CAFMGES ET ZI6ZA6S
vapeur. Phis on avance, et plus la cohue augmente.
Lliomon est encombré; les voiles s'arrondissent en dôme, les m&ts s'allongent en aiguilles, les agrès s'entrelac«at : on dirait une immense ville gothique en dérive, une Venise ayant chassé sur ses ancres et venant à votre rencontre. Les bateaux-phares, le jour avec leur peinture ôcarlate, la nuit avec leur lumière rouge, indiquent la route à ces troupeaux de navires dont les voiles sont les toisons. Geux*ci arrivent des Indes, montés par leur équipage de Lascars, et répandent un pénétrant parfum oriental ; ceux-là de la mer du Nord, et n'ont pas encore eu le temps de fondre leurs glaçons. Voici la Chine et l'Amérique, qui apportent leur thé et leur sucre; mais, dans cette foule, vous reconnaîtrez toujours les navires an^glais : leurs voiles sont noires comme celles du vaisseau de Thésée partant pour File de Crète, sombre livrée de deuil dont les affuble le triste climat de Lon^ dres.
La Tamise, ou plutôt le bras de mer dans lequel ses eaux se dégorgent, est d^une telle largeur, et ses rives sont si basses, que, placé au milieu du fleuve, on ne les aperçoit pas; ce n'est qu'au bout de plusieurs milles qu'on les découvre, minces, plates, linéaments noirs entre le ciel gris et l'eau jaune. Plus le fleuve se resserre, plus la foule àes vaisseaux devient compacte : les palettes des bateaux à vapeur qui remontent et descendent, fouettent l'eau sans pitié et sans relâche ; les fumées qui sortent de leurs colonnes de tôles entre-croisent leurs noirs panaches et vont former au ciel qui s'en passerait bien, de
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nouveaux bancs de nuages. Le soleil, s'il y avait un soleil à Londres, en serait obscurci. On entend de tous côtés râler et siffler'les poumons des msK^hines, dont les narines de fer laissent jaillir des fusées de vapeur bouillante.
Rien n'est plus pénible à entendre que cette respiration asthmatique et stridente, que ces gémis-> sements de la matière aux abois et poussée à bout, qui semble se plaindre et demander grâce, comme un esclave épuisé qu'un mailre inhumain surcharge de travail.
Je sais que les industriels se moqueront de moi, mais je ne suis pas loin de partager Favis de l'empereur de la Chine, qui proscrit les bateaux à vapeur comme une invention obscène, immorale et barbare. Je trouve qu'il est impie de tourmenter ainsi la matière du bon Dieu, et je pense que la mère nature se vengera un jour des mauvais traitements que lui font subir ses enfants trop avides.
Outre les steamboais, les vaisseaux à voiles, bricks, goélettes, frégates, depuis le massif trois-mâts jusqu'au simple bateau de pêcheur, jusqu'à la pirogue où deux personnes peuvent à peine se tenir assises, se succèdent sans relâche et sans intervalle : c'est une interminable procession navale, où toutes les nations du monde ont leurs représentants. — Tout cela va, vient, descend, remonte, se croise, s'évite avec une confusion pleine d'ordre, et forme le plus prodigieux spectacle qu'il soit donné à un œil humain de contempler, surtout lorsqu'on a le bonheur rare de le voir, comme moi, viviflé et doré par un rayon du soleil.
Sur les bords du fleuve, déjà plus rapprochés, je commençais à distinguer des arbres, des maisons accroupies sur la rive, un pied dans T^au et la main étendue pour saisir les marchandises au passage; des chantiers de construction avec leurs immenses hangars, et leurs carcasses de navires ébauchés, pareils à des squelettes de cachalots, se dessinaient bizarrement ;dans le ciel. Une forêt de cheminées colossales, en forme de tours, de colonnes, de pylônes, d'obélisques, donnait à Thorizon un air égyptien, un vague profil de Thèbes, de Babylone, de ville antédiluvienne, de capitale des énormités et des rébellions de l'orgueil, tout à fait extraordinaires. — L'industrie, à cette échelle gigantesque, atteint presque la poésie, poésie où la nature n'est pour rien, et qui résulte de l'immense développement de la volonté humaine.
Lorsqu'on a dépassé Gravesend, limite inférieure du port de Londres, les magasins, les usines, les chantiers se resserrent, se rapprochent, s'entassent avec une irrégularité toute pittoresque; à gauche s'arrondissent les deux coupoles de l'hôpital royal de la marine, Greenwich, dont la colonnade entr'ouverte laisse apercevoir un fond de parc à grands arbres d'un effet charmant. Assis sur les bancs des péristyles, les invalides voient partir et rentrer les vaisseaux, sujets de leurs souvenirs et de leurs conversations, et râcre odeur de la mer vient encore réjouir leurs narines. Sir Christophe Wren est l'architecte de ce bel édifice. Des bateaux à vapeur omnibus partent à chaque quart d'heure de Greenwich pour Londres, et réciproquement. — Greenwich se
trouve en face de l'île, ou, pour mieux dire de la presqu'île des Chiens, où la Tamise revient sur ellemême, et fait un détour dont on a profilé habilement. C'est là que sont creusés les docks de la compagnie des Indes Orientales. Les docks des Indes Occidentales, beaucoup moins considérables et moins fréquentés, se trouvent sur la droite, un peu avant et dans le fond de la courbure que décrit le fleuve.
Les docks des Indes Orientales sont quelque chose d'énorme, de gigantesque, de fabuleux, qui dépasse la proportion humaine. C'est une œuvre de Cyclopes et de Titans. Au-dessus des maisons, des magasins, des rampes, des escaliers et de toutes les constructions hybrides qui obstruent les abords du fleuve, vous découvrez une prodigieuse allée de mâts de vaisseaux qui se prolonge à Tinfini, un inextricable fouillis d'agrès, d'espars, de cordages, à faire honte, pour la densité de l'enlacement aux lianes les plus chevelues d'une forêt vierge d'Amérique: c'est là que l'on construit, que l'on radoube, que. l'on remise cette innombrable armée de navires qui vont chercher les richesses du monde, pour les verser ensuite dans ce goufl"re sans fond de misère et de luxe que l'on nomme Londres. Les docks de la compagnie des Indes Orientales peuvent contenir trois cents vaisseaux. Un canal, tracé parallèlement aux docks, qui coupe la presqu'île des Chiens, et qu'on appelle le canal de la Cité, raccourcit de trois ou quatre milles le chemin que l'on est obligé de faire pour doubler la pointe.
Les docks du Commerce, sur la rive opposée, les docks de Londres, ceux de Sainte-Catherine, avant
d'arriver à la Tour, ne sont pas moins surprenants. Au bassin du Commerce se trouvent les plus énormes caves qui existent au monde : c'est là que sont entreposés les vins d'Espagne et de Portugal. Tout cela sans compter les bassins et les docks particuliers. A chaque instant, au milieu d'un groupe de maisons, vous voyez *se prélasser un vaisseau. Les vergues éborgnent les croisées, les antennes pénètrent dans les chambres, et les guibres semblent battre en brèche les portes des magasins, comme des béliers antiques. Les maisons et les vaisseaux vivent dans l'intimité la plus touchante et la plus cordiale ; à l'heure de la marée, les cours deviennent des bassins et reçoivent des barques. Des escaliers, des rampes, des cales de pierre, de granit, de (briques, montent et descendent do la rivière aux maisons. Londres a les bras plongés jusqu'aux coudes dans son fleuve ; un quai régulier gênerait la familiarité du fleuve et de la ville. Le pittoresque y gagne, car rien n'est plus horrible à voir que ces éternelles lignes droites prolongées en dépit de tout, dont s'est engouée si bêtement la civilisation moderne.
L'Angleterre n'est qu'un chantier; Londres n'est qu'un port. La mer est la patrie naturelle des Anglais : ils s'y plaisent tellement, que bien des grands seigneurs passent leur vie à faire les voyages les plus périlleux dans de petits bâtiments équipés et gouvernés par eux. — Le club des yacgts n'a pas d'autre but que d'encourager et de favoriser ce penchant. — La terre leur déplaît tellement, qu'ils ont un hôpital installé au milieu de la Tamise, dans un gros vaisseau rasé, qui sert aux marins qui se trouvent ma-
lades dans le port de Londres. L'avis de Tom Gofân, dans le roman du Pilote^ de Cooper» à savoir que la terre n'est bonne que pour se ravitailler et prendre de Teau fraîche, ne doit pas paraître une exagération en Angleterre.
La façade de toutes ces maisons est tournée vers le fleuve, car la Tamise est la grande rue de Londres, la veine artérielle d'où partent les rameaux qui vont porter la vie et la circulation dans le corps de la ville. Aussi quel luxe d'écriteaux et d'enseignes I De» lettres de toutes couleurs et de toutes dimensions cha* marrent les édifices de haut en bas : les majuscules on t souvent la hauteur d'un étage. Il s'agit d'aller chercher la vue d'un côté à l'autre d'une nappe d'eau qui est sept ou huit fois large comme la Seine. Votre œil s'arrête sur Tacrotère d'une maison bizarrement dé* coupée à jour; vous cherchez à quel ordre d'architec* tare appartient ce geiire d'ornement. En vous approchant vous découvrez que ce sont des lettres de cuivre doré, indiquant un magasin quelconque, et qui servent d'enseigne et de balustrade. En fait de charlatanisme d'affiche, les Anglais sont sans rivaux, et nous engageons nos industriels à faire un petit tour à Londres pour se convaincre qu'ils ne sont que de» enfants auprès de cela. Ces maisons ainsi bariolées, placardées, zébrées d'inscriptions et de pancartes, vues du milieu de la Tamise, présentent l'aspect le plus bizarre.
Je ne fus pas peu surpris d'apercevoir intacte , du moins à l'extérieur, la Tour que je croyais, d'après les descriptions des journaux, brûlée et réduite en cendre. La Tour n'a rien perdu de son antique
physionomie; elle est encore là, avec ses hautes murailles, son attitude sinistre et son arcade basse (la porte des Traîtres), sous laquelle un bateau noir, plus sinistre que la barque des ombres , apportait les coupables et venait reprendre les condamnés à mort. La Tour n'est pas , comme son nom semblerait l'indiquer, un donjon, un beffroi solitaire ; c'est une bastille en règle, un pâté de tours reliées entre elles par des murailles , une forteresse entourée de fossés alimentés par la Tamise,. avec des canons, des ponts-levis: une forteresse du moyen âge, aussi sérieuse pour le moins que notre Vincennes , où se trouvent une chapelle , une ménagerie , un trésor, un arsenal, et mille autres curiosités. — Si je tenais à allonger cette lettre outre mesure, mon cher Frits, je pourrais te donner là-dessus une inflnité de détails que tu sais mieux que moi, et que tout le monde peut apprendre en ouvrant le premier livre
venu.
Je pourrais m'attendrir sur le triste sort des enfants d'Edouard , de Jane Grey, de Clarence, et surtout de la pauvre Anne de Boleyn, que j'ai toujours beaucoup aimée à cause du joli réseau de veines bleues qui s'entrelacent sous la blonde transparence de ses tempes , dans le délicieux portrait caressé avec tant de patience et d'amour par le précieux Hans Holbein. Il m'eût été facile de déployer une science que je n'ai point, et de remplir une page ou deux de noms propres et de dates ; mais je laisse cette besogne à de plus éruJits et de plus patients
que moi.
Nous approchions du terme du voyage ; encore
quelques tours de roue» et le bateau à vapeur allait touchera la cale du Custom-House (la douane), où les malles des voyageurs ne devaient être visitées que le lendemain , car le dimanche est célébré à Londres aussi scrupuleusement que le sabbat des Juifs à Jérusalem.
Jamais je n'oublierai le magnifique spectacle qui s'offrit à mes yeux : les arches gigantesques du pont de Londres traversaient la rivière de leurs cinq enjambées colossales et se détachaient en sombre sur un fond de soleil couchant. Le disque de Tastre, enflammé comme un bouclier rougi dans la fournaise, descendait précisément derrière l'arche du milieu, qui traçait sur son orbe un segment noir d'ime hardiesse et d'une vigueur incomparables.
Une longue traînée de feu scintillait en tremblant sur le clapotis des vagues; des fumées et des I^rumes violettes baignaient l'espace jusqu'au pont de Southwark, dont on apercevait les arches vaguement ébauchées. A droite, un peu dans l'éloignement, on voyait briller les flammes de bronze doré qui surmontent la colonne gigantesque élevée en mémoire de l'incendie de 1666 ; à gauche jaillissait au-dessus , des toits le clocher de Saint-Olave; des cheminées monumentales , qu'on pourrait prendre pour des colonnes votives si les chapiteaux ioniens ou doriens étaient dans l'usage de vomir la fumée, brisaient heureusement les lignes de l'horizon, et par leurs tons vigoureux faisaient encore ressortir les tons orange et citron clair dn ciel.
En se retournant, l'on avait derrière soi une vraie ville navale , avec des quartiers et des rues de vai?-
seaux ; car c'est à ce pont , le premier de Londres, que s'arrêtent les navires : jusque-là les deux rives de la ville ne communiquent que par des bateaux. Le tunnel, qui.se trouve entre Rotherhithe et Wapping, remédiera à cet inconvénient lorsqu'il sera achevé, c'est-à-dire dans deux ou trois mois. La difficulté consistait à pouvoir combiner des rampes de façon à faire descendre les voitures jusqu'à cette profondeur. Elle a été vaincue au moyen de chemins circulaires dont Tinclinaison n'est que de quatre pieds sur cent ; ne pouvant faire un pont sous lequel les vaisseaux passeraient , on a pris le parti de faire passer le pont sous les vaisseaux et sous la rivière. Cette idée audacieuse est sortie de la tête d'un Français, M. Brunel. Les deux galeries qui forment le» tunnel sont entièrement rondes, cette forme étant celle qui offre le plus de-résistance. La portion inférieure du cercle a été comblée pour établir un plan horizontal sur lequel pussent rouler les voitures. Les parois des murs latéraux sont concaves. Celui du milieu est percé de petites arcades qui permettent au piéton d'aller d'une galerie dans l'autre. La longueur du tunnel est de treize cents pieds. Le lit du fleuve au-dessus de la voûte a quinze pieds d'é* paisseur.
L'on débarqua.
Ne sachant pas un mot d'anglais, je ne laissais pas d'être inquiet sur la manière dont j'allais m'y prendre pour trouver la personne à laquelle j'étais adressé. J'avais écrit fort correctement sur une carte le nom de la rue et le numéro de la maison ; je montrai le tout à un cocher qui heureusement savait lire, et
I>artit pour Tendroit indiqué avec la rapidité de réclair. Les plaisanteries, fort bonnes à Paris, sur la lenteur des chevaux de fiacre et de cabriolet, seraient fort mauvaises à Londres, où les voitures de place vont aussi vite qu'ici les équipages les mieux attelés. La voiture dans laquelle j'étais assis, et qui répond à peu près à nos citadines, avait la forme la plus à la* mode maintenant à Paris : des roues trèsbasses , une portière droite et carrée comme un battant d'armoire, toute la physionomie d'une chaise à porteurs montée sur roulettes. Ce genre de voitures, qui est le suprême de l'élégance chez nous, n'est affecté à Londres qu'aux voitures de place. L'intérieur en est garni tout simplement de toile cirée. Le cocher donne un sou au pauvre diable qui ouvre la portière, ce qui n'a pas lieu en France , où c'est le voyageur qui paye le valet de place. La course se calcule sur le pied d'un schelling par mille , et se rétribue selon la longueur. Pour en finir avec les voitures de place, ce que j'ai vu de plus singulier ce sont de$ cabriolets très*bas, où le conducteur n'est pas placé à côté de vous, comme dans nos cabriolets de régie, ni par devant, comme dans nos cabriolets à quatre roues, mais bien par derrière, à l'endroit où sont assis ordinairement les domestiques : les guides passent sur la capote , et le cocher conduit par-dessus votre tête. Ces petits détails paraîtront sans doute fort mesquins aux amateurs de dissertations esthétiques, aux admirateurs jurés de monuments, aux commissairespriseurs d'antiquités ; mais c'est tout cela qui constitue la différence d'un peuple à un autre , qui fait qu'on est à Londres et non pas à Paris.
Pendant que la voiture parcourait avec vélocité les rues qui séparent la douane de High Holborn , je regardais par la vitre, et j'étais dans un profond étonnement de la solitude et du silence qui régnaient dans les quartiers où je passais. On eût dit une ville morte, une de ces cités peuplées d'habitants pétrifiés dont parlent lès contes orientaux. Toutes les boutiques étaient fermées , aucun visage humain ne paraissait aux carreaux des fenêtres. A peine quelque rare passant qui filait comme une ombre en longeant les murs. Cet aspect morne et désert contrastait si fort avec l'idée d'animation et de bruit que je m'étais faite de Londres , que je ne revenais pas de ma surprise ; enfin je me souvins que c'était dimanche , — et Ton m'avait vanté les dimanches de Londres comme l'idéal de l'ennui.— Ce jour-là, qui est chez nous, du moins pour le peuple,* un jour de joie, de promenade, de toilette, de festins et de danse, de l'autre côté de la Manche se passe dans une tristesse inconcevable. Les tavernes ferment la veilie à minuit, les théâtres ne jouent pas, les boutiques sont closes hermétiquement , et, pour qui n'aurait pas fait ses provisions la veille , il serait très-difficile de trouver à manger; la vie semble être suspendue. Les rouages de Londres cessent de fonctionner, comme ceux d'une pendule lorsqu'on met le doigt sur le balancier. De peur de profaner la solennité dominicale, Londres n'ose plus faire un mouvement, c'est tout au plus s'il se permet de respirer. Ce jour-là, après avoir entendu le prêche du pasteur de la secte à laquelle il appartient, tout bon Anglais se claquemure dans sa maison pour méditer la Bible, offrir son en-
nui à DieU; et jouir devant un grand feu de charbon de terre du bonheur d*étre chez lui et de n'être ni Français ni papiste, source de voluptés inépuisables. A minuit, le charme est rompu ; la circulation , figée un instant, reprend son niveau, les maisons se . rouvrent, la vie revient à ce ^and corps tombé en léthargie , le Lazare dominical ressuscite à la voix de cuivre du lundi et se remet en marche.
Le lendemain, d'assez bonne heure, je me lançai à travers la ville, tout seul, comme c'est ma coutume en pays étranger, ne haïssant rien comme d'avoir un guide qui me fait voir tout ce dont je ne me soucie pas et me fait passer à côté de ce qui m'intéresse. — Nous professons tous les deux, mon cher Fritz, les mêmes théories sur les voyages ; nous évitons les monuments avec soin, et en général tout ce qu'on appelle les beautés d'une ville. Les monuments sont ordinairement composés de colonnes, de" frontons, d'attiques et autres architectures que les gravures et les dessins représentent avec beaucoup de fidélité. Je puis dire que je connais tous les monuments de l'Europe commie si je les avais vus, et même beaucoup mieux. Je sais par cœur les églises et les palais de Venise, où je n'ai jamais mis les pieds, et même j'ai écrit une description de cette dernière ville tellement exacte, qu'on ne veut pas croire que je n'y suis pas allé. Les beautés d'une ville consistent dans des rues ou des places trop larges, bordées de maisons neuves et régulières : c'est toujours ce que l'on m'a fait voir en pareille occasion. Ce qui me frappa d'abord, c'est l'immense largeur des rues, côtoyées de trottoirs où vingt personnes
peuvent marcher de front. Le peu d'élévation des maisons rend encore cette largeur plus sensible. La rue de la Paix de Paris ne serait là-bas qu'une rue assez étroite; le pavé de bois, dont on a fait chex nous un essai de quelques toises» est généralement adopté à Londres, où«il résiste parfaitement à une circulation de voitures trois fois plus nombreuse et plus active que celle de Paris. Les roues tournent sur ce parquet de sapin, muettes et sourdes, comme sur yn tapis, et épargnent aux habitants des rues fréquentées le tapage assourdissant que font les voi^ tures sur des pavés de grès. Mais il est vrai de dire qu'à Londres le développement des trottoirs permet aux piétons d'abandonner la chaussée aux chevaux et aux véhicules, ce qui prévient les accidents nombreux que ne manquerait pas de causer l'absence de bruit. Les rues qui ne sont pas parquetées en bois sont macadamisées.
