‹ Caprices et zigzagsChapitre 9 sur 10 · UNE VISITE CHEZ MBRODACH-BALADAN · texte numérisé non relu

UNE VISITE CHEZ MBRODACH-BALADAN

le spectacle d'un quadrige ninivite, avec ses écuyers et ses guerriers : rien ne serait plus facile, car voici précisément dans un autre bas-relief des hommes qui transportent à dos un char de guerre démonté, et qui pourrait remplacer un plan géométrique si Ton voulait le reconstruire.

Tout cela est sans doute très-beau et très-curieux, mais n'approche pas de l'efiFet produit par les colosses de la seconde salle.

Représentez-vous deux taureaux ailés à tète humaine, d'une beauté monstrueuse, d'une grâce grandiose, d'une sauvagerie coquette, où le symbolisme, l'ornementation et la vérité se fondent dans des proportions étranges, et dont rien ne peut donner l'idée.

La tête humaiue a des traits d'une noblesse et d'une régularité parfaites. Le nez prend une courbe aquiline, et l'œil, sous un sourcil épais, s'allonge avec la langueur des paupières orientales ; la bouche s'épanouit dans une barbe frisée qui commence par des lire-bouchons et finit sur la poitrine par plusieurs étages de nattes cannelées et striées; les cheveux, ondes et frisés également à leur extrémité, s'étalent en s'arrondissant sur les premières plumes des ailes qui s'insèrent aux épaules. La coiffure est une mitre terminée par un rang de palmettes et semée de petites rosaces ; quatre cornes qui se recourbent en avant et des oreilles de taureau enjolivées de pendeloques complètent l'ornement, d'une richesse à la fois efféminée et barbare. Les ailes se composent de cinq rangées de plumes disposées symétriquement. Les trois premiers rangs partent du poitrail et montent jusqu'à Tarticulaiion de l'aile,

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formant une espèce de zone imMquée on papelonnée, si Von nous permet d'emprunter eu blason ce terme significatif; les deux autres sont composés <te pennes ou longues plumes placées horizontalement Tout le poil qui hérisse le bas du ventre, les reins et le contour de la croupe, est tordu en petits frisons, de même que celui de la queue, terminée par une houppe à trois étages* A la naissance de la queue, nous avons remarqué un épi de poils comme en font à leurs bœufs les bouviers de l'Andalousie.

Entre les jambes de devant de ces taureaux, sont gravées trè»-finement et très-précieusement des inscriptions cunéiformes, des prières, des talismans ou des dédicaces; ces colosses qui remplacent les piedsdroits d'une porte sont-ils des dieux tutélsfires, des figures emblématiques, ou de purs objets d'ornement, des espèces de cariatides quadrupèdes faisant office de piliers? c'est ce que nous ne saurions résoudre : frop d'obscurité enveloppe ces mythologles lointaines. Cependant les taureaux à tête humaine, les Mies d'aigle et les figures de géant étouffant des lions qui les accompagnent, et dont nous n'avons pas encore parlé, rappellent sou» plusieurs rapports le symbolisme mithrîaque.

Une particularité assez bizarre dans l'exécution des taureaux, ce sont les pieds additionnels dont ils sont ornés sur chaque face latérale. La tête et le poitrail de l'animal, pris de face, forment la façade de la porte, et les deux pieds de devant se présentent d'une façon toute naturelle. Mais conime, dans des masses si éiwïrmes et de qui l'on exigeait !a plus grande solidité, le bk)c de pierre compris entre les

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jambes de Tanîmal n'aurait pn être évîdé sans daft«ger, il en résulte que les jambes de l'autre face n'étant pas aperçues, la figure eût boité à l'œil, quoique matfiématîquement régulière, et un pied supplémentaire a dissimulé cet inconvénient avec bonheur. Ce n'est qu'un long examen qui nous a fait découvrir ce singulier subterfuge sculptural.

Passons maintenant aux géants dompteurs de lions, qui, dans la réalité, se tenaient debout à côté dBs taureaux, mais qu*on t placés en retour, faute d'espace.

Ils ont bien cinq ou six mètres de haut, ri; sont exécutés avec une minutie qui contraste avec leur caractère grandiose. Le haut du corps est de face jusqu'aux genoux; le reste se présente de profil, avec un mou* vement de torsion dont il ne faut pas chercher la cause ailleurs que dans les néces^tés du bas-relief. Les pieds, vus de face, auraient eu trop de saillie et se fussent facilement cassés. Les présenter en raccourci est une hardiesse qui n'appartient qu'aux arts parvenus à leur apogée. Les personnages, de la tête desquels s*échappent plusieurs rouleaux de nattes, et dont la barbe descend sur la poitrine par cinq rangées de spirales, sont nus jusqu'à mi-corps. A partir de leurs reins, serrés par une ceinture dont le bout flotte entre leurs jambes, s'allonge une espèce de pagne historié de grecques et de franges, qui bride assez étroitement.

