‹ Caprices et zigzagsChapitre 5 sur 10 · GAPRICB8 IT SI6ZA6S · texte numérisé non relu

GAPRICB8 IT SI6ZA6S

grossiers barbares d'Occident, et nons allâmes voir le peintre dans son atelier, à l'autre coin de la cabine.

Pour le moment, il ne peignait pas, il posait; l'artiste était devenu modèle : Charles Landelle, un de nos compagnons de Toyage, était en train de le croquer.

L'artiste de l'empire du Milieu se laissait faire avec une placidité un peu ironique. On voyait qu'il se disait en luinnôme : « Ce jeune sauvage en habit noir, sous prétexte de perspective^ va me ftiire quelque membre plus court que l'autre, et, sous prétexte de lumière, me pocher la moitié de la figure. >

Le croquis achevé, le peintre chinois parut assez satisfait du trait pur et léger, et de la ressemblance du dessin ; un signe d'assentiment montra qu'il était étonné qu'un homme qui, relativement à lui, tenait son crayon à l'envers , eût put faire quelque chose de plus correct. Seulement, comme parla position du corps on ne voyait qu'un pied, il prit la mine de plomb et ajouta de sa main le pied qui manquait, souriant avec une bienveillance paternelle de la négligence bizarre de cet Européen, qui faisait une figure boiteuse. Le croquis ainçi corrigé le satisfit pleinement.

Comme son confrère le lettré, 11 a pour industrie de donner aux visiteurs, moyennant une légère rétribution, des figures esquissées au trait, et qu'il en* lumine de teintes plates au moyen de couleurs qu'il puise à de petits godets assez semblables à ceux des aquarellistes.

Il ne nous restait plus à visiter que la cabine du milieu, espèce de salon très-propre et très-bied

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décoré, entouré de sièges de bambou curieusement enchevêtrés, tapissé de panneaux représentant des femmes, des oiseaux, des chimères dans des paysages pleins de rocailles, de pivoines et de pêchers en fleur, et de cartouches contenant des strophes ou des sentences d'auteurs illustres, écrites par des calligraphes en caractères ornés. Nous aimons beaucoup cet usage d'employer comme arabesque les beaux vers des poètes ou les maximes des sages ; Toeil est réjoui par l'ornement, l'esprit par la pensée. Quelque chose d'intellectuel se mêle au luxe et l'empêche d'être bête. Nous voudrions bien lire, ainsi encadrés dans la décoration de nos appartements, des vers de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset et autres auteurs chéris.

Gomme nous allions sortir de la jonque, émerveillé de cet art où sur un fond presque barbare se joue tant de finesse, nous rencontrâmes une nouvelle cololonie d'excursionnistes français, à qui l'Office des chemins de fer, outre le voyage d'Angleterre, faisait accomplir celui de la Chine par-dessus le marché.

L'idée de ce voyage par catégorie nous eût autrefois contrarié; Il nous eût plu de parcourir le monde en pèlerin solitaire, à pied ou à cheval, au hasard des chemins et des auberges : mais les grandes inventions scientifiques modernes ont cela de remarquable , qu'elles poussent à la vie commune, malgré les mœurs et les répugnances politiques.

L'artiste, le poète, l'homme du monde humoristique ou dédaigneux, qui croirait son individualité froissée dans un voyage fait en masse, comme ceux de l'Office de la place de la Bourse, ne peut partir

qu'à l'heure marquée pour le convoi général. Il a mille ou douze cents compagnons de voyage forcés, avec lesquels il partagera les impressions delà route. La collectivité le rattrape sur la planche du paquebot et le reprend au collet à Douvres pour le transporter lui millième à Londres. Le pauvre diable, debout aux troisièmes places, y arrive en même temps que lui, bourgeois, cossu, grand seigneur fastueux. Les moyens de s'isoler disparaissent de plus en plus. Une fois pour contrarier le chemin de fer, qui nous paraissait tant soit peu tyrannique, nous essayâmes devenir de Boulogne à Paris en poste; ce fut une vraie calamité: le courrier ne savait plus se tenir en selle; il n'y avait pas de chevaux aux relais, les postillons avaient pris d'autres états; à Amiens, laissant là notre calèche, nous rentrâmes dans le wagon, au risque de partager avec des spéculateurs en pruneaux et des philistins d'une bêtise massive ce bénéfice de la célérité obtenue par le communisme du railway. En dehors de ces communautés, involontaires comme celles du théâtre, des maisons à plusieurs locataires, des restaurants, des paquebots, des wagons, des diligences, des omnibus, des journaux, qui apprennent en même temps la même nouvelle à cent mille lecteurs de tous pays, il y a encore beaucoup de <^hoses à exécuter par groupes, les voyages, par exemple. Pourquoi, ainsi qu'on vient de le faire pour l'excursion à Londres, des compagnies n'entreprendraientelles par des voyages de long cours, à l'instar de la maison Waghorn, au Caire, pour la traversée de l'isthme de Suez? Pourquoi, moyennant une somme fixée d'avance, un vaisseau frété par un office ne nous

prendrait-il pas ici pour nous mener en Italie, en Grèce, en Asie, en Chine, et nous ramener à notre point de départ? Des excursions impraticables, à moins de grandes fortunes, à des touristes isolés, deviendraient ainsi très-faciles, et du moins l'homme ne sortirait pas de la vie sans avoir visité sa planète et admiré la création dans son ensemble, comme c'est son devoir; car Dieu ne Ta fait que pour cela : l'homme est le lecteur du poëme divin.

Voir rinde est un désir qui nous travaille depuis notre plus tendre enfance, et bien qu'il y ait un proverbe, menteur comme tous les proverbes, qui dise : « Vouloir c'est pouvoir, » nous n'avons pas encore pu le réaliser. L'Inde a été élevée par les Anglais à des prix au-dessus de toute littérature, et la presqu'île du Gange n'a pour visiteurs que des civiliansy des marchands de la Cité et des princes russes. Le pauvre Jacquemont, sans la protection de lord Bentinck et les hauts personnages qu'il y rencontra, n'aurait pu y rester un mois, et la faim aurait fait chez lui l'ouvrage de la maladie de foie. Mais ce qui nous étonne profondément, c'est que, parmi les gens riches qui promènent leur ennui à Spa, à Bade et autres villes d'eaux et de jeux, mille fois plus connues que le boulevard de Gaîid, et moins amusantes, il ne s'en trouve pas qui aient l'idée d'aller passer la saison à Lahore, à Bénarès ou à Calcutta.

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Il parait que les millions, pat* la possibilité de tout faire, engourdissent l'imagination; autrement, en serait-il pas inconcevable que des jeunes gens doués d'une grande fortune se contentent, pour tout régal, d'avoir cinq ou six chevaux maigres dans leur écurie une danseuse plus maigre encore dans leur petite maison, des voitures et des habits faits à Londres, et un appartement bourré, par un tapissier, de magniflcences banales où Ton voit des tentures à 100 francs le mètre, et pas un tableau qui vaille •50 francs? Le riche, probablement, est comme l'avare; il a le monde plié en billets de banque dans son portefeuille, et cela lui suffit; il se figure l'Inde du perron de Tortoni ou de la Maison de conversation, ou plutôt il n'y songe même pas.

Heureusement, les Anglais, sachant ^ue nous sommes trop pauvres ou trop casaniers pour jamais faire ce voyage féerique, ont mis l'Inde tout entière dans des caisses et l'ont apportée à l'Exposition ; ils se sont dit : « Ces petits Français moustacheux et barbus n'auront jamais les six mille francs que coûte l'East-India-Mail, mais ils auront peut-être les deux ou trois louis d'un train de plaisir, et il serait fâcheux que ces Athéniens de Paris, habiles à toutes ces drôleries de goût, d'art et de toilette, ne vissent pas ces merveilles, d'où ils tireront de bons modèles de tapisserie, de broderie et de joaillerie, qui nous serviront plus tard. » Et le gigantesque empire , berceau du genre humain, aujourd'hui province anglaise, a été rangé très-artistement et très-méthodiquement dans des cases et catalogué avec le môme flegme que la coutellerie de ShefQeld ou de Birmingham.

. Nous avons donc pris le parti de faire cet immense voyage, entre un feuilleton et l'autre, au Palais de Cristal ; nous évitons ainsi les omnibus de la maison Waghorn et compagnie pour traverser le désert de Tisthme de Suez, le bateau à vapeur d'Âden et les cancrelas qui dégoûtaient si fort le prince S*'"'' dans les steamers qui vont à Calcutta, sans compter les hépatistes jaunes, les choléras bleus, les pestes mouchetées de noir, les crocodiles verts, les tigres rubanés^ et autres fléaux pleins de couleur locale. Nous les aurions volontiers encourus, mais nous ne sommes pas maître en cette fantaisie.

Si nous disions que nous n'avons pas jeté un seul coup d'œil sur le reste de l'exposition, nous attirerions sur notre tête le mépris des industriels, des négociants, des utilitaires et des philistins de toutes sortes. Telle est cependant la vérité. Nous avons passé sans un regard à travers ce troupeau de monstres de cuivre et d'acier, mastodontes et mammouths de l'industrie, qui agitent leurs bras tronqués, soupirent avec leurs poumons de fer et semblent emprunter à la vapeur l'inquiétude et la respiration de la vie, dans cette agitation furieuse et froide qui ne connaît pas la fatigue, activité de la matière qu'on peut pousser à toute outrance sans manquer aux saintes lois de la pitié, car la matière s'use et ne souffre pas. Les bobines tournaient comme des danseuses ivres, disparaissant dans Téblouissement de leur rapidité. Les pistons levaient et laissaient retomber leurs moignons avec un han plaintif, comme des bûcherons fendant un tronc dé chêne; les poulies folles faisaient claquer leurs lanières de cuir et de

gutta-percha; les roues crénelées se mordaient à belles dents, les laminoirs se frôlaient en sifflant, les soupapes clappaient de la langue, les ressorts faisaient jouer leurs nerfs et leurs détentes ; tous ces esclaves métalliques et plutoniens inventés par le génie de l'homme travaillaient à qui mieux mieux sur notre passage. Ces machines nous criaient avec leurs grincements, leurs coups sourds, leurs sifflements aigus : « Moi, je fais la besogne de six mille fuseaux; moi, je remplace cinq cents marteaux de forgeron; moi, je trame le ch&le des Indes plus également qu'un ouvrier de Cachemire au seuil de sa cabane ; moi, j'enfante des machines qui travailleront à mon exemple; moi, avec mes doigts de bronze, je ploie des enveloppes de lettres aussi habilement et aussi proprement que les ploierait une jolie femme aiix doigts roses : seulement j'en fais en un jour assez pour cacheter tous les secrets d'amour, de diplomatie et d'affaires du monde. *•

C'est ainsi que parlaient ces grands animaux de fer et d'airain aux formes hybrides, aux attitudes menaçantes, polypes qtii semblent vouloir vous prendre dans leurs longs bras pour vous broyer et vous laminer; ils paraissaient étonnés de notre indiffèr rence. En effet, nous admirons plus que personne ces merveilleuses inventions de l'esprit humain, ces créations mathématiques qui, si elles n'ont pas la vie dont Dieu seul sait le secret jusqu'à présent, agissent du moins comme des êtres animés; nous les admirons et nous les aimons, car chaque machine est un serviteur insensible, un nègre qu'on peut fouetter à toute vapeur jusqu'à ce qu'il éclate.

ce qui est sa manière de se révolter. La machine relève l'homme et l'animal d'un labeur, d'une fatigue ou d'un ennui; elle a déjà racheté le galérien de la rame, la béte de somme du charroi ; bientôt elle labourera à la place du bœuf, qui, s'il nous donne encore sa chair, au moins ne nous donnera plus ses sueurs et ses essoufflements sous le joug, qui font de son meurtre presque un fratricide. Elle file, elle scie, elle martelle, elle tisse à la place d'innombrables malheureux courbés sur leur métier ; et chaque jour le temps pour la pensée, la rêverie, l'étude, devient plus large et plus long. Quelques générations , hélas 1 périront sans pouvoir trouver place dans le nouvel ordre; mais ceux qui viendront plus tard pourront faire des vers, peindre, combiner des inventions, chercher les secrets de la nature, qui aime à se laisser crocheter ses cadenas. Les esclaves de fer feront l'ouvrage ; la matière domptera la matièrc,et le travail de Thomme deviendra purement intellectuel . Certes, ce n'est pas nous, poète et penseur, qui dédaignerons cette race de métal destinée à remplacer les prolétaires et à relever l'homme de l'antique malédiction du travail manuel; mais assez d'autres ont loué ces prodiges, et des voix plus savantes que la nôtre en ont expliqué les mystères, pour qu'un peu de caprice nous soit permis; d'ailleurs nous ne ^mmes pas de ces Janus dont le masque tourné vers l'avenir a les yeux crevés, et qui ne voient que par le masque tourné vers le passé; nous ne poussons pas, au milieu d'un siècle, le plus grand que les évolutions des temps aient amené, des gémissements élégiacoromantiques, et nous comprenons, quoique artiste.

la beauté de notre époque, bien que souvent la fantaisie nous ait poussé vers les temps et les pays barbares où persiste l'individualité locale de l'homme.

Aussi, l'on comprendra cet enivrement, cet infatualion que nous cause l'idée seule de Tlnde. Depuis notre enfance, nous avons regardé avec une curiosité avide et superstitieuse toutes les gravures, tous les dessins, tous les recueils qui se rapportent à cette mystérieuse contrée où ont pris naissance, à des époques qui se perdent dans la nuit des temps et qui déconcertent toute chronologie , les théogonies, les civilisations, les sciences, les arts, les langues dont les nôtres ne sont que les effluves et les dégénérescences. Quand TÉgypte commençait, l'Inde était déjà vieille. La Grèce n'avait encore pour habitants que des sauvages tatoués comme les loways et les Mohicans; ceux qui furent plus tard les Athéniens étaient cannibales. Là, bien avant le déluge, bien avant les règnes fabuleux de Chronos et de Xixuthros, quand la terre, jeune encore, s'épanchait en créations dithyrambiques et monstrueuses, comme un poëte adolescent qui jette ses scories en strophes démesurées, régnait, dans une nature d'une exubérance folle, un panthéisme effréné. Onze millions de dieux fourmillaient à travers les inextricables enlacements des forêts vierges, effrayants et difformes comme toutes ces races d'animaux disparus dont l'éléphant, le rhinocéros, la girafe, le chameau, l'hippopotame, le crocodile sont les avortons, et qu'ils rappellent sous des proportions moindres et des formes adoucies.

Que de fois, en songeant à ce pays étrange, qui pour nous restera à l'état de chimère, nous nous

sommes créé d'éblouissants mirages I que de fois nous avons escaladé les étages infinis de cette pagode de Djaggernath, dont les tours superposées s'enfoncent dans le ciel, comme une autre Babel qu'a respectée la colère de Dieu 1 que de fois nous avons pénétré, glacé par une horreur religieuse, dans les profondeurs insondées du temple souterrain d'Ellora, cathédrale en creux, moule et matrice d'où semblent sortir les innombrables édifices sacrés de l'Inde! que de fois nous avons erré dans ses dédales obscurs, cœcums architecturaux serpentant dans le ventre de la montagne, et dont la pointe de Piranèse serait impuissante à rendre les opaques terreurs et les noires perspectives ébauchées dans la nuit par un rayon livide, en nous répétant comme le refrain d'une litanie monotone le vers si magnifiquement caverneux de M. Victor Hugo :

Puits dePInde, tombeaux, monuments constellés!

Ah ! combien souvent, lorsque nos pieds foulaient lentement le ruban de bitume qui conduit de l'Obélisque à l'arc de l'Étoile, notre pensée se promenait dans les jungles, où le tigre, avec une pose de sphinx, lèche sa patte de velours de sa langue âpre comme une lime, et qui, même lorsqu'elle lèche, fait venir le sang ; sous les mangliers dont les branches pleureuses se replantent et se multiplient en innombrables arcades, en sorte qu'un arbre est bientôt un bois ; à travers les bambous que l'éléphant fait ployer en marchant comme de Therbe sèche; à l'ombre des monstrueux baobabs âgés de six mille ans comme le monde, et qui ont peut-être vu Adam sous leurs

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jeunes pousses, quand il avait pour maîtresse la dive Lilith et qu'Eve n'était pas née encore; au milieu des colossales forêts vierges où s'enchevêtrent Jes arbres, les lianes, les herbes, dans un inextricable désordre de frondaison et de germination; masses touffues, emmêlées, hérissées, croisées en tout sens, dont le soleil ne peut percer l'ombre séculaire, que fouette en plein jour l'aile des chauves-souris trompées par ce crépuscule éternel ; chaos verdoyant où le cobracapello siffle sous les joncs et les nénufars au bord des mares empoisonnées; où les singes, hideuses caricatures humaines, soldats dispersés de l'armée qui conquit Geyian pour Rama, sautillent de branche en branche parmi les vols effrayés de perroquets et de kokilas; où le serpent boa, s'enroulant autour d'un palmier, s'amuse à faire d'un tronc droit une colonne salomonique ; ah I combien souvent, répondant d'une façon distraite à la question d*un ami, nous descendions en idée les escaliers de marbre blanc de Benarès qui conduisent au Gange, le fleuve sacré I QueUes silhouettes de villes prodigieuses nous nous sommes dessinées à l'horizon du rêve, sur les rougeurs d*un couchant fantastique, pagodes indiennes, minarets mahométans, dômes, coupoles, tours, toits en terrasse entre lesquels jaillissent des palmiers, longues bandes de murailles crénelées, portes triomphales, caravansérails, chauderiesi toofii beaux, collèges de brahmines, immense entassement de colonnes d'ordres inconnus, de monstres sculptés, d'énormités architecturales, comme Martinn sait en faire pressentir avec un éclair dans le sombre infini de ses gravures à la manière noire!

Aussitôt que nous eûmes tlébarqué à Londres, nous courûmes au Palais de Cristal, qui est lui*méme une merveilleuse construction qu'on placerait volontiers dans rinde, au bord d'un de ces étangs consacrés où Ton nourrit les crocodiles des temples, ayant pour fond une de ces forêts dont nous parlions tout à l'heure, et soutenue par des terrasses de marbre blanc, sur les rampes desquelles des paons laisseraient traîner les constellations de leur queue; il est d'une légèreté toute féerique et soutient vaillamment dans l'air ses millions de miroirs, enchâssés dans le cadre d'une frêle armature bleue et blanche; sa façade, lamée d'argent et d'azur, s'épanouit comme un immense éventail ayant pour bouton un cadran d'horloge ; car le peuple qui a dit : « Le temps, c'est de l'argent, » veut toujours savoir l'heure, même dans ses moments d'enthousiasme et d'oubli, comme ces braves Chinois qui , même pendant l'extase de l'amour, gardent leur montre à la main. Quand le soleil donne sur celte colossale cage de verre, sur cette énorme serre chaude de l'industrie qui englobe, avec les mille chefs-d'œuvre du génie humain, de grands arbres à leur aise là comme dans la clairière d'une forêt, et seulement un peu étonnés de ne plus recevoir la pluie du jour et la rosée de la nuit : au mélapge imprévu des ombres et des lumières, aux éclairs et aux murmures des fontaines jaillissantes, on ne saurait méconnaître le génie de l'Inde, approprié aux besoins de l'industrie anglaise. Ni le Parthénon, ni le Panthéon, ni la Maison-Carrée, types ordinaires des constructions modernes, n'ont rien à voir ici. Remplissez de plantes équatoriales et tropi-

cales ce grand palais transparent, Lackmi et Panrati pourront y conduire le chœur brillant des Apsaras.

Ces écriteaux rouges historiés de lettres blanches sont les indicateurs de la route de l'Inde. Nous y voici : le chemin n'a pas été long.