Me voilà donc prenant au hasard les rues qui se présentaient devant moi, et marchant d'un pas délibéré comme un homme sûr de son chemin. Les boutiques s'ouvraient à peine. Paris se lève plus tôt que Londres ; ce n'est que vers les dix heures que Londres commence à s'éveiller : il est vrai qu'on s'y couche beaucoup plus tard.
Les servantes en chapeau", car le chapeau ne quitte jamais la tête des femmes, lavaient et frottaient les marches des escaliers.
Puisque les habitants ne sont pas encore levés, occupons-nous des habitations; décrivons le nid avant l'oiseau. Les maisons anglaises n'ont pas de portes cochères ; presque toutes sont privées de cour :
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un fossé recouvert de barreaux ou garni de grilles les sépare du trottoir. C'est au fond de cette tranchée que sont placées les cuisines, Toflice et les dépendances. Le charbon de terre, le pain, la viande, que . l'on porte sur des espèces de planches creusées, enfin toutes les provisions de bouche se descendent par là sans causer aucun dérangement au mattre ; les écuries sont habituellement placées dans d'autres bâtiments, quelquefois assez éloignés ; la brique est la base ordinaire des constructions. Les briques anglaises sont assez souvent d'une couleur d'ocre d'un ton jaunâtre et faux qui ne vaut pas à mon avis les tons rouges et chauds des nôtres. Les maisons construites avec des briques de cette couleur ont une physionomie malade et malsaine, désagréable à l'œil. Les étages ne dépassent guère le nombre de trois, et ne comportent que deux ou trois fenêtres de front, car une maison n'est ordinairement habitée que par une seule famille. Les fenêtres affectent cette forme connue chez nous sous le nom de châssis à guillotine. Un perron de pierres blanches, jeté comme un pontlevis sur le fossé où se trouvent les offices, relie la maison à la rue, et la porte, peinte en chêne, est souvent ornée d'un écusson de cuivre où sont écrits les noms et qualités des propriétaires. Tels sont les traits caractéristiques d*une vraie maison anglaise. Une chose qui donne à Londres un aspect tout particulier, outre la largeur de ses rues et de ses trottoirs et le peu de hauteur des maisons, c'est la couleur noire uniforme qui revêt tous les objets. Rien n'est plus triste et plus lugubre ; ce noir n'a rien des teintes rembrunies et vigoureuses que le temps
donne aux vieux édifices dans les contrées moins septentrionales : c'est une poussière impalpable et subtile qui s'attache à tout, qui pénètre partout et dont on ne peut se défendre. On dirait que tous les monuments sont saupoudrés de mine de plomb.
L'immense quantité de charbon de terre que Ton consomme à Londres pour le chauffage des usines et des maisons est une des principales causes de ce deuil général des édifices, dont les plus anciens ont littéralement l'air d'avoir été peints avec du cirage. Cet effet est particulièrement sensible sur les statues. Celles du duc de Bedford, du duc d'York au bout de sa colonne, de Georges III sur son cheval, ressemblent à des nègres ou à des ramoneurs, tellement elles sont encrassées et défigurées par cette funèbre poussière de charbon quintessencié qui tombe du ciel de Londres. — La prison de Newgate, avec ses bossages et ses pierres vermiculées, la vieille église de Saint-Sauveur, et quelques chapelles gothiques dont les noms ne me reviennent pas, semblent avoir été bâties en granit noir plutôt qu'assombries par les années. Je n'ai vu nulle part cette teinte opaque et morne qui prête aux édifices, demi-voilés par la brume, l'apparence de grands catafalques, et suffirait pour expliquer le spleen traditionnel des Anglais. En regardant ces murailles teintes par la suie du charbon, je songeais à l'Alcazar et à la cathédrale de Tolède, que le soleil a revêtus d'une robe de pourpre et de safran.
Le dôme de Saint-Paul, lourde contrefaçon de Saint-Pierre de Rome, édifice de la famille du Panthéon et de l'Escurial, avec sa coupole bossue et ses
deux clochetons carrés, soufifre cruellement de l'influence de Fatmosphère de Londres. Malgré les efforts que l'on fait pour le tenir blanc, il est toujours noir, au moins par un côté ; on a beau l'empâter de peinture, l'imperceptible poussière de charbon que tamise le brouillard va plus vite que la brosse dfi badigebnneur. Saint- Paul est un exemple de plus pour prouver que la forme de la coupole appartient à rOrient et que le ciel du Nord demande à être déchiqueté par les aiguilles et les angles aigus de l'architecture gothique.
Le ciel de Londres, même lorsqu'il est dégagé de nuages, est d'un bleu laiteux où le blanchâtre do* mine; son azur est plus pâle sensiblement que celui du ciel de France ; les matins et les soirs y sont toujours baignés de brumes, noyés de vapeurs. Londres fume au soleil comme un cheval en sueur ou comme une chaudière en ébuUition, ce qui produit dans les espaces libres de ces admirables effets de lumière si bien rendus par les aquarellistes et les graveurs anglais. Souvent, par le plus beau temps, il est difficile d*apercevoir nettement le pont de Southwark du pont de Londres, qui cependant sont assez rapprochés Tun de l'autre. Cette fumée, répandue partout, estompe les angles trop durs, voile les pauvretés des constructions, agrandit la perspective, donne du mystère et du vague aux objets les plus positifs. Avec elle, une cheminée d'usine devient aisément un obélisque, un magasin de pauvre architecture prend des airs de terrasse babylonienne, une maussade rangée de colonnes se change en portiques de Palmyre. La sécheresse symétrique de la civilisation et la vulgarité
des formes qu'elle emploie s'adoucissent ou disparaissent, grâce à ce yoile bienfaisant.
Les marchands de vin, si communs à Paris, sont remplacés à Londres par les distillateurs de gin et autres liqueurs fortes. Les boutiques de gin sont fort élégantes, ornées de cuivre, de dorures, et forment un contraste pénible par leur luxe avec la misère et le délabrement de la classe qui les fréquente. Les portes sont creusées à hauteur d'homme par les mains calleuses qui sans relâche en poussent les battants. Je vis entrer dans une de ces boutiques une vieille pauvresse qui est restée dans ma mémoire comme un souvenir de cauchemar.
J'ai étudié de près la gueuserie espagnole, et j'ai souvent été accosté par les sorcières qui ont posé pour les caprices de Goya. J'ai enjambé le^soir les tas de mendiants qui dormaient à Grenade sur les marches du théâtre ; j'ai donné l'aumône à des Ribera et à des Murillo sans cadre, enveloppés dans des guenilles où tout ce qui n'était pas trou était tache; j'ai erré dans les repaires de l'Albaycin, et suivi le chemin de Monte-Sagrado, où les gitanos creusent leurs tanières dans le roc sous les racines des cactus et des figuiers d'Inde : mais je n'ai jamais rien vu de plus morne, de plus triste et de plus navrant que cette vieille entrant dans le gin-temple.
Elle avait un chapeau, la malheureuse ; mais quel chapeau ! Jamais âne savant n'en a porté entre ses oreilles velues un plus lamentable, plus éraillé, plus chiffonné, plus bossue, plus piteusement grotesque. La couleur depuis longtemps n'en était plus appréciable ; s'il avait été blanc ou noir, jaune ou violet.
c'est ce que je ne saurais vous dire. A lavoir ainsi coiffée, on eût dit qu'elle avait sur la tète une écope ou une pelle à charbon. Sur son pauvre vieux corps pendaient confusément des haillons que je ne saurais mieux comparer qu'aux guenilles accrochées au-dessus des noyés au portemanteau de la Morgue; seulement, ce qui était bien plus triste, le cadavre était debout. Quelle différence de ces lambeaux terribles aux bonnes guenilles espagnoles, rousses, dorées, picaresques, qu'un grand peintre peut reproduire , et qui font l'iionneur d'une école et d'une littérature; entre cette misère anglaise, froide, glacée, comme la pluie d'hiver, et cette insouciante et poétique misère castillane, qui, à défaut de manteau, s'eaveloppe d'un rayon de soleil, et qui, si le pain lui manque, étend la main et ramasse une orange ou une poignée de ces bons glands doux qui faisaient les délices de Sancho Pança !
Au bout d'une minute, la vieille sortit de la boutique; elle marchait droit comme un soldat suisse ; sa figure terreuse s'était ranimée, une rougeur fiévreuse couvrait ses pommettes. Un sourire d'une béatitude idiote voltigeait sur ses lèvres ridées. En passant près de moi, elle leva les yeux et me jeta un regard noir, profond, fixe, et pourtant sans pensée. — Les morts sans doute regardent ainsi quand un doigt impie relève par curiosité' leurs paupières, qui ne doivent plus s'ouvrir que pour contempler Dieu. — Puis ces prunelles se troublèrent et s'éteignirent dans leur orbite comme des charbons qu'on plonge dans l'eau; la force du gin agissait, et elle continua sa route en balançant la tête avec un ri-
canement stupide. Béni sois-tu, gin, malgré les déclamations des philanthropes et des sociétés de tempérance, pour le quart d'heure de joie et d'assoupissement que tu donnes aux misérables 1 Contre de tels maux, tout remède est légitime, et le peuple ne s'y trompe pas. Voyez comme il court boire à grands coups l'eau du Léthé sous le nom de gin. Étrange humanité, qui veut que les pauvres aient toujours toute leur raison pour sentir sans relâche rétendue de leurs malheurs ! Anglais, vous feriez bien d'envoyer en Irlande les cargaisons d*opium dontvous voulez empoisonner la Chine.
A quelques pas de là, je vis un spectacle du même genre et non moins triste : un vieillard à cheveux blancs et déjà ivre chantait je ne sais quelle chanson glapissante et ridicule, en faisant des gestes désordonnés ; son chapeau avait rx)ulé ^à terre sans qu'il eût la force de le reprendre, et il s'épaulait de son mieux contre un mur de trois ou quatre pieds de haut, surmonté d'une grille de fer.
Ce mur était celui du cimetière d'une paroisse, car à Londres les cimetières sont encore dans la ville ; une église de l'aspect le plus lugubre, enfumée comme le tuyau de cheminée d'une forge,'S'élevait au milieu de tombes noires, dont quelques-uns avaient cette vague forme humaine que les bandelettes et les boîtes des momies conservent au corps qu'elles renferment. Ce vieillard ivre, qui chantait à deux pas de ces tombes, faisait le contraste le plus pénible par sa dissonance. .
Ces deux échantillons de la misère de Londres n'étaient rien en comparaison de ce que je devais voir
plus tard dans Saint-Gilles, le quartier des Irlandais; mais ils me firent une forte impression, car celte vieille et ce vieillard furent les premiers êtres vivants que je rencontrai. Il est vrai que ceux qui n'ont pas de lit se lèvent de bonne heure.
Cependant les rues commençaient à s'animer; les ouvriers, leur tablier blanc retroussé à la ceinture, se rendaient à leur ouvrage ; les garçons bouchers portaient la viande dans les auges de bois ; les voitures filaient avec la rapidité de Féclair; les omnibus, éclatants de couleurs et de vernis , chamarrés de lettres d'or indiquant leurs destinations, se succédaient presque sans intervalle, avec leurs voyageurs en outside, et leurs conducteurs qui se tiennent debout sur une planchette à côté de la portière; ces omnibus vont fort vite, car Londres est une ville si vaste, si démesurée, que le besoin de la rapidité s'y fait sentir bien plus vivement qu'à Paris. Cette activité de locomotion contraste bizarrement avec l'air impassible, la physionomie flegmatique et froide, pour ne pas dire plus, de tous ces marcheurs imperturbables. Les Anglais vont vite comme les morts de la ballade, et pourtant on ne lit dans leurs yeux aucun désir d'arriver. Ils courent et n'ont pas l'air pressé : ils filent toujours droit comme un boulet de canon, ne se retournant pas s'ils sont heurtés, ne s'excusant pas s'ils heurtent quelqu'un ; les femmes elles-mêmes marchent d'un pas accéléré qui ferait honpeur à des grenadiers allant à l'assaut, de ce pas géométrique et viril auquel on reconqjiîl une Anglaise sur le continent et qui excite ^ rire d# la Parisienne Irotte-menu ; les bambins vonf vlteméme
à Fécole ; le flâneur est un être inconnu à Londres, quoique le badaud y revive sous le nom de cockney. Londres occupe une énorme surface : les maisons sont peu hautes, les rues très-larges, les squares grands et nombreux ; le parc Saint-James, Hyde- Park et Regent's-Park, couvrentd'immenses terrains : il faut donc presser le pas, autrement Ton n'arriverait à sa destination que le lendemain.
, La Tamise est à Londres ce que le boulevard est à [ Paris, la principale ligne de circulation. Seulement , sur la Tamise, les omnibus sont remplacés par de petits bateaux à vapeur étroits, allongés, tirant peu d'eau, dans le genre des Dorades , qui allaient du Pont-Royal à Saint-Gloud. Chaque trajet se paye six pence. L'on va ainsi àGreenwich, à Chelsea; des cales sont établies près des ponts où se prennent et se déposent les passagers. Rien de plus agréable que ces petits voyages de dix minutes ou d'un quart d'heure qui font défiler devant vous, comme un panorama mobile, les rives si pittoresques du fleuve. Vous passez ainsi sous tous les ponts de Londres. Vous pouvez admirer les trois arches de fer du pont de Southwark, d'un jet si hardi, d'une ouverture si viaste; les colonnes ioniennes qui donnent un aspect si élégant au pont de Blackfriars ; les piliers doriques, d'une tournure si robuste et si solide, de Waterloo- Bridge, le plus beau du monde assurément. En descendant de Waterloo -Bridge, vous apercevez, à travers les arches du pont de Blackfriars, la silhouette gigantesque de Saint-Paul, qui s'élève au-dessus d'un océçin de toits, entre les aiguilles et les clochers de Sainte^ài*y-la-Bone, de Saint-Benoît et de Saint-
UNB JOURNÉE A LONDRES. 131
Matthieu, avec une portion de quai encombrée de bateaux, de barques et de magasins. Du pont de Westminster vous découvrez l'antique abbaye de ce nom, élevant dans la brume ses deux énormes tours carrées qui rappellent les tours de Notre-Dame de Paris, et qui portent à chaque angle un clocheton aigu; les trois clochers bizarrement tailladés à jour de Saint-Jean-l'Évangéliste, sans compter les dentsde scie formées parles aiguilles des chapelles lointaines, les cheminées de fabriques et les toits de maisons. Le pont du Vauxhall, qui est le dernier qu'on trouve de ce côté, clôt dignement la perspective. Tousces ponts, qui sont en pierre de Portland ou en granit de Coi»nouailles, ont été construits par des sociétés particulières, car à Londres le gouvernement ne se mêle de rien, et les dépenses en sont couvertes par un droit de péage. Ce péage, pour les piétons, est perçu d'une façon assez ingénieuse. On passe par un tourniquet qui, à chaque tour, fait avancer d'un cran une roue graduée placée dans le bureau de perception; de cette manière on sait exactement le nombre de gens qui ont traversé le pont dans la journée, et la fraude est impossible de la part des employés.
Pardonnez-moi si je vous parle toujours de la Tamise, mais le panorama mouvant qu'elle déroule sans cesse est quelque chose de si neuf et de si gran^ diose, qu'on ne saurait s'en détacher. — Une forêt de trois-mâts au milieu d'une capitale est le plus beau spectacle que puisse oflrir aux yeux l'industrie de l'homme.
Nous allons, si vous voulez, pour être tout de suite au cœur des beaux quartiers, nous transporter un
pont de Waterloo, par Wellington-Street, dans le Strand, que nous allons remonter dans sa longueur. A partir de la jolie petite église de Sainte-Marie, si singulièrement posée au milieu de la rue, le Strand , qui est d'une énorme largeur, est garni de chaque côté de boutiques somptueuses et magnifiques qui n'ont peut-être pas l'élégance coquette de celles de Paris, mais un air de richesse et d'abondance fastueuses.— Là se trouvent les étalages de marchands d'estampes, où Ton peut admirer les chefs-d'œuvre du burin anglais, si souple, si moelleux, si coloré, et par malheur appliqué aux plus mauvais dessins du monde ; car, si le graveur anglais est supérieur comme outil, le graveur français l'emporte de beaucoup sur lui pour la perfection du dessin. — Le portrait de la reine Victoria rayonne sous toutes les formes possibles à toutes les devantures : tantôt elle est revêtue de ses habits royaux , couronnée de diamants et manteau de velours, tantôt en simple jeune femme, une rose dans les cheveux, seule ou accompagnée du prince Albert ; une gravure les montre côte à côte dans le même tilbury , et se souriant de l'air le plus conjugal du monde. Je ne crois pas exagérer en disant que le portrait de la reine Victoria est au moins aussi commun en Angleterre que le portrait de Napoléon en France. Le petit prince est aussi fréquemment portraituré , et chez les marchands de jouets d'enfant il y a des espèces de pêches de cire qu'on appelle fruits de Windsor, et qui en s'ouvrant laissent voir couché dans ses langes un marmot abondamment fardé de laque, qui a la prétention assez mal fondée de représenter le prince
de Galles. — Il faut dire aussi que si les portraits adonisés, flattés, embellis, caressés amoureusement par un burin courtisan , sont en majorité, il ne manque pas non plus de grossières pochades crayonnées avec la verve humoristique des caricatures anglaises, qui traitent her majesty aussi cavalièrement que possible. — A propos des marchands de jouets d'enfant, je fis la remarque que les joujoux anglais étaient bien autrement sérieux que les nôtres. Peu de tambours, peu de trompettes, disette de polichinelles et de soldats, mais force bateaux à vapeur, force vaisseaux à voiles, force chemins de fer avec leur locomotive et leurs wagons en miniature ; les verres de lanternes magiques, au lieu de représenter les infortunes burlesques de Jocrisse ou tout autre sujet analogue, offrent un cours d'astronomie, un système planétaire complet. Il y a aussi des jeux d'architecture avec lesquels on peut bâtir toutes sortes d'édifices au moyen de pièces détachées, et mille autres amusements géométriques et physiques qui réjouiraient fort peu les bambins de Paris. Puisque je suis à parler de boutiques, je vais te raconter ici, mon cher Fritz, une petite drôlerie industrielle que nos charlatans de Paris regretteront bien de ne pas avoir trouvée. — Il s'agit de makintosk^ de waterproof imperméables. Pour démontrer victorieusement l'imperméabilité de ses étoff*es , le marchand a eu l'idée triomphante de faire clouer sur un châssis le pan d'un waterproof^ de manière à former une espèce de creux ; dans ce creux il a versé à peu près la contenance d'une cuvette d'eau, où nagent et frétillent une dizaine de poissons rouges. Paire un vivier
d'un paletot et donner aux amateurs la facilité de pêcher à la ligne dans le pan de leur redingote, n'est-ce pas Tidéal de l'annonce, le sublime du charlatanisme ?
En marchant du côté de Charing-Cross, vous trouvez, au coin de la place de Trafalgar, la façade de l'hôtel du duc de Northumberland, reconnaissable à un grand lion dont la queue relevée en Tair et toute droite produit un effet sculptural assez médiocre, quoique nouveau; c'est le lion des Percy , et jamais lion héraldique n'a plus abusé du droit qu'il avait d'affecter des formes fabuleuses. — On vante beaucoup l'escalier de marbre qui conduit aux appartements et la collection de tableaux , qui se compose, comme toutes les collections possibles, de Raphaël, de Titien, de Paul Véronèse, de Rubens, d'Albert Durer, de Van Dyck, sans compter les vieux Franck, les Féti, les Tem pesta, les Salvator Rosa, etc. Je ne veux pas suspecter ici la galerie du duc de Northumberland, que je n'ai pas vue, mais je crois qu'il n'y a pas beaucoup de certitude à fonder sur les tableaux anciens qui se trouvent en Angleterre. — Bien qu'ils aient été, pour la plupart, payés des sommes folles, ils n'on sont pas moins en général de simples copies. La quantité de Murillo que j'ai vu fabriquer à Séville pour le compte des Anglais me met en garde sur leurs Raphaël : les Van Dyck et les Holbein sont beaucoup plus authentiques; ce sont des portraits de grands seigneurs, de grandes dames ou de hauts personnages peints dans le pays, qui ne sont pas sortis de la famille, et dont la filiation est parfaitement connue. Ceci soit dit sans affliger personne ;
que ceux qui s'imaginent posséder un Raphaël ou un Titien, et qui, en réalité , n'ont autre chose que sept ou huit couches de vernis dans un riche cadre , n'en soient pas moins heureux pour cela. Il n'y a que la foi qui sauve.
