A,PR
Avant de commencer le récit de ma triomphante expédition, je crois devoir déclarer à l'univers qu'il ne trouvera ici ni hautes considérations politiques, ni théories sur les chemins de fer, ni plaintes à propos de contrefaçons, ni tirades dithyrambiques en l'honneur des millions au service de toute entreprise dans cet heureux pays de Belgique, véritable Eldorado industriel; il n'y aura exactement dans ma relation que ce que j'aurai vu avec mes yeux, c'est-àdire avec mon binocle ou avec ma lorgnette, car je craindrais que mes yeux ne me fissent des mensonges. Je n'emprunterai rien au Guide du voya-
geur, ni aux livres dé géographie ou d'histoire, et ceci est un mérite assez rare pour que l'on m'en sache gré.
Ce voyage est le premier que j'aie jamais fait, et 'en ai rapporté cette conviction,' a "^savoir, que lés auteurs de relations n'ont pas seulement mis le boiit du pied dans les pays qu'ils décrivent, ou que, s'ils y sont allés, ils avaient, comme l'abbé de Vertot, leur siège fait d'avance. Diverses lettres sur la Bel-, gique que j'ai lues depuis mon retour m'ont singulièrement étonné pour la dépense d'imagination et de poésie qu'on y a faite. Assurément je n'y ai pas reconnu la contrée ni les hommes que je venais de quitter.
A présent, si le lecteur curieux veut savoir la raison pour laquelle j'ai été en Belgique plutôt qu'ailleurs, je la lui dirai volontiers, car je n'ai rien de caché pour un être aussi respectable qu'un lecteur. C'est une idée qui m'est venue au Musée, ,en me promenant dans la galerie de Rubens. La vue de ces belles femmes^aux formes rebondies, ces beaux corps si pleins de santé, toutes ces montagnes de chair rose d'où tombent des torrents de chevelures dorées, m'avaient inspiré le désir de les confronter avec les types réels. De plus, l'héroïne de mon prochain roman devant être très-blonde, je faisais, comme on dit, d'une pierre deux coups. Voilà donc les motifs qui ont poussé un honnête et naïf Parisien à faire une courte infidélité à son cher ruisseau de la rue Saint- Honoré. Je n'allais pas, comme le père Enfan* tin, en Orient chercher la femme libre : j'allais au Nord chercher la femme blonde ; je n'ai pas beau-
coup mieux réussi que le vénérable père Enfantin, ex-dieu, et maintenant ingénieur.
Vous savez avec quelle difficulté un Parisien s'arrache de Paris, et comme la plante humaine pousse de profondes rucnes à travers les fentes de son pavé. Je restai bien trois mois à me décider à ce voyage de quinze jours. Mon paquet fut fait et défait dix fois, et ma place retenue à toutes les diligences ; j'avais dit je ne sais combien de fois adieu aux trois ou quatre personnes que je croyais capables de s'apercevoir de mon absence; ma sensibilité souffrait beaucoup de la répétition de ces scènes pathétiques, et je commençais à avoir mal à l'estomac, à force de boire le coup de i'étrier ; enfin un beau matin, ayant changé un assez gros tas de pièces de cent sous contre un fort petit tas de louis, je me pris au collet moi-même, et je me mis à la porte de chez moi, en enjoignant au camarade que j'y laissais de me tirer dessus comme sur un loup enragé, si je m'y représentais avant trois semaines, et je m'en allai à la fatale rue du Bouloi, où était la voiture.
Il est clair que le départ d'un ami doit affecter douloureusement les âmes sensibles ; et pourtant, si vous restez après avoir annoncé un voyage, quelque chose qui ne ressemble pas mal à un mécontentement commence à se produire dans votre entourage : il semble que vous ne soyez plus en droit de prendre le pont des Arts pour un sou et le pont Neuf pour rien. Votre portier, lorsque vous rentrez, ne vous tire le cordon qu'à regret ; Paris vous pousse par les épaules, et votre propre chambre vous regarde comme un intrus. C'est ce qui m'arriva pour avoir
dit que j'allais à Anvers. La divinité quefadore^ tout en convenant que ces trois semaines lui paraîtraient fort longues, me faisait remarquer que j'aurais dû être parti depuis longtemps.
Si vous allez en Belgique, et que vous ayez des amis lettrés, l'inconvénient est double. Rapportezmoi mon dernier roman, ou mon volume de poésies, un Hugo, un Lamartine, un Alfred de Musset^ un Manuel du libraire (4 vol. in-8«, excusez du peu). Vous aurez bien soin de les couper, car sans cela on les saisirait à la douane; et que sais-je, moi! des listes de trois pages, plus longues que la liste de don Juan l Somo mille e tre^ et encore personne n'a la délicatesse de vous offrir une bourse pleine et une malle vide pour rapporter tout ce bagage.
Mon père, qui m'accompagna à la diligence, se comporta fort bien dans cette suprême circonstance; il ne me pressa pas sur son cœur, il ne me donna point sa bénédiction, mais aussi il ne me donna rien autre chose. Ma conduite fut également très-mâle : je ne pleurai point ; je n'embrassai point le sol de cette belle France que j'allais quitter, et même je fredonnai assez gaiement, et aussi faux qu'à mon ordinaire, un petit air qui est mon lilla burello et mon tirily ; mais tout mon courage m'abandonna quand je vis arriver mes deux compagnons ou plutôt mes deux compagnes de voyage : c'étaient deux femmes de vingt-neuf à soixante ans, avec des cliapeaux extravagants, des manches violentes, des frisures hors de proportion, des nez insociables, et le plus cannibale et le plus odieusement criard de tous les perroquets verts mélangés de rouge, qui ait jamais fait le déses-
poir d'un honnête homme prisonnier dans un coupé. A cette vue, mon sourcil
Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe,
et je me sentis le cœur triste jusqu'à la mort. Port heureusement, je trouvai une autre place dans Tintérieur, ainsi que mon brave camarade Fritz, dont je ne vous ai pas encore parlé et dont je vous parlerai plus d'une fois, car c'est le meilleur fils du monde. La voiture partit, et, arrivés à la barrière de la Villette, nous pûmes dire comme J. J. Rousseau : « Adieu Paris, ville de boue, de fumée et de bruit. »
Comme les abords de la reine des villes sont misérables ! Il n'y a rien de plus pauvre au monde que ces maisons dont les flancs, mis à nu par la démolition des bâtiments voisins, conservent encore la noire empreinte des tuyaux de cheminée, des lambeaux de papier et des restes de peinture à demi effacée, et que tous ces terrains vagues coupés de flaquéa d'eau et bossues de tas d'ordures, que l'on voit aux environs des barrières : cette dégradation et cette saleté me furent sensibles surtout au retour, accoutumé que j'étais à la propreté et à la bonne tenue des villes flamandes.
Fidèle à mes devoirs de voyagnur pittoresque, je mis le nez à la portière pour voir un peu de quelle façon se comportait la nature à ma droite et à ma gauche. J'observai d'abord une grande quantité de troncs d'arbres que je renoncerai à décrire un à un, vu que cela pourrait à la longue devenir un peu monotone ; ces troncs d'arbres, dont je ne pouvais
apercevoir le feuillage, galopaient de toute la vitesse des chevaux et fuyaient comme une armée de bâtons en déroute. A travers cette espèce de grillage mouvant, apparaissaient des terres labourées, des cultures de teintes différentes, quelques petites maisons avec ijn filet de fumée, des processions de peupliers, des groupes d'arbres à fruit, et, tout à Textrême bord, un ourlet bleu, haut de deux doigts; puis, par-dessus, de grands bancs de nuages gris pommelé, avec des traînées d'azur verdâtre à de certains points du ciel, et des entassements de flocons neigeux, comme une fonte de glace dans une des mers du pôle. Le ciel était très-beau, grassement peint, d'une touche large et fière; quant aux terrains, je les ai trouvés beaucoup moins bien réussis; les lignes étaient froides, la couleur sèche et criarde : je ne conçois pas comment la nature pouvait avoir Tair aussi peu naturelle et ressembler autant à une mauvaise tenture de salle à manger. Je ne sais si l'habitude de voir des tableaux.m'a fiiussé les yeux et le jugement, mais j'ai éprouvé assez souvent une sensation singulière en face de la réalité*; le paysage véritable m'a paru peint et n'être^ après tout, qu'une imitation maladroite des paysages de Gabat ou de Ruysdaël. Cette idée me revint plus d'une fois en voyant se dérouler dans la vitre ces interminables rubans de terre couleur chocolat et ces files d'arbres du plus délectable vert épinard que l'on puisse imaginer.
11 est certain qu'un peintre qui risquerait de pareils feuillages et de semblables terrains serait accusé par tout le monde de ne pas faire nature; tout cela était découpé comme à l'emporte-pièce, avec
une crudité, une dureté et un manque de perspective aérienne inconcevables : les décorations du Gymnase^ où l'on voit de grands gazons en manière de tapis de billard, avec des allées café au lait et des maisons qui ont Tair d'avoir mis des pantalons de nankin, ressemblent à la nature beaucoup plus qu*on ne le croit.
Voilà pour la couleur ; pour la forme, figurez- vous je ne sais combien de lieues de bandelettes, dans le genre de ces dessins transversaux lithographies par Arnout, qui représentent les quais ou les boulevards : il n'y a pas de comparaison plus juste.
A une espèce de descente assez rapide, je remarquai sur les bords du chemin une certaine quantité de petites croix d'un aspect passablement sinistre, et l'on m'apprit que ces croix marquaient les endroits où de pauvres postillons s'étaient tués en tombant de cheval, et où la diligence avait versé avec une grande perte de commis voyageurs et autres utensiles; explication qui fit jeter les hauts cris à une manière de femme d'un âge désagréable, ornée de deux yeux charbonnés, d'un nez pudiquement rouge, et, pour moyen de séduction principal, de trente-deux dents d'un ivoire jaunâtre, longues et larges comme des manches de couteau, et de l'aspect le plus formidable du monde. Cette intéressante jeune personne, qui déployait de profondes connaissances stratégiques et paraissait connaître intimement l'armée française, se tenait accroupie dans un angle de la voiture, entourée de toutes sortes de sacs et de poches contenant des vaisselles inconnues qui rendaient des bruits étranges à chaque cahot de la voiture. De dix minutes en dix
minutes, elle s'évanouissait avec une régularité qui eût fait honneur à la montre la mieux réglée.
Puisque j'ai ébauché ce portrait, pour que la collection soit complète, je vais donner ici la deçcriptiori succincte du reste de la carrossée. Premièrement, un grand vieillard, maigre comme un lézard qui a. jeûné six mois, et pour ainsi dire momifié, si sec, que s'il eût mouché la chandelle avec ses doigts, il se serait infailliblement allumé. Son front peaussu avait plus de fossés et de contrescarpes qu'une ville fortifiée à la Vauban. Ses joues flétries et traversées de fibrilles écarlates ressemblaient à des feuilles de vigne grillées par la gelée; et sa bouche noire, dans sa figure terreuse, représentait assez bien une ouverture de tirelire. Ce lémoin des anciens jours, ce contemporain du monde fossile, sans crainte de faire rougir ses cheveux blancs, se* livrait aux facéties les plus anacréontiques , et racontait ses bonnes fortunes aux époques reculées où il avait dû fleurir; il ne tarissait pas.
Près de lui, non, Hercules Et Jupiter n'étaient que des fats ridicules.
Sa principale histoire consistait en un amour qu'il avait eu pendant la Révolution pour une déesse de la Liberté qui était fort libertine, jeu de mots qu'il semblait affectionner beaucoup; il la répéta cinq ou six fois de cinq ou six manières difl'érentes- Je pense que la vérité ne se trouvait dans aucune de ces versions.
Secondement, certain être excentrique et mystérieux à qui je ne pus d'abord assigner de profession ;
il était vêtu d'une façon bizarre : sa redingote prétentieusement coupée, d'une étoffe luisante, avait des reflets métalliques très-singuliers; on eût dit qu'il sortait de la rivière ou qu'il venait de recevoir une ondée. Une petite casquette toute recroquevillée se dandinait, sans perdre l'équilibre, sur sa petite tête toute bossuée et pleine de protubérances. Le pantalon était insignifiant; mais les bottes me paru* rent douteuses, pour ne pas dire suspectes. Je n'ai jamais vu une plus drôle de physionomie; un sourcil crochu, et placé beaucoup plus haut que l'autre, lui donnait quelque chose d'effaré et d'extravagant dont l'effet comique ne peut que difficilement se rendre. Son nez semblait un coin que l'on eût fait entrer de force au milieu de sa figure ; son menton avait été taillé à coups de hache par la négligente nature, et du raiheu de son cou, laissé à découvert par une cravate très-basse, s'avançait un énorme cartilage qui eût fait dire aux bonnes femmes qukin fameux quartier de la pomme fatale s'était arrêté à sa gorge, et qu'il ne pouvait pas se défendre d'en avoir mangé. Des tics nerveux lui agitaient la face de temps en temps; il roulait des yeux exorbitants, et brochait des babines comme un singe qui dit ses patenôtres tout bas. Cet homme avait, à coup sûr, posé pour le premier casse-noisette que l'on ait fait à Nuremberg : du reste, il ne sonnait mot. J'aurais cru que c'était un poète qui cherchait une rime à triomphe et à oncle, tant il avait Tair profondément occupé. Mais la forme de ses mains ne me permit pas de m'arrêter à cette supposition purement gratuite. On verra plus tard quel était ce personnage drolatique, qui sem-
10 GÂPRIGBS ET ZIGZAGS.
blait échappé d*un conte fantastique d*HoffmanD, et qui, en effet, y eût tenu fort bien son rang.
Je ne vous ferai pas la topographie de mon illustre camarade, de peur d'offenser sa modestie et de violer son incognito. Vous y perdrez beaucoup : car, dans cette heureuse expédition à la recherche du bouffon, ce que J'ai vu de plus bouffon, c'est très-certaine* ment lui ; je vous dirai seulemeilt qu'il ne jeta pas une fois les yeux sur le pays qu'il traversait, et qu'il employa tout son temps à lire la Nouvelle Héloïse ou la Fleur des Exemples, occupation on ne peut plus édifiante.
Vers la frontière du département de la Seine, on ouvrit là porte de notre ménagerie et on y poussa un animal nouveau; je n'en avais jamais vu de semblable : c'était un agréable Wallon avec la blouse patriotique et la casquette conforme ; cette chose en avait sous le bras une autre en fer-blanc, de figure oblongue et d'un contenu ténébreux. Ce monsieur s'encaissa entre moi et le vieillard aux paroles légères, puis tira de sa poche un disque prodigieux, que je pris d'abord pour une table à douze couverts ou une meule de moulin, mais qui était véritablement une tabatière dont les deux charnières poussaient, en tournant sur elles-mêmes, des miaulements plus affreux que ceux de vingt chats écorchés vifs. La botte de Robert Macaire est un harmonica en comparaison. Le Wallon puisait dans ce cratère des poignées de poudre dont il farcissait sa trompe en renâclant avec un bruit formidable comme Léviathan ou Behémotli quand ils éternuent; mais n'anticipons pas sur les relais et les événements.
La voiture roulait toujours, et nous arrivâmes bientôt dans un village, un hameau ou un bourg, je suis profondément incapable de vous dire lequel, dont les maisons portaient, sans en excepter une, écrite sur le front, en caractères de toutes les grosseurs, et avec toutes les fautes d'orthographe possibles et impossibles, cette inscription alléchante et fallacieuse : A la renommée du ratafia. Comme on changeait de chevaux dans cet endVoit, nous descendîmes de notre juchoir, et nous allâmes vérifier l'assertion en touristes pleins de conscience. Nous commençâmes par les épiciers de gauche et nous finîmes par ceux de droite, et, j'en jure par Hécate aux trois visages et par le Styx infranchissable, c'est une affreuse déception : figurez-vous quelque chose d'amer et de fade, un abominable arrière-goût de mélasse, comme du cassis tourné. voyageur trop confiant I ne buvez jamais de ratafia à Louvres; que notre malheur ne soit pas inutile à l'humanité! Dans le même lieu, nous vîmes par compensation un Hôtel- Dieu gothique, avec des ogives à pointes de diamant d'un caractère assez beau , et des mendiants si bien vêtus et de si bonne mine, que nous fûmes tentés de leur demander l'aumône.
Senlis, que nous laissâmes derrière nous, semblait nous poursuivre en nous montrant le ciel avec le grand doigt de son clocher. Hélas ! nous ne songions guère au ciel, mais bien à la table d'hôte; car la faim, malesuada, nous éperonnait furieusement, et nous commencions à nous regarder avec des figures terribles, comme Ugolin et ses fils dans la tour : et si nous n'étions pas arrivés à Courlnay, lieu de la dînée,
12 CAPRICES ET ZIGZAOS.
nous allions tirer au sort pour savoir qui de nous serait mangé par les autres.
Que le lecteur ne regrette pas le temps que nous avons mis à décrire les habitants temporaires de cette petite ville à quatre roues que Ton nomme diligence; la route n'avait exactement rien de curieux, la nature continuait à se moquer de moi et à garder ses airs de plan lavé : c'étaient toujours des peupliers semblables à des arêtes de poisson, des cultures bariolées comme le livre d'échantillons d'un tailleur, des feuillages de fer-blanc peint et un sol de sciure de bois, des arbres, de la terre et du ciel comme toujours ; pas le moindre petit point de vue, pas le plus petit site romantique et pittoresque.
Nous nous arrêterons ici, et nous laisserons l'imagination du lecteur se reposer sur une scène riante : qu'il se représente une grande table où rayonnaient sur une belle nape blanche des constellations de plats et d'assiettes garnies; plus deux voyageurs enthousiastes, avec une douzaine d'autres voyageurs très-positifs, à qui leurs serviettes passées autour du cou donnaient l'air de héros grecs dans leur chlamyde de marbre, ressemblance que confirmait encore la mine belliqueuse avec laquelle ils brandissaient leurs armes offensives.
fallacieux aubergistes I vous à qui l'on peut appliquer aussi justement qu'aux femmes le mot de
Shakspeare : Perfides comme Vonde, Palforios machiavéliques, hôtes à double face, croyez-vous que, malgré mon apparente candeur, je ne me suis pas aperçu de votre diabolique invention pour faire perdre à de malheureux voyageurs mourants de faim dix des précieuses vingt minutes accordées par l'implacable conducteur pour prendre leur repas?
Je dénonce au monde ambulatoire et touriste cette exécrable ruse, d'autant plus dangereuse qu'elle §e présente sous la forme d'une belle soupière de porcelaine opaque, à filets bleus, remplie d'un potage suffisamment étoile, ce qui éloigne d'abord toute méfiance; mais ce bouillon, qui a plus d'yeux qu'Argus, a sans doute été fait dans la marmite du diable, avec un volcan pour fourneau, car il dépasse de plusieurs degrés la chaleur du plomb fondu, et bout encore dans l'assiette.
Mon acolyte Fritz, plongeant d'une façon résolue sa tête luisante à travers les tourbillons de tiède fumée qui s'élevaient de cette mixture insidieuse, en prit une énorme cuillerée; du milieu de l'épaisse vapeur on entendit sortir un cri, et l'on vit bientôt le digne Fritz faisant une grimace horrible et tenant à la main, comme un gant retourné, les deux premières pellicules de sa langue.
Malgré notre faim plus que canine, instruits par ce fatal exemple, nous sommes forcés d'attendre et de laisser refroidir notre soupe ; car, pour tolérer une pareille température, il faudrait avoir le palais doublé, cloué et chevillé en cuivre. Les aubergistes le savent bien, et ils calculent en conséquence; ce potage, si habilement maintenu à cent cinquante degrés
centigrades, leur épargne trois ou quatre volailles et leur sauve complètement le dessert. Ce retard était d'autant plus douloureux que le plus goguenard des coucous, nous regardant avec les deux trous par où on le remonte, comme avec deux prunelles, semblait nous mépriser infiniment et nous poursuivre de son tic tac ironique, qui nous disait en langage d'horloge : « L'heure coule, la soupe est toujours chaude. »
J'en appelle à toutes les civilisations antiques et modernes, y a-t-il rien de plus noir?
Un autre inconvénient se présenta : quoique mon ami et moi nous eussions tâché de n'être pas à table à côté d'une dame, de peur d'être obhgés de nous montrer honnêtes et galants, chose fort ennuyeuse quand on veut dîner sérieusement, nous ne pûmes éviter qu'il s'en trouvât une à notre droite. J'avoue que rien au monde ne me déplaît comme de donner à une inconnue, faite de façon à vous faire estimer heureux de ne l'avoir jamais rencontrée, la seule chose que je puisse manger d'un poulet, c'est-à-dire l'aile et le blanc. Fritz, qui vit ma douleur, tourna habilement la difficulté, en prenant au*passage de l'assiette tout ce que le poulet 'pouvait avoir d'ailes. Par cette manœuvre savante, je ne pus offrir à la dame ni aile ni blanc, Fritz les ayant confisqués d'autorité; je pris par contenance un petit morceau de peau grillée, et la dame désappointée n'eut pour sa part qu'une cuisse filandreuse et sèche comme elle-même; puis le magnanime Fritz, feignant d'avoir eu plus grands yeux que grand ventre , me repassa la moitié de sa capture : de cette façon, je mangeai l'aile et je n'eus
pas l'air malhonnête , et le beau sexe de la diligence put garder une opinion favorable de moi.