Ces petits compartiments, c'est le sol de l'Inde, depuis ses profondeurs jusqu'à sa surface. Chacune de ces pierres, chacun de ces cristaux ou de ces fragments de métal représente une mine, une veine de terrain, une province, un pays, depuis le diamant jusqu'à l'argile. Il ne s'agit encore que des matières brutes, que des produits vierges auxquels la main de rhomme n'a pas encore touché, et déjà, rien qu'à la simple nomenclature, vous croyez voir ouvert devant vous l'écrin des Mille et une Nuits. Voilà du marbre primitif, du marbre serpentin, du jaspe rouge et jaune, des bois fossiles de Senva, des argiles plastiques jaunes et bleues, du kaoUn blanc, des grenats de Kasning, du sable aurifère, des colliers de grains de nimluck, des cornalines unies et taillées, des pierres vertes, de la nacre, du sable à perle d'Ava, de l'ampélite taillée en boucles d'oreilles, des améthystes, des émeraudes, des saphirs, des yeux de chat, des hyalites, du lapis-lazuli, des agates de Nerbudda, des cailloux de la rivière Goane, des blocs bruts d'agate jaspée de Jesselmère, du fer de Calicut, du fer magnétique avec lequel se fait l'acier indien, de la houille de Mergni, du plomb de Shookpoor, de l'outremer de Bombay, sans compter les opales, les turquoises, les sanguines, les chrysobérils, les calcédoines, les onyx, mille pierres radieuses qui toutes ont retenu une couleur de prisme ou un rayon de

soleil pour étoiler la statue des dieux, les vêtements du rajah ou le corset de la bayadère.

Nous savons bien que toutes ces richesses sont enfouies sous la terre, éparses dans la vase des fleuves, cachées dans les veines secrètes des montagnes, et que là, comme ailleurs, le sol dérobe ces merveilles sous un manteau de poussière ou de végétation; mais, malgré soi, il vous semble que la terre de rinde n'est qu'un vaste monceau de pierreries, un de ces entassements d'escarboucles où les califes puisaient à pleines mains. N'est-ce pas de ce pays d'ailleurs que vient le Kohinoor ou montagne de lumière, le plus pur, le plus gros morceau de carbone que le génie de» richesses souterraines ait .eu le temps, depuis le peu de siècles que ce monde dure, de cristalliser au fond de son alambic mystérieux?

Si la terre est un écrin, l'herbier est une cassolette. Cannelle, macis, muscade, gingembre, opium, hachich, huile de rose, noix de bétel, piment, sucre de datte, thé de l'Himalaya, aloès, safran, indigo de Salem et de Madras, fleurs d'Hursinghar, tabac blond comme la peau d'Amani la bayadère, fleurs de Gamboja, feuilles d'ananas, dont la fibre fournit une fine soie végétale, tout cela ne ressemblcrt-il pas à cette montagne des aromates dont parle Salomon dans le Sir Hasirim? Un sol de diamants ne doit-il pas avoir une végétation de parfums?

Surexcitée par tous ces noms qui souvent ne sont représentés que par des échantillons desséchés et flétris, enfermés dans des fioles ou des boîtes, Timaginationa bientôt fait verdoyer en feuilles énormes et bizarres, s'épanouir en calices éclatants toutes ces

fleurs et ces herbes mortes. Elles germent et végètent avec une activité incroyable, comme ce rosier des soirées magiques qui pousse à vue d'œil; leurs odorants effluves embaument l'air. Les échantillons de bois reprennent leur écorce et se dilatent en forêts, les lichens jettent leurs balançoires d'un arbre à l'autre. Les cantharides tourbillonnent dans un rayon de soleil, et le bupreste mange le cœur de la rose du Bengale. Un paysage immense sort de ces étroits casiers.

Faudra-t-il beaucoup de peine pour rendre la vie à ces peaux de tigre clouées contre le mur et les faire bondir comme dans un roman de Méry? Ce grand monstre fauve rayé de noir, dont le mufle aplati conserve encore sa férocité, doit être un comparse de rhistoire d'Héva. Peut-être est-ce Mounoussamy, le sauvage époux à formes d'éléphant, qui lui a planté cette balte entre les yeux, à moins qu'il n'ait été devancé par le spirituel et paradoxal Edwards Klerbbs. Que de pauvres péons il doit avoir dévorés sur les routes I Et cette panthère noire de Java, sombre comme la nuit, efi'rayante comme un chat cabalistique, qui ne laisse briller dans l'impénétrabilité des bois que deux phosphorescentes prunelles de hibou! En un bond, elle va vous sauter sur les épaules et vous enfoncer dans le cou ses dix poignards de corne ! Sans être Guvier, il est facile de reconstruire, à l'aide de ces massacres aux cornes démesurées, le buffle hideux qui se cuirasse de vase dans les flaques de pluie, sous les ramures léthiières des opaques forêts de Ceylan.

Quand on a vu, sur ces jolis encriers et ces char-

maiites bottes peintes qui nous viennent des Indes, quelques-unes de ces chasses vernissées où des princes en robe rose et à figure de femme poursuivent des antilopes, des daims mouchetés et des daims blancs, avec des guépards pour chiens, on peut aisément ressusciter ces peaux mégissées et les faire courir dans les rizières ou les plaines de sable, autour de Madras ou d*AIlahabad. Ces trompes préparées, est-ce le nez de Ganesa, le dieu de la Sagesse, que quelque mauvais plaisant, voltairien à sa manière, lui aura arraché dans un moment de belle humeur l Non; l'Indien dévot ne se permet pas de ces facéties : c'est bien la proboscide du monstrueux animal arrangée en tuyau de caoutchouc ; ces lourdes défenses d'ivoire, qui semblent dérobées à ce cimetière où se rendent les éléphants millénaires pris de la pudeur de la mort, ces soies de sanglier ou de chèvre, ces nageoires de requin, ces nids d'hirondelle-salangane qu'un Chinois mettrait tout de suite en potage, ne formentils pas au bout de quelques minutes à l'œil de l'âme une ménagerie hurlante, glapissante, fourmillante, comme le bois dont il est parlé dans la i^iècede Nouv'^ mahal'la-Rousse des Orientales?

Si vous le permettez, nous nous arrêterons aujourd'hui à Lahore, qui se dessine là-bas sous une cage de verre; une étape de trois mille lieues fatigue, même quand on ne la parcourt que la plume à la main.

n est vrai que ce n'est pas Lahore elle-même, mais seulement le modèle de Lahore. Si vous regardiez la ville véritable par le gros bout de la lorgnette, vous obtiendriez l'effet du plan ; en regardant le plan

par le petit bout, vous le grandissez et vous obtenez un effet satisfaisant.

Lahore noue autour de ses reins une ceinture de tours et de fortiflcalions en style moyen âge orientalisé; des fossés dont l'eau verte a des caïmans pour grenouilles^ font comme une frange verte à sa robe rouge: car Lahore, comme Munich, est presque toute peinte avec ce rouge antique si cher au roi de Bavière. De ce fond sombre, s'élancent comme des mâts d'ivoire, les minarets des mosquées et les aiguilles fleuries des pagodes en albâtre ou en mar* bre. Dans les rues étroites fourmille un peuple innombrable, étrange et bariolé comme un rêve; des formes que Ton croyait disparues avec le moyen âge revivent là dans une splendeur orientale. A chaque instant passent de longues calvacades de cavaliers sykes, des caravanes de chameaux, des files de chariots dorés traînés par des bœufs bossus. Les frêles balcons étincellent comme des diptyques entr'ouverts, laissant apercevoir sous des formes humaines des ruissellements de pierreries et des miroitements de brocart. Les bayadères et les courtisanes, chargées d'anneaux, de bracelets,' de pendeloques, de bijoux, de grelots, de paillettes, sourient aux passants, et mêlent leurs éclats de rire aux caquets des poules et des oiseaux suspendus dans des cages. Les éléphants avec leurs riches housses passent, élargissant des hanches les rues trop étroites, emportant avec le dos les arcades trop basses ou ruinées ; ils se dirigent vers la chauderie; suivons-les, et asseyons-nous à la porte pour observer les mœurs et les costumes.

Non contente d'avoir apporté le sol, les plantes, les animaux, la compagnie des Indes a exposé une ville tout entière, afin que l'on pût se faire une idée complète de son empire oriental. Elle a aussi transporté la population sous forme de petites maquettes de terre coloriée, modelées par les habitants euxmêmes, qui font pénétrer intimement dans la vie des différentes castes.

Nous avons lu souvent les Lettres sur Vlnde du prince S'"'"*, et feuilleté son magnifique album. Nous vayons, dans le Palais de Cristal, la réalité de ces merveilles, qui nous semblaient chimériques, malgré la sincérité évidente du dessin. Ce n'est pas seulement dans les mises en scène d'opéras féeriques que ces magnificences existent, et les poètes de l'Orient, qui font à tout moment des métaphores dont s'effarouche l'économie occidentale, qui remuent les pierreries par monceaux et battent des omelettes de soleils dans le moindre ghazel, dans le plus mince pantoum, ne sont, avec toute leur joaillerie tant reprochée, que d'exacts faiseurs de procès-verbaux. L'hyperbole est tuée d'avance par l'éblouissanl éc.at du vrai.

Voici un éléphant qui s'offre à vos yeux; un éléphant empaillé, il est vrai ; mais si voulez en avoir un vivant, vous n'avez qu'à aller au Zoological garderiy

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OÙ VOUS monterez sur son dos pour un schelling. Sa peau rugueuse, fendillée comme de la vase sèche, disparaît à demi sous un riche caparaçon de velours rouge quadrillé et frangé d'or; son front bombé est - orné d'une ferronière colossale, et de grosses houppes de soie pendent confusément de chaque côté parmi les plisde sesoreilles. Quelquefois ce frontailest orné d'énormes pierres fausses, émeraudes, rubis ou perles de verre, ou même de petits miroirs. Sur le dos de la bête s'élève une espèce d'estrade surmontée d'un pavillon soutenu par descolonnettes d'ivoire nielléde charmants dessins. Des coussins de brocart servent de siège au personnage qui se sert de ce mode de transport, prince indien ou employé de la jCompagnie ; une place est ménagée derrière pour le domestique. Le cornac se tient assis sur le col du monstre, qu'il dirige à l'aide d'un crochet de fer. Le pavillon, en forme de dôme à double renflement, est tapissé de brocart d'or et d'argent, et bordé d'un effilé où la lumière scintille à éblouir. Quand un puissant rayon de ce soleil qui vit Bacchus et Alexandre tombe sur ce dôme aux phosphorescences métalliques, les yeux doivent se baisser comme devaiit l'astre luimême.

Cet éléphant nous a fait penser aux grandes batailles de Lebrun. Celui monté par Porus, ce géant écaillé qui lançait des flèches de six pieds de long, devait être harnaché ainsi, et cette vue vous plonge dans des rêveries d'antiquité où la mémoire se perd.

Si vous craignez de vous hisser sur cette montagne mouvante, qui pourtant s'agenouillera docilement devant vous pour vous faciliter l'ascension, entrez plu-

tôt dans cet eka sculpté, peint, doré, aux roues mas^ sives, enjolivées d'ornements fantastiques et traîné par un petit bœuf à loupe et à pelage gris de souris, modèle naïf rappelant le chariot de terre cuite de la pièce de Vasantesena et les voitures que les enfants se taillent dansl'écorce des potirons ; ou bien encore laissez-vous bercer par le pas rhythmique des péons dans ce somptueux palanquin aux brancards d'ivoire, aux plaques d'argent repoussé, aux rideaux de soie brochée et lamée d'or, où la songerie doit être si douce, où le sommeil doit arriver si aisément.

Quand on pense aux selles anglaises si nues, [si pauvres dans leur froide correction relevée, pour tout agrément, da quelques piqûres, on reste épouvanté de la folie prodigue de la sellerie indienne. Sur ces arçons et ces troussequlns, qui confondent les formes du moyen âge et de l'Orient , la fantaisie luxueuse de l'ouvrier a semé les arabesques et les pierreries avec une verve effrénée d'éclat. Ce n'est pas une selle, c'est un joyau d'une grande dimension, c'est un écrin avec des étriers. Rien n'est assez précieux; le velours disparaît sous l'or, l'or sous les turquoises, les grenats, les rubis et les diamants. Ne croyez pas, d'après cela, à une richesse lourde, à une opulence massive : l'art y vaut encore plus que la matière; le goût le plus pur, le plus fin, le plus inventif, a ciselé, guilloché, filigrane ces ornements infinis, si nets, si opiniâtrement suivis, malgré leur complication dédaléenne. Benvenuto Cellinl, Henri d'Arfé, Vechte n'ont pas fait mieux dans leurs merveilleuses orfèvreries. Et quelle admirable entente de la couleur! comme un fil d'argent adoucit à propos

l'éclat trop fauve de ce galon d'or! comme tm champ mat fait ressortir un filet bruni ! comme une pierre enchâssée avec bonheur rompt une plaque de lumière trop diffuse I Les nuances les plus vives et les plus violemment opposées se marient sans effort dans un flamboiement général.

En posant en idée sur le dos de quelques vigoureux coursiers du Scind ou du Népaul, à la queue et à la crinière teinte de henné, ces monceaux d'or et de pierreries, en y asseyant un Européen en boites vernies, en pantalon noir, en habit à queue de morue, en chapeau à tuyau de poêle, on obtient une caricature tellement grotesque, l'écuyer fût-il le vicomte d'Aure, Baucher ou Victor Pranconi, que l'on en rit involontairement tout seul, bien à tort, puisque les rajahs juchés sur ces selles fulgurantes ne sont que les serviteurs tremblants du premier anglais en water-proof, nullement pittoresque, qui passe par là, préférant à toutes ces joailleries de Golconde le vrai diamant, le diamant noir de Cornouailles. Comment devaient être les selles de Gengiskan, d'Aurengzeb; de Timour, et des grands victorieux de llnde? De quels rayons de soleil et de lune, de quels scintillements d'étoiles étaient-elles passementées et constellées, puisque les selles des vaincus offrent encore de telles magnificences ?

Parmi ces caparaçons d'un éclat éblouissant, il y en a un d'un caprice singulier, déjà tartare, presque chinois peut-être, tout papelonné d'écaillés de dragon, roses, bleues et noires, comme certains écus héraldiques. Oh 1 que nous aimerions, sur un de ces chevaux blancs mouchetés de brun comme des léopards que

Ton voit caracoler dans les chasses impossibles des paravents, bien assis dans cette selle qui semble faite de la peau d'une Chimère, parcourir ces contrées inexplorées sur lesquelles s'allonge l'ombre démesurée de l'Himalaya, cette extrême Inde qui se confond avec le Céleste-Empire par le Thibet et le royaume de Cachemire, où vole le grand papillon bleu, et où les romans de chevalerie du moyen âge plaçaient les empires fabuleux de leurs héros.

Quant aux brides, aux mors, aux têtières, aux frontails, nos langues du Nord sont trop froides, trop pauvres, trop mesquines, pour en décrire les somptuosités. C'est le moins que des coursiers de la race nedji mâchent l'or et l'argent dans leur bave plus blanche que l'écume qui baisait les pieds de Wishnou endormi sur la feuille de lotus au milieu de l'océan d'immortalité.

Quel spectacle qu'une cavalcade ainsi montée, s'é lançant des portes de Lahore au milieu d'un nuage de poussière lumineuse ! Nous croyons, quel que soit notre respect pour la civilisation, que la promenade des gentlemen sur leurs hacks, leurs poneis et leurs pur-sang bai cerise, à six heures du soir, dans Hyde- Park, le long de Serpentine-River, doit être infiniment moins pittoresque.

Si cette chevauchée à dos d'éléphant, en chariot, en palanquin et en selle , bosselée d'ornements d'or, vous a fatigué quelque peu , voici pour vous reposer un lit en velours incarnadin chimériquement historié d'or , sous un dais de brocart porté par des colonnes d'ivoire et de vermeil; des chasse-mouches aux manches d'or, miraculeusement ciselés, sont placés à côté de l'oreiller de toile d'or , prêts à faire en-

voler l'insecte qui troublerait votre sommeil. Un tapis d'or entoure cette couche, qui semble descendue sur terre du paradis d'Indra pour bercer le corps de Sacountala ressuscitée. Si vous avez peur de faire tache au milieu de cette magniflcence, comme un grain de sable sur le soleil , asseyez-vous tout simplement sur ce fauteuil sculpté dans des défenses d'éléphant , ou sur celte chaise longue en marbre de Rajpootana, découpée comme une guipure, fenestrée comme une truelle à poisson, et rappelant les plus délicates arabesques de l'Alhambra, que vous offre le rajah Anund Nath, roi de Natlore. Vous serez plus fraîchement sur ce froid et blanc canapé, dans cette salle ventilée par les ponkas toujours en mouvement, aux fenélres fermées de nattes de jonc arrosées d'eaux odoriférantes, aux soupiraux treillages de feuilles d'albâtre frappées à jour par l'emporle-pièce de la patience, comme les dentelles de papier de nos boites de dragées; là vous pourrez fumer dans ce bhouka d'argent, émaillé et ciselé, le tabac mélangé de benjoin, de confitures et de roses, entortillant votre bras des longs anneaux du tuyau flexible, comme une Cléopatre jouant avec l'aspic ; mâcher le bétel qui empourpre les gencives, prendre le thé de Kemaon et d'Assam dans des tasses enveloppées de filigrane, ou bien encore, si vous trouvez un adversaire de votre force , faire une partie avec ce jeu d'échecs en agate , dont les cavaliers chevauchent des éléphants.

Mais c'est assez se reposer ; les éblouissements ne sont pas encore finis. Si vous ne sortez pas aveugle du Palais de Cristal, ce ne sera pas la faute de l'Inde;

mettez des lunettes de verre noir comme pour regarder une éclipse, et plongez l'œil dans ces armoires, vestiaires des fées, des péris et des apsaras. Les cachemires passent en Europe pour des tissus somptueux. Une femme se croit riche lorsqu'elle peut en enfermer une demi-douzaine dans son coffre de palissandre. Là-bas,ronen faitdes rideaux de lit, des teatures d'appartement, des tapis de table ou de pied ; ils remplacent, pour les tentes, la toile ou le coutil grossier. En voilà pourtant cinq ou six admirables, bleus, rouges, noirs, verts, avec des palmes de trois pieds de haut, si souples qu'ils font des plis comme une draperie de Phidias, si fins qu'ils passeraient par une bague; là, ils ne servent que d'ombre au tableau.

On ne commence à les regarder que lorsque les palmes sont d'or et les fleurs de perles, et que le fond écarlatese constelle dedisques éclatants de broderie : mais ils pâlissent bien vite à côté de ces étoffes, rayées en long, en diagonale, qui mêlent à leurs splendeurs des tons si fins que Rubens, Paul Véronèse, Delacroix n'y sauraient atteindre ; finesse ardente, fraîcheur embrasée, nuances flamboyantes et tendres, harmonies dans le tumulte; il y a là des fonds saumon, topaze brûlée, pétales de fleur recouverts d'émail ou de pai'lon, dont aucune langue ni aucun pinceau ne saurait donner l'idée ; des draps de Kirpoor, des soieries d'Agra , des broderies du Moultan, des brocarts de Borhanpor et d'Ahmedabad, des gazes de Trichinopoli, des rubans de Célèbes, des écharpes de Sumatra, des châles de Lahore pour ceinture et pour turban, à rendre la coquetterie folle.