Au milieu de la place de Trafalgar l'on est en train d'élever un monument à la mémoire de Nelson. En attendant, sur l'enceinte de planches qui entoure l'espace qu'occuperont les constructions, se prélassent des placards gigantesques, des affiches monstres avec des lettres de six pieds de haut des formes les plus bizarres ; c'est là que se placardent les phénomènes, les exhibitions extraordinaires et les représentations théâtrales.
Les Anglais abusent, en vérité, de Waterloo et de Trafalgar. Je sais bien que nous ne sommes pas non plus exempts de cette manie d'affubler nos rues et nos ponts du nom de nos victoires ; mais au moins notre répertoire est un peu plus varié.
Regent-Street, qui a des arcades comme la rue de Rivoli, Piccadilly, Pall-Mall, Hay-Market, l'Opéra italien, qu'on ne saurait mieux comparer qu'à l'Odéon de Paris, Carlton-Palace et Saint-James's-Park, le palais de la reine avec son arc de triomphe imité de celui du Carrousel, font de cette portion de la ville une des plus brillantes de Londres.
L'architecture des maisons, ou plutôt des palais qui forment ce quartier, habité par les classes Hches, est tout 'h fait grandiose et monumentale, quoique d'une composition hybride et souvent équivoque. Jamais l'on n'a vu tant de colonnes et de frontons, . même dans une ville antique. Les Romains et les
Grecs n'étaient pas si Romains et si Grecs assurément que les sujets de Sa Majesté Britannique. Vous marchez entre deux rangs de Parthénons; c'est flatteur. Vous ne voyez que temples de Vesta et de Jupiter-Stator, et rillusion serait complète si dans les entre-colonnements vous ne lisiez des inscriptions du genre de celle-ci : Compagnie du gaz. Assurances sur la vie. L'ordre ionique est bien vu, le dorique encore mieux; mais la colonne pestumienne jouit d'une vogue prodigieuse : on en a mis partout, comme la muscade dont parle Boileau. Ces colonnades et ces frontons ne manquent pas, au premier coup d'œil, d'un certain aspect splendide ; mais toutes ces magnificences sont pour la plupart en mastique ou en ciment romain, car la pierre est fort rare à Londres. C'est surtout dans les églises de construction nouvelle que le, génie architectural anglais a déployé le cosmopolitisme le plus bizarre et fait la plus étrange confusion de genres. Sur un pylône égyptien se déploie un ordre grec entremêlé de pleinscintres romains, le tout surmonté d'une flèche go - . thique. Cela ferait hausser les épaules de pitié au moindre paysan italien. A très-peu d'exceptions près, tous les monuments modernes sont de ce style.
Les Anglais sont riches, actifs, industrieux; ils peuvent forger le fer, dompter la vapeur, tordre la matière en tous sens, inventer des machines d'une puissance effrayante; ils peuvent être de grands poètes : mais Fart, à proprement parler, leur fera toujours défaut; la forme en elle-même leur échappe. Ils le sentent et s'en irritent, leur orgueil national en est blessé ; ils comprennent qu'au fond, mafgré
leur prodigieuse civilisation matérielle, ils ne sont que des barbares vernis. Lord Elgin, si violemment anathématisé par lord Byron, a commis un sacrilège inutile. Les bas-reliefs du Parthénon apportés à Londres n'y inspireront personne. Le don de la plastique est refusé aux races du Nord; le soleil, qui met les objets en relief, assure les contours et rend à chaque chose sa véritable forme, éclaire ces pâles contrées d'un rayon trop oblique, que ne peut suppléer la clarté plombée du gaz. Et puis les Anglais ne sont pas catholiques. Le protestantisme est une religion aussi funeste aux arts que l'islamisme, et peut-être davantage. — Des artistes ne peuvent être que païens ou catholiques. Dans un pays où les temples ne sont que de grandes chambres carrées, sans tableaux, sans statues, sans ornements, où des messieurs coiffés de perruques à trois rouleaux vous parlent sérieusement, et avec force allusions bibliques, des idoles papistes et de la grande prostituée deBabylone, Tart ne peut jamais atteindre à une grande hauteur; car le plus noble but du statuaire et du peintre est de fher dans le marbre et sur la toile les symboles divins de la religion en usage à son époque et dans son pays. Phidias sculpte la Vénus, Raphaël peint la Madone ; mais ni Tun ni l'autre n'était anglican. Londres pourra devenir Rome, mais elle ne sera jamais Athènes, à coup sûr. Cette dernière place semble réservée à Paris; Là-bas, For, la puissance, le développement matériel au plus hayt degré ; une exagération gigantesque de tout ce qui peut se faire avec de l'argent, de la patience et de la volonté ; l'utile, le confortable : mais l'agréable
et le beau, non.— Ici, rintelligence,la grâce, la flexibilité, la finesse, la compréhension facile de l'harmonie et de la beauté, les qualités grecques, en un mot. Les Anglais excelleront en tout ce qu'il est impossible de faire, et surtout dans ce qui est impossible. Ils établiront une société biblique à Pékin, ils arriveront à Tombouctou en gants blancs et en bottes vernies, dans un état de respectability complet ; ils inventeront des machines qui produiront six cent mille paires de bas à la minute, et même ils découvriront de nouvelles contrées pour écouler leurs paires de bas : mais ils ne pourront jamais faire un chapeau qu'une grisette française voulût mettre sur sa tète. — Si le goût pouvait s'acheter, ils le payeraient bien cher. Heureusement, Dieu s'est réservé la distribution de deux ou trois petites choses sur lesquelles ne peut rien l'or des puissants de la terre : le génie, la beauté et le bonheur.
Cependant, malgré ces critiques de détail, l'aspect général de Londres a quelque chose qui étonne et cause une espèce de stupeur. C'est bien réellement là. une capitale dans le sens de la civilisation. Tout est grand, splendide, disposé selon le dernier perfectionnement. Les rues sont trop larges, trop vastes, trop éclairées. Le soin des facilités matérielles est porté au degré le plus extrême. Paris, sous ce rapport, est en arrière de cent ans pour le moins, et jusqu'à un certain point sa construction s'oppose à ce qu'il puisse jamais égaler Londres. Les maisons anglaises sont bâties très-légèrement, car le terrain sur lequel on les construit n'appartient pas à celui qui les fait élever. Tout le terrain de la ville est possédé, comme
au moyen âge, par un fort petit nombre de grands seigneurs ou de millionnaires cpii permettent d'y bâtir moyennant une redevance. Cette permission s'achète pour un certain temps, et l'on s'arrange de manière que la maison ne dure pas plus que le bail. Cette raison, jointe à la fragilité des matériaux employés, fait que Londres se renouvelle tous les trente ans, et permet, comme on dit, de suivre les progrès de la civilisation. Ajoutez à cela que le grand incendie de 1666 a fait place nette, ce que je regrette fort pour ma part, moi qui ne suis pas trèsengoué du génie architectural moderne, et qui aimç mieux le pittoresque que le confortable.
L'esprit anglais est méthodique de sa nature; dans les rues, chacun prend naturellement la droite, et il se forme des courants réguliers de gens qui montent et d'autres qui descendent. — Une poignée de soldats sufQt à Londres, et encore ne s'occupent-) 1 s pas de police. — ^Je ne me rappelle pas avoir vu un seul corps de garde : les policemen, un chapeau numéroté sur la tête, un bracelet à la manche pour montrer qu'ils sont en fonctions, se promènent d'un air tranquille et philosophique, sans autres armes qu'un petit bâton long de deux pieds à peine, et traversent ainsi les quartiers les plus populeux. En cas d'alerte, ils s'appellent entre eux au moyen d'une crécelle de bois. Cette circulation immense, ce mouvement effrayant qui donne le vertige, est pour ainsi dire livré à luimême, et, grâce au bon sens de la foule, il n'arrive aucun accident.
La population a l'apparence plus misérable que celle de Paris. Chez nous, les ouvriers, les gens des
basses classes, ont des habits faits pour eux, grossiers il est vrai, mais d'une forme particulière, et qu'î)n voit bien leur avoir toujours appartenu. Si leur veste est déchirée aujourd'hui , on comprend qu'ils Font portée 'neuve autrefois. Les grisettes et les ouvrières sont fraîches et propres , malgré la simplicité de leur mise. A Londres, ce n'est pas cela : tout le monde porte un habit noir à queue de morue, un pantalon à sous-pieds et un qui capit ille facile même le misérable qui ouvre la portière des voitures de place.
Les femmes ont toutes un chapeau et une robe de dame^ de sorte qu'au premier coup d'œil on croit voir des gens d'une classe supérieure tombés dans la détresse, soit par inconduite, soit par revers de fortune. Cela vient de ce que le peuple de Londres s'habille à la friperie; et de dégradation en dégradation , l'habit de gentleman finit par figurer sur le dos du récureur d'égout, et le. chapeau de satin de la duchesse sur la nuque d'une ignoble servante; même dans Saint-Gilles, dans ce triste quartier des Irlandais, qui surpasse en pauvreté tout ce qu'on peut imaginer d'horrible et de sale, on voit des chapeaux et des habits noirs, portés plus souvent sans chemise, et boutonnés sur la peau qui apparaît à travers les déchirures : — Saint-Gilles est pourtant à deux pas d'Oxford-Street et de Pîccadilly. Ce contraste n'est ménagé par aucune nuance. , Yoûs passez sans transition de la plus flamboyante opulence à la plus infime misère. Les voitures ne pénètrent pas dans ces ruelles défoncées, pleines de mares d'eau où grouillent des enfants déguenillés,
OÙ de grandes filles à la chevelure éparse, pieds nus, jambes nues, un mauvais haillon à peine croisé sur la poitrine, vous regardent d'un air hagard et farouche. Quelle souffrance, quelle famine se lit sur ces figures maigres, hâves, terreuses, martelées, vergetées par le froid I II y a là des pauvres diables qui ont toujours eu faim à partir du jour où ils ont été sevrés; tout cela vit de pommes de terre cuites à la vapeur, et ne mange du pain que bien rarement. A force de privations, le sang de ces malheureux s'appauvrit, et de rouge devient jaune, comme l'ont constaté les rapports des médecins.
Il y a dans Saint-Gilles, sur les maisons des logeurs, des inscriptions ainsi conçues : Cave garnie à louer pour un gentleman célibataire. Cela doit vous donner une idée suffisante de Tendroit. J'ai eu la curiosité d'entrer dans une de ces caves , et je t'assure, mon cher Fritz, que je n'ai jamais rien vu de si dégarni. Il paraît invraisemblable que des êtres humains puissent vivre dans de pareilles tanières ; il est vrai qu'ils y meurent, et par milliers.
C'est là le revers de la médaille de toute civilisation; les fortunes monstrueuses s'expliquent par des misères effroyables : pour que quelques-uns dévorent tant, il faut que beaucoup jeûnent ; plus le palais est élevé, plus la carrière est profonde , et nulle part cette disproportion n'est plus sensible qu'en Angleterre. — Être pauvre à Londres me paraît une des torture^ oubliées par Dante dans sa spirale de douleurs. Avoir de l'or e&t si visiblement le seul mérite reconnu, que les Anglais pauvres se méprisent eux-mêmes , et acceptent humblement
Tarrogance et les dédains des classes aisées ou riches. Les Anglais qui parlent tant des idoles des papistes, devraient bien ne pas oublier que le veau d*or est Tidole la plus infâme et qui exige le plus de sacrifices.
Les squares, qui sont en grand nombre, corrigent heureusement la fétidité de ces cloaques. La place Royale de Paris est ce qui peut donner la plus juste idée d'un square anglais; — un square est une place bordée de maisons d'architecture uniforme, dont le milieu est occupé par un jardin planté de grands arbres, entouré de grilles, et dont le gazon d'un vert d'émeraude repose doucement les yeux attristés par les teintes sombres du «iel et des édifices. — Les squares communiquent souvent les uns avec les autres, et occupent des espaces immenses. — L'on vient d'en bâtir de magnifiques du côté de Hyde- Park, pour être habités par la noblesse; aucune boutique, aucun magasin ne troublent la quiétude aristocratique de ces élégantes thébaïdes. — Il serait bien à désirer que l'usage des squares se propageât à Paris, où les maisons tendent à se rapprocher de plus en plus, et d'où la végétation et la verdure finiront par disparaître complètement. — Rien n'est plus charmant que ces vastes enceintes , tranquilles, vertes et fraîches. — Il est vrai de dire que jamais je n'ai vu personne se promener dans ces jardins si attrayants, dont les locataires ont cha7 cun une clef : il leur suffit d'empêcher les autres d'y entrer.
Les squares et les parcs sont un des grands charmes de Londres. Saint-James's-Park, tout près de
Pall-Mall, est une délicieuse promenade. On y descend par un escalier énorme » digne de Babylone, qui se trouve au pied de la colonne du duc d'York. L'allée qui longe la terrasse égyptienne de Garlton- Palace est fort large et fort belle. Mais ce qui m'en plaît surtout, c'est la grande pièce d'eau peuplée de hérons, de canards et d'oiseaux aquatiques. Les Anglais excellent dans l'art de donner aux jardins factices un air romantique et naturel ; Westminster, dont les tours s'élèvent par-dessus les touffes d'arbres, termine admirablement la vue du côté de la rivière. Hyde-Park, où vont parader les voitures et les chevaux de la fashion, par l'étendue de ses eaux et de ses boulingrins, a quelque chose de tout à fait rural et champêtre. Ce n'est pas un jardin, c'est un paysage. La statue votée par les dames de Londres à lord Wellington se trouve dans Hyde-Park. — Le noble duc est idéalisé et divinisé sous la forme d'Achille. — Je ne crois pas qu'il soit possible de pousser le grotesque et le ridicule flus loin : mettre sur le torse du vaillant fils de Pelée et le col musculeuxdu vainqueur d'Hector la tête britannique de l'honorable duc avec son nez recourbé, sa bouche plate et son menton carré, est une des plus divertissantes idées qui puissent traverser un cerveau humain; c'est de la caricature naïve, involontaire, et par cela même irrésistible. — La statue, coulée en bronze par M. Westmacoit avec les canons pris dans les batailles de Yittoria, de Salamanque, de Toulouse et de Waterloo, n'a pas moins de dix-huit pieds de haut. Le correctif de celle apothéose un peu exagérée est placé tout à côté. Par une de ces antithèses
ironiques du hasard, ce grand railleur des choses humaines, Apsley-House, Thôtel du noble duc, occupe le coin de Piccadilly, et de sa fenêtre il peut se voir chaque matin sous la forme d'un Achille de bronze, ce qui est un réveil fort agréable. Malheureusement lord Wellington jouit en Angleterre d'une popularité très-problématique. La canaille ne connaît pas de jouissance plus vive que de casser à coups de pierres, et quelquefois à coups de fusil, les vitres . d'Achille. Aussi toutes les fenêtres d' Apsley-House sont revêtues de lames de fer et garnies de volets doublés en tôle. Ce sont les gémonies à côté du Panthéon, la roche Tarpéienne tout près du Gapitole. Hyde-Park est bordé de charmantes maisons de style tout à fait anglais, ornées de galeries vitrées , de jalousies vertes et de pavillons en ronde bosse sur les corps de logis, qui rappellent les tourelles gothiques et font le meilleur effet.
On s'étonne de voir de si grands espaces libres dans une ville comme Londres. Regent's-Park, où se trouve enclavé le jardin zoologique et que bordent des palais dans le goût du Garde-Meublé et du ministère de la Marine de Paris , est véritablement énorme; on s'y perd. Une ondulation du terrain, dont on a très-habilement profité, y produit lesefiFets les plus pittoresques.
Voilà à peu près, mon cher ami, ce que j'ai vu en me promenant à travers la ville. Tout ceci est bien incomplet; si je voulais faire une description exacte et détaillée de Londres, une lettre ne suffirait pas, il faudrait des volumes. « Mais quel est ton avis sur la cuisine de Londres? me diras-tu; qu'y boit-on?
qu'y mange-t-on? » car les faiseurs de voyages, tout occupés de se quereller pour la mesure exacte d'une colonne ou d'un obélisque dont personne ne se soucie, passent ordinairement ces choses-là sous silence. Moi, qui n'appartiens pas à cette classe sublime, je te répondrai : La question est grave, aussi grave pour le moins que la question d'Orient. Les Anglais prétendent qu'ils ont seuls le secret d'une nourriture saine, substantielle et abondante. Cette nourriture se compose principalement de soupe de tortue , de beefsteak, de rump-steak, de poissons, de légumes cuits à l'eau, de jambon, de bœuf, [de tourtes de rhubarbe, et autres mets aussi primitifs. 11 est bien vrai que toutes ces nourritures sont parfaitement naturelles et cuites sans aucune sauce ou ragoût; mais on ne les mange pas comme on les sert. L'accommodement se fait sur la table, et chacun le gradue à sa guise. Six ou huit petites buires posées sur un plateau d'argent, renfermant du beurre d'anchois, du poivre deCayenne, del'Harvey-sauce, et je ne sais quels ingrédients hindous à vous faire venir des ampoules au palais, font de ces mets si simplement apprêtés quelque chose^de plus violent que les ragoûts les plus sublimés. — J'ai mangé sans sourciller une friture de piments et des coniitures de gingembre de la Chine. Ce n'était que miel et sucre à côté de cela. Le porter, la vieille aie d'Ecosse, qui me plaît beaucoup, ne ressemblent en rien à nos bières de France, ni à celles de Belgique, déjà si supérieures aux nôtres. Le' porter prend feu comme l'eau-de- Vie, l'aie d'Ecosse grise comme du vin de Champagne. Quant au vin qu'on boit en Angleterre, le claret, le
sherry et le porto, c'est du rhum plus ou moins déguisé. On y absorbe aussi, sous prétexte de vin de Champagne, une grande quantité de poiré d'Exeter. Au dessert, avec le fromage de Ghester et les petits gâteaux secs, on apporte du céleri fort proprement dressé dans une coupe de cristal. Les oranges qui viennent de Portugal sont excellentes et ne coûtent presque rien. C'est la seule chose qui soit à bon marché à Londres.
J'ai dîné à l'hôtel de Brunswick, près des docks des Indes, tout au bord de la Tamise. Les vaisseaux passaient et repassaient devant les fenêtres^ et semblaient presque entrer dans la salle ; on m'y servit, entre autres choses^ un rump-steak d'une telle dimension, si flanqué de pommes de terre, de têtes de choux-fleurs et arrosé d'une si abondante sauce aux huîtres, qu'il y aurait bien eu de quoi rassasier quatre personnes. On me conduisit aussi à une table d'hôte dans une taverne près du marché au poisson, à Billingsgate. J'y mangeai du turbot, des soles et du saumon d'une fraîcheur exquise. Au commencement du repas, le la'ndlord ailles Grâces, eihlà un leBenedicitCf après avoir frappé sur la table avec le manche de son couteau pour commander l'attention.
Les cafés, coffec-room, ne ressemblent en rien aux cafés de France. Ce sont des chambres assez tristes, divisées en petits cabinets ou cloisons, comme les ^ stalle des chevaux dans les écuries, et qui n'ont rien de l'éclat de nos cafés de Paris, étincelants de moulures, de dorures et [de glaces; les glaces, du reste, sont assez rares en Angleterre : je n'en ai vu que de fort petites.
Il y a aussi dans tous les quartiers de la ville des tavernes-poissonneries où Ton va manger des huîtres, des crevettes, du homard, le soir à la sortie du théâtre. Comme ces tavernes ne payent pas patente de marchands de vins et d'esprits, si vous voulez boire, il faut donner de l'argent au garçon, qui va chercher, au fur et à mesure, ce que vous lui demandez, à la boutique voisine.
En fait de théâtre, je n'ai vu que rOpéra-Itàlien et le Théâtre-Français. Te parler de Mlle Porgeot, de Perlet, t'amuserait médiocrement ; je préfère te dire quelques mots de l'Opéra-Italien.
La salle peut lutter de grandeur avec celle de la rue Lepelletier ; mais ses dimensions sont acquises un peu aux dépens de la scène, qui est fort petite. Les spectateurs empiètent sur le théâtre. Il y a trois loges d'avant-scène entre la rampe et le rideau, ce qui produit l'effet le plus bizarre : les espaliers^ les chœurs, n'ont pas le droit de s'avancer plus loin que le manteau d'arlequin, car alors ils empêcheraient de voir les jeunes getlemen placés dans les baignoires. Les premiers sujets seuls se postent sur le proscenium et jouent hors du cadre de la décoration, à peu près comme les figures d'un tableau qui seraient découpées et posées à cinq ou six pieds en avant du fond sur lequel elles se meuvent. Quand, vers la fin d'un acte, par suite de quelque combinaison tragique, les héros sont poignardés et meurent près de la rampe, il faut les prendre sous les bras et les traîner à reculons, en remontant le théâtre, pour que la chute du rideau ne les sépare pas de leur suite éplorée.
