté de gesticulation.
« Je me nomme Poëri, dit le jetjnc homme, et je suis intendant des biens de la couronne, ayant droit de porter dans ma coiffure de cérémonie les cornes de bélier dorées .
— Je me nommé Hora, répondit Tahoser, qui d'avance avait arrangé sa petite fable ; mes parents sont morts, et leurs biens vendus par les créanciers n'ont laissé que juste^ de quoi subvenir à leurs funérailles. Je suis donc restée seule et sans ressource; mais, puisque tu veux bien m'accueillir, je saurai reconnaitre ton hospitalité : j'ai été instruite aux ouvrages des femmes, quoique ma
toi LE UOMAN de la SIOMIE.
coudilioii ne m'obligeât pas à les e^Lcrcer. Je sais tourner le fuseau, tisser la toile en y mêlant des fils de diverses couleurs, imiter les fleurs et tracer des ornements avec l'aiguille sur les étofTes ; je pourrai même, lorsque tu seras las de tes travaux et que la chaleur du jour t'accablera, te réjouir avec le chant, la harpe ou la mandore.
— Hora, sois la bienvenue chez Poêri, dit le jeune homme. Tu trouveras ici, sans briser tes forces, car tu seml)les délicate, une occupation convenable pour une jeune fille qui connut des temps plus prospères. Il y a parmi mes servantes des filles très-douces et très-sages qui te seront d'agréables compagnes, et qui te montreront comment la vie est réglée dans cette habitation champêtre. En attendant, les jours succéderont aux jours, et il en viendra peut-être de meilleurs pour toi. Sinon, tu pourras doucement vieillir chez moi, dans l'abondance et la paix : l'hôte que les dieux envoient est sacré, n
Ces paroles prononcées, Poêri se leva comme pour se soustraire aux remerdments de la fausse Hora, qui s'était prosternée h ses pieds et les baisait comme font les malheureux à qui l'on vient d'accorder quelque grâce; mais l'amoureuse avait remplacé la suppliante, et ses fraîches lèvres roses se détachaient avec peine de ces beaux
LE nOHAtt DE LA MOMIE. 15S
pieds pui'S et blancs comme les pieds de jaspe des divinités.
Avant de sortir pour aller surveiller les travaux du domaine, Poêri se retourna sur le seuil de Tappartement et dit à Hora :
« Reste ici jusqu'à ce que je t'aie désigné une chambre. Je vais Renvoyer de la nourriture par un de mes serviteurs. »
Et il s'éloigna d un pas tranquille, balançant à son poignet le fouet du commandement. Les travailleurs le saluaient en mettant une main sur leur tète et l'autre près de terre ; mais à la cordialité de leur salut on voyait que c'était un bon maître. Quelquefois il s'arrêtait, donnant un ordre ou un conseil, car il était très-savant aux choses de l'agriculture et du jardinage ; puis il reprenait sa marche, jetant les yeux à droite, à gauche^ inspectant soigneusement tout. Tahoser, qui l'avait humblement accompagné jusqu'à la porte et s'était pelotonnée sur le seuil, le coude au genou, le menton dans la paume de la main, le suivit du regard jusqu'à ce qu'il se perdit sous les arceaux de feuillage. Depuis longtemps déjà il avait disparu par la porte des champs, qu'elle le regardait encore.
Un serviteur, d'après l'ordre donné en passant par Poéri, apporta sur un plateau une cuisse d'oie,
des oignons cuits sous la cendre, un pain de froment et des figues, ainsi qu'un vase d'eau bouché par des feuilles de myrte.
« Voici ce que le maître t'envoie; mange, jeune fille, et reprends des forces. »
Tahoser n*avait pas grand'faim; mais il était dans son rôle de montrer de Tappétit : les malheureux doivent se jeter sur les mets que la pitié leur présente. Elle mangea donc et but un long trait d'eau fraîche.
Le serviteur s'étant éloigné, elle reprit sa pose contemplative. Mille pensées contraires roulaient dans sa jeune tête : tantôt, avec sa pudeur de vierge, elle se repentait de sa démarche ; tantôt, avec sa passion d'amoureuse, elle s'applaudissait de son audace. Puis elle se disait : « Me voilà, il est vrai, sous le toit de Poéri, je le verrai librement, tous les jours; je m*enivrerai silencieusement de sa beauté, qui est d'un dieu plus que d*un homme; j'entendrai sa voix charmante, pareille à une musique de l'âme; mais lui, qui n'a jamais fait attention à moi lorsque je passais sous son pavillon, couverte de mes habits aux couleurs brillantes, parée de mes plus fins joyaux, parfumée d'essences et de fleurs, montée sur mon char peint et doré que surmonte une ombrelle, entourée comme une reine d'un cortège de serviteurs.
remarquera-t-il davantage la pauvre jeune fille suppliante accueillie par pitié et couverte d*étofles communes?
« Ce que mon luxe n'a pu faire, ma misère le fera-t-elle? Peut-être, après tout, suis-je laide, et. Nofré est-elle une flatteuse lorsqu'elle prétend que, . de la source inconnue du Nil jusqu'à l'endroit où il se jette dans la mer, il n'y a pas de plus belle fille que sa maîtresse... Non, je suis belle : les yeux ardents des hommes me l'ont dit mille fois, et surtout les airs dépités et les petites moues dédaigneuses des femmes qui passaient près de moi. Poéri, qui m'a inspiré une si folle passion, m'aimera-t-il jamais? Il eût reçu tout aussi bien une vieille femme au front coupé de rides, à la poitrine décharnée, empaquetée de hideux haillons et les pieds gris de poussière. Tout autre que lui aurait reconnu à l'instant, sous le déguisement d'Hora, Tahoser, la fille du grand prêtre Pétamounoph ; mais il n'a jamais abaissé son regard suf moi, pas plus que la statue d'un dieu de basalte sur les dévots qui lui offrent des quartiers d'antilope et des bouquets de lotus. »
Ces réflexions abattaient le courage de Tahoser ; puis elle reprenait confiance et se disait que sa beauté, sa jeunesse, son amour, finiraient bien par attendrir ce cœur insensible : elle serait si
ÎÔ6 LE nOMAN DE LA MÔMlË.
douce, si attentive, si dévouée, elle mettrait tant d'art et de coquetterie à sa pauvre, toilette , que certainement Poeri q y résisterait pas. Alors elle se promettait de lui découvrir que l'humble servante était une fille de haut rang, possédant des es- «claves, des terres et des palais, et elle s arran* geait en rêve, après la félicité obscure, une vie de bonheur splendide et rayonnant.
CI D'abord soyons belle, » dit -elle en se levant et en se dirigeant vers une des pièces d'eau.
Arrivée là, elle s'agenouilla sur la margelle de pierre, lava son visage, son col et ses épaules ; l'eau agitée, dans son miroir brisé en mille morceaux, lui montrait son image coniuse et tremblante, qui lui souriait comme à travers une gaze verte, et les petits poissons, voyant son ombre et croyant qu'on allait leur jeter quelques miettes, s^approchaient du bord en troupes.
Elle cueillit deux ou trois fleurs de lotus qpi s épanouissaient à la surface du bassin, en tortilla la tige autour de la bandelette de ses cheveux, et se composa une coiffure que tout Tari de Nofrè n'eût pas égalée en vidant les coffres h bijoux.
Quand elle eut fini et qu'elle se releva fraîche et radieuse, un ibis familier, qui l'avait gravement regardée faire, se haussa sur ses longues pattes.
L$ hOMA!) I)B LA NOIttË. ibi
tendît son long col, et battit deux ou trois fois des ailes, comme Dour l'applaudir.
Sa toilette achevée, Tahoser revint prendre sa place sur la porte du pavillon en attendant Poêri. Le ciel était d'un bleu profond ; la lumière frissonnait en ondes visibles dans Tair transparent ; des arômes enivrants se dégageaient des fleurs et des plantes ; les oiseaux sautillaient à travers les rameaux, picorant quelques baies; les papillons se poursuivaient et dansaient sur leurs ailes. A ce riant spectî^cle se mêlait celui de Tactivité humaine, qui Tégayait encore en lui prêtant une âme. Les jardiniers allaient et venaient ; des ser- viteurs rentraient, chargés de bottes d'herbes et de paquets de légumes ; d'autres, debout au pied des figuiei*s, recevaient dans des corbeilles les fruits que leur jetaient les singes dressés à la cueillette et juchés sur les hautes branches.
Tahoser contemplait avec ravissement cette fraîche nature, dont la paix gagnait son âme, et elle se dit : « Oh! qu'il serait doux d'être aimée ici, dans la lumiërei^ les parfums et les fleurs I »
Poëri reparut : il avait terminé son inspection, et il se retira dans sa chambre pour laisser passer les heures brûlantes du jour. Tahoser le suivit timidement, se tint près de la porte, prête à sortir au moindre geste ; mais Poéri lui fit signe de rester.
Elle s'avança de quelques pas et s'agenouilla sar la natte.
« Tu m'as dit, Hora, que tu savais jouer de la mandore; prends cet instrument accroché au mur ; fais résonner les cordes et chante-moi quelque ancien' àir bien doux, bien tendre et bien lent. Le sommeil est plein de beaux rêves, qui vient bercé par la musique. »
La fille du prêtre décrocha la mandore, s'approcha du lit de repos sur lequel Poêri s*élait étendu, appuyant la tête au chevet de bois creusé en demi-lune, allongea son bras jusqu'au bout du manche de Tinstrument, dont elle pressait la caisse sur son cœur ému, laissa errer sa main le long des cordes, et en tira quelques accords. Puis elle chanta d'une vorx juste, quoique un peu trein> blante, un vieil air égyptien, vague soupir des aïeux transmis de génération en génération, où revenait toujours une même phrase d'une monotonie pénétrante et douce.
« En effet, dit Poêri en tournant ses prunelles d'un bleu sombre^ersla jeune fille, tu ne m'avais pas trompé. Tu connais les rhy thmes comme une musicienne de profession, et tu pourrais exercer ton art dans le palais des rois. Mais tu donnes à ton chant une expression nouvelle. Cet air que tu récites, on dirait que tu l'inventes, et tu lui prêtes
un charme magique. Ta physionomie n est plus ce qu'elle était ce matin ; une autre femme semble apparaître à travers toi comme une lumière derrière un voile. Qui es- tu ?
— JesuisHora, répondit Tahoser; net'ai-jepas déjà raconté mon histoire? Seulement j'ai essayé de mon visage la poussière de la route, rajusté les plis de ma robe fripée, et mis un brin de fleur dans mes cheveux. Si je suis pauvre, ce n'est pas une raison pour être laide, *et les dieux parfois refusent la beauté aux riches. Mais te plait-il que je continue?
— Oui ; répète cet air qui me fascine, m'engourdit et m*ôte la mémoire comme ferait une coupe de népenthès; répète-le, jusqu'à ce que le sommeil descende avecT oubli sur mes paupières. »
Les yeux de Poêri, fixés d'abord sur Tahoser, se fermèrent bientôt à demi, puis tout à fait. La jeune fille continuait à faire bourdonner les cordes de la mandore, et répétait d'une voix de plus en plus basse le refrain de sa chanson. Poêri dormait ; elle s'arrêta, et se mit à l'éventer avec un éventail de feuilles de palmier jeté sur la table.
Poêri était beau, et le sommeil donnait à ses traits purs une ineffable expression de langueur et de tendresse; ses longs cils abaissés sur ses joues semblaient lui voiler quelque vision céleste, et ses
lètt LE hOltAN bE La BlOMtE.
belles lèvres rouges à demi ouvertes frémissaient, comme si elles eussent adressé de muettes paroles à un être invisible.
Après une longue coiltemplation, enhardie par le silence et la solitude, Tahoser , éperdue, se pencha sur le front du dormeur, retenant son souffle, pressant son cœur de sa main, et y posa un baiser peureux, furtif, ailé; puis elle se releva toute honteuse et toute rougissante.
Le dormeur avait senti vaguement, à travers son rêve, les lèvres de Tahoser: il poussa un soupir et dit en hébreu : « 0 Ra*hel, bien-aimée Ra'hel! »
Heureusement, ces mots d'une langue inconnue ne présentaient aucun sens à la fille de Pétamounoph ; et elle reprit l'éventail de feuilles de palmier, espérant et craignant que Poêri se réveillât.
vu
Lorsque le jour parut, Nofréi qui couchait sur un petit lit aux pieds de sa maîtresse, fut surprise de ne pas entendre Tahoser l'appeler comme d'habitude en frappant ses mains Tune contre l'autre. Elle se souleva sur son coude et vit que le lit était vide. Cependant les premiers rayons du soleil, atteignant la frise du portique, commençaient seulement à jeter sur le mur Tombre des chapiteaux et le haut du fût des colonnes. Tahoser ordinairement n'était pas si matinale, et elle ne quittait guère sa couche sans l'aide de ses femmes ; jamais non plus elle ne sortait qu'après avoir fait réparer dans sa coiffure le désordre de la nuit et verser sur son beau corps des aiTusions d'eau parfumée qu'elle recevait à genoux, les bras repliés devant sa poitrine.
Nofré, inquiète, jeta sur elle une chemise transparente, plaça . ses pieds dans des sandales en
de palmier, et se mit à la recherche de sa maîtresse.
Elle la chercha cl*abord sous les portiques des deux cours, pensant que, ne pouvant dormir. Tahoser était peut-être allée respirer la fraîcheur de Taube le long de ces promenoirs intérieurs.
Tahoser n y était pas.
<x Visitons le jardin, se dit Nofré ; elle aura peutêtre eu la fantaisie de voir briller la rosée nocturne sur les feuilles des plantes et d^assister une fois au réveil des fleurs. i>
Le jardin, battu en tout sens, ne contenait que la solitude. Allées, tonnelles, berceaux, bosquets, iNofré interrogea tout sans succès. ËUe entra dans le kiosque situé au bout de la treille; point de Ta hos^. Elle courut à la pièce d'eaiioù sa maîtresse pouvait avoir eu le caprice de se baigner, comme elle le faisait quelquefois avec ses compagnes, sur l'escalier de granit descendant du bord du basski jusqu'à un fond desable tamisé. I.es larges feuilles de nymphaeas flottaient à la surface et ne paraissaient pas avoir été dérangées ; les canards plongeant leurs cols d'azur dans Teau tranquille y faisaient seuls des rides, et ils saluèrent Nofré de leurs cris joyeux. La fidèle suivante oommençail à s'alarmer sérieusement; elle donna l'éveil h toute la maison; les esclaves et les servantes, sortirent
de leurs cellules, et, mis au fait par Nofré de l'étrange disparition de Tahoser, se livrèrent aux perquisitions les plus minutieuses; ils montèrent sur les terrasses, fouillèrent chaque chambre, chaque réduit, tous les endroits où elle pouvait être, et ensuite tous ceux où elle ne pouvait pas être. Nofré, dans son trouble, alla jusqu'à ouvrir les coffres à serrer, les robes, les écrins qui renfermaient les bijoux, comme si ces boites eussent pu contenir sa maltresse.
Tahoser n'était décidément pas dans la maison.
Un vieux serviteur d'une prudence consommée eut l'idée d*inspecter le sable des allées et d'y chercher les empreintes de sa jeune maîtresse ; les lourds verrous de la porte de ville étaient à leur place et faisaient repousser la supposition que Tahoser fût sortie de ce côté. Il est vrai que Nofré avait parcouru étourdiment tous les sen* tiers, y marquant la trace de ses sandales ; mais, en se penchant vers le sol, le vieux Souhem ne tarda pas à reconnaître, parmi les pas de Nofré, une légère dépression qui dessinait une semelle étroite, mignonne, appartenant à un pied beaucoup plus petit que le pied de la suivante. Il suivit cette trace, qui le mena, en passant sous la tonnelle, du pylône de la cour à la porte d'eau. Les verrous, comme il en fit la remarque à Nofré,
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avaient été tirés, et les battants ne joignaient que par leur poids; donc la fille de Pétamounoph s'était envolée parla.
Plus loin la trace se perdait. Le quai delriques n'avait gardé aucune empreinte. Le batelier qui avait passé Tahoser n'était pas revenu à sa station. Les autres dormaient, et, interrogés, rëpondirrat qu'ils n'avaient rien vu. Un seul dit qu'une femme, pauvrement vêtue et semblant appartenir à la dernière classe du peuple, s'était rendue de grand matin de l'autre côté du fleuve, au quartier des Memnonia, sans doute pour accomplir quelque rite funèbre.
Ce signalement, qui ne se rapportait en aucune façon à l'élégante Tahoser, dérouta complètement les idées de Nofré et de Souhep.
Ils rentrèrent dans la maison, triste et désappointés. Les serviteurs et les servantes s'assirent à terre dans des attitudes de désolation, laissant pendre une de leurs mains la paume tournée vers le ciel et mettant l'autre sur leur tête, et tous s'écrièrent comme un chœur plaintif: « Malheur I malheur I malheur I la maîtresse est partie ! »
— Par 0ms, chien des enfers! je la retrouverai, dit le vieux Souhem, dussë-je pénétrer vivant jusqu'au fin fond de la région occidentale vers laquelle voyagent les morts. C'était une bonne mat-
tresse ; elle nous donnait la nourriture en abondance, n.'exigeait pas de nous des travaux excessifs, et ne nous faisait battre qu'avec justice et modération. Son pied n était pas lourd à nos nuques inclinées, et chez elle l'esclave pouvait se croire libre.
«Malheur! malheurl malheurl répétèrent hommes et femmes en se jetant de la poussière sur la tète.
— Hélas ! chère maîtresse, qui sait où tu es maintenant? dit la fidèle suivante, laissant couler ses larmes. Peut-être un magicien fa fait sortir de ton palais par quelque conjuration irrésistible, pour accomplir sur toi un odieux maléfice ; il lacérera ton beau corps, en retirera le cœur par une incision, comme un paraschite, jettera tes restes à la voracité des crocodiles, et ton âme mutilée ne retrouvera au jour de la réunion que des lambeaux informes. Tu n'iras pas rejoindre au fond des syringes, dont le colchyle garde le plan, la momie peinte et dorée de ton père, le grand prêtre Pétamounoph, dans la chambre funèbre creusée pour toi I
— Calme-toi, Nofré, dit le vieux Souhem, ne nous désespérons pas trop d'avance; il se peut que Tahoser rentre bientôt. Elle a cédé sans doute à quelque fantaisie qui nous • est inconnue , et
tout à riieure nous allons la voir repiiraître gaie et souriante, tenant des fleurs d'eau duas ses mains. »
Passant le coin de sa robe sur ses paupières, b suivante tit un signe d'adhésion.
Souhem s'accroupit, ployant ses genoux comme ces images de cynocéphales taillées vaguement dans un bloc carré de basalte, et, serrant ses tempes entre ses paumes sèches, parut réfléchir profondément.
Sa figure, d'un brun rougeâtre, ses orbites enfoncées, ses mâchoires proéminentes, ses joues plissées de grandes rides, ses cheveux roides encadrant son masque c^mme des poils, complétaient sa ressemblance avec les dieux à tête simiesque^ ce n'était pas un dieu, certes, mais il avait bien l'air d'un singe.
Le résultat de sa méditation, anxieusement attendue par Nofré, fut celui-ci :
<K La fille de Pétamounoph est amoureuse.
— Qui te Ta dit ? s'écria Nofré, qui croyait lire seule dans le cœur de sa maîtresse.
— Personne, mais Tahoser est très-belle ; elle a vu déjà seize fois la crue et la retraite du Nil. Seize est le nombre emblématique de la volupté, et depuis quelque temps elle appelait à des heures étranges ses joueuses de harpe, de mandore et de
flûte, comme quelqu'un qui veut calmer le trouble de son cœur par de la musique.
— Tu parles très-bien, et la sagesse habite ta vieille tête chauve; mais comment as-tu appris à connaître les femmes, toi qui ne fais que piocher la terre du jardin et porter des vases d*eau sur ton épaule ? »
L'esclave élargit ses lèvres dans un sourire silencieux et montra deux rangées de longues dents blanches capables de broyer des noyaux de dattes ; cette grimace voulait dire : « Je n'ai pas toujours été vieux et captif. »
Illuminée par la suggestion de Souhém, Nofr^ pensa tout de suite au bel Ahmosis, Voèris de Pharaon, qui passait si souvent au bas de la terrasse et qui avait si bonne grâce sur son char de guerre au défilé triomphal ; comme elle Taimait ellemême, sans bien s'en rendre compte, elle prêtait ses sentiments à sa maîtresse. Elle revêtit une robe moins légère et se rendit à la demeure de rofficier : c'était là, imaginait-elle, que devait immanquablement se trouver Tahoser.
Le jeune oêris était assis au fond de sa chambre sur un siège bas. Aux murs se groiipaient en trophée différentes armes : la tunique de cuir écaillée de plaquettes de bronze où se lisait gravé le car* touche du Pharaon, le poignard d'airain à man-
che de jade évidé pour laisser passer les doigts, la hache de bataille à tranchant de silex, le harpe à lame courbe, le casque à double plume d'autruche, Tare triangulaire et les flèches empennées de rouge ; sur des socles étaient posés les gorgerins d'honneur, et quelques coffres ouverts montraient le butin pris à l'ennemi.
Quand il vit Nofré, qu'il connaissait bien et qui se tenait debout sur le seuil, Ahmosis éprouva un vif mouvement de plaisir ; ses joues brunes se colorèrent, ses muscles tressaillirent, son cœur palpita. Il crut que Nofré lui apportait quelque mesf agè de la part de Tahoser, bien que la fille du prêtre n'eût jamais répondu à ses œillades. Mais rhomme à qui les dieux ont fait le don de la beauté s'imagine aisément que toutes les femmes se prennent d'amour pour lui.
Il se leva et fit quelques pas vers Notre, dont le regard inquiet scrutait les recoins de la chambre pour s'assurer de la présence ou de l'absence de Tahoser.
« Qui l'amène ici, Nofré? dit Ahmosis, voyant que la jeune suivante, préoccupée de sa recherche, ne rompait pas le silence. Ta maîtresse va bien, je l'espère, car il me semble l'avoir vue hier à l'entrée du Pharaon.
— Si ma maîtresse va bien, tu dois le savoir
mieux que tout autre, répondit Nofré : car elle s*est enfuie de la maison sans confier ses projets à personne, et Tasile qu'elle s'est choisi, j'aurais juré par Hâtor que tu le connaissais.
— Elle a disparu ! que me dis-tu là? fit Ahmosis avec une surprise qui certes n'était pas jouée.