Tantôt ce sont de larges bandes d'or , fleuves de

lumières qui ruissellent en miroitant entre des rives d*améthystey de rubis et de saphir; tantôt un mince fil étincelant serpente dans la trame grenue qu'il égratigne d'une traînée de points phosphorescents ; ici l'argent pleut et fourmille en paillettes estampées sur une gaze d'azur qui frissonne et tremble comme un ventre de poisson au soleil » ou comme une eau au clair de lune; là une dentelle d'or, plus fine que la maline ou la valencienne^ laisse rougeoyer un fond de paillon pourpre; plus loin, l'argent et l'or font combattre leur éclat blanc et jaune sur un champ de bataille rose. Mais quel rose ! un rose idéal» un rose d'intérieur de clochette à l'heure de la rosée l Partout l'or scintille en paillettes, en mouches, en filigrane, en fleurs, en étoiles, en pasquiiles, en effilé, en fanfreluches; il y a des moments où cela touche au délire.

On dirait que le luxe indien a voulu engager une lutte directe avec le soleil, avoir un duel à mort avec la lumière dévorante de son ciel embrasé ; il essaye de resplendir d'un éclat égal sous ce déluge de feux; il réalise les merveilles des contes de fées; il fait des robes couleur du temps, couleur du soleil, couleur de la lune; métaux , fleurs, pierreries, reflets, rayons, éclairs, il mélange tout sur sa palette incandescente. Dans un tulle d'argent il fait palpiter des ailes de cantbarides, émeraudes dorées qui semblent voler encore. Avec les élytres des scarabées, il compose des feuillages impossibles à des fleurs de diamant. Il profite du frison fauve de la soie, des nuances d'opale du burgau, des moires splendidés et de l'or bleu du paon. Il ne dédaigne rien, pas même le clin-

quant, pourvu qu'il jette son éclair; pas même le cristal, pourvu qu'il jette son feu. Il faut qu'à tout prix il brille, il étincelle, il reluise, qu'il lance des rayons prismatiques, qu'il soit flamboyant, éblouissant, phosphorescent. Il faut que le soleil s'avoue vaincu.

Ces ouvriers, c'est-à-dire ces grands artistes, seraient gens à vouloir tisser la lumière électrique, s'ils la connaissaient : et dans ces irradiations, ces effluves, ces feux croisés, ces folles bluettes, ces iris, ces feux follets du spectre solaire qui dansent sur ces écrins tramés, sur ces mines de GolcondeetdeVisapour taillées enrobes, en châles, en turbans, en écharpes, jamais le dessin ne se perd une minute, jamais l'ornement qui circule à travers ces incendies n'altère son élégance ou sa légèreté; tracé sur un papier par une simple ligne noire , il ne serait pas moins précieux. L'on ne pourrait pas dire à l'ouvrier indien comme au mauvais peintre d'Athènes : « Ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche. »

Les mousselines ne sont pas moins admirables dans leur blancheur transparente ; c'est du vent filé, de l'air tissu, de la brume condensée. Quels plis fins, quelle souplesse! elles n'habillent pas, elles caressent comme un baiser les corps qu'elles enveloppent. Les unes sont tout unies, et ce ne sont pas les moins belles ; les autres ont çà et là une étincelle d'argent ou d'or, une feuille de rose du Bengale ou une aile verte de bupreste arrêtée dans leur trame. Comme elles doivent voler légèrement, ces longues écharpes blanches piquées de point de lumière, sur le corset de pierreries des bayadères qui, ivres du parfum des

fleurs de Siricha, suspendues le long de leurs joues brunes, s'avancent en tourbillonnant devant la procession de la trois fois sainte Trimurti^ dans les rues d'Hyderabad ou de Bénarès! Comme elles doivent boire sur le corps poli de Vasentasena les pleurs sacrés du Gange au bas des terrasses de marbre I

Les toiles d'ananas et d'aloès, les indiennes , les cotonnades, les madras, les soies flambées, les corans, les chiites dont parle Bernardin de Saint-Pierre, les tissus les plus ordinaires, ont un éclat et une douceur de ton inconnus chez nous.

Nous avons parlé un peu ici de tissus simples, de productions moins rares , pour faire trêve à ce feu d'artiflce de mots, à ces bombes lumineuses de métaphores, à cesplufes d'argent et d'or, d'adjectifs et de comparaisons auxquels nous sommes obligé d'avoir recours pour éveiller dans l'idée de ceux qui nous lisent une image efl'acée et confuse des féeries que nous voyons. Mais nous voici déjà repris au collet par la magnificence. Quoique nous n'ayons donné à boire à aucune vieille, nous sommes dans la position de la jeune fille du conte de Perrault ; nous ne pouvons ouvrir la bouche sans qu'il en tombe aussitôt des pièces d'or, des diamants, des rubis et des perles ; nous voudrions "bien de temps en temps vomir un crapaud, une couleuvre et une souris rouge, ne fût-ce que pour varier : mais cela n'est pas en noire pouvoir.

Sous une vitrine resplendissent à deux pas de là d'incalculables richesses : ni le souterrain d'Aladin , ni le puits d'Aboulcasem , ni le trésor d'Haaroun-al- Raschid avec son paon de pierreries, son arbre d'or.

868 masses d*ambre jaune et son éléphant de cristal de roche, n'ont contenu plus de merveilles. Le Durrial-Noor forme le centre d'une constellation de diamants montés en bracelet. Son nom de mer de lumière est des plus mérités, il fulgure d'un éclat sans rival. Quelle reine, quelle Impéria ne rêverait pas pour son bras d'albâtre ce volcan de lumière î Ces deux cent vingl-qualre perles d'un orient parfait, aussi grosses que celle fondue par Gléopatre à son souper, au collier de quelle Néréide de l'océan Pacifique le plongeur intrépide les a-t-il arrachées sous des voûtes d'algues marines et de corail ? Quel est cet énorme joyau, ce lingot d'or qui le disputerait à celui de la loterie parisienne ? C'est une selle : mais comme l'or massif a paru trop vil , on l'a fait disparaître sous une croûte de diamants , d'émeraudes el de rubis, médiocre magnificence à côté de cette robe de perles et de cette ceinture d'émeraudes d'un chef sycke.

Une robe de perles, entièrement de perles, nous ne connaissons que la vierge de Tolède qui en ait une semblable dans sa garde-robe de Notre-Dame ; encore dit-on qu'elle a été apportée du ciel par les anges. Quant à ces diadèmes, à ces plaques bosselées de boules de filigrane , à ces ornements en fil d'argent, à ces lutchkas émaillés, à ces chaînes, à ces guirlandes d'or et de pierres , ce n'est pas la peine d'en parler. Remarquons seulement, bizarrerie locale parmi tout ce luxe, ce bracelet tissé en cils d'éléphant.

Qui l'aurait cru? l'éléphant a les cils les plus , beaux, les plus longs, les plus soyeux du monde.

Nous notons avec joie ce terme de comparaison nouveau aux jeunes poëtes qui font pour leurs maîtresses des orientales à la façon de Victor Hugo, de Ruckert ou de Freiligrath.

Vous vous croyez quitte maintenant avec les pierreries. Nullement, car des joyaux vous allez tomber aux armes ; et pour llndien , l'arme est un prétexte à damasquinages» ciselures, sculptures, incrustations de toutes sortes : l'or, l'argent, le burgau, la nacre, ' le corail , les diamants , les turquoises et les perles laissent à peine soupçonner le fer. Peut-être peut-on aussi se tuer avec ces bijoux, mais ce n'est qu'une question subsidiaire. Ces cottes de mailles, fines toiles d'acier moirées d'or, ces casques aux formes étranges, capricieuses, ces boucliers de peau d'hippopotame ou de rhinocéros, incrustés d'écaillé de tortue, constellés de boules de métal, ces épées aux poignées ciselées à jour, où la main d'une jolie femme entrerait à peine, tellement les peuples orientaux ont les extrémités délicates, ces flèches mogoles barbelées, ces kriss malais ondulés comme des flammes, empoisonnés dans le suc de lupa et munis d'hameçons pour ramener les entrailles de la victime, ces hallebardes dentelées, découpées en croissant, ces masses d'armes garnies de chaînettes et de pointes , rappellent involontairement les formes et les habitudes de guerre du moyen âge. Il y a bien aussi quelques arquebuses à rouet, quelques mousquets à mèche, et même aussi un canon fantasié en Chimère, qui se termine par une gueule de dragon d'un goût chinois ; mais le tout relève plutôt du joaillier que de l'armurier. Ce goût des pierreries est si fort aux

Indes que, non content d'en mettre partout, on en met en bouteille. Non-seulement on s'en pare, mais encore on en boit. Il y a du vin rouge de rubis, du vin blanc de perle , qui est fort comme du vitriol et coûte 300 f. le flacon. Cette délicatesse , vous le concevez, est réservée aux rajahs et aux nababs.

«Mais, allez-vous dire après le récit de ces incroyables profusions, tout le monde est donc riche, là-bas ? » Hélas I non. Cette robe de perles est tissée de la nudité d'une province. Cent mille Hindous boivent de l'eau pour qu'un rajah boive du rubis fondu. Des millions d'individus, parqués fatalement dans la caste d'où ils ne peuvent sortir, vivent d'une poignée de riz, d'un régime de banane, et n'ont pour ornement sur leur peau hâlée que des tatouages et des stigmates de bouse de vache. Chaque caste sortie d'une partie plus ou moins honorable du corps de Bramah garde sa hiérarchie inviolable, que la domination anglaise n'a pu altérer. Le brahmine et le tchatrya, c'est-à-dire le prêtre et le guerrier, sont tout ; les marchands et les laboureurs ne sont rien, même à leurs propres yeux. Aussi voyez avec quelle douce résignation fataliste , demi-nus sous la morsure du soleil , ils labourent avec leurs charrues de bambou, puisent de l'eau à leur Spiccotahs , conduisent leurs chariots primitifs, attelés de bœufs bossus, travaillent courbés dans leurs rizières ou trament, accroupis devant leurs métiers faits de quelques roseaux assujettis, des châles, chefs-d'œuvre de patience et de génie obscur qui font l'admiration de l'Europe savante.

Toute leur misérable vie est racontée naturelle-

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ment et sans emphase dans ces naïfs petits groupes de terre cuite, Inde complète en miniature. Regardez ces modèles des pagodes de Sheerungum et de Nagasorum, cette cour de justice européenne et indigène ; ce percepteur qui va lever les revenus de la Compagnie dans un village de cultivateurs , pauvres huttes aux formes étranges , disséminées sous des figuiers d'Inde et de nopals; ces filets pour la pèche, ces embarcations aux noms barbares, Buglo, Naadoe, Gongo, Muchoo de Cutch , bateau-serpent de Cochin , catamaran de Madras, Bugalo, prahus-lanum, ou corsaire de Mindanao, bateau de plaisir et de musique ; étudiez ces instruments que Berlioz critiquerait sans doute amèrement, mais qui, s'ils sont peu agréables à Toreille, sont du moins charmants à l'œil : guitare^ timbales, farindah, tomtona, tambour de papier de riz, flûtes, sambucques, harmonica de gongs à timbres variés.

Rien ne manque à l'immense collection , ni les grossières cartes à jouer, ni le^ poteries aussi pures de galbe que les plus beaux vases étrusques , ni les images sur verre de dieux à trois têtes, à six bras, les uns bleus , les autres roses ou jaune-serin ; ni les manuscrits ressemblant à la fois à des parterres de fleurs et à des tracés d'ornements, tant les lettres sont belles et les couleurs vives ; ni les jouets d'enfant, ni les ombres chinoises, caricatures pantagruéliques, exagération grotesque de la difformité des idoles ; ni les nattes, admirables mosaïques de jonc ou de paille ; ni les babouches en or ou en argent , en maroquin, en velours, en soie, en chagrin, en fibres d'aloès, avec des paillettes, des broderies, des

houppes et des fanfreluches, à désespérer Rhodope ou Gendrillon.

Le côté hideux de Tlnde n'est pas niéme caché ; des pénitents suspendus en Tair par des crocs passés sous les muscles des omoplates accomplissent une ronde aérienne en Thonneur de l'idole de Jaggernath. Plus loin , des thugs étrangleurs sacriflent à Durga, la femme monstrueuse de Shiva, le dieu de la destruction , les victimes qu'ils peuvent surprendre. Les thugs figurent à l'Exposition autrement que d'une façon plastique. Quelques membres de cette secte fanatique et farouche, amenés à résipiscence par des missionnaires anglais, occupent dans leur prison à des travaux d'industrie leurs mains qui ne savaient que serrer des gorges râlantes. Ils ont fait, sur un dessin évidemment européen, un immense tapis à fond grisâtre, souillé d'ornements noirâtres et rougeâtres, ressemblant à des brûlures et à des taches de sang mal^essuyé, de l'aspect le plus funèbre et le plus sinistre. C'est aussi laid qu'un tapis anglais naturel. Quel supplice cela a dû être pour ces pauvres thugs > amoureux de beaux dessins et de couleurs harmonieuses, de tisser cet abominable tapis expiatoire I N'eût-il pas été plus humain de les jeter dans le puits sur le corps de leurs victimes, que de les faire travailler à cet ouvrage de quaker ou de frère morave ?

L'Inde, avec ses industries qui ont Tair de poésies et de contes de fées mis en œuvre par le génie de la patience, n'est pas la seule contrée barbare qu'on puisse visiter à l'Exposition. Geylan, l'île ombreuse pleine d'éléphants, de rhinocéros et de singes, et dont les forêts impénétrables cachent la pagode où se conserve dans des masses d'or la dent pourrie de Bouddah, ce palladium de l'Inde maintenant possédé par les Anglais, a envoyé aussi ses sauvages échantillons : des ivoires, des cornes de buffle, des bois de cerf, des nids d'oiseaux, des épices et des aromates, des minéraux et des pierres précieuses, des perles et des mousses de Jaffna, de minutieux ouvrages d'un goût exquis et d'une perfection puérile, petites merveilles sculptées sur ivoire, ébène, noix de coco, coquille d'œuf ; des corbeilles, des boîtes en corne, en écaille, en paille; des tissus en fibres d'aloès ou de plantain; des dentelles d'or et d'argent plus délicates que des réseaux d'araignée; des coutelleries féroces rappelant les kriss malais ; des modèles de voitures et de palanquins ; des pagodes en miniature venant de Columbo, des arrosoirs à parfum, des nattes de mille couleurs aussi fines que des étuis à cigares de Manille, toutes ces industries naturelles où excellent les nations primitives.

Si ce n'était un sacrilège de placer ici \es îles Ioniennes, ces perles du collier de la Grèce égrenées sur l'azur des mers, et de ranger sous cette étiquette le pays pour qui jadis toute la terre fut à bon droit barbare, nous dirions que Zante, Géphalonie et Gorfou sont représentées au Palais de Cristal par une robe grecque d'un travail charmant, des bracelets d'argent qui portent, écrites dans ce caractère qui est celui de l'Iliade, deux inscriptions : « Je serre comme l'amitié sans fraude » et : « Qui me porte est sensible » ; par des taktikos, des écharpes, des mouchoirs rayés d'or et de couleurs vives, et des tabliers que font au crochet les paysannes d'Ionie, et qui égalent en complications délicates les ouvrages de ce genre les plus admirés en France et en Angleterre, où tant de femmes amusent à ce frôle travail, dans le loisir de la vie de château, leurs minces doigts aristocratiques. Nous nous souvenons d'avoir acheté en Afrique, presque pour rien, des merveilles [semblables exécutées par les pauvres femmes kabyles. Des sacs brodés, des sachets', des portefeuilles, et autres menus bijoux, complètent cette exhibition touchante.

Ces îles sont maintenant des colonies anglaises. , La Grèce bavaroise, puisque c'est un Allemand qui règne dans Athènes, n'a que du tan, de la garance, de la soie, du miel de l'Hymette, s'il vous plaît, et du marbre de toute, espèce, comme il convient à la patried'Ictinus, de Nicias, de Phidias, de Praxitèle, à la terre sacrée des grands architectes et des grands sculpteurs; du marbre blanc pour les corps des dieux et des déesses, du marbre couleur de chair où Alfred de Musset pourrait tailler « ses trois marches

de marbre rose, » du cipolin, du porphyre serpentin, du porphyre vert, du pentélique, du paros, de l'albâtre, des brèches jaunes et violettes. Chose bizarre et cependant bien naturelle, Messène a envoyé une pierre lithographique. N'y a-t-il pas, entre ce nom antique et cette invention toute moderne, un contraste qui fait sourire et qui fait rêver î Milo, l'Ile heureuse qui a laissé jaillir de son sein, après un sommeil de deux mille cinq cents ans, la plus radieuse réalisation de la beauté, le plus admirable poëme de la forme qu'ait chanté la divine statuaire antique , apporte à l'Exposition de la pierre de savon pour enlever les taches de graisse, en sorte quel si sa Vénus avait les bras qui lui manquent, elle vous saisirait au collet pour essayer sur votre habit la puissance de son détersif.

Il y a aussi des productions de l'Afrique occidentale et orientale. De la soie grége, des bracelets d'ivoire et de verre, des flèches empoisonnées, des arcs, des boucliers, des pipes, des poteries, des calebasses, des instruments de musique sauvage, violons et guitares, faits avec des calebasses, des nattes, des pagnes , des guinées, des cartouchières, des serrures du Cap-Vert, exactement pareilles à celles dont se servaient les Égyptiens il y a quarante siècles, la défense de l'éléphant féliche, les robes d'uniforme du corps d'Amazones qui garde le roi de Dahomey, des bouteilles de cuir contenant de la teinture pour les paupières, des sacs renfermant des copies du Coran, des amulettes portées en Gambie, des ornements de corne sur fond de soie à l'usage des femmes, des pièces d'étofle obtenues en effilant des soieries

i74 CAPRICES ET ZIGZAGS.

d'Europe tramée» de nouveau, le trône d*un roi nègre, et mille autres singularités barbares d'un goût charmftnt et curieux.

Le Canada, qui fut autrefois une terre française, arrive avec ses échantillons de bois et ses pelleteries, eoname un forestier et un chasseur qu'il est : il a des patins et des traîneaux pour courir sur la neige, des canots d^écorce de bouleaa, que Ton peut porter d'une rivière à l'autre, et qui rappellent involontairenaent Uncas et Ghingakook; des houseaux pour la pâehe; des mocassins en peau de daim brodés finement en piquants de hérisson coloriés ; des manteaux de peau d'ours, de loup et de renard, et des bottes fourrées pour vous garantir du froid lorsque les attelages de chiens ou d'élans vous emportent avec la rapidité de la flèche par les immenses plaines blanches ; des haches pour abattre dans les forêts l'érable et le noyer noir ; toute une industrie agreste et robuste qui sent le voyage, la vie en plein air, les courses énormes à la poursuite d'un daim, d'un bison ou d'un renard, et qui vous remet en plein dans les odyssées indiennes de Fenimore Gooper, et vous fait pensera ces aventureuses existences de trappeurs doDt Natty-Bumpo, dit Bas de Cuir, résume en lui le type original.

La Turquie, bien qu'elle commence à se civiliser^ dans le mauvais sens du mot, aune exposition riche, éclatante et nombreuse. Dans tous les pays soumis à l'islamisme, l'art proprement dit ne saurait exister. Le Coran défend comme une idolâtrie la représentation de la figure humaine et môme de tout être vivant. Cette défense annihile d'un coup la statuaire et

L'INDB. 5IT5

k peMure, surtout eff y joignant ta feehisioii de ta femme, Fidéal visible. Elle a toujours été reMgieusement suivie, sauf quelques exceptions chez les sectes dissidentes, en Perse, p&t exemple. Ce qu'un ancien abonné du ConsHtuHoimel appellerait t le progrès des lumières » n^a produit aucun changement stn* ce point. Nous avons vu dans le palais du bey à Constantine des vues de villes saintes, des sièges de places fortes où les combattants étaient supprimés et où tes pièces d'artillerie jouaient toutes seules. Rien n'était plus singulier que ces batailles sans soldats et ces bombardements solitaires.