Les loges sont garnies de rideaux de damas rouge qui les rendent un peu sombres; la salle elle-même n'est pas très-éclairée ; toute la masse de lumière est réservée pour la scène. Cette disposition et la puissance des rampes de gaz permettent d'exécuter des effets vraiment magiques. Le lever de soleil qui termine le ballet de Giselle produit une illusion complète et fait honneur à l'habileté de M. Greave. — L'on donnait avec Giselle un opéra de Donîzetti, Gemma de Vergy^ imité, pour le poëme, du Charles VU chez ses grands vassaux, de Dumas, et, pour la musique, de Donizetti lui-même, sans préjudice de Bellini et de Rossini. — Le ténor Guasco et Mlle Adélaïde Moltini, de Milan, ont trouvé moyen de s'y faire applaudir; mais les épaules de la Mollini sont pour moitié au moins dans les applaudissements.
Quoique le beau monde ne fût pas. encore arrivé, je vis à rOpéra-Italien de charmantes physionomies féminines, encadrées admirablement dans le damas rouge des loges. Les keepsakes sont plus fidèles qu'on ne pense, et représentent très-bien la grâce maniérée, les formes élégantes et frôles des femmes de l'aristocratie. Ce sont bien là les yeux aux longs cils, aux regards noyés, les spirales de cheveux blonds faiblement contournées, et venant caresser de blanches épaules et de blanches poitrines généreusement livrées aux regards, mode qui nous paraît contraster un peu avec la pruderie anglaise. Quant aux toilettes, elles ont un caractère d'excentricité frappant. Les couleurs voyantes sont adoptées de préférence. Dans la même loge rayonnaient comme un spectre solaire trois dames habillées l'une en jon-
quille, l'autre en écarlate, et la dernière en bleu de ciel. Les coiffures ne sont pas d'un goût très-heureux. t)n sait tout ce que les Anglaises se mettent sur la tête : franges d'or, buissons de corail, branches d'arbre, coquillages, bancs d'huîtres, leur fantaisie ne recule devant rien, surtout lorsqu'elles ont atteint ce! âge que l'on appelle âge de retour, et auquel cependant personne ne voudrait arriver, loin d'y vouloir retourner.
Voilà à peu près, mon cher Fritz, ce que peut voir, en allant à travers Londres tout droit devant lui, un honnête rêveur qui ne sait pas un mot d'anglais, n'est pas gi'and admirateur des vieilles pierres noires, et trouve la première rue venue aussi curieuse que l'exhibition la plus attractive»
Cj^
Idées rétrogrades.
Que doit dire là-haut où Ik-bas (car ce n'est qu'une question d'antipodes) le Créateur de toutes choses de la conduite que nous menons sur ce globe terraqué? Il avait inventé une assez jolie machine à quatre pieds que Ton appelait cheval. Cette machine vivante/ qui se reproduisait d'elle-même, s'attelait à des voitures, se laissait mettre des selles sur le dos, et nous transportait d'un endroit à un autre avec une rapidité qui avait paru satisfaisante jusqu'à présent ; mais il y a des gens qui ne sont jamais contents de rien, et qui regrettent, comme ce roi d'Espagne, de ne pas s'être trouvés là lorsque Dieu fit le monde, parce qu'ils lui auraient donné de bons conseils. Ces gens-là, à force de recherches, de combinaisons et d*efforts, sont parvenus à fabriquer un animal de fer, de cuivre et d'acier, qui boit de l'eau bouillante
et mange du feu, a des roues au lieu de jambes, et ne peut marcher que sur des tringles. Cette béte monstrueuse, qui grogne, qui glapit, éructe et produit toute sorte- de bruitf singuliers, traîne des fardeaux énormes plus vite que le ventl... Le vent! qu*ài-je dit là ? quelle comparaison antique et surannée 1 le vent reste bien en arrière de la vapeur. — Cette bête ne se fatigue pas, bien qu'elle se couvre de sueur; toutefois, elle a cela de commun avec Texcheval, qu'elle prend le mors aux dents si on la surmène, éclate comme un obus, et fait payer bien cher sa vélocité. — Dans Tesprit du peuple, une locomotive passe pour un être doué de vie, et j'avoue que je suis un peu de Tavis du peuple. — Un savant chimiste ne vient-il pas de découvrir que l'homme était un appareil consommant du carbone? Dans les procès qui ont suivi le désastreux événement du 8 mai, n'avez-vous pas remarqué parmi les dépositions des témoins des phrases comme celles-ci : « Le Mathieu-Murray était une machine capricieuse ; Georges (le Baucher de ces chevaux de fer) se défiait de ses tours ; il la montait lui-même, car elle avait ses bons et ses mauvais jours.» Une machine capricieuse! quel mot effrayant! quel abîme de profondeur I Le caprice, c*est la volonté, c'est la vie ; il y aura donc, dans quelques années d'ici, des machines qui vivront !
Au moyen de cette invention, je viens de faire trente lieues et plus en moins de quatre heures. — Je suis furieux; je trouve qu'on s'est arrêté trop souvent, qu'on a perdu vingt minutes. Autant aller en fiacre, autant s'asseoir sur un colimaçon. Jadis, lorsqu'on faisait quatre lieues à l'heure, on appelait cela
un train d'enfer, et Ton donnait cinq francs de guides. Il est vrai que Ton avait du bruit pour son argent ; les postillons faisaient clac|uer leurs fouets, les chevaux secouaient des grappes de grelots, arrachaient du pavé des milliers d'étincelles, les rues grondaient comme le tonnerre, on était cahoté, jeté d'un angle à. l'autre, agité comme dans un van. Cette réflexion m'est venue, et ma colère s'est calmée.
Cette seconde réflexion s'est présentée à mon esprit : Un vertige de rapidité s'est emparé des populations modernes ; toutes les idées se convergent de ce côté. La vapeur ne suffit déjà plus: on cherche dans l'air comprimé, dans le fluide électrique, des moteurs encore plus puissants. Cruikshanck, le caricaturisle,^eprésente des voyageurs qui partent pour le Bengale, et qui se placent au centre d'une énorme bombe qu'un mortier va lancer à sa destination. En 1945, cette plaisanterie sera du plus mauvais goût. La route de l'air va bientôt être ouverte. En France, en Angleterre, plusieurs de ces fous qu'on nomme génies lorsqu'ils réussissent, cherchent les moyens de se diriger à travers les couches atmosphériques.
— Ce moyen, on le trouvera ; il est peut-être trouvé.
— En attendant je vais vous raconter une petite histoire. — Un Anglais (c'est peut-être bien un Écossais) avait inventé une machine pour voler ; la machine achevée, le Dédale britannique voulut en faire un essai solennel ; il invita beaucoup de monde à déjeuner; le repas fut long et* magnifique; les vins de ]<Yance et d'Espagne y coulèrent à flots : après quoi l'on descendit dans la cour pour l'expérience. Le gentleman, au moment de partir, allégua qu'il avait
beaucoup mangé, bu davantage, qu'il était un peu lourd, qu'il lui serait difficile de s'élever de terre, et qu'il réclamait de la respectable société la faveur de monter avec la machine sur le bord d'un toit, du haut duquel il prendrait plus commodément son essor. Cette facilité lui fut gracieusement accordée : les aigles eux-mêmes se la donnent, et se jettent dans l'air de quelque rocher ou de quelque pic. — Arrivé au bord du toit, le gentleman prit deux ou trois fois son élan, sans toutefois quitter l'élément solide. L'assistance attendait avec anxiété; mais notre homme, s'arrêtant tout à coup, se mit à crier d'une voix de Stentor:
« John !
John parut.
« Vous êtes mon domestique ?•
— Oui, monsieur.
— Je vous paye pour mç servir et faire ce que je vous commande.
— Oui, monsieur.
— C'est bien I entrez dans cette machine, et lancez-vous....
— Monsieur m'excusera ; je ne sais pas voler. » Le maître s'emporta, le domestique tint bon, et, au
• grand amusement des spectateurs, une querelle en règle s'engagea.
« Monsieur, je cirerai vos bottes, j'irai vous chercher de l'eau chaude, je brosserai vos habits, mais je ne veux pas me casser le cou pour. vous obéir.
— Mais je réponds de tour, mes calculs sont justes ; et d'ailleurs, estimez votre carcasse, je vous la payerai. *»
John ne parut pas convaincu, résista, et fut glorieusement mis à la porte.
Ici se présente une question de droit des plus intéressantes. Un maître inventeur peut-il exiger de son domestique, comme service, d'essayer ses mécaniques et de prendre part à ses expériences?
Je disais tout à l'heure que la rapidité était un des besoins de l'époque. — On a donc découvert depuis peu des endroits bien délicieux, bien ravissants, pour qu'il soit nécessaire d'y arriver si vitel A quelle Otaïti, à quel Eldorado, à quel paradis terrestre conduisent ces chemins, ces railways inflexibles? La terre n'a jamais été plus ennuyeuse ; toutes les diflférences disparaissent, et il est presque impossible de distinguer une ville d'une autre ; la rue de Rivoli menace d'étendre . indéfiniment ses arcades ; les , paletots et les makintosh ont fait disparaître tous les costumes pittoresques.— Et d'ailleurs, arriver est toujours triste, quand on arrive à une belle chose.
— Je voudrais qu'un nouveau bouleversement géologique vînt tourmenter la face du globe, creusât les vallées en abîmes, soulevât les montagnes jusqu'aux cieux et détruisît toutes les routes. — Comme alors on réinventerait les chevaux, les ânes et les mulets !
— Quel beau voyage ce serait d'aller à Rouen !
Il y a quelques années, nous avons fait le voyage de Rouen dans une petite ' barque, trois ou quatre amis ensemble, autant que cela, mais nous étions bien jeunes! tantôt à la voile, tantôt à la rame, le plus souvent à la dérive. — Nous abordions à des îles inconnues, pleines de saules et d'osiers , plus fiers de nos découvertes que des aventuriers espa-
gnols allant à la conquête de TAmérique. Nous surprenions les martins-pécheurs dans leur intimité. De temps en temps la barque tournait. Quels jolis naufrages! nous plongions et nous allions repêcher notre cargaison moelleusement étalée au fond de la rivière, sur un lit de sable fin. Une seule chose me contraria pendant cette délicieuse navigation : l'un de nous avait un fusil, et tirait aux hirondelles.... J'avoue que je n'ai jamais compris le plaisir que Ton peut prendre à envoyer un grain de plomb à un pauvre petit oiseau qui jouit innocemment de la vie que Dieu lui a donnée, qui nage dans l'air et la lumière, poussant de jolis petits cris, et ne faisant de mal à personne. Heureusement la poudre se mouilla, et les hirondelles purent voltiger sans péril autour de notre canot. — Ce voyage mémorable dura trois jours. En mettant le pied sur le quai, je disais : « Déjà! » — L'autre jour, au débarcadère, je disais : « Enfin !» — Il est vrai que....
Paysage et sentiment.
Le temps est beau. Quelques nuages qui ternissaient la pureté du ciel ont été balayés par la brise de la nuit. La route monte, descend , capricieuse comme une jolie femme. De grands arbres pro-
jettent sur le chemin des ombres bizarres, où les chevaux n'entrent qu'en frissonnant. La lune s'est levée entourée d'un halo. L'attelage fume, et nous marchons dans un nuage, comme les dieux de Virgile.
Nous venons de passer près d'une petite maison à moitié enfouie dans des masses de végétation. Une seule fenêtre brille à la façade éteinte. Une lampe, posée près d'un rideau de mousseline, dessine une vague silhouette, comme celle de quelqu'un qui lit ou qui travaille. Est-ce un homme ou une femme ? c'est une jeune fille, j'en suis sûr. — Elle est jolie sans doute. Il me prend je ne sais quelles envies de descendre de la voiture, de frapper à la porte de cette maison, et de m'y établir pour le reste de mes jours. Je serai très-bien là. Le site est charmant, et j'aime déjà beaucoup le corps à qui appartient l'ombre que je viens d'apercevoir. — C'est là peutêtre que mon bonheur attend que je passe; demain, cette fenêtre s'ouvrira aux parfums de l'aube, une tête blonde et vermeille, comme une pêche dans son duvet, apparaîtra au milieu d'un cadre de feuillage fait par les guirlandes de la vigne. — Qu'un groupe d'enfants jouant avec les oreilles d'un bon gros chien serait joyeux à voir sur les marches du perron! — De quelle couleur serait Tameublement de sa chambre? — Bleu et blanc... frais et doux comme elle.... Eh bien ! mon cœur, tu te gonfles; es-tu donc encore si facile aux chimères?... Quelle étrange chose que le monde! J'ai usé de grands morceaux de ma vie auprès de gens que je ne pouvais souffrir, et que le hasard des circonstances
avait mis sur mon chemin ; et dans cette maison devant laquelle je passe pour n'y plus revenir, où je n'entrerai probablement jamais, peut se trouver TâYne la mieux assortie à la mienne, la forme la plus agréable à mes yeux. — La route fait un coude, hélas 1 je me sens les paupières humides...» — Allons, rêveur, console-toi; c'était une vieille femme qui, lunettes sur le nez, marmottait ses prières avant de s'endormir.
A gauche, au fond d'une vallée baignée de vapeurs, le fleuve scintille et miroite sous les rayons de la lune, qui a Tair de laver dans Teau le bord de sa tunique d'argent. Tout dort, excepté un phare dont l'œil rouge est ouvert et regarde dans les ténèbres. Pourquoi les peintres, qui ont tant fait de scènes de jour, ont-ils si rarement représenté la nuit? Il y a là un côté nouveau à rendre : la nuit n'est pas si noire qu'elle en a l'air, et que le croient communément les mortels vertueux qui se mettent au lit et s'endorment à neuf heures. Il y a peu de nuits complètement obscures, même dans nos climats du Nord. Outre la lune, espèce de soleil blanc, vous avez les rayons -des étoiles, mille vagues reflets du jour disparu ou qui va renaître, je ne sais quelle phosphorescence des objets. Un grand coloriste qui étudierait la nuit con amore y trouverait des gammes de nuances d'une harmonie et même d'une variété surprenantes, des efl*ets vraiment merveilleux et neufs; toutes les minuties, toutes les misères, impitoyablement trahies par le jour, disparaissent. Le jour est grossier, cynique, il n'épargne rien ; — la nuit, on n'aperçoit plus que les masses, les grands clairs et
les grandes ombres : c'est la poésie, la mélancolie, le mystère. Et puis, s'il faut l'avouer, un des grands charmes de la nuit, à mes yeux, c'est que les bourgeois sont couchés, et laissent la place libre à la nature et à Dieu.
Il faut dire aussi que Ton ne peut pas peindre sans voir clair, et que les effets de nuit s'exécutent le jour; et ensuite, qui jugerait de la vérité de ces tableaux? Les chats, les amants et les poètes, animaux inquiets, furtifs, amis de l'ombre, et qui sortent quand tout le monde rentre.
Nègres, wUte-horse et moutons.
Le port s'éveille et salue le jour; les vaisseaux étendent leurs vergues comme des bras fatigués de dormir; les matelots grimpent aux hunes, et de loin ressemblent, à travers l'enchevêtrement des cordages, à des mouches qui se démènent dans des toiles d'araignée. Les poulies grincent, les câbles se tendent en gémissant; des cris plaintifs, des mélopées bizarres accentuent et rhythment les manœuvres des matelots. Voilà un bâtiment qui lève l'ancre : les voiles se développent comme des nuages blancs, depuis les bonnettes basses jusqu'aux pommes de girouettes ; car il fait peu de vent, et il faut ramasser le moindre souffle de brise. A bord de ce navire, un
nègre, vêtu d'une chemise de laine rouge et coiffé d'un petit chapeau de paille, s'agite avec la joyeuse mièvrerie d'un singe en belle humeur. Il va, il vient, en se donnant un mouvement extraordinaire. — Est-ce la joie de quitter notre pays, et voit-il déjà le soleil d'Afrique reluire sur sa peau noire?
Les nègres m'ont toujours préoccupé, non pas à la façon des philanthropes; je ne réclame pas leur émancipation, et je ne suis pas tourmenté du désir de voir des députés de couleur siéger à la chambre. Mais cette race mystérieuse a pour moi un attrait singulier. Évidemment leurs pensées n'ont pas la même teinte que les nôtres, et j'ai peine à croire qu'ils descendent d'Adam, qui était rouge, s'il faut s'en rapporter & son nom. Or, s'ils ne descendent pas d'Adam, ils ne sont pas solidaires de sa désobéissance et ils naissent sans péché originel, ce qui fait qu'ils n'ont pas besoin d'être rachetés. Aux îles, tous les nègres ont dans leur case le portrait de Napoléon, mais recouvert d'une couche de cirage, et ils barbouillent le diable de blanc. Deburau est Satan pour un nègre.
Nous allons partir. Que de tuyaux, que de fumées, bon Dieu 1 — Fumée blanche, fumée noire, fumée rousse, fumée grise; feu de la première chambre, feu de la cabine du capitaine, feu de la cuisine. On dirait, à voir tous ces tubes de tôle, un toit de maison à la dérive. Ce que les Anglais produisent de fumée est prodigieux, abstraction faite des cigares et des pipes : on dirait qu'ils sont mis au monde pour cela.
Les coteaux d'Ingouville font place à de grandes
falaises rousses d'un aspect sauvage et féroce. Par opposition, les côtes de l'Angleterre sont entièrement blanches, d'où lui vient son nom d'Albion. Nous sommes en mer.
Voir la mer a été pour moi un désir presque maladif. Dès l'âge de cinq ou six ans, j'étais un des spectateurs les plus assidus du spectacle mécanique de M. Pierre, où l'on représentait des combats, des tempêtes, des naufrages et autres scènes analogues. Je connaissais le nom et la forme de tous les vaisseaux; j'aurais pu faire le catalogue qui se trouve dans l'ode de Victor Hugo sur la bataille de Navarin. Tout le monde croyait que je me ferais marin, el mes parents, en cas de mauvaise conduite de ma part, se voyaient privés de la ressource de me faire embarquer en qualité de mousse, car ma joie eût été au comble. — Plus tard, j'ai vu la mer, et j'avoue que je l'ai trouvée trop ressemblante au spectacle de M. Pierre ; il me semble que les vaisseaux sont de carton, et glissent sur une rainure; les vagues me font l'effet de calicot vert glacé d'argent, n'en déplaise à lord Byron et aux descriptions poétiques.
Le temps fraîchit, la lame devient courte, clapoteuse et dure; le ciel est clair encore du côté de la France; mais une tenture de brouillard ferme l'horizon du côté de TAngleterre. L'eau est d'un gris verdâtre; les white-horses (chevaux blancs) commencent à secouer leur crinière d'écume, et accourent au grand galop du fond de l'étendue. Les white-horses sont appelés chez nous moutons, d'où le verbe moutonner, pour exprimer ces barres blanches qui zèbrent la surface de la mer quand elle devient hou-
leuse, et qui, en effet, ont assez Tair de flocons de laine. N'y a-t-il pas là une différence toute caractéristique? Les Anglais, peuple hippique, toujours occupés de courses, de races, voient des chevaux partout; pour eux l'Océan est un turf où galopent des coursiers d'écuhie; pour le Français, pastoral et troubadour, la mer représente un tapis de gazon vert où paissent de blancs moutons.
Yeux verts et talons roses
Le bateau s'élève, puis redescend avec une douceur perfide. Nous sommes bien rarement parallèles à l'horizon, situation désagréable à tous ceux qui n'ont pas le pied marin. Horace avait raison de dire que celui qui s'aventura le premier sur les flots devait avoir un cœur de chêne doublé d'un triple airain, et cela au propre encore plus qu'au figuré. Mais éloignons ces idées malsaines.
J'ai déjà fait plusieurs traversées, et le vieux père Océan n'a pas exigé de moi le tribut ordinaire. La Méditerranée, ce ciel liquide, ce grand saphir fondu, a été pour moi d'une clémence rare, et les Anglais de Gibraltar n'ont pas eu la satisfaction de voir un jeune Parisien prendre un teint de citron qui a fait des excès, au roulis d'un steamer britannique; je suis
un débiteur oublié, si tant est que le Léthé existe pour les créanciers.
