‹ Caprices et zigzags (volume 2)Chapitre 3 sur 13 · LES RACES D'ASCOT · texte numérisé non relu

LES RACES D'ASCOT

Il j avait ce jour-là, à Ascot, le Chantilly de Londres, des courses, ou, comme on dit ici, des faces; et tout cède devant ce grand plaisir national. Les neiges de 1» froideur anglaise se fondent à cette occasion, et Ton ne dirait pas, en voyant cette fiirie d'animation, que Ton a affiure au peofrie le plus flegmatique du monde. — Le cheval et le vaisseau ont seuls le don de passionner le peuple britannique , et qui n'a pas observé les Anglais sur la mer et sur le turf ne les connaît pas. Us sont foncièrement matelots et palefreniers, deux aptitudes qui ne paraissent pas s'accorder et qui peut-être ont secrètement le même but, — la locomotion. — Toute la nation, comme un immense Lepeintre jeune dans les Cabinets particuliers , se répète in petto : < Je voudrais bien m'en aller. » Les Français piétinent sur place et se donnent beaucoup de mouvement sans avancer ; les Anglais filent comme les boulets de canon, et, si le spleen monte en croupe derrière eux , il doit être rudement secoué.

LE» RACES D'ASGOT. 9M

Tont le temps que durent les courses, c'est un «ongcbamp de toitures , de diligences , d*oinnibus, ie chars à bancs , de véhicules de toutes sortes , raiment inimaginable. Tous les moyens de transtort sont mis en réquisition , et il se produit là les chantîllons les plus exceotiriques de la curosserie nglatse. L'office des chemins de fer de la place de i Bourse , qui lève avec beaucoup de bonne grâce t d'intelligence les obstacles que les voyageurs oexp^meiités trouvent à Londres , avait mis à la lispositioii de la colonie française de King's-Armes t de Sabloniere-Hotel un omnibus-diligence, su^ >erbe, attelé de quati'e chevaux magnifiques, tels [u'on n'en voit pas souvent aux voitures de maître |ui paradent dans, nos Champs-Elysées. Des relais ivaient été échelonnés la veille sur la route, de ma* lière à nous faire franchir lestement Tespace qui ^pare Londres dAscot.

Londres n*est pas comme Paris entourée d*un mar d'enceinte qui la cercle et qui lui gène la taille comme un corset trop serré. La transition de la viUe aux faubourgs et des faubourgs à la campagne ^ insensible. Seulement, à Londres, à mesore que l'on s'éloigne du centre, tout devient él^nt, propre, soigné, fleuri, pittoresque ; — c'est? le contraire à Paris, où les extrémités de la ville sont dans un état de délabrement hideux, où les mai* !^ns chassieuses, lézardées, ignobles, portrait l'em*

preinte de la misère et de l'incurie, et ressembienl plutôt à des tanières de Hottentots qu*à des habitations d'êtres civilisés.

On ne peut rien imaginer de plus charmant, de plus coquet, de mieux tenu, que cette longue suite de maisons, de cottages, de parcs, de serres, de jardins pépiniéristes , qui commence au delà k Hyde-Park pour ne jamais s'arrêter.

L'architecture anglaise , qui n'a rien de comniui^ avec l'art, et où tout est sacrifié au confortable^ obtient, par cela même, des efiets originaux, sor* tout à la campagne. Là, les prétentions corinthienne, ionienne et dorique, qui font ressembler les maisons de la ville à des monuments grecs malades, n'existent pas, ou du moins n'existent que dans des proportions modérées. La maison an^ glaise, en briques jaunes, ou quelquefois rouges, mais rarement, rejointoyées de la manière la plus précise , sans saillie sur la façade qu'un petit vestibule peint en blanc, qui fait marquise ou veraodah avec ses angles droits, purs, que rien n'ébrèche^ ses fenêtres coupées comme à l'emportepièce, présente au bout de sa pièce de gazon, vrai velours végétal, entre ses touffes d'arbres et de rhododendrons aux fleurs roses et violettes, une physionomie de bien-être et de fraîcheur, d'honnête loisir, de vie heureuse et tranquille, tout à (et séduisante.

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Il est difficile , en passant devant ces charmantes abitalions, de ne pas commettre le péché d*cnyie , irtout lorsque la façade , un peu trop précise pour ous, est égayée par un lierre, une brindille de oublon ou de vigne vierge , un rosier palissé ou n chèvrefeuille en fleur. Cette verdure mêlée de )se produit le plus joli efiet. Plus d*une fois, du Hit de notre diligence, plongeant dans ces frais siles, sans vouloir le moins du monde porter atînte à la propriété britannique, nous sommesous choisi en idée une retraite pour reposer notre 'e fatiguée du tourbillon parisien — surtout )rsqu*à la fenêtre se penchait dans un cadre de eurs une de ces têtes de keepsake popularisées en rance par le burin des Robinson et des Pinden!

Cependant il parait que ces nids, quelque charnanls qu*ils soient, n'ont pas la puissance de retenir les Anglais chez eux , car il n'est pas de nation *lus voyageuse. Contraste bizarre : le Français , qui la pas le moindre confortable dans son logis, n'en ort jamais ; l'Anglais , entouré de toutes les aises niagjnables, habite sur les chemins. Explique qui oudra cette logique inverse.

Quelle admirable route, unie, sablée comme une illèe de parc , sans caillou ni ornière , où les voiures volent sans secousse, sans cahot, où les chenaux n'ont qu'à donner l'impulsion et ne perdent ien de leur vitesse , et quelle verdure fraîche i ve-

tu GAPRICEB ET ZKZACS.

lotttée, vivace, dans les arbres des jardios et des parcs qui la bordent I

A chaque instant passaient de grands coupés , des berlinœ et des calèdies à quatre die?aux menés ai Daumont, avec doux postillons en culottes de peau blanche, bottes à revers, chapeaux à cocarde, casaque bleue, rose ou mauve, de petits chars à bancs irlandais traînés par un ou plusieurs ponies, d'énormes omnibus, de colossales voilures de transport, avec le mot conveyance et un numéro inscrits sur leur caisse ; tout cela chai^ de monde perché sur l'impériale, outside^ comme on dit ici. Cette coutume de monter sur les voitures et non dedans, qui s'expliquerait en Italie et en Espagne ou dans tout autre pays chaud, esl singulière dans un pays froid où il pleut trois jours sur quatre : — il est vrai qu'à Alger, par quarante degrés de chaleur, l'on s'installe une vingtaine dans un omnibus ou une diligence, et que personne n'aurait l'idée de grimper sur le siège (Ni sur la banquette. Ce n'est pas une exagération de dire qu'à Londres les voitures les plus chan;ée> sont vides : les Anglais se mettent, par choix, où nous logeons les paquets.

La quantité de cavaliers qui filaient de ce besu trot allongé qui dépasse aisément le galop de chasse, était vraiment surprenante.

Ce fourmillement perpétuel de chevaux briUam-

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rnenl hamadiés et de Toitures peintes en ooideiirs tranchantes , jaune , rouge , blanc , chamarrées d'inscrîfitioiis et de lettres dorées, faisait un eifet pittoresque et gai à Tceil. Quelques trompettes et cornets à piston jouant des fanfares plus ou moins réussies, régalaient moins agréablement TeraUe, tandis que des voiles de gaze bleue ou verte, portés grarvement par des Anglais conf<»1ables en habits noirs, nous faisaient légèrement sourire, nous attires Français stoïques, qui n'aurions certainesDaent pas pensé à mettre sur notre chapeau cet ornement féminin pour préserver nos yeux de la poussière. A chaque instant, on s'arrêtait devant quelque taverne pour rafraîchir et laisser soufQer les dievaux , et aussi pour manger et pour boire. Ce que l'Anglais absorbe de nourriture et de boisson, est vraiment étonnant : sandwichs, jambons, pâtisseries, aie, porter, sodawater, sherry, porto, brandwine, claret, vin de Champagne, il avale toujours quelque chose, ce qui est d'autant plus prodigieux que la colonne Rambuteau, cet ordre inconnu à Vitruve et à Vignole, n'existe pas en Angleterre. Cette voracité et cette ivrognerie nous ont toujours surpris, nous homme relativement méridional, qui avons été si honteux de notre api)étit , qui serait de Tabstinence anglaise , de^ vant la sobriété espagnole, et plus tard devant la frugalité érémitique des Arabes : le diner d'une

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famille de Londres nourrirait une tribu huit jours. Cependant, contrairement aux charges des vaudevilles et des caricatures qui les représentent avec des formes d'éléphant , on voit très-peu d'Anglais^ obèses : le climat , le thé , le Cay enne's peper et le calomel s'y opposent.

La distance de Londres à Ascot est de Tingtcinq railles à peu près ; on traverse et Ton côtoie pour y arriver, Brealford, Hounslow, Driking Ground-Park, £ast - Bedbont , Staines, Egham, Windsor's Park, etc., de délicieux groupes de maisonnettes enfouies dans les feuilles et les fleui-s, ' que Ton surprend du haut de l'outside. Rien n*est plus frais, plus joyeux, plus vivant; les enseigna des tavernes avec leurs titres flamboyants, leurs armoiries diaprées, diversifient agréablement ce$ aspects champêtres. De temps à autre, tout un pensionnat de petites filles, pressant leurs têtes blondes à la fenêtre , regardent passer les voiture:^ et agitent leurs mouchoirs. Les gamins anglais, rangés sur le bord du chemin, poussent des hourras à l'aspect de chaque voiture ou brillaote ou grotesque. Les habitants plus Âgés sourient amicalement. Tout le monde est sur les porte^ comme un jour férié. Même pour ceux qui n'} vont pas, la grande afl'aire est la course. C'est, comme en Espagne les jours de taureaux , dia de toroi, un motif d'animation générale.

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Le turf d*Ascot n'est pas ptat comme celui du champ de Mars ou de Chantilly : une assez forte ondulation mouvementé le terrain» couvert d'un gazon fin et ras ; le long de la lice sont établies des tribunes, celle de la reine et du public fashionable ; puis des baraques en planches ou en toile , avec ces inscriptions gigantesques dont les Anglais ont le goût ; les voitures dételées sont rangées en lignes 9 tout le monde debout sur l'impériale; les Temmes en toilette splendide, avec des robes à falbalas en soie de couleur changeante , des ombrelles à franges, des chapeaux aux tons frais et vifs; les équipages de la reine, conduits par des jockeys en veste rouge et or , se promènent sur le champ de course pour satisfaire l'enthousiasme de la population , qui crie : Hurrah !

Mais voici qu'on donne le signal; les chevaux partent. Nous pourrions vous donner leurs noms, car nous avons à côté de nous le Ascot Beath races (KEleys autheniic card; mais probablement cela n'intéresserait guère des lecteurs français, et nous nous bornerons à l'impression générale : les casaques des jockeys ne sont plus , dans la plaine et sur la ligne extrême du terrain qui se creuse , que des coquelicots, des bluets et des anémones emportés par le vent. Les chevaux , d'abord unis , se distancent; les uns prennent la tète, les autres restent en arrière. Celui-ci prend la corde, celui-

là la perd; on arrive au troisième tournant, kurrah! hnrrah! un cri immense, universel » parti en même temps de toutes les poitrines, résonne conune un tonherre et semble donner des ailes au cheTnl qui a la tête. C*est le noir qui a gagnée hwrai pour le noir I

On le mène devant la loge de la reine^ qui incilne son chapeau rose et honore d'un regard le noble animal aux puissants jarrets j aux narines frêtnk* santés^ c[ui vient de faire gagner et de faire perdre des milliers de guinéôs. Dans les entr'actes des courses » on mange et on boit. La table est mise sur le toit des voitures : les bouchons de vin de Champagne , de soda-water et d*ale d'Écossé bom»^ bai'dent le ciel; c*est comme une fusillade. On Éventre les pâtés de venaison ; on avale les lan* gués de bœuf ftimées, on découpe les jambons d'York , les tartes de mouton ^ et toutes ces belles dents anglaises , blanches i longues , tranchantes comme les lames d*acier, s'enfoncent dans la (Chair rose.

Une autre course recommence : les couteaux et les incisives suspendent un moment leur besogne pour la reprendre un instant après. Les gipsies, au teint d'orange > à la robe bleue semée d'étoiles semblables aux gitanas de rAlbaycin, errent autour des voitures, jouant du tambour de basque et disant la bonne aventure* Et vous voyes au

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naturel le spectacle que présentent ces gravures anglaises de courses avec des chevaux cerise, des prés émeraude et des voitures jonquille, si incroyables de ton , et pourtant si vraies , qui , exposées chez Ritner et Goupil , font douter de l'art anglais, et qu'un voyage à Ascot justifie parfaitement. •

A chaque cheval vainqueur, des nuées de pigeons se lèvent dans tous les sens et vont porter dans les villes d'Angleterre les résultats de la course : car ces courses sont en même temps une roulette et une bourse. Au lieu de jouer sur la rouge oU la noire , on joue sur Xanthippe ou GillfloWer , ou toute autre illustration du Stud-Book.

La course terminéei ce qui a lieu à peu près vers quatre heures , tout ce monde d'équipages , de diligences , d'omnibus , presque tous menés four in handy se précipite vers Londres avec une confusion joyeuse qui ne serait pas sans périls si les cochers n*étaient merveilleusement habiles, et d'autant plus prudents qu'ils sont plus ivres.

Pour aller en Chine , Ton s'embarque à Hereford Suspension-Bridge, à deux pas de Trafalgar-place, sur un de ces légers pyroscaphes, omnibus aquatiques qui descendent et remontent perpétuellement la Tamise , à moins qu'on ne préfère prendre ce singulier chemin de fer de Blackw^ll qui passe sur le toit des maisons et vous fait plonger rapid^ ment dans une foule d'intérieurs, et Ton arrive au dock de Sainte-Catherine, au-dessous de la Tour de Londres , en moins de temps qu'il n'en faudrait à Paris pour une petite course en fiacre.

À travers la forêt de mâts et d'esparres , yovs voyez flotter une bannière bizarre au-dessus d'une enceinte de planches.

Cette enceinte de planches est la muraille de la Chine. Un pas de plus , et vous êtes dans l'empire du Milieu, vous barbare, vous* sauvage d'Occident , sans qu'un mandarin vous oppose de Un de non-recevoir , ou qu'un tigre de guerre rayé d'orange et de noir essaye de vous faire reculer en

TOUS présentant un bouclier portant à son centre , romme une Méduse, une tête de monstre fantastique.

La Chine était trop loin , on vous Fa apportée. La Chine s*est conduite avec vous comme le prophète avec la montagne : voyant que vous n'iriez pas vers elle , miracle tout aussi grand , elle est venue vers vous ; vous êtes tout à la fois dans le dock de Sainte-Catherine et dans le port de Canton ou de Hacao.

En effet , ce n'est pas une illusion , vous venez de faire un pas de trois mille lieues , un pas à user et à désespérer les hottes du petit Poucet.

Une jonque est amarrée à ce quai en granit de Portland, et vous voyez la réalité de rêves que vous avez faits à la vapeur du thé , en regardant les tasses bleues, les coffres de laque incrustés de nacre , les potiches , les paravents , les éventails et les albums sur moelle de roseau , où ce peuple singulier trace des portraits que FEuropéen sceptique s'obstine à prendre pour des chimères.

Cette jonque, ne l'avons-nous pas vue déjà, esquissée en traits d*azur sur le fond d'une assiette ou la panse d'un vase, voguer vers un pays impossible et vrai cependant , au milieu d'une eau rayée d'or où plongent les coroiorans pêcheurs ? La porcelaine et les papiers de tenture n'ont pas menti. C'est une sensation étrange de voir flotter à tra-

vers les agrès noirs et blanca des navires euPQpëens, sous le ciel de Londres barbouillé de brqiiiUard ci de suie, ces étendards éclatants historiés de dragons, et qui se sont déroulés aux brises des Antipodes ; l'imaginatioi^ a de }a peine à s*y accoutumer.

La jonque a une fo^me qui rappelle celle des galères du xvi* et du xvu* siècle, dessinées par Délia Bella dans ses eaux- fortes : la poupe et la proue , extrêmement relevées , {ressen^blent aux gaillards d'avant et d'arrière des anciens vdisseaux, h ces ch&teaux à plusieurs étages que sous Louis XIV encore Puget décorait de cariatides gi« gantesques.

Ce mode de constrqction , qui ofTre plus de prise au vent, est sans dpute moins rationnel que la forme rectiligne adoptée par les navigateurs modernes, mais il est plus gracieux. Cette courbe plaît à l'util; elle s'harmonise d'ailleurs très-bien pec les formes typiques du pays : toits retroussés , souliers releY<^ en pointe.

Des boucliers peints de couleurs vives et faits de roseaux nattés , appendus le long du bordage , donnent à cette jonque un faux air de trirème antique ; mais derrière leurs disques o|i ne voit pas se dresser la pointe d'airain de la lance d*ufl guerrier d'Qomère. A quoi servent ces boucliers ! Sont-ils là comme défense ou eomme ornement î Ils forment une espèce de bastingage qui pourrait

m GBiNE. tea

au bdsoin arrêter la flèche d^a pirate malais. En tous cas, ee8 boucliers ont beaucoup 4e caractère.

Nous toici sur le pont. Les mâts sont au nombre de trois , çt garnis de voiles cofnposèes de lames de bois agrafées à peu près comme celles des ja-r lousies , et qu'on relève lorsqu*on veut prendre un ris ; les cordes et les agrès , éxtrèmem^it solides , sont en bambou. L'ancre et le gouvernail , qu*un mécanisme spécial fait plonger très-profondément, sûnt en bois de fer.

Sur le pont, une charmante pagode de trois ou quatre pieds de hauteur, et Irès-mignonnçment travaillée , forme ri)abitacle de la boussole , que les Chinois ont connue bien des siècles avant nous.

La cabine du coq est signiflcativement peinte de tableaux représentant des scènes culinaires et une foule de marmitons drolatiques occupés k la con? fection des mets.

L*intérieur de la jonque n'est pas divisé en ponts comme nos vs^isseaux , mais en compartiments qui ne communiquent pas entre eux et sont séparés par des cloisons solides* On y descend par des écoutilles, <^t ils appartiennent k des maîtres différents qui y serrent leurs marchandises et leurs vivres.

A la poupe , qui porte sur son couronnement un gigantesque oiseau chimérique de la forme et de la couleur la plus extravagante , se trouve , dans un cabinet de laque , la chapelle de Boudda ou de Fo ,

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OÙ trois magots dorés représenlent la Irinité chinoise. Des papiers de couleur et des allumettes aromatiques brûlaient devant les petites idoies au sourire narquois , et témoignaient de la part de Téquipage une piété non attiédie par le contact incrédule des barbares. Quant aux dieux, leur sounil circonflexe , leur sourire équivoque et leur gros ventre, leur donnaient un air sarcastique et peu révérencieux pour leurs adorateurs. La foi ne manquait pas au dévot ; mais la conviction semblait manquer au fétiche. Peut-être les religions finiront-elles par Fincrédullté des dieux.

Nous étions en train d'examiner ce sanctuaire portatif, miniature des idoles colossales que nous avions vues autrefois à la collection d'Hyde-Park's- Corner, lorsqu'un tintamarre des plus singuliers vint nous faire tressaillir.