Les vues de cette espèce sont très-nombreuses à Constantinople. Une superstition bizarre renforce le préjugé religieux, et les musulmans disent atix artistes^ francs qu'ils Voient occupés à dessiner ou à peindre : « Que répondras-tu à ces figures au jour du jugement dernier, lorsqu'elles te demanderont une âme? » En Algérie, beaucoup d'Arabes ont la croyance que tout homme dont on fait le portrait meurt inévitablement dans l'année. Mais l'art est plus fort que les préceptes antihumains d'un illuminé ou d'un fanatique plus ou moins consciencieux ; ce désir si naturel de faire une création dans la création ne peut être arbitrairement supprimé. L'idéal tourmente les natures même les plus grossières. Le sauvage qui se tatoue, se barbouille de rouge ou de bleu, se passe une arête de poisson dans le nez, obéit à un senti-*ment confus de la beauté. Il cherche quelque chose au delà de ce qui est; il tâche de perfectionner son type, guidé par une obscure notion d'art : le goût de l'ornement distingue l'homme de la brute plus nette*

ment que toute autre particularité. Aucun chien n'a Vidée de se mettre des boucles d'oreilles, et les Papous stupides, qui mangent de laglaise et desvers de terre, s'en font avec des coquillages et des baies colorés.

L'interdiction de Mahomet, qui semblait devoir tuer à jamais Tart chez des nations musulmanes, n'a fait que le déplacer. Les païens et les catholiques ont donné une place immense à l'homme dans leurs créations plastiques ; les musulmans se sont développés dans le sein de Tomementation et de la couleur : ils ont appliqué leur génie à l'invention d'arabesques compliquées, où les lignes mathématiques, décomposées à l'infini, produisent des combinaisons toujours nouvelles et toujours charmantes. On ne saurait imaginer, quand on n'a pas vu les stucs découpés qui plaquent les murs de l'Alhambra, quelle variété, quelle fécondité le génie humain peut atteindre dans un espace aussi fatalement circonscit : des angles, des carrés, des ovales, des lignes brisées sous diverses incidences forment, avec quelques fleurs et des lettres arabes, une création abstraite, puisque rien n'y rappelle la vie, d'une élégance, d'une richesse et d'un charme surprenants. Là, tout est imaginaire, inventé, tiré de rien, les types de cette ornementation n'existant pas dans la nature, et les formes ornementales n'étant que dans des mathématiques rhythmées. Plus d'un Arabe ou d'un Turc, qui peut-être aurait été Michel-Ange ou Raphaël sous une autre religion, a dépensé des facultés immenses à l'invention ou à la déduction de ces merveilleux dédales qui servent à exprimer des rêves d'infini tout aussi bien que la Madone ou le Pensicro.

Privés du dessin proprement dit, les Orientaux ont acquis une prodigieuse finesse de coloris. Leurs facultés arlistiques, comprimées à d'autres endroits, se sont singulièrement développées en ce sens; personne ne les a jamais égalés dans Fart de rompre les nuances, de les marier, de les contraster, de les employer par masse ou par filets, de les proportionner dans une eurhythmie infaillible. Le moindre teinturier de Damas, le moindre tisseur de tapis de Smyrne en sait plus sur les couleurs que M. Chevreul avec ses travaux chimiques et ses roues bariolées. Nous ne pouvons associer deux couleurs sans qu'aussitôt elles se mettent à hurler, et encore nous faut-il, pour ces accouplements qui réussissent si mal, consulter scientifiquement les affinités prismatiques. Ce doit être cette impuissance confusément sentie qui nous a poussés à adopter les teintes neutres de notre uniforme noir. Notre costume contient l'aveu implicite de nos disgrâces dans ce genre. Nos bleus çont si crus, nos rouges si durs, nos jaunes si criards, nos roses si vineux, nos verts si malsains, que nous avons renoncé à les employer, et qu'ils donnent quelque chose de commun à qui* conque ose les porter. Désespéiant de l'harmonie, nous nous sommes jetés dans TelTacement, et nous avons évité, par un deuil général, ces contrastes qui grincent à TcEil, et que no,us ne savons pas ménager. Et cependant voyez un Turc vêtu de l'ancien costume oriental; malgré la diversité des couleurs, le papillotage des détails, l'éclat des broderies d'or et d'argent, il reste toujours harmonieux, et charme l'œil comme un bouquet. Faites exécuter les pièces

de ce costume par les ouvriers européens les plus habiles, vous produirez un affreux charivari de tons pleins de dissonances et de notes fausses. Nous dirons tout à l'heure pourquoi, en résumant nos idées sur i'art, le goût et l'industrie des baAares.

Il y aiine notable différence entre le goût turc et le goût indien. Une rapide inspection des vitrines qui contiennent les produits des deux pays vous la fait sentir tout d'abord. On comprend qu'on est en présence de deux civilisations, ou, si vous l'aimez mieux, de deux barbaries différentes. L'énorme panthéon des dieux hybrides se réfléchit dans l'art indien par un fourmillement lumineux et une multiplicité touffue qui ne se retrouve pas dans Tart mahométan, plus sobre, plus contenu, sur lequel plane un dieu solitaire et jaloux , Allah , l'iconoclaste qui ne veut voir son image nulle par-t. L'Inde, même dans sa beauté, a nous ne savons quoi de monstrueux, d'excessif, de démesuré, que n'ont ni l'Espagne, ni la Turquie, ni l'Afrique de Tislam, toujours réglées, même dans leurs excès fastueux, par une sorte de goût relatif. On n'y voit pas ce vertige de.somptuosité folle, cette débauche effrénée de splendeur, cette rage insensée de lumière qui caractérise les gigantesques prodigalités indiennes, et cette confusion de tous les éblouissements de la nature, couleurs écincelantes , or, argent, diamants, perles, fleurs, nacres, ailes de scarabées entassés sur le même vêtement, comme sî celui qui le porte voulait s'assimiler l'univers et sentir toute la création palpiter sur ses épaules.

Nous ne nous arrêterons pas aux produits natu-

Bigitized

L'mDB, 2T9

rels, tels que cardamome, myrrhe, santal, bawfie de la Mecque, sésame, tabac de Latakié, henné, sassafras, opium, jujube d'Egypte, eaux de rose, de miel, de violette, de jasmin, anis, cumin, cire jaune et blanche, vins de Damas, de Smyrne et de Konieh, bus sans doute par ces chiens de Giaours, et nous réservons l'espace qui nous reste pour les ceuvres de la main humaine.

Le luxe, pour les Orientaux, se concentre dans les armes, les habits, les harnais de chevaux, ks pipes et tout ce qui est en contact direct avec Tindividu. Leur vie se complique de beaucoup moins d'ustensiles que la nôtre. C'est un mélange de magnificence et de' simplicité : un tapis, un divan bourré de coton oom* posent l'ameublement de ces personnages splendides, aussi richement habillés que le paon. Un cavalier porte sur lui et sur son cheval toute sa fortune, et tel a une selle de dix mille francs qui couche par terre sur un rouleau de natte et se nourrit d'une poignée de riz ou de dattes. Le confortable, qui serait peut* être une gène dans les pays chauds, n'existe pas pour eux; la beauté y passe avant la commodité*

Aussi cette exposition turque, qui vous transporte en plein Londres dans le bezestan de Gonstantinople, a-t-elle l'air du vestiaire d'un conte oriental. Ce ne sont que velours, satin, soies rayées, brocart d'or ou. d'argent, mélanges des couleurs les plus fratdies et les plus tendres, gazes lamées, mousselines scintillant sous une pluie de paillettes, pantoufles, blagues à tabac, sachets brodés ; à chaque instant l'écarlate disparaît sous l'or, l'azur sous Targent, et des fleurs de pierreries s'épanouissent sur des champs de lumière :

voilà des machlas de Damas, des zébrures spiendides, des katnarias de soie brochés d'or, des draps de lit et des serviettes de bain frangés d'argent, des gants en or et en perles que nous préiÇérons, pour notre part, à ceux de Boivin, dût-on nous appeler sauvage; des saltahs ou jaquettes de velours étincelantes de broderies et de paillon, des costumes albanais avec la fustanelle, les knémides qui rappellent les jambards d'étain des guerriers d'Homère , les vestes roides de soutaches et de passementeries, luisant au soleil comme des cuirasses; des selles aux ornements enlacés et déliés comme l'écriture arabe ; des armes ' constellées de nacre, de corail, de diamants et de rubis ; des fusils de filigrane d'argent, des lames de Damas où dans la moire bleue de l'acier courent en lettres d'or des versets du Coran, des tasses à café sculptées dans des coquilles de nacre, des cuillers d'ambre jaune, des bouquins de même matière, cerclés de turquoises et de perles; des tuyaux de pipe en jasmin, en ébène, en cerisier, à faire concevoir l'idée du vol au fumeur le plus honnête ; des bottes d'écuyer en maroquin rouge, ramagées de dessins en similor d'un goût merveilleux; des glands de Fez, des jarretières de soie et d'argent, des courtes-pointes [cramoisies, piquées d'or, sous lesquelles se tapissent les odalisques frileuses, lorsque la brise, venant de Russie, souffle par les treillis vernissés. La laine, le feutre, le drap qu'on parvient à distihgiîer quelquefois sous la floraison touffue des broderies, montrent qu'on a afl'aire avec un Orient moins torride et plus voisin de notre ^Europe. Le goût général, quoique magnifique, montre qu'on n'a pas toujours sur la

tête un soleil chauffé à blanc, et n'indique pas cette lulte désespérée contre la lumière, dont nous parlions tout à l'heure à propos de Tliide.

Tunis est plus sobre encore de dorures. De belles draperies blanches, de larges rayures de couleurs tranchées, des armes plus féroces et moins chargées de bijoux, indiquent l'approche du désert, la rude nature africaine, les courses effrénées dans le sable ardent : c'est la beauté mâle et nerveuse de l'Arabe, qui vit sous la tente de poil de chameau, loin des villes, en face de Dieu- exposé à tous les dangers de la solitude.

L'Egypte abonde en productions naturelles; on y reconnaît la fertilité de la terre antique où le Nil écrit, avec les couches successives de ses inondations, des chronologies à démentir les Genèses et les cosmogonies. La nomenclature des riz, des blés, des opiums, des chanvres, des dattes, des colons, des maïs est infinie. Les objets d'art ou de fabrication sont moins nombreux : ce sont des gazes, des crêpes, des chemises de mousseline opaque et transparente, des voiles de femme à fond rouge et moucheté d'or, des cordons de soie pour attacher les pantalons ; des yasmas, des yardakams, dont. les femmes se coiffent ou qu'elles portent en tablier à peu près comme les Moresques d'Alger, des selles de dromadaire et de chameau, des chapelets en noyaux de palmier doum, des œufs d'autruche, des tarbouchs, des gargoulettes en terre de Thèbes qui rafraîchissent l'eau sous ce ciel de feu, aussi parfaites, aussi pures de forme que si elles eussent été tournées sur la roue du potier au temps de Rhamsès ou deThoutmosis, des narguilhés.

dés Cassolettes, et réjouissez-vous, sainte phalai^ des épiciers, du sucre raffiné de k raffinerie d'Ibrahim-Pacha.

L'Algérie, étant infestée par les Français, n'a que très-peu de produits sauvages : quelques haîcks, quelques gandouras, quelques burnous, des jupes de juives historiées d'or, une natte tissue de laine et de fibres de palmier, rappellent seuls rancienue industrie des peuplades barbaresques.

Si l'Espagne, que nous aimons de tout notre cœur, voulait bien ne pas se fâcher du compliment, car c'en est un dans notre bouche, nous la rattacherions à nos barbares par ses belles capas de muestra de Valence, rayées transversalement de couleurs d'une harmonie tranchée digne d'un châle de l'Inde ou d'un tapis de Smyrne. Le dessin et les nuances ne doivent pas avoir subi la moindre altération depuis l'invasion des Mores, et Florinde, assurément, a bien fait de mesurer sa jambe au bord duTage, en fiaoc de la fenêtre de Rodriçues ; car sans elle, les chrétiens n'auraient jamais su zébrer une étoffe d'un jaune et d un rouge si doux et si éclatant à i'œil. Est-ce que cette énorm.e jarre moulée à Toboso, la patrie de don Quichotte, formidable Tinaja, foudre d'Heidelberg en argile, ne vous fait pas songer à l'histoire d'Ali- Baba et des quarante voleurs ?

Ces figurines représentant des scènes du combat de taureaux, des muletiers, des contrebandiers, des majos, ne sont-elles pas cousines des petits groupes indiens que nous avons décrits? Ces lames de Tolède ne tiendraient-elles pas bien leur place à côté des aciers de Damas? Cette épée, flexible comme ooe

craytcfae, qui a pour gaîne un serpeat arroodi en cerde, ne vaut-elle pas ce sabre avec lequel le sultan Saladin coupait des oreillers au vol sous la tente de Richard Cœur de Lion? N'y a-t-il rien de la veste sarrasine dans la veste bariolée de i'arriero, et le har* nachement des mules n'a-tîil pas conservé fidèlement la tradition de la sellerie arabe?

La Circassie, la Géorgie relient la Russie aux barbares pittoresques par leurs belles armes aux formes moyen âge et leurs maroquins cousus de fleurs d'or, dont nous faisons plus de cas que de ses panneaux de malachite.

Nous n'avons pas rangé les Chinois dans cette catégorie ; les Chinois ne sont pas des barbares, mais des civilisés au dernier degré de décrépitude, presque tombés en enfance. Ils ont les vices, les recherches et les maladies de la vieillesse. La beauté consiste, pour eux, dans des inventions chimériques. Ils demandent aux déviations infinies du laid les moyens de raviver leur goût blasé et monstrueux. Malgré mille délicatesses charmantes, mille ingéniosités singulières, ils restent inférieurs, à nos yeux, aux Indiens, aux Orientaux et même aux sauvages. Au fond, ils sont affreusement bourgeois.

Maintenant que cette revue est à peu près terminée, disons ridée qui, pour nous, en résulte. ^ En fait de couleur et de goût, les barbares l'em- ' portent infiniment sur les civilisés. Leurs armes, leurs étoffes, leurs selles, leurs nattes, leurs tapis, leur poterie, leur joaillerie dépassent de beaucoup les nôtres en hmulé. L'Exposition leur donne pleine victoire sur ce point. Pourtant ils n'ont ni métiers ni

machines ; leurs outils sont grossiers, leurs procédés imparfaits : mais c'est à cause de cela qu'ils sont humains. Les machines donnent des résultats parfaits, irréprochables, mathématiques, toujours égaux à eux-mêmes. Elles ne s'ennuient pas, elles ne pensent pas à autre chose en faisant leur ouvrage. Elles n'aiment, ni ne haïssent, ni ne jouissent, ni ne souffrent; de là je ne sais quoi de criard, de glacé, de sec, d'impersonnel. Dans ce chiffon de gaze indienne, dans cette broderie turque, dans celte natte d'Afrique, il y a une âme : la machine est sans cœur comme Pœdora. Voilà tout le secret.

Montfaucon.

Avant de commencer, nous prierons nos lectrices de se munir d'un flacon de sels d'Angleterre, d'imbiber leur mouchoir de vinaigre des quatre voleurs, et de poser sur un guéridon, à côté d'elles, une soucoupe pleine de chlorure désinfectant de Labarraque; en outre, quand elles auront achevé notre article, si la délicatesse de leurs nerfs et de leur odorat leur permet d'aller jusqu'au bout, nous leur conseillons de lire quelques pages musquées de Dorât, et quelques lettres de Dumouslier sur la mythologie : cela les remettra tout à fait. D'ailleurs, les paroles ne puent pas, c'est le proverbe qui le dit.

Quoique nous ayons à décrire des objets plus rebelles au beau style que les carottes et les épingles, qui coûtaient cependant quatre vers à la muse grande dame de M. Delille, nous serons sincère dans nos

peintures, et nous poursuivrons la vérité jusqu'à l'ignoble; nous n'emploierons la périphrase qu'à la dernière extrémité. Il ne faut voir en ceci qu'un tableau de genre à la manière de Vélasquez ou de VanOstade, représentant une triperie et une poissonnerie; une débauche de couleur espagnole et flamande ; quelque chose dans le goût de l'Opitaîle des chiens galeus, par Bcscamps, et non autre chose : nous avons assez hautement célébré la divinité du marbre et la blancheur sereine des belles statues grecques, pour qu'on nous pardonne cette excursion ultra-pittoresque et romantique.

Ceci posé, commençons courageusement et sans faire la petite bouche.

Après avoir fait quelques pas sur la route de Pantin, un chemin se présente à la dpoite des promeneurs. C'est celui-là qu'il faut suivre ; c'est la spirale infecte qui, à travers mille horribles détours, vous conduira au dernier cercle de cet enfer nauséabond.

Des ornières où les roues des charrettes plongent jusqu'au moyeu sillonnent cette chaussée défoncée par les pluies, et qui est plus impraticable qu'un chemin de Bretagne ou d'Afrique.

A mesure qu'on avance, la physionomie du paysage devient étrange et sauvage ; la végétation disparaît complètement, il n'y a pas un seul arbre, un seul arbuste dans tout ce rayon, pas un bouton d'or, pas une herbe, pas un brin de folle avoine; la terre, brûlée par des sels corrosifs, dévore les germes que le vent y sème, et ne peut rien produire; les oiseaux évitent de passer au-dessus de cet Averne, bien plus méphitique que celui dont parle Virgile.

Vom ôter toute fuite au regard et le concentrer éwM ce lieu d'horreur, rhorizon est fermé par des colline» chauves, pelées, accroupies au bord du ciel en toutes sortes d'attitudes gauches et difformes; ieurs épaules bossues, leurs mamelons ridés sont couverts d'une lèpre de mousse glauque d'une aridité désolante ; la glaise, verdâtre eomme une chair qui commence à pourrir, l'ocre aux teintes rousses, pareilles à du sang extravasé, la craie et le tuf, avec leur blancheur d'ossements, zèbrent affreusement leurs flancs décharnés : on dirait des cadavres de collines dépouillées de leur peau de terre végétale-, çt jetées là par la main de quelque écorcheur gigantesque; digne encadrement aux scènes que nous avons à décrire.

Un ciel hâve, plombé comme le teint d'un fiévreux de la Maremnie, alourdi par les miasmes délétères qui montent de toutes parts, et si bas, qu'il semble, prêt à trébucher sur votre tête, recouvre cette misère et cette désolation de sa coupole enfumée. Des nuages épais, fouettés par une bise aigre et stridente, rampent péniblement sur la ligne de Thorizon, et montrent au-dessus des collines leurs mufles bouffis, comme des phoques monstrueux qui sortent de la mer. Les fours à chaux barbouillent de leur traînée de ftimée blanche les tons vineux des lointains, et les tuyaux noirs des usines crachent en l'air la vapeur des chaudières avec un râle asthmatique et des hoquets de cachalot trop repu.

Mais tout ceci n'est que roses : encore quelques pas, et vous en verrez bien d'autres. Cette baraque tigrée de boue et de sang, avec ses tas d'os mal dé-

pouillés, ses chaudières noires et grifsses où l'on cuisine d'abominables mixtures, vous paraîtra un riant ermitage, une blanche villa, une retraite souhaitable. Du misérable, vous allez passer au fétide, du fétide à l'horrible; vous n'avez encore les pieds que dans la boue, tout à l'heure vous les aurez dans le fumier, puis dans le sang et la sani^.

Ceux à qui l'odeur d'une tubéreuse donne la migraine, et dont le cœur vient facilement aux lèvres, feront bien de ne pas dépasser ce bouge où l'on fa* brique de la colle de poisson avec des pieds de bœuf. Poursuivons.