— Je croyais qu'elle t'aimait, dit Nofré, et quelquefois les jeunes filles les plus retenues font des coups de tête. Elle n'est donc pas ici?
— Le dieu Phré, qui voit tout, sait où elle est; mais aucun de ses rayons terminés par des mains ne l'a atteinte chez moi. Regarde plutôt et visite les chambres.
— Je te crois, Ahmosis, et je me retire : car, si Tahoser était venue, tu ne le cacherais pas à la fidèle Nofré, qui n'eût pas mieux demandé que de servir vos amours. Tu es beau, elle est libre, riche et vierge. Les dieux eussent vu cette union avec plaisir. »
Nofré revint à la maison plus inquiète et plus bouleversée que jamais ; elle craignait qu'on ne soupçonnât les serviteurs d'avoir tué Tahoser pour s'emparer de ses richesses, et qu'on ne voulût leur faire avouer sous le bâton ce qu'ils ne savaient pas.
Pharaon, de soncôté, pensait aussi à Tahoser. Après avoir fait les libations et les offrandes exi-
gées par le rituel, il s* était assis dans la cour intérieure du gynécée, et rêvait, sans prendre garde aux ébats de ses femmes, qui, nues et couronnées de fleurs, se jouaient dans la transparence de la piscine, se jetant de Teau et poussant des éclats de rire grêles et sonores pour attirer ratteniion du maître, qui n avait pas décidé, contre son habitude, quelle serait la reine en faveur cette semaine-là.
C'était un tableau charmant que ces belles femmes dont les corps sveltes luisaient sous l*eau comme des statues de jaspe submergées, dans ce cadre d*arbustes et de tleurs, au milieu de cette cour entourée de colonnes peintes de couleurs éclatantes, à la pure lumière d*un ciel d*azur, que traversait de temps à autre un ibis le bec au vent et les pattes tendues en arrière.
Amenséet Twéa, lasses de nager, étaient sorties de Teau, et, agenouillées au bord du bassin, étalaient au soleil pour la sécher leur épaisse chevelure noire, dont les mèches d'ëbène faisaient paraître leur peau plus blanche encore; les dernières perles du bain roulaient sur leurs épaules lustrées et sur leurs bras polis comme le jade ; des servantes les frottaient d'essences et d'huiles aromatiques, tandis qu'une jeune Éthiopienne leur offrait à respirer le calice dune large fleur.
On eût dit que l'ouvrier qui avait sculpté les bas-reliefs décoratifs des salles du gynécée avait pris ces groupes pleins de gi^âce pour modèles ; mais Pharaon n'eût pas regardé d'un œil plus froid le dessin incisé dans la pierre.
Juché sur le dossier du fauteuil, le singe privé croquait des dattes et faisait claquer ses dents ; contre les jambes du maître le chat favori se frottait en arrondissant le dos ; le nain difforme tirait la queue du singe et les moustaches du chat, dont l'un glapissait et l'autre jurait, ce qui ordinairement déridait Sa Majesté ; mais Sa Majesté n'était pas ce jour-là en train de rire. Elle écarta le chat, fit descendre le singe du fauteuil, donna un coup de poing sur la tête du nain, et se dirigea vers les appartements de granit.
Chacune de ces chambres était formée de blocs d'une grandeur prodigieuse, et fermée' par des portes de pierre qu'aucune puissance humaine n'eût pu forcer, à moins de savoir le secret qui les faisait s'ouvrir.
Dans ces chambres étaient enfermés les richesses du Pharaon et le butin enlevé aux nations conquises. Il y avait là des lingots de métaux précieux, des couronnes d'or et d'argent, des gorgerins et des bracelets d'émaux cloisonnés, des boucles d'oreilles reluisant comme le disque de
Moui; des colliers à rangs septuples de oomalinc, de lapis-lazuli, de jaspe sanguin, de perles, d'agates, de sardoines, d'onyx ; des cercles finement travaillés pour les jambes, des ceintures à plaques d or gravées d'hiéroglyphes, des bagues à chaton de scarabée ; des files de poissons, de crocodiles et de cœurs en estampage d'or, des serpents d email se repliant plusieurs fois sur eux-mêmes ; des vases de bronze, des buires d'albâtre rabane, de verre bleu où se tordaient des spirales blanches; des coffrets de terre émaillée, des boites en bois de santal aflectant des formes bizarres et cliimtriques, des monceaux d'aromates de tous les pays^ des blocs d*ébëne ; des étofTes précieuses si fines, que la pièce eût passé par un anneau ; des plumes d'autruche noires et blanches, ou coloriées de diverses teintes; des défenses d'éléphant d*une monstrueuse grosseur, des coupes en or, en argent, en verre doré, des statuettes excellentes, tant . pour la matière que pour le travail.
Dans chaque chambre, le Pharaon fit prendre la charge d'un brancard porté par deux esclaves robustes de Kousch et de Schéto, et, frappant des mains, il appela Timopht, le serviteur qui avait suivi Tahoser, et lui dit :
« Fais porter cela à Tahoser, fille de Pétamounoph, de la part de Pharaon. »
Timopht se mit en tête du cortège, qui travei'sa le Nil sur une cange royale, et bientôt les esclaves arrivèrent avec leur charge à la maison de Tahoser.
« Pour Tahoser, delà part de Pharaon, » dit Timopht en heurtant la porte.
A la vue de ces trésors, Nofrë manqua de s'évanouir, moitié peur, moitié éblouissement : elle craignait que le roi ne la lit mourir lorsqu'il apprendrait que la fille du prêtre n'était plus là.
« Tahoser s'en est allée, répondit-elle en tremblant à Timopht, et, je le jure par les quatre oies sacrées, Amset, Sis, Soumauts et Kebhsniv, qui volent aux quatre points du vent, j'ignore où elle est .
— Pharaon, préféré de Phré, favori d'Ammon- Ra, a envoyé ces présents, je ne puis les remporter ; garde-les jusqu'à ce qu'elle se retrouve. Tu m'en réponds sur ta tête ; fais-les serrer dans des chambres et garder par des serviteurs fidèles, » répondit l'envoyé du roi .
Quand Timopht revint au palais, et que, prosterné, les coudes serrés aux flancs, le front dans la pouss^^re, il dit que Tahoser était disparue, le roi entra en une grande fur, ur, et il frappa si violemment de son sceptre contre le pavé, que la dalle se fendit.
Tahoser, il faut le dire, ne pensait guère à Nofré, sa suivante favorite, m à l'inquiétude que devait causer son absence. Cette chère maîtresse avait tout à fait oublié sa belle maison de Thébes, ses serviteurs et ses parures, chose bien difficile et bien incroyable pour une femme.
La fille de Pétamounoph ne se doutait aucunement de Tamour du Pharaon; elle n'avait pas remarqué Tœillade chargée de volupté tombée sur elle du haut de cette majesté que rien sur terre ne pouvait émouvoir : Teût-elle vue, elle eût déposé ce désir royal en offrande, avec toutes les fleurs de son âme, aux pieds de Poëri.
Tout en repoussant de F orteil son fuseau pour le faire remonter le long du iil, car on lui avait donné cette tâche, elle suivait du coin de Tœil tous les mouvements du jeune Hébreu et l'enveloppait de son regard comme d*une caresse ; elle
i76 LE ROMA^ DE LA HOMIE.
jouissait silencieusement du bonheur de rester près de lui, dans le pavillon dont il lui avait permis l'accès.
Si Poêri avait tourné la tête vers elle, il eût été frappé sans doute de la lumière humide de ses yeux, des rougeurs subites qui passaient sur ses belles joues comme des nuages roses, du battement profond de son cœur, qu'on devinait au tremblement de son sein. Mais, assis à la table, il se penchait sur une feuille de papyrus où, puisant de r encre dans une tablette dalbâtre creusée, il inscrivait des comptes en chiffres démotiques h l'aide d'un* roseau.
Poêri comprenait-il l'amour si visible de Tahoser pour lui? ou bien, pour quelque raison cachée, faisait-il semblant de ne pas s'en apercevoir ? Ses manières envers elle étaient douces, bienveillantes, mais réservées, comme s'il eût voulu prévenir ou refouler quelque aveu importun auquel il lui eut été pénible de répondre. Pourtant la fausse Hora était bien belle , ses charmes, trahis par la pauvreté de sa toilette, n'en avaient que plus de puissance ; et, comme on voit aux heures les plus chaudes du jour une vapeur lumineuse frissonner sur la terre luisante, une atmosphère d'amour frissonnait autour d'elle. Sur ses lèvres entr ouvertes, sa passion palpitait comme un oiseau qui
LE nO)IAN DE LA MOMIE. 177
veut prendre son vol; et bas, bien bas, quand elle était sûre de ne pas être entendue, elle répétait comme une monotone cantilène : « Poêri, je f aime. »
On était au temps de la moisson, et Poêri sortit pour inspecter les travailleurs. Tahoser, 'qui ne pouvait pas plus s'en détacher que Tombre ne peut se détacher du corps, le suivit timidement, craignant qu'il ne lui enjoignit de rester k la maison; mais le jeune homme lui dit d'une voix où ne perçait nul accent de colère :
« Le chagrin se soulage à la vue des paisibles travaux de l'agriculture, et, si quelque douloureux souvenir de la prospérité évanouie oppresse ton âme, il se dissipera au spectacle de cette activité joyeuse. Ces choses doivent être nouvelles pour toi : car ta peau, que n'a jamais baisée le soleil, tes pieds délicats, tes mains tines, l'élégance avec laquelle tu drapes le morceau d'étoffe grossière qui te sert de vêtement, me montrent, à n'en pouvoir douter, que tu as toujours habité les villes, au sein des recherches et du luxe. Viens donc et sieds-toi, tout en tournant ton fuseau, à l'ombre de cet arbre où les moissonneurs ont suspendu, pour la rafraîchir, l'outre qui contient leur bois* son. »
Tahoser obéit et se plaça sous l'arbre, les
17S LE ftOMAN DE LA MOVtE.
bras croisés sur les genoux, et les genoux au menton.
De la muraille du jardin, la plaine s'étendait jusqu'aux premiers escarpements de la chaîne libyque, comme une mer jaune, où le moindre souffle d*air creusait des vagues d'or. La lumière était si intense, que le ton d*or du blé blanchissait par places et prenait des teintes d'argent. Dans Topulent limon du Nil, les épis avaient poussé vigoureux, drus et hauts comme des javelines, et jamais plus riche moisson ne s*était déployée au soleil, flambante et crépitante de chaleur; il y avait de quoi remplir jusqu'au faite la ligne de greniers voûtés qui s'arrondissaient prés des celliers.
Les travailleurs étaient depuis longtemps déjà à l'ouvrage, et Ton voyaitde loin émerger des vagues du blé leur tête crépue ou rase, coiffée d'un morceau d'étoffe blanche, et leur torse nu, couleur de brique cuite. Ils se penchaient et se relevaient avec un mouvement régulier, sciant le blé de leurs faucilles au-dessous de l'épi, avec autant de régularité que s'ils eussent suivi une ligne tirée au cordeau.
Derrière eux,, marchaient dans les sillons des glaneurs, avec des couffes de sparterie où ils serraient les épis moissonnés, et qu'ils portaient sur leur épaule ou suspendus à une barre transversale,
aidés par un compagnon, à des meules placées de distance en distance.
Quelquefois les moissonneurs essoufflés s'arrétaient, reprenaient haleine, et, rejetant leur faucille sous leur bras droit, buvaient un coup d'eau ; puis ils se remettaient en hâte à l'ouvrage, craignant le bâton du contre-maitre ; lés épis récoltés s'étalaient sur Taire par couches égalisées à la fourche, et légèrement relevées au bord par les nouveaux paniers qu'on y versait.
Alors Poêri fit signe au bouvier de faire avancer ses bètes. C étaient de superbes animaux, aux longues cornes évasées comme la coiffure d'Isis, au garrot élevé, au fanon puissant, aux jambes sèches et nerveuses. La marque du domaine, empreinte au fer chaud, estampillait leurs hanches. Ils marchaient gravement, assujettis sous un joug horizontal reliant leurs quatre tètes.
On les poussa sur Taire ; activés par le fouet à double mèche, ils se mirent à piétiner circulaire* ment, faisant jaillir sous leurs sabots fourchus le grain de Tépi : le solerl brillait sur leur poil luisant et la poussière qu'ils soulevaient leur montait aux naseaux; aussi, au bout d'une vingtaine de tours, s*appuyaient-ils les uns contre les autres, et, malgré les lanières sifflantes qui voltigeaient sur leurs flancs, ralentissaient-ils sensible*-
ment le pas. Pour les encourager, le conducteur, qui les suivait en tenant par là queue la bête sous la main, entonna, sur un rhythme joyeux et vif, la vieille chanson des bœufs : « Tournez pour vousmêmes; ô bœufs! tournez pour vous-mêmes; des mesures pour vous, des mesures pour vos maîtres! »
Et l'attelage ranimé se portait en avant et disparaissait dails un nuage de poussière blonde où scintillaient des étincelles d*or.
La besogne des bœufs terminée, vinrent des serviteurs qui, armés d'écopes de bois, élevaient le blé en l'air et le laissaient retomber pour le séparer des pailles, des barbes et des cosses.
Le blé ainsi vanné était mis dans des sacs dont un grammate prenait note, et porté aux greniers où conduisaient des échelles.
Tahoser, à Tombre de son arbre, prenait plai* sir à ce spectacle plein d'animation et de grandeur, et souvent sa main distraite oubliait de tordre le fil. La journée s'avançait, et déjà le soleil, levé derrière Thèbes, avait franchi le Nil et se dirigeait vers la chaîne libyquc, derrière laquelle son disque se couche chaque soir. C'était l'heure où les animaux reviennent des champs et rentrent à Tétable. Elle assista, près de Pocri, à ce grand défilé pastoral»
On vit d'abord s'avancer un immense troupeau de bœufs, les uns blancs, les autres roux ; ceux-ci' noirs et mouchetés de points clairs, ceux-là pies, quelques-uns rayés de zébrures sombres ; il y en avait de tout pelage et de toute nuance ; ils passaient levant leurs mufles lustrés, d'où pendaient des filaments de bave, ouvrant leurs grands yeux doux. Les plus impatients, sentant Tétable, se dressaient quelques instants à demi et apparaissaient au-dessus de la foule cornue, avec laquelle, en retombant, ils se confondaient bientôt; les moins adroits, devancés par leurs compagnons, poussaient de longs meuglements plaintifs, comme pour protester.
Près des bœufs marchaient les gardiens avec leur fouet et leur corde roulée.
Arrivés devant Poëri, ils s'agenouillaient, et, les coudes aux flancs, touchaient la terre du front, en signe de respect .
Des grammates inscrivaient le nombre des têtes de bétail sur des tablettes.
Aux bœufs succédèrent des ânes trottinant et ruant sous le bâton d'àniers à tête rase et vêtus d'une simple ceinture de toile, dont le bout retombait entre leui*s cuisses ; ils défilaient, secouant leurs longues oreilles, martelant la terre de leurs petits sabots durs»
Les âniers firent la même génuflexion que les bouviers, et les grammates marquèrent aussi le chiffre exact de leurs bétes.
Ce fut ensuite le tour des chèvres : elles arrivaient précédées de leurs boucs et faisant trembler de plaisir leur voix cassée et grêle ; les chevriers avaient grand' peine à contenir leur pétulance et à ramener au gros de larmée les maraudeuses qui s*écartaient. Elles furent comptées comme les bœufs et les ânes, et, avec le même cérémonial, les bergers se prosternèrent aux pieds de Poêri.
liC cortège était fermé par des oies, qui, fatiguées de la route, se dandinaient sur leurs larges pattes, battaient bruyamment des ailes, allongeaient leur col et poussaient des piaillements rauques ; leur nombre fut inscrit, et les tablettes remises à l'inspecteur du domaine.
Longtemps après que bœufs, ânes, chèvres, oies, étaient rentrés, une colonne de poussière, que le vent ne pouvait parvenir à balayer, s'élevait lentement dans le ciel.
« Eh bien, Hora, dit Poêri à Tahoser, la vue de ces moissonneurs et de ces troupeaux t'a-t-dlc amusée? Ce sont les plaisirs des champs; nous n'avons pas ici, comme à Thèbes, des joueurs de harpe et des danseuses. Mais Tagricnlture est sainte ; elle est la mère nourrice de 1 homme, et
celui qui sème un grain de blé fait une action agréable aux dieux. Maintenant, va prendre ton repas avec tes compagnes ; moi je rentre au pavillon, et je vais calculer combien de boisseaux de fix)ment ont rendus les épis. »
Tahoser mit une main par terre et Tauti^e sur sa tète en signe d'acquiescement respectueux, et se retira.
Dans la salle du repas riaient el babillaient plusieurs jeunes servantes, mangeant des oignons crus, des gâteaux de dourah et des dattes; un petit vase de terre plein d*huile où trempait une mèche les éclairait : caria nuit était venue, et répandait une lueur jaune sur leurs joues brunes et leurs torses fauves que ne voilait aucun vêtement. !.es unes étaient assises sur de simples sièges de bois; les autres adossées au mur, un genou replié.
« Où le maître peut- il aller ainsi chaque soir? dit une petite fille à Tair malicieux, en épluchant une grenade avec de jolis mouvements de singe.
— Le maître va où il veut, répondit une grande esclave qui mAchait des pétales de fleur; ne faut-il pas qu'il te rende des comptes? Ce n'est pas toi, en tout cas, qui le retiendras ici.
— Aussi bien moi qu'une autre, » répondit Tenfant piquée.
La grande fille haussa les épaules.
c< Hora elle-même, qui est plus blanche et plus belle que nous toutes, n*y parviendrait pas. Quoiqu'il porte un nom égyptien et soit au service du Pharaon, il appartient à cette race barbare d'Israël; et, s'il sort la nuit, c'est sans doute pour assister aux sacrifices d'enfants que célèbrent les Hébreux dans les endroits déserts où la chouette piaule, où l'hyène glapit, où la vipère siffle. »
Tahoser quitta doucement la chambre sans rieii ' dire, et se tapit dans le jardin derrière une touiïe de mimosa ; et, au bout de deux heures d*attente, elle vit Poéri sortir dans la campagne.
Légère et silencieuse comme une ombre, elle se mit à le suivre.
Poêri, dont la main était armée d un fort bâton de palmier , se dirigea vers le fleuve en suivant une étroite chaussée élevée à travers un champ de papyrus submergés qui, feuilles à leur base, dressaient de chaque côté leurs hampes reclilignes hautes de six ou huit coudées et terminées par un flocon de fibres, comme les lances d'une armée rangée en bataille.
Retenant son souffle, posant à peine la pointe du pied sur le sol, Tahoser s*engagea après lui dans le petit chemin. Il n'y avait pas de lune cette nuit-là, et Tépaisseur des papyrus eût d'ailleurs suffi pour cacher la jeune fille, qui se tenait un peu en arrière.
Il fallut après franchir un espace découvert. La fausse Hora laissa prendre de l'avance à Poêri, courba sa taille, se fit petite et rampa contre le sol.
Un bois de mimosas se présenta ensuite, et, dissimulée par les touffes d'arbres, Tahoser put s'avancer sans prendre. autant de précautions. Elle était si prés de Poëri, qu'elle craignait de perdre dans l'obscurité, que souvent les branches qu'il déplaçait lui fouettaient la figure ; mais elle n*y faisait pas attention : un sentiment d ardente jalousie la poussait à la recherche du mystère qu'elle n'interprétait pascomroe les servantesde la maison. Elle n'avait pas cru un instant que le jeune Hébreu sortit ainsi chaque soir pour accomplir quelque rite infâme et barbare ; elle pensait qu'une femme devait être le motif de ces excursions nocturnes, et elle voulait connaître sa rivale. La bienveillance froide de Poêri lui montrait qu'il avait le cœur occupé : autrement serait-il resté insensible à des charmes célèbres dans Thébes et dans toute VÈgypto ? eût-il feint de ne pas comprendre un amour qui eût fait Torgueil des oêris, des grands prêtres, des basilico-grammates, et même des princes de la race royale?
Arrivé à la berge du fleuve, Poêri descendit quelques marches taillées dans l'escarpement de la rive, et se courba comme s'il défaisait un lien.
Tahoser, couchée à plat ventre sur le sommet
du talus, que dépassait seulement le haut de sa
été, vit, à son grand désespoir, que le promeneur
mystérieux détachait une mince barque de papyrus étroite et longue comme un poisson, et qu'il se préparait à traverser le fleuve.
Il sauta, en effet, dans la barque, repoussa le bord du pied, et prit le large ei^ manœuvrant la rame unique placée à Tarrière de la frêle embarcation.
La pauvre fille se tordait les mains de douleur; elle allait perdre la piste du secret qu'il lui importait tant de savoir. Que faire ? Retourner sur ses pas, le cœur en proie au soupçon et à Tincer- . titude, le pire des maux ? Elle rassembla son courage, et sa résolution fut bientôt prise. Chercher une autre barque, il n*y fallait pas penser. Elle se laissa couler le long du talus, enleva sa robe en un tour de main et la roula sur sa tête; puis elle se glissa courageusement dans le fleuve, en ayant soin de ne pas faire rejaillir d'écume. Souple comme une couleuvre d'eau, elle allongea ses beaux bras sur le flot sombre, où tremblait élargi le reflet des étoiles, et se mit à suivre de loin la barque. Elle nageait admirablement : car, chaque jour, elle s'exerçait avec ses femmes dans la vaste piscine de son palais, et nulle n'était plus habile à couper l'onde que Tahoser.
Le courant, endormi en cet endroit, ne lui opposait pas beaucoup de résistance ; mais, au milieu
du fleuve, pour ne pas être emportée à la dérive, il lui fallut donner de vigoureux coups de pied à Teau bouillonnante et multiplier ses brassées. Sa respiration devenait courte, haletante, et elle la retenait de peur que le jeune Hébreu ncrentendlt. Quelquefois une vague plus haute lavait d*écume ses lévi*es entr* ouvertes, trempait ses cheveux et même atteignait sa robe pliée en paquet ; heureu* sèment pour elle, car ses forces commençaient à l'abandonner, elle se retrouva bientôt dans des eaux plus calmes*. Un faisceau de joncs qui descendait le fleuve et la frôla en passant lui causa une vive terreur. Cette masse, d'un vert sombre, prenait, à travers Tobscurité, l'apparence d'un dos de crocodile ; Tahoser avait cru sentir la peau rugueuse du monstre , mais elle se remit de sa frayeur et se dit en continuant à nager : « Qu'importe que les crocodiles me mangent, si Poéri ne m'aime pas? »
Le danger était réel, surtout la nuit ; pendant le jour, le mouvement perpétuel des baittucs, le travail des quais, le tumulte de la ville, éloignent les crocodiles, qui vont, sur des rives moins fréquentées par l'homme, se vautrer dans la vase et se réjouir au soleil ; mais l'ombre leur rend toute leur audace.