Cependant j'éprouve une vague inquiétude, et je pense au vers de Lucrèce :
Suave mari magno. . . .
heiamètre excellent à débiter du rivage. Ces souvenirs classiques qui me reviennent en foule ne sont pas d'un bon augure; le vent augmente, les roues nous envoient une poussière salée ; au roulis s'est joint le tangage; la fumée rabattue par le gros temps nous enveloppe de ses noirs flocons. Si cela continue, il faudra, en arrivant, nous ramener la figure.
Combien de fois j'ai marché par des chemins qui ne venaient point au-devant de mes pieds, dans des allées sablées, sur des parquets parfaitement tranquilles, et cela sans apprécier mon bonheur I Aujourd'hui j'imiterais volontiers la naïveté de cette cantatrice italienne qui, malade du mal de mer, s'écriait au milieu de la Manche : « Descendez-moi, je ne veux pas aller plus loin. »
Pour nous distraire de ces pensées maladives, regardons les yeux de notre voisine, qui est assise sur le pont, groupée dans son manteau de fourrure.
Ce sont de beaux yeux d'une teinte étrange, ni noirs ni bleus, ni gris ni fauves, mais d'un vert d'algue marine, des yeux orageux : Procellosi oculi. Ce n'est peut-être pas un moyen d'éviter ce que je crains. Dans ces prunelles transparentes et profondes, je reconnais les couleurs de l'Océan. Il ne faut pas trop s'y mirer, le vertige pourrait vous prendre. Mon cœur se trouble.... Que disais-je donc? Qu'A-
phrodite, née du ciel et de Técume de la mer, avait les prunelles de cette teinte, où Tazur des flots et Tor du soleil se fondent également et rappellent ainsi sa double origine. (J'avais commencé un compliment.... le finirai-je?)
Le froid me transit, je vais descendre dans l'entrepont. Quel dissolvant malaise! il me semble que mon âme va quitter mon corps. saint plancher.... des génisses, comme eût dit Tabbé Delille, combien je te regrette l et quel dommage que Ten ne puisse aller dans une île que par eau I Quel caractère mo» rose doivent avoir des gens qui ne peuvent ni rentrer chez eux ni en sortir sans reconnaître l'inefficacité des bonbons de Malte ! En conséquence, je me crois en droit de formuler cet axiome : « Les îles ne sont pas des pays. » J'admets à peine les presqu'îles, mais j'adore les continents. *
Les stoïciens étaient des gaillards solidement trempés qui niaient la souffrance, et, au milieu des plus atroces tourments, avaient la force morale de dire : a Douleur, tu n'es qu'un nom ! » Tenons au mal de mer le même langage , narguons-le, ne l'admettons pas, traitons-le comme une pure abstraction. Domptons le corps par l'esprit, faisons voir à la matière . que l'âme est la maîtresse ; forçons-nous par la pensée à l'oubli du présent; à l'amertume des nausées, opposons la douceur des souvenirs ; faisons comme les musiciens, prenons un thème et brodons-le. Les pieds ont joué dans ma vie un grand rôle, sans compter le pied embaumé de la princesse Hermonthis, morte il y a quatre mille ans, et qui m'a longtemps poursuivi.
Que les pieds soient notre thème; avec un pareil sujet, on peut aller loin.
Elle avait promis de me faire une visite. Je demeurais alors à TAlhambra, dans la salle de las dos hermanas. Lola, son amie, habitait une vieille maison moresque, la maison de Kislar-Agassi, au temps du roi Boabdil, tout près des jardins de Lindaraja. Le prétexte de sortie était suffisamment plausible. Elle arriva un matin, vers huit heures, fine et mince dans sa mantille, un éventail vert à la main, un œillet rouge à la tempe, avec cet air délibéré et furlif à la fois qui la faisait ressembler à une biche prenant sa résolution pour traverser un chemin. Je ne Tattendais pas encore, et j'étais assis sur une marche de marbre blanc, occupé, comme dit Gubetta, à faire se becqueter deux rimes au bout d'une idée, et deux rimes espagnoles,*qui pis est I car la fantasque créature m'avait ordonné de lui-faire un dizain dans cette langue, que je savais fort mal, et cela avec la menace de ne pas me parler de huit jours et de ne pas me donner la fleur qu'elle avait portée dans ses cheveux à la promenade. Elle était fille à tenir parole, et j'avoue que, pour éviter un pareil malheur, j'aurais composé un madrigal sanscrit.
« Vous écrivez à votre novia, à votre maîtresse de France, » me dit-elle en m'arrachant des mains le pauvre pa])ier tout couturé de ratures, que je n'avais pas eu le temps de cacher dans ma poche.
• Les quelques mots qu'elle put saisir étaient d'une orthodoxie rassurante : je lui disais que ses yeux feraient fondre la Sierra-Nevada, éteindraient le soleil, éclipseraient les étoiles, et autres galanteries
un peu hyperboliques pour nous autres gens du Nord, mais parfaitement naturelles dans la patrie des Zégris et des Abencerrages, qui n'ont jamais existé , à ce que prétendent les érudits. Métaphore à part, c'étaient d^s yeux qui, pour n'être pas verts. . . . Mais ne sortons pas de notre thème.
Occupée de sa lecture, elle trempa par mégarde son pied, chaussé de satin à la mode andalouse, dans une de ces rigoles de marbre qui réunissent un bassina un autre, et où ruisselle toujours ce cristal de roche, ce diamant humide , qu'à Grenade on appelle tout simplement de l'eau. Elle ôta son soulier, que n'aurait pas chaussé un enfant de dix ans, et dit en riant : » Quelle bonne tasse pour boire ! » et le porta à mes lèvres à moitié plein d'eau. Jamais vin du Rhin dans un verre de Bohème ne me parut aussi délicieux que l'eau de la fontaine des Lions dans ce petit soulier.
Avant de se rechausser, elle tendit vers moi sa jambe, qui luisait comme une agate sous les mailles de la soie, et me dit, avec un regard tout à fait royal : « Cavalier, regardez bien ce pied, souvenezvous que jamais vous n'en verrez de pareil ; » en quoi elle se trompait, car....
Pouvoir magique de la pensée 1 pendant une heure, j'ai vécu réellement à six ou sept cents lieues de mon corps. Malgré la dureté de la houle et l'acre odeur de FOcéan , j'étais bien dans le Patio de la Tassa.
L'alcarraza d'argile poreuse posée par terre à côté de deux citrons, le nez cassé d'un des lions de la fontaine qui lui donnait une physionomie grotesque-
ment furieuse, les fleurs du parterre, les mystérieuses inscriptions arabes, je voyais tout; j'entendais la voix de contralto de l'amie de Lola , tantôt claire comme l'argent, tantôt riche comme le cuivre. Je me porterais parfaitement bien* sans cet infernal miroir qui est placé juste en face de moi, et qui vacille au mouvement de la vague ; il brille et s'éteint comme un piège d'alouettes, puis il se ravive et jette des étincelles dans l'ombre ; la lumière tremble des* sus comme du vif argent; il m'éblouit, me fascine et me donne le vertige. Chacune de ses oscillations m'avertit de ne pas oublier que je suis sur mer. Que n'ai-je le pied assez ferme pour me lever et l'aller briser î... Damné miroir! puisse la première femme qui se regardera dans ta glace se trouver une rougeur sur le nez I elle te cassera en mille morceaux. J'ai beau fermer les yeux, ses reflets louches me poursuivent et m'entrent sous les paupières comme des lames d'épée ; allons, ma pensée , courage 1 ne te laisse pas vaincre ! Encore un coup d'aile, et nous arriverons triomphants au rivage 1
« ....Comment! vous irez au bal par cette chaleur?
--Apprenez, monsieur, qu'il ne fait pas chaud pour aller au bal.
— Mais il n'y a pas assez d'air pour soulever l'aile d'une mouche ; vous étoufferez.
— Me prenez-vous pour une Anglaise qui s'empourpre après dîner, ou pour une Française trop serrée dans son corset? Je vous ferai voir demain que je n'ai pas eu chaud; et, croyez-en ma conscience, je ne manquerai ni une contredanse ni une valse. »
En débitant cette phrase d'un ton de déesse blas-
phémée, elle défit son bas, arracha trois pétales d'une rose de son bouquet et les colla à son talon ; puis elle se rechaussa et dansa toute la nuit. Le lendemain , les trois feuilles étaient aussi fraîches que la veille.
Les côtes d'Angleterre commencent à se dessiner là-bas tout au bord de l'horizon. ma mémoire I dans un de tes replis secrets, dans un de ces tiroirs pleins de ces riens qui sont tout, cherche un souvenir qui puisse me faire croire que je suis assis dans ma chambre, dans un fauteuil moelleux, tranquille.
.... Un jour, j'avais pris du hachich, c'est-à-dire une cuillerée de paradis sous la forme d'une pâte verte. Je fis les rêves les plus bizarres : j'entendis des fleurs qui chantaient, je vis des phrases de musique bleues, vertes et rouges, qui sentaient la vanille. Une transposition complète de- toutes les idées : le plafond s'entr'ouvrit, et laissa passer un talon frais, rose, poli, un talon d'ange, de sylphide, qui n'a jamais marché que sur l'azur et sur les nuages ; je devins amoureux fou de ce talon, qui valait pour moi le visage d'Hélène ou de Cléopatre. Être amoureux d'un talon , cela ne s'est jamais vu ; c'est une bizarrerie incompréhensible. Et pourquoi donc, s'il vous plaît? Un talon n'a-t-il pas des courbes gracieuses, des finesses de lignes admirables, des teintes charmantes ? Que ceux qui ne me comprennent pas aillent voir au Musée des Antiques les pieds de jaspe d'une Isis en basalte noire, et ils ne seront plus étonnés de ma passion. Un secret pressentiment me disait que ce talon existait; mais quelle babouche, quel brodequin , quel soulier le contenait ? Où trou-
ver mon idéal? Je n'avais d'autre ressource que le hachich , magicien fidèle qui évoquait l'objet de mon amour. Une chose qui semblera incroyable, et qui est pourtant vraie comme toutes les choses incroyables, c'est que je ne m'étais jamais représenté ce talon accompagné d'un corps ; à peine si je voyais le reste du pied , comme l'adorateur d'une femme qui a de beaux yeux, et qui ne s'attache pas aux autres traits du visage. J'étais aussi malheureux, aussi agité, aussi plein de désirs extravagants , que Faust après avoir vu l'image d'Hélène dans le miroir magique.
Un soir, elle dansait; je ne sais quel sylphe, pris de jalousie à la voir si légère, se métamorphosa en pointe de clou et traversa l'étroite semelle de son mince soulier. Jugez quelle alarme I Tout le monde s'empressait autour d'elle. Je me trouvais 13 par hasard, et l'on me donna à tenir la bandelette qui devait comprimer la piqûre. Que devins-je, quand je reconnus le talon de mon rêve, ce talon qui semblait me sourire du haut des nuages I... Hélas ! pensais-je, il y a bien loin du talon au cœur 1... Si je faisais revenir du Caire une autre portion de hachich ?...•
« Nous sommes arrivés ! » crie d'une voix glapissante un petit mousse en passant sa tête par l'ouverture de la cabine.
11 était temps 1
Puchero.
Il est certains voyageurs qui ne s'occupent que de ruines romaines et d'inscriptions latines. Dès qu'ils voient quelques inégalités dans un champ, c'est un camp de César; rencontrent-ils un pan dé mur moisi, une borne tronquée, ils en font un temple, une statue de déesse. Cette classe de voyageurs se fait éditer in-quarto à l'Imprimerie royale, et la plupart finissent à l'Institut. D'autres ne sont occupés qu'à prendre des mesures : tel monument a tant de mètres de long, tant de mètres de large; un millimètre d'erreur les plonge dans le plus profond désespoir. Quelques-uns sont à la recherche des curiosités, telles que les échos singuliers, les effets bizarres d'optique. Un Anglais rencontre à Boulogne un autre Anglais, revenant comme lui d'Italie. Ils allaient monter sur le bateau à vapeur. La conversation s'engage, quoiqu'il. soit difficile qu'une conversation s'engage entre Anglais qui n'ont pas été présentés l'un à l'autre par une tierce personne ; mais ils arrivaient des pays chauds, et leur glace britannique s'était un peu fondue à ce tiède soleil.
« Je reviens d'Italie, dit le premier Anglais. Et vous?
— Oh 1 oui, répond le deuxième, d'Italie.
— Vous avez visité Saint-Pierre de Rome?
— Oh ! oui, le 29 juin, à une heure cinquante-sept minutes ; je l'ai noté sur mon carnet.
— Vous étes-vous mis à la bonne place ?
— Oh ! non.... il y a donc une bonne place ?
—Oh I oui. En se mettant en un certain endroit,
au lieu de voir toute la colonnade, on n'aperçoit qu'un seul pilier. C'est vraiment très-drôle. »
Le second Anglais rougit un peu , comme un homme pris en faute , resta pensif quelques minutes, puis prenant sa résolution :
a James, allez chercher des chevaux de poste. Nous retournons à Rome. Je vais voir Saint-Pierre à la bonne place, d'où Ton ne voit rien. »
Moi-môme j'ai eu pour les cathédrales gothiques et les galeries de tableaux un goût désordonné. Que d'ogives, que de colonnettes, que de trèfles, que de clochetons, que d'absides, que de jubés, que de transsepts, que de portails, que dé roses de vitraux, que de pendentifs, que de lancettes j'ai décrits tant en prose qu'en vers I que de tableaux espagnols, flamands, italiens, j'ai tâché de traduire avec des mots ! — Mais toutes les descriptions de cathédrales finissent par se ressembler, et, lorsqu'on a vu huit ou dix fois le même original dans différentes galeries , l'esprit le moins sceptique commence à concevoir quelques doutes sur ce qu'on appelle les chefs-d'œuvre des maîtres. — Je nie les originaux, et j'ai un ami qui prétend qu'il n'y a pas de copies non plus, et que tout cela n'est que pure illusion, affaire de fumée et de vernis.
Je sais bien une chose : — si j'étais millionnaire, jamais un tableau ancien n'entrerait chez moi. Je prendrais en pension Ingres, Delacroix, Decamps, Chassériau, Scheffer, Boqueplan, Cabat, et je leur ferais peindre devant mes yeux et sur mes murs toutes sortes de chefs-d'œuvre d'une certitude incontestable, qui ne me coûteraient presque rien, et occuperaient d'admirables artistes, au lieu d'enrichir des juifs escrocs et faussaires.
Puisque nous parlons de tableaux, et que nous passons précisément sur la place de Trafalgar, entrons un instant dans la galerie nationale.
Trafalgar-Square est d'un effet charmant au clair de lune. L'église Saint-Martin, avec son clocher gothique accroupi sur un fronton grec et sa massive balustrade en fer fondu ; le palais du duc de Northumberland, dont le portail est surmonté d'un lion dans une attitude héraldique singulière ; la colonne de Nelson, encore enchevêtrée dans ses échafaudages, qui lui donnent un aspect sévère qu'elle n'aura plus lorsqu'elle en sera débarrassée; la barrière de planches placardée de ces affiches extravagantes comme les Anglais seuls savent les faire : toutes ces choses, qui sont fort laides le jour, prennent un caractère grandiose dans un bain de brouillards et de rayons.
La galerie nationale est un bâtiment orné de colonnes.... Grands dieux 1 qui nous délivrera des colonnes ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Nous ne dirons rien des tableaux de maîtres : ce sont les mêmes que l'on rencontre partout.
Je n'avais jamais vu de peinture de Wilkie : il y
a là un tableau de lui — une perle 1 il représente des paysans attablés devant un cottage et buvant de la bière ; — un magniflque sujet que Teniers a traité cent fois, et qui a suffi pour rendre son nom illustre, car personne jusqu'à lui n'avait remarqué que les paysans se mettent à table pour boire; les objets qui sont perpétuellement sous nos yeux étant ceux qu'on ne voit jamais.
Quelle chaleur et quelle finesse! Les Flamands n'ont rien fait de mieux. Regardez la couleur de l'aie qui brille dans le verre de ce bienheureux nègre ; la topaze n'est ni plus blonde ni plus chaude. Gomme ces physionomies sont variées, comme on suit sur elles les différentes phases de l'ivresse I comme le panier de crevettes renversées est touché de main de maître! Tout cela est admirable; mais ce que vous ne trouverez ni dans Adrien Brauwer, ni dans Craësbeke, ni dans Ostade, ni dans Bega, ce sont ces délicieuses femmes qui descendent l'escalier extérieur du cottage, des petits enfants sur les bras ; elles ont une élégance naïve et rustique, une délicatesse de port et de tournure qui vous fait rêver et soupirer. Quels excellents fromages, quelles tartines soigneusement beurrées doivent faire ces charmantes inénagèresl quels intérieurs propres, discrets, luisants de cire et de vernis, font supposer ces douces créatures en robes blanches, en chapeaux de paille, qui le dimanche lisent la Bible, entourées de groupes de marmots ! Nos paysannes ne peuvent donner aucune idée des fermières du Lancashire.
Je suis resté une heure en contemplation devant ce chef-d'œuvre, qui prenait une puissance d'illu-
sîon incroyable. Les figures hautes de quelques pouces me semblaient de grandeur naturelle, et la scène peinte se passait réellement devant mes yeux.
Il y a aussi, à la galerie nationale, quelques beaux paysages de Gainsborough, de Constable. Notre paysagiste français, Paul Huet, rappelle assez Constable, soit qu'il Tait étudié, soit par rencontre fortuite; Rousseau, ce grand peintre que les injustices du jury ont dérobé au public, ressemble à Gainsborough, auquel il est supérieur. Le portrait de Kemble dans le rôle d'Hamlet, par Lawrence, artiste qui n'est pas assez connu hors de l'Angleterre, et que je regarde comme le plus grand portraitiste qu'il y ait eu depuis Van Dyck, est magnifique de composition et de couleur. Ophélia et Shakspeare en seraient contents.
S'il fut jamais un peintre selon le cœur des moralistes et des utilitaires, assurément c'est Hogarth. Chez lui, tout est voulu, tout a un plan, une intention, un but : il choisit un sujet, ou plutôt une série de sujets, et fait passer son idée par toutes les phases. Chaque détail est entendu, non pas dans le sens pittoresque, mais pour éclaircir et commenter l'action principale. — Eh bien! avec beaucoup de talent, de science, d'observation, cela fait delà peinture abominable, bonne pour des quakers, des wesleyens, des méthodistes et des anabaptistes. — On y apprend tous les inconvénients des ménages mal assortis, de la mauvaise conduite et de l'ivrognerie , et autres excellentes choses qui n'ont aucun rapport ni avec le dessin ni avec la couleur; c'est de l'art , comme les quatrains de Pibac sont de la poésie.
L'œuvre d'Hogarth, qui eut dans son temps une vogue immense, n'est cependant pas à dédaigner : la composition de ses tableaux est pleine d*habileté; il dispose ses scènes d'une façon intelligible et dramatique; sa couleur pâle ne manque pas d'une certaine harmonie sourde; quelques-unes de ses têtes de femme ont un piquant qu'elles empruntent sans doute à la singularité des modes de l'époque, repro* duitesavecune fidélité scrupuleuse. Certains masques ont la grimace bouffonne et sont d'un bon goût de caricature, bien qu'ils ressemblent plus à des acteurs comiquement grimés qu'à des visages naturels , et partout règne une humour qui nous paraît, à vrai dire, plus littéraire que pittoresque. Il nous semble qu'Hogarth n'a pas marché dans sa voie et s'est trompé de vocation ; cela arrive plus souvent qu'on ne croit. La plume lui convenait mieux que le pinceau; il aurait été un remarquable essayste, un parfait écrivain de mœurs.
Toutefois, tel qu'il est, Hogarth a un mérite, c'est l'originalité. Il ne ressemble à personne; un fort parfum de terroir, respire dans tout ce qu'il fait ; il est gris, froid, gourmé, roide, carré, mais Anglais jusque dans la moelle des os. Les types qu'il reproduit n'existent nulle part ailleurs, et il vous transporte dans la vie de Londres au siècle dernier avec une puissance d'évocation surprenante.
Têtes d*anges.