Nous ne serons pas plus pudique que l'enseigne de cette grande maison délabrée qui s'élève à la gauche du sentier que nous suivons : nous sommes dans une fabrique de poudretie; des femmes, des enfants, petits garçons et petites filles, vannent, blutent, tamisent la précieuse poudre, qui a la couleur, mais non le parfum, du tabac d'Espagne. Us n'ont pas l'air de soupçonner qu'ils manient quelque chose de fort dégoûtant, car ils quittent leur ouvrage, prennent un morceau de pain, mordent dedans, se remettent à travailler, puis recommencent à manger sans la moindre ablution préalable. Dans le repos, tout le monde s'épluche à l'espagnole avec la plus touchante réciprocité. Nous avons remarqué que la plupart des enfants étaient de ce blond albinos qui nous avait déjà frappé chez les petits polissons belges qui font la roue devant les diligences.

Tout est passé avec un soin minutieux, car il paraît que l'on trouve là dedans de l'argent, de l'or, des monjres et autres objets précieux : margaritas in slercore.

Trois OU quatre étangs d'un liquide inqualifiable, et couverts de pellicules jaunâtres comme le plomb en fusion, reluisent au soleil et souillent le ciel, qu'ils réfléchissent confusément.

Ces étangs baignent de leurs ondes épaisses, que le vent peut à peine rider, une chaussée de pierres et de madriers, du haut de laquelle les voitures épanchent leur immonde chargement. Laputridité deTair est telle à cet endroit, que l'argent noircit dans les poches, et que la couleur se plombe sur les volets.

Ainsi, l'enseigne de l'auberge du Superbe cheval blancj qui devrait représenter au moins un cheval blanc, sinon un cheval superbe, ne représente qu'un quadrupède lilas clair, sans prototype dans lacréation. Cette enseigne est cruellement épigrammatiquepour les pauvres animaux qui se traînent à la mort sur trois jambes, avec des sabots désemparés, le dos pelé à vif^ la croupe pommelée d'écorchures, l'œil déjà bleuâtre et vitreux, et qui passent par longues files devant l'insultante auberge qu'ils ne reverront plus.

Au bout de celte chaussée, qui laisse échapper par des écluses et des batardeaux à moitié levés, descascatelles de fange liquide marbrée de longues veines de sang, vous apercevez un pâté de maisons borgnes, chassieuses, rechignées, avec des physionomies scrofuleuses et patibulaires : c'est Monlfaucon, l'ancien gibet où tant de squelettes se sont balancés au vent, 2jIus piqués que dez à coudre^ comme dit Villon. Une tuerie qui a pour fondations un gibet, on ne peut rien exiger de plus en fait d'horreur et de sinistre.

Une cour enclose de murs peu élevés sert d'antichambre à la tuerie. Quand nous nous y présen-

tâmes, trois ou quatre dogues, gras comme des chiens de dévote, le col luisant, les flancs rebondis, dormaient, à côté de la porte, dans une torpeur digestive pleine de béatitude ; seulement, de temps à autre, ils ouvraient à demi leurs yeux rouges, et remuaient la peau noire de leurs babines plissées, avec un tic nerveux assez inquiétant ; mais un des équarrisseurs, nous voyant hésiter sur le seuil, nous dit que ces intéressantes bétes ne mangeaient pas d*homme, préférant le cheval (qui est meilleur, à ce qu'il paraît), et que nous pouvions entrer sans crainte. Nous entrâmes donc, fort content d'être regardé comme une viande médiocre par ces redou-* tables molosses. Pes carcasses saigneuses, où pendaient encpre des lambeaux de viande, étaient empilées par centaines dans les coins de ce cloaque fourmillant de putréfaction. Les murs disparaissaient sous de larges glacis desangcoagulé; lapluie,laboue, le fiel, la sanie les avaient diaprés de tantde couleurs, qu'il eût été impossible d'en reconnaître l'enduit primitif. Pour un coloriste, ce sont les murs les plus croustillants du monde : un plâtre éraillé, égratigné, qui s'exfolie, qui se crevasse, qui se lézarde, où la moisissure cotonne en peluche bleuâtre, où la froideur du blanc est réchauffée de tons si blonds, si roux, si allumés ; quelle trouvaille I quel bonheur! Quant à nous, qui comprenons cependant toutes les furies de Tart, nous avouons que nous avons regretté le jaune serin et le café au lait, ordinaire objet de nos diatribes les plus amères.

Un ouvrier ou peut-être une ouvrière, car beaucoup de femmes travaillent à la voirie, habillées en

hommes, écorchait un cheval; la peau était déjà presque à moitié détachée, et la chair luisait au soleil sous sa moiteur sanglante. On ne peut rien imaginer de plus splendide en fait de couleur: c'étaient des tons nacrés, roses, laqueux, violets, bleu de ciel, vert-pomme, argentés comme le plus beau et le plus riche coquillage exotique. Un coq lustré, vernissé de la plus triomphante mine, se tenait debout sur la carcasse qu'il picotait du bec avec un air de grand appétit ; d'autres charognes, gonflées, hydropiques et ressemblant fort aux chevaux des jeux de bague, jonchaient le reste du pavé.

Le facétieux équarrisseur nous demanda si nous voulions qu'on nous tuât un ou deux chevaux pour nous divertir ; cela nous fit penser à Thomas Diafoirus, qui invite sa future Angélique au régal d'une dissection. Mais, moins dégoûtés qu'Angélique, après quelque hésitation, nous acceptâmes.

Les chevaux condamnés attendent leur sort dans une écurie sans râtelier. Le râtelier est inutile : à quoi bon faire manger aujourd'hui ceux qui doivent mourir demain ? On en prit un maigre^ efflanqué, décrépit, on le plaça sur une dalle, les yeux bandés par une courroie, et l'équarrisseur le frappa sur le front d'un marteau de fer assez petit, mais adapté à un long manche aussi de fer; Tanimal tomba sur le côté, d'une seule pièce, sans tressaillement, sans convulsions, sans la moindre agitation nerveuse qui trahît la souffrance : on ne l'avait pas tué, on lui avait esca-^ moté la vie, et cela si prestement, si adroitement, qu'il ne s'en était pas aperçu ; ensuite on lui plongea un couteau dans la gorge, et le sang coula écarlate d'abord> puis violet, puis noir.

Cette galanterie terminée, Téquarrisseur, homme de manières exquises, et qui ne serait déplacé dans . aucun rout fashionable, nous pria gracieusement de passer dans le salon des chats : nous grimpâmes par un escalier calleux et bossue xians le salon de messieurs les chats; il y avait plus de quatre cents peaux bourrées de paille suspendues au plafond, et gambadant au gré de tous les zéphyrs (si les zéphyrs se hasardent à Montfaucon); les corps de ces peaux étaient rangés sur des planches, comme les saucisses aux devantures des charcutiers ou les paquets de bougies de l'étoile, une couche en travers, une couche eu long: cet aspect nous a rempli- de commisération pour les mangeurs de gibelottes de la banlieue.

Le salon des chiens ressemble fort à celui des chats et n'a rien de particulier, sinon qu'on y met aussi les ânons et les petits chevaux qui ne sont pas venus à terme.

ïl nous restait à voir l'endroit le plus pittoresque^ selon l'expression de notre ami l'équarrisseur, c'est- à-dire la mare de sangjeaillé où les pécheurs et les marchands d'asticots (pardon, mesdames) vont s'approvisionner. Cette fourmillante denrée se vend au litre, comme les petits pois; on dirait du blé vivant; l'infection de ce cloaque spécial est sensible à travers les miasmes méphitiques de la poudre tte et de la tuerie ; ce qui n'est pas peu dire.

L'équarrisseur, qui nous avait montré toutes ces charogneuses merveilles, pour nous initier complètement à la vie de Montfaucon, nous ofïrit quelques grillades de cheval qu'il avait fait préparer pour sou

déjeuner; et comme je l'en remerciais au nom de la compagnie, en lui disant que j'en avais mangé suffisamment chez les restaurateurs de Paris, il me répondit avec un sourire ironique : « Monsieur, vous vous êtes flatté d'avoir mangé du cheval, parce qu'on vous servait de mauvais bœuf, ce qui n'est pas la même chose; la chair du cheval est fine, savoureuse, tendre et d'excellent goût, bien supérieure à la viande de boucherie; toutes les fois que vous mangez un bifteck meilleur qu'à l'ordinaire, croyez que c'est du cheval, et vous serez dans le vrai. » Ce paradoxal équarrisseur nous a jeté en de bien grandes perplexités, et nors opinions à l'endroit de la viande tendre et de la viande coriace sont singulièrement dérangées.

Les chiens, du reste, sont de l'avis de l'ingénieux équarrisseur, et préfèrent le cheval à toute autre pâture; ils viennent de fort loin chercher leur pitance; les mattres leur fourrent deux sous dans la gueule et leur donnent un coup de pied au derrière ; les chiens, sentant l'importance de ce qu'ils portent, tiennent tout le long du chemin les mâchoires strictement fermées et n'aboieraient pas pour un empire, de peur de perdre la bienheureuse pièce, qu'ils ne lâchen que dans la main de l'homme qui coupe les portions. Avant cela, vous les roueriez de coups, que vous ne parviendriez pas à vous faire mordre, quoique ces messieurs soient ordinairement d'humeur peu endurante; l'on fait un trou dans le morceau de charogne qui leur revient, puis on le leur passe au cou en manière de collier. Jusque-là tout va bien ; mais il faut sortir ; et la sortie de Montfaucon est aussi fréquen-

tée que la descente du grand escalier de l'Opéra. Les chiens qui n'ont pas le sou, peu aisés ou qui ont éprouvé des malheurs, ceux qui servent des maîtres avares ou qui appartiennent à des poètes, font la baie des deux côtés de la porte et attendent que les dogues opulents, les matadors, les gros bonnets de la chiennerie, sortent avec leur cordon rouge de mou de cheval ; mais ceux-ci, qui savent qu'ils sont guettés, s'élancent de la cour au quadruple galop pour ne pas être happés au passage par toutes ces gueules affamées et béantes. Deux ou trois des chiens néces* siteux se détachent de la haie et donnent la chasse au richard, qu'ils rattrapent assez souvent, étant plus légers et plus promptsàcause de leur maigreur: alors ce sont des batailles à faire pâlir celles des héros d'Homère, des aboiements sur toutes les gammes, des luttes désespérées pour savoir à qui restera le précieux morceau.

L'on a vu un dogue de forte taille faire une lieue ventre à terre, avec deux chiens plus petits suspen** dus par la mâchoire à sa fraise de viande, et rentrer ^ ainsi chargé dans la cour de son logis, où quelques coups de fouet le débarrassèrent de ses étranges pen^ dants d'oreilles. Cette histoire se conte à Montfaucon, et fait beaucoup rire les garçons du combat. Nous souhaitons qu'elle ne vous ennuie pas trop ; c'est de l'esprit du cru. Maintenant que nous en avons On! avec toutes ces horreurs,

Versons-nous sur la tête, ainsi qu'Hun flot lustral, Un flacon tout entier d'huile de Portugal,

et demandons bien pardon à nos lectrices du crime

de lèse -odorat que nous venons dé commettre; puissent les Vénus et les Gupidons ne pas nous en vouloir I

La ville des rats.

Un grand péril nous menace; notre existence pend à un cheveu. D'un moment à l'autre, nous pouvons être mangés tout vifs, et nous réveiller le malin parfaitement débarrassés d'yeux, de peau, de graisse, de chair, avec des os nettoyés, blanchis, brossés, prêts à recevoir des chevilles et des charnières de cuivre pour aller figurer dans l'armoire vitrée d'un cabinet anatomique.

Voilà notre position....

Et pourtant Ton continue àr se promener sur le boulevard de Gand, à boire du porter, à prendre des glaces chez Tortoni, à ne pas aller au Gymnase, à lire les feuilletons de Karr et les histoires de Méry. Les jour* naux quotidiens paraissent tous les jours j et les journaux hebdomadaires ne paraissent jamais. Les tigresses et les lions se pavanent aux avant-scènes, comme de coutume; rien n'est changé dans la vie parisienne ; personne ne semble avoir la conscience de sa mort future.

Plus insouciants que les Napolitains, qui dansent

sur le bord du volcan, nous nous abandonnons au flot des voluptés mondaines, sans penser un instant que nous sommes exposés au sort de Ladislas, roi de Pologne, qui fut dévoré par les rats, ainsi qu'on le peut voir au livre des histoires prodigieuses.

La cinquième plaie d'Egypte va tomber un de ces jours sur nous.

. Le Vésuve est près de Naples, mais Montfaucon est près de Paris. La Babylone moderne ne sera pas* foudroyée comme la tour de Lylacq, submergée comme la Pentapole par un lac de bitume (Dez-Maurel et C'*), ni ensablée comme Thèbes ; elle sera tout simplement dépeuplée et détruite de fond en comble par les rats de Montfaucon.

Des légions innombrables de rats vont descencire en noires colonnes sur Paris, miner les fondations des bâtiments, et les faire écrouler sur les rares habitants qu'ils n'auront pas encore dévorés.

Cette terrible invasion arrivera le jour où l'on transportera la voirie dans son palais de la plaine des Vertus ; alors auront lieu dans Paris des anthropomyomachies dignes d'iiri nouvel Homère. Tous ces rats, plus sensuels que le rat d'Horace, qui font à Montfaucon des déjeuners de Ballhazar, comme dif Bilboquet, manquant soudain de pâture, viendront à Paris manger de l'homme à défaut de cheval.

Les rats de Montfaucon ne sont point des rats ordinaires; l'abondance et la qualité de la nourriture les a développés prodigieusement ; ce sont des rats herculéens, énormes, gros comme des éléphants, féroces comme des tigres, avec des dents d'acier et des griffes de fer; des rats qui ne font qu'une bouchée

d'un chat, ou tout au plus deux ; les champs qu'ils traversent sont terrassés et battus comme s'il y avait passé une armée avec artillerie, bagages, caissons et forges de campagne; la glaise qu'ils emportent avec leurs pattes donne à ces sentiers une couleur verdâlre qui les fait distinguer des autres chemins : ces. routes, aussi unies que si elles étaient macadamisées, aboutissent à des ratopolis souterraines, à d'im- . menses terriers où fourmillent d'innombrables populations rongeantes et dévorantes.

Si, par malheur, un ivrogne attardé s'endormait près d'une de ces villes de rats, le lendemain il ne resterait de lui (Jue ses dents et les clous de ses souliers: aussi les habitants de l'endroit se veillent-ils les uns les autres, et ne dorment-ils que chacun leur tour: sans cela les rats viendraient leur grignoter les pieds pendant la puit et leur ronger les tendons. Aucune bâtisse un peu solide n'est possible sur ce terrain fouillé, bouleversé, miné, contre-ininé par ces formidables animaux; en moins de rien, les fondations d'une maison sont criblées de trous, comme des planches à bouteilles ou des truelles à poisson : on se couche avec quatre murs, et le matin, il y en a trois de fondus ; la fenêtre du premier étage se trouve au niveau du rez-de-chaussép, et vous peut servir de porte ; pour obvier à ce désagrément, on ne bâtit que sur un lit de tessons de bouteilles, où messieurs les rats se coupent les babines et se déchirent les pattes.

De temps à autre, vingt ou trente pieds de colline s'écroulent et font ce que les habitants appellent un coup de cloche: tant pis pour ceux qui sont dessous;

ceux qui sont dessus n'ont pas une position beaucoup plus agréable , C'est encore l'ouvrage de ces messieurs.

La croûte extérieure ne tient que par les racines (jles plantes. La couche intérieure est déchiquetée et vermiculée comme un polypier marin. Quand la voirie sera déplacée, ce joli travail s'exécutera sous Paris, qui a déjà bien assez de catacombes.

On a essayé tous les moyens pour détruire cette vermine, mais inutilement. Les rats ont la vie dure; l'arsenic, la mort aux rats^ ne fait que leur tenir le ventre libre et leur exciter Tappétit. Ainsi purgés, ils mangent davantage et vivent plus longtemps. Les souricières sont un artiQce mesquin, bon pour les rats isolés qui se laissent prendre au maigre appât d'un morceau de lard rance : il faudrait faire une levée de cinquante à soixante mille chats bien vigoureux et bien disciplinés, pour pouvoir lutter avec eux sans trop de désavantage ; mais les rats détruits ou diminués, comment se débarrasser des chats î That is thé qvsstion.

En attendant qu'ils nous dévorent, décrivons leurs mœurs et leurs goûts ; bientôt il ne sera plus temps. L'endroit recherché et délicat, le fin morceau, le 5o«l'y-îaisse de ces gastronomes trotte-menu, c'est l'œil du cheval. Aussitôt qu'un cheval est abattu, les rats accourent en faisant remuer leur groin vergeté de longues moustaches, en frétillant de la queue, en frottant leurs pattes contre leur nez avec tous les signes d'une profonde jubilation. Les chefs de la troupe, les plus considérables de la société, attaquent les yeux, les trouent, fendent la cornée et vident l'orbite,

jusqu'à ce qu'ils aient atteint à une petite pelote de graisse qui tapisse le fond de la cavité. Cette frian* dise équivaut, pour un rat gourmand, à ce que serait pour nous une perdrix truffée ou une terrine de Nérac. Il est sans exemple, tant ce mets est recherché, qu'un cheval ait conservé les yeux après avoir passé une nuit dans un des clos.

S'il ne se trouve pas de graisse à cet endroit, vous en chercheriez en vain une demi-once sur tout le corps de l'animal; les rats le savent parfaitement bien, et, quand ils ne rencontrent pas la pelote cherchée dans le creux de l'orbite, ils abandonnent la carcasse et vont en essayer une autre.

Ce goût dfis rats pour les yeux est partagé par les corbeaux et les autres oiseaux de proie. C'est toujours par là qu'ils entament les charognes et les corps morts.

Dans les hivers rigoureux, les cadavres des che* vaux surpris par la gelée prennent la rigidité et la consistance du bois, de sorte qu'il est impossible d'en détacher la peau . Il faut donc les laisser sur place, avec leurs quatre pieds tendus en piquets, leur ventre gonflé et leur roideur de chevaux de carton, jusqu'à ce que l'adoucissement de la température permette de les travailler et de les équarrir. Les rats, animaux frileux de leur nature, ne pouvant plus d'ailleurs se nourrir avec les chairs durcies par la gelée, choissisent un cheval de belle apparence pour en faire leur logis. Si l'animal a été saigné au col, ils entrent par la blessure ; sinon, ils pénètrent par l'orifice opposé. Une fois entrés, ils nettoient leur demeure du mieux qu'ils peuvent, et la rendent

tout à fhit confortable ; les boyaux leur servent de corridors et de couloirs de communication ; le salon est établi dans les grandes cavités abdominales ; les chambres à coucher, et les cabinets de toilette dans les interstices des côtes et lieux circonvoisins. Ils sont d'abord fort à l'étroit, mais leur logis s'agrandit tous les jours ; le cœur, le foie et les poumons dévorés leur font deux ou trois pièces de plus. Ils vivent là plus à l'aise que le rat de La Fontaine dans son fromage dé Hollande ; ils mangent, ils évident, ils creusent en prenant le plus grand soin de ne pas entamer ni piquer la peau, de peur de donner passage à l'air extérieur, car les rats craignent beaucoup les vents coulis, et redoutent par-dessus toutes choses d'attraper des fluxions ou des rhumes de cerveau. Quand vient le dégel, il ne reste. du cheval qu'un squelette enveloppé d'une peau ; cette peau sonne comme un tambour, et le squelette est aussi bien préparé qu'il pourrait l'être par l'anatomiste le plus habile du Jardin des Plantes et de l'école d'Alfort.

Cette sensuelle précaution est d'autant plus remarquable, qu'en été ils ne se font aucun scrupule de percer et de ronger le cuir. Leur férocité est tellement grande, qu'ils se battent et se dévorent entre eux comme des hommes. Dès qu'un -rat blessé exprime la douleur par des glapissements, ses parents et ses amis accourent aussitôt, se jettent sur lui et l'achèvent. Rien ne paraît les contrarier comme les cris et les plaintes. Tout rat qui piaille hors de propos est mis à mort sur-lé-champ.