Tahoser n'y avait pas pensé. La passion ne cal-
cule pas. L'idée de ce péril lui fût-elle venue, elle Taurait bravé, elle si timide pourtant, et qu'effrayait un papillon obstiné qui voltigeait autour d'elle, la prenant pour une fleur.
Tout à coup la barque s'arrêta, quoique la rive fût encore à quelque distance. Poêri, suspendant son travail de pagaie, parut promener ses regards autour de lui avec inquiétude. 11 avait aperçu la tache blanchâtre produite sur leau par la robe roulée de Tahoser.
Se croyant découverte, l'intrépide nageuse plongea bravement, résolue à ne remonter à la surface, dût-elle étouffer, que lorsque les soupçons de Poêri seraient dissipés.
a J'aurais cru que quelqu'^p me suivait à la nage, se dit Poéri en se remettant à ramer. Nais qui se risquerait dans le Nil à cette heure? J'étais fou. J'ai pris pour une tête humaine coiffée d'un linge une touffe de lotus blancs, peut-être même un simple flocon d'écume, .car je ne vois plus rien. »
Lorsque Tahoser, dont les veines sifflaient dans les tempes, et qui commençait à voir passer des lueurs rouges dans l'eau sombre du fleuve, revint en toute hâte dilater ses poumons par une longue gorgée d'air, la barque de papyrus avait repris son allure confiante, et Poêri manœuvrait l'aviron avec
le flegme imperturbable des personnages allégoriques qui conduisent la bari de Maût sur les basreliefs et les peintures des temples.
La rive n'était plus qu'à quelques brassées; Tombre prodigieuse des pylônes et des murs énormes du palais du Nord, qui ébauchait ses entassements opaques, surmontés par les pyramidions de six obélisques, à travers le bleu violâtre de la nuit, s'étalait immense et formidable sur le fleuve, et protégeait Tahoser^ qui pouvait nager sans crainte d*ètre apei'çue.
Poëri aborda un peu au-dessous du palais en descendant le Nil, et il attacha sa ban|iie i m pieu, de façon à la retrouver pour le retour; puis il prit son bétonne palmier et monta la rampe du quai d'un pas alerte.
La pauvre Tahoser, presque à bout de forces, suspendit ses mains crispées à la première marche de l'escalier, et sortit avec peine du fleuve ses membres ruisselants, que le contact de l'air alour. dit en leur faisant sentir subitement la fatigue; mais le plus difficile de sa tâche était accompli.
Elle gravit les marches, une main sur son cœur, qui battait violemment, l'autre sur sa tête pour maintenir sa robe roulée et trempée. Après avoir vu la direction que prenait Poêri, elle s'assit au haut de la rampe, déplia sa tunique cl la revêtit.
I^e contact de l'étofTe mouillée lui causa ua léger frisson. La nuit pourtant était douce, et la brise du sud soufflait tiède ; mais la courbature Tenfiévrait, et ses petites dents se heurtèrent; elle tit im appel à son énergie, et, rasant les murailles en talus des gigantesques édifices^ elle parvint à ne pas perdre de vue le jeune Hébreu, qui tourna Tangle de Timmense enceinte de briques du palais, et s'enfonça à travers les rues de Thèbes.
Au bout d*un quart d'heure de marche, les palais, les temples, les riches maisons, disparurent |,our faire place à des habitations plus humbles ; au granit, au calcaire, au grès, succédaient les briques crues, le limon pétri avec de la paille. Los formes architecturales s'eflaçail^nt ; 'des cahutes s'arrondissaient comme des ampoules ou des verrues sur des terrains déserts, à travers de vagues cultures, empruntant à la nuit des configurations monstrueuses ; des pièces de bois, des briques moulées, rangées en tas, encombraient le chemin. Du silence se dégageaient des bruits étranges^ inquiétants : une chouette coupait l'air de son aile muette ; des chiens maigres, levant leur long museau pointu, suivaient d'un aboiement plaintif le vol inégal d'une chauve-souris ; des scarabées et des reptiles peureuit se sauvaient en faisant bruire rherbe sèche.
i9S LE ROUAN DE LA MOMIE.
« Est-ce que Harphré aurait dit ^rai? pensait Tahoser, impressionnée par Taspect sinistre du lieu ; Poêri viendrait-il là sacrifier un enfant à ces dieux barbares, qui aiment le sang et la souffrance? Jamais endroit ne fut plus propice à des rites cruels. »
Cependant, profitant des angles d'ombre, des bouts de murs, des touffes de végétation^ des inégalités de terrain, elle se maintenait toujours à une distance égale de Poêri.
« Quand je devrais assister, témoin invisible, à quelque scène effroyable comme un cauchemar, entendre les cris de la victime, voir le sacrificateur, les mains rouges de sang» retirer du petit corps le cœur fumant, j*irai jusqu'au bout, n se dit Tahoser en regardant le jeune Hébreu pénétrer dans une hutte de terre dont les crevasses laissaient filtrer quelques rayons de lumière jaune. Quand Poêri fut entré, la fille de Pètamounoph s'approcha, sans qu'un caillou eût crié sous son pas de fantôme, sans qu'un chien eût signalé sa présence en donnant de la voix ; elle fit le tour de la cahute, comprimant son cœur, retenant son haleine, et découvrit, en la voyant luire sur le fond sombre de la muraille d'argile, une fente asseï large pour laisser pénétrer le regard à l'intérieur. Une petite lampe éclairait la chambre, moins
LE ROMAN DE LA MOMIE. iD5
]>auvre qu on n'eût pu le penser d'après l*appa* rence du taudis ; les parois lissées avaient un poli (le stuc. Sur des socles de bois peints de couleurs variées étaient posés des vases d'or et d'argent , (les bijoux scintillaient dans des coffres entr' ouverts. Des plats de métal brillant rayonnaient sur le mur, et un bouquet de fleurs rares s'épanouissait dans un pot de terre émaillée au milieu d'une petite table.
Mais ce n'étaient pas ces détails d'ameublement (|ui intéressaient Tahoser, quoique le contraste de (*>e luxe caché avec la misère extérieure de l'habitation lui eàt d'abord causé quelque surprise. Son attention était invinciblement attirée par un autre objet.
Sur une estrade tapissée de nattes se tenait une Femme de race inconnue et merveilleusement belle. Elle était blanche plus qu'aucune des filles d*Égypte, blanche comme le lait, comme le lis, blanche comme les brebis qui montent du lavoir; ses sourcils s'étendaient comme des arcs d'ébëne, ot leurs pointes se rencontraient à la racine d'un nez mince, aquilin, aux narines colorées de tons roses comme le dedans des coquillages. Ses yeux ressemblaient à des yeux de tourterelle, vifs et langoureux à la fois ; ses lèvres étaient deux ban delcttes de pourpre, et en se dénouant montraient
des éclairs de perles; ses cheveux se suspeiidaicnl. de chaque côté de ses joues de grenade, en toufles noires et lustrées comme deux grappes de raisin mûr; des pendeloques frissonnaient à ses oreilles, et des colliers d'or à plaquettes incrustées d'argent scintillaient autour de son col rond et poli comme une colonne d'albâtre.
Son vêtement était singulier : il consistait en une large tunique brodée de zébrures et de dessins symétriques de diverses couleurs, descendant dc> épaules jusqu'à mi-jambe et laissant les bras libres et nus.
Le jeune Hébreu s'assit près d'elle, sur la natte, et lui tint des discours dont Tahoser ne pouvait comprendre la lettre, mais dont elle devinait trop bien le sens pour son malheur : car Poêri et Ra'hel s'exprimaient dans la langue de la patrie, si Aomv :i l'exilé et au captif.
L'espérance est dm'e à mourir au ca*ur anwMireux.
« Peut-être est-ce sa sœur, se dit Tahoser, ol vient-il la voir secrètement, ne voulant pas qu'on sache qu'il appartient à celte race réduite en servitude. »
Puis elle appliquait son visage à la crcvîisM\ écoutant avec une douloureuse intensité d'attention ces mots harmonieux et cadencés dont chaque"
syllabe contenait un secret qu'elle eût donné sa vie pour savoir, et qui bruissaient vagues, fugitifs, dénués de signification à ses oreilles, comme le vent dans les feuilles et IVau contre la rive.
« Elle est bien belle... pour une sœur... » murmurait-elle, en dévorant d'un œil jaloux cette figure étrange et charmante, au teint pâle, aux lèvres rouges, que rehaussaient des parures de formes exotiques, et dont la beauté avait quelque chose de mystérieusement fatal.
« 0 Ra'hell ma bien-aimée Ra'hel, » disait souvent Poéri.
Tahoser se souvint de lui avoir entendu murmurer ce mot pendant qu'elle éventait et berçait son sommeil.
« 11 y pensait même en rêve : Ra'hel, c'est son nom sans doute. » Et la pauvre enfant sentit à la poitrine une souffrance aigué, comme si tous les uKPusdes entablements, toutes les vipères royales des couronnes pharaoniques, lui eussent planté leurs crochets venimeux au cœur.
Ra'hel inclina sa tôte sur l'épaule de Poêri, comme une fleur trop chargée de parfums et d'amour; les lèvres du jeune homme effleuraient les cheveux de la belle Juive, qui se renversait lentement, offrant son front moite et ses yeux demifermés à cette caresse suppliante et timide; leui^
mains qui se cherchaient s'étaient unies et se pressaient nerveusement.
« Oh ! que ne l'ai-je surpris à quelque cérémonie impie et monstrueuse, égorgeant de ses mains une victime humaine, buvant le sang dans une coupe de terre noire, s en frottant la face ! il me semble que cela m*eût fait moins souffrir que Taspect de cetle belle femme qu'il embrasse si timidement, x> balbutia Tahoser d*une voix faible, en s affaissant sur la terre dans lombre de la cahute.
Deux fois elle essaya de se relever, mais elle retomba à genoux ; un nuage couvrit ses yeux : ses membres fléchirent ; elle roula évanouie.
Cependant Poêri sortait de la cabane et donnait à Ra'hel un dernier baiser.
Pharaon, inquiet et furieux de la disparition de Tahoser, avait cédé'à ce besoin de changer de place qui agite les cœurs tourmentés d'une passion inassouvie. Au grand chagrin d'Amensé, de Hont-Reché et de Twéa, ses favorites, qui s'étaient efforcées de le retenir au pavillon d'été par toutes les ressources de la coquetterie féminine, il habitait le palais du Nord, sur l'autre rive du Nil. Sa préoccupation farouche s'irritait de la présence et du babil de ses femmes. Tout ce qui n'était pas Tahoser lui déplaisait; il trouvait laides maintenant ces beautés qui lui paraissaient si charmantes naguère ; leurs corps jeunes, sveltes, gracieux, aux poses pleines de volupté; leurs longs yeux avivés d'antimoine où brillait le désir ; leurs bouches pourprées aux dents blanches et au sourire languissant : tout en elles, jusqu'aux parfums suaves qui émanaient de leur peau fraî-
rj8 LE HOMAN DE LA MOMIE.
elle comme d'un bouquet de fleurs ou d'une boili* d'aromates, lui était devenu odieux, intolérable: il semblait leur en vouloir de les avoir aimées, ol ne plus comprendre comment il s'était épris dr charmes si vulgaires. Lorsque Twéa lui posait sur la poitrine les doigts eflilés et roses de sa pelile main tremblante d'émotion^ comme pour fain* renaître le souvenir d'une familiarité ancienne, que Hont-Reché poussait devant lui Téchiquici supporté par deux lions adossés, afin d'engaper une partie, ou qu'Amensé lui présentait une fleur de lotus avec une grâce respectueuse et siippliante, il se retenait à peine de les frapper de son sceptre, et ses yeux d'épervier lançaient de tels' éclairs de dédain, que les pauvres femmi»s qui s'étaient risquées à ces hardiesses se retiraient interdites, les paupières moites de larmes, et s'appuyaient silencieusement à la muraille peinte, tâchant de se confondre par leur immobilité avec les figures des fresques.
Pour éviter ces scènes de pleurs et de violeiia\ il s'était retiré au palais de Thèbes, seul, tuilurne et farouche; et là, au lieu de rester assiv sur son trône, dans l'attitude solennelle des dieux et des l'ois qui, pouvant tout, ne remuent pas et ne font pas de geste, il se promenait firvieuseinent à traveis les innnenses salles.
LE ROMAN DE LA MÛillE. lOii
C'était un spectacle étrange que de voir ce Phai la haute stature, au maintien imposant, formidable comme les colosses de granit, ses images, faire retentir les larges dalles sous le patin recourbé de sa chaussure.
A son passage, les gardes terrifiés semblaient ^e figer en statues* leur souffle s'arrêtait, et Ton ne voyait même plus trembler la double plume d*aulruche de leur coiiTure. Lorsqu'il était loin, à peine osaient-ils se dire :
« Qu'a donc aujourd'hui le Pharaon? 11 serait rentré vaincu de son expédition, qu'il ne serait pas plus morose et plus sombre. »
Si, au lieu d'avoir remporté dix -victoires, tué vingt mille ennemis, ramené deux mille vierges ciioisies parmi les plus belles, rapporté cent charges de poudre d'or, mille charges de bois d'ébène et de dents d'éléphant, sans compter les productions rares et les animaux incx)nnus. Pharaon eût vu son armée taillée en pièces, ses chars de guerre renversés et brisés, et se fût sauvé seul de la déroute sous une nuée de flèches, poudreux, sanglant, prenant les rônes des mains de son cocher mort à côté de lui, il n'eût pas eu, certes, un visage plus morne et plus désespéré. Après tout, la terre d'Egypte est fertile en soldats; d'innombrables chevaux hennissenl et fouil-
200 Lia RUBIAN DE LA MOMIE.
lent le sol du pied dans les écuries du palais, et les ouvriers ont bientôt courbé le bois, fondu le cuivre, aiguisé Tairain ! La fortune des combaU^ est changeante ; un désastre se répare ! Mais avoir souhaité une chose qui ne s'était pas accomplie sur-le-champ, rencontré un obstacle entre sa volonté et la réalisation de oette volonté, lancé comme une javeline un désir qui n'avait pas atteint le but : voilà ce qui étonnait ce Pharaon dan^ les zones supérieures de sa toute-puissance! Un instant il eut Tidée qu'il n'était quun homme I
Il (errait donc par les vastes cours, suivant le^ dromos de colonnes géantes, passant sous les pylônes démesurés, entre les obélisques élancés d'un seul jet et les colosses qui le regardaient de leurs grands yeux effarés ; il parcourait la salle hypostyle et se perdait à travers la forêt granitique de ses cent soixante-deux colonnes hautes et fortes comme des tours ; les figures de dieux, de rois et d'êtres symboliques peintes sur les murailles semblaient iixer sur lui l'œil inscrit de face en ligno noires sur leurs masques de profil, les uraeus se' tordre et gonfler leur gorge, les divinités ibiocéphales allonger leur col, les globes dégager des corniches leurs ailes de pierre et les faire paipi 1er. Une vie étrange et fantastique animait ces rcprésentMions bizan'eî>, peuplant d'apparents
LE ROMAN DE LA MO)IIE. 2Ul
vivantes la solitude de la salle énorme, grande à elle seule comme un palais tout entier. (]es divinités, ces ancêtres, ces monstres chimériques, dans leur immobilité éternelle, étaient surpris tle voir le Pharaon , ordinairement aussi calme qu'eux-mêmes, aller, venir, commje si ses membres fussent de chair, et non de porphyre ou de basalte.
Las de tourner dans ce monstrueux bois de colonnes soutenant un ciel de granit, comme un lion qui cherche la piste de sa proie et flaire de son mufle froncé le sable mobile du désert. Pharaon monta sur une terrasse du palais, s'allongea sur un lit bas et fit appeler Timopht.
Timopht parut et s'avança du haut de l'escalier jusqu'au Pharaon en se prosternant à chaque pas. Il redoutait la colère du maître dont un instant il avait espéré la faveur. L'habileté déployée à découvrir la demeure de Tahoser suflirait-elle pour faire excuser le crime d'avoir perdu la trace de cette belle fille?
Relevant un genou et laissant l'autre ployé, Timopht étendit ses bras vers le roi avec un geste suppliant.
« 0 roi, ne me fais pas mourir ni battre outre mesure ; la belle Tahoser, fille de Pétamounoph, sur laquelle ton désir a daigné descendre comme
t202 LE HOMAN DE LA MOMIE.
un épervier qui fond sur une colombe, se relruuvera sans doute, et quand, de retour à sa demeure, elle verra les magnitiques présents, son cœur sera louché, et, d'elle-même, elle viendra, parmi le*^ femmes qui habitent ton gynécée, prendre la placf que tu lui assij^neras.
— As-tu interrogé ses servantes et ses esclaveN.* dit le Pharaon ; le bâton délie les langues les plu> rebelles, et la souffrance fait dire ce qu'on voudrait cacher.
— Nofré et Souhem, sa suivante favorite et son plus vieux serviteur, m*ont dit qu'ils avaient remarqué que les verrous de la porte du jardin étaient tirés, et que probable^nent leur maitresî^e était sortie par li. La porte donne sur le fleu\t', et l'eau ne garde pas le sillage des barques.
— Qu'ont dit les bateliers du Nil?
— Ils n'avaient rien vu: un seul a dit qu'une l'ennne |)auvrement vôtue avait passé le fleuve an\ premières lueurs du jour. Mais ce ne pouvait èliv la belle et riche Tahoser, dont tu as remarqué toi iHéme la figure, et qui marche comme une reine sous des vêtements splendides. »
Le raisonnement de Timopht ne parut pas cou vaincre Pharaon ; il appuya son menton dans sa main el réfléchit quelques minutes. Lepauvi^ Tiniopiil atti^ndait en silence, craignant quelque ex-
plosion de fureur. Les lèvres du roi remuaient comme s'il se fût parlé à lui-même : « Cet humble habit était un déguisement.... Oui, c'est cela.... Ainsi travestie, elle est passée de Tautre côté du fleuve.... Ce Timopht est un imbécile, sans la moindre pénétration. J'ai bien envie de le faire jeter aux crocodiles ou rouer de coups.... — mais pour quel motif? Une vierge de haute naissance, fille d*un grand prêtre, s'échapper ainsi de son palais, seule, sans prévenir personne de son dessein! .. 11 y a. peut-être quelque amour au fond de ce mvstère. »
A cette idée, la face du Pharaon s'empourpra comme à un reflet d'incendie : tout le sang lui était monté du cœur au visage ; à la rougeur succéda une pâleur affreuse, ses sourcils se tordirent comme les vipères des diadèmes, sa bouche se contracta, ses dents grincèrent, et sa physionomie devint si terrible, que Timopht épouvanté se laissa tomber le nez sur les dalles, comme tombe un homme mort.
Mais le Pharaon se calma ; sa figure reprit son aspect majestueux, ennuyé et placide ; et, voyant que Timopht ne se relevait pas, il le poussa dédaigneusement du pied.
Quand Timopht, qui se regardait déjà comme étendu sur le lit funèbre à pieds de chacid, aii
jui lf: uonan I)K La momie.
quartier des Memnoiiia, le tlaiic ouvert, le vaitre vidé et prêt à prendre le bain de saumure, se redressa, il nosa pas lever les yeux vers le roi et resta affaissé sur ses talons, en proie à Tangoissc* la plus poignante.
« Allons, Timopht, dit Sa Majesté, lève-toi, cours, dépèche des émissaires de tous côtés, fais fouiller les temples, les palais, les maisons, les villas, les jardins, jusqu'aux plus humbles cahutes, et retrouve Tahoser ; envoie des chars sur toutes les routes, fais sillonner le Nil en tous sens par des barques ; va toi-même, et demande à ceux que lu rencontreras s'ils n'ont pas vu une femme de telle sorte; viole les tombeaux si elle s'est réfugiée dans l'asile de la mort, au fond de quelque syringe ou de quelque hypogée ; cherche-la comme Isis a cherché son mari Osiris déchiré par Ty« phon, et, morte ou vivante, ramène-la, ou, par Turaeus de mon pschent, par le bouton de lotus de mon sceptre, tu périras dans d'afireux $u|*plices. »
Timopht s'élança avec la rapidité de l'ibex pour exécuter les ordres du Pharaon, qui, rasséréné^ prit une de ces poses de grandeur tranquille que les sculpteurs aiment à donner aux colosses assis ù la porte des temples et des palais, et, calme comme il convient à ceux dont les sandales estam-
LK KOMAN DK la momie. itlTi
pées de captifs liés par les coudes reposeiil sur la tête des peuples, il attendit.
Un tonnerre sourd résonna autour du palais, et, si le ciel n'eût été d'un bleu de lapis-lazuli immuable, on eût pu croire à un orage : c'étaient les bruits des chars lancés au galop dans toutes les directions, et dont les roues tourbillonnantes retentissaient sur le sol.
Bientôt le Pharaon put apercevoir du haut de sa terrasse les barques coupant Teau du fleuve sous l'efTort des rameurs, et les émissaires se répandre sur l'autre rive à travers la campagne.
La chaîne libyque, avec ses lumières roses et ses ombres d'un bleu de saphir, fermait rhorizon et servait de fond aux gigantesques constructions des Rhamsés, d'Amenoph et de Menephta ; les pylônes aux angles en talus, les murailles aux corniches évasées, les colosses aux mains posées sur les genoux, se dessinaient, dorés par un rayon de soleil, sans que Téloignement pût leur ôter de leur grandeur. Mais ce n'étaient pas ces orgueilleux édifices que regardait Pharaon ; parmi les bouquets de palmiers et les champs cultivés, des maisons, des kiosques coloriés s'élevaient çà et là, tachetant la teinte vivace de la végétation. Sous un de ces toits, sous une de ces terrasses, Tahoser se cachait sans doute, et, par une opération ma-
t206 LE UOMAN DE LA MOMIE.
gique, il eût voulu les soulever ou les rendre Irauspareiits.