Voilà de ces actions dont on se souvient jusqu'au monument, et qui forment des amitiés indissolubles : Oreste et Pylade, Énée et Acathe, Thésée et Pirithoiis s'étaient sans doute rendus de pareils services à table d'hôte. amitié I quoique M. Alexandre Dumas t'appelle dans Antony un sentiment faux et bâtard, je le proclame ici une chose fort agréable etsupérieure à l'amour, sous le rapport des ailes de poulet.
Cette bataille entre les aubergistes et les voyageurs, que Ton nomme dîner, s'étant terminée sans trop de désavantages pour nous, grâce à notre expéditive férocité, l'on nous remit en cage, et nous partîmes au grand galop.
Le petit être excentrique, dodelinant la tête plus fort que de coutume, grommelait entre ses dents : « Le mauvais dîner, ohl mauvais, en vérité! » Puis il retombait en rêveries. Après quelques grimaces nerveuses plus fantastiques les unes que les autres, il plongea sa main osseuse dans une des poches de sa redingote, et en relira un portefeuille trop volumineux pour être celui d'un poète élégiaque ou d'un vaudevilliste. Il ouvrit son portefeuille, et tira d'un des goussets quelque chose de noir, qu'il se mit à observer d'un air de satisfaction indéfinissable. «Bon! me dis-je en moi-même, c'est une boucle de cheveux de sa maîtresse ; il paraît que c'est un amoureux; cependant, il a un drôle de nez et de singulières bottes. »
J'aime les amoureux^ en étant moi-même un,
et je le regardai d*une façon plus bienveillante sans doute, car il me tendit le petit chiffon noir qu'il tenait à la main, comme à quelqu'un qu'il jugeait digne de le comprendre ; puis il demeura coi dans son angle, fixant sur moi des yeux dont la pupille était complètement entourée de blanc, les lèvres prêtes à^se joindre derrière la tête dans un sourire surhumain, et le front illuminé du plus rayonnant orgueil, attendant en silence Texplosion de mon étonnement.
Dignes lecteurs, fussiez-vous Œdipe (prononcez Édipe^ comme Kean qui se prononce Kine), vous ne devineriez jamais ce que m'avait donné à examiner le petit monsieur hétéroclite dans l'intérieur de la diligence de Paris à Bruxelles.
Quand j'eus bien retourné la chose dans tous les sens, de l'air d'un singe qui tient une montre, l'être étonnant en redingote luisante me dit avec un ton de jubilation profonde et contenue :
« Eh bien I monsieur, qu'y trouvez-vous?
— C'est un petit habit de drap brun cousu de fil blanc, comme les malices de Gribouille : voilà ce que j'y trouve, monsieur, et rien de plus. Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait faire d'un pareil habit. Est-ce que vous seriez, par hasard, directeur des hannetons savants ? »
L'individu fit un signe de tête négatif.
« Alors vous êtes M. Gulliver, et vous revenez de Lilliput avec l'habit d'un des naturels de l'endroit ; pourriez-vous m'en montrer la culotte ?
■ — Je ne suis pas M. Gulliver, et je ne le connais pas.; je viens de Paris, où j'ai vendu quatorze de ces
petits habits cent francs pièce, et je vais comme vous à Bruxelles, où nous arriverons demain soir, s'il plaît à Dieu et aux maîtres de poste; mais regardez bien encore l'habit, et surtout la couture. »
Je recommençai Texamen , et je ne vis pas plus clairement que la première fois ce qu'il y avait de curieux dans cet habit de marionnette, hors son excessive petitesse.
« Vous ne voyez rien ? dit le petit être après m'avoir laissé le temps de recueillir mes idées.
— Pardieu, non! lui répondis-je; rangez-moi, si vous le voulez, dans la classe des palmipèdes, ou dans telle classe de Flnstitut que vous voudrez, mais je n'y comprends rien. »
Et je lui remis le petit habit, qu'il fit passer aux autres personnes de la voiture, qui ne se montrèrent pas plus intelligentes que moi.
Alors, avec la majesté d'un mystagogue, ou d'un poëte orphéique qui dévoile une allégorie, il expliqua à l'assistance ébahie comme quoi c'était un modèle d'habit d'un seul morceau, cousu avec une seule couture; problème non encore résolu jusqu'à nos jours. Le fil était blanc pour qu'on pût mieux suivre les méandres de cette unique et triomphante couture.
« Oui, il n'y a pas pour deux soùs de drap là dedans,, et un centime de fil; eh bien! cela se vend cent francs, mais c'est l'invention qui se paye. »
Je lui répondis qu'un habit sans couture serait une invention supérieure et vaudrait bien deux cents francs, fût-il deux fois plus petit.
« Assurément, répondit -il après une minute de
réflexion profonde, mais ce n'est possible qu'eu caoutchouc. »
Je crus nécessaire, voyant l'intérêt violent qu'il y mettait, de donner des éloges excessifs à cette mirifique découverte, éloges qui exaspérèrent tellement son amour^propre, qu'il ne put garder plus longtemps l'incognito.
« Qui croyez-vous qui ait inventé cela, monsieur? Peut-être pensez-vous que ce soit un autre? noni c'est moil J'ai, une fameuse tête, allez! Je suis tailleur! » Il dit cela avec une expression de suffisance heureuse, très-difficile à rendre, et exactement de là voix dont on dirait : « Je suis prince, » ou «virtuose; » puis il ajouta d'un ton plus humain : « Pouf le civil et le militaire, rue d'Or, à Bruxelles. »
« Diable, dis-je, à part moi, l'aventurier est un prince, Tidiot est un esprit, le chat qui dort un chat qui guette, et mon poète élégiaque un estimable tailleur. »
Me voyant taciturne, il se mit à parler de sa profession avec un lyrisme transcendantal, qui me rappela plus d'une fois le petit perruquier enthousiaste qu'Hoffmann a si bien peint dans VÉlixir du diable. Mais ce n'était pas seulement à la confection des habits qu'il bornait son esprit inventif; il venait de -"trouver le moyen de faire des moulins à eau sur les plus hautes montagnes; découverte aussi utile que celle d'établir des moulins à vent au fond des puits. Il m'expliqua si bien le mécanisme de sa machine, que j'avoue à ma honte que la chose me parut non-seulement possible, mais facile, et que si je n'en donne pas la description ici, c'est de peur que quelque ingé-
nleur ne profite du procédé de mon ami de TAiguille et de son associé le charpentier ; il se proposait, du reste, de demander un brevet.
Pendant toutes ces conversations, les arbres filaient toujours, à droite et à gauche ; les teintes roses de rhorizon devenaient violettes; le paysage s'embrouillait, et le soleil, au milieu de la brume, avait l'air d'un œuf sur le plat; ce qui est humiliant pour un astre à qui M. de Malfilâtre a fait une ode trouvée admirable par d'Alembert.
La difliérence de température, et la fraîcheur de la nuit qui venait, ayant fait ruisseler sur les vitres une sueur abondante et perlée, qui m'empêchait de dis* tinguer les objets déjà estompés par Tombre; une bouffée de brise glaciale me faisait rentrer la tête chaque fois que je la sortais, comme un colimaçon dont on frappe les cornes, je renonçai à mon rôle d'observateur, et je m'établis dans mon coin le moins incommodément qu'il me fut possible. Pour Fritz, il s'avisa d'un moyen de dormir, qu'un autre eût employé pour se tenir éveillé : il noua son foulard par les deux bouts à la vache de la voiture, passa son mufle dans cette espèce de licol, et but bientôt, à pleines gorgées, à la noire coupe du sommeil. Ce qui m'a beaucoup surpris, c'est qu'il ne se soit pas étranglé bel et bien; apparemment que Dieu, toujours paternel, veut lui épargner la peine de se pendre lui-même.
Tout le monde dormit bientôt du sommeil des justes, dans la diligence, excepté le centenaire anacréontique, qui lâchait des mots à triple entente et courtisait de près la femme aux trente-deux dents cou-
leur d'or, dont les poteries rendaient des sons de plus en plus inquiétants; le pâle frère de la Mort, contre le quel je luttais depuis deux heures, me jeta tant de sable dans les yeux, que force me fut de les fermer,, comme le reste de la compagnie. Il existe donc nécessairement ici une lacune dans les descriptions et les événements; j'en demande pardon au public, mais il me fut impossible de ne pas céder à la nature, lui ayant résisté toute la nuit précédente en faveur de l'Amitié, à qui je faisais mes adieux.
Un cahot assez violent me réveilla, et j'entendis la voiture rouler sourdement comme sur une espèce de plancher ; je baissai la glace , et distinguai dans l'obscurité une autre obscurité plus opaque et plus intense, comme du velours noir sur du drap noir : c'étaitPéronne où nous entrions déjà depuis une demiheure, en passant par une complication de portes et de ponts-levis tout à fait décourageants, et qui aident beaucoup à expliquer la virginité de la susdite Péronne. En traversant une espèce de place, j'entrevis, à la lueur de deux ou trois étoiles qui avaient mis la tête à la lucarne d'un nuage, une tour à quatre pans vaguemeut ébauchée. C'est tout ce que je distinguai. Après avoir roulé encore dans quelques rues étroites, dont la pesante diligence faisait trembler les maisons, nous sortîmes par autant de portes que nous étions entrés.
Péronne traversée, je me rendormis; quand je rouvris les yeux, le petit jour commençait à poindre; l'aurore avait des pâleurs charmantes, comme une jeune mariée ; et je crois réellement qu'elle n'avait pas couché celte nuit-là dans le lit de son vieil époux.
UN TOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. 2l
Quant au soleil, qui se faisait attendre, je pense qu'il l'avait passée à boire au cabaret, à jouer au brelan chez Mme Thétis, car il avait les yeux passablement rouges.
Nous n'étions pas loin de Cambrai. — L'aspect du pays était complètement différent. La température s'abaissait considérablement, et nous nous altendion* à toute minute à voir paraître les ours blancs et les bancs de glaces flottants. — Ce ne fut guère que sous cette latitude que je m'aperçus que je n'étais plus à Pantin ou à Bagnolet : le type français s'efface pour céder le pas au type flamand; c'est aussi vers cet endroit que l'usage des bas et des souliers corn- . mence à être inconnu, et où Ton prend tant dé soin de laver les maisons, que l'on ne se lave jamais la figure.
Que vous dirai -je de Cambrai, sinon que c'est une ville fortifiée dont François Salignac de Lamothe de Fénelon était autrefois évéque, ce qui lui valut le titre de cygne de Cambrai , par opposition à l'aigle de Meaux? En fait de cygne, lorsque j'y suis passé, je n'y ai vu qu'un magnilique troupeau d'oies, les unes blanches, les autres tachetées de gris.
Une ville fortifiée, et à la Vauban encore, c'est-àdire tout ce que l'on peut imaginer de plus laid et de plus triste au monde. — Figurez-vous trois murailles de briques faisant des zigzags à n'en plus
finir, séparées par des fossés remplis de roseaux, de joncs, de nénufars, de pommes de terre, et généralement de toute espèce de choses, excepté de l'eau, bien entendu; trois murailles qui n'ont d'autre ornement que des embrasures de canons, avec des volets peints en vert, et qui sont toutes les trois exactement pareilles. — La couleur rose tendre de la brique, et le vert pacifique de ces volets qu'on ouvre tous les matins pour faire prendre l'air aux canons, sont de TefTet le plus singulier et le plus pastoral du monde.
Je me flatte d'être très-igiî(Orant en architecture militaire et en stratégie, et j'avoue que ces fortifications si vantées me paraissent plutôt faites pour y mettre de la vigne, ou des pêchers en espalier, que pour défendre une ville.
Il me fôut des donjons, des tours rondes et carrées, des remparts superposés, des mâchicoulis, des barbâcanes, des ponls-levis, des herses et tout l'appareil des anciennes forteresses ; les lunettes, les cuvettes, les casemates, les bastions, les contrescarpes et les demi-lunes me sont peu agréables ; je suis comme Mascarille, j'aime mieux les lunes entières.
A quoi sert d'ailleurs une ville fortifiée, sinon à être prise? S'il n'y avait pas de villes fortifies, il n'y aurait pas de sièges, et je ne vois pas ce qui empêche de passer à côté de ces forteresses si virginalement retranchées sous leurs jupons de murailles et leur? vertugadins de pierre.
Les villes fortifiées me semblent, à vrai dire, malgré leur air prude, de franches coquettes très-capables de laisser chifibnner au dieu Mars leurs colle-
rettes de créneaux, et beaucoup plus promptes à dénouer leur ceinture de tours pour entrer dans le Jit du vainqueur, qu'on ne pourrait le croire d'après leur réputation sauvage et farouche. On y a ménagé aux ennemis toutes les facilités possibles pour y entrer avec agrément, par une infinité de petits chemins tout parsemés de roses^ et entretenus très-soigneusement : les talus et les glacis forment^^es pentes douces qui invitent à grimper ceux qui en auraient le moins envie.
Dans Cambrai, où l'on déjeuna, je ne vis rien de remarquable qu'une gigantesque affiche de la Presse et une autre de dimension plus modeste, qui faisait savoir aux dignes habitants du lieu qu'on donnait ce soir-là au théâtre de ville la superbe pièce d^Édouard en Ècossej généralement admirée à Paris, et jouée par les premiers talents ; puis, une assez belle tour à droite du chemin, que je n'eus pas le temps d'examiner.
Une chose qui me frappa, c'est que toutes les rues étaient sablées d'une poussière bleue ; trois ou quatre voitures de charbon de terre que je vis passer, et qui tamisaient, en marchant, une poudre impalpable, ni'expliquèrent le pourquoi. J'avais déjà pris mon crayon pour écrire sur mon carnet : « Dans ces régions éloignées et non décrites, par un phénomène assez étrange, la terre est bleue; » beaucoup d'observations de voyageurs ne sont pas mieux fondées.
Voici donc, pour en finir avec Cambrai, l'aspect de l'endroit que nous livrons bénévolement aux amateurs de couleur locale. — Terre bleue; ciel, eaux du Nil plombées; maisons, feuilles de roses sèches;
toits, violet d'évéque ; habitants, potiron clair; habitantes, jaune paille. — Cambrai est une excellente ville pour encadrer un roman intime ; si nous nous livrions à ce genre de divertissement, nous en aurions levé le plan, et nous y aurions mis une ou deux paires de héros et d'héroïnes plus ou moins adultères et phthisiques, ce qui eût été du meilleur effet.
Cambrai passé, la campagne prit un caractère tout différent de ce que j'avais vu jusqu'alors; l'approche du Nord se faisait déjà sentir, et il vous arrivait dans la figure quelques bouffées de son haleine glaciale. J'avais quitté Paris la veille en chemise et par une chaleur de vingt-six degrés; je trouvai en vingt heures de distance que ma vertu n'était pas un habit suffisant, et je m'emmaillottai soigneusement dans mon manteau.
Je n'ai jamais rien vu de plus gracieux et de plus frais que le tableau qui se déroula devant mes yeux au sortir de cette vieille vilaine ville, tout enfumée et toute noire de charbon.
Le ciel était d'un bleu très-pâle qui tournait au lilas clair en s'approchant de la zohe de reflets roses que le soleil levant suspendait au bord de l'horizon. Le terrain ondulait mollement, de façon à rompre la monotonie des lignes presque toujours plates dans ce pays, et de petits lisérés d'azur terminaient harmonieusement la vue de chaque côté du chemin ; d'immenses plantations d'œillettes tout emperlées de rosée frissonnaient doucement sous l'haleine du matin, comme les épaules d'une jeune fille au sortir du bal ; la fleur d'œillette est presque pareille à celle de l'iris, d'un bleu délicat, où le blanc domine; ces
grandes nappes azurées avaient Tair de morceaux de ciel qu'une lavandière divine aurait étendus par terre pour les faire sécher. Le ciel lui-même ressemblait à un carré d'oeillettes renversé, si la comparaison vous plaît mieux tournée de cette manière ; pour la transparence, la finesse et la légèreté du ton, on eût dit une des plus limpides aquarelles de Turner ; il n'y avait cependant que deux teintes dominantes, du bleu pâle et du lilas pâle; çà et là quelques bandes de ce vert prasin que les peintres appellent vert Véronèse, deux ou trois traînées d'ocre et de lueurs blondes accrochant quelques bouquets d'arbres lointains, voilà tout. Rien au monde n'était plus charmant; ce sont de ces effets qu'il faut irenoncer à peindre et à décrire, et qui se sentent plutôt qu'ils ne se voient.
A mesure que la voiture avançait, la vue s'élargissait, de nouvelles perspectives s'ouvraient de tous côtés. De petites maisons de briques, enfouies dans des feuillages, et rouges comme des pommes d'api montées sur de la mousse, s'avançaient curieusement entre deux branches pour nous regarder passer. On voyait miroiter des eaux sous les rayons obliques, et s'écailler brusquement comme une paillette d'argent le toit d'ardoise de quelque clocher; de grandes trouées laissaient pénétrer l'œil dans des prairies du vert le plus amoureusement printanier que l'on puisse rêver, et découvraient mille petits sites calmes et reposés, d'une intimité toute flamande et du charme le plus attendrissant.
Il y. avait surtout de petits sentiers, de vrais sentiers d'école buissonnière, qui venaient aboutir au
Digiti2ed
grand chemin en tilant le long de quelque muraille de clôture ou de quelque baie d'aubépine, avec des airs incultes et sauvages les plus engageants du monde, et qui pie ravissaient fort. J'aurais voulu pouvoir descendre de voiture et m'enfoncer à tout basard dans un de ces sentiers qui, assurément, devait mener dans les endroits les plus agréables et lés plus pittoresquement cbampétres. On ne peut s'imaginer combien d'idylles dans le genre de Gessner ces petits chemins m'ont fait composer, dans quels océans de crème ma rêverie s'est plongée à propos d'eux, et combien d'épinards au sucre ils ont fait hacher à mon imagination !
Nous traversions fréquemment des hameaux, des villages, des bourgs entièrement bâtis en briques, d'une propreté charmante, et si mignonnement construits en comparaison des hideuses chaumières des environs de Paris, que je ne revenais pas de ma surprise.
Toutes ces maisons zébrées de blanc et de rouge, chamarrées de dessins formés par les différentes manières de poser la brique, avec leurs contrevents peints et vernis, leurs corniches en saillie, leurs toits d'ardoise violette, leurs puits en guérite festonnés de houblon ou de vigne vierge, font l'effet de ces villes de bois colorié qu'on envoie de Nuremberg dans des boîtes de sapin pour les étrennes des enfants. Les proportions sont plus grandes nécessairement, mais c'est la même chose. On pourrait donner un de ces villages au jeuhe Gargantua pour lui servir de jouet.
On croirait que de telles maisons doivent renfer-
mer des habitants grassouillets, propres et bien vêtus; mais on aurait tort de juger de Tescargot par la coquille. On place volontiers, contre ces fenêtres à vitrage de plomb encadrées de plantes grimpantes, quelque vaporeux profil de blonde jeune fille, se retournant au bruit des chevaux, ou travaillant à son petit rouet,
;' (Euvre de patience et de mélancolie.
On se figure quelque jeune mère, debout, sur le pas de sa porte, avec son nourrisson au bras, et se détachant pure et lumineuse sur le front sombre et bitumineux de la salle basse, avec un grand chien qui la regarde tendrement et jappe à petit bruit, comme pour exprimer qu'il prend part à cette joie et à ce repos domestique.
Au lieu de cela, de vilaines créatures, hâlées comme si elles eussent fait la campagne d'Afrique, et si laides, que les plus jeunes paraissaient avoir soixante ans. Ces infantes, pour la plupart, pétrissaient la crotte à cru avec de grands pieds plats auxquels il ne manquait que d'être palmés, et laissaient flotter fort négligemment le pli supérieur de leur robe. Si c'était une coquetterie, elle était mal entendue, et cette exhibition n'avait rien d'engageant; mais je crois qu'elles n'y entendaient pas malice.
Ajoutez à cela quelques petits enfants morveux, en chemise beaucoup plus courte par devant que par derrière, sans bas, sans souliers, dont les jambes nues et rouges de froid ressemblaient à des carottes bifurquées, se battant à coup de mottes de terre sur
le bord des fossés, ou jouant sur le pas des portes, et vous aurez un tableau très-exact de la population de ces délicieuses maisonnettes.
Victor Hugo appelle quelque part les habitants d'une admirable petite ville de Bretagne les punaises de ces magnifiques logis. Cela est vrai de toutes les villes qui ne sont pas des villes capitales ; le mot a paru exorbitant aux Bretons et même à quelques Parisiens ; mais il ne semble que suffisant quand on est sur les lieux.— L'homme est de trop presque partout, et les figures ne valent presque jamais le paysage.