Les amateurs du Sport envoient souvent chercher

des rats à Montfaucon, pour les faire servir au divertissement tout à fait britannique que nous allons raconter.

On enferme dans des cages de bois, entourées de treillis à mailles fines, deux épagneuls ou deux pointers avec six ou huit douzaines de rats. Les chiens doivent étrangler tous les rats dans un temps marqué, sans se reprendre, c'est-à-dire en ne donnant qu'un coup de croc à chacun. Celui qui a fini le premier est proclamé vainqueur, et les gens qui ont parié pour lui empochent les enjeux qui sont souvent très-considérables.

C'est un spectacle fort bouffon que celui de ce chien impassible au milieu de cette fourmilière de rats éperdus, qui se démènent et poussent des cris affreux ; ils vont, ils viennent, ils grimpent après les treillages, ils se pendent aux babines de leur ennemi, qui balance la tête, et cogne leurs grappes noires contre les barreaux de la cage pour se débarrasser et leur faire lâcher prise ; en quelques minutes tout est exterminé, tant est grande Fadresse des chiens élevés à cet exercice. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire dans tout ceci, c'est que les domestiques chargés d'apporter les rats de Montfaucon à Paris sont obligés de mettre dans leur caisse deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir le compte en arrivant chez leurs maîtres ; car ils se' mangent en route, et l'on ne trouverait plus que lès queues à l'ouverture de la boîte: ceci paraît peu croyable, rien n'est pourtant plus vrai. M. Magendie, ayant été prendre lui-même douze rats à la voirie pour faire quelques expériences, n*en rapporta chez lui -

303 GAPHICËS ET ZIGZAGS.

que trois vivants, prodigieusement gonflés et distendus. II ne restait des autres que les griffes, les dents, et quelques débris.

rats myophages I n'avez-vous donc pas honte de faire mentir les vers de Boileau, où il est dit que l'on né voit point les animaux se déchirer entre eux.

A combien évaluer le nombre de ces formidables rongeurs I les uns disent cent mille, les autres deux cents, ceux4à vingt mille seulement, ce qui est peu probable : il est fort difficile d'avoir un chiflre juste. Mais, d'après la quantité de chair dévorée, l'état du terrain entièrement bouleversé, les chasses générales et particulières, qui n'ont jamais eu d'effet sensible, l'extrême fécondité des mères rates, qui ne font pas moins de quinze à dix-huit petits, on doit supposer un nombre exorbitant.

Voici comme se pratiquent les grandes chasses :

Il y a dans Montfaucon un clos exactement entouré de murailles; dans ces murailles sont pratiquées des espèces de chatières, des barbacanes espacées régulièrement : on fait abattre dans l'enceinte trois ou quatre chevaux bien gras ; la nuit tombée , les rats entrent par les chatières et commencent leur festin. Quand on pense que la frairie est en bon train, que l'orgie est au plus haut degré d'effervescence , on arrive à pas de loup, on bouche les trous avec des tampons ; puis on pénètre dans le clos par-dessus les murailles avec des échelles, des torches, des bâtons, des bottes fortes et une vingtaine de chiens.

Alors le carnage commence : à coups de pieds , à coups de bâton, à coups de dents. Les chiens

aboient, les rats poussent leur glapissement à la fois lâche et féroce ; les plus déterminési tâchent de gravir au long des murs, et de se sauver ainsi, mais on les poursuit avec la flamme des torches; à moitié grillés, ils sont bien forcés de quitter les aspérités auxquelles ils se cramponnent, et de tomber, tout roussis et tout flambés, dans les gueules béantes qui les attendent en bas.

Dans l'espace d'un mois. Ton en a tué seize mille cinquante ; neuf mille cent un en quatre chasses', deux mille six cent cinquante en une seule fois. Un équarrisseur nous a dit en avoir pris cinq mille cet hiver dans un trou qui se trouve à Tangle de Técurie et qu'il avait garni d'une espèce de nasse ; ces grands massacres ne font pas le moindre effet. Les amateurs en tuent aussi beaucoup avec des sarbacanes dans lesquelles ils soufflent fortement un petit dard empenné. d'un flocon de laine rouge; les rats blessés, se sauvant avec leur banderille plantée dans le dos en manière d'oriflamme , ont une mine fort héroïque. On les asphyxie encore dans leurs terriers en y poussant, au moyen d'un fourneau et d'un soufflet , de la vapeur de soufre. Mais ils n'en pullulent pas moins , et deviennent tous les jours de plus en plus nombreux; ainsi, il faut nous résigner à notre sort et nous accoutumer à l'idée d'être dévorés prochainement :

Lo que ha de ser, non puede faltar.

304 CÂPBICKS ET ZIGZAGS.

La barrière du Combat.

Dans un roman de Walter Scott , le Château de Kenilworthf si nous avons bonne mémoire, est esquissée la plaisante figure d'un propriétaire d'ours • et de bouledogues , qui se plaint à la reine Elisabeth du tort que font à son spectacle les pièces de théâtre d'un certain drôle nommé Shakspeare, qui corrompt l'esprit de la jeunesse anglaise par toutes sortes de billevesées et d'inventions romanesques;, les plaintes de ce bonhomme sur ce que le brave jeu de l'ours et du bouledogue, ce plaisir si foncièrement britannique, n'est plus aussi suivi et aussi goûté qu'autrefois, sont tout à fait touchantes et prises sur nature. La digne maîtresse de rétablissement de la barrière du Combat nous a rappelé les doléances du vieil Anglais ; il est vrai que, ne pouvant s'en prendre à aucun Shakspeare de la diminution de sa clientèle, elle accuse la révolution de Juillet et le choléra : le peuple préfère les mélodrames du boulevard aux escarmouches innocentes de la barrière du Combat, et les hurlements des acteurs aux abois des chiens. Est-ce un progrès ? Nous sommes de l'avis du bon montreur d'ours, et nous en doutons.

Le spectacle du Combat est un plaisir plus sain et

moins énervant que celui du théâtre , qui agit sur rimagination et qui trouble les têtes faibles par des maximes immorales et des raisonnements dangereux; dangereux en eux-mêmes, ou parce qu'ils sont mal compris, ce qui est la môme chose. On ne pense pas assez aux ramifications étranges et difformes que pousse une idée , indifférente d'ailleurs , dans un cerveau mal fait, et quelle mandragore hideusement tortillée il peut nattre d'une graine de violette ou de rose tombée sur un mauvais terrain l Quant au reproche de barbarie , il est peu ou point fondé; du reste, nous préférerions un peu de rudesse et de franche grossièreté à l'exaltation romanesque et à la mollesse fiévreuse entretenues par la littérature frelatée des petits 'théâtres. Mais nous moralisons ici à perte de vue, ce qui n'est pas notre affaire. Revenons à la description pure et simple.

Tout le monde se rappelle avoir vu, dans des temps plus prospères, les affiches du Combat avec les autres affiches de spectacles, à l'angle de tous les murs. Cette pancarte était ornée à sa partie supérieure d'une gravure sur bois très-curieuse et trèsmirifique : on y voyait le jeune et vigoureux taureau d'Espagne faisant sauter en Pair une demi-douzaine de chiens éventrés , dont les boyaux décrivaient de capricieuses arabesques, et Sont le sang pleuvait en gouttes noires longues d'un pouce ; des piqueux habillés en sauvages, avec des cottes et des bonnets emplumés, comme les gardes du corps du bœuf gras, recevaient tendrement les victimes dans leurs bras, ou les rattrapaient au vol; d'autres sonnaient du cor ou se précipitaient sur Vours indomptable de la

mer du Nord, armés de lances et de harpans; en haut le fameux bouledogue Maroquin^ si connu pour la force de sa mâchoire, s'enlevait dans une roue d'artifice, suspendu seulement par deux crocs. Tout cela , dessiné dans le goût de la complainte du Juif-Errant et de la gravure de Pyrame et Thisbé , formait déjà un spectacle fort réjouissant ; suivait en termes pompeux la nomenclature des acteurs et de leurs prouesses : Peccata, Martin, Carpolin, et dix autres non moins célèbres dans le monde des garçons bouchers, et dont les noms ne nous reviennent pas. En bas se lisait cet avertissement : « Ici l'on vend de la graisse d'ours et autres (de pendu probablement); l'on prend les chiens en pension, à Tannée ou au mois. Les maîtres d'agrément se payent à part. »

Cette bienheureuse affiche ne se voit plus nulle part , et c'est dommage.

Le Combat est situé entre Belleville et la Villette, immédiatement au sortir de la barrière qui porte ce nom ; faites quelques pas, et puis regardez à droite : vous verrez un mur gris percé d'une porte à panneaux rouges ; un grand escogriffe, grimpé sur le chaperon du mur; souffle à se crever les joues, dans une large trompe à pavillon, une fanfare aigre et discordante ; à côté de lui un singe accroupi fait des grimaces et se toilette très-activement ; sept ou huit chiens, la tête posée entre leurs deux pattes, tirent une aune de langue, glapissent et piaillent sur tous les tons possibles. Ce tapage aigu a pour base les abois plus étouffés de l'intérieur, le tonnerre grondeur des ours et le beuglement guttural des tau-

reaux : c'est le charivari le plus complet que Ton puisse imaginer.

Les belles places coûtent quarante sous, ni -plus ni moins , le double d'une avant-scène des Funambules; comme vous voyez, c'est un plaisir coûteux.

En dedans de la porte, à la place des contrôleurs et des ouvreuses, se prélassent, dans des tonneaux" treillissés et des cages de bois, des chiens de l'aspect le plus rogue et le plus menaçant ; de tous côtés ce ne sont que gueules rouges et enflammées, où des rangées de dents blanches se détachent terriblement sur un fond éçarlate, comme des lames de scie sur un champ de blason; l'antique cerbère aux trois têtes toujours aboyantes devait avoir la mine moins rébarbative et faije moins de bruit avec sa triple gueule. Nous avons regretté les contrôleurs et les ouvreuses. Il y avait surtout un grand diable de lévrier noir mâtiné , qui paraissait animé du plus sincère désir de manger de nous, mangiar di noif pour nous servir d'une expression dantesque, et qui se démenait éperdument dans sa niche pour arriver à nos mollets ; heureusement , la chaîne dont il était attaché était aussi courte que ses crocs étaient longs.

On monte aux loges et aux traversées supérieures par un escalier assez pareil à celui de Montfaucon, et dont les marches bossuées offrent en grand les callosités d'une peau d'orange ; les loges, qui peuvent contenir une douzaine de personnes et s'ouvrent sur un couloir obscur, ont pour soubassement les loges des animaux féroces destinés au combat.

Si vous voulez une baignoire, le belluaire ouvre une cage, donne un coup de pied au derrière à l'ours ou

au loup qui l'occupe, le fait passer dans une bauge voisine, et vous met à sa place; rien de plus simple. Vouséles véritablement en loge grillée.

Le théâtre représente une cour carrée assez vaste ; le milieu est sablé, ratissé à peu près comme le cirque de Pranconi ; une bordure de pavage encadre cette arène, dont le point central est marqué par un anneau où Ton attache les bêtes fauves contre qui les chiens doivent se mesurer : car les ours, les taureaux et les loups ne combattent pas entièrement libres, et la longueur de leur corde est calculée de manière à laisser tout autour, en dehors de leurs atteintes, un espace de huit à dix pieds, où les piqueux et les dogues rebutés ou blessés peuvent se mettre à l'abri. Une chaîne de fer fixée aux deux bords du toit traverse la cour dans toute sa largeur; cette chaîne sert à suspendre les roues d'artifices et à faire les ascensions à la force de la mâchoire. A l'angle de la cour, on voit une petite porte basse, dont le vantail supérieur est tailladé de meurtrières; cette porte remplace la coulisse des théâtres ordinaires. C'est par là que messieurs les chiens font leurs entrées, non pas à reculons, comme Hamlet, obsédé par l'ombre de son père, mais d'une manière assez pittoresque : un valet les apporte tout brandis par la queue, comme des bassinoires ou des casseroles, ou bien, s'ils sont trop lourds, on leur fait un pli à la peau du col et de l'échiné, et on les empoigne en manière de pots à deux anses; les eflbrts que font ces chiens moitié étranglés pour donner de la voix produisent des cacophonies et des piaulements enroués et enraillés les plus grotesques du monde : les

valets ont des souquenilles jaunes et des pantalons rouges.

Le combat s'est ouvert par deux jeunes bulldogs d'une férocité extraordinaire et d'une laideur monstrueuse. Dès qu'on les eut posés l'un en face de l'autre, ils partirent comme deux flèches, en poussant un hurlement furieux et plaintif, et s'accrochèrent sans hésiter. Ces deux affreuses petites bêtes avaient le pelage café clair, ras, uni et dru ; leurs corps ronds et sans plis faisaient l'eifet de traversins bourrés outre mesure, dans lesquels on aurait fiché quatre allumettes pour figurer les pattes ; leurs cous, d'une grosseur prodigieuse, étaient plus larges que leurs épaules qu'ils débordaient; dans ces cous athlétiques s'emmanchaient des têtes difformes, grosses comme des citrouilles, avec des mufles charbonnés, des museaux fendus à narines doubles, une mâchoire inférieure proéminente, des crocs formidables, retroussant la babine en manière de défense de sanglier, des yeux sanieux et sanglants, enfouis et comme perdus dans un dédale de rides et de plis, des oreilles déchiquetées en barbe d'écrevisse par les morsures des précédentes batailles, et sur tout cela des physionomies de vieilles portières, basses et méchantes à la fois.

Ils se colletèrent assez longtemps, engloutissant tour à tour leurs grosses têtes dans leurs énormes gueules et se déchirant le mufle à belles dents; de nombreux filets de sang rose rayaient leur corps, et il ne serait probablement resté sur le champ de bataille que la dernière vertèbre de la queue des combattants, si la galerie, touchée du courage des héroï-

310 CAPRICES ET ZIQZAGS.

ques bouledogues y ne fût intervenue et n'eût crié : Assez! assez! »

Tous les efforts qu'on fit pour les séparer furent superflus, et Ton fut obligé de leur brûler la queue avec un fer chaud, moyen extrême, mais seul efficace.

Le bouledogue est, à ce qu'il paraît, un animal excessivement stoïque de sa nature, et la façon dont on reconnatt ceux qui sont de bonne race et dont on veut obtenir lignée nous semble passablement barbare et sauvage : on coupe une patte au bouledogue, puis on lâche un ours; si le bouledogue mutilé, malgré sa souffrance, s'élance sur l'ours sans hésiter, il est de bonne race, il est pur sançy et ses descendants sont très-recherchés; si , au contraire, il ne s'occupe que de sa blessure et cherche à se cacher dans quelque coin, c'est signe qu'il ne vaut rien, et les fins amateurs ne lui permettent aucune accointance avec leurs chiennes. Les bull-dogs de lord Seymour sont, dit-on, obtenus de cette manière : c'est une preuve tout anglaise et dont on ne se serait pas avisé en France.

A ce combat, succéda l'escarmouche plus innocente d'un mâtin de grande taille et d'un chien de Terre-Neuve tout noir, avec une tache blanche à la poitrine comme une hirondelle, assez pareil au célèbre Preyschutz de notre ami Alphonse Karr, mais moins belliqueux à coup sûr. Ces deux animaux, après avoir échangé quelques morsures, déclarèrent l'honneur satisfait et se mirent à jouer ensemble, au grand mécontentement des dieux brasnus de l'Olympe à dix sous, qui vociféraient à pleine

gueule : « Apportez des bétes qui mordent; nous sommes volés, rendez-nous notre argent ! > et autres menus propos injurieux pour la férocité des bétes de l'endroit.

Alors on fit sortir un loup : museau pointu, queue serrée entre les jambes , œil inquiet et sournois , oreille mobile alternativement couchée et levée, une laide bête. Ce loup, après avoir commis plusieurs incongruités de mauvais augure pour son courage, se mit à tourner en rond comme dans un manège; sa manière de marcher était singulière : il levait les pattes de devant très-haut et se balançait sur les pre- ~ mières articulations, à peu près comme un cheval trotteur. L'allure du chien n'a rien de commun avec cette allure nerveuse et saccadée. De temps en temps il s'arrêtait et f^egardait d'un air méditatif la porte par où devait venir son ennemi.

La porte s'ouvrit, et il en sortit un homme portant un chien dans ses bras. Le chien ne fut pas plutôt posé par terre, qu'il courut droit au loup en brave et bon chien. Le loup rangea sa queue sous son ventre, s'affaissa sur son train de derrière et attendit; car, chose remarquable, quelle que soit la bête donnée pour adversaire, c'est toujours le chien qui attache le grelot et commence la bataille.

Cette fois la lutte fut sérieuse, et la fortune allait incertaine du loup au chien et du chien au loup; les deux bêtes se renversaient, se foulaient aux pieds, et se mordaient consciencieusement; tous deux étaient souillés de sang, d'écume, de poussière et de bave. Le loup avait pris le chien sous la gorge, mais le chien lui rongeait le dessus de la tête ; le loup,

outré de douleur et aveuglé par sou sang, lâcha prise un instant ; le chien, dégagé, fit un saut en arrière, et s'élançant de nouveau, emporta un grand lambeau de chair de la cuisse de son adversaire : ce qui ajoutait encore à l'intérêt de ce combat, c'étaient les cris et les gestes frénétiques du propriétaire du chien, qui en suivait les alternatives avec la sollicitude la plus passionnée. Il exhortait son chien, et lui adressait des conseils : t Saute-lui au cou, mors-le, déchire-le, ce gredin, ce brigand de loup ; ô le brave chien ! Prends-le à l'oreille, mon petit, c'est^plus sensible. Comment 1 toi, tu te laisserais battre par un mauvais loup pelé, un loup galeux, éreinté, qui n'a que le souffle; tu ne devrais faire qu'une bouchée d'une rosse pareille. Ah I canaille de chien, tu renonces ! tu veux que je meure de honte 1 je te rouerai de coups, tu verras : terre et sang. Dieu et diable ! Il est dessous maintenant, le loup Ta pris en traître ; ah 1 seigneur Dieu, mon chien, mon bon chien 1 Allons, un bon coup de mâchoire et casse-lui les reins; bravo! » Et il trépignait, il se démenait, il hurlait, il écumait, il aboyait, il aurait sauté luimême à la gorge du loup et l'aurait déchiré à belles dents, comme un chien naturel. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, d'une figure pâle et fine, encadrée d'une large barbe noire et se rapprochant du type italien, quelque modèle sans doute.

On sépara les combattants, car l'avantage ne se déclarait pour aucun , et le crépuscule commençait à tomber.

Une chose singulière, c'est que jamais les animaux, ours, loups, chiens et bouledogues, ne se

vCooQle

retournent pour mordre les parieurs et les piqueurs. Ils se battent seulement entre eux, et si , quand deux chiens sont aux prises , on fait paraître une autre bête, ils se lâchent aussitôt et courent ensemble à celle-là.

Après le loup, on fit paraître un ours, successeur ou doublure de Carpolin: Tours, réjoui de se trouver en liberté, et excité par les fanfares du cor,| se mit à danser assez en cadence, ma foi \ Et pour compléter la bouffonnerie, tous les autres ours en cage, imitant leur confrère, se mirent à trépigner lourdement et à faire des cabrioles dans leurs bouges. Ce ballet d'ours était fort récréatif; mais la joie de M. Tours fut de courte durée : car on lui mit aux trousses une demi-douzaine de dogues qui le firent détaler au grand galop et quitter sa position de bipède pour celle de quadrumane. Soit par lâcheté, soit qu'il dédaignât de si faibles ennemis, il courait devant la meute sans se défendre ; seulement il se retournait de temps en temps, s'asseyait sur son derrière, penchait la tête et regardait les chiens, qui faisaient cercle autour de lui, en renâclant d'une manière formidable. Cette espèce de râle guttural et nasal est tout ce que Ton peut entendre de plus effrayant en fait de cris de bêtes féroces. Aussi fait-il reculer les chiens les plus hardis.