Les heures succédèrent aux heures ; déjà le buleil avait disparu derrière les montagnes, lançant ses derniers feux à Thèbes, et les messagers ne revenaient pas. Pharaon gardait toujours son attitude immobile. La nuit s'étendit sur la ville, calme, fraîche et bleue ; les étoiles se mirent à scintiller et à faire trembler leurs longs cils d or dans Tazur profond ; et sur le coin de la terrasse le Pharaon silencieux, impassible, découpait ses noirs' contours comme une statue de basalte scellée à l'entablement. Plusieurs fois les oiseaux nocturnes voltigèrent autour de sa tète pour sS poser ; mais, effrayés par sa respiration lente et profonde, ils s'enfuyaient en battant des ailes.
De cette hauteur, le roi dominait sa ville déployée à ses pieds. Du sein de Tombrc bleuàlro jaillissaient les obélisques aux pyramidions aigus, les pylônes, portes gigantesques traversées de rayons, les hautes corniches, les colosses émergeant jusqu'aux épaules du tumulte des constructions, les propylées, les colonnes épanouissant leurs chapiteaux comme d'énormes fleurs de granit, les angles des .temples et des palais révélés par une touche argentée de lumière ; les viviers sacrés s'étalaient en miroitant comme du métal
poli, les sphinx et les criosphinx alignés en dromos allongeaient leurs pattes, évasaient leur croupe, et les toits plats se succédaient à Tinfini, blanchissant sous la lune en masses coupées ç^ et là de tranches profondes par les places et les mes : des points rouges piquaient cette obscurité bleue, comme si les étoiles eussent laisser tomber des étincelles sur la terre ; c'étaient les lampes qui veillaient encore dans la ville endormie ; plus loin, entre les édifices moins serrés, de vagues touffes de palmiers balançaient leurs éventails de feuilles ; au delà les conloui*s et les formes se perdaient dans la vaporeuse immensité, car l'œil de Taigle même n'aurait pu atteindre aux limites de Thèbes, et de l'autre côté le vieil Hopi-Mou descendait majestueusement vers la mer.
Planant par l'œil et la pensée sur cette ville démesurée dont il était le maître absolu, Pharaon réfléchissait tristement aux bornes du pouvoir humain, et son désir, comme un vautour affamé, lui rongeait le cœur ; il se disait :
« Toutes ces maisons renferment des êtres dont mon aspect fait courber le front dans la poussière, et pour qui ma volonté est un ordre des dieux. Ijorsque je passe sur mon char d'or ou dans ma litière portée par des oeris, les vierges sentent leur soin palpiter en me suivant d'un long regard
'^ju8 LE i\oman de La vomie.-
lîmide ; les prëti-es m'encensent avec la fumée des» amschirs ; le peuple balance des palmes ou répand des fleurs ; le sifflement d'une de mes flèches fait trembler les nations, et les murs des pylônes^ immenses comme des montagnes taillées à pic, suffisent à peine pour inscrire mes victoires : les carrières s'épuisent à fournir du granit pour mes images colossales ; une fois, dans ma satiété superbe, je forme un souhait, et ce souhait je ne peux l'accomplir I Timopht ne reparait pas : il n'aura rien trouvé sans doute. OTahoser I Tahoser ! que de bonheur tu me dois pour cette attente I »
Cependaut les émissaires, Timopht en tète, visitaient les maisons, battaient les routes, s*informant de la fille du prêtre, donnant son signalement aux voyageurs qu*ils rencontraient. Mais personne ne pouvait leur répondre.
Un premier messager parut sur la terrasse, annonçant au Pharaon que Tahoser ne se retrouvait pas.
Le Pharaon étendit son sceptre ; le messager tomba mort, malgré la dureté proverbiale du crâne des Egyptiens.
Un second se présenta; il heurta du pied le corps de son camarade, allongé sur la dalle ; un tremblement le prit, car il vit que le Pharaon était en colère.
LE HONAN 1)E LA MOMIE. t»U
« Et Tahoser? dit le Pharaon sans changer de posture.
— 0 Majesté l sa trace est perdue, »*répondit le malheureux agenouillé dans Tombre, devant cette ombre noire qui ressemblait plutôt à une statue osirienne qu'à un roi vivant.
Le bras de granit se détacha du torse immobile, et le sceptre de métal descendit comme un cari*eau de foudre. lie second messager roula à côté du premier.
Un troisième eut le même sort.
.... De maison en maison, Timophl arriva au pavillon de Poéri, qui, rentré de son excursion nocturne, s'était étonné le matin de ne pas voir la fausse Hora. Hapliré et les servantes qui la veille avaient soupe avec elle, ne savaient pas ce qu'elle pouvait être devenue ; sa chambre visitée était vide ; on l'avait cherchée vainement dans les jardins, les celliers, les greniers et les lavoirs.
Aux questions de Timopht, Poëri répondit qu'en effet une jeune fille s'était présentée à sa porte avec l'attitude suppliante du malheur, implorant à genoux l'hospitalité, qu'il l'avait accueillie favorablement, lui offrant le couvert et la nourriture, mais qu'elle s'en était allée d'une façon mystérieuse, et pour une cause qu'il ne pouvait soupçonner. Quel chemin avait-elle pris? il l'igiio-
Ha LE ROMAN DE LA MOMIE.
rail. Sans doute, un peu imposée, elle avail continué sa route vers un but inoonna. Ette Util belle, triste, couverte d une simple éloffe, et semblait pauvre ; le nom d'Hora qu'elle s*était donné déguisait il le nom deTahoser? il laissait la sagacité de Timopht décider cette question.
Muni de ces renseignements, Timopht revint au palais, et, se tenant hors de la portée du sceptre du Pharaon, il lui raconta ce qu'il avait appris.
« Qu*est-elle allée faire chez Poêri ? se dit le Pharaon ; si vraiment Hora cache Tahoser, elle aime Poéri. Non, car elle ne se serait pas enhiic de la sorte après avoir été reçue sous son toil. Ah ! je la retrouverai, dussé-je boulevei'ser TEgypIe, des cataractes au Delta. »
Ra bel, qui du seuil de la cabane regardait Pocri s'éloigner, crut entendre un faible soupir ; elle écoula. Quelques cbiens aboyaient à la lune : la chouette poussait son cri funèbre, et les crocodiles vagissaient entre les roseaux du fleuve, imitant le cri d'un enfant en détresse. La jeune Israélite allait rentrer, lorsqu'un gémissement plus distinct, qui ne pouvait être attribué aux vagues plaintes de la nuit, et sortait à coup sûr d'une poitrine humaine, frappa une seconde fois son oreille.
Elle s'approcha avec précaution, redoutant quel- (|ue embûche, de l'endroit d'où venait le son, et près du mur de la cabane elle aperçut dans Tonibre bleuâtre et transparente comme la forme d'un corps affaissé à terre ; la draperie mouillée moulait les formes de la fausse Hora et trahissait son sexe par de pures rondeui's. Ra'he^
voyant qu elle n'avait affaire qu'à une femme évanouie, perdit toute crainte et s'agenouilla près d'elle, interrogeant le souffle de sa bouche et le battement de son cœur. L'un expirait sur des lèvres pâles, l'autre soulevait à peine une gorge froide. Sentant Teau qui trempait la robe de l'inconnue, Ra'hel crut d'abord que c'était du sang, et s'imagina avoir devant elle la victime d'un meurtre, et pour lui porter un secours plus efQcace, elle appela Thamar, sa servante, et à elles deux elles portèrent Tahoser dans la cabane.
Les deux femmes retendirent sur le lit de repos. Thamar tint la lampe élevée, pendant que Ra'hel, penchée sur la jeune fille, cherchait sa blessure : mais aucune raie rouge ne tranchait sur la blancheur morte de Tahoser, et sa robe ne présentait pas de tache pourprée ; elles lui enlevèrent son vêtement humide, et jetèrent sur elle une étofle de laine rayée dont la douce chaleur eut bientôt fait reprendre son cours à la vie sus- |)endue. Tahoser ouvrit lentement les yeux et pi-omena autour d'elle son regard effaré, comme une gazelle prise.
I] lui fallut quelques minutes pour i*enouer lelii it>mpu de ses idées. Elle ne pouvait comprendre encore comment elle se trouvait dans cette chani-
LE ROMAN DE LA MOMIE. 2lS
brc, sur ce lit où, tout à l'heure, elle avait vu Poéri et la jeune Israélite assis Fun près de l'autre et les mains enlacées, se parlant d'amour, tandis qu'elle, haletante, éperdue, regardait à travei's la fissure de la muraille ; mais bientôt la mémoire lui revint, et avec elle le sentiment de sa situation.
La lumière donnait en plein sur la figure de Ka'hel, et Tahoser Tétudiait en silence, malheureuse de la trouver si régulièrement belle. En vain, avec toute Tâpreté de la jalousie féminine, elle y chercha un défaut ; elle se sentit non pas vaincue, mais égalée : Ra'hel était l'idéal israélite comme Tahoser était l'idéal égyptien. Chose dure pour un cœur aimant, elle fut forcée d'admettre la passion de Poêri comme juste et bien placée. Ces yeux aux cils noirs recourbés, ce nez d'une coupe si noble, cette bouche rouge au sourire éblouissant, cet ovale allongé avec tant d'élégance, ces bras forts près des épaules et terminés par des mains enfantines, ce col rond et gras qui se tournait en formant des plis plus beaux que des colliers de pierres précieuses, tout cela, rehaussé d'une parure exotique et bizarre, devait immanquablement plaire.
« J'ai commis une grande faute, se disait Tahoser, quand je me suis présentée à Poéri sous
214 LE nOMAK DR LA MOMIK.
rimmble aspect d'une su[>piianle, me fiant à mec<* charmes trop vantés par des flatteurs. Insensée ! j'ai fait comme un soldat qui s'en irait à la guerre sans cuirasse et sans harpe. Si j'avais paru armée de mon hlxe, couverte de bijoux et d'émaux, debout sur mon char d'or, suivie de mes nombreux esclaves, j'aurais peut-être intéressé sa vanité, sinon son c(eur.
^- Comment te trouves-tu maintenant? » dit Ra bel en langue égyptienne à Tahoser ; car à la coupe du visage et aux cheveux nattés en cx)rdelettes, elle avait reconnu que la jeune fille n'appartenait pas à la race israélite.
Le son de cette voix était compatissant et doux, et l'accent étranger lui donnait une grâce de plus.
Tahoser en fut touchée malgi'é elle, et répondit :
« Je vais un peu mieux ; tes bons soins m'auront bientôt guérie.
— >^e te fatigue pas à parler, répondit l'Israélite en posant sa main sur la bouche de Tahoser. Tâche de dormir pour reprendre des forces : Thamar et moi nous veillerons sur ton sommeil.' »
Les émotions, la traversée du Nil, la longue course à travers les quartiers perdus de Thèbes,
avaient épuisé la lille de Pétamouuoph. Soh corps délicat était brisé, et bientôt ses longs cils s'abaissèrent, formant un demi-cercle noir sur ses joues que coloraient les rougeurs de la fièvre. Le sommeil vint, mais agité, inquiet, traversé de songes bizarres, hanté d'hallucinations menaçantes ; des soubresauts nerveux faisaient tressaillir la dormeuse, et des paroles sans suite, répliquant au dialogue intérieur du rêve, balbutiaient sur ses lèvres entr ouvertes.
Assise au chevet du lit, Ra'hel suivait les mouvements de physionomie de Tahoser, s'inquiëtant lorsqu'elle voyait les traits de la jeune malade se contracter et prendre une expression douloureuse, se rassérénant quand le calme lui revenait; Thamar, accroupie en face de sa maîtresse, observait aussi la lîUe du prêtre, mais sa figure exprimait moins de bienveillance. Des instincts vulgaires se lisaient dans les rides de son front bas, pressé par la large bandelette de la coiffure israélite ; ses yeux, éclatants encore malgré l'âge, pétillaient de curiosité interrogative dans leurs orbites de rides brunes ; son nez osseux, luisant et rechurbé comme le bec d'un gypaète, semblait subodorer des secrets, et ses lèvres, remuées silencieusement, avaient Tair de préparer des questions.
31» I.K ROHAN DE LA UOmE.
Cette inconnue ramassée à la porte de la cabane l'intriguait vivement U'oii venait-^e? comment se trouvait-elle là* dans quel but? qui pouvail-elle (Mre? Telles étaient les d^nandes que se posait Thamar, et auxquelles, à son grand regret, elle n'ima^nait pas de réponses satisraisanles. Il faut dire aussi que Thamar, comme toutes les vieilles Temmes, avait une prévention contre la beauté; et, sous ce rapport, Tahoser lui déplaisait. La lidéle servante pardonnait à sa maîtresse seulement d'être jolie, et celle beauté, elle la consirlérait comme sienne : elle en était tière et jalouse.
Voyant que Be'hel gardait le silence, la vidlle se leva, vint s'asseoir près d'elle, el faisant clignoter ses yeux, dont la paupière bistrée s'abaissait et s'élevait comme une aile de chauve souris, elle lui dit à voix basse en langue lièbraïque :
« Maltresse, je n'augure rieu de bon de cette femme.
— Rt pourquoi, Thamar? répondit Ha'helsurle même ton et dans le même idiome.
Il est singulier, reprit la défiante Thamar, ■ le se soit évanouie ïi, el non ailleurs. Elle s'est afTaissée à l'endroit où le mal l'a
LK KOMAN hK LA NOMIK. *it7
La vieille hocha la tète d'un air de doute.
« Croirais-tu, dit la bien-aimée de Poëri, que son évanouissement n'était pas réel? Le paraschiste eût pu lui inciser le liane de sa pierre tranchante, tellement elle ressemblait à un cadavre. Ce regard éteint, ces lèvres pâles, ces joues décolorées, ces membres inertes, cette peau froide comme celle d'une morte, tout cela ne se contrefait pas.
— Non sans doute, reprit Thamar. quoiqu'il y ait des femmes assez habiles pour feindre tous ces symptômes dans un intérêt quelconque, do manière à tromper les plus clairvoyants. Je penso que cette jeune fille avait en effet perdu connaissance.
— Aloi-s sur quoi portent tes soupçons ?
— Comment se trouvait-elle là, au milieu de la nuit, dans ce quartier lointain, habité seulement par les pauvres captifs de notre tribu, que le méchant Pharaon emploie à faire des briques, sans vouloir leur donner la paille pour cuire l'argile moulée? Quel motif amenait cette Kgyptienni* autour de nos misérables cabanes? Pourquoi son vêtement était il trempé comme si elle sortait d'une piscine ou dun fleuve?
— Je l'ignore comme toi, répondit Ra'hcl.
— Si c'était une espionne de nos maîtres? dit
la vieille, dont les yeux fauves s^allumërent d'un éclair de haine. De grandes choses se préparent ; qui sait si l'éveil n*a pas été donné?
— Comment cette jeune fille malade pourraitelle nous nuire? elle est entre nos mains, faîUe, isolée et gisante : nous pouvons d'ailleurs^ k h moindre apparence suspecte, la retenir prisonnière jusqu^au jour de la délivrance.
— En tout cas, il faut s'en défier; regarde comme ses mains sont délicates et douces. »
Et la vieille Thamar souleva un des bras de Talioser endormie.
(V En quoi la finesse de sa peau peut-elle nous mettre en danger?
^— 0 jeunesw imprudente I dit Thamar; ô jeunesse folle, qui ne sait rien voir, et qui marche dans la vie pleine de confiance, sans croire aux embûches, à la ronce cachée sous Therbe, au charbon couvert de cendre, et qui caresserait volontiers la vipère, prétendant que ce n'est qu'une couleuvre I Comprends donc, Ra'hel, et dessille tes yeux. Cette femme n'appartient pas à la classe dont elle semble faire partie ; son pouce' ne s'est pas aplati sur lé fil du fuseau, et cette petite main, adoucie par les pâtes et les aromates, n'a jamais travaillé; cette misère est un déguisejnent.»
I.ies paroles de Thamar parurent faire impression sur Ra*hel ; elle examina Tahoser avec plus (lattention.
La lampe versait sur elle ses rayons tremblotants, et les formes pures de la fille du prêtre se dessinaient à la jaune clarté dans l'abandon du sommeil. Le bras que Thamar avait soulevé reposait encore sur le manteau de laine rayée, rendu plus Uanc par le contraste de Tétoffe sombre ; au poignet s'arrondissait le bracelet en bois de santal, parure grossière de la coquetterie pauvre; mais, si Tomement était rude et mal ciselé, la chair, en efiet, semblait avoir été pétrie dans le bain parfumé de la richesse. Ra'hel vit aloi's combien Tahoser était belle; mais cette découverte ne fit naître aucun mauvais sentiment dans son cœur. Cette beauté l'attendrit au lieu de Tirriter comme lliamar. Elle ne put croire que cette perfection cachât une âme abjecte et perfide, et en cela sa jeune candeur jugeait mieux que l'antique expérience de sa suivante.
Le jour parut enfin, et la fièvre de Tahoser s'accrut ; elle eut quelques instants de délire suivis de longues somnolences.
o Si elle allait mourir ici, disait Thamar, on nous accuserait de l'avoir tuée.
!2^) LE ROMAN DE LA MOMfE.
— Elle ne mourra pas, répondait Raliel en approchant des lèvres de la jeune malade que la soir brûlait une coupe d'eau pure.
— J'irais de nuit jeter le corps au Nil, continuait Tolistinée Thamar, et les crocodiles se chargeraient de le faire disparaître. »
La journée se passa ; la nuit \int, et à l'heure accoutumée, Poêri, ayant fait le signal convenu, parut comme la veille sur le seuil de la cabane. Ka'hel vint au-devant de lui, le doigt sur la bouche lui faisant signe de garder le silence et de baisser la voix, car Tahoser dormait.
Poôri, que Ra'hel prit par la main pour le conduire au lit où reposait Tahoser, reconnut aussitôt la fSaussè Hora, dont la disparition le préoccupail surtout depuis la visite de Timopht, qui la cherchait au nom de son maître.
Un vif étonnement se peignit sur ses traits lorsqu'il se releva, après s'être penché sur le lit pour bien s'assurer que là gisait réellement la jeune fille qu'il avait accueillie, car il ne pouvait concevoir comment elle se trouvait en cet endroit.
Cette surprise alla au cœur de Ra'hel : elle se plaça devant Poêri pour lire de plus près la vérité dans ses yeux, lui mit les mains sur les épaules, et, le pénétrant du regard, lui dit d'une voix
LE kO)IAN DE La IIOBIIE. ^i
sèche et brève, contrastant avec sa parole douce d'ordinaire comme un roucoulement de tourterelle :
« Tu la connais donc? »
IjH figure de Thamar s'était contractée en une j;rimace de satisfaction ; elle était fière de sa pei*spicacité, et presque contente de voir ses soupçons à Tcndroit de l'étrangère en partie réalisés.
« Oui, » répondit simplement Poêri.
Les yeux de charbon de la servante pétillèrent de curiosité maligne.
La figure de fia'hel reprit son expression de se*' curité ; elle ne doutait plus de son amant.
Poêri lui raconta qu'une jeune fille se doimant le nom d'Hora s'était présentée chez lui en suppliante, qu'il Tavait accueillie comme on doit le faire de tout hôte ; que le lendemain, elle manquait parmi les servantes, et qu'il ne pouvait s'expliquer comment elle se retrouvait là ; il ajouta aussi que des émissaires de Pharaon cherchaient partout Tahoser, la fille du grand prêtre Pétamounoph, disparue de son palais.
« Tu vois bien que j'avais raison, maîtresse, dit Thamar d'un ton de triomphe ; Hora et Tahoser sont la même pei*sonne.
— (îela est possible, répondit Poëri. Mais il y a ici plusieui*s myslèrcs^ que ma raison ne s'explique
222 LE ROHâN DE [LA MOMIE.
pas : d'abord, pourquoi Tahoser (si c'est elle) aurait-elle pris ce déguisement? et ensuite par quel prodige rencontré-jc ici celte jeune fille que j'ai laissée hier soir de Tautre côté du Nil, et qui. certes, ne pouvait savoir où j'allais?
— Elle t'a suivi sans doute, dit Ra'hel.
— 11 n'y avait, j'en suis sûr, à cette heure, d'autre barque sur le fleuve que la mienne.
— C'est donc pour cela que ses cheveux ruisselaient et que sa robe était trempée ; elle aura traversé le Nil à la nage.
— En efTet, il m'a semblé un instant entrevoir dans l'obscurité une léte humaine au-dessus de l'eau.
— C'était elle, la pauvre enfant, dit Ra*hel, son évanouissement et sa fatigue le prouvent; car, après ton départ, je l'ai relevée étendue sans connaissance en dehors de cette cabane.
— Les choses doivent en effet s'être passées de la sorte, dit le jeune homme. Je vois bien les actions, mais je n'en comprends pas les motifs.
— Je vais te les expliquer, dit en souriant Ra'hel, quoique je ne sois qu'une pauvre igno rante et qu'on te compare pour la science à ces prêtres d'Egypte qui étudient nuit et jour au fond de sanctuaires chamarrés d'hiéroglyphes inystê-
rieux, dont eux seuls pénétrent les sens profonds ; mais quelquefois les hommes, si occupés de Tastrononiie, de la musique et des nombres, ne devinent pas ce qui se passe dans le cœur des jeunes filles. Ils voient au ciel une étoile lointaine et ne remarquent pas un amour tout près d eux : Hora, ou plutôt Tahoser, car c'est elle, a pris ce déguisement pour s'introduire dans ta maison, pour vivre prés de toi ; jalouse, elle s*est glissée dans Tombre derrière tes pas ; au risque d*êlre dévorée par les crocodiles du fleuve, elle a travereé le Nil ; arrivée ici, elle nous a épiés par quelque fente de la muraille et n'a pu supporter le spectacle de notre bonheur. Elle t*aime parce que tu es trèsbeau, très-fort et très-doux ; mais cela m'est bien égal, puisque tu ne l'aimes pas. As-tu compris, maintenant? »
Une légère rougeur monta aux joues de Poéri ; il craignait que Ra'hel ne fût irritée et ne parlât ainsi pour lui tendre un piège ; mais le regard de Ra'hel, lumineux et pur, ne trahissait aucune arrière -pensée. Elle n'en voulait pas à Tahoser d'aimer celui qu'elle aimait ellemême.
 travers les fantômes de ses rêves, Tahoser aperçut Poéri debout auprès d'elle. Une joie extatique se peignit sur sa figure, et, se soulevant à
±24 Ll:; ROUAN DE LA UOMIE.
demi, elle saisit la main pendante du jeune homme pour la porter à ses lèvres.
« Ses lèvres brûlent^ dit Poëri en retirant sa main.