Toutes les fois que la voiture passait par un village, il s'élevait subitement, du fond des fossés, de derrière les haies, du fumier des basses-cogrs, une meute de petits garçons albinois, avec de longues mèches de cheveux d'un blond de filasse éparpillés sur les yeux, qui la suivaient jusqu'à la limite extrême en faisant la roue, et en piaulant sur un ton plaintif le seul monosyllabe cents^ cents, dont je ne compris que plus tard la signification terrible. Ces petits garçons, dont plusieurs sont des petites filles qui font la roue aussi prestement que les autres, remplissent l'emploi des chiens, qui est d'aboyer autour des voitures et de mordre les jarrets des chevaux. Une place de chien est, dans ce pays-là, une véritable sinécure; seulement les chiens sont mieux velus, moins sales, et ne demandent pas de cents : triple avantage.
A propos de chiens, je dois consigner ici celte remarque importante, qu'ils deviennent de plus en , plus rares, à mesure que Ton progresse vers les régions polaires et la zone arctique ; les chats sont aussi en fort petit nombre, je n'en ai vu que cinq
dans tout mon voyage : ils étaient d'un pelage gris fauve, rayé de quelques bandes noires. Ces pauvres animaux avaient Tair de ne pas souper tous les jours et de manger peu, mais rarement, contrairement au précepte de l'école de Salerne. Pour en finir avec la zoologie, je n'ai vu que deux papillons blancs, qui traversèrent le champ de ma lunette entre midi et une heure; en revanche, j'ai vu beaucoup de Wallons en blouse et en casquette. Les moulins à vent (observation de mœurs qui n'est pas à négliger) varient singulièrement dans leur forme. Ce n'est plus le classique moulin, carré, tournant sur un pivot : c'est une tour élégante, dont le toit seul et les ailes sont mobiles ; quelques-uns portent au col une collerette de charpente, d'un effet très-pittoresque. Si ma description succincte ne vous suffit pas, je vous renvoie à un charmant petit tableau de Camille Roqueplan, qui était au dernier salon, où vous verrez une collection de moulins, les plus bouffons et les plus flamands du monde. J'ajouterai ici, car vous n'en trouveriez pas le modèle dans le tableau que je vous indique, que j'en ai même remarqué un muni d'un seul aileron qui s'agitait de l'air le plus démanché et le plus risible qu'on puisse voir. Je le recommande à Godefroy Jadin, le Raphaël des moulins à vent.
Je ne parlerai pas de Bouchain, qui est une ville si forte, que je suis passé à côté sans l'apercevoir. Si vous me permettez, nou§ sauterons quelques postes, et nous serons à Valenciennes.
C'est à peu près vers cette ville que commença une mauvaise plaisanterie qui se prolongea tout le temps
30 CAPRICES JST ZIGZAGS.
de notre voyage : de quart d'heure en (jpiart d'heure, nous traversions des cours d'eau, et des façons de rivière de province, et, comme des voyageurs ignorants et consciencieux, nous demandions à quelque Wallon plus ou moins stupide :
« Monsieur, le nom de la rivière?
— C'est TEscaut, monsieur.
— Ah! fort bien. »
Plus loin, nouvelle rivière, nouvelle question : « Et ceci, monsieur le Wallon, auriez-vous l'obligeance dé me dire ce que c'est?
— Certainement, monsieur; c'est l'Escaut canalisé.
— Monsieur, j'en suis bien aise; j'aime les canaux : c'est tin bienfait de la civilisation. Mais il ne faut pas en abuser cependant. »
Le Wallon restait dans l'attitude calme et simple qui convient à une conscience pure; il n'avait pas l'air de comprendre l'intention majestueuse du dernier membre de phrase.
« Et là-bas, où je vois des bateaux à voile rouge et à gouvernail vert pomme?
— L'Escaut, monsieur, TEscaut lui-même. »
Nous nous étions si bien habitués à cette réponse,
que lorsque nous arrivâmes au bord de la mer, à Ostende, mon camarade Pritz ne voulut jamais convenir que ce fût TOcéan, et il soutint mordicus^ un-guibus et rostro, que c'était encore l'Escaut canalisé. On eut toutes les peines du monde à le faire sortir de là, et, quoiqu'il ait bu Vonde amère^ comme Télémaque, fils d'Ulysse, il n'est pas encore bien sûr de son fait.
J'entrai dans Yalenciennes avec une dée de bro-
Un tour en 6ELGIQUE Et EN HOLLANDE. 3l
deries et de dentelles qui ne me quitta point : j'aurais voulu 'que toute la ville fût découpée et festonnée à jour, et je demeurai désagréablement surpris en y voyant très-peu de mlenciennes. La silhouette de Malines se dessine involontairement sur le fond de mon esprit en mille petits filaments d'une ténuité excessive, et que brodent des fleurs et des ramages d'uiie délicatesse idéale, comme dans une architecture gothique ouvrée par des fées. — Alençon est forcément un point d'alençon, et c'est avec beaucoup de peine que j'y admets des maisons en plâtre et en pierre. Toutes les villes célèbres par un produit se configurent à mon imagination par ce produit même. A combien de déceptions de pareils préjugés exposent un honnête touriste I
Valenciennes est, du reste, une jolie petite ville, avec quelques maisons Renaissance, Un hôtel de ville du commencement de Louis XIV, et une église dans le goût florentin. C'est à Valenciennes que je vis, pour la première fois, sur les murs, cette inscrip- • tion formidable, qui s'est produite invariablement de dix maisons en dix maisons, jusqu'à la fin de cette odyssée merveilleuse:
VBRKOOPT MEN DRANKEN.
Ce qui signifie en loyal flamand: Ici l'on vend à boire, ou bien en français belge: Ici l'on van de boisson (sic). C'est aussi à Valenciennes qu'on me rendit, pour l'argent que je donnai, je ne sais quelle fabuleuse petite monnaie de cents et de pièces de plomb marquées d'un double W couronné, où le diable n'aurait rien compris, et qu'on me présenta
un tuyau de paille de chanvre au lieu d'allumette pour mettre le feu à mon cigare.
Dans la grande rue de Valenciennes, j'aperçus le premier et le seul Rubens que j'aie jamais vu dans mon voyage à la recherche de la chevelure blonde et du contour ondoyant ; c'était une grosse fille de cuisine, avec des hanches énormes et des avalanches d'appas prodigieuses, qui balayait naïvement un ruisseau, sans se douter le moins du monde qu'elle était un Rubens très-authentique. Cette rencontre me donna bon espoir : espoir trompeur l
Valenciennes est la dernière ville française ; il n'y avait plus que quelques lieues pour atteindre la frontière. J'écurai soigneusement ma lorgnette pour ne rien perdre des chcfses étonnantes que j'allais sans doute voir. Fritz lui-même mit la Fleur des Exemples dans sa poche.
De grandes cheminées d'usines, en briques roses, donnent à- toute celte partie du pays un air égyptien fort peu flamand. Beaucoup de maisons, aussi de briques rouges, sont disséminées le long de la route; elles portent toutes le millésime de l'année où elles ont été bâties; la plus ancienne ne remonte pas au delà de 1811. Adroite et à gauche, des clochers s'élèvent fréquemment par-dessus cette forêt de cheminées et déchirent la toile grise de rhorizon.
Nous nous croisAnes avec plusieurs voitures d'une configuration particulière, à ridelles fort longues et fort évasées, entièrement peintes de ce bleu de ciel réservé autrefois aux boutiques de perruquier. Les
chevaux n'étaient pas attelés de même que ceux de nos charrettes; ils n'avaient qu'un collier et étaient du reste entièrement nus.
Enfin nous arrivâmes à un endroit où l'on nous fit descendre de voiture, et où l'on porta nos paquets dans une espèce de hangar pour les visiter. Nous n'étions plus en France. Je fus fort étonné de ne pas éprouver une sensation violente. Je croyais qu'un cœur un peu bien situé devait donner au moins vingt pulsations de plus à la minute en quittant le sol adoré delà patrie; je vis qu'il n'en était rien. Je croyais aussi qu'une frontière était marquée de petits points et enluminée d'une teinte bleue ou rouge, ainsi qu'on le voit dans les cartes géographiques ; je me trompais encore.
Un café, intitulé Café de France, orné d'un coq qui avait l'air d'un chameau, marquait l'endroit où finissait le territoire français. Un estaminet, à l'enseigne du Lion de Belgique, indiquait la place où commençaient les possessions de Sa Majesté Léopold. L'enseigne de cet estaminet ne nous donna pas une bien haute Idée de l'état actuel des arts en ce bienheureux pays de contrefaçon. Recette générale : Voulez-vous faire un lion belge ? ne prenez pas un lion ; prenez un caniche adolescent, mettez-lui une culotte de nankin, une perruque de filasse et une pipe à la gueule, et vous aurez un lion belge, qui fera un excellent effet au-dessus de l'inscription * Yorkoopt mendranken.
Je me donnai le plaisir, pendant que les douaniers fouillaient ma valise, de faire plusieurs fois le voyage de France en Belgique et de Belgique en France. Une
fois même je me tins un pied sur la France et l'autre sur la Belgique. Le pied droit, qui posait âur la France, ne sentit pas, je l'avoue à ma honte, le moindre picotement patriotique. Fritz, s'avançant de mon côté, me demanda si je ne baiserais pas le sol de la patrie avant de remonter en diligence. Nous cherchâmes vainement une place propre pour accomplir ce pieux devoir; mais il faisait une boue d'en- 1er, et nous fûmes forcés de renoncer à cette formalité indispensable. D'ailleurs il se présentait une autre difficulté , à savoir : si un pavé pouvait passer pour la terre natale ; et nous n'avions que des pavés à embrasser ?
En attendant que la visite fût finie, nous nous jetâmes, tout altérés de couleur Jocale et crevant en outre de soif, dans le triomphant estaminet du Lion belge, où nous nous répandîmes dans le corps plus de bière qu'il n'en pouvait raisonnablement tenir. Ge fut un déluge de laro, de lambick, de bière blanche de Louvain, à mettre à flot l'arche de Noé. Nous . primes aussi du café belge, du genièvre belge> du tabac belge, et nous nous assimilâmes la Belgique partons les moyens possibles.
Étant retourné sous le hangar , j'assistai à l'ouverture des malles des deux dames du coupé, dont j'avais si subtilement évité la compagnie et le perroquet. C'était unesingulièrecoUeciion d'oripeaux, de blondes jaunes, dépôts de pommade et autres ustensiles plus ou moins congrus. L'une de ces dames, si respectables à cause de leur grand âge, était une modiste parisienne qui s'en allait en Russie; l'autre une cantatrice portugaise qui s'en allait en Angleterre.
Comme j'étds occupé à regarder ces brimborions intimes, car une malle ouverte est souvent la révélation de la vie entière d'une personne, je me sentis baiser la main par derrière. Je me retournai vivement pour voir la divinité à qui j'avais inspiré une passion si subite, et j'en augurais déjà bien pour mes futures bonnes fortunes en pays étranger. Je vis une espèce déjeune homme en blouse bleue, d'un aspect équivoque, qui souriait bêtement avec une grande gueule qui lui servait de bouche.
Je ne comprenais rien à cette comédie; un douanier me mit au fait : c'était une iliendianle idiote, habillée en homme^ qui aidait quelquefois h décharger les paquets, et qui demandait l'aumône de cette manière. Je lui jetai vite un sou pour m*en débarrasser. Fritz lui en donna deux; elle lui baisa sa botte fort tendrement. -Pour trois^ je ne sais trop ce qu'elle lui aurait baisé.
Je suis réellement désireux, autant que vous^ mon cher lecteur, d'arriver à la fin de mon voyage; je meurs d*en vie d'être à Bruxelles, comme si j'avais fait une banqueroute frauduleuse; mais j'ai beau éperonner ma plume lancée au grandissime galop sur cette route de papier blanc, qu'il faut rayer d'ornières noires, je n'avance pas, je ne puis que suivre
cette grosse diligence chargée de paquets et de Wallons, et traînée depuis quelques heures par des chevaux également wallons. J'aurais mis moins de temps à faire le tour de la Belgique qu'à écrire ces quatre misérables chapitres.
Comme la jeune souris sortie pour la première fois de son trou, je suis enclin à prendre des taupinières Dour des montagnes, et à raconter comme des choses étranges et merveilleuses les événements les plus simples du monde. J'ai dû faire et je ferai sans doute des observations de la plus haute ingénuité. Mes remarques seront un peu dans le genre de celles de ce Chinois venu à Paris, et qui, entre autres choses singulières, écrivit sur ses tablettes qu'il avait vu des maisons si hautes que Ton pouvait du toit cueillir les étoiles avec la main, des femmes qui se coupaient les ongles, et des jeunes hommes, de vingt ans au plus, qui lisaient couramment dans tout'es sortes de livres; ou bien encore de la façon de cet Anglais, qui s'étonnait fort que de tout petits enfants parlassent très-bien l'italien en Italie.
Je voudrais décrire les pavés un à un, conàpter les feuilles des arbres , rendre l'aspect des objets, et même noter d'heure en heure la teinte et la forme des nuages, et si je n'étais retenu par une honte virginale, j'écrirais des choses comme ceci :
Le ciel est beaucoup plus grand que je ne croyais (le plus grand morceau de ciel que j'eusse jamais vu est celui qui sert de plafond à la place de la Concorde); les hommes ne sont pas bleu de ciel, ni les chevaux jaune serin; il existe donc quelque chose hors de la banlieue, et la terre ne vous manque nulle
part sous les pieds ! Il y a donc des gens qui ne vivent pas à Paris, qui n'ont jamais vu Paris, qui ne verront jamais Paris I
Je savais bien vaguement qu'il y avait par là toutes sortes de parties du monde, qu'on appelle l'Europe, l'Asie, l'Amérique et l'Afrique ; mais, à vrai dire, je n'y ajoutais pas grand'foi, et je pensais au fondée l'âme que c'étaient des bruits qu'on faisait courir.
J'entrai dans Mons avec cette idée saugrenue assez pareille à celle qu'ont les provinciaux en visitant la bibliothèque du roi.... Est-ce que la vie suffiraità lire toiîs ces livres?... Est-ce qu'on pourrait connaître tous les hommes qui sont dans toutes les maisons de toutes ces villes, qui se succèdent si rapidement î Je me sentais, je ne sais trop pourquoi, une prodigieuse envie d'être l'ami intime des paciGques habitants de Mons, ville de guerre.
C'est vraiment une chose effrayante pour tout cœur un peu vaste et d'une ambition un peu haute, de voir combien il y a de gens au monde qui ne se doutent pas de votre existence, aux oreilles de qui votre nom, si retentissant qu'il soit, ne parviendra jamais : il me semble qu'on doit revenir de voyage plus modeste qu'auparavant, et avec une idée beaucoup plus juste de Timportance relative des choses. On est sujet à se méprendre sur le bruit qu'on fait et la place qu'on occupe dans le monde; parce qu'autour de vous une douzaine de personnes parlent de vous, on se croit le pivot sur quoi roule la terre : il est bon d'aller regarder le rayonnement de sa gloire du fond d'un pays étranger. Combien partent avec de grandes inquiétudes et de grandes précautions
38 CAPRICES ET 2IGZAGS.
pour garder leur incognito, qui écriraient volontiers au retour sur leur chapeau ;
C'est moi qui suis Guillot, gardien de ce trôxrpeau,
et qu'on ne reconnaîtrait pas davantage pour cela I Somme toute, l'impression d'un voyage est douloureuse. On voit combien facilement Ton se passé de gens que l'on croyait le plus aimer, et comme de cette absence temporaire à l'absence absolue la transition serait simple et naturelle; on sent instinctivement que ie coin que Ton occupait dans quelques existences est déjà rempli, ou va l'être. On comprend qu'on peut vivre ailleurs que dans son pays, sa ville, sa rue, avec d'autres que ses parents, ses amis, son chien et sa maîtresse ; et je suis persuadé que c'est une pensée mauvaise. La fable du Juif errant est plus profonde qu'on ne le pense. Rien n'est plus triste que de voir tous les jours des choses qu'on ne verra plus.
Un homme qui voyage beaucoup est nécessairement un égoïste.
Retournons à Mons. Mons est une vraie ville flamande. Les rues y sont plus propres que les parquets en France ; on les dirait cirées et mises en couleur. Les maisons sont peintes, sans exception, du liant en bas, et de teintes fabuleuses. Il y en a de blanches, de bleu cendré, de ventre de biche, de rose», de vert pomme, de gris de souris effarouchée, et de toutes sortes de nuances égayées, inconnues dans ce pays-ci. Le pignon découpé en forme d'escalier s'y montre assez fréquemment. La toiture de l'Ambigu-Gomique peut donner aux Parisiens, qui
ne sont pas très-cosmopolites en général, une idée assez nette de ce genre de construction : cela produit un effet d'une bizarrerie assez agréable.
J'entrevis à peine au bout d'une rue la silhouette vague de la cathédrale, qui ne me parut pas belle. En revanche, la voiture s'étant arrêtée, j'eus tout le loisir d'examiner une charmante église fantastique et gaie au possible, avec une foule de clochetons, d'aiguilles et de petits minarets ventrus, d'une tournure tout à fait moscovite : on dirait d'une grande quantité de bilboquets et de poivrières rangés symétriquement sur le toit, ou bien encore de grosses pommes enfilées dans une broche. Ceci est l'image grotesque ; mais figurez-vous quelque chose d'un caprice ravissant et de l'aspect le plus pittoresque : une église joyeuse et triomphante, plus propre à des noces qu'à des enterrements, et follement ornée dans le goût Louis XIII le plus effréné, le plus fleuri, le plus bossu; une carrure à la fois trapue et svelte, une légèreté lourde et une lourdeur légère du meilleur effet.
Cette église est, si je ne me trompe, consacrée à sainte Elisabeth, à moins cependant qu'elle ne soit dédiée à saint Pierre ou à saint Jude, ce qui est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle esta droite de la grande rue, en venant de Paris.
A Mons, j'achetai des gâteaux couleur locale : ce sont de petits ronds de pâte ferme ou de pâte brisée, sucrés très-libéralement, qui ressemblent assez aux poste frôle italiennes, mais d'un goût moins fin et moins parfumé. En général, j'ai remarqué une chose, c'est qu'en Belgique le pain et la pâtisserie sont tou-
jours très-maJ levés; les gâteaux feuilletés ne réussissent pas : est-ce la faute des mitrons, de l'eau, de la levure ou de la farine ? Je ne suis pas assez fort en boulangerie pour résoudre la question, mais le fait est certain. Tout en philosophant sur la pâtisserie, je bus une. grande quantité de genièvre pour faire passer les gâteaux, et je mangeai une grande quantité de gâteaux pour faire passer le genièvre. J'avais convié à ces magnificences le tailleur excentrique, au petit habit cousu de fil blanc, ce qui acheva de me conquérir son amitié et me valut par la suite deux bonnes histoires et plusieurs renseignements utiles.
Vers cette latitude, une inquiétude sérieuse me vint prendre au collet. Le lecteur n'a sans doute pas oublié les causes de mon excursion dans ces régions polaires et arctiques, et que, comme un autre Jason, j'étais parti pour aller conquérir la toison d'or, ou, pour parler en style plus humble, chercher la femme blonde et le type de Rubens; but innocent et louable s'il en fut. Je n'avais pas encore vu une seule femme blonde, quoique j'eusse mon^ télescope constamment braqué, et que mon ami Fritz regardât à gauche, tandis que j'explorais le côté droit de la route, de peur de laisser passer dans un moment de distt'action ou de négligence, quelque Rubens sans cadre, sous forme d'une honnête Flamande.
Je communiquai mes craintes au digne Fritz, qui, avec le beau sang-froid qui le caractérise dans toutes les occasions difficiles de sa vie, me répondit qu'il ne fallait pas encore perdre courage; que Rubens était d'Anvers, et que c'était probablement à Anvers
que se trouvaient les modèles de ses tableaux ; mais que si à Anvers (en flamand Antwerpen) je ne rencontrais pas de blonde, non-seulement il me permettrait de me désespérer, mais encore il m'y engagerait de son mieux, et ne me refuserait pas môme la douceur de me jeter dans l'Escaut, canalisé ou non, à mon choix.
Selon lui, je n'avais encore aucun droit à des femmes blondes ; je pouvais tout au plus en exiger de châtaines.
Je me rendis à des raisonnements si pleins d'éloquence et de sagesse, et je me promis de ne demander la femme blonde que trente ou quarante lieues plus loin.
Les lignes du paysage s'abaissaient de plus en plus, et prenaient l'horizonlalité la plus flamande et la plus désespérante du monde; on aurait dit un tapis de billard, et, si ce n'eût été un peigne de clochers posé transversalement au bord du ciel, et qui mordait à belles dénis la chevelure bleue de l'éther, terre et ciel eussent été confondus ; on n'aurait pas pu se rendre compte de l'espace , de même que si l'on eût été en pleine mer.
De temps en temps les obélisques fumants des usines remplaçaient les clochers ; quelques files de peupliers hérissaient la campagne d'une rangée de points d'exclamation 1 1 1 ! qui la faisait ressembler à une page pathétique d'un livre à la mode.
Le houblon, cette vigne du Nord, commençait à se montrer plus fréquemment. C'est une très-jolie plante qui monte en festons autour d'échalas trèshauts, avec un faux air de pîimpres autour d'un
thyrse. lacchus, le doux père de la joie, ne s'y tromperait pas, à une lieue de distance'; mais un voyageur à vue basse et ignare en botanique peut aisément prendre le change.