Le profil de Tours acculé surpasse en laideur les faces les plus monstrueuses. Cela tient du cochon et du brochet; le nez est long, busqué, cambré en dedans, avec une narine rebroussée formant au bout du museau une espèce de bourrelet tuberculeux ; la mâchoire inférieure ressemble à une mâchoire de

poisson; un petit œil rond, un œil de rat ou de taupe, bleuâtre dans^ la lumière ^ fauve dans l'ombre, complète cette gracieuse physionomie. Cette tête mince, osseuse, effilée, sortant de cet énorme paquet de poil, produit Tefifet le plus étrange : on dirait une levrette passant à travers un bonnet de garde national effondré, ou un merlan enveloppé avec de la laine. Le combat de Tours et des chiens n'eut d'autres résultats que quelques soufflets solidement appliqués pour ceux-ci et quelques flocons de poil arrachés pour celui-là.

Le fameux taureau d'Espagne, que nous soupçonnons violemment n'avoir pas besoin de lettres de grande naturalisation , remplaça l'ours dans l'arène. Fidèle à l'ancienne gravure de l'affiche, il fit voler beaucoup de chiens et de sable en l'air ; mais, comme ses cornes avaient été mornéeset emmaillottées préalablement, nous fûmes privés des arabesques de boyaux et des pluies de sang.

Les chiens pirouettant à dix pieds du sol, faisaient les mines les plus comiques. Auriol ne cabriole pas, avec plus de grâce. Les gardiens, comme nous Pavons dit, les rattrapent au vol avec bea,ucoup de prestesse, ce qui n*empêche pas toutefois qu'il n'en tombe quelques-uns assez durement par terre ou sur les grillages des loges.

Au taureau succéda un âne. Vous croyez peut-être qu'il fut déchiré et mis en pièces : point du tout. Il prit un petit galop de chasse et se mit à manéger autour de l'enceinte, serrant le mur d'assez près pour être à couvert de ce côté; puis avec des ruades et des piétinements, des voltes subites, des péta-

rades et des soubresauts inattendus, il dérouta et rossa parfaitement les quatre mâtins que Ton avait mis à sa poursuite , et cela, sans que ses longues oreilles proverbiales eussent reçu la moindre atteinte : pourtant, ce n'était pas la prise qui manquait : c'est un des animaux qui se sont le plus courageusement battus. L'acharnement avec lequel il broyait les chiens sous ses sabots nous conduit au paradoxe suivant : « L'âne est le plus féroce de tous les animaux. »

La représentation se termina là. Aussi bien il ne faisait plus jour, et la pluie commençait à tomber en larges gouttes.

Digitiz'ed

Vous avez sans doute entendu dire que la race des carlins était perdue, et vous vous en êtes réjoui , car le carlin était là plus hideuse béte que pût imaginer la féroce tendresse d'une douairière pour le désespoir de ses neveux et de ses collatéraux. Effectivement le carlin est passé aujourd'hui à l'état de fossile antédiluvien; il n'existe plus qu'empaillé et sous verre dans quelque arrière- boutique de naturaliste. Eh bien ! l'autre jour, nous en avons vu deux vivants, ayant des dents et le mufle aussi noir que le masque de l'Arlequin de Bergame, le poil d'un café irréprochable , les jambes arquées , et tous les signes de la pureté la plus authentique.

A ce spectacle, nous restâmes aussi surpris que si on nous eût mis en présence d'un ptérodactyle, d'un ichthyosaurus, d'un mégalonyx, ou de toute autre bête des créations primitives qu'on ne retrouve plus que dans la pâte des marbres et des granits.

C'était chez lordD.. , Anglais de haute naissance, de grande fortune et de vie élégante, qui, ayant

beaucoup connu les hommes, préfère les chiens, même avec le correctif de la rage.

Autour d'une cour en fer à cheval, étaient rangées des niches de différentes dimensions, contenant chacune un chien idéal, fabuleux, fantastique, introuvable. Dès qu'un chien existe à deux exemplaires, lord D.... n'en veut plus. Il a une meute de Chimères, de monstres sans prix : ses pointers sont si bas sur jambes qu'ils rampent comme des phoques: ses dogues ont des tètes d'hippopotames et peuvent s'avaler tout entier ; ceux-là ont des oreilles qui font trois fois le tour du corps; ceux-ci sont fourrés d'une toison pareille à de ^l'herbe sèche ; chacun est doué d'une impossibilité : ce sont des rêves chinois exécutés par la nature , et qu'on croirait en porcelaine craquelée, tant ils sont extravagants.

Lord D.... possède le caniche noir sans un seul poil gris, rareté aussi phénoménale que le merle blanc ou le phénix! Les chiens que l'on croit précieux, les blenheim, les king-Charles sans museau à force d'être camards , et dont la tête n'a de place que pour les yeux, il les repousse du pied et dit : « Ne regardez pas cette bête , elle vaut à peine mille écus. C'est un chien commun; il y en a trois ou quatre pareils, un chez lady B..., un autre chez le major C...; en voici un qui vaut la peine d'être examiné. »

Et il vous montre un animal gros comme un écureuil dépouillé, avec des pattes d'allumettes si frêles qu'on craindrait de les briser en les touchant. « Il a atteint toute sa croissance, et c'est le plus âgé de mes pensionnaires. »

Ce jour-là, c'était, dans la cour de lord D..., un chœur d'aboiements, de jappements et de glapissements à vous rendre sourd.

Une espèce de cirque, composé d'une grande caisse en planches ouverte par le haut, était placée en bas du perron, afin que les regards des spectateurs pussent pénétrer à l'intérieur et suivre les chances des combats qui allaient s'y livrer.

Une boîte grillée de fils de fer contenait les victimesi c'est-à-dire une soixantaine d'énormes rats recueiUis avec une peine qu'on ne connaissait pas autrefois, lorsque la voirie était encore à Montfaacon. C'était là le bon temps pour les amateurs; en une demi-heure de chasse on avait un coffre plein de rats féroces, monstrueux, formidables, homériques, descendant en ligne directe des héros delaBatrachomyomachie, qui ne faisaient qu'une bouchée des chats. Maintenant que les carcasses des chevaux, transportées à l'établissement de la plaine des Vertus et cuites dans des chaudières à vapeur, servent à engraisser les porcs, les rats, privés de cette nourriture succulente et remis forcément au régime végétal, ont perdu beaucoup de leur vigueur et de leur courage; l'espèce dégénère, ils tournent à la souris; et ceux de lord D.... devaient avoir été choisis entre mille.

Où est le beau temps de ces chasses colossales, aux flambeaux, où, dans la cour de l'écorcherie, dix mille rats périssaient en une nuit sous le croc des pointers ou sous le bâton des mattres?

On ouvrit la cage, et deux rongeurs, extirpés délicatement avec des pincettes, furent mis en présence d'un petit chien dont c'était le coup d'essai. Les deux

rats s'acculèrent chacun dans un angle, et, comme s'ils avaient concerté ensemble leur attaque, sautèrent l'un au nez, Tautre à la queue du chien, qui, vigoureusement pincé, se mit à glapir d'une façon piteuse et à exécuter une valse éperdue dans un coin de la boite.

Rien au monde n'était plus comique que cette danse à trois : les queues des rats s'allongeaient et fendaient l'air, et leurs corps soutenus par la rotation s'étendaient horizontalement. Ce chien commencé et terminé par un rat, semblait, au milieu du tourbillon, un animal fantastique, inexplicable. Mais s'il valsait ainsi, ce n'était pas par enthousiasme chorégraphique : il cognait ses ennemis le long des parois de la caisse, les étourdissait et les assommait dans cette valse de Faust ; en éiïet, les rats lâchèrent prise, et deux coups de croc leur cassèrent les reins et les renvoyèrent dans l'autre monde retrouver leurs aïeux, Psycarpax et Méridarpax, qui durent bien recevoir leurs ombres valeureuses.

Les morts enlevés, le chien retiré de l'arène, on lâcha d'autres combattants. Cette fois, Ton mit douze rats contre un chien ; mais celui-ci était un vieux routier, qui fondit sur le gros de l'armée ennemie avec une telle impétuosité, que deux ou trois étaient tués, autant blessés, et le reste jeté en l'air, avant qu'ils se fussent reconnus ; à chaque rat, un coup de dent, ni plus ni moins. Il les prenait en travers trèsadroitement, de façon à ce qu'ils ne pussent le mordre.

Un autre chien fut mis aux prises avec vingt-quatre rats. lia bataille fut vive et sanglante, mais dura peu;

les rats se démoralisèrent, et le sauve-qui peut ayant été crié en langue myagrienne,la troupe à la débandade se réfugia et s'entassa misérablement dans l'angle le plus éloigné de l'ennemi. Les rats blessés se soulevaient à demi, semblaient implorer la clémence en joignant leurs pattes de devant, pareilles à des mains humaines; le vainqueur eût peut-être été clément : mais un chien ayant rompu sa chaîne s'élança par-dessus les rebords de la caisse et tomba au milieu de la bataille, qui dégénéra en boucherie.

Pour rendre la chance des rats qui restaient plus égale, on les lâcha dans la cour, et la bataille se compliqua d'une chasse à courre des plus divertissantes, où se distingua ua descendant du célèbre Milord, dont Jadin fut le maître, et Alexandre Dumas le chantre. Quant aux rats, il n'en survécut pas un seul. Honneur au courage malheureux I

Paris s'occupe infiniment de lui-même ; il se re* garde, avec la plus grande naïveté, comme le centre, rœil et Tombilic de l'univers. Il admet à peine qu'il existe quelque chose en dehors de lui. Il sait bien, vaguement, qu'il y a sur les cartes un petit point que les Anglais appellent London^ au bord d'un mince filet tortillé que ces mêmes Anglais nomment Thames; mais il s'en inquiète peu, et se décerne tranquillement la couronne de la civilisation. Donnez à un Parisien de pure race un carré de vélin, une plume et des couleurs, et dites-lui : « Faites-moi un croquis de mappemonde ! » il s'y prendra comme un sujet du Céleste-Empire ; Paris tiendra presque toute la place, et les autres royaumes, noyés dans la pénombre, ne figureront que pour mémoire, comme ces pays inconnus ou inexplorés que les géographes indiquent par des lignes ponctuées.

Cela vient d'une chose : c'est que Paris, comme un bon bourgeois qu'il est, ne sort jamais de chez lui,

I OU s'il en sort, il ne dépasse guère les fortifications. i^ Versailles est son Tombouctou. A cela vous répondrez que, si Paris reste chez lui, c'est qu'il s'y trouve bien. L'objection est spécieuse, si elle n'est pas fon- -dée. Aussi Paris, enivré de lui-même, a-t-il toujours le nez contre un miroir, comme un myope qui se rase, dans l'idée de faire son portrait ressemblant. Que de publications en prose, eu vers, en gravure, en lithographie n'a-t-il pas commises, pour qu'aucun trait de cette précieuse physionomie ne soit perdu!

Il est dommage que le paradoxe soit passé de mode; le paradoxe, fruit vert qui, mûri par le temps, devient une vérité ! nous en aurions développé un qui, pour sembler étrange au premier coup d'œil n'en est

J pas moins réel : c'est que Paris n'existe pas.

Nous savons bien qu'en cherchant on trouverait sur les rives de la Seine quelques petits tas de plâtre qui, à la rigueur, forment des espèces de ruelles, dont l'agrégation pourrait, au besoin, constituer ce qu'on a l'habitude généralement d'appeler une ville. Piganiol, Sainte-Poix, Dulaure et beaucoup d^autres ont fait l'histoire de ces moellons prétentieux en volumes plus ou moins în-4*; mais les histoires ne prouvent rien : il n'y a* que les contes de fées qui soient vrais.

Que de bouges impurs, que de maisons bossues,

» chassieuses, rechignées, malsaines, contrefaites, couvertes de lèpres et de verrues, sans air, sans lumière, sans soleil, indignes d'être habités par des lapins ou des porcs I Les kraals des Hottentots, où

l'on entre à quatre pattes, les cavernes des Troglo-

dytes, les huttes des Lapons et des Groënlandais, à moitié enfoncées sous la neige, où jaunissent dans une fumée perpétuelle des poissons à moitié pourris, sont des lieux de plaisance en comparaison ! Les -) trois quarts des rues ne sont que des ruisseaux de [ fange noire et fétide, comme au temps de la plus franche barbarie. Nulle trace d'art, nulle élégance, nul sentiment des lignes ; des boîtes de plâtras percées de trous carrés, surmontées d'affreux tuyaux de tôle, voilà ce qu'on appelle des maisons au dix-neuvième siècle, dans une ville qui se prétend l'Athènes moderne, la reine de la civilisation ! Vraiment on serait tenté de désirer que quelque Néron eût la fantaisie de se donner une représentation de l'embrasement de Troie en mettant le feu à cette ville, qui n'est que de briques et devrait être de marbre !

Parlez-moi de Ninive, de Babylone, à la bonne heure !xela peut s'appeler des villes; cela vous a sur l'horizon un profil recommandable. Et pourtant alors le gouvernement constitutionnel n'était pas inventé ; l'on ne connaissait ni la poudre, ni l'imprimerie, ni la vapeur ; personne ne discutait sur le progrès.

Souvent, lorsque je me promène dans, quelque plaine sombre à l'heure du crépuscule, et que l'horizon livide est encombré de grands écroulements de nuages amoncelés les uns sur les autres, comme les blocs d'une immense ville aérienne tombée en ruine, il me vient des rêveries babyloniennes, des fantas- -^ ) magories à la Martinn me passent devant les yeux.

Je commence à tailler dans les flancs des collines ■ <*,' lointaines des tranches gigantesques pour le soubassement des édifices; bientôt les angles des frontons

s'ébauchent dans la vapeur, les pyramides découpent leurs pans de marbre, les obélisques s'élancent d'un seul jet comme des points d'admiration de granit ; des palais démesurés s'élèvent sur des superpositions de terrasses en recul, escalier colossal, que pourraient seuls enjamber les géants du monde préadamite. Je vois s'allonger sur des colonnes trapues, fortes comme des tours et rayées de cannelures en spirales où six hommes se cacheraient, des frises faites de quartiers de montagnes et couvertes de zodiaques monstrueux, d'hiéroglyphes menaçants; des arches ' de pont se courbent au-dessus du fleuve qui reluit à travers la ville qu'il tranche, comme un damas dans

^un col à moitié coupé; les lacs d'eau salée, où sautent les lévjathans privés, miroitent sous un rayon de lumière, et le ^nand cercle d'or d'Osymandias étincelle comme une roue détachée du char du soleil 1 Baigné par sa base dans la brume ardente et rousse que soulève Tactivilé sans repos de la ville en ébuUition de travail ou de plaisir, le temple de Bélus envahit le

-ciel, où il va défier la foudre, par huit efforts convulsifs dont chacun produit une tour énorme plus haute que l'aiguille de Strasbourg ou la pyramide de Gizeh; les nuages coupent ses flancs de leurs bandes zébrées, et sur les entablements du dernier étage blanchissent des filets de neige éternelle. D'autres temples inscrivent aussi sur l'horizon leurs formes sévères et magnifiques, dont la grandeur ne sert qu'à faire mieux ressortir Ténormité du temple de Bélus; et tout au fond, dans la rougeur incandescente du couchant, l'on devine la silhouette démantelée de Lylac, ce colosse d'orgueil, dont l'Ancien des jours a fait se lézar-

der les murailles en appuyant la main à son sommet comme sur un bâton trop faible; les flammes du soir filtrent à travers les fissures, où les béhémoths et les mastodontes passeraient sans frôler leur carapace, et font les plus bizarres jeux de lumière: on dirait qu'un incendie essaye de dévorer la ruine formidable que la colère de Dieu n'a pu renverser tout à fait, et dont la cime s'élèverait encore au-dessus des eaux d'un nouveau déluge.

Çà et là, le noir chaos des maisons s'èclaircit : des ^ sphinx de basalte étalent leur croupe et allongent leurs griffes sur des piédestaux de granit et forment une avenue d'une lieue de long à la porte de quelque palais. Au-dessus des toits, du milieu des touffes de 'i palmiers et de baobabs surgit la trompe d'un éléphant d'airain qui souffle en l'air une trombe d'eau que le vent éparpille en perles fines et en brume argentée. Des rampes montent et descendent, traçant des angles sur le flanc des terrasses ; des proues de na-^ vires, des pointes de mâts, des antennes trahissent la présence des canaux ; des rues en escaliers se font jour à travers la foule des édifices, et de loin en loin, selon les hasards de la perspective, apparaissent les murailles de l'enceinte, si épaisses, qu'elles font, à | trois cents pieds du sol, un chemin où huit quadriges galoperaient de front.

Ceci au moins ressemble un peu à une ville, et dentelé richement un fond de ciel. Faites planer làdessus, pour que le tableau soit complet, des ombres, des nuages qui passent, pareils à de prodigieux aigles noirs; frappez de reflets inattendus la fourmilière des multitudes qui se pressent sur les places,

326 GAPJaiGBS ET ZIGZAGS.

aux carrefours, aux portes extérieures; faites se dérouler dans les plaines de sable, comme les anneaux de serpents infinis, les caravanes qui arrivent ou qui partent chargées des trésors de tous les mondes, et intronisez, au centre de cette cité grandiose, un roi puissant comme un Dieu, redouté comme un Dieu, invisible comme un Dieu, s'appelant Teglath-Phalazar, ËviImerodach-Baladan,ou Balthazar, qui, par ses énormités, forçait TÉternel à écrire sur les murailles I

Une ville comme celle-là plonge autant sous la terre qu'elle s'élève en l'air ; ses racines vont chercher le noyau du monde et ne s'arrêtent que quand elles arrivent à la nappe des lacs intérieurs ou au brasier du feu central. Sous la cité vivante s'étend la cité morte, la ville noire aux habitants immobiles. De larges soupiraux, béants comme des gueules d'enfer, conduisent à la région des cryptes et des syringes. Dans les cités vomitoires travaillent les races funèbres, les tribus des fossoyeurs, les esclaves de la mort ; ceux qui fondent dans les chaudières le natrum et ie bitume, ceux qui tissent les bandelettes mortuaires; les menuisiers du cercueil, les peintres, les doreurs et les sculpteurs du tombeau, tous ceux dont les ouvrages ne verront jamais le jour, et qui tracent, à la lueur jaune d'une lampe qui manque d'air, des inscriptions aussitôt recouvertes d'ombre, et qui ne doivent être lues que par des yeux sans regard. Cette population crépusculaire, qui n'a de communication avec la cité supérieure que par les morts qu'elle en reçoit, pourrait remplir une ville plus grande que Rome; ils naissent, s'accouplent et meu«-

rent dans cette obscurité. Ce sont les nations vaincuesy forcées à rentrer en terre et à céder leur place au soleil y^au peuple victorieux; la nécropole dont ils habitent Je seuil est l'ouvrage des races disparues, et son immensité effraye même les plus audacieux ar-* chitectés babyloniens.

Ce sont d'interminables corridors, tout plaqués de panneaux d'hiéroglyphes et de bas-reliefs cosmogo** niques, conduisant à des puits noirs comme l'abîme et profonds comme lui, où l'on descend par des cram* pons d'airain. Ce sont des chambres creusées dans le roc vif, dont le centre est occupé par d'énormes sar* cophages de basalte et de porphyre, sans qu'on puisse comprendre comment ils ont été amenés là ; des salles dont les torches ne peuvent éclairer la pro-o fondeur, où dorment, adossés à des colonnes soutch nant des plafonds qu'on ne peut voir, tant ils sont hauts, des cycles entiers de générations, des règnes complets avec leurs princes, leurs mages, leurs poètes, leurs soldats, leurs chevaux et leurs éléphants de guerre.

