PRÉFACE
Pourquoi une préface ? J'avoue franchement que si je croyais mon livre parfait, je me , dispenserais d'en faire une ; mais comme je me sens coupable d'avoir traité les Muses d'une façon un peu cavalière, j'éprouve le besoin de recommander mes vers à la clémence du lecteur, et de réclamer pour moi-même le bénéfice des circonstances atténuantes.
J'ai fait de mon mieux pour ne pas enfreindre les» règles de la versification, et quels que soient les reproches auxquels je me suis exposé sous d'autres rapports, je ne crois pas que l'on puisse m'accuser de négligence sur ce point. Ce qu'on me reprochera probablement, c'est le terre-à-terre des idées dans certains cas, le ton burlesque de certains morceaux, la faiblesse de certains vers et la trivialité de certaines expressions.
Pour répondre d'avance à ces objections, il est nécessaire que je rappelle ici dans quelles circonstances ont été écrits les divers morceaux contenus dans ce
volume.
Ce sont des poésies fugitives, écrites sous l'impulsion
du moment, et que je ne croyais pas destinées aux honneurs de rin-octavo, bien que la plupart aient déjà paru dans divers journaux. Toutes ont été faites sur commande, si je puis me servir d'une semblable expression pour dire qu'elles ont dû être livrées à courte échéance. En consultant les dates qui figurent au bas de chaque morceau, le lecteur pourra constater que sur une cen-
Vi PRÉFACE
taine de chansons et une trentaine de poésies diverses renfermées dans ce volume, les trois quarts ont été édites dans l'espace de dix-huit mois, soit une moyenne d'environ cent vers par semaine. Et remarquez que pendant ce laps de temps je rédigeais deux journaux, dont l'un était quotidien et l'autre hebdomadaire. Si je n'eusse été doué d'une certaine facilité de rime, il m'eut été impossible de suffire à la tâche.
Ce n'est donc pas par désœuvrement que j'ai fait de mauvais vers. Pendant l'espace de dix-huit mois j'ai été tenu de livrer au journal le Canard au moins une chanson par semaine. Il me fallait saisir l'actualité autant que possible et lorsque l'actualité ne donnait pas, j'étais forcé ou de me faire moraliste ou de me rabattre sur la parodie.
Ce mot de moraliste appliqué à l'auteur des chansons du Canard pourrait faire rire ceux qui n'ont pas lu ces chansons ou qui n'ont lu que les moins sérieuses. A ceux-là je demanderai comme une faveur de différer un peu leur accès d'hilarité, jusqu'à ce qu'ils aient lu Le journaliste. Les cloches de notre ville, Conseils aux Candidats, T'en souviens-tu f et autres chansons de ce genre que j'ai écrites spécialement pour le Canard, Lorsqu'ils les auront parcourues, s'ils ne s'aperçoivent pas que chacune d'elles renferme une morale dont bien des gens pourraient faire leur profit, qu'ils rient à mes dépens tant qu'ils le voudront, je tâcherai de survivre à cette humiliation.
Autre obstacle contre lequel j'avais à lutter : Nonseulement il me fallait choisir des airs connus, mais en-
PRÉKACE vii
■core me tenir à peu près dans le ton du journal. Tout fait devenu public et se rapportant à un homme public devait être illustré par une caricature ou une chanson. De là la nécessité pour moi de publier des satires qui ont dû froisser les intéressés. Forcé de critiquer tous les actes politiques des gouvernants, je l'ai fait avec franchise, mais plus d'une fois je me serais abstenu, n'eut été l'obligation où je me trouvais de remplir mon rôle de censeur. Comme • affaire de goût j'eusse ■certainement préféré critiquer d'une façon générale sans nommer personne.
Ces chansons satiriques se trouvent dans le recueil et je les y laisse, comme j'en ai laissé bien d'autres, pour l'excellente raison que si je commençais à expurger je ne saurais pas où m'arrêter.
En somme, toutes mes chansons et poésies se ressentent peut-être un peu trop de la hâte avec laquelle elles ont été écrites. Je les publie telles quelles, tout -en priant le lecteur de ne pas condamner tout le volume sans le lire, parce qu'il aura rencontré, en le feuilletant au hasard, des chansons trop baroques, comme La Jille dtna belPmère, Le jour d'mon mariage, La fille à Baptiste y Une scie de long, etc ; des satires trop personnelles comme " Quelques aménités, Et ta tante. Le b 'ocus de la Minerve ; des parodies un peu triviales, CDmme Alzaa, Elle ne m'aimait pas, Partant pour la Scierie, Un Canadien des rangs, Jeune fille aux yeux verts, Ta guédille, etc.
A propDs dî parodies, eaux qai m on 1i333.1t pis io> c'iunii qii j'ai pirili^î S2 d^nnl^rji: pn>
viii PRÉFACE
être qui a pu me pousser à aligner des vers aussi stupides. La raison en est bien simple : Il me fallait une chanson sur l'heure, l'actualité faisant défaut je repassais dans ma mémoire les chansons sentimentales que j'avais apprises par cœur à cette époque de la vie où l'on apprend des chansons. Les plus bêtes étaient celles qui faisaient le mieux mon affaire et je tâchais de gâcher sur le même air quelque chose de superlativement idiot, tout en me montrant aussi avare de sentiment que l'auteur de la chanson s'en était montré prodigue. En général mes parodies y gagnent à être comparées à l'original.
J'ai tâché de faire l'apologie de mon livre et je suis loin d'être certain d'avoir réussi. J'admets qu'il a des défauts, reste à savoir s'il a quelque mérite. Si je l'en croyais tout à fait dépourvu je ne le publierais pas.
Il y a une chose qu'on me permettra de dire : C'est que je crois être le premier rimeur canadien qui ait jamais offert au public un recueil complet de chansons purement canadiennes, toutes d'actualités et écrites au jour le jour.
En suivant ces chansons par ordre de date on retrouve presque autant de jalons de l'histoire politique de notre pays qu'il s'est écoulé de semaines pendant que je collaborais au Canard. Des gens qui s'y connaissent m'assurent que quelques unes de mes pièces sont assez bien réussies, et moi, j'ai juste assez de fatuité pour les croire sur parole.
Rémi Tremblay.
Montréal, ier octobre 1883.
MONORIME
Voulez-vous réussir dans Part sténographique ? Rompez pour tout de bon avec la politique, Plantez là les journaux, fuyez la polémique, Et quittez, de Chapsal, le style orthographique. Mettez-moi de côté cet ordre alphabétique Qui ne peut convenir qu'à la manière antique D'écrire lentement ; soyez plus méthodique, Plus prompt à griffonner, et surtout plus logique. Ne conservez des sons que la lettre pratique, Qu'on ne peut retrancher mais qu'il faut qu'on indique. Lorsqu'après de longs mois d'un travail énergique, Le résultat acquis vous paraîtra magique, Vous vous direz : " Je suis un être en igma tique,
Un génie incompris." Ce serait drolatique
Si, lorsque sonnerait pour vous f'heure critique,
Cherchant à déchiffrer votre écrit symbolique,
Vous ne pouviez y voir qu'un simple mot : " Bernique."
Votre succès futur serait problématique.
N'allez pas, pour cela, devenant frénétique,
Flanquer par dessus bord et métier et boutique.
Tout en gardant le ton du style didactique, " ^
J'embouche maintenant le clairon prophétique
Et vous dis : " Travaillez, montrez-vous héroïque," Car vous réussirez dans l'art phonographique Si ce travail ardu ne vous rend lunatique.
Montréal, janvier 1877