Jetez en passant un regard sur la Sainte Famille de sir Johns Reynolds. Murillo ne désavouerait pas cet enfant Jésus et ce petit saint Jean : mais arrêtezvous devant une autre toile du même peintre, qui a représenté dans un seul cadre les enfants de lady Londonderry. Il n'y a que des têtes sur un fond de ciel. Jamais plus charmante nichée de séraphins et de chérubins n'a voltigé dans l'azur.— C'est d'une transparence et d'une fraîcheur vraiment idéales.
Qui n'a pas vu un baby anglais ne sait pas ce que c'est que la beauté de l'enfance. La pâle Albion est la corbeille où s'épanouissent le plus heureusement ces jolies fleurs de chair humaine qu'on appelle Arthur, Bobsy, Mary, Harriet, et autres noms charmants oubliés par les botanistes, qui se figurent que toutes les roses poussent dans les jardins et s'obtiennent par des greffes sur les églantiers.
On se rappelle le portrait du jeune Lambton, de Lawrence, qui, envoyé à l'exposition du Louvre, à Paris, produisit, il y a quelques années, une si prodigieuse sensation : cette carnation de camélia, ces cheveux si soyeux et si brillants, ce regard nacré si sombre et si clair qu'il faisait penser au regard de
Byron enfant, cette précoce rêverie, étonnèrent beaucoup les Parisiens, qui crurent avoir devant les yeux une création due à la fantaisie d'un pinceau poétique. L'idéal n'était qu'un portrait ressemblant; car ce type est fréquent en Angleterre, où l'élève des enfants est entendue d'une manière merveilleuse. Bakwell, le Prométhée des bestiaux, ne réussit pas mieux à faire ces bœufs chimériques pour nous, qui ne sont que d'énormes beefsteaks enveloppés d'une peau lustrée comme du satin. A force de brosses, d'eau tiède, de savon , de pierre ponce, de peignes fins et de cold-creara, on tanne les enfants tout vifs, et on leur rend l'épiderme d'une pureté, d'un grain, d'une transparence inimaginables. Le papier de riz, la feuille pulpeuse du magnolia, la pellicule intérieure de l'œuf, le vélin sur lequel les miniaturistes gothiques traçaient leurs délicates enluminures, ne sont que des tissus rèches et rugueux à côté de la peau d'une petite Anglaise de sept ou huit ans, appartenant à une famille aristocratique. Sur de pareils épaules, l'hermine et le cygne paraissent noirs, la neige tourne à la suie.
Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait la Favorite^ accommodée au goût britannique, et traduite dans la langue de Tlle, ce qui produisait un vacarme difBcile à qualifier, et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre, qui n'était pas mélomane assurément. « La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits. » Aussi j'écoutais peu et j'avais le dos tourné au théâtre.
J'aperçus dans deux loges différentes deux petites filles charmantes, blondes toutes deux, mais aussi
dissemblables entre elles que peuvent Têtre une négresse et un albinos.
La première et la plus jeune avait des cheveux d'un blond opulent, presque châtains aux places moirées d'ombre, roulés en spirales nonchalantes; son œil gris, plein de résolution, comme celui d'un enfant gâté à qui rien ne résiste, et qui ne se doute pas de la misère et de la souffrance, se promenait fièrement autour de la salle, et de temps à autre elle allongeait sur le velours rouge de la loge sa petite main rose, gantée d'une mitaine noire ; des couleurs de pomme d'api luisaient sur ses joues rebondies. Sa bouche, teintée par un sang pur et vivace, avait des coins arqués en dedans et une expression délicieuse de bouderie mutine.
L'autre était pâle, et ses joues ressemblaient à des pétales de rose-thé tombés dans du lait; ses sourcils se distinguaient à peine de son front aux tempes veinées, transparent comme une agate; ses cheveux minces et faiblement bouclés avaient des tons d'or vert tout à fait singuliers, des cheveux d'Elfe ou d'Ondine; la première semblait éclairée par le soleil, et celle-là, par la lune; ses mains fluettes étaient si délicates, qu'elles laissaient pénétrer la lumière. Ses prunelles, d'un azur tendre comme celui de la pervenche sous la neige, se dessinaient à peine sur la nacre onctueuse du cristallin; de longs cils, palpitants comme des ailes de papillon, adoucissaient encore son regard mélancolique et velouté.
On aurait dit deux pages de keepsake détachées du livre, et animées par un pouvoir merveilleux.
VU
Parenthèse.
J'étais allé visiter l'atelier de Chalon, un peintre de Londres des plus à la mode. Il habite une superbe maison : un escalier d'une blancheur éblouissante, orné de tapis, de plantes rares et de tableaux, vous conduit dans les salons où travaille le maître. A la cheminée, dont la grille est magnifique, sont suspendues deux immenses cornes d'auroch, remplies d'eau, d'où s'échappent des guirlandes de lierre. Les escabeaux qui servent à poser sont recouverts de velours; mais tout cela avec un soin, une propreté vigilante, inconnus dans les ateliers français, où « un beau désordre est un effet de l'art. »
Aux murailles étaient accrochées, dans des passepartout^ les beautés de Byron, les beautés de Walter Scott, les beautés de Shakspeare, des scènes de la vie fashionable, chefs-d'œuvre de gravure où l'absence de dessin est compensée par une souplesse, un moelleux, une entente de l'effet, un ragoût de burin, un pétillant de touche vraiment prodigieux. Que de gazes, que de fleurs; que de cheveux en pleurs, que d'yeux démesurés, que de bouches si incroyablement petites qu'il en faudrait trois pour donner un baiser, que d'airs penchés, que de petites mines, que d'af-
féteries de toutes sortes 1 C'est faux, absurde et charmant.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les femmes anglaises font tout ce qu'elles peuvent pour ressembler à ces vignettes, et qu'elles y réussissent parfaitement : vous avez peut-être cru jusqu'à présent que la nature existait ; c'est une profonde erreur : la nature est une invention des peintres. A chaque époque, les artistes ont un idéal, qu'ils poursuivent et réalisent de leur mieux dans leurs statues, leurs tableaux leurs poëmes ; cet idéal, reproduit partout à divers degrés, finit par faire impression sur l'esprit des masses. Les jeunes gens cherchent à leurs amours les figures qui se rapprochent le plus des types en vogue. Les femmes qui s'aperçoivent que pour être préférées elles ont besoin de rentrer dans certaines conditions de forme et d'ajustement, tâchent de se modeler sur cet idéal : par la coiffure, par le vêtement, par l'attitude et l'expression, elles arrivent à rappeler les tableaux. Les enfants qu'elles conçoivent dans cetle préoccupation se rapprochent encore plus du type cherché : et c'est ainsi qu'un artiste célèbre se trouve avoir changé la physionomie de son sujet. Les statues de Phidias ont créé le type grec, les madones de Raphaël ontfaitles Italiennes du xvi« siècle, Albert Durer est le père de la beauté allemande; sans Watteau et son école, la régence n'eût pas existé ; c'est de l'imagination de sir Thomas Lawrence, esquire, que la femme anglaise est sortie.
L'être a toujours la forme de son idée. En Chine, par exemple, le suprême du beau pour les femmes, c'est la gracilité et la sveltesse poussées à l'extrêmot
Pour les hommes, au contraire, trois mentons et un abdomen majestueux sont indispensables à l'élégance. Toutes les femmes sont minces comme des joncs, tous les hommes ventrus comme des poussahs. En France, sous l'Empire, les versificateurs du temps avaient mis à la mode les teints de lis et de roses ; les lis et les roses fleurirent sur tous les visages. Le romantisme vint, Alfred de Musset fit le célèbre vers:
l' Elle est jaune comme une orange.
11 n'y eut plus que des femmes vertes. La conquête d'Alger et les Orientales de Victor Hugo ont produit une quantité prodigieuse de têtes turques, arabes, albanaises, qui n'existaient pas auparavant. La pensée est un marteau intérieur qui repousse les formes à la manière des orfèvres, et leur donne les creux et les saillies de ses préoccupations. Dans ma première jeunesse, j'étais mince et maigre comme un page de tableau gothique allemand, mais je ne rêvais que muscles d'acier, poitrines de bronze, athlètes, boxeurs, hercules du Nord et du Midi tordant des barres de fer, soulevant des poids énormes, cavaliers portant leurs chevaux dans leurs bras, et, par la force de ma volonté, aidée de quelques beefsteaks, je me suis modelé des pectoraux dignes d'un colonel de cuirassiers. Il est impossible de penser à quelque chose avec un peu de suite sans que cette pensée s'écrive ou sur le corps ou sur la figure.
Si les peintres font la nature, les écrivains font les mœurs ; ce qu'on appelle le monde est une pure abstraction : un auteur compose un livre où il
imagine une société à sa guise, trace des portraits et des caractères qui n'existent pas; les copistes arrivent bientôt, et les héros de roman sont traduits en chair et en os. Les Lovelace, les Saint-Preux, les Werther, etc., etc., créés par Richardson, Rousseau et Goethe, ont servi de patron à presque tous les jeunes gens de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci.. Nous ne parlons pas des héroïnes; car les femmes sont plus impressionnables encore que les hommes, et leur vie sédentaire les livre sans défense aux séductions de la lecture. A nos yeux ce n'est pas un mal ; il vaut mieux essayer de ressembler à Paniéla, à Clarisse, à Julie, que d'être tout simplement une imbécile ou une Maritorne. j'aime beaucoup la bonne soupe, et ne me plais pas plus qu'un autre à porter des hauts-de-chausses troués ; mais écumer le pot et rapetaser les vieux habits, doitil être l'unique occupation de la plus belle moitié du genre humain?
Orthopédie. r [^
Tout en contemplant ces deux têtes d'enfant, je me demandais: « Quel sera leur destin, qui aimeront-elles, à qui les mariera-t-on ? »
Et d'abord vivront-elles ?
La consomption, la gelée de ces fleurs de beauté, ne les fera-t-elle pas tomber de l'arbre avant l'heure? La dernière, surtout, a le charme de ce qui doit peu durer ; elle est pâle de sa mort future, et le reflet du paradis brille déjà dans ses yeux ; l'ange commence à paraître. ^
A propos d'ange et de petite fille, laissez-moi vous raconter une histoire qui m'a été dite par un poète qui ne veut plus écrire, et qui en sait bien d'autres; si le conte n'est pas charmant, ne vous en prenez qu'à moi.
L'idée de tout jeune couple , c'est d'avoir un bel enfant. Un et un font trois en arithmétique amoureuse. La mère, le père, l'enfant, compose la trinité humaine. La naissance d'Annah combla ses parents de joie ; il est vrai que c'était la plus délicieusement mignonne petite fille qui se pût imaginer. Elle était réellement ce qu'elle paraissait aux yeux de son père, et même dé sa mère; ceci rend toute description superflue.
Jusqu'à l'âge de dix ans, elle crût en grâces du corps et de l'esprit, en beauté du visage et de l'âme. Les êtres les plus grossiers éprouvaient à son aspect une admiration respectueuse. Ses petites camarades, bien qu'elle fût d'une douceur extrême, osaient à peine jouer avec elle, tellement elles comprenaient qu'Annah venait d'une région supérieure, et n'avait rien de commun avec les autres enfants.
Comme la mort est jalouse , et ne peut souffrir la vue du bonheur, au lieu de prendre de pauvres paralytiques brisés parles ans, de misérables grabataires toussant et râlant dans les greniers, elle emporta un
jour, sans raison, sans en avoir besoin, Fheureuse mère d'Annah, faisant ainsi d'un seul coup un triple désespoir. La douleur d'Annah fut profonde, concentrée ; mais au bout de quelque temps elle parut, sinon se consoler, du moins avoir maîtrisé son chagrin : seulement elle restait des heures entières les yeux tournés en haut, et ne s'occupant pas plus de ce qui se passait autour d'elle, que la statue d'albâtre de la Mélancolie placée sur un tombeau.
Deux ans se passèrent. Annah devenait d'une beauté inquiétante , surhumaine, presque fatale ; sa peau, éclairée en dedans par son âme, avait une limpidité incroyable ; ses mains dépassaient en blancheur l'hostie et la cire vierge, et, sans la légère teinte rose des ongles et les fils d'azur tracés par les veines, on aurait dit que la vie de ce monde n'y circulait pas.
Un matin, en l'habillant , la gouvernante d'Annah crut apercevoir que les épaules de sa pupille étaient en peu saillantes : elle observa avec plus d'attention le dos de son élève ; la déviation augmentait, les omoplates formaient une protubérance assez sensible. Annah devenait bossue; on la mit dans une maison orthopédique. Elle fut revêtue d'un corset de fer, couchée sur un lit de torture, où elle subit des tractions énormes avec une patience héroïque. Rien n'y faisait : ce n'était pas une bosse ordinaire, mais plutôt deux prolongations des épaules. Les médecins, selon leur ordinaire, n'y comprenaient absolument rien ; enfin, voyant l'inutilité des remèdes, on débarrassa la pauvre fille de sa cuirasse, et alors il arriva une chose merveilleuse. Des plumes plus blanches
que neige commencèrent à pointer sur son dos. Ce que Ton avait pris pour des bosses était tout bonnement des ailes d'ange ; ces ailes se mirent à palpiter et enlevèrent tout doucement Annah dans le Paradis, où Tattendait sa mère : — car c'était elle qu'elle regardait ainsi à travers les plafonds ; le désir de s'élancer dans ses bras tendus vers elle du fond des deux l'avait enlevée de terre. Après cela, mettez des corsets aux jeunes filles.
Toncessions aux Béotiens.
•L'autre, jour, j'ai été visiter le Tunnel, bien qu'en général je me soucie assez peu de curiosités. — Quand on est en voyage, il faut bien faire quelque chose pour ses amis. — J'avais déjà séjourné en Angleterre sans éprouver le besoin de voir le Tunnel; mais à mon retour, les Béotiens de tout sexe et de tout pelage m'avaient tant de fois, abusant de ce signe bossu qu'on nomme point d'interrogation, demandé d'un air méditatif et capable : « Avez-vous vu le Tunnel ? » que je résolus cette fois-ci de m'exécuter courageusement; car rien ne peut peindre le regard du mépris écrasant que les susdits Béotiens laissaient tomber sur moi lorsque je répondais: « Non, je n'ai pas vu le Tunnel.
— Et Westminster?
— Non plus.
— Et Saint-Paul?
— Encore moins.
— Alors qu'avez-vous fait à Londres ?
— Je me suis promené à travers la ville pour voir des Anglais et surtout des Anglaises, dont on ne trouve la description dans aucun Guide du voyageur; ce qui me parait aussi intéressant que des pierres posées Tune sur l'autre d'une certaine façon. »
Depuis ce temps, ces braves bourgeois me regardent comme un peu fou, me soupçonnent vaguement d'anthropophagie, et, pour plus de sûreté, envoient coucher les enfants quand j'arrive. — J'ai bien peur que cela ne m'empêche de me marier.
spleen, enterrement. Tunnel.
C'était le dimanche ; il tombait une pluie fine et pénétrante comme les aiguilles anglaises. — (A propos, je me souviens maintenant d'avoir oublié d'en rapporter quelques paquets en France.) — Le ciel était peut-être plus crotté que la terre, car l'on n'a pas la ressource d'y fçiire promener les traîneaux-balayeurs ; il faisait un temps de dimanche britanni-
que ; le spleen suintait le long des murs de briques jaunes; Tennui descendait tamisé, impalpable comme la poussière du charbon de terre, noircissant l'âme, de même que le charbon noircit le linge ; en ces moments-là, Ton désirerait avoir une petite pharmacie portative composée d'opium, d'acide prussique, d'acétate de morphine. La pensée du suicide naît dans les esprits les plus fermes ; il n'est pas prudent de jouer avec ses pistolets ou de se pencher sur la balustrade des ponts. Un froid humide vous pénètre jusqu'à la moelle des os ; vous vous sentez moisir comme une armoire au rez-de-chaussée ; la fumée que vous respirez vous remplit le cerveau de suie et vous teint les idées en bistre ; vous mouchez noir. — Il n'y a qu'une seule ressource, c'est de se griser abominablement, de se faire dans l'estomac un soleil en flamme de punch, et de se composer un climat torride à force de porto, de sherry et de madère ; mais il faut être Anglais pour cela, et avoir teté de l'alcool.
J'avais pris un patent-safevy, espèce de cabriolet bizarrje dont le cocher s'établit par derrière; à la place où montent ordinairement les domestiques^ et conduit à grandes guides par-dessus votre tête. Toutes les boutiques étaient fermées, et une seconde peste semblait avoir frappé la ville. L'on ne voyait guère dans les rues que les enfants de paroisse, revêtus de leur casaque bariolée de bleu et de jaune. Je me trompe, l'on rencontrait aussi des foules de convois, car Londres garde ses morts de la semaine pour les enterrer le dimanche. C'est là le seul divertissement qu'il se permet en ce jour solennel. Les corbillards
anglais ressemblent à des tapissières; les croquemorts sont vêtus de longs nïanteaux de deuil et portent de grands éventails en plumes d'autruche.
Puisque nous en sommes à ce sujet lugubre, faisons quelques réflexions sur les habitudes funéraires britanniques. A Londres, Ton enterre encore les morts dans les églises, et chaque paroisse a son cimetière, ainsi que cela était à Paris avant la Révolution. Il est impossible de rien voir de plus nu, de plus aride, de plus triste à' Toeil et à Tâme, qu'un cimetière de Londres ; c'est à donner envie de vivre. Ni clôture, ni jardins, ni couronnes, ni fleurs : un oubli glacial, un abandon navrant. Les tombes, de pierre noirâtre, gardent, comme les caisses des momies, une vague apparence de corps humain tout à fait lugubre. On sent Ja mort là-dessous. Comment les Anglais, ce peuple si ami du home et du comfort^ peuvent-ils se résigner à être si mal à leur aise dans l'autre monde? On reconnaît bien là une nation pour qui l'utile est la première pensée. A quoi bon s'occuper des morts, qui ne servent à rien et ne rapportent pas d'intérêt? — Il est étrange que ce soit en France, pays léger et frivole par excellence, que la religion des morts soit le mieux observée. Le Père-Lachaise n'a pas son pareil au monde : il n'est pas rare d'y trouver des tombes de dix ans qui ont des fleurs de la veille.
Un jour, en passant près de Westminster, je vis un jeune garçon qui creusait une fosse. Il était dans le trou jusqu'à mi-corps; il avait une tête blonde, bouclée et charmante, et l'animation du travail lui rendait la figure toute rose; il mettait à sa besogne
sinistre une activité joviale, chantonnait le Rule Bntanniaj et échangeait des quolibets avec les spectateurs* Parmi la terre brune qu'il jetait derrière lui, il amena un os tout mignon, et qu'à son arqûre il était facile de reconnaître pour un fémur de femme. Des enfants s'en emparèrent aussitôt, et se mirent à jouer avec. Les passants allaient et venaient, emportés par le tourbillon de la vie, marchant sur les tombes pour abréger le chemin. Et moi, je songeais à la scène des fossoyeurs d'Hamlet, et au grand Shakspeare qui dormait là, tout à côté, à Westminster, dans le coin des poètes ; — car l'Angleterre, il faut lui rendre cette justice, tout industrielle qu'elle soit, a su trouver dans son vaste empire un coin pour les poètes. — Il est vrai que ce coin est pour les poètes morts, mais c'est toujours cela. Les rois doivent se trouver bien honorés de reposer à côté de Shakspeare.
Mon patent'safety parcourait les petites rues qui longent la Tamise avec cette rapidité qui distingue la locomotion à Londres, lorsque tout à coup il lit un soubresaut violent et manqua de verser. C'était un vaisseau qui, soulevé par la marée, étendait nonchalamment sa guibre à travers la rue. — Un cabriolet accroché par un vaisseau, cela ne se voit qu'à Londres.