Plus on descend, plus les momies prennent des proportions gigantesques et des physionomies étranges. Sous le hàle fauve du baume se dessinent des profils inconnus, des traits comme taillés à coups de hache dans des quartiers de roc; des masques qui rappellent des mufles d'animaux primitifs; des fronts où les rides semblent des sillons de foudre ou des lits de torrents; des membres invaincus que la corruption n'ose pas attaquer, et dont les muscles s'enchevêtrent comme les poutres d'une charpente. On voit là les compagnons de Nemrod, rudes chasseurs qui

ployaient des arcs faits de mâchoires de baleine, et se battaient corps à corps avec les mastodontes, les palaeotherium, les dinotherium, et toutes ces bêtes colossales et monstrueuses que produisit la terre ivre de force et de jeunesse, qui, si elles avaient vécu, auraient fini par dévorer le monde.

Les contemporains de Gbronos et de Xixuthros reposent dans les cercles inférieurs où nul n'est descendu : car il faut des poumons plus puissants que ceux des générations actuelles pour supporter cet air imprégné des acres parfums du sépulcre ; et les secrets que couvrent ces tombes mystérieuses sont perdus ou ne sont connus que par les vieillards du peuple souterrain, si chargés d'ans qu'on ne comprend plus leur idiome archaïque. Au-dessous sont couchés les rois qui vécurent avant Adam ; mais la croûte de la terre s'est tant épaissie depuis leur mort, qu'ils gisent à une incalculable profondeur, et qu'ils sont devenus comme les ossements du globe I

Ne voilà- t-il pas une nécropole supérieure auPère- Lachaise, au cimetière Montmartre, etc., etc., où nous ne pouvons laisserdormir nos morts tranquilles plus de sept ans , où le mot concession à perpétuité est une vraie dérision et ne signifie pas plus que le toujours des amants; où les tombeaux sont de véritables joujoux sans tristesse, sans dignité, sans grandeur, et qui ferait croire qu'on a enterré là un peuple de nains, tant les proportions sont mesquines et l'espace avarement ménagé ? Mais nous n'entendons pas plus la mort que la Vie, et, sous prétexte de progrès, voilà tantôt quatre ou cinq mille ans que nous reculons. L'empreinte du pied d'Adam, que l'on voit en-

core sur le rocher de l'île de Sérendib, a neuf palmes de longl Nous avons un peu dégénéré depuis.

Cependant, si énorme que soit l'ancien monde et si bas que nous ait menés ce qu'on appelle la civilisation, il y aurait moyen, et l'avenir le fera sans doute, de bâtir une ville plus grande, plus belle et plus étrange que les Babylone, les Ninive, les Persépolis ; de dépasser, dans la réalité, les audaces les plus effrénées, les délires les plus extravagants de Pyranèse et de Martinn ; et, si vous nous le permettez, nous tâcheroùs de vous en donner un léger crayon.

Pour première supposition, permettez-nous de passer sur le Paris actuel un rouleau qui écrase ses maisons et ses monuments et en fasse un plateau parfaitement uni; puis élargissons la Seine, creusonsson lit, et faisons venir l'Océan jusqu'à nous. Toute ville qui ne peut pas prendre un bain de pied dans la mer ne mérite pas ce nom. Les vaisseaux, tout imprégnés des parfums de l'Inde et de Java, viendront, comme des chevaux fatigués qui appuient nonchalamment leur col sur le col de leur compagnon d'attelage, appuyer leurs guibres et leurs proues sculptées sur les quais de granit du Paris futur. De l'endroit où est le pont Royal aujourd'hui, l'on apercevra un fouillis de mâts, de cordages et d'espars plus compliqué qu'une forêt vierge d'Amérique ; on verra des flottes entières arriver et partir les voiles dehors ou remorquées par des bateaux à vapeur : tout le mouvement du port de mer le plus actif.

Il n'y aurait qu'une seule église qui occuperait la place du Panthéon. Ce faîte serait consacré à la Divi-

oilé. Cette église unique aurait des proportions démesurées : toute la montagne latine, taillée en assises» lui servirait d'escalier. Ses tours et ses coupoles feraient au bord du ciel une entaille si profonde, que les étoiles s'épanouiraient comme des fleuris d'or aux acanthes 4es chapiteaux du premier étage. Notre- Dame pourrait entrer par le porche géant sans baisser la tête. Dans ce temple hybride seraient concentrées toutes les architectures du passé, celles du présent et celles de l'avenir : on y retrouverait, sous des formes plus savantes, les vertiges granitiques d'EUora et de Karnac, les aspirations désespérées des ogives de la cathédrale de Séville; l'aiguille gothique, le campanile romain, la coupole byzantine, le minaret oriental, formeraient d'harmonieux accords dans cette symphonie de pierre chantée à Dieu par tout un peuple. Les mythes génésiaques, les allégories de la chute et du rachat, la rémunération du bien et la punition des forfaits, les symboles des puissances célestes, exécutés en mosaïque, revêtiraient les murailles de teintes chaudes et riches. L'or scintillerait aux parois intérieures avec une profusion digne des Incas; un peuple de statues animerait les frises, les niches, les entre- colonnements et les rinceaux des portails.

Au lieu des cloches, dont les capsules de bronze n'ont qu'une psalmodie lugubre et monotone, on éta* blirait dans les tours des orgues immenses avec des tuyaux gros comme la colonne de la place Vendôme, dont les soufflets seraient mis en mouvement par des machines à vapeur de la force de huit cents chevaux. Des musiques religieuses, composées exprès, seraient exécutées aux différentes heures du jour, et des

trombes d'harmonie passeraient sur la ville, dominant toutes les rumeurs et rappelant l'idée de Dieu à la foule distraite. A Tintérieur du temple, les voûtes» disposées selon les lois de l'acoustique, donneraient une sonorité merveilleuse aux cantiques sacrés ; le prédicateur, du haut de sa chaire géante, aidé du téléphone, soufflerait la parole divine, comme du bord d'un nuage un de ces grands anges à clairon que les peintres placent dans les jugements derniers. Quoique les cathédrales gothiques soient belles, il est permis de croire qu'un édifice qui résumerait à lui seul les (rois cents églises de Paris offrirait aux yeux une silhouette encore plus hardie et plus sur* prenante.

L'unité de Dieu résulterait d'une façon plus claire de l'unité du temple, et sa toute^puissance de la masse formidable de l'ensemble. A cela vous pourriez ob* jecter Téloignement où beaucoup de fidèles se trou*» veraient delà maison du Seigneur; mais les moyens de locomotion de l'avenir seront tellement perfectionnés, que ce qui nous paraît aujourd'hui une longue distance sera dévoré avec une rapidité à pv^'ine ap* préciable à la pensée!

Voilà donc Dieu logé confortablement; occupons* nous maintenant du chef, élu de la nation. Nous l'établissons sur la butte Montmartre, que l'on ferait écrouler sous d'énormes pressions, et qui, tassée de la sorte, servira merveilleusement aux remblais, aux terrasses et aux travaux de substruction. Les serres, les orangeries, les écuries, toutes les dépendances occuperont le premier gradin de cette pyramide de constructions, dont les assises inférieures commence-

ront à l'endroit où est aujourd'hui l'église de Notre- Dame-de-Lorette. Des terrasses, liées entre elles par des pentes douces, supporteront des palais et des colonnades, du centre desquelsjailliront d'autres palais' moins vastes, jusqu'à ce que l'on arrive au fatte de l'édifice, au sanctuaire mystérieux et splendide, à la tour du chef, chambre unique recouverte de lames d'or constellées de pierreries, ornée, ce qui est plus riche encore, des plus, belles peintures des grands mattres.

Aux quatre faces de cette tour s'ouvriront autant de balcons, dans la direction des quatre points cardinaux, d'où le chef, roide d'or, de diamants et d'escarboucles, se fera voir au peuple dans un flot de velours et dans un rayon de lumière. Ce chef, choisi par la nation, sera le plus beau, le plus intelligent et le plus fort de son royaume; en sorte qu'étant supérieur à tous dans tout, il sera obéi passionnément de chacun. Ceux que son génie blesserait seront subjugués par sa beauté : on ne peut estimer sa taille à moins de huit pieds de haut. A cette stature de Titan il joindra des formes dignes de l'Antinous, du Méléagre et des plus suaves conceptions de Tart grec. Une cuisine raisonnée, une hjgiène transcendante, le maintiendront dans un état de jeunesse et de santé admirables, dans un tel équilibre d'humeur, que ses décisions ne pourront être qu'impartiales et judicieuses. Ses paroles seront recueillies et gravées sur le marbre comme des oracles, et, la nuit, des scribes veilleront à côté de son lit, afin de guetter les mots qui lui échapperaient dans son sommeil; car rien ne doit être perdu de la pensée du chef, chacune

de ces pensées étant un bienfait pour le peuple et l'humanité.

Quand le^chef descendrait dans la ville, ce serait un splendide coup d'œil de voir, du fatte du palais jusqu'à la base, se dérouler les théories du cortège. La population en extase regarderait, du haut des toits et des balcons, cette réalisation de ses rêveries de magnificence ; les chefs doivent donner aux peuples qu'ils gouvernent, sous peine de désaffection, le spectacle des formes plastiques du pouvoir. Il y a au fond de tout être, si humble et si pauvre qu'il soit, une aspiration secrète vers les féeries de l'opulence. L'amour de l'or, de la poçrpre, du marbre tourmente plus ou moins toutes les âmes. C'est donc un devoir sacré, pour les puissants et les riches, de faire aux multitudes cette aumône qui n'appauvrit en rien, l'aumône de la vue de leur luxe.

Mille timbaliers, montés sur cinq cents éléphants, — les éléphants seront alors parfaitement acclimatés en France, — ouvriront le cortège en accentuant le rhythme des symphonies d'instruments de cuivre, bien autrement puissants encore que le bugle et le saxophone, exécutées par quatre mille nègres vêtus de casaques d'écarlate rayé d'or ou d'azur rayé d'argent; des théories de magistrats,"^e prêtres, de savants, de poètes, d'artistes, revêtus de costumes sévères ou brillants, viendraient ensuite ; puis le chefj dans un char étincelant traîné par des lions, des tigres (rendus domestiques), des chevaux de race particulière, qui ne ressembleront en rien aux nôtres, ou bien par quel que animal de nouvelle invention, en cuivre, en acier, ou quelque autre matière ; car les

minéraux seront alors élevés jusqu'à" la vie par les eflforts de la science. On fera des machines qui se reproduiront d'elles-mêmes. La maison du chef suivra ensuite, échansons, panetiers, chambellans, écuyers, etc. Si l'on s'élonne de ne pas voir de militaire dans ce cortège, c'est qu'il n'y en aura plus depuis longtemps. La guerre sera supprimée avec les vestiges de l'ancienne barbarie; l'on aura trouvé des engins de destruction d'une telle puissance, que, d'un côté comme d'un autre, la résistance serait impossible. Il faut, entre les armes offensives et le corps humain, une certaine corrélation : un équilibre quelconque, au delà duquel le courage n'existe plus. Achille, Mars lui-même fbiraient devant un canon perfectionné, tirant à la minute soixante boulets de deux ou trois cents livres chacun.

La ville sera d'une magnificence architecturale dont on ne peut se faire une idée : sans tomber dans les ennuis d'une uniformité stupide, les rues, conçues d'après un plan raisonné, présenteront chacune une physionomie et un ensemble ; telle rue affectera le style byzantin, telle autre le style gothique, une troisième le goût moresque, l'autre celui de la Renaissance. Les architectures grecque et romaine montreront aussi leurs échantillons. Ces curiosités serviront à varier le caractère des quartiers, bâtis, en général, dans un style nouveau, que nous ne pouvons désigner encore, mais qui, selon toutes les probabilités, se rapprochera de celui que les Espagnols appellent plaîeresco. Les architectes de ce temps-là, au lieu de chercher àdissimaler les piècesdeleurs constructions, leur donneront beaucoup de relief et d'accent; ils ti-

reront deà toits, des fenêtres, des portes, des poutres, nettement acctisés, des motifs d'ornementation pleins de caractère et de nouveauté. Les façades ne seront plus plates comme elles sont aujourd'hui ; les corniches, les balcons et les corps de logis se permettront des reliefs prohibés maintenant par une voirie mal entendue, de grandes dalles de marbre blanc ou de lave émaillée de diverses couleurs, de façon à former des mosaïques, remplaceront nos horribles pavages modernes ; des ruisseaux d'une eau pure comme le cristal courront de chaque côté ; quant aux eaux ménagères, elles s'écouleront dans deux égouts parais lèles pratiqués sous les maisons, et perpétuellement balayés par des courants d'une grande force.

Au milieu de la voie s'allongeront les doubles lignes du railway : car les charrettes, les camions, les baquets, les fiacres, les voitures de tous ces modes de transports barbares seront supprimés par la force des choses. D'immenses et nombreux squares pleins d'arbres, de fleurs et de fontaines absorberont les vapeurs, assainiront l'air et distilleront l'acide carbonique; les enfants, les femmes, les vieillards et les rêveurs y trouveront à chaque pas des lieux de repos et de promenade, et du moins les ouvrages de la nature tiendraient leur place au milieu des constructions du génie des hommes, et feraient souvenir qu'il y a un Dieu, chose que l'on peut fort bien oublier dans les villes actuelles. L'été, des tendidos de toile, rayés de couleurs vives et arrosés d'eau de senteur , mettront les passants à l'abri du soleil, et l'hiver, de vastes panneaux vitrés, posés d'une corniche à l'autre, les préserveront des intempéries de la saison :

les rues trop larges pour être ainsi recouvertes auraient des arcades que l'on fermerait par des cloisons de verre.

Chaque maison serait tenue d'avoir une bouche de son calorifère tournée à l'extérieur, de sorte que, dans ces passages ainsi fermés, Ton jouirait de la plus douce température ; que de rhumes, que dç fluxions de poitrine ainsi évités 1 Dans les quartiers opulents, ces corridors ou ces cloîtres, comme on voudra bien les appeler, seraient garnis de tapis, d'orangers, de magnolias, de lauriers, de camélias et autres arbustes en fleur. Cette disposition amènerait d'importantes mqdiflcations dans les costumes; les couleurs claires et tendres, les broderies d'or et d'argent, que la boue et la pluie effarouchent, ne tarderaient pas à revenir. Nos neveux dépouilleraient enfin ce long deuil que porte l'Europe entière.

Il n'y aurait plus que quatre théâtres : un théâtre de chant et de déclamation lyrique, un théâtre de danse et spectacles pittoresques, un théâtre de drame et tragédie, un théâtre de comédie, pantalonnades et farces exhilarantes ; mais d'une beauté et d'une magnificence inouïes, dignes d'un peuple qui se proclame lui-même le plus spirituel de l'univers, et qui va prendre ses plaisirs dans des bouges pestilents, où il ne voudrait pas envoyer ses forçats. Tout y sera large, aéré, commode ; les loges offriront le confortable des appartements les plus recherchés; on pourra prendre des bains parfumés dans les baignoires, tout en regardant le spectacle à travers un grillage d'or; on soupera, l'on fera des visites, l'on recevra dans les salons des avant-scènes, et l'on

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jouira de ces plaisirs composites, si peu connus de nous autres, pauvres civilisés, qui ne savons procéder que par énormes séances. L'éclairage de la scène viendra d'en haut, et non d'en bas, comme cela se pratique stupidement aujourd'hui ; cette amélioration permettra d'arriver à des effets d'optique d'une vérité complète, et modifiera lesytème des décorations, où tant de talent est dépensé en pure perte : les mécanismes seront tellement simplifiés et tellement parfaits qu'un seul ingénieur, placé devant un petit clavier, fera changer le théâtre de fond en comble, en frappant une touche ou en tournant un bouton de cuivre. Le personnel sera innombrable : il y aura cent premiers chanteurs, dont le plus mauvais vaudra Rubini ; autant de premières danseuses, et ainsi de suite; les choristes formeraient au besoin une armée.

Les bourses, les chambres de commerce, les salles de conversation, les portiques pour causer philosophie en se promenant, les Élysées des petits enfants, tout cela sera disposé avec une entente de l'hygiène et du bien-être dont nous n'avons aucune idée, et que les poètes seuls peuvent entrevoir de cet œil intérieur dont ils regardent les choses de l'avenir.

Grâce aux études faites sur les climatures, on jouira à Paris d'une température assez semblable à celle de Naples. Une large zone de forêts se nouera autour de la ville, comme une ceinture verte, arrêtera les vents ^ ^ et retiendra les brouillards, que ses feuilles absorbe- , u ? ^ ront pour les rendre à la terre, qui en fera des sources et des fontaines. Quand le temps menacera d'être pluvieux, des détonations de monstrueuses

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pièces d'artillerie, par la commotion qu'elles cause-ront à Taîr, rompront et disperseront les bancs de nuages ; si le moyen ne suffit pas, des aérontufes monteront jusqu'à la région des nuées dans des ballons métalliques, et, en entraînant les vapeurs dans les turbines de leur sillage, ils les conduiront à la remorque au-dessus des campagnes qui auraient liesoin d'eau. On balayera le ciel chaque matin comme on balaye le pavé de Paris.

Il n'y aura plus de nuit : sur chaque place s'élèveront des phares, des minarets d'architecture moresque, dont le sommet portera des aigrettes de lumière électrique d'un édat si intense, que le gaz se détachera en rioir sur sa flamme. Ces phares jetteront sur la ville une lueur blanche et bleue dix fois plus vive que celle du plus brillant clair de lune oriental. L'on pourra lire à cinq ou six lieues dans la campagne les éditions les plus microscopiques. La seule chose à quoi l'on pourra reconnaître la nuit, c'est qu'on y verra plus clair que dans le jour. Les gaz d'éclairage, aujourd'hui si infects, exhaleront les parfums les plus délicieux, les arômes les plus suaves. Les hommes de ce temps-là dormiront trèspeu; ils n'auront pas besoin d'oublier la vie dans cette mort intermittente qtfon appelle le sommeil : leur existence sera d'abord si bien combinée qu'ils n'éprouveront jamais de fatigues, les résistances de la matière étant vaincues, et l'alimentation dégagée de tout ce qu'elle a de grossier.

Si nous voulions, nous pourrions mener bien loin notre hypothèse, et décrire les mœurs du Paris futur avec autant de détails que le ferait un romancier

intime de l'école de M. de Balzac ; mais en voilà bien assez pour prouver aux Parisiens, qui se flattent d'avoir une capitale, combien est profonde leur erreur. Il leur faut encore mille ans pour égaler seulement Londres, et Dieu sait que nous ne sommes pas anglomane I

UNE VISITE CHEZ MERODAGH-BAUDAN.

En entrant dans ces deux salles basses, à Tangle de la cour du Louvre, où sont déposées les antiquités trouvées à Khorsabad, nous avons éprouvé une sensation étrange. Ici la vie triviale, affairée, la foule s*écoulant par les guichets ; là un monde inconnu, une civilisation mystérieuse retrouvée tout à coup. D*un seul pas, nous avions franchi deux mille lieues et quatre mille ans!

L'on sait l'histoire de la découverte de ces précieux restes, dus à la sagace activité de M. Botta, consul de France à Mossoul.

De Tautre côté du Tigre, en face de Mossoul, sur la rive orientale du fleuve, s'étend une plaine bossuée de monticules et semée de détritus de briques : c'est là que fut Ninive.

La mort des villes est un phénomène que Ton n'a pas assez étudié. Ces grands corps qu'anime une vie multiple et collective semblent avoir des maladies

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