Les vibrations prolongées d'un gong , mêlées aux sons stridents d'une espèce de flûte et aux roulements précipités d'un tambour, causaient ce tapage , qui n'était autre chose qu'un concert. De temps en temps une voix jeune, nasillarde et plaintive , chantait avec ce gloussement oriental , s bizarre pour nous, des syllabes aux intonations inconnues, mais que leur rhythme sensible annonçait être des vers.

Nous quittâmes aussitôt l'auvent recouvert en écailles d'huîtres transparentes , d'où nous regar-

dions la chapelle de Boudda, et nous descendîmes à l'étage inférieur de la cabine , transformée en chambre de musique , par un escalier à rampe de bambou , et nous nous trouvâmes en face des instruments et des exécutants, aussi curieux pour nous les uns que les autres.

Certes , un objet qui vient d'un pays aussi hermétiquement fermé que la Chine , costume , vase , bronze, offre toujours un vif intérêt; car un peuple, quelque mystérieux qu'il soit , trahit toujours son secret dans son travail ou dans son art : mais qu'est-ce que cela, lorsqu'on voit l'indigène luimême , un être humain d'une race séparée depuis des milliers d'années du reste de la création , race à la fois enfantine et décrépite, civilisée quand tout le monde était barbare , barbare quand tout le monde est civilisé ; stationnaire au milieu des siècles qui s'écoulent et des empires qui disparaissent ; aussi nombreuse à elle seule que toutes les nations qui peuplent le globe, et pourtant ignorée comme si elle n'existait pas ?

Rien ne nous intéresse comme de voir un individu authentique d'une race humaine que l'on rencontre rarement en Europe. Sous cette peau bronzée , cet angle facial d'une ouverture difTérente , ce crâne bossue de protubérances qui ne sont pas les nôtres , nous cherchons & deviner en quoi l'Ame de ce frère inconnu , adorant d'autres.

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dieux, exprimant d*aulres idées avec une aulre langue , ayant des croyances et des préjugés spéciaux , peut ressembler à notre &me ; i)ous cherchons avidement à deviner, au fond de ces yeux où le soleil d*un hémisphère opposé a laissé sa lumière , la pensée dans laquelle nous pourrions communier et sympathiser.

Ils étaient là quatre, tous jeunes gens, avec des teints fauves, des tempes rasées,, colorées de nuan* ^ ces bleu&tres , dos yeux retroussés légèrement aux angles externes, un regard oblique et doux, une physionomie intelligente et fine, à laquelle Fénorme natte de cheveux formant la queue sacramenlelte, roulée sous un bonnet noir , donnait un cachet fér minin : d'après nos idées de beauté , qui se rapportent malgré nous au type grec, ces virtuoses chinois étaient laids, mais d'une laideur pour ainsi dire jo? lie, gracieuse et spirituelle.

A certains passages d'un rbylh^ie plus précipité ou d'un mouvement plus lyrique, leurs figures s'a* nimaient, leurs yeux s'ouvraient comme clés Oeurs noires, leurs bouches souriaient, laissant voir leurs dents jaune d'or ; celui qui tenait les baguettes des timbales s'agitait avec frénésie , le percuteur du gong frappait à coups redoublés sur son disque de métal, le chanteur prenait une voix de fi^usset aiguë et chevrotante, et semblait tirer de ses sourcils des notes impossibles à la voix humaine.

Tous paraissaient en proie h un véritable entbou* siasme, soit que le morceau exécuté fût d'un grand maître et contint des beautés inappréciables pour nous, soit que les vers récités appartinssent à un poète célèbre , ou que tout simplement ces airs nationaux rappelassent la patrie à ces pauvres diables exploités par la curiosité anglaise, et fissent sur eux l'effet du Ranz des vacbes sur les soldats suisses.

Le vêtement de ces virtuoses consistait en une espèce de casaque de soie tombant jusqu'aux ger noux, de couleur bleu foncé, se rattachant au haut de la poitrine par un bouton unique ; de larges pantalons blancs et des souliers h sen^elles très* épaisses complétaient ce costume qui n*est pas sans élégance et doit être très-commode : il nous semble qu'il remplacerait avantageuseniept dans l'intérieur des maisons européennes la robe de chambre gênante et prétentieuse.

L'absence de collet à ce paletot chinoiSi et de cbeyeux à la nuque de cei^x qui le portaient, nous permit de renouveler une remarque que nous avions déjà faite à propos des jeunes Algériens': c'est la rectitude et même le renflement de la ligne qui unit la tète aux épaules ; le cou à sa partie postérieure, chez les races orientales, au lieu de décrire une légère courbure en dedans, offre une ligne droite ou presque ponvexe.

Les mains de ces musiciens étaient fort petites ; leurs pieds aussi se faisaient remarquer par leur exiguïté.

Deux ou trois matelots chinois, auditeurs bénévoles de ce concert sans cesse renouvelé, se tenaient appliqués sur les parois de la cabine comme des découpures de paravent, avec des poses procédant d*un autre ordre d*idées et de mouvements que les nôtres; car> bien que les éléments des attitudes soient les mêmes chez tous les hommes, les gestes s'arrangent différemment dans chaque nation. Par exemple, le tambour tenait ses baguettes la paume de la main en dedans, ce qui est le contraire de notre habitude, et tout à Theure nous verrons ce mouvement répété par le scribe et le peintre, car il se relie à toute une série de procédés, à la perpendicularité de l'écriture , d'abord, et ensuite au besoin de tracer des lignes nettes et légères « principal mérite de la peinture chinoise.

Quelques-uns de ces mouvements sont gauches comme ceux des enfants qui s'essayent à quelque travail qu'ils ne savent point faire ; d'autres sont gracieux comme ceux des animaux en liberté. Les uns appartiennent à la domestication, les autres à la narture qui n'est point encore efOeicée.

Autour de cette cabine, dans des armoires vitrées, étaient rangées une foule de curiosités, petits souliers de mandarine où Cendrillon et Rhodope n'eus-

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sent pu fourrer que le bout de leur orleil ; coffrets découpés à jour, espèce de ûligrane dlvoire à dé- * courager la patience des fées ; potiches de porcelaine rare; racines de mandragore bizarrement contournées, et mille autres menus objets de ce pays fantasque, qu'il est difficile de se figurer autrement que comme un immense magasin de bric-àbrac, comme un quai Voltaire de plusiem-s centaines de lieues de long.

Des chinoiseries? on en voit partout. L'Angleterre et la Hollande en ont tellement inondé l*Europe depuis deux ou trois siècles , que Pékin s'approvisionne à Paris et à Londres. Mais ce qui est plus rare, c'est une aimable collection de cercueils, entassés là sans doute pour la consommation de l'équipage, en cas de nostalgie ou de choléra.

Les cercueils chinois sont les plus jolis du monde. Us n'ont pas cette affreuse physionomie de sapin et ces funèbres couleurs qu'ils revêtent chez nous. D'une seule pièce et creusés dans le tronc d'un gros arbre, ils sont peints à l'extérieur d'un beau vermillon et munis d'oreilles de bois pour les soulever.

Ces musiciens faisant leur vacarme demi-joyeux, demi-mélancolique, à côté de ces cercueils, boites à violon un peu exagérées, qui semblaient entre-baillées pour eux , nous jetaient malgré nous en des

rêveries philosophiques. Le concert fini, on reiAct l'inslrument dans sa boite ; la vie achevée, on serre l'homme dans son cercueil, et tout est dit. La seule différence, c'est qu'on ne peut tirer Thomme de son étui comme l'instrument. Mais pourquoi les violons ont-ils des boites qui ressemblent à des bières î Est-ce parce qu'ils ont une âme, une voix, et gémissent comme nous ?

Ce contraste ) qui n'aurait rien eu d'agréable pour des musiciens d'Europe, semblait, au contraire, égayer les musiciens chinois. Les habitants du Céleste Empire, comme les anciens Égyptiens, ôht une préoccupation perpétuelle des funérailles, qui ne les empêche pas d'être gais, libertins, gourmands, ivrognes et vicieux. L'idée d'être enterrés aVefc luxe flatte les ineilleurs vivants ; les plus prodigues mettent de côté pour avoir une sëpultuie confortable ; et ces cercueils avaient été placés pour icnlretenir les virtuoses en belle humeur et animer leur verve par l'idée d'être couchés, s'ils mou* raient, dans ces belles bières rouges en bois de teck.

Le concert fini, nous remontâmes à la cabine supérieure, où se tiennent le peintre, l'écrivain, chacun dans une petite niche bariolée d'énluminu* res et d'inscriptions en vers, de chaque côté de la chapelle de Boudda.

Eu liotre qualité de poôtc , nous nous rendîmes

d'abord chez le letlrê. C'ètail un homme d'un certain â^c, au teint basané, plissé de mille petites rides, ayant quelque chose de la vieille femme et du prêtre, enfantin et sénile à la fois, graveet grotesque, poli, obséquieux et réservé en même temps, avec un sourire de danseur à là ïln de sa pirouette, et un regard morne et fin comme pourrait le souhaiter un diplomate. Il tenait entre ses doigts, maigres, décharnés et jaunes comme la main d*une momie, dans une pose impossible pour nous, uh pinceau dont il traçait des caractères sur un carré de papier avec Une rapidité qui nous rappelait ces vers chinois d'Iu-Kiao-Li : « Le dragon noir voltigé et marque en encre ses pas sur le papier treillissé de lleurs. »

Ce que cet honnête lettre écrivait ainsi, c'était tout bonnement la transdriptibn en bhinois de no^ Ire nom gréco-gaulois, qu'on lui avait donné , et si nous ne signons pas aujourd'hui cet article par xm fantastique gribouillage, lisible seulement pour M. Julien, de Paris, c'est pure bienveillance de no^ tre part.

Il nous rfemit ensuite sa carte, avec la trans«Wption de son nom en caractères européens, politesse que nous reconnûmes par une petite pièce de monnaie. Ce digne magot vivant s'appelle Keyng. En prenant le papier de couleur semé de quelques paillettes de ïnica qu'il nous tendait, nous rencon-

trames sa main ridée, qui nous fit l'effet d*une patie d'oiseau ; les griffes y étaient figurées par des ongles de trois pouces de long» transparents conune des feuilles de talc, et qu'il nous fit admirer ayec une certaine satisfaction de coquetterie. Ces grands ongles sont là*bas très-bien portés et passent pour une recherche aristocratique et fashionable. Elle prouve au moins qu'on se ne livre pas aux travaux manuels.

Keyng nous fit voir aussi plusieurs costumes et des bonnets d'étudiants, surmontés du bouton de verre de porcelaine ou de jaspe, qui marque les différents grades obtenus dans les examens, et qui mène à toutes les places : car en Chine on ne pense pas, comme en France, que la culture intellectuelle nuise à la conduite des affaires ; puis, replongeant son pinceau dans la rigole du carré d*albâtre remplie d'encre de Chine, qui lui servait d'écritoire, il recommença pour Un autre visiteur sa gracieuseté banale.

Nous le saluâmes de notre mieux, sans nous piquer, toutefois, d'atteindre aux finesses de la révérence chinoise , inaccessibles pour nous autres grossiers barbares d'Occident, et nous allâmes voir le peintre dans son atelier, à l'autre coin de la cabine.

Pour le moment, il ne peignait pas, il posait; l'artiste était devenu modèle : Charles Landelle, im

de nos compagnons de voyage, était en train de le croquer.

L'artiste de l'empire du Milieu se laissait faire avec une placidité un peu ironique. On voyait qu'il se disait en lui-même : « Ce jeune sauvage en habit noir, sous prétexte de perspective, va jne faire quelque membre plus court que l'autre, et, sous prétexte de lumière, me pocher la moitié de la figure. »

Le croquis achevé , le peintre chinois parut assez satisfait du trait pur et léger, et de la ressemblance du dessin; un signe d'assentiment montra qu'il était étonné qu'un homme qui, relativement à lui, tenait son crayon à l'envers, eût pu faire quelque chose de si correct. Seulement, comme par la position du corps on ne voyait qu'un pied, il prit la mine de plomb et ajouta de sa main le pied qui manquait, souriant avec une bienveillance paternelle de la négligence bizarre de cet Européen, qui faisait une figure boiteuse. Le croquis ainsi corrigé le satisfit pleinement.

Comme son confrère le lettré, il a pour industrie de donner aux visiteurs, moyennant une légère rétribution, des figures esquissées au trait, et qu'il enlumine de teintes plates au moyen de couleurs qu'il puise à de petits godets assez semblables à ceux des aquarellistes.

11 ne nous restait plus à visiter que la cabine du milieu, espèce de salon très-propre et très-bien

f 14 CAPRIQSS ST ZIGZAGS.

iécQTé, entouré de si^es de bfmbou ^y rieusement enchevêtrés, tapissé de panneaux représentât den femn^es , d^s oiseaux , des chimèri^s dftus des paysages pleins de rpoailles ,. de pivoine^ et 4e pê^ cbers ep fleuri et de c^rtoucliea contepant des strophes pu c^es senteppes d*auteurs illustres , écrites par des calligr^phes en çar^ot^res ornés. Nou$ aimons beaucoup cet U3age d'cp^ployer comme arabesque les beaux vers des poôtes op lep maximes des sages ; Tœil est réjoui par l'ornerpent, Tesprit par la pensée. Quelque chose d'iptellectuel ^e mêle au luxe et Tempêcbe d*étre bête. Nous voudrions bien lire, ainsi encadrés dans la décoration de nos appartements , des vers de Lamartine . de Victor Hugo , d*Alfred de Musset et autres auteurs chéris.

Comme nous allions sortir de la jonque , émerveillé de cet art oti spr un fond presque bdrl)are 9e jQue tant de fmesse , nouii repcpntr&mea une nouvelle colonie d*excursionistes franchis i & 4^' roifice des chemins de fer , outre le voyage d'Angleterre , faisait accomplir celui de la Chipe pardessus le marché,

L'idée de ce voyage par catégorie nous eût autrefois contrarié ; il nous eût plu de parcourir 1^ monde en pèlerin solitaire , à pied ou h cheval, ou hasard des chemips et des auberges : mais les grandes inventions scientifiques modernes ont cela

BN OHINE. 37S

de remar quftble, gu^elles popssoQt à Ift vie oommunç, Hialgré les mceiirg et (es répygnapce^ pp)|* tiques.

L'artiste, le poMe» rbemme dq piQnde bmnortstique ou dédaigne^, gui croirait ^on iQdiyidpalité froissée dans un voyage fait eii ma^se , comme ceux de rOfpoe de la place de la Qourse , qe peqt partir qu'à Theure marquée pour le convoi général. Il a 'mille ou douze cents compagnons d^ voyage forcés, avec lesquels i} partagera l^s impressions de la route. La collectivité le rattrape ^ur )a planche du paquebot et le reprend au collet ^ Douvres pour le transporter lui millième à Lûndre§. Le panvro diable , debout aux troisièmes places , y arrive en mépe temps que lui , bourgeois co^su , grand seigneur fastueux. Les mpyen^ de p'|so}§r disparaissent de plus en plus. Une fois , pour contrarier le chemin de fer , qui uous pi^raissait t^^t soit peu tyrannique , nous essayâmes de venir de Boulogne h Paris en poste ; ce fut une vraie calamité : le courrier ne savait plus se tenir en ^elle ; ^1 n'y avait pas de chevaux aux relais, les postillons avaient pris d'autres états ; à Amiens , laissant 1& noire calèche, nous rentrâmes dans le wagon , au

risque de partager avec des spéculateurs en pruneaux et des philistins d'une bêtise massive ce •bénéfice de la célérité obtenue par le commtinisme ^^urailway. En dehors de ces communautés, invo-

lonlaires comme celles du tbéfttre , des maisons à plusieurs locataires , des restaurants , des paquebots, des wagons, des diligences, des omnibus, des journaux, qui apprennent en même temps la même nouvelle à cent mille lecteurs de tous pays , il y a encore beaucoup de choses à exécuter par groupes, . les voyages, par exemple. Pourquoi , ainsi qu'on vient de le faire pour Texcursion à Londres , des compagnies n'entreprendraient-elles pas des voyages de long cours, à l'instar de la maison Waghoro, au Caire , pour la traversée de l'isthme de Suez? Pourquoi , moyennant une somme fixée d'avance, un vaisseau frété par un office ne nous prendrait-il pas ici pour nous mener en Italie, en Grèce, en Asie, en Chine , et nous ramener à notre point de départ ? des excursions impraticables , à moins de grandes fortunes , & des touristes isolés , deviendraient ainsi très-faciles , et du moins l'homme ne sortirait pas de la vie sans avoir visité sa planète et admiré la création dans son ensemble , comme c'est son devoir; car Dieu ne Ta fait que pour cela: l'homme est le lecteur du poème divin.

Voir rinde est un désir qui nous travaille depuis notre plus tendre enfance , et bien qu'il y ait un proverbe, menteur comme tous les proverbes , qui dise : « Vouloir c'est pouvoir , » nous n'avons pas encore pu le réaliser. L'Inde a été élevée par les Anglais à des prix au-dessus de toute littérature, et la presqu'île du Gange n'a pour visiteurs que des nvilians , des marchands de la Cité et des princes russes. Le pauvre Jacquemont » sans la protection de lord Bentinck et les hauts personnages qu'il y rencontra, n'aurait pu y rester un mois , et la faim aurait fait chez lui l'mivrage de la maladie de foie. Mais ce qui nous étonne profondément, c'est que , parmi les gens riches qui promènent leur ennui à Spa, à Bade et autres villes d'eaux et de jeux, mille fois plus connues que le boulevard de Gand , et moins amusantes , il ne s'en trouve pas qui aient ridée d'aller passer la saison à Lahore, à Bénarès ou à Calcutta.

Il paraît que les millions» par la possibilité de tout faire, engourdissent Timagination ; autremenl, ne serait-il pas inconcevable que des jeunes gens doués d'une grande fortune se contentent , pour tout régal , d'avoir cinq ou six chevaux ^laigre^ dans leur écurie , une danseuse plus maigre encore dans leur petite maison » des voitures et des habits faits à Londres, et un appartement bourré, par un tapissier , de magnificences banales où l'on toit des tentures à 100 frtincs le mètre, et pas tin tableau qui vaille dO francs T Le riche» probablement, est comtne l'avare ; il a le mondé plié eti biUets de banque dans son portefeuille , et cela lui sufDt ; il i9ë figure l'Inde du perron de Torloni ou de la Maison de conversation , ou plutôt il d'y songe niéme pas.