Des créatures que je suis obligé d'appeler des femmes, faute d'autres mots, continuaient cependant à passer de temps à autre sur le chemin. Je dois proclamer hautement ici, dût-on m'accuser de ' paradoxe, que je n'ai jamais vu rien de plus brûlé, de plus rôti , de plus dérisoirement brun que ces femmes. Les blondes, j'en suis sûr, doivent immanquablement être fort nombreuses en Abyssinie et en Ethiopie, car les mulâtresses et les négresses abondent en Belgique.
Plus on avance, plus on sent dans l'air un vague parfum de catholicité totalement inconnu en France; presque à chaque maison il y a une vierge ou un saint dans une niche, et non point un saint ou une vierge avec des nés cassés et des doigts de moins comme ici, mais jouissant de tout leur nez et trèspeu manchots. Dans beaucoup de villages, les vierges sont habillées en robe de soie et ornées de couronnes, d'oripeaux et de moelle de sureau; elles ont une lampe devant elles comme en Espagne ou en Italie; les églises sont aussi parées avec une recherche et une coquetterie amoureuse tout à fait méridionales.
Un peu avant Bruxelles, le tailleur drolatique de la rue d'Or me fit remarquer sur la droite de la route, auprès de quelques cheminées d'usines, deux rangées de bâtiments parfaitement uniformes et composés d'uii petit rez-de-chaussée et d'un premier
étage ; plus, deux ou trois toises de terrain en manière de jardinet.
Il me dit que toutes ces maisonnettes, divisées régulièrement en cellules, appartenaient à MM. ***, premiers négociants de la Belgique, qui y tenaient à leur usage une espèce de phalanstère ou couvent de travailleurs.
Une cellule est allouée à chaque ouvrier, qui ne peut sortir de l'établissement que sur une permission expresse, qu'on accorde très-difficilement, et pour des cas extraordinaires ; un ouvrier qui s'absenterait deux fois sans exeat serait irrémissiblement renvoyé. Pour que les travailleurs n'aient aucun motif plausible de s'éloigner de la fabrique, il y a un cabaret ou cantine géré par l'administration, où les ouvriers sont seuls admis. La paternité de l'administration ne s'est même pas arrêtée là ; elle entretient un harem spécial à l'usage de ces moines industriels^ en sorte qu'elle trouve moyen de leur reprendre en détail la somme qu'elle leur a donnée en une fois. Ainsi donc, ayant bon souper, bon feu, bon gîte et le reste, ces gens-là vivent là comme des rats en paille, et ne sont matériellement pas à plaindre. Mais la dignité morale souffre de voir des hommes réduits à fonctionner comme une machine à vapeur, et n'être plus qu'un rouage, au lieu d'être la créature de Dieu. Il est très-clair qu'ils ne seraient ni si bien logés, ni si bien nourris, ni si bien vêtus chez eux ; cependant ce doit être une vie horriblement triste que cette vie de caserne et de monastère sans éventualité possible : je ne serais pas fort étonné que radihinistration ne fût obligée de fournir
4i CAPRICES ET ZIGZAGS.
assez souvent à ces pauvres diables, si heureux en apparence, quelques toises de corde pour se pendre et quelques boisseaux de charbon pour s'asphyxier.
Plus, loin, le tailleur hofifmanique, inventeur des moulins à eau sur les montagnes et des moulins à vent au fond des puits, qui s'était décidément institué mon cicérone, me raconta qu'une petite figurine enluminée, que je venais d'entrevoir dans uneliiche, à l'angle d'une maison, était l'effigie d'une sainte fort célèbre et très-influente dans le pays : cette courageuse fille, lors de la guerre des Prussiens, allait sur les remparts arrêter les boulets au vol et les serrer dans son tablier, ce qui lui avait valu la canonisation. Jusqu'ici l'histoire est des plus simples ; «n en voit mille comme cela dans la Légende dorée, et le miracle n'est pas trop miraculeux pour un miracle. Mais ce qu'il y a de beau, c'est que jamais on ne trouve le môme nombre de boulets dans le tablier de pierre de la statue. Il y en a tantôt cinq, tantôt sept, tantôt neuf; l'expérience a été tentée mille fois, et jamais le chifl're ne s'est trouvé exact. Je vous donne cette fable pour ce qu'elle est ; cependant beaucoup d'histoires sérieuses n'ont pas de fondements plus authentiques.
Au même endroit je vis une église dont le toit en arête était denticulé de la façon la plus délicate ; un cochon rose, pareil à celui du tableau de Dalaberge ; une jeune fille très-blonde, mais en revanche trèsmaigre et très-laide ; et une enseigne ainsi conçue : Un tel (tous les doubles W, les K et les H possibles), charcutier-bottier, tient la rouennerie et les étoffes ;
et cela, vous pensez bien, sans préjudice de Tipamovible Verkoopt men dranken.
A propos d'enseignes et de boutiques, je noterai ici que tout le monde est épicier, et que Ton va de Paris à Bruxelles entre une double haie de magasins d'épiceries qui sont en même temps des bureaux de tabac, au Coq gaulois ou au Lion belge.
Qui diable peut donc acheter tout ce poivre et toute cette mélasse ? ou bien l'état d'épicier a-t-il de si grands charmes qu'on l'exerce pour le plaisir seulement? Je penche fort à le croire.
La pluie rayait le ciel de hachures menues qui dégénérèrent bientôt en cataractes, de sorte qu'il fallut rentrer la tête dans la coquille et écouter derechef les histoires du tailleur. Il en raconta deux : Tune d'un chevalier pénitent que le prieur envoya en terre sainte avec une tabatière dont tous les grains de tabac étaient comptés ; l'autre de la belle brodeuse de la rue d'Or, à Bruxelles, qui est une histoire de sympathies occultes et de magnétisme très-compliquée (le petit tailleur était affilié à une secte mesmérienne), et pleine de choses étonnantes et incompréhensibles, très-bonnes à écouter dans une diligence, par un jour de brouillard et de pluie grise.
Quand nous entrâmes dans Buxelles, l'eau tombait des toits en si grande abondance.
Que les chiens altérés pouvaient boire debout.
Voici les remarques que je fis ce soir-là ; elles portent exclusivement sur les fenêtres.
Les carreaux inférieurs sont garnis d'un morceau
de tulle exactement de même idimension, et tendu aussi parfaitement que possible : au milieu est un grand bouquet brodé à la main ; ou bien encore de petits volets en jonc de la Chine tissé très-dru, sur lesquels sont représentés des paysages, dés oiseaux ou des fruits ; ces volets, opaques du côté de la rue, permettent aux personnes du dedans de voir, sans être vues,t:e qui se fait dehors, occupation qui leur est facilitée par une combinaison de miroirs concentriques, disposés à l'extérieur de manière à réfléchir dans une glace posée sur une table ou dans une boule d'acier suspendue au plafond tous les gens qui passent aux* deux bouts de la rue. Les espagnolettes ne sont pas non plus disposées comme les nôtres ; elles ouvrent et ferment plus facilement et plus exactement, à l'aide d'un manche qui tourne sur un petit système de roue dentelée.
Je remarquai, en outre, que toutes les maisons étaient peintes à ThuilCj et vernies pour la plqpart, ce qui est assez insupportable à l'œil .
Le temps qu'il fait n*étant pas propre aux observations, nous nous arrêterons, s'il vous plaît, à ITiôtel du Morian, pour dormir un peu et attendre que la pluie soit passée.
L'hôtel du Morian, où nous descendîmes, est situé rue d'Or, tout près d'une place où il y a un édifice
qui ressemble à faire peur à la Madeleine. C'est une grande et belle maison tenue à l'anglaise. Le dessous de la porte cochère et la salle de réunion sont ornés de peintures à fresques, représentant des paysages d'une perspective tout à fait chinoise et fabuleuse. On y voit des coqs plus gros que des maisons, des vaisseaux qui voguent en pleine terre labourée , des forêts qui ont Tair de grands tas d'écailles d'huîtres, des rochers qu'on prendrait pour des assiettes de meringues crottées, des pécheurs qui prennent des oiseaux à la ligne, et des ber* gers à genoux devant de belles princesses que le retour du mur ne leur permet pas ^ d'apercevoir. J'aime beaucoup ces peintures : elles sont de l'absurde le plus récréatif, et du reste, d'un coup d'oeil assez agréable; je les mets immédiatement après les dessins des pots du Japon et des paravents de laque.
L'hôtelier du Morian est une espèce de gros muid jovial avec une figure splendidement cramoisie, écarlate de haute graine, comme dirait maître Alcofribas Nasier, un nez en manière de trompe, tout fleureté de bubelettes, tout étincelant et diapré de rougeurs printanières, séparé par le milieu à la façon des chiens de chasse, et hérissé de longs poils rudes et blancs, comme un mufle d'hippopotame; trois cascades de mentons coulant en larges nappes sur son énorme poitrine et touchant presque son ventre, un vrai Palforio, un Falstafl", un Lepeintre jeune, un éléphant humain. Je décris ce personnage avec quelque soin, parce que c'est le seul être gras que nous ayons vu en Flandre; il nous fit naître un espoir qui
ne s'est pas réalisé, et je le note ici comme une des raretés du pays.
Nous demandâmes naturellement à dîner à ce digne seigneur, qui se hâta de nous octroyer notre requête. Fidèle à la couleur locale, en attendant la femme blonde, je lui demandai des choux de Bruxelles. Ce produit végétal parut totalement inconnu au gros monstre en veste de basin et en bonnet de coton.
« Monsieur veut des cardons d'Espagne? les fautil au jus ou au beurre ?
— Je veux des choux de Bruxelles, et non des cardons d'Espagne.... je ne suis pas à Madrid, que dialSle I
— Pardon, je n'avais pas compris ; très-bien ! Garçon, apportez de la choucroute à monsieur. »
Si j'avais eu des crics, des chèvres et quelques bigues à mon service, j'aurais de grand cœur jeté rhôteher par la propre fenêtre de son hôtellerie; mais ^e n'en avais pas, et il n'était au pouvoir d'aucune force, humaine de remuer une pareille masse.
Le garçon apporta des petits pois verts qui étaient réellement veris et petits, contrairement à l'usage des pois ainsi nommés, qui se permettent, surtout à la fin d'août, d'être jaunes et gros à les couper par tranche comme des melons.
Suivant le conseil de Jules Janin, nous fîmes venir, pour nous acquérir l'estime de l'hôtelier, près de qui notre portemanteau aurait pu nous compromettre, une bouleWle de vin de Bordeaux d'une qua- Ifté équivalente à peu près à un cabriolet avec che-
val demi-sang. Nous n'osâmes pas risquer, vu le peu d'épaisseur de nos habits, le Laffitte représentant l'équipage complet. Cela eût été trop mythologique et trop exorbitant.
Notre pâture prise, nous mîmes le nez à la fenêtre pour voir un peu la configuration de la rue et des perspectives avoisinantes. Nous avons en face de nous une maison percée de grandes fenêtres, avec toutes sortes de jeunes filles accoudées au balcon, les unes laides, les autres laides, très-brunes et assez maigres. C'était probablement un atelier de broderie ou quelque chose comme cela : une seule était blonde et jolie, mais, hélas! elle ne pesait pas quatre-vingts livres, et elle était d'une blancheur de cire vierge; elle avait, du reste, une position bizarrement gracieuse : elle était assise sur la fenêtre, le dos appuyé contre le balustre, et la tête renversée du côté de la rue, de façon à ce que ses cheveux, mal retenus par son peigne, pendaient en dehors. Elle chantait je ne sais quelle romance en dodelinant la tête avec un petit tic nerveux on ne saurait plus charmant.
Les petites, s'étant aperçues que nous les regardions, nous examinèrent plus à fond, et le résultat fut qu'à l'exception de la pâle blonde, qui se balançait toujours en chantant sa chanson, elles éclatèrent toutes de rire comme un cent de mouches et parurent nous trouver très-bouffons, moi surtout, à cause de mes longs cheveux, et Fritz, pour une raison que je n'ai pas bien démêlée, car il n'avait rien que de trèsmajestueux en soi-même, et son aspect, ce soir-là, était des plus convenables.
Nous nous lançâmes ensuite à travers la ville, à
tout hasard, comme deux sangliers dans un fourré. Fritz, qui a un mouvement particulier d'aileron, qui le fait marcher en volant et voler en marchant, à l'instar des autruches, allait devant moi ; moi, je suivais bien loin derrière en soufflant comme un dogue qui a avalé une fourchette en léchant un chaudron, et d'autant plus inquiet que j'avais oublié le nom de la rue où était Tauberge. Ce qui me rassurait un peu sur la crainte de perdre mon ami Fritz, c'est que j'étais porteur de la bourse, circonstance qui l'eût nécessairement forcé à me retrouver, même au fond des enfers, ou tout en haut de la Magdalena-Straas.
Après avoir traversé une infinité de rues bordées de maisons avec des toits en escaliers, nous débouchâmes tout d'un coup sur la place de l'Hôtel-de- Ville; c'est la plus vive surprise que j'aie éprouvée dans tout mon voyage.
lime sembla que j'entrais dans une autre époque, et que le fantôme du moyen âge se dressait subitement devant moi ; je croyais que de pareils effets n'existaient plus qu'au Diorama et dans les gravures anglaises.
Qu'on se figure une grande place dont tout un côté est occupé par l'hôtel de ville, un édifice miraculeux avec un rang d'arcades, comme le palais ducal à Venise, des clochetons entourés de petits balcons à rampes découpées, un grand toit rempli de lucarnes historiées, et puis un beffroi de la hauteur et de la ténuité la plus audacieuse, tailladé à jour, si frêle que le vent semble l'incliner, et tout en haut, un archange doré, les ailes ouvertes et l'épée à la main.
A droite, en regardant l'hôtel de ville, une suitede
maisons qui sont de véritables bijoux, des joyaux de pierre ciselés par les mains merveilleuses de la Renaissance. On ne saurait rien voir de plus amoureusement joli; ce sont de petites eolonnettes torses, des étages qui surplombent, des balcons soutenus par des femmes à gorge aiguë, terminées en feuillages ou en queue de serpent, des médaillons aux cadres fouillés et touffus, de^ bas-reliefs mythologiques, des allégories soutenant des é^ussons arînoriés, et tout ce que la coquetterie architecturale de ce temps-là peut imaginer de plus séduisant et de plus amusant à l'œil. Toutes ces maisons sont admirsJ}lement conservées, il n'y manque pas une pierre; la triple chemise de couleur dont elles sont couvertes les conserve comme dans un étui.
La face parallèle est occupée par des édifices d'un caractère tout différent. Ce sont des hôtels dans le style florentin avec des bossages vermiculés, des colonnes trapues, des balustres, des guirlandes sculptées, des pots à feu, et près du comble de ces grands enroulements de pierre, de ces volutes contournées plusieurs fois sur elles-mêmes, dont j*ignore le nom technique, et qui ont assez Tair du parafe de la signature de Fépoque; ajoutez à cela que presque tous les ornements en saillie, tels que les chapiteaux des colonnes, l'intérieur des cannelures, Iç cadre des cartouches et les flammes des cassolettes, sont dorés, et vous aurez quelque chose d'assez étrangement magnifique, surtout pour un pauvre Parisien qui n'a vu que les maisons crottées jusqu*au troisième étage de son pandémonium.
Ce côté de la 'place forme une vraie galerie d'ar-
chitecture, où toutes les nuances du rococô espagnol, italien et français, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XV, sont représentées par échantillon authentique et du meilleur choix. Je me sers ici du mot rococo faute d'autre, sans y attacher aucun sens mauvais, pour désigner une période d'art qui n'est ni l'antiquité, ni le moyen âge, ni la Renaissance, et qui, dans son genre, est tout aussi originale et tout aussi admirable.
Vis-à-vis rhôtel de ville, et pour clore la place, il y a un grand palais gothique, une espèce de maison votive, élevée par je ne sais plus quelle prin-. cesse, à la suite de je ne sais plus quels événements, ayant perdu la petite bande de papier où j'avais copié rinscription latine qui est écrite sur la façade; car, bien que j'aie bonne mémoire, je me souviens assez * peu volontiers du style lapidaire, surtout lorsque je crois avoir l'inscription dans ma poche. Mais la légende ne fait rien à la médaille.
Cette maison votive sert maintenant de lieu de réunion à quelque société mangeante, fumante, dansante ou littéraire, et l'intérieur, vivement illuminé, faisait flamboyer un incendie de vitraux sur la face noire du vieux édifice enseveli dans l'ombre : car la lune se levait par derrière, et commençait à jeter sur les autres maisons de la place son voile de crêpe lilas, glacé d'argent; tout cela avait l'air si peu naturel et si peu probable, que nous croyions être devant une décoration de théâtre, exécutée par des artistes plus admirables que MM. Feuchères, Desplechin, Séclian et Diéterle, peintres de l'Opéra.
Fritz prélendit même avoir entendu les trois coups
du régisseur et la sonnette qui appelle les acteurs pour entrer en scène.
En effet, cela ressemblait à s*y méprendre au premier acte d'un drame de Victor Hugo, de Lucrèce Borgia ou d'Angelo : le grand palais de rigueur, tout illuminé, et faisant rayonner sa joie dans la morne tristesse de la nuit ; au fond la silhouette noire de Padoue, au moyen âge, qui se découpe sur Thorizon avec ses flèches et ses clochers.
Nous attendîmes quelque temps que Gubetta sortît de derrière son pilier, que Mme Dorval descendît les marches du palais flamboyant, suivie du podestat jaloux, et qu'Homodei se levât de dessus son banc, avec sa guitare. Mais comme rien ne venait, nous prîmes le parti de nous en aller.
Seulement Fritz voulait redemander son argent à la porte, et cherchait à vendre sa contre-marque à quelque Wallon. Puisqu'il n'y avait pas spectacle, nous résolûmes d'aller prendre une tasse de <afé, chose qui nous semblait d'une exécution facile, et qui nous coûta des peines infinies.
Ayant vu un établissement où il y avait écrif : Estaminet, nous entrâmes bravement tous les deux de front, pour avoir Tair plus respectable. Hélas ! autant aurait valu pour nous tomber dans une fourmilière ou daus une marmite d'eau bouillante; il y.régnaitun brouillard si épais qu'il était impossible à un homme d'une taille moyenne d'apercevoir ses pieds du haut de sa tête. Cependant, grâce au bâillement de la porte que nous n'avions pas refermée, la fumée de tabac s'étant un peu dissipée, nous pûmes apercevoir un comptoir ciré tout chargé de mesures, de
verres, de pots d'étain d'un poli resplendissant, et quelque chose au milieu qui avait des ressemblances éloignées avec une femme. Nous demandâmes du café, de l'air simple et naturel de gens qui ne croient pas dire quelque chose d'énormément ridicule.
Alors, du fond du nuage où nous commencions à distinguer çà et là quelques hures de Wallons et quelques dos de femmes ' accoudées à des tables, s'éleva une clameur universelle, un hourra gigantesque, un éclat de rire plus qu'homérique entrecoupé de : « Oh eh I les fransquillons^ oh eh ! » et d'autres grognements dans le français du lieu, qui est moins intelligible que le flamand simple ou le hollandais double. Fort effrayé de celte réception peu amicale de la part d'un peuple à qui nous sommes intimement alliés, dit-on, je fis une prodigieuse cabriole en arrière, qui me mit à peu près au milieu de ^ rue, à une distance assez agréable de ce capharnaiim damné. Une demi-seconde, un tiers, un scrupule de seconde après, je reçus dans l'estomac Fritz, qui battait en retraite précipitamment, quoiT qu'il soutînt qu'il s'était retiré avec les honneurs de la guerre. Pour moi, j*avoue franchement que je ne résistai pas à l'idée d^être mis en quartiers et mangé tout cru par les Wallons, et que je me sauvai héroïquement le premier, comptant que la mise à mort, l'écorchement et le scalpement de mon ami intime me donneraient le temps d'atteindre les pays civilisés.
Malgré cet échec, Fritz, qui tenait à prendre du café, chercha à me prouver, par des raisonnements plus brillants que fondés , que nous n'étions pas en-
core tout à fait chez les Esquimaux, et qu'au bout du compte nous^ ne courrions guère d'autre risque que de nous faire jeter à la tête une certaine quantité de pots d'étain, c<i qui était une occasion excellente de faire des expériences sur la dureté spécifique de notre crâne, occasion qui ne se représenterait peut-être jamais.
Entraîné par ses sophismes dorés, je me hasardai avec lui en plusieurs autres endroits, où la même huée colossale nous accueillit, et toujours en refrain : « Oh eh ! les chiens âe fransquillons ! » Je me crus un instant à Constantinople ; il n'y manquait que le chien de chrétien et Giaour.
Enfin, après plusieurs essais plus ou moins malheureux, nous trouvâmes un endroit où Ton nous donna du café, sans hourra et avec un sérieux convenable.