— U*amour autant que de fièvre, fil Ra'hel : mais elle est vraiment malade ; si Thamar allait chercher Mosché ? 11 est plus savant que les sages et les devins de Pharaon, dont il imite tous les prodiges ; il connaît la vertu des plantes et sait en composer des breuvages qui ressusciteraient les morts ; il guérira Tahoser, car je ne suis pas assez cruelle pour vouloir qu'elle perde la vie. »
Thamar partit en rechignant, et bientôt elle l'evint suivie d'un vieillard de haute stature, dont Taspect majestueux commandait le respect : une immense barbe blanche descendait à ilôts sur sa poitrine, et de chaque c^té de son front deux protubérances énormes, accrochaient et retenaient la lumière ; on eût dit deux cornes ou deux rayons. Sous ses épais sourcils ses yeux brillaient comme des flammes. 11 avait Tair, malgré ses habits simples, d'un prophète ou dui) dieu.
Mis au fait par i'oëri, il s*assit près de la couche de Tahoser, et dit en étendant les mains biir elle : « Au nom de celui qui peut tout cl
près de qui les autres dieux ne sont que des idoles et des démons, quoique tu n'appartiennes pas à la race élue du Seigneur, jeune fille, sois guérie 1 »
Ju.
Le grand vieillard se retira d un pas lent et solennel, laissant comme une lueur après lui. Tahoser, surprise de se sentir abandonnée subitement par le mal, promenait ses yeux autour de la chambre, et bientôt, se drapant de réloffe dont la jeune Israélite l'avait couverte, elle glissa ses pieds à terre et s'assit au bord du lit : la fatigué et la fièvre avaient complètement disparu. Elle était fraîche comme après un long repos, et sa beauté rayonnait dans toute sa pureté. Chassant de ses petites mains les masses tressées de sa coiffure derrière ses oreilles, elle dégagea sa figure illuminée d'amour, comme si elle eût voulu que Poéri pût y lire» Mais, voyant qu*il restait immo* bile près de Ra'hel, sans Tenc^^urager d un signe ou d'un regard, elle se leva lentement, s'avança vers la jeune Israélite et lui jeta ëperdument les bras autour du cou 4
^i8 LE liOMAN DE LA MOMili:.
Elle resta ainsi, la tète cachée dans le sein de Ua'liel, lui mouillant en silence la poitrine de larmes tièdes.
Quelquefois un sanglot qu'elle ne pouvait réprimei^ la faisait convulsivement tressaillir, et la secouait sur le cœur de sa rivale ; cet abandon entier, cette désolation franche, touchèrent Ra'licl. Tahoser s'avouait vaincue, et implorait sa pitié par des supplications muettes, faisant appel aux générosités de la. femme.
Ra hel, émue, l'embrassa et lui dit : « Sèche tes pleurs et ne te désole pas de la sorte. Tu aimes Poëri ; eh bien, aime-le : je ne serai pas jalouse. Yacoub, un patriardie de notre race, eut deux femmes : Tune s! appelait Ka*hel comme moi, et lautre Lia , Yacoub préférait Ra'hel, et cependant Lia, qui n'avait pas ta beauté, vécut heureuse près de lui. »
Tahoser s'agenouilla aux pieds de Ra'hel et lui l)aisa la main; Ra'tiel la releva et lui entoura uuiicalement le corps d'un de ses bras.
C'était un groupe charmant que^lui formé par ces deux femmes de races différentes dont elles résumaient la beauté. Tahoser élégante, gracieuse et fine comme une enfant grandie trop vite; Ra'hel, éclatante, forte et superbe dans sa maturité précoce.
LE ROMAN DE LA MOMlË. 2r2i)
« Tahoser, dit Poêri, car c est là ton nom, je pense, Tahoser, fille du. grand prêtre Pélainounoph.... »
La jeune fille fit un signe d'acquiescement.
« Comment se fait-il. que toi, qui vis à Thùbes dans un riche palais, entourée d'esclaves, et que leô plus beaux parmi les Egyptiens désirent, tu aies choisi pour Taimer le fils d'une race réduite en esclavage, un étranger qui ne partage pas ta croyance, et dont une si grande distance te sépare? »
Ra'hel et Tahoser sourirent, et la fille du grand prêtre répondit :
« C'est précisément pour cela.
— Quoique je sois en faveur auprès de Pharaon, intendant du domaine, et portant des cornes dorées dans les fêtes de l'agriculture, je ne puis m'élever à toi; aux yeux des Égyptiens, je ne suis qu'un esclave, et tu appartiens à la caste sacerdotale la plus haute, la plus vénérée. Si tu m'aimes, et je n'en puis douter, il faut descendre de ton rang....
— Ne m'étais-je déjà pas fait ta servante? Hora n'avait rien gardé de Tahoser, pas même les colliers d'émaux et les calasiris de gaze transparente ; aussi tu m'as trouvée laide.
— 11 faut renoncera ton pays et me suivre laux
^30 L£ ROMAN D£ LA MOVtË.
régions inconnues à travers le désari, où le soleil brûle, où le vent de feu souffle, où le sable mobile mêle et confond les chemins, où pas un arbre ne pousse, où ne sourd aucune fontaine, parmi les vallées d'égarement et de perdition, semées d'os blanchis pour jalons de route.
— J'irai, dit tranquillement Tahoser.
— Ce n'est pas assez, continua Poéri : tes dieux ne sont pas les miens, tes dieux d'airain, de basalte et de granit que façonna la main de l'homme, monstrueuses idoles à tètes d'épervier, de singe, d'ibis, de vache, de diacal, de lion, qui prennent des masques de béte comme s'ils étaient gênés par la face humaine où brille le reflet de Jéhovah. 11 est dit : c( Tu n'adoreras ni la pierre, ni le bois, « ni le métal. » Au fond de ces temples énormes cimentés avec le sang des races opprimées, ricanent hideusement accroupis d'impui's démons qui usurpent les libations, les offrandes et les sacrifices : un seul Dieu, infini, éternel, sans forme, sans couleur, suffit à remplir l'immensité des cieux que vous peuplez d'une multitude de fantômes. Noire Dieu nous a créés, et c'est vous qui créez vos dieux. »
Quelque éprise que Tahoser fût de Poéri, ces
paroles produisirent sur elle un étrange effet, et
Ue se recula épouvantée. Pille d'un grand prêtre,
Le uomaN de la momie. 231
elle était habituée à vénérer ces dieux que le jeune Hébreu blasphémait avec tant d'audace ; elle avait offert sur leurs autels des bouquets de lotus et brûlé des parfums devant leurs images impassibles : étonnée et ravie, elle s'était promenée à travers leurs temples bariolés d'éclatantes pein-tures. Elle avait vu son père accomplir les rites mystérieux, elle avait suivi les collèges de prêtres qui portaient la bari symbolique par les propylées énormes et les interminables dromos de sphinx, admiré non sans terreur les psychoslasies où l'âme tremblante comparait devant Osiris armé du fouet et du pédum, et contemplé d'un œil rêveur les fresques représentant les figures emblématiques voyageant vei's les régions occidentales : elle ne pouvait renoncer ainsi à ses croyances.
Elle se tut quelques minutes, hésitant entre la religion et Tamour ; l'amour l'emporta, et elle dit :
« Tu m'expliqueras ton Dieu, et je tâcherai de le comprendre.
— Cestbien, ditPoéri, tu seras ma femme; en attendant, reste ici, car le Pharaon, sans doute amoureux de toi, te fait chercher par ses émissaires ; il ne te découvrira pas sous cet humble toit, et dans quelques jours nous serons hors de ^sa puissance. Mais la nuits avance, il faut que je parte. »
^m LE ROMAN DE LA liOXlE.
Poeri s'éloigna, et les deux jeunes femmes, couchées Tune près de l'autre sur le petit lit, s'endormirent bientôt, se tenant par la main comme deux sœurs.
Thainar, qui pendant la scène précédente s*était tenue blottie dans un coin de la chambre, comme une chauve-souris accrochée à un angle par les ongles de ses . membranes , marmotant des paroles entrecoupées et contractant les rides de son Iront bas, déplia ses membres anguleux, se dressa sur ses pieds, et, se penchant vers le lit, écoula la respiration des deux dormeuses. Lorsqu'à la régularité de leur souffle elle fut convaincue que leur sommeil était profond, elle se dirigea du côté de la porte, suspendant ses pas avec des précautions infinies.
Arrivée dehors, elle s'élança d*un pas rapide dans la direction du Nil, secouant les chiens qui se suspendaient par les dents au bord de sa tunique, ou les traînant quelques pas dans la poussière jusqu'à ce qu'ils lâchassent prise ; d'autres fois elle les regardait avec des yeux si flamboyants, qu'ils reculaient en poussant des abois plaintifs et la laissaient passer.
Elle eut bientôt franchi les espaces dangereux et déserts qu'habitent la nuit les membres de lassociation des voleurs, et pénétra dans les quartiers
U UOMAN de La momie.' tfôS
opulents de Thèbes ; trois ou quatre rues, bordées»' de hauts édifices dont les ombres se projetaient par grands angles, la conduisirent à Tenceinte du palais qui était le but de sa course.
Il s'agissait d'y entrer, et la chose n'était pas facile à cette heure de nuit pour une vieille servante israélite, les pieds blancs de poussière et vêtue de haillons douteux.
Elle se présenta au pylône principal, devant lequel veillent accroupis cinquante criosphinx rangés sur deux lignes, comnie des monstres
prêts à broyer entre leurs mâchoires de granit les imprudents qui voudraient forcer le passage.
Les sentinelles l'arrêtèrent et la frappèrent rudement du bois de leurs javelines, puis ils lui demandèrent ce qu'elle voulait.
« Je veux voir Pharaon, répondit la vieille en se frottant le dos.
. — Très-bien ... c'est cela.... déranger, pour cette sorcière. Pharaon, 'favori de Phré, préféré d*Ammon-Ra, conculcateur des peuples I » firent les soldats en se tenant les côtes de rire.
Thamar répéta opiniâtrement : « Je veux voir Pharaon tout de suite.
— Le moment est bien choisi ! Pharaon a tué tantôt à coup de sceptre trois messagers; il se lient sur sa terrasse, immobile et sinistre comme
254 LE ROMAN DE bA MOMIE.
Typhon, dieu du mal, » dit un soldat daignant descendre à quelque explication.
La servante de Ra'hel essaya de forcei* la consigne; les javelines lui tombèrent en cadence sur la tète comme des marteaux sur Tendumc.
Elle se mit à pousser des cris d'orfraie plumée vive.
Au tumulte, un oêris accourut; les soldats cessèrent de battre Thamar.
« Que prétend cette femme, dit roêris, et pourquoi la frappez-vous de la soile ?
— Je veux voir Pharaon I s'écria Thamar se traînant aux genoux de Toflicier.
— Impossible, répondit Toêris, quand même, au lieu d'être une misérable, tu serais un des plus hauts personnages du royaume.
— Je sais où est Tahoser , » lui chuchota la vieille, accentuant chaque syllabe.
L'oéris, à ces mots, prit Thamar par la main, lui fit franchir le premier pylône, et la conduisit, à travers Taliée de colonnes et la salle hypostyle, dans la seconde cour, où s'élève le sanctuaire de granit, précédé de deux colonnes à chapiteau de lotus; là, appelant Timopht, il lui remit Thamar.
Timopht conduisit la servante sur la terrasse où 0 tenait Pharaon, morne et silencieux.
c( Ne lui parle que hors de portée de son sceptre, )> recommanda Timoplit à l'Iâraélite.
Dès qu'elle aperçut le roi dans Tombre, Thamar se laissa tomber la face contre les dalles à côté des corps qu'on n'avait pas relevés, et bientôt, se redressant, elle dit d'une voix assurée :
c( 0 Pharaon I ne me tue pas, j'apporte une bonne nouvelle.
— Parle sans crainte, répondit le roi, dont la fureur était calmée.
— Cette Tahoser que les messagers ont cherchée aux quatre points du vent, je connais sa retraite. »
Au nom de Tahoser, Pharaon se leva tout d'une pièce et fit quelques pas vers Thamar toujours agenouillée.
« Si tu dis vrai, tu peux prendre dans mes chambres de granit tout ce que tu seras capable de soulever d'or et de choses précieuses.
— Je te la livrerai, sois tranquille,» dit la vieille avec un rire strident.
Quel motif avait poussé Thamar à dénoncer au Pharaon la retraite où se cachait la fille du prêtre? Elle voulait ainsi empêcher une union qui lui déplaisait; elle avait pour la race d'Egypte une haine aveugle, farouche, irraisonnée, presque bestiale, et 1 idée de briser le cœur de Tahoser lui
*2S6 LE AOIIAM DE LA MollIË.
souriait; une fois aux mains de Pharaon, la rivale de Ra*hel ne pouvait plus s'échapper; les murs de granit du palais sauraient garder leur proie.
« Où est-elle ? dit Pharaon ; désigne l'endroit, je veux la voir sur-le-champ.
— Majesté, moi seul peux te guider; je connais les détours de ces quartiers immondes où le plus humble de tes serviteurs dédaignerait de mettre le pied. Tahoser est là, dans une cabane de terre mêlée de paille, que rien ne distingue des huttes qui Tavoisinent, parmi les tas de briques qoe les Hébreux moulent pour toi, hors des habitations régulières de la ville.
— Bien, je me âe à toi; Timopht, fais atteler un char. »
Timopht disparut.
Bientôt Ion entendit rouler les roues sur les dalles de la cour et piétiner les chevaux que les éciiyers attachaient au joug.
Pharaon descendit, suivi de Thamar.
Il s'élança sur le char, prit les rênes, et, comme Thamar hésitait : « Allons, monte, • dit-il; il clappa de la langue, et les chevaux partirent. liCs échos, réveillés, répétèrent le bruit des roues, qui retentirent comme un tonnerre sourd, au milieu du silence nocturne, par les salles vasies et profondes.
LE ROMAN m LA MOMIK i57
Celte vieille hideuse s* accrochant de ses doigts osseux au rebord du char, à côté de ce Pliaraon de stature colossale et semblable à un dieu, formait un étrange spectacle qui, heureusement, n*avait pour témoin que les étoiles scintillant dans le bleu noir du ciel ; placée ainsi, elle ressemblait à un de ces mauvais génies à configuration monstrueuse qui accompagnent les âmes coupables aux enfers. Les passions rapprochent ceux qui ne devraient jamais se rencontrer.
« Est-ce par ici? dit le Pharaon à la servante, au bout d'une rue qui se bifurquait.
— Oui, » répondit Thamar en étendant sa main sèche dans la bonne direction.
Les chevaux, excités par le fouet, se précipitaient en avant, et le char sautait sur les pierres avec un bruit d'airain.
Pendant ce temps, Tahoser dormait près de Ra'hel : un rêve bizarre hantait son sommeil .
Il lui semblait être dans un temple d'une grandeur immense; d'énormes colonnes d'une hauteur prodigieuse soutenaient un plafond bleu constellé d'étoiles comme le ciel; d'innombrables lignes d'hiéroglyphes montaient et descendaient le long des murailles, entre les panneaux de fresques symboliques bariolés de couleurs lumineuses; tous les dieux de l'Egypte s'étaient donné rendez*
VOUS dans ce sanctuaire omipersel, non pas en effigies d'airain, de basalte ou de poqihyre, mais sous leurs formes vivantes. Au premier rang étaient assis les dieux super-célestes, Knef, Bouto^ Phta, Pan-Mendès, Hathor, Pliré, Isis; ensuite venaient douze dieux célestes, six dieux mâles : Rempha, Pi-zéous, Ertosi, Pi-Hermès, Imuthès; et six dieux femelles : la Lune, TÉther, le Feu, TAir, TEau, 4a Terre. Derrière eux fourmillaient, foule indistincte et vague, les trois cent soixantecinq Décans ou démons familiers de chaque jour. Ensuite apparaissaient les divinités terrestres : le second Osiris, Haroéri, Typhon, la deuxième Isis, ?(epthys, Anubis à la tête de chien, Tholli, Busiris, Bubastis, le grand Serapis. Au delà, dans Tombre, sébaucliaient les idoles à formes animales : bœufs, crocodiles, ibis, hippopotames. Au milieu du temple, dans son cartonnage ouvert, gisait le grand prêtre Pëtamounoph , qui , la face dëmaillotée, regardait d'un air ironique celle assemblée étrange et monstrueuse. 11 était mort, mais il vi* vait et parlait, comme cela arrive souvent en rêve, et il disait à sa fille : « Interroge-les, et demandeleur s'ils sont des dieux. »
Et Tahoser allait posant à chacun la question,
r tous répondaient : Nous ne sommes que des
libres, des lois, des forces, des attributs, des
eflliiTes et des pensées de Dieu ; mais aucun de nous n'est le vrai Dieu. »
Et Poêri paraissait sur le seuil du temple, et, prenant Tahoser par la main, la conduisait \ers une lumière si vive, qu'auprès le soleil eût paru noir, et au milieu de laquelle scintillaient dans un triangle des mots inconnus.
Cependant le char de Pharaon volait à travers les obstacles, et les essieux rayaient les murs aux passages étroits.
« Modère tes chevaux, dit Thamar au Pharaon; le fracas des roues dans cette solitude et ce silence pourrait donner Téveil à la fugitive, et elle t'échapperait encore. »
Pharaon, trouvant le conseil judicieux, ralentit, malgré son impatience, Tallure impétueuse de son attelage.
« C'est là, dit Thamar, j'ai laissé la porte ouverte; entre, et je garderai les chevaux. »
Le roi descendit du char, et, baissant la tète, pénétra jlans la cabane.
La lampe brûlait encore et versait sa clarté mourante sur le groupe des deux jeunes filles endormies.
Pharaon prit Tahoser dans ses bras robustes et se dirigea vers la porte de la hutte.
Quand la fille du prêtre s'éveilla et qu'elle vît
tiamboyer près de son visage la face élincelanlc du PhRraon, elle crut d'abord que c'était une fantasmagorie de son rêve transformé ; mais Tair de la nuit qui la vint frapper au visage lui rendit bientôt le sentiment de la réalité. Folle d'épouvante, elle voulut crier, appeler au secours : sa voix ne put jaillir de son gosier. Qui d'ailleurs lui eût porté aide contre Pharaon ?
D un bond, le roi sauta sur son char, passa les rênes autour de ses i*eins, et, serrant sur son coaiir Tahoser demi-morte, il lança ses coursiers au galop vei*s le palais du Nord.
Thamar se glissa comme un reptile dans la cabane, s'accroupit à sa place accoutumée et contempla avec un regard presque aussi tendre que celui d'une mère sa chère Ra'hel, qui dormait toujours.
I^ courant d'aîr frais que produisait le mouvement rapide du char fit bientôt revenir Tahoser à la vie. Pressée et comme écrasée contre la poitrine* du Pharaon par deux bras de granit, elle avait à peine la place d'un battement pour son cœur, et sur sa gorge pantelante s'imprimaient les durs colliers d'émaux. Les chevaux, auxquels le roi rendait les rênes en se penchant vers le bord du char, se précipitaient avec furie ; les roues tourbillonnaient, les plaques d'airain sonnaient, les essieux enflammés fumaient. Tahoser, effarée, voyait vaguement, comme à travers un rêve , s'envoler à droite et à gauche des formes confuses de constructions, de.masses d'arbres, de palais, de temples, de pylônes, d'obélisques, de colosses rendus fantastiques et terribles par la nuit. Quelles pensées pouvaient traverser son esprit pendant celte course effrénée? Elle n'avait pas plus d'idées que
la colombe palpitante aux serres du faucon qui remporte dans son aire ; une terreur muette la stupéfiait, glaçait son sang, suspendait ses Facullôs Ses membres flottaient inertes, sa volonté étrâl dénouée comme ses muscles, et, si les bras du Pharaon ne l'eussent retenue, elle aurait glissé et se serait ployée au fond du char comme une élofle qu'on abandonne. Deux fois elle crui sentir sur sa joue un souffle ardent et deux lèvres de flamme, elle n'essaya pas de détourner la tète; Tépouvante chez elle avait tué la pudeur. A un heurt violent du char contre une pierre, un obscur instinct de Conservation lui Ht crisper les mains sur l'épaule du roi et se serrer contre lui, puis elle s'abandonna de nouveau et pesa de tout son poids, bien léger, sur le cercle de chair qui la meurtrissait.
L'attelage s'engagea dans un dromos de sphinx au bout duquel s'élevait un gigantesque pylône couronné d'une corniche où le globe emblématique déployait son envergure; la nuit, déjà moins opaque, permit à la fille du prêtre de reconnaître le palais du roi. Alors le désespoir s'empara d'elle ; elle se débattit, elle essaya de se débarrasser do l'étreinte qui l'enlaçait , elle appuya ses mains frôles sur la dure j^oitrine du Tliaraon, f oidissanl les bras, se renversant sur le bord du char. Kf-
forts inutiles, lutte insci:sée! son ravisseur souriant la ramenait d'une . pression irrésistible et lente contre son cœur, comme s'il eût voulu l'y incruster ; elle se mit à crier, un baiser lui ferma la bouche.
Cependant les chevaux arrivèrent en trois ou quatre bonds devant le pylône, qu'ils traversèrent au galop, joyeux de rentrer à Tétable, et le char roula dans une immense cour.
Les serviteurs accoururent et se jetèrent à la tète des chevaux, dont les mors blanchissaient d'é-* cume.
Tahoser promena autour d'elle ses regards effrayés ; de hauts murs de briques formaient une vaste enceinte carrée où se dressait, au levant, un palais, au couchant, un temple entré deux vastes pièces d'eau , piscines des crocodiles sacrés. Les premiers rayons du soleil, dont le disque émergeait déjà derrière la chaîne arabique, jetaient une lueur rose sur le sommet des constructions, dont le reste baignait encore dans une ombre bleuâtre. Aucun espoir de fuite ; l'architecture, quoiqu'elle n'eût rien de sinistre, présentait un caractère de force inéluctable, de volonté sans réplique, de persistance éternelle ; un cataclysme cosmique seul eût pu ouvrir une issue dans ces murailles épaisses, à travers ces entassements do
granit. Pour faire tomber ces pylônes composés de quartiers de montagnes, il eût fallu que la planète s'agitât sur ses bases ; Tincendie même n eût fait que lécher de sa langue ces blocs indastructibles.
La pauvre Tahoser n'avait pas à sa disposition ces moyens violents, et force lui fut de se laisser emporter comme une enfant par le Pharaon, sauté à bas de son char.
Quatre hautes colonnes à chapiteaux de palmes formaient les propylées du palais où le roi pénétra, tenant toujours sur sa poitrine la fille de Pétamounoph. Quand il eut dépassé la porte, il posa délicatement son fardeau à terre, et, voyant Tahoser chanceler, il lui dit :
« Rassure-toi ; tu règnes sur Pharaon, el Pharaon règne sur le monde. »
C'était la première parole qu'il lui adressait.