Heureusement , les Anglais , sachant que nous sommes trop pauvres ou trop casaniers pour jamais faire ce voyage féerique , ont mis Tlnde tout entière dans des caisses et l'ont apportée à l'Expoaition ; ils se sont dit : « Ces petits Français mous* tachus et barbus n'auront jamais les six mille francs que coûte l'East-India-Mail, mais ils auront peut-être les deux ou trois louis d'un train de plaisir, et il serait fâcheux que ces Athéniens dé Paris, habiles à toutes , ces drôleries de goût > d'art et de toilette, ne vissient pas ces merveilles, d'où ils tireront de bons modèles de tapisserie, de broderie et

de JOttilldrie^ qiil nous serUrotit plus tard< • Et le gigantetiqtto empire » bercdiiu du genre humain , aujourd'hui province anglaise, a été rangé trèsartistemmt et trè8<-méthodiqUement dans des cases et catalogué avec le même flegme que la coutelle-^ rie de Sbeffleld ou de Bhminghama

Nous avons donc pris le parti de faire cet immense voyage, entre un feuilleton et l'autre , au Palais de Cristal ; nous éritons ainsi les omnibus de la maison >Vaghom et compagnie pour traverser le désert de l'isthme de Suez « le bateau à vapeur d' Aden et les cancrelas qui dégoûtaient si fort le prince 8** dans les steamers qui vont à Calcutta, sans compter les hépatites jatineSi les ciholéras bleus, les pestes mou* chelées de noir, les crocodiles verts, les tigres rubanés , et autres fléaux pleitis de couleur locale. Nous les aurions volontiers encourus, mais nous ne sommes pas maître en cette fimtaisie.

H nous disions que nous n'avons pas jeté un seul coup d'œU Sur le reste de l'exposition , nous attirerions sur notre tête le mépris des industriels , des négociants, des utilitaires et des philistins de toutes sortes. Telle est cependant la vérité. Nous avons passé sans un regard à travers ce troupeau de monstres de cuivre et d'acier, mastodontes et mam^motiths de l'industrie, qui agitent leurs bras tronqués, soupirent atee leurs poumons de ter et sem^ blent emprunter à la vapeur l'inquiétude et la

respiration de la vie , dans celte agitation furieuse et froide qui ne connaît pas la fatigue » activité de la matière qu'on peut pousser à toute outrance sans manquer aux saintes lois de la pitié , car la matière s*U8e et ne soufifre pas. Les bobines tournaient comme des danseuses ivres, disparaissant dans Tébleuissement de leur rapidité. Les pistons levaient et laissaient retomber leurs moignons avec un han plaintif, comme des bûcherons fendant un tronc de chêne ; les poulies folles faisaient claquer leurs lanières de cuir et de gu(ta-pcrcha ; les roues crénelées se mordaient à belles dents , les laminoirs se frôlaient en sifflant, les soupapes clappaient de la langue, les ressorts faisaient jouer leurs nerfs et leurs détentes ; tous ces esclaves métalliques et plu toniens inventés par le génie de Thomme travaillaient à qui mieux mieux sur notre passage. Ces machines nous criaient avec leurs grincements, leurs coups sourds, leurs sifflements aigus : « Moi , je fais la besogne de six mille fuseaux ; moi , je remplace cinq cents marteaux de forgeron ; moi, je trame le châle des Indes plus égalemrat qu'un ouvrier de Cachemire au seuil de sa cabane ; moi t j'enfante des machines qui travailleront à mon exemple ; moi , avec mes doigts de bronze, je ploie des enveloppes de lettres aussi habilement et aussi proprement que les ploierait une jolie femme aux doigts roses : seulement j'en fais en un jour assez

pour cacheter tous les secrets d'amour , de diplomatie et d'affaires du monde. »

C'est ainsi que parlaient ces grands animaux de fer et d'airain aux formes hybrides, aux attitudes menaçantes, polypes qui semblent vouloir tous prendre dans leurs longs bras pour vous broyer et vous la* miner; ils paraissaient étonnés de notre indifférence. En effet, nous admirons plus que personne ces merveilleuses inventions de l'esprit humain, ces créations mathématiques qui , si elles n'ont pas la ^iedont Dieu seul sait le secret jusqu'à présent, agissent du moins comme des êtres animés ; nous les admirons et nous les aimons, car chaque machine est un serviteur insensible , un nègre qu'on peut fouetter à toute vapeur jusqu'à ce qu'il éclate, ce qui est sa manière de se révolter. La machine relève l'homme et l'animal d'un labeur, d'une fatigue ou d'un ennui; elle a déjà racheté le galérien de la rame , la bête de somme du charroi; bientôt elle labourera à la place du bœuf, qui , s'il nous tienne encore sa chair, au moins ne nous donnera plus ses sueurs et ses essoufflements sous le joug , <iui font de son meurtre presque un fratricide. Elle file , elle scie , elle mortelle , elle tisse à la place d'innombrables malheureux courbés sur leur mé- ^i^ ; et chaque jour le temps pour la pensée , la i*éverie , Fétude , devient plus large et plus long. Q^vielques générations, hélas ! périront sans pouvoir

trouver place dans le nouvel ordre ; niais ceux qui viendront plus lard pourront feîre des Vers , peindre , combiher des inventions , chercher les secrets de la nature , qui aime à se laisser crocheter ses cadenas. Les esciâvés de fer feront Touvhifte ; la maUère domptera la matière, et le travail de rhomme deviendra purement intellectuel.

GerteSi ce n'est pas nous, poète et pen^etir^ qui dédaignerons cette race de métal destitiée à remplacer les prolétaires et à relever Thômme de Tantique malédiction du travail manuel; mais assez d*autres ont loué ces prodiges, et des voix plus savantes que la nôtre en ont e^Épliqué lés mystères , pour qu'un peu de caprice nous soit permis ; d'ailleurs t nous ne sommes pas de ces lanus dont le masque tourné vers l'avenh* a les yeux crevés , et qui ne voient que par le masque tourné vers le passé ; nous ne poussons pas , au milieu d'un siècle, le plus grand que les évolutions des temps aient amené, des gémissements élégiaco-romantiques, et nous comprenons, quoique artiste, la beauté de notre époque , bien que souvent la fantaisie nous ait poussé vers les temps et les pays barbares où persiste l'individualité locale de l'homme.

Aussi, l'on comprendra cet enivrement, cette infatuation que nous cause l'idée seule de l'Inde. Depuis notre enfance, nous avons regardé avec mie

curio9ilé aTÎdë et superetitieuse toutes les gravures, tous les dessins y tous les recueils qui se rapportent à celte mystérieuse contrée où ont pris naissance» à des époques qui se perdent dans la nuit des temps et qui déconcertent toute chronologie , les théogonies, les cÎTilisations ) les sciences > les arts i les langues dont les nôtres ne sont que les effluves et les dégénérescences* Quand TÉgypte comnieu'* çait 9 rinde était déjà vieille. La Grèce n'avait en* core pour habitants que des sauvages tatoués comme les loways et les Mohicans ; ceux qui furent plus tard les Athéniehs étaient cannibales. Là/ bien avant le déluge, bien avant les règnes fabu* leux de Chronos et de Xixuthros , quand la terre , jeune encore « s'épanchait en créations dithyram*^ biques et tnonstrueuses » comme un poète adoles^ cent qui jetle ses scories en strophes démesurées , régnait, dans une nature d'une exubérance folle, un panthéisme effréné. Onze millions de dieux four* millaieut à travers les inextricables enlacements des forêts vierges , éfft-ayants et dififbrmes comme toutes ces races d'animaux disparus dont Téléphant, le rhinocéros, la girafe, le chaineaU, l'hippopotame, le crocodOe sont les avortons, et qu'ils rappellent sous des proportions moindres et des formes adoucies.

Que de ftois , en songeant à ce pays étrange , qui pour nous restera à Tétat de chimère , nous nous

sommes créé d'éblouissants mirages! que de fois nous avons escaladé les étages infinis de cette pagode de Djaggernath, dont les tours superposées s'enfoncent dans le ciel , comme une autre Babel qu'a respectée la colère de Dieu ! que de fois nous avons pénétré , glacé par une borreur religieuse , dans les profondeurs insondées du temple souterrain d'EUora , cathédrale en creux , moule et matrice d'où semblent sortir les innombrables édifices sacrés de l'Inde ! que de fois nous avons erré dans ses dédales obscurs, ca&cums architecturaux serpentant dans le ventre de la montagne , et dont la pointe de Piranèse serait impuissante à rendre les opaques terreurs et les noires perspectives ébauchées dans la nuit par un rayon livide ,' en nous répétant comme le refrain d'une litanie monotone le vers si magnifiquement caverneux de M. Victor Hugo :

Puits de rinde, tombeaux, monuments constellés 1

Âh ! combien souvent, lorsque nos pieds foulaient lentement le ruban de bitume qui conduit de l'Obélisque à l'arc de l'Étoile, notre pensée se promenait dans les jungles, où le tigre, avec une pose de sphinx , lèche sa patte, de velours de sa langue âpre comme une lime, et qui, même lorsqu'elle lèche, fait venir le sang; sous les mangliers dont les branches pleureuses se replantent et se muUi-

L*IIfDE. 2S5

plient en innombrables arcades, en sorte qu'un arbre est bientôt un bois; à travers les bambous que Télépbant fait ployer en marchant comme de rherbe sèche ; à l'ombre des monstrueux baobabs âgés de six mille ans comme le monde , et qui ont peut-être vu Adam sous leurs jeunes pousses, quand il arait pour maltresse la dive Lilith et qu'Eve n'était pas née encore; au milieu des colossales forêts vierges où s'enchevêtrent les arbres, les lianes, les herbes, dans un inextricable désordre de frondaison et de germination , masses touffues , enmiêlëes, hérissées, croisées en tout sens, dont le soleil ne peut percer l'ombre séculaire, que fouette en plein jour l'aile des chauves-souris trompées par ce crépuscule étemel ; chaos verdoyant où le cobra-capello siffle sous les joncs et les nénufars au bord des mares empoisonnées ; où les singes , hideuses caricatures humaines, soldats dispersés de l'armée qui conquit Ceylan pour Rama , sautillent de branche en branche parmi les vols effrayés de perroquets et de kokilas ; où le serpent boa , s'enroulant autour d'un palmier , s'amuse à faire d'un tronc droit une colonne salomonique; ah! combien souvent, répondant d'une façon distraite à la question d'un ami, nous descendions en idée les escaliers de marbre blanc de Bénarès qui conduisent au Gange, le fleuve sacré ! Quelles silhouettes de villes prodigieuses nous nous sommes

Si6 CAPRIGB8 BT ZIGZAGS.

desiinéee à Fhorivon du rftTe, sur les rougeurs d'un couchant fantastique, pagodes indienues, minarets mahométans , dames, coupoles , tours» toits en terrasse entre lesquels jaillissent des palmiers, longues bandes de murailles crénelées, pertes triomphales, caravansérails, cbauderies, tombeaux, collèges de brabmines , immense entassement de polonnes d'ordres inconnus, de monstres sculptés, d'énormitép architecturales, comme Martinn sait en faire pressentir avec un éclair dans le sombre inOni de ses gravures à la mapière noire !

Aussitôt que nous eûmes débarqué à Londres, nou$ courûmes au Palais de Cristal, qui est lui-même me merveilleuse construction qu'on placerait volontiers dans rinde, au bprd d'un de ces étangs eousacrés où l'on nourrit les crocodiles des temples, ayant pour fond une de ces forêts dont nous parlions tout à l'heure, et soutenue par des terrasses de marbre blanc, sur les rampes desquelles des paons laisse* raient traîner les constellations d^ leur queue ; il es/ d'une légèreté toute féerique et soutient vaillamment dans l'air ses raillions de miroirs, enchâssés dans le cadre d'une frêle armature bleue et blanche ; sa façade, lamée d'argent et d'azur, s'épanouit comme un immense éventail ayant pour bouton un cadran d'horloge; car le peuple qui a dit : « Le temps, c'est de l'argent, » veut toujours savoir l'heure, même dans ses moments d'enthousia$me et d'oubli,

eomme ceagrayes Chinois gui, m^i^e pendanU'entase de l'amour» gardent leur moptre à la main. Quand le soleil donne siur cette çoIqssuI^ cage de yerre, sur cette énorme serre-chai)de de rindustrie qui englobe» av^c lea mille chefs^d'qpuvre du géme humain, de grands arbres à leur aise là comme d^s la clairière d'une forêt, et seulement yn peu étonnés de ne plu^ recevoir I4 pluie du jour et la rosée. de la nuit; au mélange imprévu d^s ombras et des lumières, aux éclairs et aux murmures des fontaines jaillissantes, on ne saurait mécopnallre le génie de l'Inde, approprié aux besoins de l'industrie anglaise. Ni le Partbénon» ni le Panthéon, ni la Maison-Carrée, types ordinaires des constructions moderpes, n'ont rien h yoir ici. {(emplissez d^ plantes équatoriales et tropicales ce grand palais transparenti dackmi et Parvati pourront y conduire le chœur brillant de^ Apsaras.

Ces écriteaux rouges historiés de lettres blanches sont las indicateurs de la route de l'Inde, Nous y voici : le chemin n'a pas été long.

Ces petits compartiments, c'est le sol de l'Inde, depuis ses profondeurs jusqu'^ sa surface. Chacune de ces pierres, chacun de ces cristaux ou de ces fragments de métal représente une mine, une veine de terrain, une province, un pays, depuis le diamant jusqu'à l'argile. Il ne s'agit encore que des matières brutes, que des produits vierges auxquels la main

de l'homme n'a pas encore touché, et déjà, rien qu*à la simple nomenclature, vous croyez voir ouvert devant vous l'écrin des Mille et une Nuits. Voilà du marbre primitif, du marbre serpentin, du jaspe rouge et jaune, des bois fossiles de Senva, des argiles plastiques jaunes et bleues, du kaolin blanc, des grenats de Kasning, du sable aurifère, des colliers de grains de nimluck, des cornalines unies et taillées, des pierres vertes, de la nacre, du sable à perle d'Ava, de l'ampélite taillée en boucles tforeilles , des améthystes , des émeraudes , des saphirs, des yeux de chat, des hyalites, du lapislazuli, des agates de Nerbudda, des cailloux de la rivière Goane, des blocs bruts d'agate jaspée de Jesselmère, du fer de Galicut, du fer magnétique avec lequel se fait l'acier indien, de la houille de Mergni, du plomb de Shookpoor, de l'outremer de Bombay, sans compter les opales, les turquoises, les sanguines, les chrysobérils, les calcédoines, les onyx, mille pierres radieuses qui toutes ont retenu une couleur de prisme ou un rayon de soleil pour étoiler la statue des dieux, les vêtements du rajah ou le corset de la bayadère.

Nous savons bien que toutes ces richesses sont enfouies sous la terre, éparses dans la vase des fleuves, cachées dans les veines secrètes des montagnes, et que là, comme ailleurs, le sol dérobe ces merveilles sous un manteau de poussière ou de vé-

gétation ; mais, malgré soi, il vous semble que la terre de l'Inde n'est qu'un vaste monceau de pierreries, un de ces entassements d'escarboucles où les califes puisaient à pleines mains. N'est-ce pas de ce pays d'ailleurs que Tient le Kohinoor ou montagne de lumière, le plus pur, le plus gros morceau de carbone que le génie des richesses souterraines ait eu le temps, depuis le peu de siècles que ce monde dure, de cristalliser au fond de son alambic mysté* rieux?

Si la terre est un écrin, l'herbier est une cassolette. Cannelle, macis, muscade, gingembre, opium, hachich, huile de rose, noix de bétel, piment, sacre de datte, thé de l'Himalaya, aloès, safran, indigo de Salem et de Madras, fleurs d'Hursinghar, tabac blond comme la peau d'Amani la bayadère, fleurs de Camboja, feuilles d'ananas, dont la flbre fournit une fine soie végétale, tout cela ne ressemble-t-il pas à cette montagne des aromates dont parle Salomon dans le Sir HasirimT Un sol de diamants ne doit-il pas avoir une végétation de parfums?

Surexcitée par tous ces noms qui souvent ne sont représentés que par des échantillons desséchés et flétris, enfermés dans des fioles ou des boites, l'ima* gioation a bientôt fait verdoyer en feuilles énormes et bizarres, s'épanouir en calices éclatants toutes ces fleurs et ces herbes mortes. Elles germent et

290 CAPRICES ET 2IGZAGS.

Tégëtent avec ime activité incroyable, comme ce rosier des soirées magiques qui pousse à vue d'<cil ; leurs odorants effluves embaument Tair^ Les édiaotilloos de bois reprennent leur écorce et se dî]at(»it en forêts, les lichens jettent leurs balançoires d'un arbre à l'autre. Les cantharides tourbillonnent dans un rayon de soleil, et le bupreste mange le cœur de la rose du Bengale. Un paysage immense sort de ces étroits casiers.

Faudra-t-il beaucoup de peine pour rendre la m à ces peaux de tigre clouées contre le mur et les faire bondir comme dans un roman de Héry? Ce grand monstre fauve rayé de noir, dont le mufle aplati conserve encore sa férocité, doit être un comparse de l'histoire d'Héva. Peut-^tre est-ce Hounoussamy, le sauvage époux & formes d'élépbauf, qui lui a fiante cette balle entre les yeux, à moios qu'il n'ait été devancé par le spirituel et paradoxal Edwards Klerbbs. Que de pauvres péons il doit avoir dévorés sur les routes ! Et cette panthère noire de Java, sombre comme la nuit, efBrayante comme un chat cabalistique, qui ne laisse briller dans l'impénétrabilité des bois que deux pbo8{diorescenle5 pnindles de hibou ! En un bond, elle va vous sauter sur les épaules et vous enfoncer dans le cou ses dix poignards de corne ! Sans être Cuvier, il est &cile de reconstruire, à l'aide de ces massacres aux cornes démesurées, le buffle hideux qui se cuirasse de

L'UIDK. t9t

vase dans ks jDaques de pluie, sous les ramures léihifères des opaqnes forêts de Ceylan.

Quand on a tu, sur ces jolis encriers et ces charmantes boites peintes qui nous viennent des Indes» quelques- unes de ces chasses vernissées où des princes en robe rose et à figure de fenune poursuivent des antilopes, des daims mouchetés et des daims blancs , avec des guépards pour chiens, on peut aisément ressusciter ces peaux mégissées et les faire courir dans les rikières ou les plaines de sable, autour de Madras ou d*Allahabad. Ces trompes préparées, est-ce le nez de Ganesa, le dieu de la Sagesse, que quelque mauvais plaisant, voltairien à sa manière, lui aura arraché dans un moment debelle humeur? Non; rindien dévot ne se permet. pas de ces facéties : c'est bien la proboscide du monstiiieux ann mal arrangée en tuyau de caoutchouc; ces lourdes défenses d'ivoire, qui semblent dérobées à ce cime« tiëre où se rendent les éléphants millénaires pris de la pudeur de la mort, ces soies de sanglier ou de chèvre , ces nageoires de requin , ces nids d*hi-« ronddle-salangane qu^un Chinois mettrait tout de suite en potage > ne ferment-ils pas au bout de quelques minutes à Tœil de l'Âme une ménagerie hurlante, glapissante, feunnillante , comme le bois dont il est parlé dans la pièce de Nourphohal^la* Rousse des Orientales ?

Si vous le permettez, nous nous arrêterons au*

jourd'hui à Liahore , qui se dessine là-bas sous une cage de verre; une étape de trois mille 'lieues fatigue, même quand on ne la parcourt que la plume à la main.

Il est vrai que ce n*est pas Lahore elle-même, mais seulement le modèle de Lahore. Si vous regardiez la ville véritable par le gros bout de la lorgnette , vous obtiendriez TefTet du plan ; en regardant le plan par le petit bout , vous le grandissez et vous obtenez un efiTet satisfaisant.