Le café pris, il s'agissait de retourner à l'hôtel du Morian. Nous fîmes environ vingt-cinq lieues avant de retrouver ce bienheureux hôtel, les indications malicieuses des Wallons aidant sans- doute à nous fourvoyer. Cependant, ayant enfilé à tout hasard une rue assez longue, il se trouva que c'était la rue d'Or , la rue que nous cherchions. bonheur inespéré !
On nous conduisit dans nos chambres et vers nos lits, dont nous avions éminemment besoin. Les lits belges ne sont pas faits comme les lits de France : il n'y a point de traversin, mais bien deux grands oreillers posés côte à côte. Les couvertures sont de coton, avec de petits nœuds et des entrelacements d'un très-joli effet* Les draps sont en toile
de lin, les enveloppes des matelas de toile damassée assez semblable aux nappes à thé. Les chandeliers n'ont pas non plus la même forme que les nôtres : ils posent sur un pied très-large, et se rapprochent des bougeoirs du temps de Louis XV. Le parquet est fait en planches de sapin grattées au vif, et qui ont une couleur de saumon pâle, au lieu d'être en carrés marquetés comme ici. On les lave toutes les semaines avec de l'eau bouillante et du grès. Tout ceci ne paraîtra peut-être pas fort intéressant, mais cependant ce sont tous ces petits détails qui constituent la diflérence d'un pays à un autre.
Quant au sommeil belge, il est exactement pareil au sommeil parisien. Seulement, Fritz rêva qu'il se baignait dans la rivière Jaune de la Chine, et qu'il avait eu une indigestion de nids d'hirondelles, en sortant de souper avec un mandarin dont les ongles avaient huit pouces de long. Voilà ce qui se passa de plus remarquable dans cette nuit.
Le matin nous déjeunâmes comme un troupeau délions à jeun depuis qilinze jours, et je n'ose dire par modestie ce que nous nous infiltrâmes de bière dans le corps. Après cela, nous sentîmes un besoin prononcé de rouler par la ville le tonneau de faro et de lambick que nous avions caché sous notre peau.
Bruxelles est une ville d'un aspect plutôt anglais que français dans ses parties modernes, plutôt espagnol que flamand dans ses parties anciennes. Il y a peu d'églises considérables, excepté Sainte-Gudule, rue de la Montagne. Les vitraux, les confessionnaux etla chaire deSainte-Gudulesontd'unegrande beauté.
Quand je la visitai, onétait en train de la regratter, de la restaurer, de la badigeonner, car la rage du badigeon est encore bien plus véhémente en Belgique qu'en France. Dans cette église, je remarquai pour la première fois cette idolâtrieMe catholicisme générale en Belgique, et d'un effet tout nouveau pour moi, qui n'ai vu que les églises voltairiennes de France : c'était une profusion de clinquant, de couronnes , d'ex-voto, de cierges, de pots de fleurs, de bannières brodées , de caisses d'orangers, et mille autres inventions dévotes.
Une chose très-remarquable à Bruxelles, c'est que toutes les boutiques portent cette inscription : un tel, bottier de la cour; un tel, grainetier de la cour ; un tel, marchand d'allumettes de la cour, et sans cesse, et à propos de métiers qui ne semblent pas le moins du monde avoir affaire à la cour. Les boutiques d'apothicaires portent pour enseigne de grands bois de cerfs naturels, cela soit dit sans faire allusion à l'état conjugal d'aucun de ces messieurs. Quant aux estaminets, il y en a deux fois plus que de maisons.
A force de ramper le long de la Magdalena-Straas, nous parvînmes à une grande belle place carrée, qui se nomme la place Royale, et sur laquelle on voit une église avec un fronton où il y a au milieu d'une gloire, un œil sculpté qui a l'air d'un modèle d'œil gigantesque proposé à tous les bambins de la ville. Le palais du roi est tout près de là. C'est un assez grand édifice, d'une architecture médiocre, peint en blanc, à l'huile, et qui doit être un logis confortable et commode, ^.'art n'a rien à y voir. Le parc, qui est assez petit, n'offre rien de particulier; on y trouve
un petit bassin et quelques groupes, thermes, gaines et statues, peints également à Thuile et vernis; les arbres de ce jardin m'ont semblé d'un vert admirable, même pour ce pays de belle verdure, et il règne un grand air de fraîcheur.
Notre tour fait dans le parc, nous allâmes chez les éditeurs de contrefaçon ; j'achetai les poésies complètes d'Alfred de Musset, en un volume, et Madame de Sommervilley de Jules Sandeau ; je voulus aussi acheter Mademoiselle de Mawpin, roman de votre serviteur; mais j'avoue que cela me fut impossible,, par la raison que je ne le trouvai nulle part. Ceci me mortifia d'autant plus que le Bibliophile, l'Alphonse Brot , l'Hippoly te Lucas j et autres gens illustres de ma connaissance, étaient mirifiquement contrefaits, et que je confesse, avec toute Thumilité qui me caractérise, que jusqu'ici je m'étais cru l'égal de ces messieurs. Mon voyage m'a détrompé et fait revenir d'une si folle présomption '. Le Bibliophile surtout jouit d'une si grande réputation dans ce pays-là, que les Mauvais Garçons d'Alphonse Royer et de Barbier, la Notre-Dame de Victor Hugo, les deux meilleurs romans que le moyen âge ait inspirés, sont imprimés sous son nom.
Les volumes de prose du Spectacle dans un fauteuil^ d'Alfred de Musset, ne sont pas connus en Belgique, et le contrefacteur à. qui je les demandai parut tout surpris, et écrivit sur-le-champ à son correspondant de les lui envoyer. Cela ne fait pas grand honneur À
1. L'auteur écrivait cela il y a quelques années : aujourd'hui toutes ses œuvres ont subi les honneurs de la contrefaçon. (Note de V éditeur.)
Digitiz^
la publicité de la Revus des Deux-Mondes et aux goûts littéraires des libraires belges.
En sortant des boutiques des contrefacteurs, nous prîmes un fîacre, et nous nous fîmes conduire à la porte Laeken, pour voir les chemins de fer. Les fiacres belges sont très-beaux , et ne ressemblent nullement à nos sapins ; ils vont vite et sont attelés de chevaux convenables. Celui où nous étions était une espèce de landau doublé de velours blanc, et qui eût paru ici un équipage fort magnifique; mais aussi, s'ils sont deux fois plus beaux que les nôtres, ils sont deux fois plus chers. Us se tiennent d'habitude sur la place Royale; il y en a à peu près une quarantaine.
Un chemin de fer est maintenant un objet d'une trop haute importance et trop palpitant d'actualité pour que nous ne lui consacrions que le dernier alinéa de notre chapitre ; cela serait surtout un peu léger de notre part, a nous qui sommes en délicatesse à l'endroit du chemin de fer, et qui en avons parlé maintes fois en termes peu mesurés. Le chemin de fer de Bruxelles à Anvers, ô magnanime lecteur 1 sera donc le sujet du chapitre suivant, avec une description très-belle d'Anvers à vol d'oiseau, que je tiens en réserve pour le crescendo de ma symphonie.
Le chemin de fer est maintenant à la mode; c'est une manie, un engouement, une fureur! Mal parler du chemin de fer, c'est vouloir s'exposer de gaieté de cœur aux invectives agréables de messieurs de l'utilité et du progrès; c'est vouloir se faire appeler rétrograde, fossile, partisan de l'ancien régime et de la barbarie, et passer pour un homme dévoué aux tyrans et à l'obscurantisme. Mais, dût-on m'appliquer le fameux vers de M. Andrieux :
Au char de la raison attelé par derrière,
je dirai hardiment que le chemin de fer est une assez sotte invention. Comme aspect, le chemin de fer n'a rien de pittoresque en lui-même. Figurez-vous de petites tringles (railroads) posées à plat sur des bûches, dans lesquelles s'engrènent des roues creuses et d'un diamètre médiocre, de la grandeur à peu près des roues de devant d'une diligence. Puis une longue-file de voitures, -fourgons, chariots liés les uns aux autres avec des chaînes, et séparés par de gros tampons de cuir, pour tempérer le frottement et les chocs accidentels. En tête, un remorqueur, espèce de forge roulante, d'où s'échappent des pluies d'étincelles, et qui ressemble, avec son tuyau dressé, à un éléphant qui marcherait la trompe en l'air. Le
reniflement perpétuel de cette machine qui, en fonctionnant, crache une noire vapeur, avec un bruit pareil à celui que ferait, en soufflant Teau salée par ses évents, une monstre marin enrhumé du cerveau, est assurément la chose du monde la plus insupportable et la plus pénible ; Fodeur fétide du charbon de terre doit être aussi mise en ligne de compte parmi les avantages de cette manière de voyager.
Je m'imaginais que Ton ne sentait aucune espèce de cahot ni de mouvement sur les bandes polies du chemin de fer; c'est une erreur; les voitures traînées par le remorqueur ont une oscillation d'avant en arrière, une espèce de tangage horizontal qui affadit et donne mal au cœur. Ce n'est point un cahotement de bas en haut, comme celui qui est causé par les inégalités des chemins ordinaires; c'est un mouvement pareil à celui d'un tiroir à coulisse qu'on ouvrirait et qu'on refermerait plusieurs fois de suite avec précipitation. Le remorqueur se met en marche : la première voiture tire la seconde, qui vient frapper sur le tampon intercalaire, et ainsi de suite, jusqu'au bout de la file ; ce contre-coup sourd est quelque chose d'affreux, surtout quand le remorqueur s'arrête, cérémonie qui s'exécute avec une musique de ferraille peu réjouissante.
Pour la vitesse, elle est assez grande; mais cependant, elle ne m'a pas paru dépasser celle d'une chaise de poste. On m'a dit, il est vrai, que la machine pouvait être beaucoup plus poussée, et la force de progression doublée. Après cela, il y a celte petite considération, de sauter en l'air et d*être envoyé à la rencontre des aérolithes et des étoiles fi-
lantes, promenade qui ne manque pas d'un certain charme.
J'avoue que j'aime mieux les anciennes voitures attelées avec des chevaux, que toutes ces mécaniques de complication peu rassurante. Une bonne berline, •avec trois forts chevaux et un postillon seulement à moitié ivre, qui fait claquer allègrement son fouet et fesse à tour de bras les lutins da Tair, a quelque chose d'autrement vivant et joyeux que des rangées de corbillards qui glissent silencieusement sur ces rainures au bruit asthmatique du chaudron.
De bons chevaux piaffant, hennissant, avec de grandes crinières, des croupes satinées, des pompons' rouges et des grelots, scandant de leurs sabots ce beau vers de Virgile :
Quadrupe | dante pu | trem son! | tu quatit | ungula | campum,
sont certainement préférables comme poésie et comme commodité; on peut aller à droite et à gauche, traverser et couper au lieu de suivre imperturbablement la ligne droite, celle de toutes les lignes qui déplaît le plus aux gens qui n'ont pas le bonheur d'être mathématiciens ou fabricants de chandelles, et qui ont conservé dans un coin de leur âme le sentiment du beau, provenant, comme on sait, de l'emploi des lignes rondes et des zigzags, vérité très-connue des enfants qui vont à l'école.
Quand le seul inconvénient des chemins de fer ne serait que d'amener la suppression des chevaux et des cochers, ce serait assez, à mon sens, pour qu'on ne les adoptât pas. J'abandonnerais assez volontiers les cochers, pour qui j'ai une sollicitude médiocre ;
mais je serais désolé que ce superbe animal, qui a fourni à Job et à M. Delille le sujet d'une si belle description, disparût de la surface du globe ; et vraiment, du train dont y vont MM. les utilitaires, je crains fort que Ton n'en arrive bientôt, comme on le voit dans la caricature de Cruischanck^ à faire Texhibition du dernier cheval, entre une cage d'humanitaires et des Papous de la mer du Sud. Dans quelque cent ans d'ici, les Georges Guvier et les Geoffroy Saint-Hilaire de l'époque arriveront, par Tanatomie comparée, à reconstruire les squelettes de chevaux dispersés dans les couches de tuf, de calcaire ou de marne, en feront des descriptions interminables propres à démontrer qu'il ne faut pas confondre la bête appelée hippoterium^ qui vivait avant le grand renouvellement du monde, opéré par la vapeur, avec le hanneton et le rhinocéros, et que ce n'est pas non plus un poisson, comme quelques savants l'ont d'abord prétendu.
Nous ne sommes pas encore arrivés au degré de folie des Américains, qui font des chemins de fer dans tous les sens, sous terre, dans l'eau, au grenier, à la cave, et d'un coin de la chambre à l'autre. Nous avons trop de bon sens pour nous laisser aller à de telles rêveries, et la France sera assurément le dernier pays sillonné de chemins de fer. Les chemins de fer sont à peu près comme les omnibus, qui coûtent peu de frais de transport, parcourent de grands espaces, et voiturent beaucoup de monde. Ils ne vont jamais où l'on a affaire : c'est ce qui fait que la première rue venue et un cabriolet vaudront toujours infiniment mieux. Un chemin de fer et un omnibus
aboutissent, sans exception, à un bourbier, à une porte fermée et à un égout en construction ; de sorte que, pour arriver à l'endroit où Ton veut aller, il faut toujours prendre une voiture et un cheval ordinaires.
Tout ce qui était véritablement utile à l'homme a été inventé dès le commencement du monde. Ceux qui sont venus après se' sont renversé Timagination pour trouver quelque chose de nouveau : on a fait autrement, mais on n'a pas mieux fait. Changer n*est pas progresser, il s'en faut de beaucoup ; il n'est pas encore prouvé que les bateaux à vapeur l'emportent sur les vaisseaux à voile, et les chemins de fer, avec leur machine locomotive, sur les routes ordinaires et les voitures traînées par des chevaux ; et je crois qu'au bout du compte, on finira par en revenir aux anciennes méthodes, qui sont toujours les meilleures. Un de mes amis, homme de grande science et de grand esprit, s'occupe à fabriquer de la chair, en faisant passer des courants électriques dans du blanc d'œuf; je pense qu'il est plus simple d'acheter une livre de viande chez le boucher, car les biftecks de mon honorable ami ressemblent, quoi qu'il en dise, à des omelettes manquées ; et quand même son opération réussirait parfaitement bien, qu'en résulteraitil? Depuis Adam, de bienheureuse mémoire, on a de la viande sans galvanisme, sans courants électriques et sans blanc d'œuf. J'ai connu aussi uij autre jeune homme qui avait trouvé la poudre de projection; il a dépensé vingt-deux mille francs pour composer un louis, et fit fondre la maison où était son laboratoire, parla violence le la continuité du feu. Beau
profit! en vérité. Ceci est un peu l'histoire du chemin de fer.
Les wagons sont divisés en berlines, diligences, chars à bancs couverts et simples chariots. Dans la berline, les places sont séparées comme des stalles de tJiéâtre, et Ton est assis sur de pdtits fauteuils ; la diligence est absolument pareille aux diligences ordinaires; le prix des places varie depuis quatre francs dix sous jusqu'à un franc ; il y a plusieurs départs dans la journée.
Le chariot locomotif, le cheval de vapeur, qui râlait affreusement depuis quinze minutes, se mit à renâcler plus fort et à souffler plus activement la fumée; un mouvement se fit, et nous commençâmes à rouler, d'abord avec lenteur, puis plus rapidement, et enfin avec une assez grande vitesse.
Le pays que nous traversions était parfaitement plat et parfaitement vert; çà et là, les blanches maisons de Laeken, semblables à des marguerites, s'épanouissaient sur ces riches tapis d'émeraude .mouchetés de grands bœufs nageant dans Therbe jusqu'au ventre; des jardins anglais avec des allées jaunes, des rivières endormies aux eaux d'étain et de vif-argent, des pontons chinois enluminés de couleurs brillantes, passaient à droite et à gauche ; des peupliers maigres et longs défilaient au grand galop ; des clochers se haussaient au bord de Thorizon; de grandes flaques d'eau, pareilles aux écaillesdis persées d'un poisson gigantesque, miroitaient de loin en loin sur la terre brune, dans les excavations nombreuses qui bordaient le chemin ; quelques estaminets, avec le Verkoopt men dranken en lettres longues d'un pied,
56 CAPRieiS BT ZIGZAGS.
sonrâï^iif dolieiMûQientdii fond de leur petit jardinet de houblon, et faisaient mille avances au voyageur^ pour Veiïgager à descendre et h boire un bon verre àé eetté grosse bière flamande et à fumer une pipe de ee patriotique tabac belge ; avances inutiles^ car sur nlï chemin de fer on ne peut s'arrêter, inènie pdiir boire, ce qui est un des plus graves inconvé^ Bîent^ du chemin de fer^ h mon avis.
De» barrières de bois peint^ gardées par de petits garçons, barraient tous les chemins de traverse, jusqu'après le passage des wagons; et de distance en distance, de frêles cabanes de gâchis et de paille abritaient k» pionniers chargés de veiller à ce qu'aucune pierre ne se trouvât sur le raiL
Lantacbine^ étant arrivée à son plus haut degré de progression, produisit un effet pareil à celui qui dans un bateau tous fait voir les rives en mouvement, tandis qu'il vous semble que vous-même vous êtes imtnobile. Les champs» étoiles des fleurs d'or du colza commencèrent à &'enfuir avec une étrange vélocité, et à se bâcher de raies jaunes où l'on ne distinguait ploâ la forme d'aucune fleur; le chemin brun, piqué de petits cailloux blancs crayeux, avait l'apparence d'utie immense queue de pintade que l'on aurait tirée violemment sous nous ; les lignes perpendiculaires devenaient horizontale^, et, si la figure du pays eût été mieux dessinée et plus accidentée, cela eût pro'^ duit un mirage singulier. La silhouette de Malines, où ressortait principalement une grande tour carrée, passa si vite à côté de nous^ que, lorsque je poussai le coude à mon ami Fritz pour la lui faire voir, elle était déjà hors de portée. Cette rapidité ne se soutint
pas, soit que le charbon manquât, soit que la nécessité de poser des voyageurs à différentes stations forçât de ralentir le feu. Cependant nous approchions d'Anvers, et, comme le chemin de fer n'y aboutit pas directement, une foule d'omnibus de diverses formes et de diverses couleurs était ameutée à la descente. Ces omnibus se payent six sous comme les nôtres ; ils sont doublés en toile peinte et cirée, ont une impériale entourée de grillage pour mettre les paquets, et sont attelés de trois chevaux de front, comme l'étaient primitivement les omnibus de Paris. Ces chevaux plus beaux et mieux nourris que les misérables rosses qui servent ici au transport en commun, n'ont pour tout harnais qu'un collier très-léger et sont, du reste, entièrement nus.
On ^ntre dans Anvers par une porte de pierre, relevée de bossages, d'armoiries et de trophées d'un effet qui ne manque pas de majesté ; les maisons roses, vert-pomme et gris de souris y abondent comme de raison ; j'en ai même vu deux ou trois en bois d'un ton goudronné fort régalant; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est la quantité prodigieuse de madones, peintes et ornées de verroteries comme les bonnes vierges du moyen âge, que l'on voit à chaque angle de rue. Les calvaires ne sont pas moins nombreux; les sept instruments de la passion : la croix, la lance, l'échelle, le marteau, les clous, l'éponge, la couronne d'épines, disposés en faisceau, tapissent presque toutes les murailles ; de grands christs, d'un aspect tout à fait patibulaire , teints d'une couleur de chair livide et sillonnés de longs filaments rouges, s'élèvent dans les carrefours et au
coin des places ; une lanterne leur tient lieu d'auréole, et ils ont tous une inscription conçue à peu près ainsi : Ex Christo splendor, ou Christm dat lucem^ sur toutes les variations possibles; on ne peut se figurer l'effet fantastique que font au clair de lune, dans la brume du soir, ces figures, de grandeur naturelle, avec leur lanterne rougeâtre, qui semble un œil de Cyclope ouvert dans la nuit.
J'avais vu chez Roger de Beauvoir, sur son album, un dessin très-fantastique d'Alphonse Royer, représentant une immense tache d'encre, avec cette pompeuse inscription : Anvers la nuit. Rien ne s'opposait à ce que ce fût Constantinople ou Mazulipatnam. J'avais gardé, à cause de ce dessin fallacieux, une idée très-noire d'Anvers, et rien ne me surprit davantage que d'y voir clair, même la nuit, grâce aux christs lanternophores. Rien n'est moins bitumineux, moyen âge et fouillis, que la ville d'Anvers ; pas le moindre ruisseau stagnant, pas la moindre rue dépavée, rien enQn de ce péle-méle pittoresque qui fait de Rouen une si charmante ville pour les artistes. Isabey, Poitevin et autres seigneurs de la peinture ficelée, chiquée et culottée (pardon du mot), ne trouveraient pas le plus léger sujet de croquis à Anvers ; tout y est large, vaste, bien aéré, d'une propreté fabuleuse ; tout y est peint à trois couches, même la cathédrale, qui est enluminée d'un pistache assez facétieux.