Si l'amour se décidait d'après la raison, certes, Tahoser eût dû préférer Pharaon à Poéri. Le roi était doué d'une beauté surhumaine : ses traits grands, purs, réguliers, semblaient l'ouvrage du ciseau, et l'on n'eût pu y reprendre la moindre imperfection. L'habitude du pouvoir avait mis dans ses yeux cette lumière pénétrante qui fait reconnaître entre tous les divinités et les rois. Ses lèvres, dont un mot eût cliangé la face du monde cl
le sort des peuples , étaient d'un rouge pourpic comme du sang frais sur la lame d'un glaive, et, quand il souriait, avaient cette grâce des choses lerribles, à laquelle rien ne résiste; sa taille haute, bien proportionnée, majestueuse, offrait la noblesse de lignes qu'on admire dans les statues des temples; et, quand il apparaissait solennel et radieux, couvert d'or, d'émaux et de pierres précieuses, au milieu de la vapeur bleuâtre des amschirs, il ne semblait pas faire partie de cette frêle race qui , génération par génération , tombe comme les feuilles et va s'étendre, engluée de bitume, dans les ténébreuses profondeurs des syringes.
Qu'était auprès de ce demi-dieu le chétif Poéri.' et pourtant Tahoser Taimait. Les sages ont, depuis longtemps, renoncé à expliquer le cœur des femmes ; ils possèdent l'astronomie , l'astrologie , Tarithmétique ; ils connaissent le thème natal de l'univers, et peuvent dire le domicile des planètes au moment même de la création du monde. Ils sont sûrs qu'alors la lune était dans le signe du Cancer, le soleil dans le Lion, Mercure dans la Vierge, Yéims dans la Balance, Mars dans le Scorpion, Jupiter dans le Sagittaire, Saturne dans le Capricorne ; ils tracent sur le papyrus ou le granit le cours de l'océan céleste qui va d'orient en
246 LE ROMAN DE LA MOHlE.
occident ; ils ont compté les étoiles semées sur la robe bleue de la déesse Neith, et font voyager le soleil à Thémisphère supérieur et à rhémisphère inférieur, avec les douze baris diurnes et les douze baris nocturnes, sous la conduite du pilote hiéracocéphale et de Neb-Wa , la Dame de la barque ; ils savent qu*à la dernière moitié du mois de Tôbi , Orion intlue sur l'oreille gauche et Sirius sur le cœur; mais ils ignoi^nt entièrement pourquoi une femme préfère un homme à un autre , un misérable Israélite à un Pharaon illustre.
Après avoir traversé plusieurs salles avecTahoser, qu'il guidait par la main, le roi s'assit sur un siège en forme de trône, dans une chambre splendidement décorée.
Au plafond bleu scintillaient des étoiles d'or, et contre les piliers qui supportaient la corniche s'adossaient des statues de rois coiflësdu pschenl, les jambes engagées dans le bloc et les bras croisés sur la poitrine , dont les yeux bordés de lignes noires regardaient dans la chambre avec une intensité effrayante.
Kntre chaque pilier brûlait une lampe posc^* sur un socle, et les panneaux des murailles représcnlaie it une sorte de défilé ethnographique- Un y voyait figurées avec leiu's physionoiAies sfc-
ciales et leurs costumes particuliers les nations des quatre parties du monde.
En tête de la série, guidée par Horus, le pasteur des peuples, marchait Thomme par excellence, l'Égyptien, le Rot-en-ne-rôme, a la physionomie douce, au nez légèrement aquilin, à la chevelure nattée, à la peau d'un rouge sombre, que faisait ressortir un pagne blanc. Ensuite venait le nègre ou Nahasi, avec sa peau noire, ses lèvres bouffies, ses pommettes saillantes, ses cheveux crépus ; puis l'Asiatique ou Namou, à couleur de chair tirant sur le jaune, à nez fortement aquilin, à barbe noire et fournie, aiguisée en pointe, velu d'une jupe bariolée, frangée de houppes; puis Tliluropéen ou Tamhou, le plus sauvage de tous, différant des autres par son teint blanc, ses yeux bleus, sa barbe et sa chevelure rousses, une peau de bœuf non préparée jetée sur l'épaule, des tatouages aux bras et aux jambes.
Des scènes de guerre et de triomphe remplissaient les autres panneaux, et des inscriptions hiéroglyphiques en expliquaient le sens.
Au milieu de la chambre, sur une table que supportaient des captifs liés par les coudes, sculptés si habilement qu ils paraissaient vivre et souffrir, s*épanouissait une énorme gerbe de fleurs
dont les émanalions suaves parfumaient Tatroosphère.
Ainsi, dans cette chambre magnifique qu'entouraient les effigies de ses aïeux, tout racontait et chantait la gloire du Pharaon. Les nations du monde marchaient derrière FÉgypte et reconnaissaient sa suprématie, et lui commandait à rÊgypte ; cependant la fille de Pétamounoph, loin délre éblouie de cette splendeur, pensait au pavillon champêtre de Poêri, et surtout à la misérable hutte de boue et de paille du quartier des Hébreux, où elle avait laissé Ra*hel endormie, Ralie! maintenant Theureuse et seule épouse du jeune Hébreu.
Pharaon tenait le bout des doigts de Tahoser debout devant lui, et il fixait sur elle ses yeux de faucon, dont jamais les paupières ne palpitaient; la jeune fille n*avait pour vêtement que la draperie substituée par Ra'hel à sa robe mouillée pendant la traversée du Nil ; mais sa beauté n'y perdait rien ; elle était là demi-nue, retenant d'une main la grossière étofle qui glissait, et tout le haut de son corps charmant apparaissait dans sa blancheur dorée. Quand elle était parée, on pouvait regretter la place qu*occupaient ses gorgerins, ses bracelets et ses ceintures en or ou en pierres de couleui*; mais, à la voir privée ainsi de tout
ornement, radmiration se rassasiait ou plutôt s'exaltait.
Certes, beaucoup de femmes très-belles étaient entrées dans le gynécée de Pharaon ; mais aucune n*était comparable à Tahoser, et les prunelles du roi dardaient des flammes si vives, qu'elle fut obligée de baisser les yeux, n'en pouvant supporter l'éclat.
En son cœur Tahoser était orgueilleuse d'avoir excité l'amour de Pharaon : car quelle est la femme, si parfaite qu'elle soit, qui n'ait pas de vanité? Pourtant elle eût préféré suivre au désert le jeune Hébreu. Le roi l'épouvantait, elle se sentait éblouie des splendeurs de sa face, et ses jambes se dérobaient sous elle. Pharaon, qui vit son trouble, la fit asseoir à ses pieds sur un coussin rouge brodé et orné de houppes.
« 0 Tahoser! dit-il en la baisant sur les cheveux, je t'aime. Quand je t'ai vue du haut de mon palanquin de triomphe porté au-dessus du front des hommes par les oëris, un sentiment inconnu est entré dans mon âme. Moi, que les désirs préviennent, j'ai désiré quelque chose; j'ai compris que je n'étais pas tout. Jusque-là j'avais vécu solitaire dans ma toute-'puissance, au fond de mes gigan-^ tesques palais, entouré d^ombres souriantes qui se disaient des. femmes et ne produisaient pas
SÔO LE ROMAN DE LA HOMIË.
plus d'impression sur moi que les figures peintes des fresques. J'écoutais au loin bruire et se plaindre vaguement les nations sur la tête desquelles j'essuyais mes sandales ou que j'enlevais par leurs chevelures, comme me représentent les bas- reliefs symboliques des pylônes, et, dans ma poitrine froide et compacte comme celle d'un dieu de basalte, je n'entendais pas le battement de mon cœur. Il me semblait qu'il n'y eût pas sur terre un être pareil à moi et qui pût m'émouvoir ; en vain de mes expéditions chez les nations étrangères je ramenais des vierges choisies et das femmes célèbres dans leur pays à cause de leur beauté : je les jetai> là comme des fleurs après les avoir respirées un instant. Aucune ne me faisait naitre l'idée de la revoir. Présentes, je les regardais à peine ; absentes, je les avais aussitôt oubliées, Twea, Taia, Amensé, Hont-Reché, que j'ai gardées par le dégoût d'en chercher d'autres qui m'eussent le lendemain été aussi indifférentes que celles-là, n'ont jamais été entre mes bras que des fantômes vains, que des formes parfumées et gracieuses, que dcîi êtres d'une autre race, auxquels ma nature ne pouvait s'associer, pas plus que le léopard ne peut s'unir à la gazelle, l'habitant des airs a l'habitant des eaux ; et je pensais que, placé par les dieux en dehors et au-dessus des mortels, je ne devais
partager ni leurs douleurs ni leurs joies. Un immense ennui, pareil à celui qu'éprouvent sans doute les momies qui, emmaillotées de bandelettes, attendent dans leurs cercueils, au fond des hypogées, que leur âme ait accompli le cercle des migrations, s'était emparé de moi sur mon IrAne, où souvent je restais les mains sur mes genoux comme un colosse de granit, songeant à l'impossible, à l'infini, à l'éternel. Bien des fois j'ai pensé à lever le voile d'Isis, au risque de tomber foudroyé aux pieds de la déesse. « Peut-être, me di- « sai-je, cette figure mystérieuse est-elle la figure « que je rêve, celle qui doit m'inspirer de l'amour. « Si la terre me refuse le bonheur, j'escaladerai le a ciel.... » Mais je t'ai aperçue; j'ai éprouvé un sentiment bizarre et nouveau ; j'ai compris qu'il existait en dehors de moi un être nécessaire, impérieu3(, fatal, dont je ne saurais me passer, et qui avait le pouvoir de me rendre malheureux. J'étais un roi, presque un dieu ; ô Tahoserl tu as fait de moi un homme ! »
Jamais peut-être Pharaon n'avait prononcé un si long discours. Habituellement un mot, un geste, un clignement d'œil, lui sufiisaient pour manifester sa volonté, aussitôt devinée par mille regards a tien' ifs, inquiets. L'exécution suivait sa pensée comme l'éclair suit la foudre. Pour Tahoser, il
semblait avoir renoncé à sa majeslé granitique ; il parlait, il s'expliquait comme un mortel.
Tahoser était en proie à un trouble singulier. Quoiqu'elle fût sensible à Thonneur d*avoir inspire de Tamour au préféré de Phré, au favori d'Amoun- Ra, au conculcateur des peuples, à l'être effrayant, solennel et superbe, vers qui elle osait à peine lever les yeux, elle n'éprouvait pour lui aucune sympathie, et Tidée de lui appartenir lui inspirait une épouvante répulsive. A ce Pharaon qui avait enlevé son corps, elle ne pouvait donner son âme restée avec Poéri et Ra'hel, et, comme le roi paraissait attendre une réponse, elle dit :
« Comment se fait il, ô roi! que parmi toutes les filles d*Égypte ton regard soit tombé sur moi, que tant d'autres surpassent en beauté, en talents et en dons de toutes sortes? Comment, au milieu des toufTes de lotus blancs, bleus et roses, à la corolle ouverte, au parfum suave, as-tu choisi rhumble brin d'herbe que rien ne distingue?
— Je l'ignore; mais sache que toi seule existes au monde pour moi, et que je ferai les filles de roi tes sentantes.
— Et si je ne t'aimais pas? dit timidement Ta* hoser.
— Que m'importe? si je t'aime, répondit Pharaon ; est-ce que les plus belles femmes de l'uni-
vers ne se sont pas couchées en travers de mon seuil, pleurant etgémissant,s'égratignantles joues, se meurtrissant le sein, s'arrachant les cheveux, et ne sont pas mortes implorant un regard d'amour qui n*est pas descendu? La passion d'une autre n'a jamais fait palpiter ce cœur d'airain dans cette poitrine marmoréenne; résiste-moi, haismoi, tu n'en seras que plus charmante; pour la première fois, ma volonté rencontrera un obstacle, et je saurai le vaincre.
— Et si j'en aimais un autre? » continua Tahoser enhardie.
A cette supposition, les sourcils de Pharaon se contractèrent ; il mordit violemment sa lèvre inférieure, où ses dents laissèrent des marques blanches, et il serra jusqu'à lui faire mal les doigts de la jeune fille, qu'il tenait toujours; puis il se calma et dit d'une voix lente et profonde :
« Quand tu auras vécu dans ce palais, au milieu de ces splendeurs, entourée de l'atmosphère de mon amour, tu oublieras tout, comme oublie celui qui mange le népenthès. Ta vie passée te semblera un rêve ; tes sentiments antérieurs s'évaporeront comme l'encens sur le charbon de Tarnschir; la femme aimée d'un roi ne se souvient plus des hommes. Va, viens, accoutume-toi aux magnificences pharaoniques, puise à même mes trésors,
25i LE ROMAN DE LA MOMIE.
fais couler Tor à flots, amoncelle les pierreries, commande, fais, défais, abaisse, élève, sois ma maîtresse, ma femme et ma reine. Je te donne ITgypte avec ses prêtres, ses armées, ses laboureurs, son peuple innombrable, ses palais, ses temples, ses villes ; frippe-la comme un morceau de gaze ; je t'aurai d'autres royaumes, plus grands, plus beaux, plus riches. Si le monde ne le suffit pas, je conquerrai des planètes, je détrônerai des dieux. Tu es celle que j*aime. Tahoser, la fille de Pétamounoph, n'existe plus. »
Quand Ra'hel s'éveilla, elle fut surprise de ne plus trouver Tahoser à côté d'elle, et promena ses regards autour de la chambre, croyant que l'Égyptienne s'était déjà levée. Accroupie dans un coin, Thamar, les bras croisés sur les genoux, la tète posée sur ses bras, oreiller osseux, dormait ou plutôt faisait semblant de dormir ; car, à travers les mèches grises de sa chevelure en désordre qui ruisselaient jusqu'à terre, on eût pu entrevoir ses prunelles fauves comme celles d'un hibou, phosphorescentes de joie maligne et de méchanceté satisfaite.
« Thamar, s'écria Ra'hel, qu'est devenue Tahoser? »
La vieille, comme si elle se fût éveillée en^ sursaut à la voix de sa maitresàc, déplia lentement ses membres d'araignée, se dressa sur ses pieds, frotla à plusieut*s reprises ses paupières bistrées avec le
dos de sa main jaune plus ^he que celle d'une momie, et dit d'un air d'étonnement très-bien joué :
a Est-ce qu'elle n'est plus là?
— Non, répondit Ra'hel, el, si je ne voyais encore sa place creusée sur le lit à côté de la mienne, et pendue à cette cheville la robe qu'elle a quittée, je croirais que les bizarres événements de cette nuit n'étaient que les illusions d*un rêve. »
Quoiqu'elle sût par&itement à quoi s'en tenir sur la disparition de Tahoser, Thamar souleva un bout de draperie tendu à l'angle de la chambre, comme si TÉgyptienne eût pu se cacher derrière; elle ouvrit la porte de la cabane, et, debout sur le seuil, explora minutieusement du regard les environs, puis, se retournant vers l'intérieur, elle fit à sa maîtresse un signe négatif.
« C'est étrange, dit Ra'hel pensive.
— Maîtresse, dit la vieille en se rapprochant de la belle Israélite avec des façons doucereuses et câlines, tu sais que cette étrangère m'avait déplu.
— Tout le monde te déplaît, Thamar, répondit Ra hel en souriant.
— Excepté toi, maîtresse, dit la vieille en portant à ses lèvres la main de la jeune femme.
— Oh I je le sais, tu m'es dévouée.
— Je n ai jamais eu d'enfants, et parfois me figure que je suis ta mère.
— Bonne Thamar ! dit Ra'hel attendrie.
— Avais-je tort, continua Thamar, de trouver son apparition étrange? Sa disparition l'explique. Elle se disait Tahoser, fille de Pétamounoph ; ce n'était qu'un démon ayant pris cette forme pour séduire et tenter un enfant d'Israël. As- tu vu comme elle s'est troublée lorsque Poëri a parlé contre les idoles de pierre, de bois et de métal ; et comme elle a eu de la peine à prononcer ces paroles : « Je tâcherai de croire à ton Dieu.» On eut dit que le mot lui brûlait les lèvres comme un charbon .
— Ses larmes qui tombaient sur mon cœur étaient bien de vraies larmes, des larmes de femme, dit Ra'hel.
— Les crocodiles pleurent quand ils veulent, et les hyènes rient pour attirer leur proie, continua la vieille; les mauvais esprits qui rôdent la nuit parmi les pierres et les ruines savent bien des ruses et jouent tous les rôles.
— Ainsi, selon toi, cette pauvre Tahoser n'était qu'un fantôme animé par l'enfer?
— Assurément, répondit Thamar ; est-il vraisemblable que la fille du grand prêtre Pétamounoph se soit éprise de Poéri, et l'ait préféré î\ Pharaon, qu'on prétend amoureux d'elle? »
Ra*hel, qui ne mettait personne au monde audessus de Poêri, ne trouvait pas la chose si invraisemblable.
« Si elle Taimait autant qu^elle le disait, pourquoi s'est-elle sauvée lorsque, avec ton consentement, il Tadmettait comme seconde épouse? C'est la condition de renoncer aux faux dieux et d'adorer Jéhovah qui a mis en fuite ce diable déguisé.
— En tout cas, dit Ra'hel, ce démon avait la voix bien douce et les yeux bien tendres. »
Au fond Ra'hel n'étail peut-être pas très-mécontente de la disparition de Tahoser. Elle gardait tout entier le cœur dont elle avait bien voulu céder la moitié, et la gloire du sacritice lui restait.
Sous prétexte d'aller aux provisions, Thamar sortit et se dirigea vers le palais du roi; dont sa cupidité n'avait pas oublié la promesse ; elle s'était munie d'un grand sac de toile grise pour le remplir d'or.
Quand elle se présenta à la porte du palais, les soldats ne la battirent plus comme la première fois; elle avait déjà du crédit, et l'oéris de garde la fit entrer tout de suite. Timopht la conduisit au Pharaon.
Lorsqu'il aperçut 1 immonde vieille qui ram]>ait vers son trône comme un insecte à moitié écrasé,
le roi se souvint de sa promesse et donna ordre qu'on ouvrit une des chambres de granil à la Juive, et qu'on l'y laissât prendre autant d'or qu'elle en pourrait porter.
Timopht, en qui Pharaon avait confiance, et qui connaissait le secret de la serrure, ouvrit la porte de pierre.
L'immense tas d'or étincela sous un rayon de soleil ; mais l'éclair du métal ne fut pas plus brillant que le regard de la vieille ; ses prunelles jaunirent et scintillèrent étrangement. Après quelques minutes de contemplation éblouie, elle releva les manches de sa tunique rapiécée, mit à nu ses bras secs, dont les muscles saillaient comme des cordes, et que plissaient à la saignée d'innombrables rides; puis elle ouvrit et referma ses doigts recourbés, pareils à des serres de griffon, et se lança sur Tamas de sicles d'or avec une avidité farouche et bestiale.
Elle se plongeait dans les lingots jusqu'aux épaules, les brassait, les agitait, les roulait, les faisait sauter ; ses lèvres tremblaient, ses narines se dilataient, et sur son échine convulsive couraient des frissons nerveux. Enivrée, folle, secouée de trépidations et de rires spasmodiques, elle jetait des poignées d'or dans son sacen disant : « Encore ! encore! encore! » tant qu'il fut bientôt plein jusqu'à
l'ouverture. Timopht, que le spectacle amusait, la laissait faire, n'imaginant pas que ce spectre décharné pût remuer ce poids énorme; mais Thamar lia d'une corde le sommet de son sac, et, h la grande surprise de TEgyptien, le chargea sur son dos. L'avarice prêtait à cette carcasse délabrée des forces inconnues : tous les muscles, tous les nerfs, toutes les fibres des bras, ducoù, des épaules, tendus à rompre, soutenaient une masse de métal qui eût fait plier le plus robuste porteur de la race Nahasi ; le front penché comme celui d'un bœuf quand le soc de la charrue à rencontré une pierre. Thamar, dont les jambes titubaient, sortit du palais, se heurtant aux murs, marchant presque à quatre pattes, car souvent elle envoyait ses mains à terre pour ne pas être écrasée sous le poids ; mais enfin elle sortit, et la charge d or lui appartenait légitimement.
Haletante, épuisée, couverte de sueur, le dos meurtri, les doigts coupés, elle s'assit à la porte du palais sur son bienheureux sac, et jamais siège ne lui parut plus moelleux.
Au bout de quelque temps elle aperçut deux Israélites qui passaient avec une civière, revenant de porter quelque fardeau ; elle les appela, et, en leur promettant une bonne récompense, elle les tlélcrmina à se charger du sac et à la suivre.
LE nONAI9 bE LA MOMIE. 26i
Les deux Israélites, que Thamar précédait, s'engagèrent dans les rues de Thèbes, arrivèrent aux terrains vagues, mamelonnés de cahutes en boue, et déposèrent le sac dans Tune d'elles. Thamar leur donna, quoique en rechignant, la récompense promise.
Cependant Tahoser avait été installée dans un appartement splendide, un appartement royal, aussi beau que celui de Pharaon. D'élégantes CQlonnes à chapiteaux de lotus soutenaient le plafond étoile, qu'encadrait une corniche à palmettes bleues peintes sur un vernis d'or ; des panneaux lilas tendre, avec des filets verts terminés par des boutons de fleurs, dessinaient leurs symétries sûr les murailles. Une fine natte recouvrait les dalles; des canapés incrustés de plaquettes de métal alternant avec des émaux, et garnis d'étoffes à fond noir semé de cercles rouges ; des fauteuils à pied de lion, dont le coussin débordait sur le dossier ; des escabeaux formés de cols de cygne enlact'^s, des piles de carreaux en cuir pourpre gonflé.^i de barbe de chardon, des sièges où l'on pouvait s'asseoir deux, des tables de bois précieux que contenaient des statues de captifs asiatiques, composaient l'ameublement.
Sur des socles richement sculptés posaient de grands vases et de larges cratères d'or, d'un prix
<m, LE ROMAN DE LA MOMIE.
inestimable, dont le travail Teniporlait sur la ma* tièrc. I/un deux, effilé à la base, était soutenu par deux télés de chevaux s'encapuchonnant sous leur harnais à frange. Deux tiges de lotus retombant avec grâce par-dessus deux rosaces formaient les anses ; des ibex hérissaient le couvercle de leurs oreilles et de leurs cornes, et sur la panse couraient, parmi des hampes de papyrus, des gazelles poursuivies.