Lahore noue -autour de ses reins une ceinture de tours et de fortifications en style moyen âge orienlalisé; des fossés dont Teau verte a des caïmans pour grenouilles , font comme une firange verte à sa robe rouge : car Lahore, comme Munich, est presque toute peinte avec ce rouge antique-si cher au roi de Bavière. De ce fond sombré» s'élancent comme des mâts d*ivoire les minarets des mosquées et les aiguilles fleuries des pagodes en albâtre ou en marbre. Dans les rues étroites fourmille un peuple innombrable, étrange et bariolé comme un rêve; des formes que Ton croyait disparues avec le moyen âge revivent là dans une -splendeur orientale. A chaque instant passent de longues cavalcades de cavaliers sykes, des caravane» de chameaux, des files de chariots dorés traînés par des bœufs bossus. Les frêles balcons étincellent comme des diptyques entr*ouverts , laissant apercevoir sous des formes

humaines des ruisselleiuents de pierreries et des miroitements de brocart. Les bayadëres et les courtisanes, chargées d'anneaux, de bracelets, de pendeloques, de bijoux, de grelots, de paillettes, sourient aux passants, et mêlent leurs éclats de rire aux caquets des poules et des oiseaux suspendus dans des cages. Les éléphants avec leurs riches housses passent , élargissant des hanches les rues trop étroites, emportant avec le dos les arcades trop basses ou ruinées ; ils se dirigent vers la chauderie , suivons-les , et asseyons-nous à la porte pour observer les mœurs et les costumes.

Non contente d'avoir apporté le sol, les plantes, les animaux , la compagnie des Indes a exposé une ville tout entière , afin que l'on pût se faire une idée complète de son empire oriental. Elle a aussi transporté la population sous forme de petites maquettes de terre coloriée , modelées par les habitants euxmêmes , qui font pénétrer intimement dans la vie des diflérentes castes.

Nous avons lu souvent les Lettres sur l'Inde ^ du prince S*"*"^, et feuilleté son magnifique album. Nous voyons , dans le Palais de Cristal , la réalité de ces merveilles, qui nous semblaient chiméri*

ques, malgré la sincérité évidente du dessin. Ce n'est pas seulement dans les mises en scène d*opéras féeriques que ces magnificences existent , et les poètes de TOrient , qui font à tout moment des métaphores dont s'effarouche Téconomie occidentale , qui remuent les pierreries par monceaux et battent des omelettes de soleils dans le moindre ghazel, dans le plus mince pantoum, ne sont, ayec toute leur joaillerie tant reprochée, que d^exacts faiseurs de procès-verbaux. L'hyperbole est tuée d'avance par l'éblouissant éclat du vrai.

Voici un éléphant qui s'offre à vos yeux ; un éléphant empaillé , il est vrai ; mais si vous voulez en avoir un vivant , vous n'avez qu'à aller au Zoological garden , où vous monterez sur son dos pour un schelling. Sa peau rugueuse , fendillée coranic de la vase sèche , disparaît à demi sous un riche caparaçon de velours rouge quadrillé et frangé d'or; son front bombé est orné di'une ferronière colossale , et de grosses houppes de soie pendent confusément de chaque côté parmi les plis de ses oreilles. Quelquefois ce frontail est orné d'énormes pierres fausses, émeraudes, rubis ou perles de verre ,^ ou même de petits miroirs. Sur le dos de U bête s'élève une espèce d'estrade surmontée d'un pavillon soutenu par des colonnettes d'ivoire niella de charmants dessins. Des coussins de brocart servent de siège au personnage qui se sert de ce mode

4le transport, prince indien ou employé de k Compagnie; une place est ménagée derrière pour le domestique. Le cornac se tient assis sur le col du monstre, qu'il dirige à l'aide d'un crochet de fer. I>e paviDon , en forme de dôme à double renflement, est tapissé de brocart d'or et d'argent, et bordé d'un effilé où la lumière scintille à éblouir. Quand on puissant rayon de ce soleil qui vit Bacchus et Alexandre tombe sur ce dôme aux phosphorescences métalliques, les yeux doivent se bais* ser comme devant l'astre lui-même.

Cet éléphant nous a fait penser aux grandes batailles de Lebrun. Celui monté par Porus , ce géant écaillé qui lançait des flèches de six pieds de long» devait être harnaché ainsi , et cette vue vous plonge dans des rêveries d'antiquité où la mémoire se perd.

Si vous craignez de vous hisser sur cette montagne mouvante , qui pourtant s'agenouillera docilement devant vous pour vous faciliter l'ascension^ entrez plutôt dans cet eka sculpté, peint, doré, aux roues massives, enjolivées d'ornements fantastiques et traîné par un petit bœuf à loupe et à pelage gris de souris, modèle naïf rappelant le chariot de terre cuite de la pièce de Vasantesena et les voi-* tures que les enfants se taillent dans l'écorce des potirons ; ou bien encore laissez-vous bercer par le pas rhythmique des péons dans ce somptueux jftilanqnin aux brancards d'ivoire, aux plaques

d*argent repoussé , aux rideaux de soie brocbée el lamée d*or, où la songerie doit être si douce , où le sommeil doit arriver si aisément.

Quand on pense aux selles anglaises si nues » si pauvres dans leur froide correction relevée , pour tout agrément, de quelques piqûres, on. reste épouvanté de la folie prodigue de la sellerie indienne. Sur ces arçons et ces troussequîns , qui confondent les formes du moyen âge et de l'Orient t la fantaisie luxueuse de l'ouvrier a semé les arabesques et les pierreries avec une verve effrénée d'éclat. Ce n'est pas une selle , c'est un joyau de grande dimension , c'est un écrin avec des étriers. Rien n'est assez précieux ; le velours disparait sous l'or, l'or sous les turquoises , les grenats , les rubis et les diamants. Ne croyez pas , d'après cela , à une richesse lourde , à une opulence massive : Tart y vaut encore plus que la matière ; le goût le plus pur, le plus fin, le plus inventif, a ciselé, guilloché, filigrane ces ornements infinis , si nets , si opmiâtrément suivis , malgré leur complication dédaléenne. Benvcimto Cellini , Henri d'Arfé , Yechte, n'ont pas fait mieux dans leurs merveilleuses orfèvreries. Et quelle admirable entente de la couleur ! comme un fil d'argent adoucit à propos l'éclat trop fouve de ce galon d'or! comme un champ mat fait ressortir un filet bruni ! comme une pierre en* chassée avec bonheur rompt ime plaque de lumièrfe

rop difltase I Les nuances les plus vives et les plus iolemment opposées se marient sans effort dans un lamboiement général.

En posant en idée sur le dos de quelques vigoureux coursiers du Scind ou du Népaul, à I» lueue et à la crinière teinte de henné , ces monceaux d'or et de pierreries , en y asseyant un Européen en bottes vernies , en pantalon noir , en iiabit à queue de morue , en chapeau à tuyau de poêle, on obtient une caricature tellement grotesque , récuyer fût-il le vicomte d'Aure, Baucher ou Victor Franconi , que Ton en rit involontaire-

ment tout seul , bien à tort , puisque les rajahs ^ juchés sur ces selles fulgurantes ne sont que les serviteurs tremblants du premier Anglais en waterproof, nullement pittoresque , qui passe par là , préférant à toutes ces joailleries de Golconde le vrai diamant, le diamant noir de Comouailles. Comment devaient être les selles de Gengiskan , d'Aurengzeb , de Timour , et des grands victorieux de Flnde î De quels rayons de soleil et de lune , de quels scintillements d'étoiles étaient-elles passementées et constellées , puisque les selles des vaincus offrent encore de telles magnificences ?

Parmi ces caparaçons d'un éclat éblouissant , il y en a un d'un caprice singulier , déjà tartare , presque chinois peut-être , tout papelonné d'écaillés de dragon» roses, bleues et noires, comme certains

i98 CAPRICES ET ZIGZAGS.

écas héraldiques. (Mb ! que nous aimerions , sur m de ces chevaux blancs mouchetés de brun conun^ des léopards que Ton voit caracoler dans les chassd impossibles des paravents , bien assis dans cetl« «elle qui semble faite de la peau d'une Chimère, parcourir ces contrées inexplorées sur lesquelles «'allonge l'ombre démesurée de l'Himalaya , cette 4^xtrême Inde qui se confond avec le Céleste-EmpM par le Thibet et le royaume de Cachemire , où Tole ie grand papillon bleu , et où les romans de cbeTa^ lerie du moyen âge plaçaient les empires fabuleoï de leurs héros !

^ Quant aux brides, aux mors, aux têtières, am frontails , nos langues du Nord sont trop froides , trop pauvres, trop mesquines, pour en décrire ks somptuosités. C'est le moins que des coursiers de la race nedji m&chent l'or et l'aident dans leur bave plus blanche que l'écume qui baisait les pieds de Wishnou endormi sur la feuille de lotus au milieu de l'océan d'immortalité.

Quel spectacle qu'une cavalcade ainsi montée r s'élançant des portes de Lahore au milieu d*uD nuage de poussière lumineuse l'Nous croyons, quel que soit notre respect pour la civilisation , quelle promenade des gentlemen sur leurs hacks, leurs poneis et leurs pur-sang bai cerise, à six heures du .soir, dans Hyde-Park, le long de Serpcntme-River, <loit être infiniment moins pittoresque*

Si cette chevauchée à dos d'éléphant , en chariot , en palanquin et en selle, bosselée d'ornements d'or, vous a fatigué quelque peu , voici pour tous reposer un lit en velours incarnadin ehimériquement historié d'or, sous un daîs de brocart porté par des colonnes d'ivoire et [de vermeil ; des chassemouches aux manches d'or, miraculeusement ciselés , sont placés à cAté de l'oreiller de toile d'or, prêts à faire envoler Tinsecte qui troublerait votre sommeil. Un tapis d'or entoure cette couche , qui semble descendue sur terre du paradis d'Indra pour b^cer le corps de Sacountala ressuscitée. Si vous avez peur de faire tache au milieu de cette magnificence, comme un grain de sable sur le solefl , asseyez-vous tout simplement sur ce fauteuil sculpté dans des défenses d'éléphant , ou sur cette chaise longue en marbre de Rajpootana, découpée comme une guipure, fenestrée comme une truelle à poisson , et rappelant les plus délicates arabesques de l'Alhambra, que vous offre le rajah Anund Ifaith , roi de Nattore. Vous serez plus fraîchement sur ce froid et blanc canapé , dans cette salle ventilée par les ponkas toujours en mouvement, aux fenêtres fermées de nattes de jonc arrosées d'eaux odoriférantes, aux soupiraux treillages de feuilles d'albâtre frappées à jour par l'emporte-pièce de la patience , comme les dentelles de papier de nos boites de dragées ; là vous pourrez

fumer dans ce bhouka d'argent, émaillé et ciselé , le tabac mélangé de benjoin , de confitures et de roses , entortillant votre bras des longs anneaux du tuyau flexible , comme une Cléopatre jouant avec Taspic ; m&cher le bétel qui empourpre les gencives , prendre le thé de Kemaon et d'Assam dans des tasses enveloppées de filigrane, ou bien encore, si vous trouvez un adversaire de votre force , faire une partie avec ce jeu d*échecs en agate , dont les cavaliers chevauchent des éléphants.

Mais c'est assez se reposer ; les éblouissement"^ ne sont pas encore finis. Si vous ne sortez pas aveugle du Palais de Cristal , ce ne sera pas ia faute de l'Inde ; mettez des lunettes de verre noir comme pour regarder une éclipse , et plongez l'œil dans ces armoires , vestiaires des fées , des péris et des apsaras. Les cachemires passent en Europe pour des tissus somptueux. Une femme se croit riche lorsqu'elle peut en enfermer une demi-douzaine dans son coffre de palissandre. Là-bas, l'on en fait des rideaux de lit, des tentures d'appartement, des tapis de table ou de pied ; ils remplacent, pour les tentes , la toile ou le coutil grossier. En voilà pourtant cinq ou six admirables, bleus, rouges, noirs, verts, avec des palmes de trois pieds de haut, si souples qu'ils font des plis comme une draperie de Phidias , si fins qu'ils passeraient par une ba-* gue ; là, ils ne servent que d'ombre au tableau.

On ne commence à les regarder que lorsque les palmes sont d'or et les fleurs de perles , et que le fond écarlate se constelle de disques éclatants de broderie : mais ils pâlissent bien vite à côté de ces étoffes rayées en long , en diagonale » qui mêlent à leurs splendeurs des tons si fins que Ru* bens, Paul Véronèse, Delacroix, n*y sauraient atteindre; finesse ardente, fraîcheur embrasée, nuances flamboyantes et tendres, harmonies dans le tumulte ; il y a là des fonds saumon , topaze brûlée, pétales de fleur recouverts d*émail ou de paillon, dont aucune langue ni aucun pinceau ne

saurait donner i*idée; des draps de Kh'poor, des soieries d'Agra, des broderies du Moultan, des brocarts de Borhanpor et d'Ahmedabad, des gazes de Trichinopoli , des rubans de Célébes, des écharpes de Sumatra, des châles de Lahore pour ceinture et pour turban, à rendre la coquetterie folle.

Tantôt ce sont de larges bandes d'or, fleuves de lumière qui ruissellent en miroitant entre des rives d'améthyste, de rubis et de saphir; tantôt un mince fil étincelant serpente dans la trame grenue <iu'il égratigne d'une traînée de points phosphorescents; ici l'argent pleut et fourmille en paillettes estampées sur une gaze d'azur qui frissonne cl tremble comme un ventre de poisson au soleil, ou coQune une eau au clair de lune; là une den*

sot CAPRICES BT ZIGZAGS.

teUe d^or, ptos fine que la maline ou la valencienne, laisse rougeoyer un fond de paillon pourpre; plus loin, l'argent et l'or font combattre leur éclat blanc et jaune sur un champ de bataille rose. Mais quel rose ! un rose idéal» un rose d'intérieur de clochette à l'heure de la rosée! Partout l'or scintille en paillettes, en mouches, en filigrane. en fleurs, en étoiles, en passequilles, en effilé > eu fanfreluches; il y a des moments où cela touche au délire.

On dirait que le luxe indien a youIu engager une lutte directe avec le soleil, avoir un duel à mort avec la lumière dévorante de son ciel embrasé ; U essaye de resplendir d'un éclat égal sm ce déluge de feux; il réalise les merveilles des contes de fées; il fait des robes couleur du temps. couleur du soleil, couleur de la lune; métaux, fleurs, pierreries, reflets, rayons, éclairs, il mélange tout sur sa palette incandescente. Dans un tullf d'argent il fait palpiter des ailes de cantharides, émeraudes dorées qui semblent voler encore. Aîer les élytres des scarabées , il compose des feuillages impossibles & des fleurs de diamant. Il profite du frison fauve de la soie, des nuances d'opale du burgau , des moires splendides et de l'or bleu du paon. U ne dédaigne rien, pas même le clinquanl, pourvu qu'il jette son éclair; pas même le cristal. pourvu qu'il jette son feu. Il faut qu'à tout prix il

brille, il élincelle, il reluise, qu'il lanoe des rayons prismatiques, qu'il soit flamboyant, éblouissant» phosphorescent. Il faut que le soleil s'avoue vaincu.

Ces ouvriers, c'est-à-dire ces grands artistes» seraient gens à vouloir tisser la lumière électrique , s'ils la connaissaient : et dans ces irradiations , ces effluves, ces feux croisés, ces foUes bluettes, ces iris, ces feux follets du spectre solaire qui dansent sur ces écrins tramés, sur ces mines de Golconde et de Visapour taillées en robes, en châles, en turbans, en écharpes, jamais le dessin ne se perd une minute, jamais l'ornement qui circule à travers ces incendies n'altère son élégance ou sa légèreté ; tracé sur un papier par une simple ligne noire» il ne serait pas moins précieux. L'on ne pourrait pas dire à l'ouvrier indien comme au mauvais peintre d'Athènes : « Ne pouvant la faire belle, tu Tas faite riche. »

Les mousselines ne sont pas inoins admirables dans leur blancheur transparente; c'est du vent filé, de l'air tissu, de la brume cond^isée. Quels plisfms, quelle souplesse! elles n'habillent pas, elles caressent comme un baiser les corps qu'elles enveloppent. Les unes sont tout urnes, et ce ne sont pas les moins belles ; les autres ont çà et là une étincelle d'argent ou d'or, une feuille de rose du Bengale ou une aile veile de bupreste arrêtée

dans leur trame. Comme elles doivent voler lègèrementf ces longues écharpes blanches piquées de points de lumière, sur le corset de pierreries des bayadères qui» ivres du parfum des fleurs de Siricba , suspendues le long de leurs joues brunes, s'avancent en tourbillonnant devant la procession de la trois fois sainte Trimurti» dans les rues d*Hyderabad ou de Bénarès ! Comme elles doivent boire sur le corps poli de Vasentasena les pleurs sacrés du Gange au bas des terrasses de marbre !

Les toiles d'ananas et d'aloès, les indiennes, les cotonnades » les madras» les soies flambées, les corans , les chittes dont parle Bernardin de Saint- Pierre» les tissus les plus ordinaires, ont un éclat et une douceur de ton inconnus chez nous.

Nous avons parlé un peu ici de tissus simples, de productions moins rares, pour &ire trêve à ce feu d'artifice de mots, à ces bombes lumineuses de métaphores, à ces pluies d'argent et d'or, d'adjectifs et de comparaisons auxquels nous sommes obligé d'avoir recours pour éveiller dans l'idée de ceux qui nous lisent une image effiicée et confuse des féeries que nous voyons. Mais nous voici déjà repris au collet par la magnificence. Quoique nous n'ayons donné & boire à aucune vieille , nous souimes dans la position de la jeune fille du conte de Perrault; nous ne pouvons ouvrir la bouche sans qu'il en tombe aussitôt des pièces d'or, des dia-

L'INDE. im

mants, des rubis et des perles; nous voudrions bien de temps en temps vomir un crapaud, une couleuvre et une souris rouge, ne fût-ce que pour varier : mais cela n'est pas en notre pouvoir. Sous une vitrine resplendissent à deux pas de là

dincalculables richesses : ni le souterrain d'Aladin , ni le puits d* Aboulcasem , ni le trésor d'Haaroun-al*Rasch!d avec son paon de pierreries , son arbre d'or, ses masses d'ambre jaune et son éléphant de cristal de roche, n'ont contenu plus de fflenreilles. Le Durrial-Noor forme le centre d'une constetlation de diamants montée en bracelet. Son nom de mer de lumière est des plus mérités, il Mgure â*un éclat sans rival. Quelle reine, quelle loipéria ne rêverait pas pour son bras d'alb&tre ce volcan de lumière? Ces deux cent vingt-quatre perles d*un orient parfait, aussi grosses que celle fondue par Cléopatre à son souper, au collier de quelle Néréide de l'océan Pacifique le plongeur intrépide les a-t-il arrachées sous des voûtes d'algues marines et de corail? Quel est cet énorme joyau, ce lingot d'or qui le disputerait à celui de •a loterie parisienne ? C'est une selle : mais comme l'or massif a paru trop vil, on Fa fait disparaître ^us une croûte de diamants, d'énieraudes et de ^his, médiocre magnificence à côté de cette robe ^ pertes et de cette ceinture d'émeraudes d'un *e(«ycke.