Nous descendîmes sur la place Verte, dans le dessein louable de dîner très-bien ; ce à quoi nous ne réussîmes qu'imparfaitement; mais Dieu, qui ne regarde que l'intention, nous pardonnera, je l'es-
père. On nous avait indiqué Thôtel de VOnion comme un endroit où Ton pouvait vaquer agréablement à la réparation de dessous le nez; nous allâmes donc à la restauration de TUnion ; car, en français-belge, un restaurant se nomme une restauration. C'est une très-grande maison d'un blanc tirant sur le bleu de ciel, avec de grandes fenêtres, des bornes de fonte et d'un aspect tout à fait convenable. Nous y bûmes d'un certain vin blanc du Rhin qui n'était pas trop mauvais. Quant à la cuisine, elle était banale et sans le moindre caractère. Fritz, qui a la manie des ingrédients exotiques, ne put trouver sur la carte, quoiqu'il eût la patience de la lire d'un bout jusqu'à l'autre, rien d'étrange et d'incongru, excepté une compote de gingembre de la Chine. Les confitures que Pantagruel envoya à Pichrocole né sont rien auprès de cela. Figurez-vous des cantliarides marinées dans de l'eau forte, du piment au vitriol, tout ce que vous pourrez imaginer . de plus diaboliquement épicé et de plus haut en goût, une • mixture à vous faire venir des cloches à la langue, comme si vous eussiez léché des orties, et vous aurez une faible idée de ce ragoût chinois et de saveur exorbitante. Dès que nous eûmes dans le corps deux bouchées de cette abominable composition, nous commençâmes à crier . « Haro ! haro 1 la gorge m'ard! sus, page, à la humeriel » mais l'incendie ne s'éteignit pas pour cela, et nous fûmes obligés de nous lever de table avec un volcan en flamme dans la poitrine.
A côté de nous dînaient deux vaudevillistes de mes amis dont j'ignore le nom.... Aller en Flandre pour
voir des Flamandes blondes, et y trouver des Parisiens vaudevillistes : ô dérision!
Les vaudevillistes s'en allèrent à l'orient, et nous au couchant; nous ne nous sommes pas encore ren* contrés depuis.
Comme il faisait encore assez de jour, nous visitâmes la cathédrale : il y a trois Rubeuns miraculeux, la Descente de croix, l'Érection de la croix et l'Assomption de la Vierge ; les deux premiers avec des volets de la même main, qui forment quatre tableaux. Six pages de oh ! de ah 1 et de points d'exclamation ne pourraient que faiblement représenter la stupeur admirative dont je fus saisi à l'aspect de ces prodiges ; au lieu d'un chapitre, il me faudrait un volume in-octavo. La chaire de bois, sculptée par Verbruggen, esl de la plus grande beauté. Le sujet représente Adam et Eve, et la rampe, entourée de pampres et de feuillage, est chargée de toutes sortes d'oiseaux et d'animaux singuliers, entre autres, des dindons faisant la roue. Est-ce une allusion maligne de l'artiste aux ouailles du prédicateur ou au prédicateur lui-même? Nous n'osons décider cette question délicate. Quelle souplesse, quelle netteté, quelles arêtes franches et vives, quelle tournure abondante et facile! comme cela est touffu, luxuriant, plein d'invention et de curiosité dans les détails, et que ces artistes du seizième siècle étaient de robustes compagnons! L'église renferme aussi quelques bons tableaux de Quintin Metzys, d'Otto Venins, maître de Rubens, de Van Dyck, et de plusieurs autres. Une seule chose chagrinante, c'est que •cette belle cathédrale, qui est peinte en pistache par
dehors, soit barbouillée en dedans d'un jaune-serin exécrable, appliqué à plusieurs couches et avec le plus grand soin du monde.
L'église visitée intérieurement, l'idée de grimper dans le clocher se présenta à nous ; il nous en coûta trois francs, ce qui est un peu cher pour un clocher. On montait dans les tours de Notre-Dame pour six sous, avant le roman de Victor Hugo, qui a mis la vieille cathédrale à la mode; il en coûte huit sous maintenant, prix encore assez raisonnable.
Il y a six cent vingt-deux marches du pavé à la base de la croix qui surmonte la flèche; on se hisse par un petit escalier tournant, où d'étroites barbacanes laissent à peine filtrer un jour douteux. L'obscurité est d'abord très-intense, à cause de l'ombre des édifices voisins ; mais, à mesure qu'on s'élève, le jour augmente dans une progression symbolique, pour faire comprendre qu'en s'éloignant de la terre, les ténèbres se dissipent, et que la vraie lumière est en haut. A la moitié de la hauteur se trouvent les cages des cloches, ces monstrueux oiseaux qui perchent et chantent sur le feuillage de pierre des cathédrales, et des chambres où l'on moule en cimentmastic les fleurons ébréchés, et où l'on fabrique les ornements en saillie, dont le temps ou la guerre ébarde incessamment la vieille église. — C'est une justice que Ton doit rendre aux Belges, ils soignent leurs monuments avec un amour tout filial : une pierre n'est pas plutôt tombée, qu'elle est replacée ; un trou ouvert, qu'il est bouché; ils les mettraient volontiers sous verre, et cela est vraiment un état
agréable, que Tétat de monument dans ce pays-là. Seulement ils se montrent infiniment trop prodigues de vert-pomme, de jaune-citron, et autres badigeons peu gothiques. L'hôtel de ville d'Alost, où nous passâmes en revenant, est quelque chose de bien curieux dans ce genre, le fond de la muraille est d'un vert tirant sur le prasin, rayé de petites lignes blanches, pour figurer le point des pierres ; les colonnettes sont bleu d'ardoise, les statues et les sculptures en blanc d'argent verni ; c'est fort bouffon, on dirait un jouet d'Allemagne.
Après bien des détours dans le ventre ténébreux du tube immense, nous débouchâmes enfin sur la plate-forme. Un panorama gigantesque se déploya devant nos yeux; on ne peut guère idaginer un spectacle plus magnifique : de grandes vagues d'air nous baignaient la figure, et les frais baisers du vent séchaient sur nos fronts moites la sueur que la fatigue de l'ascension y avait fait perler; des boufl'éesde colombes passaient de temps à autre et neigeaient en blancs flocons sur la balustrade, découpée en trèfles si frêles que je n'osais m'y appuyer, de peur de me précipiter avec elle dans l'abîme; toute la ville se pressait au pied de la cathédrale, comme un troupeau au pied du pasteur; les plus hautes maisons lui allaient à peine à la cheville, et les toits découpés en escaliers faisaient de là-haut un singulier efl'et; on aurait dit que les habitants de la ville avaient essayé de bâtir des gradins pour monter à l'assaut de la cathédrale, mais qu'ils s'étaient arrêtés au bout d'une douzaine de marches, voyant l'inutilité de leurs efforts. Tous ces toits ainsi chargés d'escaliers qui
n'aboutissent à rien avaient l'air d'un tas de petites Babels inachevées.
La ville, vue à vol d'oiseau, présente la figure d'un arc tendu dont l'Escaut forme la corde; ses toitures, d'un rouge vif et d'un bleu violet, écaillaient encore vivement la brume du soi^, qui commençait à monter. L'Escaut brillait par places, comme une lame d'acier poli : dans d'autres endroits, il avait l'éclat, mal d'une glace tournée du côté du tain ; de l'autre côté du fleuve, on apercevait la Tête-de-Flandre et par delà, d'immenses prairies d'un vert velouté où les eaux de l'Escaut, qui font beaucoup de sinuosités, paijletaient de loin en loin. Des koffs à voiles rouges s'avançaient lentement en déchirant de leur léger sillage la terne pellicule de ces rubans de plomb fondu. Souvent, comme l'horizontalité de la perspective ne permettait pas d'apercevoir le lit du fleuve, les barques avaient l'air de naviguer en pleine terre et d'être des charrues à la voile. Le gardien nous fit remarquer, tout près de la ligne où commençait le ciel, quatre petits points noirs, presque imperceptibles. C'étaient quatre vaisseaux hollandais surveillant les passages. C'est dans celte direction que se trouve Berg-op-Zoom ; mais j'eus beau écurer les verres de ma lorgnette, je ne pus rien distinguer parmi les tons violâtres du lointain qui eût la moindre ressemblance avec une ville. — Si ce grand désir de voir Berg-op-Zoom vous étonne, c'est que j'ai eu un certain grand-père qui était monté le premier à l'assaut de Berg-op-Zoom, et qui avait reçu une épée d'honneur en argent pour ce beau fait d'armes. Comme c'est l'histoire la plus triomphante de ma famille, je
n'aurais pas été fâché d'entrevoir, même de trèsloin, un endroit où un de mes ancêtres avait été si courageux. Mais cette satisfaction me fut refusée.
De grands bancs de vapeurs rougeâtres s'entassaient les uns sur les autres, avec des reflets de cuivre et d'airain, comme de gigantesques armures de Titan sortant de la fournaise. C'étaient des déchirures et des éboulements, des masses entrecoupées de lueurs flamboyantes, en manière de volcan écroulé, d'un eflet sublime.
Le soleil, comme un immense bouclier de feu passé au bras de l'archange destructeur, rayonnait sinistrement au milieu de ces teintes rousses; la formft d'un grand nuage, qui avait l'air d'un guerrier assis sur un îlot flottant dans une mer de feu, complétait Tillusion. Cet efl'et fantasmagorique dura quelques minutes. Le vent soufflait avec violence, le profli du nuage s'estompa, et l'archange se fondit en brouillard.
Quand nous eûmes contemplé suffisamment ce spectacle, le gardien nous fit remarquer que nous n'étions pas tout à fait en haut et qu'il y avait encore cent vingt marches à monter, et il nous fit voir un petit escalier large comme les deux mains, en nous disant qu'il n'y avait qu'à aller tout droit.
Figurez-vous une aiguille très-aïguë, très-mince, creuse par dedans, horriblement fenestrée et fouillée à jour, haute comme le Chimboraço, et allant toujours en s'étrécissant. Fritz, cette fois, me laissa passer le premier, honneur que je n'ambitionnais guère; je le trouvai beaucoup trop poli. Dès que je fus engagé
dans cet abominable tuyau, il me sembla que je devenais énorme et que j'enflais considérablement. J'eus peur de ne pouvoir redescendre et d'être obligé de rester là jusqu'à la fin de ma vie, comme cette femme du gardien du phare, qui avait tellement engraissé dans son nid aérien, qu'elle ne put jamais repasser par l'étroit escalier qu'elle avait gravi lestement, fluette, jeune fille. Je me sentais plus lourd qu'un éléphant avec un château de guerre sur le dos. Les marches me ployaient sous les pieds, et mes coudes faisaient tomber les parois du mur, comme un carton sur lequel on appuie. A travers les découpures scélérates de cette infernale aiguille, aussi Tréle que les dentelles de papier que l'on met sur les bonbons et sur les fruits confits, on apercevait des traînées d'air bleuâtre ou le pavé de la place, grande comme un damier de médiocre dimension, les hommes comme des hannetons, et les chiens comme des mouches; perspective agréable I
Pour surcroît de plaisir, il faisait une bise carabinée, une bise à décorner les bœufs, et tout dansait dans ce diable de clocher, comme des assiettes sur un dressoir quand il passe une voiture.
Je me retournai pour voir si Fritz me suivait, et je lui fourrai le pied dans l'œil, ce qui vous donnera une idée suffisante de la douceur de cette rampe ; enfin nous parvînmes à une petite lucarne ouverte sur le vide, près de la boulfe de la croix. Notre ascension était finie. Nous nous assîmes quelques instants sur la dernière marche pour nous reposer un peu. Pendant que j'étais assis, il me vint cette idée ingénieuse, qu'un jour les clochers des cathé-
drales devaient nécessairement s'écrouler, et que c'était peut-être ce jour et à cet instant même que la flèche de Notre-Dame d'Anvers devait fléchir sur ses jambes de granit et donner du nez sur le pavé. Il eût été peu réjouissant de se trouver précisément au sommet de la parabole. Je communiquai cette réflexion à Fritz, qui la trouva de très-bon goût, et nous nous mîmes à dégringoler l'escalier en colimaçon, les oreilles couchées sur le dos comme des lièvres qu'on poursuit.
Au moment où nous touchions la première plateforme, le soleil, chancelant comme un homme pris de vin, fit un faux pas et trébucha au fond d'un goufl're de brume. De temps en temps une lueur intermittente, comme celle d'un feu qu'on ravive avec un soufflet, passait sous les barres noires des nuages. C'était magnifique au delà de toute plume et de toute palette. Le galimatias le plus transcendant serait faible à côté de cela.
Du côté opposé, ce n'étaient que bleus froids, violets glacés, gris vaporeux; il faisait déjà nuit. Malines, avec son clocher à cadran quadruple, recevait seule un rayon orangé, qui la détachait vivement sur le fond de culture zébrée de difl"érentes nuances. La silhouette indécise de Bruxelles mordait à peine la dernière frange de l'horJzon, et le remorqueur, avec sa queue de chariot et son aigrette de fumée, rampait sur son rail comme un animal étrange; et quelques maisons de campagne, aux lumières déjà| allumées, piquaient de ^ points brillants ces larges teintes de plus en plus rembrunies.
Le soleil disparut tout à fait.
Fritz, qui est un jeune homme bien élevé, prèr tendant qu'il ne faut pas être malhonnête, même avec les astres, ôta très-gracieusement son chapeau, salua le soleil et lui dit : « Bonne nuit, mon vieux, à demain. »
il' Tu te souviens sans doute que nous avons visité Anvers ensemble il y a quelque dix ans, ô mon cher Fritz, alors que le chemin de fer venait d'être étabh', et qu'il ^ n'existait encore sur le continent d'autre railway que ce tronçon d'une dizaine de lieues ? Aissurément tu te rappelles ces jolies maisons, semblables à des jouets d'Allemagne, que nous aurions voulu emporter dans des boîtes de sapin pour les donner en étrennes aux enfants de notre connaissance; ces façades vert-pomme, rose, bleu de ciel, citron, ventre de biche, lilas, rehaussées de •'petites raies blanches, qui avaient un aspect si gai, si propre, si coquet? Eh bien! tout cela est changé. Ceâ maisons à toits en escaliers, qui faisaient notre admiration, sont uniformément engluées et poissées de cet horrible badigeon jaune dont au moyen âge on baiîbouillait le logis des traîtres. C'était le plus affreux supplice que ces
siècles coloristes eussent pu rôver. Il est probable que pour les trahisons particulièrement scélérates on ajoutait aux murailles ainsi déshonorées une plinthe chocolat. N'accuse pas, mon cher Fritz, le mauvais goût des Anversois, ou des Antwerpiens, je ne sais pas quel est le mot régulier; Us, ne demanderaient pas mieux que d'égayer les murs de leurs habitations de teintes charmantes. C'est- p^r autorité supérieure qu'ils sont forcés à ce crime antipittoresque : un arrêt municipal condamne une ville innocente à s'affubler d'une robe; potii*on, à revêtir la livrée de l'infamie. Il est bon de dénoncer à la haine des. peintres et aux malédietions des poètes le nom du principal promoteur de cette mesure ridicule : il s'appelle Gérard Legrelle. A la maison de ville est déposé un échantillon des nuances que les badigeonneurs peuvent employer. C'est une gamme de tons faux à faire sauter Ilubens dans sa tombe. Il faudrait avoir la liberté de termes du temps de la régence pour qualifier certaines de ces teintes : cela varie du blanc plombé au jaune putride. Le dauphin et Toie ont baptisé jadis deux de ces couleurs, que je ne caractériserai pas davantage ; on ne saurait rien imaginer de plus purulent et de plus malsain à Tœil. Voilà dans quel état est Anvers. Je te dirai aussi que la faillBy ce souvenir de la mantille espagnole, a presque entièrement disparu.
Les christs porte-falots et les madones illuminées au coin des carrefours m'ont semblé beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Les trois Rubens de ia cathédrale n'ont pas flamboyé si vivement
à mes yeux qu'à mon premier voyage. Cela vient-il du voile jeté sur ma vue par dix années, ou réellement ces nobles toiles ont-elles subi, elles aussi^ Taltération du temps? Je me félicite d'être venu au monde à une époque où les chefs-d'œuvre de Rubens, de Raphaël, du Titien étaient encore visibles, et ne puis m'empécher de plaindre la postérité, qui ne les connaîtra que par les gravures. Cette sereine jouissance d'admirer une pensée sublime sous une forme divine, nos descendants en seront privés.
D'Anvers à Liège, il y a quatre-vingts kilomètres : un pas, aujourd'hui. Aussi, mon camarade et moi, nous n'avons pas su résister au désir d'aller voir les préparatifs du grand jubilé qui devait bientôt avoir lieu.
Nous voilà donc partis tous deux pour Liège, qui se nomme en flamand Luttich. Au débarcadère du chemin de fer, où nous déjeunâmes, une fort jolie fille qui nous servait consentit à nous donner de la bière. Nous marquons cette circonstance, car c'est la seule fois que nous pûmes en obtenir dans tout notre voyage. Tu te rappelles, sans doute, Fritz, « mon viel ami, mon vieux complice, » les abondantes et nombreuses libations que nous fîmes autrefois à ce Bacchus du Nord, couronné d'épis d'orge et de houblon, qui, pour ne pas valoir son frère du Midi, n'est cependant pas dénué d'un certain mérite local. Ton gosier a conservé la mémoire de nos études sur le faro, le lambick, la bière blanche de Louvain et les variétés de ces amers et nourrissants breuvages: maintenant tu ne pourrais trouver une choppe de
bière dans aucune auberge. A l'hôtel de Suède, à Bruxelles, superbe établissement très-bien tenu, nous demandâmes au garçon une cruche de faro. Cet honnête serviteur rougit et pâlit, et donna les signes du plus grand embarras; il tortillait sa serviette, tracassait les pointes de son col de chemise, et finit par dire d'un ton péijétré d'horreur : « Oh ! monsieur, c'est impossible! » Et comme j'insistais, il alla chercher le maître.
L'hôte, à qui je réitérai ma demande, parut profondément consterné : « Qu'ai-je fait pour mériter une pareille humiliation? murmura-t-il d'une voix entrecoupée de soupirs. Mon hôtel n'est-il pas dans le dernier goût de Paris et de Londres î
— Avez-vous peur, vénérable hôtelier, que je ne fasse pas assez de dépense? Je vous payerai la bière sur le pied du vin de Bordeaux ou du vin du Rhin le plus cher. C'est un caprice que j'ai. Je ne boirai pas autre chose, je vous en avertis; car j'aime à suivre mes goûts et non ceux des aubergistes, et si je deviens hydrophobe, je vous mordrai.
— Non; guand même vous me payeriez vingt francs la çhoppe. De la bière belge ici ! à l'hôtel de Suède! j'en mourrais de honte et de chagrin. Oh! une idée! je puis vous donner de Taie d'Ecosse ou du porter, de la bière anglaise, ce n'est pas déshonorant ; et puis, ajouta-t-il à demi- voix, si vous tenez à votre idée de faro, je vous en porterai cette nuit dans votre chambre, à la condition que vous n'en direz rien à personne. »
Cette comédie s'est répétée tout le long de la route. Je n'ai. pas encore compris le crime qu'avait
pu commettre, ces* dernières années, la bière belge, pour que son nom seul prononcé ftt fuir la valetaille des auberges et produisît un effet pareil au manéj thécel, phares.
A la place de cette bonne liqueur brune qui festonnait si joyeusement d'une couronne d'écume les mesures d'étain bien luisantes, on vous sert, dans des bouteilles en forme de quilles, d'affreux vinaigres soufrés, sous- prétexte de vin de Moselle et du Rhin ; et dans des flacons à rhum, des sirops de mûres alcoolisés, sous les noms des plus célèbres crus de France; — cela paraît délicieux aux Anglais et aux Allemands, qui, dans le fond, n'aiment que l'eau-de-vie.
Te décrire un pays que tu connais parfaitement , est inutile ; et d'ailleurs que peut-on voir, emporté par cet hippogriffe de fer et d'acier qu'on appelle une locomotive? On voyage au milieu d'un vertige et d'un éblouissement; les arbres détalent comme une armée en déroute ; les clochers s'envolent en vous montrant le ciel du doigt. A peine avez-vous le temps de discerner dans le vert des prairies quelques taches blanches ou rousses, qui sont des troupeaux, quelques écailles de tuile, quelques filets de fumée, qui sont des villages.
Au bout de quelques heures, j'étais lestement arrivé à Liège, dont l'entrée est charmante de ce côté: c'est un mélange d'eaux, d'arbres et de maisons tout à fait agréable; ma vigilante (c'est le nom des fiacres du pays) n'allait pas tellement vite que je n'eusse le temps d'inspecter les enseignes et les écriteaux, comme si je possédais l'emploi demandé par Cariti-
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dès, dans les Fâcheux; sur un yieiiz monument tout noir, je lus cette inscription: Église à vendre pour dimolir^ ou autre chose.
Les préparatifs de la procession occupaient la ville; les reposoirs, les arcs de triomphe ornés de figures d'anges et de vertus théologales en toile peinte, les oriflammes, les blasons des corps de métiers et des villes voisines encombraient les rues, toutes noires de soutanes: vingt-neuf évôcpjes ou archevêques devaient assister à la cérémonie ; des baraques de marchands de chapelets, d'agnus Dei, de médailles bénites, étaient établies sous les porches de toutes les églises, et paraissaient prospérer.
