MON RÊVE À MOI
Air : — Mon rêve à moi 9 c'est une maisonnette*
Mon rêve à moi, c'est une maison nette,
Aux murs blanchis, aux planchers balayés,
Où Ton verrait une aimable brunette,
Et des enfants toujours débarbouillés ;
Un clair ruisseau, sans loches, sans grenouilles,
Un vert gazon loin du tas de fumier,
Loin des fâcheux voulant me chanter pouilles,
Un bon hamac à l'abri d'un pommier.
Mon rêve à moi, c'est une tendre épouse.
C'est le bonheur au foyer conjugal ; Mais il faudrait que cet ange recouse Tous mes boutons au lieu d'aller au bal.
A quoi nous sert l'art de la pianoteuse Qui sait broder et chanter des chansons ?
Ce qu'il me faut, c'est une tricoteuse Pouvant laver, rapiécer mes chaussons.
Mon rêve c'est, aux sombres jours d'orages, Une compagne pour me consoler, Me soutenir, ranimer mon courage, Narguer le sort, avec moi roucouler ; C'est une femme assez intelligente Pour supporter gaiment l'adversité, Et qui, joyeuse, économe, prudente, Me conduirait vers la prospérité.
Je la voudrais aimable, sans reproche, Mais non sans peur. Si l'amour des chinons Allait fourrer dans sa chère caboche Que son mari n'est qu'un bailleur de fonds, Il manquerait souvent à sa toilette Fleurs et rubans, dentelles et bijoux.
Pour attifer une femme coquette Je suis trop pauvre, et je serais jaloux.
Mon rêve à moi, c'est une république Où l'on verrait d'honnêtes citoyens Se dévouer pour la chose publique Et dédaigner tous les petits moyens.
Sans me bercer d'un espoir chimérique, Je voudrais, quand le beau jour aura lui, Trouver un coin de la libre Amérique Où le Franco-Canadien soit chez lui.
Mon rêve à moi, c'est de voir l'hypocrite Relégué dans le fond de l'Hindoustan ; C'est de trouver un jour le vrai mérite Plus en faveur que l'art du charlatan.
C'est qu'un beau jour l'accord des participes Soit bien compris par nos hommes lettrés ; C'est qu'à la fin tout cède aux grands principes Si peu suivis, si souvent démontrés.
Montréal, 20 juillet 1881.