Une robe de perles, entièrement de perles, nous ne connaissons que la vierge de Tolède qui en ail une semblable dans sa garde-robe de Notre-Dame ; encore dit-on qu*elle a été apportée du ciel par les anges. Quant à ces diadèmes, à ces plaques bosselées de boules de filigrane, à ces ornements en fil d'argent, à ces lutchkas émaillés, à ces cbaines, à «ces guirlandes d*or et de pierres, ce n'est pas la peine d'en parler. Remarquons seulement, bizarrerie locale parmi tout ce luxe, ce bracelet tissé en cils d'éléphant

Qui Taurait cru ? l'éléphant a les cils les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux du monde. Nous notons avec joie ce terme de comparaison nouveau aux jeunes poètes qui font pour leurs maîtresses des orientales à la façon de Victor Hugo, de Ruckert ou de Freiligrath.

Vous vous croyez quitte maintenant avec les pierreries. Nullement, car des joyaux vous allez tomber aux armes; et pour l'Indien, Tanne est un prétexte à dam^squinages , ciselures, sculptures, incrustations de toutes sortes : l'or, l'argent, le burgau, la nacre, le corail, les diamants, les turquoises et les perles laissent & peine soupçonner le fer. Peut-être peut-on aussi se tuer avec ces bijoux , mais ce n'est qu'une question subsidiaire. Ces colles de mailles , fines toiles d^'acier moirées d'or, ces casques aux formes étamges,

L'IKDB. 307

capricieuses, ces boucliers de peau (Thippopotame ou de rhinocéros, incrusfés d'écaîHe de tortue, constellés de boules de métal, ces épées aux poignées ciselées à jour, où la main d'une jolie femme envierait à peine, tellement les peuples orientaux ont les extrémités délicates, ces flèches mogoles barbelées, ces kriss malais ondulés comme des flammes, empoisonnés dans le suc de Fupa et munis d'hameçons pour ramener les entrailles de la victime, ces hallebardes dentelées, découpées en croissant, ces masses d*armes garnies de chatnettes et de pointes, rappellent ' involontairement les formes et les habitudes de guerre du moyen Âge. D y a bien aussi quelques arquebuses à rouet, quelques mousquets à mèche, et même aussi un canon fantasié en Chimère, qui se termine par une gueule de dragon d'un goût chinois ; mais le font relève plutôt du joaillier que de l'aimurier. Ce goût des pierreries est si fort aux Indes que, non content d*en mettre partout, on en met en bouteille. Xon-seulement on s'en pare, niais encore on en boit. D y a do vin rouge de rubis, du vin blanc de perle, qui est fort comme du vitriol et eofite 300 L le flacon. Cette délicatesse, vous le concevez, est réservée aux rajahs et aux nababs.

« Mais, allez-vous dire après le récit de ces incroyables profiasions, tout le monde est donc riche, là-bas ? « Hélas! non. Cette robe de pertes est tissée

de la nudité d'une province. Cent mille Hindous boivent de Teau pour qu'un rajah boive du rubl^ fondu. Des millions d'individus, parqués fatalementl dans la caste d'où ils ne peuvent sortir, vi?enl d'une poignée de riz, d'un régime de banane, et n'ont pour ornement sur leur peau hÂlée que des tatouages et des stigmates de bouse de vache. Chaque casle sortie d'une partie plus ou ipoios honorable du corps de Braroah garde sa hiérarchie inviolable, que la domination anglaise n'a pu altérer. Le brahmine et le tcbatrya, c'est-à-dire le prêtre et le guerrier, sont tout ; les marchands et les laboureurs ne sont rien, même à leurs propres yeux. Aussi voyez avec quelle douce résignation fataliste , demi-nus sous la morsure du soleil , 'é labourent avec leurs charrues de bambou, puisent de l'eau à leur spiccotahs, conduisent leurs chariot^ primitifs, attelés de bœufs bossus, travaillent courbés dans leurs rizières ou trament, accroupis devani leurs métiers faits de quelques roseaux assujettis. des châles, chefs-d'œuvre de patience et de génie obscur qui font l'admiration de l'Europe savante.

Toute leur misérable vie est racontée naturellement et sans emphase dans ces naïfs petits groupes de terre cuite, Inde complète en miniature. Regardez ces modèles des pagodes de Sheerungum et de Nagasorum , cette cour de justice européenne et indigène. Ce percepteur qui va lever les revenus

LiNDfi. SU

L'Inde, arec ses industries qui ont l'air de poésies et de contes de fées mis en œuvre par le génie de la patience, n'est pas la seule contrée barbare qu'on paisse visiter à TExposition. Ceylan, l'Ile ombreuse pleine d'éléphants, de rhinocéros et de singes , et dont les forêts impénétrables cachent la pagode où se conserve dans des masses d'or la dent pourrie de Bouddah , ce palladium de l'Inde maintenant possédé par les Anglais, a envoyé aussi ses san*» ^ges échantillons : des ivoires, des cornes de buffle, des bois de cerf, des nids d'oiseaux, des épices et des aromates, des minéraux et des pierres précieuses, des perles et des mousses de Jaffna, de minutieux ouvrages d'un goût exquis et d'une perfection puérile, petites merveilles sculptées sur ivoire, ébène , noix de coco , coquille d'œuf ; des corbeilles, des boites en corne, en écaille, en paille; des tissus en fibres d'aloès ou de plantain; des dentelles d'or et d'argent plus débcates que des réseaux d araignée ; des coutelleries féroces rappelant les kriss makis ; des modèles de voitures et de palanquins; des pagodes en miniature venant de Ga« lumbo, des arrosoirs à parfum, des nattes de mille couleurs aussi fines que des étuis à cigares de Ma-

nille, toutes ces industries naturelles où excellent les nations primitives.

Si ce n'était un sacrilège de placer ici les Hesi Ioniennes» ces perles du collier de la Grèce égrenées sur Tazur des mers, et de ranger sous cette étiquette le pays pour qui jadis toute la terre fut i bon droit barbare, nous dirions que Zante, Cépba* lonie et Corfou sont représentées au Palais de Cristal par une robe grecque d'un travail cbarmant, des bracelets d'argent qui portent, écrites dans ce caractère qui est celui de l'Iliade, deux inscriptions : « Je serre comme l'amitié sans fraude » et : « Qui me porte est sensible « ; par des taktikos, des écharpes, des mouchoirs rayés d'or et de couleurs vives, et des tabliers que font au crocbet les paysannes d'Ionie, et qui égalent en complications délicates les ouvrages de ce genre les plus admii*és en France et en Angleterre, où tant de femmes amusent à ce frêle travail, dans le loisir de la vie de château, leurs minces doigts aristocratiques. Nous nous souvenons d'avoir acheté en Afrique, presque pour rien, des merveilles semblables exécutées par les pauvres femmes kabyles. Des sacs brodés, des sachets, des portefeuilles , et autres menus bijoux, complètent cette exhibition touchante.

Ces lies sont maintenant des colonies aggiaises. I^ Grèce bavaroise, puisque c'est un Allemand qui

L*1NDE. 313

règne dans Athènes, n'a que du tan, de la garance, de la soie, du miel de l'Hymette, s'il vous plaît, et du marbre de toute espèce, comme il convient & la patrie d'Ictinus, de Nicias, de Phidias, de Praxitèle, à la terre sacrée des grands architectes et des . grands sculpteurs ; du marbre blanc pour les corps des dieux et des déesses, du marbre couleur de chair où Alfred de Musset pourrait tailler « ses trois marches de marbre rose, » du cipolin, du ' porphyre serpentin, du porphyre vert , du pentélique, du paros, de l'albâtre, des brèches jaunes et , violettes. Chose bizarre et cependant bien naturelle, Messène a envoyé une pierre lithographique. N'y at*il pas, entre ce nom antique et cette invention toute moderne, un contraste qui fait sourire et qui fait rêver ? Milo, l'île heureuse qui a laissé jaillir de son sein, après un sommeil de deux mille cinq cents ans, la plus radieuse réalisation de la beaiité , le plus admirable poëme de la forme qu'ait chanté la divine statuaire antique, apporte à l'Exposition de la pierre de savon pour enlever les taches de graisse, en sorte que, si sa Vénus avait les bras qui lui manquent, elle vous saisirait au collet pour essayer sur votre habit la puissance de son détersif.

f 1 y a aussi des productions de TAfrique occidentale et orientale. De la soie grége, des bracelets d'ivoire et de verre, des flèches empoisonnées , des arcs, des boucliers, des pipes, des poteries , des ca-

lebasses, des instruments de musique sauvage, violons et guitares , faits avec des calebasses » des nattes, des pagnes, des guinées, des cartouchières des serrures du Cap- Vert , exactement pareilles à celles dont se servaient les Égyptiens il y a quarante siècles , la défense de Téléphant fétiche , les robes d'uniforme du corps d'Amazones qui garde le roi de Dahomey , des bouteilles de cuir contenant de la teinture pour les paupières , des sdo renfermant des copies du Coran, des amulettes portées en Gambie, des ornements de corne sur fond de soie à l'usage des femmes, des pièces d'étoffe obtenues en efiOlant des soieries d'Europe tramées de nouveau, le trône d'un roi nègre, et mille autres siih gularités barbares d'un goût charmant et curieux. Le Canada, qui fut autrefois une terre française, arrive avec ses échantillons de bois et ses pellet^ ries, comme un forestier et un chasseur qu'il est: il a des patins et des traîneaux pour courir sur U neige , des canots d'écorce de bouleau, que Tob peut porter d'une rivière à l'autre , et qui rappellent involontairement Uncas et Chingakook ; i)cs houseaux pour la pèche; des mocassins en peau dr daim brodés finement en piquants de hérisson co" , loriés ; des manteaux de peau d'ours , de loup v dé renard, et des bottes fourrées pour vous ganin« tir du froid lorsque les attelages de chiois ou délans vous emportent avec la rapidité de la flèclM

L'IHDE. 315

par les immenses plaines blandies ; des haches pour abattre dans les forêts l'érable et le noyer noir ; toute une industrie agreste et robuste qui sent le voyage , la vie en plein air , les courses énormes à la poursuite d'un daim, d*un bison ou d'un renard , et qui vous remet en plein dans les odyssées indiennes de Fenimore Cooper , et vous fait penser à ces aventureuses existences de trappeurs dont Natty-Bumpo, dit Bas de Cuir, résume eu lui le type original.

La Turquie, bien qu'elle commence à se civiliser, dans le mauvais sens du mot, a une exposition riclie, éclatante et nombreuse. Dans toas les pays soumis à l'islamisme , l'art proi»rement dit ne saurait exister. Le Koran défend comme une idolâtrie la représentation de la figure humaine et même de tout être vivant. Cette défense annihile d'un coup la statuaire et la peinture , surtout en y joignant la réclusion de la fenune , l'idéal visible. Elle a toujours été religieusement suivie , sauf quelques exceptions chez les sectes dissidentes , en Perse , par ex^enaple. Ce qu'un ancien abonné du Canstitutionnel appellerait « le progrès des lumières » n'a produit aucun changement sur ce point. Nous avons vu dans le palais du bey à Constantine des vues de villes saintes, des sièges de places fortes ouïes com« battants étaient supprimés et où les pièces d'artille* rie jouaient toutes seules. Rien n'était plus singu-

lier que ces batailles sans soldats et ces bombardements solitaires.

Les vues de cette espèce sont très-nombreuses à •Constantinople. Une superstition bizarre renforce le préjugé religieux , et les musulmans disent am artistes francs qu*ils voient occupés à dessiner ou à peindre : c Que répondras-tu à ces figures au jour du jugement dernier, lorsqu'elles te demanderoni une âme ? > En Algérie, beaucoup d'Arabes ont b croyance que tout homme dont on fait le portrait meurt Inévitablement dans Tannée. Mais Fart &^ plus fort que les préceptes antihumains d*uD B^ miné ou d'un fanatique plus ou moins conscien- -cieux ; ce désir si naturel de faire une créatioc dans la création ne peut être arbitrairement supprimé. L'idéal tourmente les natures même les plu? grossières. Le sauvage qui se tatoue, se barbouiOt de rouge ou de bleu, se passe une arête de poisson dans le nez , obéit à im sentiment confus deia beauté. Il cherche quelque chose au delà de ce qiu est; il tâche de perfectionner son type, guidé par une obscure notion d'art : le goût de l'ornement distingue l'homme de la brute plus nettement que toute autre particularité. Aucun chien n'a eu l'idée de » mettre des boucles d'oreilles , et les Papous stupides, qui mangent de la glaise et des vers de terre, «*en font avec des coquillages et des baies colorés.

L'interdiction de Mahomet , qui semblait devoir

tuer à jamais l'art chez les nations musulmanes, n'a fait que le déplacer. Les païens et les catholiques ont donné une place immense à l'homme dans leurs créations plastiques ; les musulmans se sont développés dans le sens de l'ornementation et de la couleur : ils ont appliqué leur génie à l'invention d'arabesques compliquées, où les lignes mathématiques, décomposées à l'inGni , produisent des combinaisons toujours nouvelles et toujours charmantes. On ne saurait imaginer , quand on n'a pas ^ les stucs découpés qui plaquent les murs de TÂIhambra, quelle variété, queUe fécondité le génie humain peut atteindre dans un espace aussi fatalement circonscrit : des angles, des carrés, des ova- 1^, des lignes brisées sous diverses incidences forment, a^ec quelques fleurs et des lettres arabes ,. une création abstraite, puisque rien n'y rappelle la vie, d'une élégance, d'une richesse et d'un charme surprenants. Là, tout est imaginaire, inventé, th*é de rien, les types de cette ornementation n'existant pas dans la nature, et les formes ornementales n'étant que des mathématiques rhythmées. Plus d'un Arabe ou d'un Turc, qui peut-être aurait été Michel- Ange ou Raphaël sous une autre religion, a dépensé des facultés immenses à l'invention ou à la déduction de ces merveilleux dédales qui servent à ex* primer des rêves d'infini tout aussi bien que la Madone ou le Pensiero.

Privés du dessin proprement dit , les Orientaux ont acquis une prodigieuse finesse de coloris. Lenr« facultés artistes, comprimées à d'autres endroits, se sont singulièrement développées en ce sens ; personne ne les a j&nuiis égalés dans Fart de rompre les nuances, de les marier, de les contraster, de les employer par masse ou par filets, de les proportionner dans une eurbythmie înfoillible. Le moindre teinturier de Damas, le moindre tisseur de tapis de Smyme en sait plus sur les couleurs que M. Chevreul avec ses travaux chimiques et ses roues ba* riolées. Nous ne pouvons associer deux couleun sans qu*aussit6t elles ne se mettent à hurler, et encore nous faut-il , pour ces accouplements qui réussissent si mal, consulter scientiAquement les affinités prismatiques. Ce doit être cette impuissance confusément sentie qui nous a poussés à adopter les teintes neutres de notre uniforme noir. Notre costume contient l'aveu implicite de nos disgrâces dans ce genre. Nos bleus sont si crus , nos rouges si durs, nos jaunes si criards, nos roses si vineux, nos verts si malsains, que nous avons renoncé à les employer, et qu'ils donnent- quelque chose de commun i quiconque ose les porter. Désespérant de Tharmonie, nous nous sommes jetés dans refiTaceroent, et nous avons évité, par un deuil général , ces contrastes qui grincent à YmU et que nous ne savons pas ménager. Et œpandanl

voyez un Turc vêtu de l'ancien costume oriental ; malgré la diversité des couleurs, le papiQotage des détails , Féelat des broderies d'or et d'argent , il reste toujours harmonieux, et charme Tœil comme un bouquet. Faites exécuter les pièces de ce costume par les ouvriers européens les plus habiles, vous produirez un affreux charivari de tons plems de dissonances et de notes fausses. Nous dirons tout à rheore pourquoi, en résumant nos idées sur Tart, le goût et l'industrie des barbares. .

II y a une notable différence entre le goût turc et le goût indien. Une rapide inspection des vitrines qui contiennent les produits des deux pays vous la fait sentir tout d'abord. On comprend qu'on est en présence de deux civilisations, ou, si vous l'aimez mieux, de deux barbaries différentes. L'énorme panthéon des dieux hybrides se réfléchit dans l'art indien par un fourmillement lumineux et une multiplicité touffue qui ne se retrouve pas dans Fart mahométan, plus sobre, jAus contenu, sur lequel plane un dieu solitaire et jaloux , Allah , l'icono* clâste qui ne veut voir son image nulle part. Llnde, mèoie dans sa beauté , a nous ne savons quoi de monstrueux, d'excessif, de démesmré, que n'cmt ni l'Espagne, ni la* Turquie, ni l'Afrique de l'islam, toujours réglées, même dans leurs excès bstueux, par une sorte de goût relatif. On n'y voit pas ce vertige de somptuosité folle, cette débauche effrénée de

dSO CAPRICES ET ZIGZAGS.

splendeur ; cette rage insensée de lumière qui es ractérise les gigantesques prodigalités indiennes et cette confusion de tous les éblouissem^its de I nature, couleurs étincelantes, or, aiigent, diamant! perles, fleurs, nacres, ailes de scarabées entasse sur le même bêtement , comme si celui qu> le port voulait s'assimiler l'univers et sentir toute la créa tion palpiter sur ses épaules.

Nous ne nous arrêterons pas aux produits nato rels, tels que cardamome, myrrhe, santal, baom de la Mecque, sésame, tabac de Latakié, benDv sassafras, opium, jujube d'Egypte, eaux de rose de miel, de violette, de jasmin, anis, cumin, cin jaune et blanche, vins de Damas , de Smyme et à Konieh , bus sans doute par ces chiens de Giaours, et nous réservons l'espace qui nous reste pour les œuvres de la main humaine.

Le luxe, pour les Orientaux, se concentre dan^ les armes, les habits, les harnais de chevaux, te pipes et tout ce qui est en contact direct avec ïi^ dividu. Leur vie se complique de beaucoup tooi^ d'ustensiles que la nôtre. C'est un mâlange de magnificence et de simplicité : un tapis , un divan bourré de coton composent l'ameublement de ces personnages splendides, aussi richement habilla que le paon. Un cavalier porte sur lui et sur son cheval toute sa fortune , et tel a une selle de dix mille francs qui couche par terre sur un roul^^

L'IKDE. 3S1

de natte et se nourrit d'une poignée de riz ou de dattes. Le confortable, qui serait peut-être une gêne dans les pays chauds, n'existe pas pour eux; la beauté y passe avant la commodité.