Nous arrivâmes enfin au Tunnel, dont l'entrée provisoire n'a rien de monumental à l'extérieur. Cependant, cet immense puits, éclairé par un jour d'en haut et contourné d'un léger escalier, a quelque chose de grandiose. C'est dans l'intérieur de cette hélice qu'on doit construire les rampes dont les pentes
adoucies permettront aux voitures d'arriver au niveau du Tunnel. Notre intention n'est pas de dire combien le Tunnel a de mètres, ni à quelle profondeur il pénètre dans le lit du fleuve ; cela se trouve partout : nous dirons seulement notre impression. Au premier abord, ces deux voûtes parallèles et communiquant ensemble par des arcades latérales, n'ont rien qui frappe l'imagination ; elles sont peintes en blanc, éclairées au gaz, et ne diffèrent en rien d'un passage ordinaire; il faut un effort d'esprit assez violent pour se représenter que l'on visite un des prodiges de la volonté humaine : aucune forme sensible ne traduit cette idée, et vous avez beau dire que des vaisseaux à trois ponts voguent à toutes voiles audessus de votre léte, vous ne vous sentez pas touché d^une admiration bien vive. Certainement cela est étonnant, miraculeux, prodigieux, mais rien ne vous en atertit. Le moindre morceau de marbre grec, gardant encore l'empreinte du ciseau de Phidias, vous produit une impression bien plus forte de puissance et de grandeur; et cependant ce qu'il a fallu de peine, de science, de calcul, de persévérance, pour mener cette œuvre à bout, est vraiment fait pour effrayer, (lette galerie, c'est Texistence tout entière d'un grand homme, d'un de ces hauts esprits qui ont la fièvre de l'impossible, la plus noble passion qui puisse brûler un cerveau. — Qu'y manque-t-il donc? Peu de chose : la beauté.
C'est là en général le défaut de toutes les créations de l'industrie, et c'est ce qui explique l'aversion instinctive des poètes et des artistes pour les merveilles de la civilisation. — Les engins, les machines,
et tous les produits des combinaisons mathématiques, sont empreints de laideur. — Gela vient d'une chose : ils sont trop récents pour que Tart s'en soit encore occupé. Il leur manque le vêtement de la forme, — répiderme, pour ainsi dire : — ce ne sont que des écorchés où les nerfs, les muscles, les veines, les artères, apparaissent tout sanglants dans un enchevêtrement hideux. Si les hommes se promenaient dans la rue leur peau sur le bras, comme le saint Barthélémy du Jugement dernier de Michel-Ange, ce ne serait pas un spectacle fort agréable. En admettant la supposition que la vapeur et les chemins de fer eussent été inventés au moyen âge, la cheminée de la locomotive eût été contournée en cou de dragon, la fumée se fût échappée par une gueule à denticules bizarres ; ies ailes onglées comme celles des chauves-souris se seraient adaptées au flanc cie la machine, sur laquelle les chauffeurs auraient produit Tefifet de démons chevauchant un cauchemar et traînant des néophytes au sabbat. Je faisais cette réflexion Tan passé, en voyant du haut du clocher de Notre-Dame d'Anvers, à la tombée du jour, arriver avec la rapidité d'une flèche, et tout pétillant d'étincelles rouges, le convoi qui venait de Malines.
A propos de tunnel, nous avions lâché il y a quelques mois, dans un moment de disette, deux canards de l'espèce la plus sauvage ; Tun, d'une expérience de vitesse faite sur un chemin de fer, qui a été traduit par les journaux anglais, puis retraduit en français, et fait présentement son tour du monde ; Taiitre, d'un passage traversant la Manche de Calais à Folkstone au moyen d'immenses tuyaux de fonte «gusiés
POCHADES ET PARADOXES. 19il
bout à bout, et desservis par une machine pneumatique. Un journal britannique annonce qu'un tunnel en tuyaux de fonte se construit sous une rivière quelconque, au nom trop hérissé de w, d'y et de k, pour que nous Tayons retenu. Seulement le tunnel se complique d'une montagne russe. Sur chaque rive sont élevés deux pavillons; — le tunnel, formé de tuyaux courbes, plonge sous la rivière, et décrit un demicercle dont les deux extrémités aboutissent aux plates-formes des pavillons. Des rainures sont ajustées dans la. portion inférieure des tuyaux, et, au moyen de chars à roulettes, les passagers sont lancés d'un bord à l'autre, et traversent la rivière sans la moindre fatigue et avec la plus grande rapidité. Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que tout cela est possible, et sera trouvé parfaitement simple par tout le monde le lendemain de l'exécution. — Qui aurait cru autrefois que l'homme pourait s'élever en l'air là où ne peut monter l'aile de l'aigle ni du condor ; que des vaisseaux marcheraient sans voiles et sans rames, et qu'une chaudière glissant sur des tringles traînerait des milliers de voyageurs?
Réflexions profondes*
Ce jour-là même, on devait installer le lord maire, et je crus devoir honorer cette solennité d'une barbe
fratche. Gomme la vie ne m'amuse pas tous les jours, et que c'est une action imprudente de se mettre un rasoir si près de la gorge quand on s'ennuie, j'envoyai chercher un barbier.
Il vint tout aussitôt, et je pus faire une comparaison «ntre le barbier anglais et le barbier espagnol. C'était un jeune homme blond, blême, mince, vêtu de noir, à l'air compassé, ayant quelque chose de l'apothicaire et du médecin ; il fit, en entrant, un salut grave, glacial, roide comme un col empesé, sans me jeter un regard ; puis il sortit de sa trousse un tablier blanc qu'il attacha autour de ses reins et releva sur sa poitrine. Cette opération faite, il renversa les poignets de ses manches, ouvrit une boîte, en tira plusieurs rasoirs dont il examhia soigneusement le fil; il en choisit un, le passa sur une bande de cuir et fit quelques pas de mon côté. Je ne saurais rendre l'air parfaitement mort et la silencieuse activité de fantôme avec lesquels ce barbier mystérieux remplissait les fonctions de son état. Jusque-là il n'avait pas paru, à l'exception du signe de tête exécuté sur le seuil de la porte, s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un dans la chambre ; il avait pris toutes ses aises, et s'était mis préalablement dans la position la plus confortable.
Je n'étais pour lui qu'un accessoire très-insignifiant de ma barbe. Je me demandais en moi-même, à le voir si froid, si pâle, si morne, si ce n'était pas quelque résurrectionniste mal approvisionné qui voulait se procurer un sujet. Aussi, je jetai instinctivement les yeux sur la portion de plancher qui soutenait ma chaise, dans l'idée de m'assurer s'il n'y avait pas là
quelque trappe masquée pour me faire tomber dans un caveau avec une large entaille au cou. J'allais changer mon siège de place, lorsque je fis cette réflexion rassurante que, logeant au second, il ne pouvait pas y avoir de souterrain sous mon parquet, et qu'une trappe, en s'ouvrant, me ferait tomber au premier, juste dans le piano d'une jeune et jolie cantatrice. L'opération terminée, mon barbier se retira comme un spectre, sans remuer les jambes pour marcher, et comme s'il eût glissé dans une coulisse. Quelle différence entre ce barbier britannique, triste comme le brouillard, et les barbiers espagnols, gais comme le soleil I Quel joyeux caquetage autour de ces.grands fauteuils de chêne où vous placent les fraters dont les boutiques avoisinent la mosquée à Cordoue ! Quel mouvement ils se donnent ! Avec quelle agilité ils grimpent sur les bâtons de la chaise pour vous raser par-dessus la tête I Et ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'avec leurs rasoirs usés jusqu'au dos et leurs contorsions extravagantes, ils vous enlèvent la barbe d'une façon idéale. Figaro, quoiqu'il ait quitté sa veste à boutons d'argent et sa résille de soie, est encore le premier barbier du monde.
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Venise à Londres.
Un ami officieux nous avait procuré une fenêtre dans la Cité pour voir passer à notre aise le cortège
du lord maire. Par un heureux hasard, le temps était magnifique, et quoiqu'il ne fût encore qu'onze heures du matin, Ton y voyait clair sans bougie et Sans gaz. Le cortège tardait à paraître; mais, comme c'est déjà un plaisir de regarder une rue où il doit passer quelqu'un ou quelque chose, j'étais accoudé au balcon, examinant toutes ces figures anglaises aux fronts carrés, aux mentons carrés, aux nez carrés, aux yeux carrés, enveloppées de tweeds, de macklntosh, et autres préparations imperméables. Pour nous autres Français, accoutumés à l'expansion et à la fticilité parisiennes, c'est un spectacle surprenant que ce flegme imperturbable, que cet oubli profond du voisin et ce culte du moi qui respirent sur les physionomies anglaises. Personne ne s'occupe de personne : chacun se rend à lui-même les soins les plus touchants; tout individu est à la fois son dieu et le prêtre de ce dieu ; et il faut avouer, à Thonneur de Tégoïsme, que les Anglais sont sans comparaison plus corrects dans ces détails d'arrangement et d'ajustement que tous les autres peuples; car, ainsi que le dit le vieil adage : Il n'y a pas de meilleur serviteur que le maître.
Quoique la rue fût pleine de monde, on n'entendait pas le moindre bruit; une pareille réunion de Français sur le même lieu aurait produit un bourdonnement perpétuel; un nombre égal de Napolitains aurait donné pour résultat un vacarme effroyable.
Parmi toute cette foule morne, au milieu de ces chapeaux bizarres, à forme écrasée, de ces qui capit nie facit, si plaisamment décrits par Méry, je vis a*agiter au loin un rouleau de mousseline blanche et
POCHADES ET PARADOXES. 19b
reluire deux prunelles : c'était un pauvre Indien de Calcutta ou de Bénarès^ qui vendait je ne sais quel papier relatif à la cérémonie du lord maire. Il s'approcha de la fen être, et je pus le considérer tout à mon aise.
Il était couleur de bronze neuf, et ce ton solide et chaud contrastait énergiquement avec les figures pralinées des Anglais. Le soleil de l'Inde reluisait dans ses yeux mobiles, qui produisaient des effets de noir et de blanc des plus singuliers. Les yeux des Orientaux ont un éclat étrange. Les nôtres sont éteints auprès des leurs ^ et, quand on revient d'un pays méridional dans le Nord, il vous semble que les gens soient aveugles, tant leur regard est voilé, incertain , timide. — De temps en temps, l'Hindou souriait, montrant ses dents aiguës, d'une blancheur sauvage^ et dans ce sourire empreint de la servilité orientale, perçait cependant quelque chose de doucereusement cruel, de voluptueusement perfide, dénotant une race ennemie de la nôtre : c'était bien l'homme d'un pays dont le tigre est le chat, d'une contrée pleine d'idoles aux cent bras, aux nez en trompe d'éléphant, d'arbres prodigieux, de fleurs gigantesques et de poisons violents. Les boucles d'oreilles de cuivre qui scintillaient à côté de ses joues tannées, sa longue robe de mousseline, un peu frestelée de crotte par en bas, lui donnaient un air féminin en désharmonie avec la dureté de ses traits, empreints d'une nostalgie évidente.
La présence de ce pauvre Indien au milieu de la Cité de Londres fit faire à ma pensée un saut de quelque mille lieues, et je vis monter dans une brume enflammée, des minarets étincelants, des cou^
pôles d'or, des colonnades monstrueuses, et toutes les énormités des illustrations de Daniell. Je regardais passer le rajah de Lahore, assis sur le dos d'un éléphant, à côté de sa maîtresse aux dents peintes eu bleu, au front plaqué de feuilles d'or; j'entendais sonner les petits talons des bayadères et tinter les grelots de leurs chevilles. Ramalingam se préparait à souffler avec son nez dans sa flûte de bambou, et Devandasira promenait son pouce fauve sur son tambour de papier de riz. Enfîn un mouvement dans la foule annonça l'approche du lord maire ; car tout arrive, même un cortège qu'on attend.
Des constables et des policemen en grande tenue ouvraient la marche; puis suivaient les corporations avec leurs bannières, les enfants des différentes écoles^ des députations du corps des marins de la Tamise en costume, des timbaliers et des trompettes à cheval , des détachements de la garde écossaise, tout l'attirail tîbligé d'un cortège. Mais ce qui donne à la procession un caractère tout particulier, c'est le héraut d'armes de la Cité de Londres, vêtu comme au moyen âge, avec un tabart historié du blason d'Angleterre : ce sont des chevaliers couverts de pied en cap d'armures d'or et d'acier, suivis de leurs pages portant la lance et l'écu, qui marchent isolés, de distance en distance, entre les divers pelotons. Cette apparition me surprit, et je levai les yeux pour voir si je n'apercevais pas bleuir au second plan la décoration de la ville de Constance, si merveilleusement peinte par ces messieurs de l'Opéra, et la tête chauve de M. Habeneck, se balançant avec un mouvement rlîy thmique plus maj es tueux encore que les ailes de pi-
geon poudrées de la perruque deHsendel; car je croyais assister à une représentation sub Jove crudo de la Juive de M. Halévy. C'était bien le cortège de l'empereur Sigismond ; — il n'y manquait que rhonnôte Quérlau. Un instant convaincu de la réalité de ce spectacle, je me crus rajeuni de cinq ou six cents ans et transporté en pleine féodalité ; mais en prenant ma lorgnette je m'aperçus que les nez qui passaient à travers ces visières étaient des nez anglicans, presbytériens, protestants, réformistes; que des ventres constitutionnels bombaient ces pourpoints mi-partis, et, proh pudor ! que ce champion à l'air farouche avait des moustaches peintes à l'encre de Chine ! car, pour une raison que j'ignore, personne ne porte moustache en Angleterre, et l'absence de cet insigne viril préoccupe dès le premiers jours l'étranger, qui ne peut se rendre compte de la différence de ces visages lisses aux mines hérissées du continent.
Dans de magnifiques voitures dorées, peintes dans le genre rocaille, se prélassent les aldermén, les différentes autorités et le lord maire. Il est impossible de rien voir de plus riche, de plus galant et de plus beau que les attelages de ces carrosses , et de plus correct que ces cochers énormes, à perruque de laine, à face écarlate, gantés de blanc, galonnés sur toutes les coutures et fleuris d'énormes bouquets ; que ces laquais en bas de soie, dont les mollets tremblent légèrement aux cahots de la voiture. A travers les larges glaces des portières, on entrevoyait des profils singuliers, des têtes hétéroclites coiffées de bonnets et de perruques fantastiques, insignes de quelque dignité ou de quelque office.
Enfin parut, tratné par six chevaux superbei, dans un carrosse extravagant de sculptures, de dorures et d'ornements contournés, le lord maire de l'année, l'honorable sir William Magnay. Aux fenêtres de la portière se tenaient deux graves personnage», vêtus de grandes robes, et portant l'un la couronne, et l'autre Tépôe.
A Paris, celte cérémonie, exécutée religieusement, avec l'étiquette d'un autre âge, eût excité chez les badauds, sinon une hilarité ouverte, du moins un sourire ironique, une curiosité inconvenante. John Bull regardait tout cela d'un air parfaitement débonnaire et paisible. Chose remarquable ! l'Angleterre, malgré,son excessive civilisation matérielle, a gardé infiniment plus d'usages féodaux que la France : le moyen âge respire encore et palpite sous le vernis moderne. Chez nous, les polissons suivraient comme le cortège du bœuf gras, en poussant le refrain con«sacré, une promenade semblable à celle du lord maire dans la Cité.
La procession passée, un mouvement extraordi-naire s'opéra tout de suite dans la foule, et tout le monde se mit à courir dans la direction de la Tamise , pour voir l'embarquement du lord maire au pont de Southwark. Cette course au clocher à pied, car la circulation des voitures était interdite, était des plus curieuses et des plus amusantes. Les femmes essouf* fiées se faisaient remorquer par leurs cavaliers, le sexe le plus léger étant fort lourd à la course. En prenant par les rues détournées, nous arrivâmes bien avant le cortège au débarcadère du pont de Southwark, où nous attendait noire barque; voulant
suivre la cortège jusqu'au bout, nous nous étions assuré d'un patron.
Le ciel était d'un bleu laiteux presque blanc, rap» pelant certains reflets d'opale; un soleil argenté sou^p riait dans des vapeurs d'un rose transparent, qui rendaient la lumière visible en la réfractant. La Tamise miroitait comme une rivière de théâtre lamée de paillons d'étain; des embarcations de toute forme et de toute grandeur, depuis la gondole vénitienne jusqu'à la pirogue de l'Esquimau, se croisaient joyeu^ sèment en tous sens avec une animation sans pa-* reille. L Anglais, si morne et si morose à terre^ devient tout à coup vif, allègre, jovial, dès qu'il est sur l'eau, de même que certains animaux amphibies, qui, à la vérité , peuvent bien vivre sur le rivage, mais s'y traînent lourdement, l'air empêché et malheureux, et ne jouissent que dans l'élément humide de la liberté et de la franchise de leurs allures.
L'embarcation du lord * maire rappelle par ses dorures et son château-gaillard, sculpté dans le goût des galères de Della-Bella, le fameux Bucentaurey sur lequel le doge de Venise allait autrefois épouser la mer Adriatique. Tout autour de la barque maîtresse, comme des poussins autour d'une poule, se pressait une foule de chaloupes, de felouques, d'yoles et de canots; les plus importantes de ces embarcations portaient des orchestres de musique qui, à l'arrivée du cortège sur le débarcadère, se mirent à jouer chacun une ouverture différente avec un aplomb sans égal. 11 vous est facile d'imaginer l'éclatant charivari que produiraient Rossini, Meyerbeer et Donizetli exécutés en môme temps. On n'aurait jamais cru
qu'il pût résulter un pareil vacarme de tant d'harmonies. Mais l'effet baroque ajoutait peut-être par sa discordance à la' gaieté de Tensemble. Le lord maire, remorqué par un canot manœuvré par des rameurs en grand costume et la plaque au bras, commence à descendre majestueusement vers le pont de Westminster, suivi de sa flottille. Lorsqu'il passa près de nôtre barque, nous le saluâmes d'une détonation de bouchons de vin de Champagne, et nous bûmes joyeusement à sa santé ; après quoi nous jetâmes nos verres dans le sillage de l'embarcation, aux grands applaudissements des barques voisines.
Le sujet que nous traiterons aujourd'hui paraîtra sans doute bien vulgaire aux voyageurs dits sérieux, préoccupés avant toute chose de camps de César et d'inscriptions romaines illisibles. Nous parlerons tout simplement d'un dtner fait à la taverne, un dimanche.
La manière dont Londres mange doit sembler plus intéressante à Paris que des considérations historiques sur des personnages fabuleux.
Qu'est-ce qui fait la différence d'un 'pays à un autre, si ce n'est ces mille détails familiers dédaignés par les plumes majestueuses, si prolixes lorsqu'il s'agit de vieilles bornes et de statues à nez cassés?
Le dimanche à Londres est quelque chose d'aussi triste que la semaine à l'Ëscurial. On s'amuserait mieux assis tout seul, sans lumière, au fond du puits de la grande pyramide, que dans cette ville désastreuse lorsqu'elle est frappée de la catalepsie
dominicale. La seule chose qu'on puisse faire dans ce jour néfaste, c'est manger.
Les Anglais eux-mêmes, si héroïques vis-à-vis de Tennui, se sauvent toujours ce jour-là et envahissent les tavernes des environs ; ceux qui restent se coupent la gorge, se pendent ou se jettent dans la Tamise. Westminster-Bridge, Hungerford Suspension-Bridge, Waterloo-Bridge, leur donnent toutes les facilités désirables pour cela. Quoique le suicide soit condamné par la religion, nous croyons fermement que Dieu lie damne pas les âmes britanniques qui lui arrivent par ce moyen, de Londres, le dimanche.
Et cependant ce jour si morne, si glacial, si funèbre semble encore trop gai aux dévots, aux puritains. Tous les ans, un évéque ou un archevêque fait au parlement la proposition de fermer les restaurateurs, de défendre aux omnibus et aux bateaux à vapeur de circuler le saint jour du repos; il est probable, vu les progrès du cant et de Thypocrisie, que cette loi passera dans un temps donné.
En attendant, le peuple de Londres se précipite hors de la ville avec Tempressement le plus vif. Les uns vont à Blackwall, les autres à Greenwi^h ou à Gravesend, ceux-ci à Richmond, ceux-là à Hamptoncourt, en voiture, en omnibus, en bateau à vapeur, en canot à rames et à voiles, en wagon, par toutes les voies d'eau, de terre ou de fer, à pied même; l'important, c'est de ne pas rester.
Le spectacle de la Tamise est alors vraiment merveilleux ; c*est un mouvement, une cohue dont on n'a pas d'idée ; les populations descendent par théories
GASTRONOMIB BRITANNIQUE. 803
le long des rampes, sur les escaliers et las embarca* dères ; les familles de douze personnes, demoiselles en brodequins verts, garçons de quinze à dix-huit ans en veste à la matelote, se succèdent sans interrup» tion ; tout cela, propre, bien tenu, parfaitement lavé et frisé^ ganté dru et haut cravaté; les Anglais, il faut leur rendre cette justice, peuvent souvent avoir Tair gauche et désagréable, mais ils n'ont jamais Tair commun. Gela tient à un certain orgueil intime, et au sentiment de la puissance nationale.