Des bracelets enserrent leurs poignets et leurs biceps. Le premier est composé de rosaces ou boutons étoiles; le second d'un cercle coupé brusquement à ses deux bouts et s'enroulant trois fois sur luî-mémei

Ces bracelets sont du style le plus élégant, et pourraient être exécutés parProment-Meurice. Chacun de ces géants tient à la main une arme courbe, terminée à sa poignée par une tête de génisse» et dont il serait difficile de dire si c*est un fouet, une massue ou un sabre. L'autre bras comprime avec la tranquillité de la force un lion, ou plutôt un lionceau, car la disproportion est grande entre l'homme et l'animal, à moins toutefois qu'on n'ait voulu caractériser, ainsi que cela arrive dans la symbolique chrétienne, la divinité du personnage par la grandeur de la taille. Ces lions se débattent avec une énergie admirable ; leurs mufles se contractent, leurs nerfis se tendent, leurs griflfes sortent de leurs étuis rétractiles, et l'on voit dans leurs Jarrets en arcs-boutants les efforts qu'ils font pour se soustraire à la pression qui les étouffe.

Pour en finir avec la race léonine, parlons d'un admirable lion de bronze posé sur un autel triangulaire si pur de forme, que, sans les inscriptions qui tapissent les pans du musée ninivite, on aurait pu le croire grec et du plus beau temps.

Ce lion, accroupi et allongé sur les pattes, porte dans le dos un fort anneau, et son usage paratt avoir été, soit de retenir les cordes qui servent à tendre les tentes, soit de fixer le coin d'une portière. Il bâille. Son masque se fronce et sa gueule fait un rictus que Barye ne rendrait pas avec plus de vérité et d'énergie. En art, nous ne connaissons d'égal à ce lion ninivite que le lion déchirant le serpent qui est aux Tuileries, au bas de la terrasse du bord de l'eau. Il a fallu trois mille ans et un sculpteur de génie pour revenir à ce degré de perfection.

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D'autres figures très-curieuses sont encastrées çà et là dans les murailles : un dieu, peut-être un roi à ailes quadruples, léte d'aigle ou d'épervier, rappelant les idoles égyptiennes, et tenant dans ses mains un panier ou vase et une pomme de pin, Tun emblème de Teau, l'autre du feu; un sacrificateur portant une gazelle ; un guerrier armé d'un sabre suspendu à un baudrier, d'un arc, d'un carquois et d'une masse d'armes ; des rois, des eunuques, des esclaves faisant leur soumission ; des soldats portant du butin ; des serviteurs préparant des banquets, occupent les frises entières ou fragmentées qui remplissent le musée ninivite. Un attelage de quatre chevaux, qui s'y trouve reproduit, présente cette particularité : les tètes des quatre chevaux sont représentées avec beaucoup de soin et de finesse ; mais les jambes des deux premiers chevaux sont seules indiquées, sans doute pour ne pas produire une confusion désagréable à l'œil.

A l'aide de ces fragments, qui ne forment pas la centième partie des richesses découvertes à Khorsabad, rien n'est plus facile que de reconstruire en idée le palais d'un de ces rois, considérés jusqu'ici comme fabuleux ; et si nous voulions faire un roman historique à la Walter Scott sur Merodach-Baladan, grâce à M. Botta, nous pourrions y mettre la couleur locale la plus exacte et commencer ainsi :

« .... Le jeune étranger, conduit par un eunuque à la face rebondie et vêtu d'une robe talaire, passa avec respect devant ces géants dompteurs de lions, et s'avança vers la porte formée de deux taureaux Ae dimension colossale, gardiens mystérieux déployant des ailes d'aigle et regardant avec des yeux d'homme*

Il s'arrêta un instant à l'inscription cunéiforme gravée sur le seuil du palais, et dont on avait rempli les creux avec du cuivre brillant comme Tor. L'eunuque lui expliqua complaisamment le sens de cette légende, qui contenait une formule talismanique et l'éloge du roi fondateur du palais. Puis, soulevant une riche portière retenue d'un côté par un lion accroupi, et de Tautre par un anneau de bronze^il l'introduisit dans une vaste salle au plafond de bois de cèdre peint d'un azur aussi vif que l'azur des deux, au pavé de briques recouvert de nattes d'une finesse merveilleuse ; une corniche ornée d'oves peintes d'un jaune aussi brillant que l'or encadrait le bleu du plafond. Au-dessous régnait une bande de carreaux émaillés des plus splendides couleurs, et formant des symétries et des mosaïques ; une longue frise de bas-reliefs coloriés avec art et accompagnés d'inscriptions explicatives faisait le tour de la salle. Une autre bande de tuiles vernissées servait de plinthes et complétait l'ornement.

c Merodacb-Baladan, assis sur un trône aux pieds sculptés de cannelures décroissantes, ayant pour bras douze chevaux richement harnachés dont la tète hen« nissante se courbait sous la main distraite du roi, respirait nonchalamment une fleur desoma, pendant que les eunuques agitaient autour de lui des éventails et des chasse-mouches. Une tiare tricorne constellée de pierres précieuses pressait ses tempes, et sa barbe, frisée avec un soin minutieux, semblait sculptée dans un bloc de jais. Des pendeloques étincelaient à ses oreilles, et sa robe, quadrillée de dessins symétriques ei terminée par de riches fauches d'or, descendait

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