Aussi cette exposition turque , qui vous transporte en plein Londres dans le bezestan de Gonstantinople, a-t-elle l'air du vestiaire d'un conte oriental. Ce ne sont que velours, satin, soies rayées, brocart d'or ou d'argent, mélanges des couleurs les plus firatches et les plus tendres , gazes lamées , mousselines scintillant sous une pluie de paillettes , pantoufles, blagues à tabac, sachets brodés; à chaque instant l'écarlate disparaît sous l'or, l'azur sous l'argent , et des fleurs de pierreries s'épanouissent sur des champs de lumière : voilà des machlas de Damas, des zébrures splendides, des katnarias de soie brochés d'or, des draps de lit et des serviettes de bain frangés d'argent , des gants en or et en perles que nous préférons, pour notre part, à ceux de Boivin , dût-on nous appeler sauvage ; des sallahs ou jaquettes de velours étincelantes de broderies et de paillon , des costumes albanais avec la fustanelle, les knémides qui rappellent les jambards d'étain des guerriers d'Bomère, les vestes roides de soutaches et de passementeries , luisant au soleil comme des cuirasses; des selles aux ornements enlacés et déliés comme l'écriture arabe; des armes constellées de nacre, de corail, de dia-

3tt CAPRICES IT 2IGZA<}S.

mante et de rubis; des fusito de filigrane d'ai^nt, des lames de Damas où dans la moire bleue de Vacier courent en lettres d'or des versets du Coran, des tasses à café sculptées dans dea cocpiiUes de naere, des cuillei's d'ambre jaune* des bouquins de même matière, cerclés de turqfuoises et de perles; des tuyaux de pipe en jasmin , en ébène < en eern sîer» k faire concevoir l'idée du vol au ftimeurk plus bonnéte; des bottes d'écuyer en maroquis rouge, ramagécs de dessins en similor d*un goûi merveilleux; des glands de Feg, des jarreliàre6 de soie et d'argent, des courtes*pointes cramoisies, piquées d'or, sous lesquelles se tapissent les odtlisques frileuses, lorsque la brise, venant de Russie, soufQe par les treillis vernissés. La laine, le feutre, le drap qu'on parvient à distinguer quelquefois sous la floraison toufftie des broderies, montrent qu'oB a affaire avec un Orient moins torride et plus voisin de notre Europe. Le goût général , quoique magnifique , montre qu'on n'a pas toii^ours sur la tête un soleil cbaufié & blanc, et n'indique pas cette lutte désespérée contre la lumière , dont nous parlions tout à rheure à propos de l'Inde.

Tunis est plus sobre encore de dorures. De belles draperies blanches , de larges rayures de couleurs tranchées, des armes plus féroces et moins chargées de bijoux, indiquent l'approche du désert, la nide nature africaine, les courses effrénées dans le

L'IflDI. 3i8

saUe ardent \ 6*est la beauté mâle el nerveute de r Arabe, qui ^t sous ii^ tente de poil de chameau, loin deg inllee , en face de Dieu , exposé à tous tes dangers de la solitude.

L'ÉgTpte abonde en productions naturelles ; on y reconnaît la fertilité de la terre antique où le Nil éerit, atec les couches successives de ses inondationa I des chronologies à démentir les Genèses et les cosmogonies. La nomenclature des ria , des blés, des opiums, des chanvres, des dattes, des cotons, des mais, est infinie. Les objets d'art ou de fabrication sont moins nombreux : ce sont des gazes , des crêpes, des chemises de mousseline opaque et transparente, des voiles de femme à fond ronge et moucheté d'or, des cordons de soie pour attacher les pantalons; des yasmas, des yardakams, dont les femmes se coiffent ou qu'elles portent en ta^ blier & peu près comme les Moresques d'Alger, des selles de dromadaire et de chameau , des chapelets en noyaux de palmier doum , des œufs d'autruche, des tarbouchs, des gargoulettes en terre de Thèbes qui rafraîchissent l'eau sous ce ciel de fbu , aussi parfaites , aussi pures de forme que si elles eussent été tournées sur la roue du potier an temps de Rbamsès ou de Thoutmosis, des narguilhés, des cassolettes, et, réjouissez-vous, sainte phalange des épiciers » du sucre raffiné de la raffinerie d*Ibrahim<* Pacha.

L'Algérie, étant infestée par les Français, n*a que très-peu de produits sauvages : quelques halcks, quelques gandouras, quelques burnous, des jupes de juives historiées d'or , une natte tissue de laine et de fibres de palmier, rappellent seuls rancienne industrie des peuplades barbaresques.

Si l'Espagne, que nous aimons de tout notre cœur, voulait bien ne pas se fàcber du compliment, car c'en est un dans notre bouche, nous la rattacherions à nos barbares par ses belles capas de muestra de Valence , rayées trans* versaleroent de couleurs d'une harmonie traochée digne d'un chftle de l'Inde ou d'un tapis de Smyrne. Le dessin et les nuances ne doivent pas avoir subi la moindre altération depuis l'invasion des Mores, et Florinde, assurément, a bien fait de mesurer sa jambe au bord du Tage , en face de la fenêtre de Rodrigues ; car sans elle, les cbrétiea^ n'auraient jamais su zébrer une étoffe d'un jaune et d'un rouge si doux et si éclatant à l'œil. Est-<^ que cette énorme jarre moulée à Toboso , la patrie de don Quichotte, formidable Tinaja, foudre d'Heidelberg en argile, ne tous fait pas songer à l'hi^ toire d'Ali-Baba et des quarante voleurs ?

Ces figurines représentant des scènes du combat de taureaux, des muletiers, des contrebandiers, des majos, ne sont-elles pas cousines des petits groupes indiens que nous avons décrits? Ce^

L'INDE. 9â5

lames de Tolède ne tiendraient^elles' pas bien leur place à côté des aciers de Damas? Cette épée, flexible comme une cravache, qoi a pour gaine un serpent d'argent arrondi en cercle, ne vaut-elle pas ce sabre avec lequel le sultan Saladin coupait des oreillers au vol sous la tente de Richard Cœur de Lion ? N'y a-t-il rien de la veste sarrasine dans la veste bariolée de Tarriero, et le harnachement des mides n'a-t-il pas conservé fidèlement la tradition de la sellerie arabe?

La Chx^ssie, la Géorgie relient la Russie aux barbares pittoresques par leurs belles armes aux formes moyen âge et leurs maroquins cousus de fleurs d'or, dont nous faisons plus de cas que de ses panneaux de malachite.

Nous n'avons pas rangé les Chinois dans cette catégorie; les Chinois ne sont pas des barbares, niais des civilisés au dernier degré de décrépitude, presque tombés en enfance. Us ont les vices, les recherches et les maladies de la vieillesse. La ^ulé consiste , pour eux , dans des inventions chimériques. Us demandent aux déviations infinies du laid les moyens de raviver leur goût blasé et monstrueux. Malgré mille délicatesses chartirantes, mille ingéniosités singulières, ils restent inférieurs, à nos yeux, aux Indiens, aux Orien- ^^ux et même aux sauvages. Au fond, ils sont affreusement bourgeois.

336 CAPRICES ET UGZAGS.

Maintenant que oette revue est à peu près terminée, disons ridée qui, pour nous, en résulte.

En &it de couleur et de goût, les barbares remportent infiniment sur les cinlisés. Leurs armes, leurs étoffes, leurs selles» leurs nattes, leurs tapis, leur poterie, leur joaillerie dépassent de beaucoap les nôtres en beauté. L'Exposition leur donne pleine victoire sur ce point. Pourtant ils n'ont ni métiers ni machines ; leurs outils sont grossiers, leurs procédés imparfaits : mais c'est à cause de cela qu'ils sont humainSé Les machines donnent des résultats parfaits, irréprochables, mathématiques, toujours égaux à eux*m6mes« Elles ne s'ennuient pas, elles ne pensent pas à autre chose en fidsant leur ouvrage. Elles n'aiment, ni ne hcdssmit, ni ne jouissent, ni ne souffrent; de là, je ne sais quoi de criard , de glacé , de sec , d'impersonnel. Dans ce chiffon de gaze indienne » dans cette broderie turque, dans cette natte d'Afrique, il y a une &nie : la machihe est sans coeut* comme Posdoni* Voilà tout le secret.

VOYAGE HOBB BARRIÈRES.

Vontftiucon.

Avant d« commencer, nous prierons nos leo» Irices de se munir d'un flacon de eek d'Angleterre t d'imlnber leur mouchoir de vinaigre des quatre voleurs, et de poser sur un guiridoD) à côté d'elles, une soucoupe pleine de chlorure désinfectant de Labarraque; en outre ^ quaud elles auront achevé noti^ article » si la délicatesse de leurs nerfs et de leur odorat leur permet d'aller jusqu'au bout, nous leur conseillons de lire quei^ ques pages musquées de Dorât, et quelques lettres de Oumousiier sur la mythologie : cela les remet* tra tout à bit. D'ailleurs, les paroles ne pueût pas, c'est le proverbe qui le dit»

Quoique nous ayons à décrire des objets plus rebelles au beau style que les carottes et les épingles, qui coûtaient cependant quatre vers b la muse grande dame de M. Delille , nous serons

32ë CAPRICES ET ZIGZAGS.

sincère dans nos peintures > et nons poursnivronsi la vérité jusqu*à l'ignoble; nons n'emploierons la périphrase qu'à la dernière extrémité. Il ne fautl voir en ceci qu'un tableau de genre à la manièrei de Vélasquez ou de Van Ostade , représentant une triperie et une poissonnerie; une débauche de couleur espagnole et flamande; quelque cbosci dans le goût de l'OpUalle des chiens gaieus^ par Descamps, et non autre chose : nous avons assez hautement célébré la divinité du marbre et la blancheur sereine des belles statues grecques; pour qu'on nous pardonne cette excursion ultrapittoresque et romantique.

Ceci posé, commençons couragettsement et saos faire la petite bouche.

Après avoir fait quelques pas sur la route de Pantin , un chemin se présente à la droite des promieneurs. C'est celui-là qu'il faut suivre ; c'est la spirale infecte qui , à travers mille horribles détours, vous conduira au dernier cercle de cet enfer nauséabond.

Des ornières où les roues des charrettes plongent jusqu'au moyeu sillonnent cette chaussée défoncée par les pluies , et qui est plus impraticable qu'un chemin de Bretagne ou d'Afrique.

A mesure qu'on avance, la physionomie du paysage devient étrange et sauvage ; la végétation disparatt complètement, il n'y a pas un seul arbre, un

VOYAGB HORS BARRIÈRES. H29

seul arbuste dans tout ce rayon , pas un bouton d*or , pas une berbe , pas un brin de folle avoine ; la terre , brûlée par des sels corrosifs , dévore les germes que le vent y sème , et ne peut rien produire ; les oiseaux évitent de passer au-dessus de cet Aveme « bien plus méphitique que celui dont parle Virgile.

Pour 6ter toute fuite au regard et le concentrer dans ce lieu d*horreur, l'horizon est fermé par des collines diauves ^ pelées , accroupies au bord du ciel en toutes sortes d'attitudes gauches et difformes ; leurs épaules bossues , leurs mamelons ridés sont couverts d'une lèpre de mousse glauque d'une aridité désolante ; la glaise, verd&tre comme une chair qui commence à pourrir, l'ocre aux teintes rousses , pareilles & du sang extravasé, la craie et le tuf, avec leur blancheur d'ossements , zèbrent affreusement leurs flancs décharnés : on dirait des cadavres de collines dépouillées de leur peau de terre végétale , et jetées là par la main de quelque écorcheur gigantesque ; digne encadrement aux scènes que nous avons à décrire.

Un ciel hâve , plombé comme le teint d'un fié* vreux de la Haremme , alourdi par les miasmes délétères qui montent de toutes parts , et si bas , qu'il semble prêt à trébucher sur votre tète , recouvre cette misère et cette désolation de sa coupole enfumée. Des nuages épais , fouettés par une

330 CAPRlCiS BT 21GeA6ê.

bise aigre et stridente , rampent péniblement sur la ligne de l'horicon > et montrent aunlMaus d^s collines leurs mufles bouffis, comme des plio<|ues monstrueux qui sortent de la mer. Les fours i tliaux barbouillent de leur traînée de fùmèe blanche les tons vineux des lointains » et les tuyaux noiit des usines crachent en Tair la vapeur des ôbaodières avec un râle asthmatique et des hoquets de cachalot trop repu.

Mais tout ceci n'est que roses : eneore qtielqws pas, et vous en verres bien d'autres. Gelté baitiqw tigrée de boue et de sang , avec ses tas d*os mal dépouillés , ses chaudières noires et grasses où Ton cuisine d'abominables mixtures, vous pairaflra un riant ermitage, une blanche villa, une retraik souhaitable. Du misérable, vous ailes passeras fétide , du fétide à Thorrible ; vous n*aves eneore les pieds que dans la boue , tout à rheuro vous te aurez dans le ftamler, puis dans le sang et h sanie.

Ceux à qui Todeur d'une tubéreuse donne la migraine, et dont le cœur vient facilement aux lèvres, feront bien de ne pas dépaaser ce bouge où l^on fabrique de la coUe de poistom avec des pieds de bœuf. Poursuivons^

Mous ne serons pas plus pudique que l'enseigne de cette grande maison délabrée qui s'élève i ^ gauche du sentier que nous suivons : nous wwb^

VOYAGfi HOKi EARlUÊilES. 3S1

dans UB« fiibri()ue de poudrettef des fiemmes , des enfants , petits garçons et petites filles , vannent , blutent , tamisent la précieuse poudre , qui a la couleur, mais non le parfum» du tabac d'Espagne. Us n'ont pas l'air de soupçonner qu'ils manient quelque chose de fort dégoûtant , car ils quittent leur ouvrage , prennent un morceau de pain ^ mordent dedans, se remettent à travailler, puis recommencent à manger sans la moindre ablution préalable* Dans le repos , tout le monde s*épluche à Veapagnole avec la plus touchante réciprocité. Nous avons remarqué que la plupart des enfants étaient de ce blond albinos qui nous avait déjà frappé chez les petits polissons belges qui font la roue devant les diligences.

Tout est passé avec un soin minutieux, car il parait que l'on trouve là dedans de l'argent, de l*or, des montres et autres objets précieux : fnar^ garitas in aerûore.

Trois ou quatre étangs d'un liquide inqualifiable, et couverts de pellicules jaunâtres comme le plomb en fusion , rduisent au soleil et souillent le qM , qu'ils réfléchissent confusément.

Ces étangs baignent de leurs ondes épaisses, que le vent peut à peine rider , une chaussée de pierres et de madriers , du haut de laquelle les voitures épanchent leur immonde chargement. La putridité de Taîr est telle à cet endroit , que l'argent noircit

33i CAPRICES ET ZIGZAGS.

dans les poches, et que la couleur se plombe sur les volets.

Ainsi , renseigne de Tauberge du Superbe cheval blanc^ qui devrait représenter au moins un cheval blanc, sinon un cheval superbe, ne représente qu*un quadrupède lilas clair, sans prototype dans la création. Cette enseigne est cruellement épigraromatique pour les pauvres animaux qui se tralnenl à la mort sur trois jambes, avec des sabots désemparés, le dos pelé à vif , la croupe pommelée d*écorchures, Tœil déjà bleuâtre et vitreux, et qui passeni par longues files devant Finsultante auberge qu*ik ne reverront plus.

Au bout de cette chaussée , qui laisse échapper, par des écluses et des batardeaux à moitié levés, des cascatelles de fange liquide marbrée de longues veines de sang, vous apercevez un pâté de maisons borgnnes , chassieuses , rechignées , avec des physionomies scrofuleuscs et patibulaires: c'est Montfaucon , Tancien gibet où tant de squelettes se sont balancés au vent, plus piqués que dez à coudre, comme dit Villon. Une tuerie qui a pour fondations un gibet , on ne peut rien exiger de plus en fait d*horreur et de sinistre !

Une cour enclose de murs peu élevés sert d'anii* chambre à la tuerie. Quand nous nous y présentâmes , trois ou quatre dogues , gras comme des chiens de dévote , le col luisant , les flancs rebon-

dis y dormaient , à côté' de la porte , dans une torpeur digestive pleine de béatitude ; seulement , do temps à autre , ils ouvraient à demi leurs yeux rouges , et remuaient la peau noire de leurs babines plissées, avec un tic nerveux assez inquiétant; mais un des équarrisseurs, nous voyant hésiter sur le seuil, nous dit que ces intéressantes bêtes ne mangeaient pas d'homme, préférant le cheval (qui est meilleur , à ce qu'il parait ) , et que nous pouvions entrer sans crainte. Nous entr&mes donc, fort content d'être regardé comme une viande médiocre par ces redoutables molosses. Des carcasses saigneuses, où pendaient encore des lambeaux de viande, étaient empilées par centaines dans les coins de ce cloaque fourmillant de putréfaction. Les murs disparaissaient sous de larges glacis de sang coagulé ; la pluie , la boue , le fiel , la sanie , les avaient diaprés de tant de couleurs, qu'il eût été impossible d'en reconnaître l'enduit primitif. Pour un coloriste, ce sont les murs les plus croustillants du monde : un pl&tre éraillé , égratigné , qui s'exfolie, qui se crevasse, qui se lézarde, où la moisissure cotonne en peluche bleuâtre, où la froideur du blanc est réchauffée de tons si blonds , si roux , si allumés ; quelle trouvaUle ! quel bonheur ! Quant à nous , qui comprenons cependant toutes les furies de l'art , nous avouons que nous avons regretté le jaune serin et le café au

334 GAPRfCBS BT ZIGZAGS.

Mi^ ordinaire otyet de nos diatribes les plus amères.

Un ouvrier ou peut-être une ouvrière » car beau» coup de femmes travaillent à la voirie , habillées en hommes , ècorohait un cheval ; la peau était déjà presque h moitié détachée, et la chair luisait au soleil sous sa moiteur sanglante. On ne peut rien imaginer de plus splendide en fait de couleur : c'étaient des tons nacrés , roses, laqueux, violets , bleu de ciel, vert-pomme , argentés comme le plus beau et le plus riche coquillage exotique. Un coq lustré, vernissé , de la plus triomphante mine , se tenait debout sur la carcasse qu'il picotait du bec avec un air de grand appétit ; d'autres charognes , gonflées, hydropiques, et ressemblant fort aux chevaux des jeux de b&gue , jonchaient le reste du pavé.

Le fiàoétieux équarrisseur nous demanda si nous voulions qu'on nous tuât un ou deux chevaux pour nous divertir ; cela nous fit penser h Thomas Disfoirus , qui invite sa future Angétique au régal d'une dissection. Mais , moins dégoûtés qu'Angélique, après quelque hésitation, nous accept&ines.

Les chevaux condamnés attendent leur sort dans une écurie sans râtelier. Le râtelier est inutile : i quoi bon faire manger aujourd'hui ceux qui doivent mourir demain î On en prit un maigre , efflanqué, décrépit, on le plaça sur une dalle, les yeux bandés

VOYAfiK 90116 HiiAKlftHKS. 93»

par une courroie, et réquarrisseur le frappa mr le front d'un marteau de fer asgez petit, maig adapté h un long maocbo aussi de fer ; l'animal tomba sur le cô(é| d'une seule pièoe, sans tressaillement» sans convulsions» sans la moiqdre agitation nerveuse qui trahit la souffrance ; on ne l'avait pas tu6 » on lui avait escamoté la vie , et cela si prestement , si adroitement I qu'il ne s'eu était pas aperçu; eu* suite on lui plongea un couteau dans la gorge, et le sang coula écarlate d'abord, puis violet, puis noir.