C'est un spectacle singulier pour des Français, déshabitués des manifestations extérieures du culte, que cet épanouissement de Féglise hors de ses murailles, que ce catholicisme mêlé familièrement à la vie et envahissant la voie publique. Liège ainsi festonnée, tendue et fleurie, m*a rappelé les anciennes fêtes-Dieu, un des plus vifs souvenirs de mon enfance.
Telles étaient mes pensées en visitant la cour de rhôtel de ville, entourée de colonnes de granit d'ordres fantastiques, dont aucune ne ressemble à l'autre, et la jolie église de Saint-Jacques, précédée d'un élégant portique Renaissance.
A quelque pas de Liège, fume et bouillonne Serin, 011 M. Cokerill a ses usines. Les forges de Lemnos, avec leurs rois, pauvres Cyclopes, étaient peu de chose à côté de cet immense établissement, toujours noir de charbon, toujours rouge de flamme, où les métaux coulent par torrents, où Von puddle^ où l'on cingle le fer, où se fabriquent ces énormes pièces, ossements
d*acier "des machines à vapeur; là l'industrie s'élève jusqu'à la poésie, et laisse bien loin derrière elle les inventions mythologiques.
De Liège à Verviers, le chemin de fer, piqué sans doute de s'entendre reprocher son amour pour les plaines et son dédain des sites pittoresques, a choisi, comme eût pu le faire une route d'autrefois, un terrain des plus accidentés *, une petite rivière, la Yesdre, s'amuse à barrer le passage au railway avec une obstination mutine. À chaque pas, il faut l'enjamber par un pont. Le pont franchi, une colline se présente, vite un tunnel, et ainsi de suite alternativement. Le paysage qu'on traverse est délicieux; ce sont des pentes boisées, relevées d'assez de roches pour être agrestes et non sauvages, constellées de villages, de châteaux et de maisons de campagne. LaVesdre joue au fond de tout cela, à travers des saules, des aunes et des peupliers, et produit des effets charmants.
Un embranchement de ce chemin se dirige sui* Aix-la-Chapelle, la vieille ville de Gharlemagne. A une des stations, un militaire singulier, coiffé d'un casque moyen âge en cuir noir, rehaussé d'agréments de cuivre jaune, et surmonté d'une pointe du même métal, vêtu d'un surcot de drap bleu étroit et court, comme un chevalier partant pour la croisade, me demanda mon passe-port. Je le déployai aux yeux de ce guerrier avec une grâce toute civile. C'était la première fois que ce papier me servait à quelque chose. Dans un temps donné, les chemins de fer^ amèneront la suppression des passe-ports. — AUei donc demander leurs papiers à deux mille voyageurs qui traversent une ville à vol d'oiseau, ou s'y ar
rêtent une demi-journée! — Les douanes .seront aussi prochainement modifiées, vu l'impossibilité de visiter les paquets. Dans dix ans d'ici, rien n'arrêtera Tessordes populations d'un bout de l'Europe à Tautre.
Parler d'Aix-la-Chapelle après l'illustre auteur du Rhirij est une outrecuidance que je ne commettrai pas. Il a dit les merveilles du trésor, et parlé des ossements gigantesques de Charlemagne dans un style qui n'appartient qu'à lui. La chose qui me préoccupait en visitant la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, était le monologue de Charles-Quint dans Hernaniy dont les vers me revenaient en foule à la mémoire. yf^'- r A>^i
Aix-la-Chapelle, ^en allemand ïuchen, est une ville propre, bien alignée, entourée de belles promenades ; celle qu'on appelle le Borcette est particulièrement jolie. Ceux qui, sur la foi des souvenirs, espéreraient une ville gothique, des maisons curieusement sculptées, éprouveraient une grande déception. La particularité la plus frappante pour le voyageur, ce sont les guérites des soldats, les barrières et les poteaux rayés diagonalement de blanc et de noir.
Le théâtre, décoré d'un Apollon musagète, et dans ce style odéon qu'on ne peut éviter nulle part, était fermé; 'ce qui nous confirma dans notre résolution de partir pour Cologne le soir même.
Avez-vous jamais possédé une boîte de rouleaux d'eau authentique du sieur Jean-Marie Farina? examinez avec soin la vignette collée sur le couvercle, et vous aurez l'idée la plus juste de la ville de Cologne.
La cathédrale surprend parce que Ton y travaille; une église gothique, remplie de maçons modernes, semble une incohérence, et pourtant rien n'est plus simple.
Les alentours de la place sont occupés par de petites boutiques où Ton vend des vues de la cathédrale, à l'état actuel et à Tétat futur; des chapelets, des images, et des livres de piété.
La marchande à qui j'achetai quelques-unes de ces planches se crut obligée, sans doute pour se montrer à la hauteur de la civilisation, d'étaler le scepticisme le plus voltairien sur les objets de son commerce. — Une vieille femme qui vend des croix, des missels, des légendes remplies de l'esprit du moyen âge, comme l'empereur Octavien, Pierre et Maguelonne, Geneviève de Brabant, Grisélidis, et qui ne croit à rien, n'est-ce pas hideux?
Un de mes rêves était le fameux tableau Rembrandt, connu sous le nom de la Garde de nuit. Aussi en descendant le Rhin sur un de ces bateaux à vapeur, chargés d'un orchestre, qui parcourent joyeusement le fleuve, laissai-je, à la hauteur d'Emmerich, le sleamboat continuer sa route vers Nimègue.
Un tronçon de railway, qu'il s'agissait d'aller rejoindre à Arnheim, devait, le soir même,' me conduire aux portes d'Amsterdam. Une voiture de poste me fit franchir l'espace intermédiaire d'un trot des plus modérés, qui me permit d'admirer en détail toutes les beautés du paysage. Les postillons hollandais sont éminemment flegmatiques; leurs chevaux partagent cette disposition peu favorable à la vitesse,
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et semblent d'ailleurs découragés, comme les chevaux des autres pays, par rinvasion des chemins de fer : ces pauvres quadrupèdes se reconnaissent tacitement vaincus parles locomotives, et se contentent de faire deux lieues à l'heure, lorsqu'on est forcé de les employer.
Dès qu'on a dépassé les limites zébrées de blanc et de noir de la Prusse rhénane, Taspect du pays change tout à coup. Quelques tours de roue vous transportent dans un monde nouveau. Les villages ont un air de propreté et de richesse ; les maisons prennent des tournures de Van de Velde et de Van der Heyden; les toits sont pointus et denticulés en escaliers. Des roues, fichées dans des mâts, appellent les nids de cigognes. La brique apparaît, joyeuse et rougeaude, sur les façades rayées de linteaux blancs. De grands arbres, à feuillages vigoureux, trempent leurs pieds dans les flaques d'eau brune, où manœuvrent deis escadrons de canards ; en passant, votre œil plonge au fond d'intérieurs calmes et reposés, et distinguent vaguement quelque scène d'intimité domestique. De chaque côté de la route, presque toujours pratiquée en remblai, vous découvrez à perte de vue des pVairies coupées de fossés, semés de bouquets d'arbres, où errent, à moitié noyées dans l'herbe, quelquesunes de ces belles vaches qui ont fait la gloire de Paul Potter.
A partir d'Arnheim, autant que l'heure déjà plus brune et la rapidité du chemin de fer le pouvaient laisser voir, le pays prend un caractère étrange, la prairie se dépouille et tourne à la lande et à la steppe ; la végétation s'appauvrit, rongée par les exhalaisons
salines; on approche des dunes, fiiible barrière de sable opposée aux colères de l'Océan. Tout cet ho^ rizon, bossue çà et là de quelque profil d'arbre, ne manque pas d'une certaine grandeur, entrevu à travers la gaze violette du crépuscule.
Il était nuit close lorsque le convoi atteignit le dé' barcadère. Alors tous les Hollandais amenés par les wagons, démentant leur renommée proverbiale de lenteur et de sang-froid, saisirent leurs paquets avec une vivacité plus que méridionale et se mirent à courir à toutes jambes du côté de la ville ; les cochers de fiacres locaux fouettèrent leurs chevaux à tour de bras et les firent galoper ventre à terre : on aurait dit une armée en déroute et poursuivie l'épée dans les reins. L'énigme nous fut bientôt expliquée ; une grande porte, dont un des battans se referma sur nous si juste, que nous faillîmes être pris entre les ais, était la cause de «cette précipitation; l'heure de la fermeture de la ville était sonnée.
Mon véhicule m'emportait rapidement vers un hôtel dont on m'avait d'avance indiqué l'enseigne, et je tâchais, en me penchant à la portière, de démêler quelque profil de la ville inconnue que je traversais.
Amsterdam, vue de nuit, offre un spectacle des plus bizarres et des plus saisissants. Ces allées de grands arbres, ces lignes de maisons aux pignons aigus, ces canaux dont l'eau noire, huileuse, endormie, reflète en longues traînées de paillettes les lumières des fenêtres et des boutiques, ces silhouettes de ponts et d'écluses, ces mâts et ces cordages éclairés subitement par quelque rayon perdu, forment
pour l'étranger un ensemble mystérieux et féerique, qui tient plus du rêve que de la réalité ; cet effet ne disparaît pas le jour; Amsterdam est une des villes les plus singulières qui existent. Située sur le Zuyderzée, au bord du bras de mer de TY, la Venise hollandaise se développe en forme de croissant. Un éventail de canaux s'ouvre à travers ses maisons et lui donne une physionomie toute particulière. En la regardant du côté du port, la perspective se compose généralement ainsi : un canal s'enfonçant à perte de vue entré deux rangées d'arbres séculaires et des maisons aux toits découpés ou en volute; au fond, quelque moulin à élever les eaux, avec sa fraise de charpente, quelque clocher à renflement bizarre, d'un goût moscovite et rappelant les tourelles du Kremlin ; sur le devant, une passerelle, un pont-levis, dont les poutres affectent des formes de potence, des koffs aux voiles rouges, à la poupe goudronnée et relevée d'une bande de ce joli vert-pomme dont Camille Roqueplan et William Wyld attrapent si bien la nuance; un fourmillement de matelots, de pêcheurs, de paysannes, de portefaix remuant des ballots.
Comme il était encore trop matin pour que le musée fût ouvert, je "me fis promener au hasard par la ville, et je retrouvai partout le même cachet d'originalité; beaucoup de clôtures de jardina sont faites en planches posées transversalement et peintes en bitume. Un fossé, couvert des ces petites plantes en forme de lentilles qui glacent les eaux dormantes de tons de vert-de-gris, règne le long des maisons qui ne donnent pas sur un canal. Les délicieuses habitations que j'ai regardées en passant mélangeaient dans une
charmante proportion le caprice chinois à l'exactitude hollandaise.
On se surprend parfois à s'étonner de la tournure javanaise de certain pavillon, mais on se dit bientôt qu'Amsterdam fait depuis longtemps fortune à Batavia. Par leur amour de la porcelaine, de la laque, du vernis, par leur propreté minutieuse, leurs manies patientes, leur goût pour les fleurs, la peinture et le bric-à-brac, les Hollandais ont infiniment de rapport avec les habitants du Céleste Empire; c'est de Hollande que les Chinois tirent aujourd'hui les céladons craquelés, les bronzes verruqueux, les ivoires à trame d'araignée, les idoles de jade et de pagodite, les paravents à dessins en relief dont ils ont perdu le secret; toute la porcelaine faite depuis deux siècles à Pékin se trouve à Amsterdam.
Dans ma course, j'avais remarqué une multitude de couronnes de feuillages enjolivés de papier d'or et de clinquant, auxquelles étaient suspendus de petits poissons de fer-blanc peint; on nous dit que c'était pour célébrer l'arrivée du hareng. Le hareng est en efl'et une des richesses de la Hollande, et la ville avait raison d'être en joie. Quelle chose singulière que cette migration de poissons qui partent du pôle à époque fixe, et vont s'empiler sous des couches de sel dans les caques de toutes les nations qui bordent l'Océan I
Le costume des bourgeois d'Amsterdam ne diffère en rien de celui d'un Parisien ou d'un habitant de Londres; les femmes delà classe moyenne n'ont de caractéristique qu'une camisole qui descend très-bas et fait une espèce de redingote courte. Cette camisole
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est presque toujours en petite indienne lilas. Le lilas nous a paru, d'ailleurs, la nuance affectionnée par le beau sexe des Pays-Bas ; on pourrait même croire à l'exclusion de toute autre couleur, si quelques exceptions roses, très-peu nombreuses, il est vrai, ne venaient prouver que le caprice est admis en fait de camisoles. — Une remarque, peut-être puérile, c'est que toutes les femmes ont le même nez, un nez long, blanc, un peu relevé du bout et à narines très-ou^ vertes. Un moule ne donnerait pas des épreuves plus identiques. Je signale ce fait pbysiognomonique aux voyageurs futurs. Elles sont, d'ailleurs, assez jolies, et rappellent les types consacrés par Gérard Dow ; blancheur potelée et douceur triste.
. Quelques paysannes des petites îles du Zuyderzée et des provinces un peu en dehors de la circulation des idées nouvelles, portent cette splendide coiffure digne d'une reine du moyen âge, composée de dentelles d'argent et de lames d'or plaquées sur les tempes . Rien n'est plus gracieux et plus noble.
Une chose qui surprend le voyageur, ce sont ces voitures sans roueSy dont le nom hollandais nous échappe, et posées sur un traîneau, comme les quartauts de bière chez nous. Ces véhicules singuliers commencent à devenir rares, et bientôt ils auront disparu tout à faiti
On est aussi frappé de la taille énorme et de la forme étrange des chevaux, ferrés d'espèces de patins qui les exhaussent de plusieurs pouces. Leurs têtes busquées, leurs croupes monstrueuses, leur col en gorge de pigeon, leurs pieds hérissés de grosses houppes de poil, leur crinière échevelée et leur
queue à longs crins, font songer aux portraits équestres de Van Dyck, aux batailles de Van der Meulen, aux chasses de Parrocel et de Lautherbourg. En France, on ne rencontre presque plus ces fortes races de la Frise et du Mecklembourg.
En regardant à une vitre de libraire, j'ai vu une traduction en hollandais de la Fille du Régent, d'Alexandre Dumas. — Cela est flatteur d'être translaté dans une langue si hérissée de consonnes
Dix heures sonnaient, le musée était ouvert, et dans quelques minutes j'allais contempler le radieux chefd'œuvre du grand maître.
Le premier objet qui frappe l'œil en montant l'escalier du musée d'Amsterdam, c'est un cygne gigantesque, les ailes déployées, la plume frémissante, le bec entr'ouvert, dans une attitude à la fois inquiète et protectrice. 11 ne s'agit pas ici d'une incarnation de Jupiter allant séduire Léda, quoiqu'une âme divine respire sous la blancheur du noble oiseau. Le peintre Asselyn a voulu symboliser sous cet emblème la vigilance du grand pensionnaire Jean de Wit; c'est le livret qui le dit, car nous ne l'aurions pas découvert tout seul. Jamais Sneyders ni Wœnincx n'ont rien fait de plus beau.
La Garde de nuit, le plus grand tableau qu'ait peint
Rembrandt, occupe presque tout un côté d'une salle qu'on pourrait souhaiter éclairée d'un meilleur jour; mais, pour obvier à cet inconvénient, la toile est disposée sur une espèce de mécanisme qui lui permet de se détacher de la muraille jusqu'à ce qu'on ait trouvé le vrai point.
Avant d'arriver à l'appréciation de cette merveille, il ne sera peut-être pas inutile de dire dans quelles circonstances elle s'est produite et quel est le thème que l'artiste a traité.
Si quelque chose confirme la théorie que j'ai émise et soutenue plus d'une fois, à savoir que le sujet était uiie chose parfaitement indifférente aux peintres de pure race, c'est assurément le prodigieux tableau du musée d'Ainslerdam.
Ce titre, la Garde ou la Ronde de nuit, sous lequel on le désigne habituellement, pourrait faire rêver aux personnes qui ne Font pas vue quelques scènes mystérieuses et fantastiques, quelque cauchemar plein d'ombre et d'épouvante, comme Rembrandt sait si bien les esquisser ; il n'est pas question de choses si poétiques, mais d'une simple convocation de la garde nationale du temps.
En effet, si l'on s'en rapporte à Wagenaar, l'auteur d'une histoire d'Amsterdam, le 4 mai 1642, il fut ordonné à la milice de se tenir prête pour une revue qui devait avoir lieu le 19 pendant la soirée, sous peine de vingt-cinq guidons d'amende pour les absents. Il s'agissait de recevoir le prince d'Orange arrivant accompagné d'une fille de Charles P' d'Angleterre qu'il venait d'épouser.
Assurément, il est impossible de donner à un
peintre un motif plus insignifiant et plus prosaïque, et Ton sait, par les échantillons que Ton en a vus, ce qu'un pareil sujet produirait aujourd'hui.
Ajoutez à cela l'obligation de placer dans une évidence flatteuse les gros bonnets de la milice, de chercher la ressemblance de chacun d'eux; car la plupart de ces figures sont des portraits, et Ton a conservé les noms assez baroques des principaux personnages représentés. Ce senties capitaines Prans Banning Kok, Heer van Purmerland et Upendam ; les lieutenants Willem van Ruytenberg, Van Waardingen, Herr van Waardingen; [l'enseigne Jean Wisscher; les sergents Rombout Kempen et Reinier Engel; le tambour van Gampoort et les miliciens Barend Harmense, Hendrick Willemsen, Jean Métesse, Bronkhorst, Jacob Dirksen de Hoog, Jean Britgmann, Jean-Adriaan Keyser, Jean Okerse, Harmens-Jean Veraaker, J. Schellinger, et quelques autres non moins hérissés de lettres barbares.
Il faut croire que tous ces braves gens n'avaient pas reçu de billets de garde, ou que l'usage en était inconnu dans la bonne ville d'Amsterdam, car le rappel du tambour a l'air de les surprendre au milieu de leurs occupations, et ils se hâtent comme si une minute de retard devait les rendre passibles des vingtcinq guldens d'amende ; ils s'élancent à moitié habillés, celui-là boutonne son pourpoint, celui-ci met ses gants de buffle tout en marchant. Il y a dans toute la scène un mouvement, un désordre, un entrain excessifs. Les Spartiates de Léonidas courant aux armes pour la défense des Thermopyles n'y allaient pas d'un plus grand courage que ces honnêtes et débon-
naires bourgeois hoUandaîs à la rencontre de leur prince d'Orange.
Vous savez quel goût fantasque le fils du meunier de Leyde apporte aux ajustements dont il affuble ses figures ; eh bien 1 jamais il ne s'est montré plus sauvagement bizarre que dans cette réunion inoflensive de miliciens.
Il est vrai que le costume de l'époque prêtait un peu plus à la peinture que le nôtre. Ces pourpoints de cuir brodé, ce3 aiguillettes, ces bottes à entonnoir, ces salades, ces plastrons, ces gorgerins, ces grands baudriers, ces épées à coquille, tout cela, même sur le dos d*un garde national, peut fournir des ressources aux pinceaux d'un peintre habile. Ce que Rembrandt en a tiré est vraiment prodigieux; jamais la furie d'exécution ne fut poussée plus loin ; c'est une témérité de brosse, une folie d'empâtements dont les plus violentes esquisses de Decamps ne donnent pas même une idée lointaine ; des broderies d'or sont modelées en plein relief, des doigts en raccourci enlevés d'un seul coup. Certains nez sortent positivement de la toile. Chose étrange et qui fait le génie de Rembrandt, cette exécution d'une brutalité incroyable est en même temps d'une délicatesse extrême ; c'est de la finesse à coups de pied et à coups *de poing, mais telle que jamais les plus .précieux n'ont pu y arriver; de ce chaos de touches heurtées, de ce tumulte d'ombres et de clairs, de ces tas de couleurs jetées comme au hasard, résulte une harmonie souveraine.
Rembrandt, l'honmie qui s'est le moins soucié assurément des Grecs et des Romains, et dont la
puissante trivialité ne recule devant aucune des misères de la nature, n'est pas pour cela dénué de style et d'idéal, comme on pourrait le croire : par l'accent singulier qu'il donne aux objets même les plus fidèlement imités, la bizarrerie romanesque de ses ajustements, l'expression pensive et profonde de ses têtes les plus empreintes de laideur, il arrive à une certaine beauté monstrueuse qu'on sent mieux qu'on ne peut la rendre. Un caractère formidable règne dans sa peinture et la rehausse au niveau de tous les chefs-d'œuvre. La manière. fantasque et magistrale dont il distribue l'ombre et la lumière, ses sublimes effets de clair-obscur, font de lui un artiste aussi poétique qu'il en fut jamais. Pour vous troubler et vous rendre rêveur toute une journée, il lui suffît d'un vieux bonhomme se soulevant de son fauteuil, et d'une étoile scintillante sur un fond noir.
Ces bons Hollandais ont pris sous son pinceau des moustaches en croc, des barbes en feuilles d'artichaut, des sourcils crispés, des tournures de hanches, des allures cambrées et des façons de matamores. Jamais condottieri, lansquenets, stradiots, n'eurent la mine plus rébarbative ; les brigands de Salvator Rosa ont l'air d'honnêtes gens à côté de ces dignes miliciens. Le tambour van Campoort, surtout, bat sa caisse avec un acharnement féroce, et lance des regards à faire trembler la nature ; en revanche, rien n'est plus charmant, plus blond et plus doré que la petite fille habillée de jaune que l'on aperçoit à travers un enchevêtrement assez inextricable de bras et de jambes.