Un autre, non moins curieux, avait pour couvercle une tète monstrueuse de Typhon, coiffée de palmes et grimaçant entre deux vipères; ses flancs étaient ornés de feuilles et de zones denticulées.
L'un des cratères, qu élevaient en l'air deux personnages mitres, vêtus de robes à larges bordures, qui, d'une main, soutenaient l'anse, et, de Tautre, le pied, étonnait par sa dimension énorme, par la valeur et le fini de ses ornements.
L'autre, plus simple et plus pur de forme peutêtre, s'évasait gracieusement, et des chacals, posant leurs pattes sur son bord comme pour y boire, lui dessinaient des anses avec leur corps svelte et souple.
Des miroirs de métal entouré de figures difformes, comme pour donner à la beauté qui s'y regardait le plaisir du contraste, des coffres en bois
de crdrc OU de sycomore ornementés et poÎLls , des coffrets en terre émaillée, des buîres d'albâtre, d'onyx et de verre, des boîtes d'aromates, témoignaient de la magnificence de Pharaon à Tendroit de Tahoser.
Avec les choses précieuses que contenait cette chambre, on eût pu payer la rançon d'un royaume.
Assise sur un siège d'ivoire, Tahoser regardait les étoffes et les bijoux que lui montraient de jeunes filles nues éparpillant les richesses contenues dans les coffres.
Tahoser sortait du bain, et les huiles aromatiques dont on Tavait frottée assouplissaient encore la pulpe moelleuse et fine de sa peau. Sa chair prenait des transparences d'agate, et la lumière semblait la traverser ; elle était d'une beauté surhumaine, et, quand elle fixa sur le métal bruni du miroir ses yeux avivés d'antimoine, elle ne put s'empêcher de sourire à son image.
Une large robe de gaze enveloppait son beau corps sans le cacher, et pour tout ornement elle portait un collier composé de cœurs en lapis-lazuli, surmontés de croix et suspendus à un fil de perles d'or.
Pharaon parut sur le seuil de la salle ; une vipère d'or ceignait son épaisse chevelure, et une calasiris, dont les plis ramenés par devant formaient la
26i LE ROMAN DE LA MOMIE.
pointe, lui entourait le corps de la ceinture aux genoux. Un seul gorgerin cerclait son cou aux muscles invaincus.
En apercevant le roi, Tahoser voulut se lever de son siège et se prosterner ; mais Pharaon vint à elle, la releva et la fit asseoir.
c( Ne t'humilie pas ainsi, Tahoser, lui dit-il d'une voix douce ; je veux que tu sois mon égale : il m'ennuie d'être seul dans V univers ; quoique je sois tout-puissant et que je t'aie en ma possession, j'attendrai que tu m'aimes comme si je n'étais qu'un homme. Écarte toute crainte; sois une femme avec ses volontés, ses sympathies, ses antipathies, ses caprices; je n'en ai jamais vu ; mais, si ton cœur parle enfin pour moi, pour que je le sache, tends-moi, quand j'entrerai dans ta chambre, la fleur de lotus de ta coiflure. d
Quoi qu'il fit pour l'empêcher, Tahoser se précipita aux genoux du Pharaon et laissa tomber une larme sur ses pieds nus.
« Pourquoi mon âme est-elle à Poéri? » se disait-elle en reprenant sa place sur son siège d'ivoire.
Timopht, mettant une main à terre et l'autre sur sa tête, pénétra dans la chambre : « Roi, dit-il, un personnage mystérieux de-
mande à te parier. Sa barbe immense descend jusqu'à son ventre ; des cornes luisantes bossellent son front dénudé, et ses yeux brillent comme des flammes. Une puissance inconnue le précède, car tous les gardes s'écartent et toutes les portes s'ouvrent devant lui. Ce qu'il dit, il faut le faire, et je suis venu à toi au milieu de tes plaisirs , diU la mort punir mon audace.
— Comment s*appelle-t-il? » dit le roi.
Timoplit répondit : « Mosché. »
^JS] 12
Le roi passa dans une autre salle pour recevoir Mosché, et s* assit sur un trône dont les bras étaient •formés par des lions , il entoura son cou d'un large pectoral, saisit son sceptre et prit une pause de superbe indifférence.
Hoschë parut : un autre Hébreu, nommé Aharon, l'accompagnait. Quelque auguste que fût le Pharaon sur son trône d'or, entouré de ses oêris et de ses Aabellifères, dans cette haute salle aux colonnes énormes, sur ce fond de peinture représentant les hauts faits de ses aïeux ou les siens , Mosché n'était pas moins imposant : la majesté de Tâge équivalait chez lui à la majesté royale ; quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il semblait d'une vigueur toute virile, et rien en lui ne ti^ahissait les décadences de la sénilité. Les rides de son front et de ses joues, pareilles à des traces de ciseau sur du granit, le rendaient vénérable, sans accuser la
date des années ; son cou brun et plissé se rattachait à ses fortes épaules par des muscles décharnés, mais puissants encore, et un lacis de veines drues se tordait sur ses mains, que n'agitait pas lo tremblement habituel aux vieillards. Une âme plus énergique que l'âme humaine vivifiait son corps, ^t sur sa face brillait, même dans l'ombre, une lueur singulière. On eût dit le reflet d'un soleil invisible.
Sans se prosterner, comme c'était l'habitude lorsqu'on approchait du roi, Mosché s'avança vers le trône de Pharaon et lui dit :
a Ainsi a parlé l' Eternel, le Dieu d'Israël: c( Laisse aller mon peuple, pour qu'il me célèbre a une solennité au désert. »
Pharaon répondit : a Qui est rÊternel dont je dois écouter la voix pour laisser partir Israël? Je ne connais pas l'Eternel, et je ne laisserai pas partir Israël. »
Sans se laisser intimider par les paroles du roi, le grand vieillard répéta avec netteté, car l'ancien bégayement dont il était aflligé avait disparu :
c( Le Dieu des Hébreux s'est manifesté à nous. Nous voulons donc aller à une distance de trois jours dans le désert et y sacrifier à l'Eternel, notre Dieu, de peur qu'il ne nous frappe de la peste ou du glaive. »
LE ROMAN DE tk HÛMlE. 269
Aharon confirma par un signe de lète la demande de Mosché.
« Pourquoi détournez-vous le peuple de ses occupations? répondit le Pharaon. Allez à. vos travaux. Heureusement pour vous que je suis aujourd'hui d'humeur clémente, car j'aurais pu vous faire batlre de verges, couper le nez et les oreilles, jeter tout vif aux crocodiles. Sachez, je veux bien vous le dire, qu'il n'y a d'autre dieu qu'Ammon- Ra, l'être suprême et primordial, à la fois mâle et femelle, son propre père et sa propre mère, dont il est aussi le mari ; de hii découlent tous les autres dieux qui relient le ciel à la terre, et ne sont que des formes de ces deux principes constituants; les sages le connaissent, et les prêtres qui ont longtemps étudié les mystères dans les collèges et au fond des temples consacrés à ses représentalions diverses. N'alléguez donc pas un autre dieu de votre invention pour émouvoir les Hébreux à la révolte et les empêcher d'accomplir la tâche imposée. Votre prétexte de sacrifice est transparent : vous voulez fuir; retirez-vous de devant ma face et continuez à mouler l'argile pour mes édifices royaux et sacerdotaux, pour mes pyramides, mes palais et mes murailles. Allez ; j'ai dit. »
Noschë, voyant qu'il ne pouvait émouvoir le
cœur du Pharaon, et que, s*il insistait, il exdierait sa colère, se retira en silence, suivi d'Aharon consterné.
ce J'ai obéi aux ordres de ITtcrnel, dit Mosché à son compagnon lorsqu'il eut Iranchi le pylône : mais Pharaon est resté insensible comme si j'eusse parlé à ces hommes de granit assis sur des trônes à la porte des palais , ou à ces idoles à tête de chien, de singe ou d*ëper\ier, qu'encensent les prêtres au fond des sanctuaires. Qualions-nous répondre au peuple quand il nous interrogera sur le succès de notre mission? »
Pharaon, craignant que les Hébreux n'eussent ridée de secouer le joug d'après les suggestions de Mosché, les fit travailler -plus durement encoi'e et leur refusa la paille pour mêler à leurs briques. Aussi les enfants dMsraêl se répandirent-ils par toute TÉgypte, arrachant le chaume et maudissant les exacteui*$, car ils se trouvaient trèsmalheureux et ils disaient que les conseils de Mosché avaient redoublé leur misère.
Un jour Mosché et Aharon reparurent au palais et sommèrent encore une fois le roi de laisser partir les Hébreux, pour aller sacrifier à l'Étemel, dans le désert.
« Qui me prouve, répondit Pharaon, que vraiment l'Éternel vous envoie vers moi pour me dire
ces choses et que vous n êtes pas, comme je Timagine, de vils imposteurs ? »
Aharon jeta soa bâton devant le roi, et le bois commença à se tordre, à onduler, à se couvrir d'ècailles, à remuer la tète et la queue, à se dresser et à pousser des siftlements horribles. Le bâton s*était changé en serpent 11 faisait bruire ses anneaux sur les dalles, gonflait sa gorge, dardait sa langue fourchue, et, roubnt ses yeux rouges, semblait choisir la victime qu il devait piquer.
Les oêris et les serviteurs rangés autour du trône restaient immobiles et muets d*effroi à la vue de ce prodige. Les plus braves avaient tiré à demi leur épée.
Mais Pharaon ne s'en émut aucunement ; un sourire dédaigneux voltigea sur ses lèvres, et il dit:
c( Voilà ce que vous savez faire. Le miracle est mince et le prestige grossier. Qu'on fasse venir mes sages, mes magiciens et mes hiéroglyphites. »
Us arrivèrent ; c étaient des personnages d'un aspect formidable et mystérieux, la tète rasée, chaussés de souliers de byblos, vêtus de longues robes de lin, tenant en main des bâtons gravés d*hiéroglyphes ; ils étaient jaunes et desséchés comme des momies, à force de veilles, d'études et
27i LE ROMAN DE LA MOMIE.
d*au6léritës ; les fatigues des initiations successives se lisaient sur leurs visages, où les yeux seuls semblaient vivants.
Ils se rangèrent en ligne devant le trône de Pharaon, sans faire même attention au serpent qui frétillait, rampait et sifflait.
« Pouvez-vous, dit le roi, changer vos cannes en reptiles comme vient de le faire Aharon ?
— 0 roi! est-ce pour ce jeu d'enfant, dit le plus ancien de la bande, que tu nous as fait venir du fond des chambres secrètes, où, sous des plafonds constellés, à la lueur des lampes, nous rêvons, penchés sur des papyrus indéchiffrables, agenouillés devant des stèles hiéroglyphiques aux sens mystérieux et profonds, crochetant les secrets de la nature, calculant la force des nombres, porfaiit notre main tremblante au bord du voile de la grande Isis? Laisse-nous retourner, car la vie est courte, et à peine le sage a-t-il le temps de jeter à l'autre le mot qu'il a saisi ; laisse-nous retourner à nos travaux ; le premier jongleur, le psylle qui joue son air de flûte sur les places suffit à te cunlenler.
— Ennana, fais ce que je désire, » dit Pharaon nti chef des hiéroglyphites et des magiciens,
Le vieil Ennana se retourna vei's le colléjje V's sages qui se tenaient debout, immobiles.
Le roman de la momie. 273
et Tesprit déjà replongé dans l*abime des méditalions :
c( Jetez vos cannes à terre en prononçant tout bas le mot magique. »
Les bâtons avec un bruit sec tombèrent ensemble sur les dalles, et les sages reprirent leur pose perpendiculaire, semblables aux statues adossées aux piliers des temples ; ils ne daignaient même pas regarder à leurs pieds si le prodige s'accomplissait, tellement ils étaient sûrs de la puissance de leur formule.
Et alors c-e fut un étrange et horrible spectacle : les cannes se tordirent comme des branches de bois vert sur le feu ; leurs extrémités s'aplatirent en tètes, s'eflilèrent en queues ; les unes restèrent lisses, les autres s'écaillèrent selon l'espèce du serpent. Cela grouillait, cela rampait, cela sifflait, cela s'enlaçait et se nouait hideusement. 11 y avait des vipères portant la marque d'un fer de lance sur leur front écrasé, des cérastes aux protubérances menaçantes, des hydres vcrdàtres et visqueuses, des aspics aux crochets mobiles, des trigonocéphales jaunes, des orvets ou serpents de verre, des crotales au museau court, à la robe noirâtre, faisant sonner les osselets de leur queue; (les am])hi3bénes marchant en avant et en arrière; des boas ouvrant leur large gueule capable d'en-
gloutir le bœuf Apis ; des serpents aux yeux entourés de disques comme ceux des hiboux : le pa\c de la salle en était couvert.
Tahoser, qui partageait le trône du Pharaon, levait ses beaux pieds nus et les ramenait sous elle, toute pAle d'épouvante.
« Eh bien, dit Pharaon à Mosché, tu vois que la science de mes' hiéroglyphites égale ou surpasse la tienne : leurs bâtons ont produit des serpents comme celui d*Aharon. Invente un autre prodige,
si tu veux me convaincre. »
Moschë étendit la main, et le serpent d'Aharoii se précipita vers les vingt-quatre reptiles. La lutte ne fut pas longue : il eut bientôt englouti les aflreuscs bétes, créations réelles ou apparentes des sages d'Egypte ; puis il reprit sa forme de bAton .
Ce résultat parut étonner Ennana. Il pencha la tète, réfléchit et dit, comme un homme qui se ravise :
« Je trouverai le mot et le signe. J'ai mal interprété le quatrième hiéroglyphe de la cinquième ligne perpendiculaire où se trouve la conjuration des serpents 0 roi! as-tu encore besoin de nous? dit tout haut le chef des hiéroglyphites. Il me tarde de l'éprendre la lecture d'Hermès Trismégiste, qui contient
bien d'autres secrets que ces tours de passepasse. »
Pharaon fit signe au vieillard qu'il pouvait se retirer, et le cortège silencieux rentra dans les profondeurs du palais.
Le roi revint au gynécée avec Tahoser. La fille du prêtre, effrayée et toute tremblante encore de ces prodiges, s'agenouilla devant lui et lut dit :
a 0 Pharaon I ne crains-tu pas d'irriter par ta résistance ce dieu inconnu auquel les Israélites veulent aller sacrifier dans le désert, à trois jours de distance? Laisse partir Mosché et ses Hébreux pour accomplir leurs rites, car peut-être l'Eternel, comme ils le nomment, éprouvera la terre d'Egypte et nous fera mourir.
— Quoi I cette jonglerie de reptiles t'épouvante ! répondit Pharaon ; ne. vois-tu pas que mes sages ont produit des serpents avec leurs bâtons?
— Oui, mais celui d'Aharon les a dévorés, et c'est un mauvais présage.
— Qu'importe ! ne suis-je pas le favori de Phré, le préféré d'Ammon-Ra? n'ai- je pas sous mes sandales l'effigie des peuples vaincus* D'un souille je balayerai , quind je voudrai, toute celte engeance hébraïque, et nous verrons si leur Dieu saura les proléger I
— Prends garde, Pharaon, dit Tahoser, qui se
276 L£ ROMAN DE LA MOMlfi.
souvenait des paroles de Poëri sur la puissaace de Jéhovah ; ne laisse pas l'orgueil endurcir ton cœur. Ce Mosché et cet Aharon m'épouvantent; pour qu'ils affrontent ton courroux, il faut qu'ils soient soutenus par un dieu bien terrible I
— Si leur Dieu avait tant de puissance, dit Pharaon répondant à la crainte exprimée parTahoser, les laisserait-il ainsi captifs, humiliés et pliant comme des bêtes de somme sous les plus durs travaux ? Oublions donc ces vains prodiges et vivons en paix. Pense plutôt à l'amour que j'ai pour toi, et songe que Pharaon a plus de pouvoir que l'Éternel, chimérique divinité des Hébreux.
— Oui, tu es le conculcateur des peuples, le dominateur des trônes, et les hommes sont devant toi comme les grains de sable que soulève ]e vent du sud r je le sais, répliqua Tahoser.
— Et pourtant je ne puis me faire aimer de toi, dit Pharaon en souriant.
— L'ibex a peur du lion, la colombe redoute l'épervier, la prunelle craint le soleil , et je ne te vois encore qu'à travers les terreurs et les éblouissements; la faiblesse humaine est longue à se familiariser avec la majesté royale. Un dieu effraye toujours une mortelle.
— Tu m'inspires le regret, Tahoser, de n'être pas le premier venu, un oôris, un monarque, un
LE ROMAN DE U ^OMlE. 277
prêtre, un agriculteur, ou moins encore. Mais, puisque je ne saurais faire du roi un homme, je peux faire de la femme une reine et nouer la vipère d'or à ton front charmant. La reine n'aura plus peur du roi.
— Même lorsque tu me fais asseoir près de loi, sur ton trône, ma pensée reste agenouillée à tes pieds. Mais tu es si bon, malgré ta beauté surhumaine, ton pouvoir sans borne et ton éclat fulgurant, que peut-être mon cœur s'enhardira et osera battre sur le tien. »
C'est ainsi que devisaient Pharaon et Tahoser; la fille du prêtre ne pouvait oublier Poëri, et cherchait à gagner du temps en flattant de quelque espoir la passion du roi. S'échapper du palais, aller retrouver le jeune Hébreu, était chose impossible. Poéri, d'ailleurs, acceptait son amour plutôt qu'il ne le partageait. Ra'hel, malgré sa générosité, était une dangereuse rivale , et puis la tendresse de Pharaon touchait la fille du prêtre; elle eût désiré l'aimer, et peut-être en était-elle moins loin qu'elle ne le croyait.
. A quelques jours de là, Pharaon côtoyait le Nil, debout sur son char et suivi de son cortège ; il allait voir quel degré atteignait la crue du fleuve, lorsqu'au milieu du chemin se dressèrent comme deux fantômes Aharon et Moschè. Le roi retint ses chevaux, qui ^^couaient déjà leur bave sur la poitrine du grand vieillard immobile.
Moschè, d'une voix lente et solennelle, répéta son adjuration.
« Prouve par quelque miracle la puissance de ton Dieu, répondit le roi, et je t'accorde ta demande. »
Se tournant vers Aharon, qui le suivait à quelques pas, Moschè dit :
c( Prends ton bâton et étends ta main sur les eaux des Égyptiens, sur leurs rivières, leurs fleuves, leurs lacs et leurs rassemblements d'eau; qu'ils deviennent du sang ; il y aura du sang dans
tout le pays d'Egypte, ainsi que dans les i^ases de bois et dé pierre. »
Aharon brandit sa verge et en frappa Teau du fleuve.
La suite de Pharaon attendait le résultat avec anxiété. Le roi, qui portait un cœur d'airain dans une poitrine de granit, souriait dédaigneusement, se fiant à la science de ses hiéroglyphites pour confondre ces magiciens étrangers.
Dès que le bâton de l'Hébreu, ce bâton qui avait été serpent, frappa le fleuve, les eaux commencèrent à se troubler et à bouillonner, leur couleur limoneuse s'altéra d*une façon sensible : des tons rougcâtres s'y mêlèrent, puis toute la masse prit une sombre couleur de pourpre,*et le Nil parut comme un fleuve de sang roulant des vagues écarlatcs et brodant ses rives d'écumes roses. On eût dit qu'il reflétait un immense incendie ou un ciel flamboyant d'éclairs ; mais Tatmosphére était calme. Thèbes ne brûlait pas, et le bleu immuable s'étendait sur cette nappe rougie que tachetaient çà et là des ventres blancs de poissons morts. Les longs crocodiles squammeux, s'aidant de leurs pattes coudées, émergeaient du fleuve sur la rive, et les lourds hippopotames, pareils à des blocs de granit rose recouverts d'une lèpre de mousse loire, s'enfuyaient à travers les roseaux ou le-
LE ROMAN DE LA NOMlE. 'IHi
valent au-dessus du fleuve leurs mufles énormes, ne pouvant plus respirer dans cietle eau sanglante.
Le* canaux, les viviers, les piscines, avaient pris les mêmes teintes, et les coupes pleines d*eau étaient rouges connue les cratères où Ton reçoit le sang des victimes.
Pharaon ne s'étonna pas de ce prodige, et il dit aux deux Hébreux :
« Ce miracle pourrait épouvanter une populace crédule et ignorante ; mais il n'y a là rien qui ihe surprenne. Qu'on fasse venir Ennana et le collège des hiéroglyphites ; ils vont refaire ce tour de magie, v
Les hiéroglyphites vinrent, leur chef en tête : Knnana jeta un regard sur le fleuve roulant des flots empourprés, et il vit de quoi il s'agissait.
« Uemels les choses en l'état primitif, dit-il au compagnon de Mosché, que je refasse ton enchantement. »
Aharon frappa de nouveau le fleuve, qui reprit aussitôt sa couleur naturelle.
Ennana fit un signe d'approbation, comme un savant impartial qui rend justice a l'habileté d'un confrère. Il trouvait la chose bien faite pour quelqu'un qui n'avait pas eu, ainsi que lui, l'avantage d'étudier la sagesse dans les chambres mystérieuses du labyrinthe, où quelques rares initiés
peuvent seuls parvenir, tant les épreuves à subir sont rebutantes, a A mon tour, dit-il, maintenant. » •
Kt il étendit sur le Nil sa canne gravée de signes hiéroglyphiques, en marmotant quelques mois d'une langue si ancienne qu'elle ne devait déjà plus être comprise au temps de Ménei, le premier roi d'Egypte ; une langue de sphinx, aux syllabes de granit.
Une immense nappe rouge s'étendit soudainement d'une rive à l'autre, et le Nil recommença à rouler ses ondes sanglantes vers la mer.
Les vingt-quatre hiéroglyphites saluèrent le roi comme s'ils allaient se retirer.
<K Restez, » dit Pharaon.
Ils reprirent leur contenance impassible.