Ce dimanche-là, il faisait un temps aussi beau qu'on peut le désirer à Londres : il ne pleuvait pas ; aussi la Tamise, toute large qu'elle est, disparaissait sous un encombrement d'embarcations de tout genre; il y avait bien, sans exagération, cent mille voyageurs sur le fleuve.
Les bateaux à vapeur de la compagnie des watermen se suivaient presque sans intervalle, chargés de monde à couler. VAriel^ le Lutiriy le Papillon, la Perlô^ rÉmeraude et les autres petits steamboats des entreprises rivales filaient rapides comme l'éclair, se croisant, s'évitant d'un mouvement de gouvernail avec une prestesse de poisson ; leurs sillages, réunis et contrariés, formaient dans la Tamise comme une espèce de tempête et faisaient misérablement danser ces nacelles d'Esquimaux que conduisent, à l'aide d'une pagaie, les intrépides canotiers de Londres : l'eau, battue par des milliers de palettes, moussait comme une omelette fouettée ; un dais noir, prove*" nant de la fumée dégorgée par tous ces tuyaux, flottait au-dessus du fleuve, et les sujets britanniques pouvaient s'asseoir sur les tillacs à l'ombre d'un
nuage de fabrique anglaise : un délicieux parfum de houille délectait les narines utilitaires; de toutes parts s'élevait un concert de bruits aigres, stridents, rauques, affreux; c'était la vapeur qui sifflait, râlait, crachait, éternuait, grognait, glapissait, ronflait, tonnait, détonnait, geignait, poussait des han de saint Joseph et se livrait à cette foule de vacarmes incongrus par lesquels l'eau bouillante proteste contre les rudes travaux dont Fhomme la surcharge. Jamais charivari plus étrange et plus discordant n'a déchiré l'oreille; on dirait une symphonie de musiciens savants.
Pendant que les chaudières faisaient la conversation à haute voix, les Anglais gardaient le plus profond silence. Aucune rumeur ne se dégageait de cette foule; les femmes même ne disaient rien. Le fer seul était bavard ; au milieu de cette loquacité de machines, l'homme se taisait, — sans doute parce qu'il n'était pas chauffé.
Il y avait pourtant assis, côte à côte, sur les bancs du bateau, de beaux jeunes gens et de jolies jeunes filles, des amants, des fiancés peut-être ; pendant tout le trajet, ils n'échangèrent ni un mot, ni un regard ; des groupes, évidemment composés d'amis allant ensemble à la même taverne, avaient Fair d'un collège de prêtres d'Harpocrate. Si la parole, comme Ta dit un diplomate célèbre, a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée, ces gens-là devaient être diablement sincères. — Un pauvre mulâtre, armé d'une guitare nègre, essaya de fredonner l'air favori de Lucy Neal ; mais il n'eut pas le moindre succès, et bientôt, comme effrayé du son de sa voix, il s'arrêta
de lui-même. Un enterrement français est plus joyeux et flus folâtre que cette gaieté anglaise. De pareils amusements donneraient le spleen aux gaillards les plus décidés à rire.
Nous nous souvenons surtout d'une jeune fille en robe vert-pomme, en chapeaii rose, qui avait des gants de Tazur le plus vif, des gants teints dans le bleu de la Méditerranée ou du ciel de Cadix, et dont cette réunion de nuances joyeuses n'éclaircissait en rien la mélancolie; elle était seule et allait sans doute rejoindre son galant ; mais rien ne scintillait dans son œil de nacre, son corset se soulevait à .peine, et dans le trajet du pont de Westminster à Greenwich elle ne changea pas une seule fois de position.
Si vous voulez, nous entrerons à la taverne de TArlichaut : c'est ki meilleure de Blackv^'all, et de ses fenêtres l'on jouit d'une vue charmante. A cet endroit, la Tamise fait un coude et se reploie sur ellemême. Vous voyez les vaisseaux aller et venir; par un effet de perspective bizarre, quelquefois ils semblent voguer en pleine terre, car les berges cachent l'eau du fleuve.
Ou plutôt arrêtons-nous à Greenwich, à la taverne du Yaisseau, ainsi nommée de son enseigne, et qui passe parmi les raffinés pour un des bons endroits. Pendant qu'on mettra le couvert, nous aurons le temps de jeter un coup d'œil à l'hôpital des invalides de la marine, chef-d'œuvre d'Inigo-Jones; n'ayez pas peur, nous n'allons pas vous faire une description surchargée de festons et d'astragales. Vii de la Tamise, l'hôpital de Greenwich produit un bel effet; ses deux pavillons, un peu trop écartés peut-être,
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laissent librement jouer Tair sur un fond de belle verdure. Le musée de Greenwich se compose de pontralts d'amiraux et de marines représentant des batailles navales. Cette galerie n'est pas très-agréable à regarder pour des Français : outre que les tableaux sont pour la plupart très^mal peints, ils portent des inscriptions qui ne sont pas en notre honneur : la bataille du Nil, Trafalgar et autres noms semblables y reviennent trop souvent. La principale curiosité de la galerie^ c'est Thabit que portait Nelson le jour de son combat suprême.
N'oublions pas cette charmante façade sculptée^ ancienne maison de plaisance de la reine Elisabeth, habitée aujourd'hui par un riche négociant, et conservée avec un soin religieux.
La portion de Greenwich qui avoisine la rivière est coupée d'étroites ruelles et conserve des vestiges de rancien style architectural anglais. Les enseignes de taverne, les écriteaux de chambres d'accommodation pour le thé, les petits gâteaux et autres choses {accommodation a un sens très^lastique en anglais) diaprent les murs de leurs formes et de leurs lettres bizarres.
La plupart de ces maisons sont bâties moitié de briques jaunâtres^ moitié de planches enduites de bitume ou peintes en noir, et, malgré la simplicité de leur extérieur, ne manquent, en dedans, d'aucune des recherches du luxe et du confortable.
La chambre où nous devions dtner donnait sur la Tamise. A peu de distance étaient à l'ancre les yachts de lord Pitz Harding et de lord Chesterfiel(J. Ces petits bâtiments sont des merveilles de coupe, de soli*
dite et de légèreté; le bois de teck, le bois de cèdre, l'acajou, Vérable d'Amérique entrent seuls dans leur construction. L'équipage est fait de marins éprouvés et les meilleurs du monde assurément. C'est un luxe qui revient à une quarantaine de mille francs par an, sans compter l'achat du yacht* Ces vaisseaux en miniature portent deux, trois ou quatre canons, et peuvent supporter les plus longs voyages. Le club des Yachts compte un assez grand nombre de membres recrutés, vous le pensez bien, parmi la plus haute aristocratie et les plus grandes fortunes.
N'est-ce pas charnfiant de pouvoir partir un matin sur un charmant navire où vous régnez en. roi, pour le pays qui vous plaît, surtout si on n'a pas le mal de mer, circonstance qui rendrait maussade le séjour du yacht le plus coquettement aménagé!
Les vitres des fenêtres à guillotine — il n'y en a point d'autres en Angleterre — de la chambre où notre table était servie disparaissaient sous des milliers de rayures faites par des carres de diamants. La plupart des couples heureux ou des convives en belle humeur qui ont passé là ont écrit leurs noms sur le verre; jamais carreaux n'ont été plus égratignés ni labourés que ceux de la taverne du Vaisseau. — On lit des signatures et des dates qui donneraient lieu à de singulièrea remarques. Parmi les noms de femmes, il y en a beaucoup de français et qui appartiennent à des célébrités du théâtre et de la galanterie.
Plusieurs de ces autographes sont d'une authentiticité incontestable. Nous en avons copié quelquesuns avec le nom de l'Arthur contemporain , et du for ever inséparable d'une inscription de ce genre;
Heureusement nous avons égaré cette note, dont la publication pourrait troubler quelques jolis petits ménages morganatiques.
La moralité que nous avons tirée de la compulsation de cette fenêtre étamée de griffonnages, c'est que les Estelles de tous. ces Némorins français ou britanniques avaient des diamants, — puisque le diamant est la seule plume avec laquelle on puisse écrire sur les carreaux.
La soupe à la tortue, turtle-soup, est une soupe éminemment anglaise ; — elle figure bien à Paris, pour mémoire, sur la carte de quelques restaurateurs ; — mais quand par hasard vous en demandez, l'on vous sert une mixture apocryphe et noirâtre, assez abominable au goût et à rœil*. — La soupe à la tortue authentique est d'un brun verdâtre et d'une consistance gélatineuse rappelant le tapioka trèsépais : quelques morceaux de la chair même de l'animal nagent confusément sous la demi-transparence du bouillon. Toutes les épices de l'Amérique et de rinde se réunissent dans le turtle-soup, de manière à produire un ragoût des plus véhéments. A la première cuillerée, un honnête Parisien, qui n'a pas l'habitude de ces cuisines transcendantes, se croit empoisonné, et regarde son convive insulaire avec inquiétude, pour voir s'il ne va pas éclater comme une bombe ; à la seconde, il commence à discerner quelques saveurs à travers l'incendie général du palais ; les houppes nerveuses, les papilles, trop vivement excitées d'abord, reviennent de leur effroi en appréciant mieux 'les émanations qui viennent les titiller ; à la troisième, il est tout à fait habitué, et
trouve la soupe à la tortue ce qu'elle est réellement, un héroïque et moelleux potage.
Quelques gourmets y ajoutent le jus d'un citron pressé. Ayant usé de Tune et de l'autre, nous déclarons que la prejnière manière est la meilleure ; en cuisine comme en tout, le mieux est l'ennemi du bien.
Après la soupe à la tortue on sert du punch glacé — iced punch; — c'est le seul breuvage capable de dissiper la forte et persistante saveur de cette soupe énergique.
Sans cette précaution, l'on ne pourrait discerner le goût des mets qu'on vous servirait ensuite.
Le poisson prédomine naturellement dans un dîner fait à Greenwich; la rivière est là; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre ; de la croisée vous pourriez pécher à la ligne.
Le premier service se compose de petites soles ou limandes cuites au court-bouillon et assaisonnées de menthe ; de tronçons d'anguHles monstrueuses, de côtelettes de saumon au piment — par côtelettes de saumon, il faut entendre des tranches arrangées dans cette forme — et de white-baits, ce qui est la friandise locale et suprême, comme les royans de Bordeaux et les clovisses de Marseille.
Les white-baits (littéralement amorces blanches) sont de petits poissons argentés , d'une petitesse microscopique. Ceux qui ont plus de trois ou quatre lignes de long passent pour les monstres de l'espèce. Figurez-vous une friture de goujons réduite à l'échelle de Lilliput, une pêche miraculeuse à l'usage de Tom-Pouce;— il faut, pour remplir une cuiller,
21Q GAPRIGES ET ZIGZAGS.
des bancs entiers de ces imperceptibles animalcules; aussi un plat de white-baits coùte-t-il assez cher. Le goût de ce poisson miniature a du rapport avec celui de Téperlan.
L'habitude , en mangeant ce service , est de boire du vin de la Moselle ou du Rhin, frappé, sucré et parfumé d'herbes aromatiques. Cet hypocras n'a d'autre inconvénient que de griser très< vite, car sa feinte douceur cache beaucoup de force.
Le second service consiste en poulet, gigot d'agneau, jambon d'York, légumes de toutes sortes, cuits à Teau, qu'on saupoudre de poivre rose de Cayenne, qu'on arrose d'Harwey-sauce , d'essence d'anchois, decarri et autres ingrédients hindous et diaboliques, toujours sous prétexte d'horreur des ragoûts et d'amour de la cuisine simple. Le vin de Champagne frappé, ou quelque cru supérieur de Bordeaux, servent à éteindre, tant bien que mal , la soif produite par ces méthodes incendiaires. Il est bien entendu que des* carafes pleines de sherry ou de porto figurent inamoviblement sur la table, dans le but de représenter l'eau. Pour dessert, des cœurs de laitue ou des pieds de céleri, des fraises magnifiques, d'une grosseur énorme, sur lesquelles on verse de la crème glacée , toutes les variétés de fruits rouges, du fromage de Chester, des oranges, des ananas, — très-communs à Londres, — et de petites pâtisseries croquantes, ressemblant en général à du biscuit de mer. — La séance se termine par du café , de l'eau-de-vie de Cognac et du thé.
Ce dtner, plus ou moins développé ou restreint , suivant le nombre ou l'appétit des convives, peut
être pris pour moyenne caractéristique des parties fines qui se font à Greenwich.
En sortant de la taverne du Vaisseau , nous vîmes devant la porte une splendide voiture, attelée de quatre chevaux d'une beauté fabuleuse, et qui appartenaient à un baronnet renommé pour le luxe de ses équipages ; le digne baronnet ne confie pas à d'autres, et nous sommes parfaitement de son avis, le soin de conduire ces royales bêtes.— Il s'établit sur le siège, sa femme monta à côté de lui, ses filles prirent place sur l'impériale, et la voiture partit complètement vide. Nous avions cru un instant que les domestiques allaient se prélasser dans l'intérieur, mais ils s'installèrent tous les trois dans une espèce de cabriolet pratiqué à l'arrière de la caisse.
Si, du libre dîner de la taverne, vous êtes curieux de passer au banquet officiel, venez avec nous au grand entertainment offert dans Mansion-House, par le lord maire, John Johnson, aux membres des so;^ ciétés savantes des différentes académies de Londres, et aux personnages recommandables par quelques illustrations artistiques ou littéraires. — C'était la première fois qu'un dîner de ce genre avait lieu, et il faut féliciter le lord maire de cette idée, en harmonie avec les progrès et les besoins de l'époque. L'art et la soience doivent être traités maintenant comme des puissances.
Mansion-House, demeure officielle du lord maire, est située dans la vieille ville, dans cette Cité, cœur de Landres , qui renvoie aux extrémités de la gigantesque métropole un sang riche el généreux.
C'est par dehors un monument noirâtre, dans le
goût de l'autre siècle, et qui n'a .rien d'autrement remarquable.
De fines nattes des îles couvraient l'escalier à partir de la rue.
Au haut du perron, un monde de laquais, d'huissiers s'empressait autour de vous avec cet air profondément réservé et respectueux des domestiques anglais, et vous conduisait dans une pièce où l'on vous débarrassait de votre chapeau, contre lequel on vous rendait un carton marqué d'un chiffre.
Ensuite , un huissier vous demandait votre nom , et vous annonçait : le lord maire, debout près de la porte , répondait à votre salut par une poignée de main, et vous étiez libre de vous confondre parmi la foule des convives , et de chercher vos connaissances dans l'épaisseur des groupes.
L'heure du repas était fixée à sept heures, et, après le quart d'heure de grâce, l'on sortit du salon pour se rendre à la salle du banquet, qu'on appelle Egyptian-Hall, non qu'elle ait rien d'égyptien, mais sans doute à cause de l'énormité des proportions.
Comme ce n'est pas une petite besogne que de placer deux cents convives, des plans de la table avaient été dessinés avec le nom de chacun au rang qu'il devait occuper. Grâce à cette précaution ingénieuse et simple, tout le monde fut assis en moins de dix minutes et sans la moindre confusion.
Egyptian-Hall est une immense salle , peinte en blanc, voûtée, haute de soixante pieds au moins, et soutenue par deux rangées d'énormes colonnes , au no\nbre de dix de chaque côté.
Au fond était dressé un dais en velours cramoisi,
doublé de drap d'or, d'une apparence spleûdide et féodale.
Les armes d'Angleterre , flanquées du lion , de la licorne, de l'étendard et du pavillon, étincelaient audessus, couronnaient le dais , et complétaient l'ornementation de ce côté.
Aux colonnes, l'on avait appendu, comme les blasons des chevaliers dans la chapelle d'Henri VIII , les bannières des régiments de volontaires qui s'offrirent en 1815 pour marcher contre la France.— A part la circonstance douloureuse que ces étendards rappelaient, il faut convenir que les figures splendides et bizarres de l'art héraldique forment une décoration pleine de caractère.
Le lord maire avait pris place sous le dais, ayant près de lui les personnes les plus marquantes et les plus considérables. — Les domestiques , attentifs et respectueux, semblaient attendre le signal de servir.
Un prêtre se leva et récita le Bénédicité^ usage pieux auquel on ne manque jamais en Angleterre, du moins dans les repas officiels.
Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue, et quelques lanternes répandaient à peine une languissante clarté dans les profondeurs de cette salle démesurée ; nous nous étonnions môme de cette mesquinerie d'éclairage, lorsque le motif nous en fut tout à coup révélé.
Aux derniers mots prononcés par l'ecclésiastique , un torrent de lumière inonda subitement la salle ; il y eut comme une explosion de jour : des centaines de becs de gaz dardèrent leurs jets bleus et blancs ,
et versèrent des nappes de clarté étincelante sur les cristaux et les dorures de surtout.
Ce coup de théâtre produisit un grand effet : jamais fiât luxtie fut plus rapidement obéi.
Un menu du dtner, imprimé à l'encre bleue avec beaucoup d'élégance sur un papier frappé à Temportepièce de découpures pareilles à celles dont on recouvre chez nous les boites de dragées] qu'on distribue aux baptêmes, était placé à côté de chaque convive.
On y voyait figurer le turtle-soup sacramentel, suivi de Ticed punch, le saumon, le turbot, les poissons de toute espèce ; les chapons , les quartiers d'agneau et de venaison , les salades de homards , les truffes ornées, les gelées aux fruits et aux liqueurs, et une certaine quantité de plats français d'une orthographe un peu anglaisée. Nous pousserions plus loin la nomenclature, si nous n'avions peur de rassasier^ par ces nomenclatures gastronomiques, l'appétit de nos lecteurs.
Au milieu du repas , on fait circuler un grand hanap de vermeil, fait en forme de calice et recouvert d'un couvercle.
Ce hanap est rempli d'un vin aromatisé dans lequel chaque convive est tenu de tremper ses lèvres, après quoi il le fait passer à son voisin, et ainsi de suite. Il est d'étiquette de tenir le couvercle pendant que le voisin boit ; le calice recouvert par lui passe à un autre, et la cérémonie recommence.
Ce toast avait été précédé d'une espèce de litanie contenant les noms de tous les convives, et récitée par le lord maire sur un ton de psalmodie hâtive que nécessitait la longueur de la liste.
GASTRONOMIB BRITANNIQUE. S 15
Comme la politesse l'exigeait, tous les invités s'étaient levés et tournés de son côté. C'est Tusage en Angleterre de placer dans les dtners d'apparat quel*' ques pièces d'argenterie remarquables par leur ri^ chesse et la beauté du travail, sur un dressoir disposé ad hoc»
Trois grands plats de Vermeil niellés et ciselés , tout rayonnants d'ombre et de clair, se trouvaient posés précisément derrière les têles du lord maire et des deux honorables personnages assis à sa droite et à sa gauche, et leur faisaient des nimbes d'or, comme à des saints de peintures byzantines.
Ces messieurs ne se doutaient pas d'avoir l'air si moyen âge que cela, et de ressembler autant à des idoles de papistes.
Vers la fin du repas, l'on fait passer une aiguière pleine d'eau de rose, où chaque convié trempe le coin de sa serviette et s'essuie les doigts : c'est encore un reste des mœurs du moyen âge, où des pages et des varlets donnaient à laver.
C'est alors que commence l'interminable série des toasts réglés par un cérémonial invariable. Le toast est précédé et suivi d'une fanfare de trompettes sonnée par un orchestre d'instruments de cuivre, logé dans une tribune.
Les principaux toasts étaient adr-esîés à l'armée navale, à TÊgllse, à l'avancemenl des arts et des sciences, à la prospérité de Tuniversité d'Oxford et de Cambridge, etc.
Gela dura deux heures, pendant lesquelles il se fit une grande consommation de claret et de vin de Champagne.
Après quoi l'on se retira. — Ces dîners d'apparat se renouvellent assez souvent chez le lord maire; heureusement il jouit d'une fortune de vingt-cinq millions : car, malgré la magnifique livrée mise à sa disposition, les services et surtouts qui appartiennent à laCité, et les frais de représentation qui sont attachésà sa place, il fautqu'ilymettebeaucoupdusien.
Aussi la charge de lord maire exige-t-elle entre autres qualités une fortune colossale; mais aussi Ton est presque un roi au petit pied, on mange sous un dais de brocart, dans une vaisselle d'or, et les journaux enregistrent tout au long le menu de vos dîners et la liste de vos convives. — Voici la carte du banquet du lord maire; nous la transcrivons exactement.