Ce tableau, toujours d'après Wagenaar, ornait en-
core en 1764 la salle du conseil de discipline de ladite milice. Quel plaisir ce devait être alors ^de ne pas monter sa garde I Vous étiez cité au conseil de discipline, et pendant qu'on vous jugeait vous pouviez regarder à votre aise le merveilleux tableau placé derrière le tribunal. Les temps sont bien changés. Quelle est la légion qui aurait aujourd'hui l'idée de commander un tableau à Delacroix, et de le mettre dans la salle des délibérations?
Cette page étincelaiite est signée en 1642; Rembrandt était à cette époque dans toute la maturité de l'âge et du talent. Ren&arque singulière, les premiers tableaux du peintre hollandais sont d'une exécution tranquille, polie, soignée , d'une couleur claire et blanche, d'un effet calme; à mesure qu'il avance en âge, au lieu de se refroidir, il s'échauffe ; au lieu de se serrer, il se débraille ; au lieu de s'atténuer , il s'exagère. Devenu complètement maître du moyen, il s'abandonne à la fantaisie; son originalité se développe et s'accentue chaque jour davantage ; il promène dans le bitume ses ongles de lion avec une férocité inconcevable; sa crinière s'emmêle et devient de plus en plus fauve et rutilante; nulle caverne, si profondes qu'en soient les ténèbres, ne peut l'effrayer maintenant; il s'y plonge audacieusement, sûr que d'une seule touche il éclairera toute cette obscurité, comme avec une torche.
C'est un beau spectacle que celui d'un maître à qui les ans ajoutent tout ce qu'ils ôtent à d'autres. Heureux l'artiste qui n'écoute pas les mauvais conseils de la prudence et redouble d'audace à
rheure où les plus fougueux deviennent sages, et, soutenu d'une conviction inébranlable, pousse son originalité même jusqu'à la furie et jusqu'à l'extravagance I nul peintre ; nul poëte n'a dit son dernier mot. Forts et glorieux sont ceux qui se cherchent avec opiniâtreté, rejettent de leur nature tout ce qu'ils ont de vague et de commun, et développent leurs qualités spéciales sans souci des clameurs de la critique et du hérissement des bourgeois.
Il y a aussi dans ce musée un autre tableau de Rembrandt, les Syndics de la halle aux draps , toile de premier ordre et d'une fierté de touche superbe qu'on regarderait une journée entière sans le voisinage terrible de la Garde de nuit, qui éteint toute la galerie et vousôte le désir et la puissance de regarder d'autre peinture.
Le soir, encore tout ébloui de ce chef-d'œuvre, j'errai le long d*un des grands canaux qui aboutissent au port, et là je rencontrai une guérite de toile qui marchait, c'était le polichinelle local, lequel, n'ayant sans doute pas trouvé de spectateurs, s'en retournait fort piteusement chez lui. La femme de l'imprésario accompagnait le théâtre et le guidait sur sa route. Je lui fis signe de s'arrêter, et je lui exprimai, par une pantomime soutenue de pièces d'argent, que je désirais une représentation immédiate et spéciale de ce drame immortel qu'aucun poète n'a égalé.
Le polichinelle hollandais ne ressemble pas au type généralement accepté sous ce nom; il a des moustaches noires, peu ou point de bosses, et un certain air sacripant tout particulier. Il roue de coups sa
femme, gon ami, ses voisins, les passants,- le charbonnier, le rémouleur ; il résiste au diable, au commissaire et au bourreau; en moins de rien, le rebord de la baraque se jonche d'un tas de morts et de blessés. Jusque-là rien que d'ordinaire dans la conduite du polichinelle hollandais ; mais ici le drame prend des proportions effrayantes et une profondeur digne de la seconde partie de Faust. — Polichinelle vainqueur se promène sur le champ de bataille avec cette hilarité furieuse et Ces. mouvements désordonnés habituels aux héros triomphants, lorsque tout à coup apparaît une petite poupée étincelante de gaze et de clinquant , qui se met à danser la polka, et du bout de son pied soufflette si dru Polichinelle, qu'il tombe bientôt sans vie sur le corps de ses victimes. Polichinelle tué, la polkeuse commencé une valse d'une rapidité prodigieuse, quitte terre, et s'enlève en tourbillonnant dans les cieux.
Ainsi, grand Polichinelle, toi qui ne craignais ni la femme, ni le commissaire de police, ni le bourreau, ni le diable, un temps de polka t'a vaincu; une mince poupée a été plus forfe que tous les pouvoirs du ciel et de la terre.
Après la Garde de nuit, il fallait absolument voir la Leçon (Tanatomie du docteur Tulp , qui se trouve au musée de la Hajfe. Une chaleureuse pochade, faite par mon ami Chenavard, sans parler de la gravure répandue partout, m'avait inspiré le plus vif désir de connaître l'original; je pris donc le chemin de fer qui mène à la Haye, en longeant l'espèce de golfe intérieur que l'on appelle la mer de Harlem.
On ne saurait imaginer rien de plus riant, rien de
UN TOUR JUi BELGIQUE £T W HOLLANDE. 99
plus coqoet, de plus propre, de mieux entretenu que toutes ces maisonnettes aux toits d'un rouge vif, qui reluisent au milieu de la verdure de leurs jardinets> eomme des pommes d'api sur la mousse. On se âitinvûlontairenient : « On aimerait bien finir sa vie dans une de ces charmantes maisons; » tant il semble qu'il est impossible de n'y être pas heureux: ion œ pense pas que l'eau mine tous ces jolis domaines conquis sur elle à granda renforts de pilotis, et que la lièvre s'exhale de ces pâturages si verts, si ondoyants, manteau de velours d'un sol de vase et d'alluvion.
La Haye, où j'arrivai le même soir, est ime ville extrêmement pittoresque ; les arbres, les canaux et les maisons s'y arrangent à souhait pour le plaisir des aquarellistes : il y a surtout des ruelles d'eau bordées de jardins, de fabriques capricieuses, d'un effet charmant. Le palais qu'on me montra n'a de remarquable que sa simplicité. Parmi les tableaux, presque tous modernes, qu'il renferme, on attira mon attention sur des peintures faites par un prince noir de quelqi^ île de la Polynésie, envoyé en Europe pour faire ses études, Ce prince s'appelle Radin-Sa-^ leh ; une tête de militaire très-caractéristique et des lions se battant sur le corps d'un buffle terrassé, nous ont vraiment étonné pour la vigueur et la erânerie de la touche.
En face de ce palais, s'élève une espèce de château gothique moderne, devant lequel on a placé la statue en bronze de Guillaume le Taciturne, par M. le comte de Niewkerke. Cette statue équestre produit un bien meilleur effet à la Haye qu'à Paris, La cour
de ce bâtiment néo-moyen âge est remplie de grues du Sénégal 9 de hérons à aigrettes et autres oiseaux . rares.
Les tableaux se lèvent tard en Hollande; aussi, pour attendre l'heure de Touverture du musée, malgré le temps qui tournait à la pluie, allai-je visiter le parc qui entoure la résidence d'été.
Pigurez-vous des arbres énormes, hêtres et frênes pour la plupart, dont le pied baigne presque toujours dans l'eau, et qui étaleut leurs masses de feuillages d'un vert vigoureux sur des étangs, des lacs, des rivières dont la surface tranquille berce leurs sombres reflets : les lentilles d'eau, les conserves, les nénufars, toute la froide famille des plantes marécageuses, remplissent les rigoles pratiquées le long des chemins ; une fratche humidité imprègne l'air même au temps des plus vives chaleurs, et donne à la végétation une activité extraordinaire. A chaque groupe de troncs pittoresquement tortueux, à chaque échappée bleuâtre à travers l'opacité du feuillage, à chaque gerbe de plantes ployant sous la rosée, je me disais : « Ah I si le Français, le paysagiste qui a su trouver des sites merveilleux dans le parc de Saint-Gloud, était là ! »
La résidence est la plus délicieuse habitation qu*un poète puisse rêver. Malheureusement, les poètes ne réalisent jamais ces rêves-là. Il y a surtout un certain salon tapissé de tentures chinoises d'une beauté exquise et fabuleuse : ces tentures ont pour sujet les quatre Saisons, représentées par les divers travaux d'agriculture qu'elles nécessitent. Ce n'est vraiment pas la peine d'aller en Chine avec M. de Lagrénée.
Ces tapisseries vous en diront autant et plus qu'un voyage. Dans une autre pièce, ce sont des oiseaux brodés en relief qui se détachent d*un fond de satin blanc. Les fées n'auraient pas la main plus légère et plus délicate; c'est la nature imitée avec cette folie d'arabesques et de perspective dont la savante ignorance des Chinois possède seule le secret.
La salle, peinte depuis la voûte, qui a plus de quarante pieds de haut, jusqu'au sol, d'aliégories en rhonneur de la maison de Nassau, par Jordaens et l'école de Rubens, est une rareté unique dans son genre. Ce sont des avalanches de cheveux blonds, de chair rose et blanche, des ruissellements de nudités féminines à révolter l'école éthique d'Overbeck; quand les peintres flamands de cette époque peuvent mettre la main sur de svertus théologales et des figures emblématiques, ils s'en donnent à cœur joie. Ce que deviennent sous leurs brosses sensuelles la prudence, la chasteté, la bonne foi, la justice, et autres substantifs personnifiés à l'usage des princes qui font décorer leur palais, est vraiment quelque diose de trèsdrôle et de très -exorbitant. Heureusement qu'ils possèdent toutes les ressources de la palette, et que la beauté de leur exécution ne laisse pas le temps de penser à l'esthétique de leur œuvre.
11 y a principalement une entrée triomphale de nous ne savons plus quel prince de la dynastie, brossée par Jordaens, propria manu, et qui est bien la plus étonnante mêlée de femmes nues, de lions, de chevaux, qu'on ait jamais fait hurler le long d'une muraille paisible : ce torrent de chairs satinées, de crinières d'or, de croupes bleuâtres, de joues ver-
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meilles comme si elles allaient prendre feu , produit le plus étrange effet du monde. J'admets 1« fantaisie sans restriction ; mais il est difficile de démêler là dedans rien qui ressemble à un prince de Nassau ou d'Orange. Il est vrai que la peinture est admirable, ce qui ôte toute valeur à ma critique.
La pluie, qui menaçait depuis le matin, se mit à tomber d'abord par gouttes, ensuite par seaux, puis par flaques, et enfin par cataractes ; des théories de crapauds sautelaient joyeusement sur le sable détrempé, et l'eau semblait saillir du sol pour venir au-devant de la pluie. Je trouvai un reftige temporaire dans un petit café, situé au milieu du parc, en attendant qu'on allât me chercher une voiture. Je regardais reluire sous les gouttes ces belles feuilles d'émeraude lavées de la poussière de juin par cette salutaire ondée ; j'admirais ces troncs blancs et polis comme des colonnes, tigrés çà et là de jolies plaques de mousse, avec d'autant plus d'étonnement, qu'on venait de me dire que ce parc vaste et ombreux comme une forêt était planté sur un parquet, le sol étant si marécageux, si inconstant, si noyé d'infiltrations qu'il avait fallu l'affermir par un pavage de bois, recouvert de terre végétale.
La voiture arriva, et un quart d'heure après j'étais devant la Leçon d'anatomie du docteur Tulp. C'est une toile d'un aspect si complètement différent de la Garde de nuit, que d'abord on pourrait la croire d'un autre maître. Lorsqu'il l'exécuta, l'artiste avait vingt-six ans 1 C'est un chef-d'œuvre, et un chefd'œuvre sage.
Placé dans l'amphithéâtre de. l'école de chirurgie,
ce tableau y resta jusqu'en 1828, époque où les braves carabins de ce temps-là résolurent de le vendre à l'enchère, au bénéfice d'une caisse de secours quelconque. Le jour des enchères était annoncé, et le chef-d'œuvre allait probablement être perdu pour la Hollande, lorsque le roi mit opposition à la vente, donna trente-deux mille florins aux chirurgiens, et fit appendre le cadre rayonnant dans la salle d'honneur du musée de la Haye.
Le docteur Nicolas Tulp, qui semble avoir fait cadeau à l'école de la Leçon d'anatomiey est entouré de sept personnages distingués de ce temps: Jacob Block, Hartmann, Andriaan Salbran, Jacob de Witt, Mattbys Kalkoen, Jacob Koelveld, et Franz Leonen, qui écoutent une leçon du savant professeur avec une intensité d'attention admirable.
Rien n'est plus simple et plus saisissant à la fois que cette composition, qui n'en est pas une. — Un cadavre vu en raccourci, la poitrine éclairée, les jamb^ baignées d'ombre, est étendu sur une table. Le professeur, debout près de lui, soulève avec une pince chirurgicale les muscles du bras, dont il donne sans doute la description. Ce corps mort, d'une blancheur exsangue, entouré de ces honunes graves, vêtus de noir, à barbe blonde, à figure intelligente et douce, malgré leur sinistre occupation, se grave dans la mémoire d'une fa;çon indélébile.
Ici la manière du peintre est sobre, contenue, précise ; point d'empâtements, point de rehauts, point de touche visible. Tout est moelleux, fondu, poli ; les tons gris et argentés abondent — Vous ne retrouvez pas dans ce tableau la chaude vapeur d'ombre qui
dore et enfume les autres productions du maître ; mais quelle sûreté déjà, quelle science profonde, quelle force dans cette modération !
La Leçon d'anatomie du docteur Tulp me paraît un des chefs-d'œuvre dont l'étude doit être le plus profitable aux jeunes peintres coloristes. — Admirable magie de Tart, ce sujet hideux, qui dans la réalité ferait détourner la vue à tout autre qu'un médecin, vous retient et vous captive des heures entières, et pourtant rien n'est esquivé, rien n'est dissimulé; on ne saurait pousser plus loin la franchise de l'horreur.
N'oublions pas une petite Suzanne au bain, esquisse ou répétition en petit, avec quelque changements, de cette magnifique Suzanne de grandeur naturelle, exposée quelques instants chez Susse, et acquise par M. Paul Périer.
Le grand tableau de Paul Potter, représentant un taureau, et qui a une réputation colossale, ne m'a pas fait toute l'impression désirable : j'ai vu en Espagne de si beaux et de si fiers taureaux, que cette lourde bête cotonneuse ne pouvait que médiocrement me ravir.
Un Éden de Breughel de Paradis, avec un Adam et Eve de Rubens, les portraits des deux femmes de ce grand peintre, sont des morceaux qu'on ne peut s'empêcher de regarder , même lorsque l'on a pris comme nous la résolution de n'étudier qu'un seul tableau d'un maître choisi.
Au rez-de-chaussée du musée de peinture, l'on a réuni la plus immense collection de chinoiseries, d'armes sauvages et autres singularités. On y trouve
de tout, même des sirènes et des faunes authentiques.
De la Haye je me rendis à Rotterdam en passant par Delft, Schiédam, pour prendre le paquebot qui devait me conduire en Angleterre, en descendant la Meuse et en remontant la Tamise : cela faisait une petite traversée de trente heures ; mais nous avions vu la Garde de nuit et la Leçon d'Anatomie du docteur Tûlp, et dans ce monde tout se paye ; c'est Napoléon qui Ta dit
J'avais passé la nuit au bal masqué , et rien n'est triste comme un lendemain de bal ; je pris une détermination violente, et je résolus de traiter mon ennui à la manière homœopatique. Quelques heures après, ayant eu à peine le temps de me débarrasser de mes cafetans, de mes poignards et de tout mon attirail turc, j'étais en roule pour Londres, la ville natale du spleen.
La perfide Albion vint au-devant de moi dans la diligence, sous la forme de quatre Anglais, entourés, bastionnés de toutes sortes d'ustensiles confortables, et ne sachant pas un mot de français : mon voyage commençait tout de suite. A Boulogne, qui est une ville complètement anglaisée, je fus réduit à une pantomime touchante pour exprimer que j'avais faim et sommeil, et que je voulais un souper et un lit; enfin l'on alla chercher un drogman qui traduisit mes demandes, et je parvins à manger et à dormir. On n'entend à Boulogne que l'anglais ; je ne
âais p&s ^ le français, par compensttioa, est l'idiome dont se servent les habitants de Douvres, mais je n'en crois rien. — C'est une remarque <îue j'ai déjà faite sur plusieurs de nos frontières, que cet envahissement des coutumes et du langage des paya voisins. L'espèce de demi*- teinte qui sépare les peu^ pies , sur la carte et dans la réalité, est fondue plutôt du côté de la France que du royaume limitrophe. Ainsi, tout le littoral qui regarde k Manche est anglais ; l'Alsace est allemande par les bords, la Flandre est belge, la Provence italienne» la Gascogne espagnole. Quelqu'un qui ne sait que le parisien pur est souvent embarrassé dans ces provinces. Passez la frontière, voua ne trouverez pas. une seule liuance française.
A six- heures du matin, j'étais sur le pont du ba* teau à vapeur te Harkquin. — Cette orthographe t'aurait réjoui le cœur, mon cher Fritz, et me fit penser à loi. Ne comptez pas sur une description de tempête, dans laquelle vous verrez apparaître Neptune en barbe verte , aifeuîUonnant les coursiers de la mer; il faisait, comme dit le P. Malebranche dans les deux seuls vers qu'il ait jamais pu tourner,
.... 11 faisait le plus beau temps du inonde Pour aller à vapeur sur la terre et sur Ponde.
(Excusez cette légère variante autorisée par les progrès de la civilisation.) — La Manche, que Ton prétend si capricieuse et si mauvaise , me fut aussi clémente qu^aulrefois la Méditerranée ; maïs la Méditerranée n'est, à vrai dire, qu'un ciel renversé, tout aussi bleu et tout aussi limpide que l'autre. Le
mal de mer me respecta, et les poissons ne purent pas apprendre à mes dépens si la cuisine de Boulogne était bonne.
Au bout de deux ou trois heures, une ligne blandhe sortit de la mer conlme un nuage; c'était la côte d'Angleterre, qui doit à la couleur de ses rivages son nom d'Albion, sur lequel les vaudevillistes ont fait tant de couplets. Regardez cette im-, mense falaise à pic, taillée comme un mur de fortification, qui s'élève sur la gauche, c'est le rocher de Shakspeare; ces deux petites taches noires, ce sont les gueules du viaduc d'un chemin de fer en construction ; au fond de la baie, voilà Douvres et sa tour, que Ton prétend être aperçue de Boulogne quand il ne fait pas de brouillard, — mais il fait toujours du brouillard. Le temps était très-beau, sans un seul nuage, et cependant un épais diadème de vapeurs couronnait le front de la vieille Angleterre ; la campagne qu'on entrevoyait, quoique dénudée par l'hiver, avait un aspect net, propre, soigné, peigné au râteau ; les falaises de craie , droites comme des murs, au bas desquelles la mer creuse dés cavernes à souhait pour les contrebandiers, ajoutaient encore à la régularité de la perspective. De loin en loin se montraient des châteaux et des cottages d'architectures bizarres, avec de grosses tours, des murs crénelés , couverts de lierre , ébréchés çà et là, et, de cette distance, jouant à s'y méprendre la forteresse gothique en ruine. Toutes»ces citadelles, tous ces donjons à pont-levis, à mâchicoulis, à qui ne manquent même pas les caiions et les coulevrines de bois bronzé, donnent à la côte
un air hérissé et rébarbatif assez pittoresque, et n'en sont pas moins garnis à l'intérieur de toutes les recherches du luxe. On me fit remarquer au milieu d'un grand parc une maison* blanche à aiguilles gothiques, mais de construction moderne, qui appartient à un juif colossalement riche, Mosé Montefiore, qui accompagna dernièrement M. Crémieux en Orient pour Tafifaire des juifs de Damas. A partir de là, la côte décrit une courbe jusqu'à Ramsgate; dans cette courbe se trouve Deal, où les Romains abordèrent, à ce qu'on dit, pour la première fois, lors de leur descente en Angleterre. Je ne vois à cela aucun obstacle. L'on aperçoit ensuite le château de Walmer, résidence du lord gardien des cinq ports ; le duc de Wellington est aujourd'hui chargé de cette dignité ; puis Sandwich, et un peu plus loin Ramsgate, ville de plaisance de Londres, dont les rues tirées au cordeau et les hautes maisons de briques semblent s'avancer jusque dans l'eau. Tout cela est charmant; mais le vrai coup d'œil, le beau spectacle à n'en pas vouloir d'autre, ce n'est pas la terre, c'est la mer.
Dans la rade de Docons, devant Deal, plus de deux cents vaisseaux de toute forme et de toute grandeur attendent le vent favorable pour passer le détroit. Les uns vont, les autres viennent : c'est un mouvement perpétuel. De quelque côté qu'on se tourne, on voit fumer au bord du ciel la cheminée des bateaux à vapeur, se découper en noir ou en clair l'élégante silhouette des navires. Tout .vous indique l'approche de la Babylone des mers. Vers la France, la solitude est complète : pas une barque , pas un bateau à