Cette galanterie terminée, l'équarrisseur, homme de manières exquises, et qui ne serait déplacé dans aucun rout fasbionable » nous pria gracieusement de passer dans le salon des chats : nous grimp&roes par un escalier calleux et bossue dans le salon de messieurs les chats ; il y avait plus de quatre cents peaux bourrées de paille suspendues au plafond , et gambadant au gré de tous les zéphyrs ( si les zéphyrs se hasardent à Hontfaucon ) ; les corps de ces peaux étaient rangés sur des planches, comme les saucisses aux devantures des charcutiers ou les paquets de bougies de l'étoile, une couche en travers, une couche en long : cet aspect nous a rempli de commisération pour les mangeurs de. gibelottes de la banlieue.

Le salon des chiens ressemble fort à celui des chats et n'a rien de particulier , sinon qu'on y met

aussi les Anons et les petits chevaux qui ne sont pas venus à terme.

Il nous restait à voir l'endroit le plus pUioresque, selon l'expression de notre ami l'équarrisseur, c*csK à-dire la mare de sang caillé où les pécheurs et les marchands A^ asticots ( pardon , mesdames ) vont s'approvisionner. Cette fourmillante denrée se veiMi au litre , comme les petits pois ; on dirait du blé vivant; l'infection de ce cloaque spécial est sensible à travers les miasmes méphitiques de la poudrette et de la tuerie ; ce qui n'est pas peu dire.

L'équarrisseur , qui nous avait montré toutes oe$ charogneuses merveilles, pour nous initier complètement à la vie de Montfaucon, nous offrit quelque? griliades de cheval qu'il avait fait préparer pour son déjeuner; et comme je l'en remerciais au nom de la compagnie, en lui disant que j'en avais man^* suffisamment chez les restaurateurs de Paris, il mr répondit avec un sourire ironique : « Monsieur, vous vous êtes flatté d'avoir mangé du cheval, parce qu'on vous servait de mauvais bœuf, ce qui n*est pas la même chose ; la chair du cheval est fine , savoureuse, tendre et d'excellent goût, bien supérieure à la viande de boucherie; toutes les fois que Vous mangez un bifteck meilleur qu'à l'ordinaire, croyez que c'est du cheval, et vous serez dans le vrai. » Ce paradoxal équairisseur nous a jeté en de bien grandes perplexités, et nos opinions

VOYAtiË H0R6 BARRIÈRES. 337

à l^eudroit de la viande tendre et de la viande coriace sont singaliërement dérangées.

LiBS chiens, du reste, sont de Tavis de Tingénieux équarrisseur et préfèrent le cheval à toute autre p&ture; ils viennent de fort loin chercher leur pitance; les maîtres leur fourrent deux sous dans la gueule et leur donnent un coup de pied au derrière; les chiens, sentant Timportance de ce qu'ils portent, tiennent tout le long du chemin les mâchoires strictement fermées et n'aboieraient pas pour un empire, de peur de perdre la bienheureuse pièce, qu'ils ne l&chent que dans la main de l'homme qui coupe les portions. Avant cela , vous les roueriez de coups» que vous ne parviendriez pas à vous faire mordre, quoique ces messieurs soient ordinairement d'humeur peu endurante ; l'on fait un trou dans le morceau de charogne qui leur revient, puis on le leur passe au cou en manière de collier. Jusque-là tout va bien; mais il faut sortir; et la sortie de Montfaucon est aussi fréquentée que la descente du grand escalier de l'Opéra. Les chiens qui n'ont pas le sou , peu aisés ou qui ont éprouvé des malheurs, ceux qui servent des maîtres avares ou qui appartiennent à des poètes , font la haie des deux côtés de la porte et attendent que les dogues opu*lents, les matadors, les gros bonnets de la chienncrie, sortent avec leur cordon rouge de mou de cheval; mais ceux-ci, qui savent qu'ils sont guettés,

338 GAPRiCfiS ST ZifiMOS.

s*élaiicent de la cour au quadruple galop pour ne pas être happés au passage par tontes ces gueules afTamées et béantes. Deux ou trois des chiem nécessiteux se détachent de la hde et donnent la chasse au richard, qu'ils rattrapent assez souTenC, étant plus légers et plus prompts à cause de leur maigreur : alors ce sont des batailles à faire pâlir cdles des héros d'Homère , des aboiemento sur tontes les gammes , des luttes désespérées pour savoir à qui restera le précieux morceau.

L'on a vu un dogue de forte taille faire une lieoe venUre à terre, avec deux chiens plus petits suspendus par la mâchoire à sa fraise de viande » et rentrer ainsi chargé dans la cour de son logis , où quelques coups de fouet le débarrassèrent de ces étranges pen4ant8 d'oreille. Cette histoire se conte à Montfaucon , et fait beaucoup rire les garçons du combats Nous souhaitons qu'elle ne vous ennuie pas trop ; c'est de l'esprit du cru. Maintenant qœ nous en avons fini avec toutes ces horreurs»

Versons-nous sur la tète» ainsi qu*un flot lustral) Un flacon tout entier d*huile de Portugal,

et demandons bien pardon à nos lectrices du crime de lèse->odorat que nous venons de commettre ; puissent les Vénuà et les Cupidons ne pas nous en Vouloir 1

vovM» iMks uiÊmÈÊXs. im

La ville des rats.

Un grand péril nous irtenâcce ; notre existence pend à un cheveu. B\iil motnenl à Fantre, nous pouvons être mangés tout vifs , ùt nous réveiller le malin parftiitemeirt débarrassés d'yen* , de pean, de graisse, de chair, avec des os nettoyés, blanchis, brossés, prêts à recevoir des chevilles et des charnières de ctfitre pour alldf figurer dans Tarmoire vitrée d*Hn cabinet anatotniqtie.

Voilà notre position. . . •

Et pofurtant l'on continue à se promener smr le boulevard de Gand , à iroîne du porter, à prendic des glaces chez Tortoiri, à ne pas aller au gymnase, à hre les feuffletotis de Karr et les histoires de Vèry. Les journaux ^oHâiérls paraissent tom les jours ^ et les jolirnaux he/bdonriadaires ne parrais- ^nt jatïiais. Les tigresses et les lions se pavanent aux avant-scènes , comme de coutume ; rien n'est thangë dans la vie parisienne ; personne ne semble avoir la conscience de ia mort future.

Plus indottciants que les Napolitains , qui dansent sur lè boM da volcan , nous nous abandonnons au flot des voluptés mondaines, sans penser nn Instant 91c noos sonunes exposés an sort de Ladislas , roi

340 GAPAICËS ET ZIGZAGS.

de Pologne, qui fut dévoré par les rats, ainsi qu^OD le peut voir au livre des histoires prodigieuses.

La cinquième plaie d*£gypte va tomber un de ce^ jours sur nous.

Le Vésuve est près de Naples , mais Montfaucon est près de Paris. La Babylone moderne ne sem pas foudroyée comme la tour de Lylacq , submergée comme la Pentapole par un lac de bitume (Dez-Maurel et C**), ni ensablée comme Thèbe:»; elle sera tout simplement dépeuplée et détruite de fond en combje par les rats de Montfaucon.

Des légions innombrables de rats vont descendra en noires colonnes sur Paris , miner les fondations des b&timents , et les faire écrouler sur les rares habitants qu*ils n'auront pas encore dévorés.

Cette terrible invasion arrivera le jour où Ton transportera la voirie dans son palais de la plaine des Vertus; alors auront lieu dans Paris dés antluih pomyofnachies dignes d*un nouvel Homère. Tous ces rats y plus sensuels que le rat d*Horace , qui font à Montfaucon des déjeuners de Balthazar, comme dit Bilboquet, manquant soudain de pâture , viendroDl à Paris manger de Thomme à défaut de cheval.

Les rats de Montfaucon ne sont point des rats ordinaires; Tabondance et la qualité de la nourriture les a développés prodigieusement ; ce sont des rats herculéens , énormes , gros comme des éléphants , féroces comme des tigres , avec des dents

d*acîer et des griffes de fer; des rats qui ne font qu'une lK>ùchée d*un chat, ou tout au plus deux ; les champs qu'ils traversent sont terrassés et battus comme s'il y avait passé une armée avec artillerie , bagages , caissons et forges de campagne ; la glaise qu'ils emportent avec leurs pattes donne à ces sentiers une couleur verdàtre qui les fait distinguer des autres chemins : ces routes , aussi unies que si elles étaient macadamisées , aboutissent à des ratopolis souterraines , à d'immenses terriers où fourmillent d'innombrables populations rongeantes et dévorantes.

Si , par malheur , uti ivrogne attardé s'endormait près d'une de ces villes de rats , le lendemain , il ne resterait de lui que ses dents et les clous de ses souliers : aussi les habitants de l'endroit se veillentils les uns les autres, et ne dorment-ils que chacun leur tour : sans cela les rats viendraient leur grignoter les pieds pendant la nuit et leur ronger les tendons. Aucune b&tisse nn peu solide n'est possible sur ce terrain fouillé , bouleversé , miiié , contreminé par ces formidables animaux ; en moins de rien , les fondations d'une maison sont criblées de trous, comme des planches à bouteilles ou des truelles & poisson : on se couche avec quatre murs, et le matin , il y en a trois de fondus ; la fenêtre du premier étage se trouve au niveau du rez-dechaussée , et vous peut servir de porte ; pour obvier

342 CAPMGES ET ZiQlK».

à ce dteagrëoMiit , on ne hAiîl que sur un Ul de teasona de bonleiKes , où mesaiews les rtls se cou* peut les babines et 96 déchirent les paUes.

De ten^ & autre, vingt ou trente piedê de coIGim &'é<wident et foat ce que lee bebUwle aH^dlent un CQiH> de cloche : tant pie pour ceux qui «ont des- 90W ; ceux qui aont dcsai» n*ont pas une position beaucoup plue agréable. G*est encore Touvrage de cei mettieore.

La croûte extérieure ne tieut que par lee racines des ptantes. La couche intérieure e(^( déchiquette et vermiculée comme un polypier marin. Quasd la Yoîrie sera déplacée» ce joli travail t'exécutera ioua P^ie » qui a d^ bien assez de catacooibeSt

Ou a essayé tous les moyens pour détruire ccUe vermine I mais inutUeiuent. Les rats ont la vk dure i rarsenic » la mari om» nila, ne fait que leur tenir le v^tre libre et leur exciter Vappétit. Ainsi puiigéi» ils mangent davantage et virent pins longtemps. Les souricières sont un artifice mesquin, bon peur les rats isolés qui se laissant prendre an maigre appAt d'un morceau de lard rance : il fendrait faire une levée de dnquante à soixante wSk chats bien vigoureux et bien disciplinés, pour pouvoir lutter avec eux sans trop de désavantage; mais les rats détruits ou diminués» conoment se débarrasser des chatst TAol U ihe quuHêH.

En attendant qu'ils nous dévorent, décrivons leurs

VOYAM HOBS BARMÈHES. 343

mœor» et leur^ goûts ; bieatôt II ne sera plus

temps. L'endroit recherché et délicat , le fln mor*

ceau , le so^l'ff-lais$e de ces gastronomes trotle-

menu , c'est l'œil du chevaL Aussitôt qu'un cheval

e«t abattu, les rats accoqrent en faisant remuer leur

groin vergeté de longues moustaches , en frétillant

de la queue, en frottant leurs pattes contre leur

nez avec tous les signes d'une profonde jubilation.

Les cbefe de la troupe , les plus considérables de la

société , attaquent les yeux , les trouent , fendent la

coFRée et vident l'orbhe , jusqu'à ce qu'ils aient at*

teint à une petite pelote de graisse qui tapisse le

fond de la cavité. Cette friandise équivaut, pour

un rat gourmand , à ce que serait pour nous une

perdrix ^ffée ou une terrine de Nérac. Il est

sans exemple, tant ce mets est recherché, qu'un

diftval ait conservé les yeux après avoir passé une

nuit dans un des dos.

8^ ne se trouve pas de graisse à cet endroit , vous en chercheriez en vain une demi-once sur tout le corps de l'animal : les rats le savent parfaitement bien, et, quand ils ne rencontrent pas la pelote cherchée dans le creux de l'orbite , ils abandonnent la carcasse et vont en essayer une autre.

Ce goût des rats pour les yeux est partagé par lés corbeaux et les autres oiseaux de proie. C'est toujours par là qu'ils entament les charognes et les corps morts*

Dans les hivers rigoureux , les cadavres des die^ vaux surpris par la gelée prennent la rigidité et la consistance du bois, de sorte qu'il est imposable d*en détacher la peau. Il faut donc les laisser sur place , avec leurs quatre pieds tendus en piquets , leur ventre gonflé et leur roideur de chevaux de carton , jusqu'à ce que l'adoucissement de la tem* pérature permette de les travailler et de les éqnarrir. Les rats, animaux frileux de leur nature, ne pouvant plus d'ailleurs se nourrir avec les chaii^ durcies par la gelée , choisissent un cheval de belle apparence pour en faire leur logis. Si l'animal a été saigné au col, ils entrent par la blessure; sinon, ils pénètrent par l'orifice opposé. Une fois entrés , ils nettoient leur demeure du mieux qu'ils peuvent , et la rendent tout à fait confortable ; les bo;aux leur servent de corridors et de couloirs de communica^ tion ; le salon est établi dans les grandes cavités ab* dominâtes; les chambres à coucher et les cabinets de toilette dans les interstices des côtes et lieux circon voisins. Ils sont d'abord fort à l'étroit, mais leur logis s'agrandit tous les jours ; le cœur » le foie et les poumons dévorés leur font deux ou trois pièces de plus. Us vivent là plus à l'aise que le rat de La Fontaine dans son fromage de Hollande; ils mangent, ils évident, ils creusent en prenant le plus grand soin de ne pas entamer ni piquer la peau, de peur de donner passage à l'air

VOYAGE HORS BARRIÈRES. 34ri

extérieur » car les rats craignent beaucoup les vents :;oulis , et redoutent par-dessus toutes choses , d'attraper des fluxions ou des rhumes de cerveau. [}uand vient le dégel , il ne reste du cheval qu'un squelette enveloppé d'une peau ; cette peau sonne conmie un tambour , et le squelette est aussi bien préparé qu'il pourrait l'être par Tanatomiste le plus habile du Jardin des Plantes et de l'école d'Âlfort.

Cette sensuelle précaution est d'autant plus remarquable, qu'en été ils ne se font aucun scrupule de percer et de ronger le cuir. Leur férocité est tellement grande, qu'ils se battent et se dévorent entre eux comme des hommes. Dès qu'un rat blessé exprime la douleur par des glapissements , ses parents et ses amis accourent aussitôt, se jettent sur lui et l'achèvent. Rien ne paratt les contrarier comme les cris et les plaintes. Tout rat qui piaille hors de propos est mis à mort sur-ie-champ.

Les amateurs du Sport envoient souvent chercher des rais à Montfaucon , pour les faire servir au divertissement tout à fait britannique que nous allons raconter :

On enferme dans des cages de bois , entourées de

treillis à mailles flnes, deux épagneuls ou deux

pointeri avec six ou huit douzaines de rats. Les chiens doivent étrangler tous les rats dans un temps

marqué , sans se reprendre , c'est-à-dire en ne donnant qu'un coup de croc à chacun. Celui qui a

346 GAPUCES ET ZIOSAGS.

fini le preoûer est proclamé vahiqueur, et les gen qui pnt parié pour lui empockcnt les enjeui , qv sont souvent très-considérables.

C'est un spectacle fort bouffon que oekii de o chien impassible au milieu de cette fourmîlîère di rats éperdus, qui se démènent et poussent des cri aCfreux ; ils vont , ils viennent , ils grimpent apiti les treillages , ils se pendent aux babines de leoi ennemi , qui balance la tète , et cogne leurs grappes noires contre les barreaux de la cage pour se débarrasser et leur foire lAeher prise; en quelque minutes tout est exterminé, tant est grande Fadres» des chiens élevés à cet exercice. Mais ce qu'il y > de plus extraordinaire dans tout ceci , c'est que ta domestiques chargés d'apporter les rats de HoDtfaucon à Paris sont obligés de mettre dans leun caisses deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir le compte en arrivant chez leurs mattres; car ils se mangent en roule , et Ton ne trouverait plus que les queues & l'ouverture de la botte : ceci parait peu croyable, rien n'est pourtant plus vru* H. Magendie , ayant été prendre lui-même douie rats à la voirie pour faire quelques expérience», n'en rapporta chez lui que trois vivants, prodigieih sèment gonflés et distendus. Il ne restait des autri que les griffes , les dents , et quelques débris.

0 rats myophages I n'avez-vous donc pas honle de faire mentir les vers de Boileau, où il e$l

VOYACT HORS BARRIÈRES. 941

dit que l*oii ne voit point les atrimaux se déchirer entre euxf

A combien évaluer le nombre de ces formidables roBgrarsl Les uns disent cent mille , les autres deux cents, ceux-là vingt miUe seulement, ce qui est peu probable : il est fort diSicUe d'avoir un chiflk^ juste. Mais, auprès la quantité de chair dé« vorée , l'état du terrain entièrement bouleversé , les chasses générales et i>arlicuMères , qui n'ont jamais eu d'effet sensible , l'extrême fécondité des mères i*ates, qui ne font pas moins de quinze à dix-huit petite , on doit supposer un nombre exorbitant.

Void comme se pratiquent les grandes chasses :

n T a dans Montfancon un clos exactement entouré de murailles ; dans ces murailles sont pratiquées des espèces de chatières , des harbaeanes espacées régulièrement : on feit abattre dans l'encre trois ou quatre chevaux bien gras ; la nuit tombée, les rats entrent par les chatières et commencent leur festin. Quand on pense que la frairie est en bon tram, que l'orgie est au plus haut degré d'eflervesoence, on arrive à pas de loup, on bouche les trous avec des tampons ; puis on pénètre dans le dos par-dessus les murailles avec des échelles , des torches, des bâtons , des bottes fbrtes et une vingtaine de chiens.

Alors le carnage commence : à coups de pieds , ^ coups de bâton, à coups de dents. Les chiens

348 CAFRICES ET ZIGZAGS.

aboient , les rats poussent leur glapissement à la fois lâche et féroce ; les plus déterminés tâchent de gravir au long des murs , et de se sauver ainsi, mais on les poursuit avec la flamme des torches; à moitié grillés , ils sont bien forcés de quitter les aspérités auxquelles ils se cramponnent, et de tomber, tout roussis et tout flambés, dans les gueules béantes qui les attendent en bas.

Dans l'espace d'un mois, l'on en a tué seize mille cinquante ; neuf mille cent un en quatre chasses . deux mille six cent cinquante en une seule fois. Un équarrisseur nous a dit en avoir pris cinq mille cet hiver dans un trou qui se trouve à Tangle de l'écurie et qu'il avait garni d'une espèce de nasse; ces grands massacres ne font pas le moindre effet. Les amateurs en tuent aussi beaucoup avec dts sarbacanes dans lesquelles ils soufflent Tortement un petit dard empenné d'un flocon de laine rouge; les rats blessés, se sauvant avec leur banderillo plantée dans le dos en manière d'oriflamme , ont une mine fort héroïque. On les asjAyxie inicorc dans leurs terriers en y poussant , au moyen d'un fourneau et d'un soufflet, de la vapeur de soufre. Mais ils n'en pullulent pas moins, et deviennent tous les jours de plus en plus nombreux ; ainsi, il faut nous résigner à notice sort et nous accoulumer à ridée d'être dévorés prochainement :

Le que ha de ser, non paede faltar.