« N'as-tu pas d'autre preuve à me donner de ta mission que celle-là? Mes sages, comme tu vois, imitent assez bien tes prestiges. »
Saris paraître découragé des paroles ironiques du roi, Mosché lui dit :
« Dans sept jours, si tu n'es décidé à laisser aller les Israélites au désert pour sacrifier à l'Éternel selon leurs rites, je reviendrai et je ferai devant toi un autre miracle. »
Au bout de sept jours, Mosché reparut. 11 dit à son serviteur Aharon les paroles de rÉtemel :
« Étends ta main avec ton bâton sur les rivières, les fleuves, les étangs, et fais monter les grenouilles sur le pays d'Kgypte. »
Aussitôt qu'Abaron eut fait le geste, du fleuve, des canaux, des rivières, des marais, surgirent des millions de grenouilles ; elles couvraient les champs et les chemins, sautaient sur les marches des temples et des palais, envahissaient les sanctuaires ( t les chambres les plus retirées ; et toujours des légions nouvelles succédaient aux premières apparues : il y en avait dans les maisons, dan> les pétrins, dans les fours, dans les coflres; on ne pouvait poser le pied nuHe part sans en écraser une ; mues comme par des ressorts, elles bondissaient entre les jambes, à droite, à gauche, en avant, en arrière. A perte de vue, on les voyait clapoter, sauteler, passer les unes sur les autres : car déjà la place leur manquait, et leurs rangs s épaississaient, s'entassaient, s'empilaient ; leurs innombrables dos verts formaient sur la campagne comme une prairie animée et vivante , où brillaient, pour fleurs, leurs yeux jaunes. Les animaux, chevaux, ânes, chèvres, effrayés et révoltés, fuyaient à travers champs, mais retrouvaient partout cette immonde puUutation.
Pharaon, qui du seuil de son palais contemplait cette marée montante de grenouilles d'un air
ennuyé et dégoûté, en écrasait le plus qu'il pouvait du bout de son sceptre, et repoussait les autres de son patin recourbé. Peine inutile! de nouvelles venues, sorties on ne sait d'où , remplaçaient les mortes, plus grouillantes, plus coassantes, plus immondes, plus incommodes, plus effrontées, faisant *saillir l'os de leur échine, iGxant sur lui leurs gros yeux ronds, écarquillant leurs doigls palmés, ridant la peau blanche de leurs goitres. Les sales bétes semblaient douées d'intelligence, et leurs bancs étaient plus denses autour du roi que partout ailleurs.
L'inondation fourmillante montait, montait toujours; sur les genoux des colosses, sur les corniches des pylônes, sur le dos des sphinx et des criosphinx, sur l'entablement des temples, sui* les épaules des dieux, sur le pyramidion des obélisques, les hideuses bestioles, le dos gonflé, les pattes reployées, avaient pris position ; les ibis, qui d'abord, réjouis de cette aubaine inattendue, les piquaient de leurs longs becs et les avalaient par centaines, commençant à s'alarmer de cet envahissement prodigieux, s'envolaient au plus haut du ciel, avec des claquements de mandihnles.
Aharon et Mosché trionjphaicnl ; Knnana, conoqué, paraissait réfléchir. Le doigt posé sur son
front chauve, les yeux dcmi-fermés, ou eût dit qu'il cherchait au fond de sa mémoire une formule magique oubliée.
Pharaon, inquiet, se tourna vers lui :
« Eh bien, Ennana ! A force de rêver, as-tu perdu la tête, et ce prodige serait-il au-dessus de ta science ?
— Nullement, û roi I mais, quand on mesure rinûni, qu'on suppute Tétemité, et qu'on épellc rincompréhensible, il peut arriver qu on n'ait pas présent à Tesprit le mot baroque qui domine les reptiles, les fait naitre ou les anéantit. Regarde bien ! Toute cette vermine va disparaître. »
Le vieil hiéroglyphite agita sa baguette et dit tout bas quelques syllabes.
En un instant, les champs, les places, les chemins, les quais du fleuve, les rues de la ville, les cours des palais, les chambres des maisons, furent nettoyés de leurs hôtes coassants et rendus à leur état primitif.
Le roi sourit, fier du pouvoir de ses magiciens.
« Ce n'est pas assez d'avoir rompu l'enchantement d'Aharon, dit Ennana ; je vais le refaire. »
Ennana agita sa baguette en sens inverse et prononça tout bas la formule contraire.
Aussitôt les grenouilles reparurent en plus grand nombre que jamais, sautillant et coassant ; en un
din d*œil la terre en fut couverte ; mais Aharon étendît son bâton, et le magicien d'Egypte ne put dissiper l'invasion provoquée par ses enchantements. Il eut beau redire les mots mystérieux, rincantàtion avait perdu sa puissance.
Le collège des hiéroglyphites se retira rêveur et confus, poursuivi par l'immonde fléau. Les sourcils de Pharaon se contractèrent de fureur ; mais il resta dans son endurcissement, et ne voulat pas obtempérer à la supplication de Mosché. Son orgueil essaya de lutter jusqu'au bout contre le Dieu inconnu d'Israël.
Cependant, ne pouvant se débarrasser Ae ces horribles bêtes, Pharaon promit à Mosdié, s*il intercédait pour lui près de son Dieu, d'accorder aux Hébreux la liberté de sacrifier dans le désert.
I^es grenouilles moururent ou rentrèrent sous les eaux ; mais le cœur de Pharaon s'appesantit, et, malgré les douces remontrances de Tahoser, il ne tint pas sa promesse.
Alors ce fut sur l'Egypte un déchaînement de fléaux et de plaies ; une lutte insensée s'établît entre les hiéroglyphites et les deux Hébreux dont ils répétaient les prodiges. Mosché changea toute la poussiëfe d'Egypte en insectes, Ennana en fit autant. Mosché prit deux poignées de suie et les mça vers le ciel devant le Pharaon ; et aussitôt une
peste rouge, des feux ardents s'attachèrent à la peau du peuple dTgypte, respectant les Hébreux.
c( Imite ce prodige, s'écria Pharaon hors de lui, et rouge comme s*il avait eu sur la face le reflet d'une fournaise, en s' adressant au chef des hiéroglyphites.
— A quoi bon? répondit le vieillard d'un ton découragé; le doigt de l'Inconnu est dans tout ceci. Nos vaines formules ne sauraient prévaloir contre cette force mystérieuse. Soumets-toi, et laisse-nous rentrer dans nos retraites pour étudier ce Dieu nouveau, cet Eternel plus puissant qu'Ammon-Ra, qu'Osiris et que Typhon ; la science d'Egypte est vaincue, l'énigme que garde le sphinx n'a pas de mot, et la grande Pyramide ne recouvre que le néant de son énorme mystère. »
Comme Pharaon refusait toujours de laisser partir les Hébreux, tout le bétail des Égyptiens fut frappé de mort ; les Israélites n'en perdirent pas une seule tète.
Un vent du sud s'éleva et souffla toute la nuit, et lorsqu'au matin le jour parut, un immense nuage roux voilait le ciel d'un bout à l'autre ; à travers ce brouillard fauve, le soleil luisait rouge comme un bouclier dans la forge, et semblait dépouillé de rayons.
Ce nuage différait des autres nuages ; il était vi-
vant, el bruissait, et battait des ailes, et s'abattait sur la terre* non en grosses gouttes de pluie, mais en bancs de sauterelles roses, jaunes et vertes, plus nombreuses que les grains de sable au désert libyque; elles se succédaient par tourbillons, comme la paille que disperse Torage; Tair en était obscurci, épaissi; elles comblaient les fossés, les ravines, les cours d'eau, éteignaient sous leurs masses les feux allumés pour les détruire ; elles se heurtaient aux obstacles et s'y amona^aient, puis les débordaient. Ouvrait-on la bouche, on en respirait une ; elles se logeaient dans les plis des vêtements, dans les cheveux, dans les narines; leui*s épaisses colonnes faisaient rebrousser les chars, renversaient le passant isolé et le recouvraient bientôt ; leur formidable armée, sautelant et battant de l'aile, s'avançait sur TEgypte, des Cataractes au Delta, occupant une largeur immonse, fauchant l'herbe, rédi^isant les arbres h l'état de squelettes, dévorant les plantes jusqu'à la racine, et ne laissant derrière elles qu'une terre nue et battue comme une aire.
A la prière de Pharaon, Mosché fit cesser le fléau : un vent d'ouest, d'une violence extrême, emport;! toutes les sauterelles dans la mer des Algues ; mais ce cœur obstiné, plus dur que Tairain, lo porphyre et le basalte, ne se rendit pas encore.
Le roman de la HOXIB. iKd
Une grêle, fléau inconnu à TÊgypte, tomba du ciel, parmi des éclairs aveuglants et des tonnerres à rendre sourd, par grêlons énormes , hachant tout, brisant tout, rasant le blé comme Teût fait une faucille ; puis, des ténèbres noires, opaques, effrayantes , où les lampes s'éteignaient comme dans les profondeurs des syringes privées d'air, étendirent leurs nuages lourds sur cette terre d'Egypte si blonde, si lumineuse, si dorée sous son ciel d'azur, dont la nuit est plus claire que le jour des autres climats. Le peuple, épouvanté, se croyant déjà enveloppé par Tombre impénétrable (lu sépulcre, errait à tâtons ou s'asseyait le long des propylées , poussant des cris plaintifs et dé- (*.hirant ses habits.
Une nuit, nuit d'épouvante et d'horreur, un spectre vola sur toute l'Egypte, entrant dans chaque maison dont la porte n'était pas marquée de rouge, et tous les premiers-nés mâles moururent, le fils de Pharaon comme le fils du plus misérable paraschite ; et le roi, malgré tous ces signes terribles, ne voulait pas céder.
11 se tenait au fond de son palais , farouche, silencieux, regardant le corps de son fils étendu sur le lit funèbre à pieds de chacal, et ne sentant pas les larmes dont Tahoser lui baignait les mains.
Mosché se dressa sur le seuil de la chambre sans
que personne Teùt introduit, car tous les seniteurs s'étaient enfuis de côté et d'autre, et il répéta sa demande avec une solennité imperturbable.
« Allez t dit enfin Pharaon ; sacrifiez à votro Dieu comme il vous conviendra. »
Tahoser sauta au cou du roi et lui dit : « Je t'aime maintenant; lu es un homme, e{ non un dieu de granit. »
Pharaon ne répondit pas à Tahoser; il regardait toujours d'un œil sombre le cadavre de son fils premier-né; son orgueil indompté se révoltait même en se soumettant. Dans son cœur , il ne croyait pas encore à l'Étemel, et il expliquait les plaies dont l'Egypte avait été frappée par le pouvoir magique de Mosché et d*Aharon, plus grand que celui de ses hiéroglyphites. L'idée de céder exaspérait cette Ame violente et farouche ; mais, quand même il eût voulu retenir les Israélites, son peuple eifrayé ne Veut pas permis; les Égyptiens ayant peur de mourir, tous eussent chassé ces étrangers, cause de leurs maux. Ils s*écartaient d'eux avec une terreur superstitieuse, et, lorsque le grand Hébreu passait, suivi d'Aharon, les plus braves s'enfuyaient, redoutant quelque nouveau prodige, et ils se disaient : a La verge de son compagnon va-t-elle
encore se changer en serpent et s*enlacer autour de nous? »
Tahoser avait-elle donc oublié Poêri en jetant ses bras au cou de Pharaon ? Nullement ; mais elle sentait sourdre dans cette âme obstinée des projets de vengeance et d'extermination. Elle craignait des massacres où se fussent trouvés enveloppés le jeune Hébreu et la douce Ra'hel, une tuerie générale qui cette fois eût changé les eaux du Nil en -véritable sang, et elle tâchait de détourner la colère du roi par ses caresses et ses douces paroles.
IjC cortège funèbre vint prendre le corps du jeune princ>e pour l'emporter au quartier des Memnonia,, où il devait subir les préparations de Tembaumement, qui durent soixante-dix jours. Pharaon le vit partir d'un air morne, et il dit, comme agité d'un pressentiment mélancolique :
« Voici que je n'ai plus de fils, ô Talioser ! si je meurs, tu seras reine d'Egypte.
— Pourquoi ] arles-tu de mort? dit la fille du prêtre ; les années succéderont aux années sans laisser trace de leur passage sur ton corps robuste, et autour de toi les générations tomberont comme les feuilles autour d un arbre qui reste debout.
— Moi , rinvincible, n'ai-je pas été vaincu? i^
LE ROMAN De LA MUMIE. 2U5
pondit Pharaon. A quoi sert que les bas-reliefs des temples et des palais me représentent armé du fouet et du sceptre, poussant mon char de guerre sur les cadavres, enlevant par leurs chevelures les nations soumises, si je suis obligé de céder aux sorcelleries de deux magiciens étrangers, si les dieux, auxquels j'ai élevé tant de temples immenses bâtis pour Téternité, ne me défendent pas contre le Dieu inconnu de cette race obscure ? Le prestige de ma puissance est à jamais détruit. Mes hiéroglyphites réduits au silence m'abandonnent ; mon peuple murmure ; je ne suis plus qu'un vain simulacre : j'ai voulu, et je n*ai pas pu. Tu avais bien raison de le dire tout à Theure, Tahoser ; me voilà descendu au niveau des hommes. Mais, puisque tu m'aimes maintenant, je tâcherai d'oublier, et je t'épouserai quand seront terminées les cérémonies funèbres. »
Craignant de voir le Pharaon revenir sur sa parole, les Hébreux se préparaient au départ, et bientôt leurs cohortes s'ébranlèrent, conduites par une colonne de fumée pendant le jour, de flamme pendant la nuit. Elles s'enfoncèrent dans les solitudes sablonneuses entre le Nil et la mer des Algues, évitant les peuplades qui eussent pu s'opposer à leur passage.
Lcîs tribus, l'une après Tautre, défilèrent devant
291 LE ROMAN DE LA HOMlE.
la statue de cuivre fabriquée par les magiciens.» et qui a le pouvoir d'arrêter les esclaves en fuite. Mais cette fois le charme, infaillible depuis des siècles, n'opéra pas : l'Éternel l'avait rompu.
L'immense multitude s'avançait lentement, couvrant l'espace avec ses troupeaux, ses bêtes de somme chargées des richesses empruntées aux Egyptiens, traînant l'énorme bagage d'un peuple qui se déplace tout d un coup ; l'œil humain ne pouvait atteindre ni la tête ni la queue de la colonne se perdant aux deux horizons sous un brouillard de poussière.
Si quelqu'un se fût assis sur le bord de la route pour attendre la fin du défilé, il aurait vu le soleil se lever et se coucher plus d'une fois ; il en passait, il en passait toujours I
Le sacrifice à l'Étemel n'était qu un vain prétexte ; Israël quittait h jamais la terre d*Egypte, et la momie d'Yousouf, dans son cercueil peint et doré, s'en allait sur les épaules des porteurs qui se relayaient.
Aussi Pharaon entra dans une grande fureur, el il résolut de poursuivre les Hébreux qui s'enfuyaient. Il fit atteler six cents chars de guerre , convoqua ses commandants, serra autour de son corps sa large ceinture en peau de crocodile, remplit les deux carquois de sou char de flèdies et
de javelines, arma son poignet du bracelet d*airain qui amortit le vibrement de la corde, et se mit en route, entraînant à sa suite tout un peuple de soldats.
Furieux et terrible, il pressait ses chevaux à outrance, et derrière lui les six cents chars retentissaient avec des bruits d'airain, comme des tonnerres terrestres. Les fantassins hâtaient le pas, et ne pouvaient suivre cette course impétueuse.
Souvent Pharaon était obligé de s'arrêter pour attendre le reste de son armée. Pendant ces stations, il frappait du poing le rebord du char, piétinait d'impatience et grinçait des dents. Il se penchait vers l'horizon, cherchant à deviner derrière le sable soulevé par le vent les tribus fuyardes des Hébreux, et pensant avec rage que chaque heure augmentait l'intervalle qui les séparait. Si ses oêris ne l'eussent retenu, il eût poussé toujours droit devant lui, au risque de se trouver seul contre tout un peuple.
Ce n'était plus la verte vallée d'Egypte que l'on traversait, mais des plaines mamelonnées de changeantes collines et striées d'ondes comme la face de la mer; la terre écorchée laissait voir ses us ; des rocs anfractueux et pétris en formes bizarres, connne si des animaux gigantesques les eussent
t^ LE HOMAM DK LA MOMik.
foulés quand la terre était encore à l'état de limoa^ au jour où le monde émergeait du ehaa$, bossuaient çà et là l'étendue et rompaient de loin en loin par de brusques ressauts la ligne plate de l'horizon , fondue avec le ciel dans une zone de brume rousse. A d'énormes distances s'élevaient des palmiers épanouissant leur éventail poudreux prés de quelque source souvent tarie, dont le> chevaux altérés fouillaient la vase de leurs narine^ sanglantes. Mais Pharaon, insensible à la pluie de feu qui ruisselait du ciel chaufTé à blanc, donnait aussitôt le signal du départ, et coursiers, fantas^ sins, se remettaient en marche.
Des carcasses de bœufs ou de bétes de sommr couchées sur le flanc, au-dessus desquelles tour naient des spirales de vautours, marquaient le j^a^ sage des Hébreux et ne permettaient pas h la co- 1ère du roi de s'égarer.
Une armée alerte, exercée à la marche, va plm^ vite qu'une migration de peuple traînant après elle femmes, enfants, vieillards, bagages et tentes: aussi l'espace diminuait rapidement entre le> troupes égyptiennes et les tribus isi'aélites.
Ce fut vers Pi-ha'hirot, près de la mer des Algues, que les Égyptiens atteignirent les Hébreux. Les tribus étaient campées sur le rivage, et, quam) lo peuple vit éliiicolcr au soleil le char d'«r île
LK UOMAK De la momie ^97
Pharaon suivi de sesehars de guerre et de son armée, il poussa une immense clameur d'épouvante, et se mit à maudire Hosché qui Tavait entraîné à sa perte.
En effet, la situation était désespérée.
Devant les Hébreux, le front de la bataille ; derrière, la mer profonde.
Les femmes se roulaient à terre, déchiraient leurs habits, s arrachant les cheveux, se meurtrissant le sein, a Que ne nous laissais-tu en Egypte V la servitude vaut encore mieux que la mort, et tu nous as emmenés au désert pour y périr : avais-tu donc peur de nous voir manquer de sépulcres? » Ainsi vociféraient les multitudes furieuses contre Mosché, toujours impassible : les plus courageux se jetaient sur leurs armes et se préparaient à la défense ; mais la confusion était horrible, et les chars de guerre, en se lançant à travers cette masse compacte, devaient y faire d'affreux ravages.
Mosché étendit sou bâton sur la mer après avoir invoqué lËternel ; et alors eut lieu un prodige que nul hiéroglyphite n'eût pu contrefaire. 11 se leva un vent d'orient d'une violence extraordinaire, qui creusa Teau de la mer des Algues comme le soc d'une charrue gigantesque, rejetant à droite et à «gauche des montagnes salées couronnées de crèUih
d*écume. Séparés par l'impétuosité de ce souffle irrésistible qui eût balayé les Pyramides comme des grains de poussière, les«aux se dressaient en murailles liquides et laissaient libre entre elles un large chemin où l'on pouvait passer à pied sec : à travers leur transparence, comme derrière un verre épais, on voyait les monstres marins se tordre, épouvantés d'être surpris par le jour dans les mystères de Tabime.
Les tribus se précipitèrent par cette issue miraculeuse ; torrent humain ox>ulant à travers deux rives escarpées d'eau verte. L'innombrable fourmilière tachait de deux millions de points noirs le fond livide du gouffre, et imprimait ses pieds sur la vase que raye seul le ventre des léviathans. Et le vent terrible soufflait toujours passant par-dessus la tète de^ Hébreux, qu'il eût couchés comme des épis, et retenant par sa pression les vagues amoncelées et rugissantes. C'était la respiration de l'Étemel qui séparait en deux la mer !
Eflrayés de ce miracle, les Égyptiens hésitaient à poursuivre les Hébi-eux; mais Pharaon, avec son courage altier que rien ne pouvait abattre, poussa ses chevaux qui se cabraient et se renversaient sur le timon, les fouaillant à tour de bras de son fouet à double lanière, les yeux pleins de sang, Técume aux lèvres, et rugissant comme un
lion dont la proie s'échappe I il les détermina enfin à entrer dans cette voie si étrangement ouverte I
Les SIX cents chars suivirent ; les derniers Israélites, parmi lesquels se trouvaient Poêri, Ka'hel et Thamar, se crurent perdus, voyant l'ennemi prendre le même chemin qu'eux; mais, lorsque les Égyptiens furent bien engagés, Mosché fît un signe : les roues des chars se détachèrent, et ce fut une horrible confusion de chevaux, de guerrière, se heurtant et s'entre-choquant ; puis les montagnes d'eau miraculeusement suspendues s'écroulèrent, et la mer se referma, roulant dans des tourbillons d'écume hommes, bétes, chars, comme des pailles saisies par un remous au courant d'un fleuve.
Seul, Pharaon, debout dans la conque de sou char surnageant, lançait, ivre d'orgueil et de fureur, les dernières flèches de son carquois aux Hébreux arrivant sur l'autre rive : les flèches épuisées, il prit sa javeline, et déjà plus qu'à moitié englouti, n'ayant plus que le bras hors de l'eau, il la darda, trait impuissant, contre le Dieu inconnu qu'il bravait encore du fond de l'abime.
Une lame énorme, se roulant deux ou trois fois sur le bord de la nier, fil couler bas les demiers
débris : de la gloire et de T armée de Pharaon il ne restait plus rien !
Et sur le rivage opposé, Hiriara, la sœur d*Aha* ron, exsultait et chantait en jouant du tambourin, et toutes les femmes dlsraêl marquaient le rhythme sur la peau d^onagre. Deux millions de voix entomiaient l'hymne de délivrance!
Tahoser attendit en vain Pharaon et régna sur TEgypte, puis elle mourut au bout de peu de temps. On la déposa dans la tombe magnifique préparée pour le roi, dont on ne put retrouver le corps, et son histoire, écrite sur papyrus avec des têtes de chapitre en caractères rouges, par Kakevou, gramraate de la double chambre de lumière et gardien des livres, fut placée à côté d'elle sous le lacis des bandelettes.
Était-ce Pharaon ou Poéri qu'elle regrettait ? Le grammate Kakevou ne le dit pas, et le docteur Rumphius , qui a traduit les hiéroglyphes du grammate égyptien , n'a pas osé prendre sur lui de décider la question. Quant à lord Evandale, il n'a jamais voulu se marier, quoiqu'il soit le dernier de sa race. Les jeunes misses ne s'expliquent pas sa froideur à l'endroit du beau sexe ; mais, en conscience, peuvent-elles imaginer que
sot LE ROMAN DE LA HOMfE.
lord Evandale est rétrospeclivement amoureux de Tahoser , 611e du grand prêtre Pètamounoph , morte il y a trois mille cinq cents ans ? il y a pourtant des folies anglaises moins motivées que
celle-là.