La barrière da Combat.

Dans un roman de Walter Scott , le Château de Kenihuorth, si nous avons bonne mémoire, est esquissée la plaisante figure d'un propriétaire d*ours et de bouledogues , qui se plaint à la reine Elisabeth du tort que (ont à son spectacle les pièces de ihè&tre d'un certain drôle nommé Sbakspeare» qui corrompt Tesprit de la jeunesse anglaise par toutes sortes de billevesées et d'inventions romanesques ; les plaintes de ce bonhomme sur ce que le brave jeu de Tours et du bouledogue , ce plaisir si foncièrement britannique , n'est plus aussi suivi et aussi goûté qu'autrefois , sont tout à fait touchantes et prises sur nature. La digne maîtresse de l'établissement de la barrière du Combat nous a rappelé les doléances du vieil Anglais; il est vrai <iue, ne pouvant s'en prendre à aucun Shakspeare de la diminution de sa clientèle , elle accuse la révolution de juillet et le choléra : le peuple préfère 1^ mélodrames du boulevard aux escarmouches

innocentes de la barrière du Combat, et les hurlements des acteurs aux abois des chiens. Est-ce un progrès? Mous sommes de l'avis du bon montreur d'ours, et nous en doutons.

MO âAPM6B8 8T «GIAM.

Le spectacle du Combat est un plaisir plus sain et moins énervant que celui du théâtre , qui agit sur Fimagination et qui trouble les têtes bibles par des maximes immorates et ées raisonnements dangereux; dangereux en eux-mêmes, ou parce qu^ik sont mal compris , ce qui est la même chose. On ne pense pas assez aux ramiflcatioiis étranges fH difformes que pousse une idée, indiffi^eftte d*83* leurs, dans un ceirveàti mal fkit, et qudle teandragore hideusement tortSilée il pevi Mttre d*a!H graine de violette ou de rose tondiée sur wi maovais terrain I Quant au reproche de barbarie > il^ peu ou point fondé ; du resté , nous préférerions us peu de rudesse et de franche grossièreté à l'exaltation romanesque et à la moHesse fiévreuse isntretenues par la littérature fk^datée des petits tiiéâtres. Mais nous nx^rallsons ici à perte de vve, ce qui n*est pas notre affairis. Revenons à là descriptien pure et simple.

Tout le monde se rappeUe aroir vu^ dans des temps plus prospères, l>es affiches du Combat avec les autres affiche^ de apeetacles, à l'angle de tous les murs. Cette pancarte était oniée à sa partie Supérieure d'une gravure sur bois trèsnciSHriease et très^mirifique : on y voyait le jeun» et végaureux tai^reau éF Espagne faisant ^uter en l'air une demidouzaine de chiens éventréis, dont les boyàùx décrivaient de capricieuses «rttbesques , et dont le sang

\OYÂM HORS BARmiRES. 3tfi

>leavait eu gouttes noires longues d'un pouce; des ligueux habillés en sauvages, avec des cottes et des Donneto emplumés, comme les gardes du corps du MBuf gras, recevaient tendrement les victimes dans ears bras , ou les rattrapaient au vol ; d'autres sonaalent du cor ou se précipitaient sur l'ours iiidamp-' table de te mer du Nord , armés 4e lances et de har^ {>ons; en haut le fameux 6a%Uedogue Maroquin^ 9t connu pour la foroê de m mâokoire , s'enlevait dans une roue d'artifice , suspendu seulement par deux crocs. Tout cela, dessiné dans le goût de la complainte du Juif-Errant et de la gravure de Pyrame et Thisbé , formait déjà un spectacle fort réjouissant ; suivait en termes pompeuï la nomenciatore des acteurs et de leurs prouesses ; Peccata, MurHnf Carpotin , et dix autres non moins célèbres dans le monde des garçons bouchers, et dont les noms ne nous reviennent pas. En bas se lisait cet avertissement : « Ici l'on vend de la graisse d'ours et autres (de pendu probaMement); l'on prend les chiens en pension, à l'année ou au mois. Les maîtres d'agrément se payent & part; »

Cette bienheureuse affiche ne se voit plus nulte part, et c'est dommage.

Le Combat est situé entre Bélleville et la Valette, immédiatement au sortir de la barrière qui portb ce nom; faites quelques pas, et puis regardée à droite : vous verres un mur gris percé d'une porte

35!^ CAPRIG6S KT ZIGM6S.

à panneaux rouges; un grand escogriffe, grimpé sur le chaperon du mur, souffle à se crever l& joues 9 dans une large trompe à pavillon, une fanfare aigre et discordante; à côté de lui un singe accroupi fait des grimaces et se toilette très-activement; sept ou huit chiens, la tète posée entrt leurs deux pattes, tirent une aune de langue, glapissent et piaillent sur tous les tons possibles. & tapage aigu a pour base les abois plus étouffés de rinlérieur, le tonnerre grondeur des ours et le beuglement guttural des taureaux : c*est le charivari le plus complet que l'on puisse imaginer.

Les belles places . coûtent quarante tous , ni plus ni moins, le double d*une avant-scène des Funambules; comme vous voyez, c'est un plaisir coûteux.

En dedans de la porte , à la place des contrôleurs et des ouvreuses, se prélassent, dans des tonneam treillissés et des cages de bois , des chiens de l'aspect le plus rogue et le plus menaçant; de tous côtés ce ne sont que gueules rouges et enflammées, où des rangées de dents blanches se détachent terriblement sur un fond écarlate , comme des lames de scie sur un champ de blason ; l'antique Cerbère aux trois tètes toujours aboyantes devait avoir la mine moins rébarbative et faire moins de bruit avec sa triple gueule. Nous avons regretté les contrôleurs et les ouvreuses. Il y avait surtout un grand diable

le lévrier noir mâtiné, qui paraissait animé du plus incère désir de manger de notM, mangiar di noa, >our nous senrir d'une expression dantesque, et {ui se démenait éperdument dans sa niclie pour irriyer à nos mollets; heurcusement^Ja chaîne dont 1 était attaché était aussi courte que ses crocs étaient longs.

On monte aux loges et aux travées supérieures par un escalier assez pareil à celui de Montfaucon , et dont lee marches bossuées offrent en grand les callosités d'une peau d'orange; les loges, qui peuvent contenir une douzaine de personnes et s'ouvrent sur un couloir obscur, ont pour soubassement les loges des animaux féroces destinés au combat. Si vous voulez une baignoire y le belluaire ouvre une cage, donne un coup de pied au derrière à Tours ou au loup qui l'occupe , le fait passer dans ane bauge voisine, et vous met à sa place ; rien de plus simple. Vous êtes véritablement en loge grillée. Le théâtre représente une cour carrée assez vaste; le milieu est sablé , ratissé à peu près comme le cirque de Franconi ; une bordure de pavage encadre cette arène, dont le point central est marqué par un anneau où l'on attache les bétes fauves contre qui les chiens doivent se mesurer : car les ours, les taureaux et les loups ne combattent pas entièrement libres, et la longueur de leur corde <^t calculée de manière à laisser tout autour, en

354 CAPBI0B8 ET ZIGUG8«

dehors de leurs atteintes, un espace de httk à dis pieds, où les piqueux et les doj^ues rebutés ou blessés peuvent se mettre à l'abri. Une chaîne de fer fixée aux deux bords du toit traverse la cour dails toute sa largeur; cette chaîné sert à suspendre les roues d'artiflces et à fitire les ascensions à la force de la mâchoire. A Tangle de la cour , oo voit une petite porte basse, dont le vantail supérieur est tailladé de meurtrières ; cette porte remplace la coulisse des thé&tres ordinaires. Cest par là que messieurs les chiens font leurs entrées, non pas à reculons, comme Hamlet obsédé par Fombre de son père, mais d'une manière assez pittoresque: un valet les apporte tout brandis par la queue, comme des basshioires ou des casseroles, ou bien, s'ils sont trop lourds, on leur fait un pli à la peso du col et de Téchine, et on les empoigne en manière de potâ à debx anses ; les efforts que font ces chiens à moitié étranglés pour donner de la voit produisent des cacophonies et des piaulements enroués et éraillés les plus grotesques du monde : les valets ont des souqueniUes jaunes et des pantalons rouges.

Le combat s'est ouvert par deux jeunes buUdogs d'une férocité extraordinaire et d'une laideur monstrueuse. Dès qu'on les eut posés l'un en face de l'autre, ils partirent comme deux flèches» eo poussant un hurlement furieux et plaintif, et s'ac-

VOYAGE HOnS BAÂntÈRKS. 35S

îrochèreiît sans hésiter. Ces deux affreuses petiles }6tes avaient le pelage café ctatr, ras, uni et dru ; eurs corps ronds et sans plîs faisaient l'effet de raversîns bourrés outre mesure, dans lesquels on uirait fiché quatre allumettes pour figurer les pattes; leurs cous, d'une grosseur prodigieuse, liaient plus larges (jue leurs épaules qu'ils débordaient ; dans ces cotls athlétiques s'emmanchaient îes tWês diffôtines, grosses cottitne des cilt'ouilles , avec des mufles charbonnés, des museaux fendus à narihles doubles, une mâchoire infêHeure proéminente, des crocs formidables, retroussant la ba- Mne eh manière de déffense de sariglier , des yeux sattieux et sanglants, enfouis et comme perdus dans un dédale de ridés et de plis, des oreilles déchiquetées eh barbé d'écrevisse par leS morsures des précédentes batailles, et sur tout cela des physionomies de vieilles portières, basses et méchantes à la tels.

Ils se colletèrent assez longtemps, engloutissant tour à tour leurs grosses têtes dans leurs énormes gueules et se déchirant le mufle à belles dents ; de ^lombreux filets de sang rose rayaient leur corps, et il ne serait probablement resté sur le champ de halallle que lA dernière vertèbre de la queue des <^onibattÀnts^ si la gâterie» touchée du courage des héroïques bouledogues , ne fût intervenue et n'eût '^rié : • Assez! assez! »

Tous les efiforts qu'on fit pour les séparer farenl supeiHus, et Fou fut obligé de leur brûler la queue avec un fer chaud, moyen 'extrême, mais seul efficace.

Le bouledogue est , à ce qu'il paraît, un animal excessivement stolque de sa nature, et la faiçon dont on reconnaît ceux qui sont de bonne race et dont on veut obtenir lignée nous semble passable* ment barbare et sauvage : on coupe une patte an bouledogue, puis on l&cbc un ours; si le bouledogue mutilé , malgré sa souffrance, s'élance sur l'ours sans hésiter , il est de bonne race , il est pw sang, et ses descendants sont très-recherchés; si, au contraire , il ne s'occupe que' de sa blessure et cherche à se cacher dans quelque coin, c'est signe qu'il ne vaut rien, et les fins amateurs ne loi permettent aucune accointance avec leurs chiennes. Les buU'dogs de lord Seymour sont, dit-on, obtenus de cette manière : c'est une épreuve tout anglaise et dont on ne se serait pas avisé en France.

A ce combat, succéda Tescarmouche plus innocente d'un mfttin de grande taille et d'un chien de , Terre-Neuve tout noir , avec une tache blanche à > la poitrine comme une hirondelle, assez pareil au i célèbre Freyschûtz de notre ami Alphonse Karr, ' mais moins belliqueux à coup sûr. Ces deux anî- 1 maux, après avoir échangé quelques morsures, j rlf clarèrent l'honneur satisfait et se mirent à jouer I

ensemble, au grand mécontentement des dieux bras-nus de TOIympe à dix sous, qui vociféraient à pleine gueule : « Apportez des bètes qui mordent ; nous sommes volés, rendez-nous notre argent ! » et autres menus propos injurieux pour la férocité des bètes de l'endroit.

Alors on fit sortir un loup : museau pointu, queue serrée entre les jambes, œil inquiet et sournois, oreille mobile alternativement couchée et levée, une laide béte. Ce loup , après avoir commis plusieurs incongruités de mauvais augure pour son courage, se mit à tourner en rond comme dans un manège; sa manière de marcher était singulière : il levait les pattes de devant. très-haut et se balançait sur les premières articulations, à peu près comme un cheval trotteur. L'allure du chien n'a . rien de commun avec cette allure nerveuse et saccadée. De temps en temps il s'arrêtait et regardait d'un air méditatif la porte par où devait venir son ennemi.

La porte s'ouvrit, et il en sortit un homme portant un chien dans ses bras. Le chien ne fut pas plutôt posé par terre , qu'il courut droit au loup en brave et bon chien. Le loup rangea sa queue sous son ventre, s'affaissa sur son train de derrière et attendit ; car, chose remarquable, quelle que soit la bètc donnée pour adversaire, c'est toujours le chien qui attache le grelot et commence la bataille.

358 GàPUC£S ST ZlGXAtiS.

Cette fois la lulte fut sérieuse, et la fortune allait incertaine du loup au chien et du chien au loup ; les deux bêtes se renversaient, se foulaieai aux pieds, et se mordaient consciencieusement ; tous deux étaient souillés de sang, d*écume, de poussière et de bave. Le loup avait pris le chien sous la gorge, mais le chien lui rongeait le dessus de la tète ; le loup, outré de doi^leur et aveuglé par son sang, Ucha prise un instant ; le chien, dégagé, ût un saut en arrière, et, s*élauçant de nouveau, emporta un grand lambeau de chfûr de la cuisse de son adversaire : ce qui ajoutait encore à l'intérêt de ce combat, c'étaient les cris et les gestes frénétiques du propriétaire du chien, qui en suivait les alternatives avec la sollicitude la plus passionnée. Il exhortait son chien, et lui adressait des conseils : < Sautelui au cou, mords-le, déchire-le, ce gredin, ce brigand de loup ; ô le brave chien! Prends-le à l'oreille, mon petit, c'est plus sensible. Comment! toi, tu te laisserais battre par un mauvais loup pdé, un loup galeux, éreinté , qui q'^ que le souffle ; lu ne devrais faire qu'une bouchée d'une rosse pareille.. Ah! canaille de chien, tu renonces! tu veux que je meure de honte! je te rouerai de coups, tu verras : terre et sang, Dieu et diable ! Il est dessous maintenant, le loup Ta pris en traître; ah! seigneur Dieu 1 mon chien, mon bon chien I Allons , un bon coup de m&choire et casse-lui les reins; bravo 1 '

Et il trépignait, il se démenait, il hurlait, il écih inait, il aboyait, il aurait sauté lui-même i^ la gorgfk du loup et Taurait déchiré à belles dents coioune un chien naturel. C'était un ho^nme de vingt*huit à trente ans, d'une figure pâle et Sue, encadrée d'une large barbe noâre et se rapprochant du type italien, quelque modèle sans doute.

On sépara les coinbattantSi car l'ayanlage ne se déclarait pour aucun, et le crépuscule commençait à tomber.

Une chose singulière, c'est que jamais les ani* maux, ours, loups, chiens et houledogues., ne se retournent pour mordre les parîairs et les pîqueurs. Ils se battent seulement entre eux, et si, quand deux chiens sont aux prises, on fait paraître une autre bâte, ils se l&chent aussitôt et courent ^sembie à celle-là.

Après le loup, on fit paraîtra un ours, successeur ou doublure de Carpotin : Tours, réjoui de se trouver en liberté, et ei^cité par les lanfares du cor, se mita danser assez en cadence, ma foi! Et, pour compléter la bouffonnerie, tous les auti'es ows en cage, imitant leur confrère, se mirent à trépigner lourdement et à faire des cabrioles dans Ifurs bouges. Ce ballet d*ours était fort récréatif; mais la joie de M. l'ours fut de courte durée : car ou lui mit aux trousses une demi-doivsaine de doguea qui le firent détaler au grand galop et qu^Uer sa por

dm CAFMC£S ET tl&ZkQS.

sition de bipède pour celle de quadrumane. Soit par lâcheté, soit qu'il dédaiçnftt de si faiUes ennemis, il courait devant la meute sans se défendre; seulement il se retournait de temps en temps. s'asseyait sur son derrière, penchait la tète et regardait les chiens, qui faisaient cercle.aulour de lui, en renâclant d'une manière formidable. Cette espèce de râle guttural et nasal est tout ce que l'on peut entendre de plus effrayant en bit de cris de bétes féroces. Aussi fait*il reculer les chiens le? plus hardis.

Le profil de Tours acculé surpasse en laideur les faces les plus monstrueuses. Cela tient du cochoD et du brochet ; le nez est long , busqué , canibré en dedans, avec une narine rebroussée formant au bout du museau une espèce de bourrelet tuberculeux ; la mâchoire inférieure ressemble à une mâchoire de poisson; un petit œil rond, un oeil de rai ou de taupe, bleuâtre dans la lumière, fauve dans Tombre , complète cette gracieuse physionomie. Cette tète mince, osseuse, efBlée, sortant de cet énorme paquet de poil, produit l'effet le plus étrange : on dirait une levrette passant à travers un bonnet de garde national effondré, ou un merlan enveloppé avec de la laine. Le combat de l'ours et des chiens n'eut d'autres résultats que quelques soufflets solidement appliqués pom* ceux-ci et quelques flocons de poil arraché pour celui-là.

VOYAGE HORS BARKltRES. 3«i

Le bmeux taureau d'Espagne , que nous soupçonnons violemment n'avoir pas besoin de lettres de grande naturalisation, remplaça Tours dans l'arène. Fidèle à l'ancienne gravure de l'affiche, il fit voler beaucoup de chiens et de sable en l'air; mais, comme ses cornes avaient été mornées et emmaillotées préalablement, nous fûmes privés des arabesques de boyaux et des pluies de sang.

Les chiens, pirouettant à dix pieds du sol , faisaient les mines les plus comiques. Auriol ne cabriole pas avec plus de gr&ce. Les gardiens, comme nous l'avons dit, les rattrapent au vol avec beaucoup de prestesse , ce qui n'empêche pas toutefois qu'il n'en tombe quelques-uns assez durement par terre ou sur les grillages des loges.

Au taureau succéda un ftne. Vous croyez peutêtre qu'il fut déchiré et mis en pièces : point du tout. Il prit un petit galop de chasse et se mit k inanéger autour de l'enceinte , serrant le mur d'assez près pour être à couvert de ce côté; puis avec des ruades et des piétinements, des voltes subites, des pétarades et des soubresauts inattendus , il dérouta et rossa parfaitement les quatre mfttins que l*on avait mis à sa poursuite, et cela, sans que ses longues oreilles proverbiales eussent reçu la moindre atteinte ; pourtant , ce n'était pas la pris<3 qui manquait : c*est un des animaux qui se sont le

plus courageusement battus. L*acbarueiueiit aiec lequel il broyait les chiens sous ses sabots nous conduit au paradoxe suivant : « L'&ne est le plus féroce de tous les animaux. »

La représentation se termina là. Aussi Hen il ne faisait plus jour, et. la pluie commençait à tomber en laides gouttes.

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