ON N'A JAMAIS PU SAVOIR
Air : — Ah ! vous dirai-je^ Maman ?
Nous jouissons pour le moment ' D'un fameux gouvernement ; Nos ministres sont des hommes Qui palpent de fortes sommes.
Resteront-ils au pouvoir ?
On n'a jamais pu savoir.
A-t on fini de nous scier Avec le Crédit-Foncier ?
A-t-il gonflé bien des bourses ?
Augmente-t-il nos ressources ?
Chez nous l'or va-t-il pleuvoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Le chemin de fer du Nord Nous est-il d'un bon rapport ?
Va-t-il payer ses dépenses, Equilibrer nos finances, Grossir un peu notre avoir ?
On n'a jamais pu savoir
Combien avons-nous perdu Si Senécal Ta vendu ?
A-t-il tant sur la recette, Ou met-il dans sa cassette Tout, sans rien nous redevoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Paul, écrivain filandreux, Nous aligne des mots creux.
Il prêche la politique D'une façon peu logique ; Veut-il dire blanc ou noir ?
On n'a jamais pu savoir.
Ecoutez ce candidat Qui sollicite un mandat.
Il prodigue les promesses, Se confond en politesses ; Fera-t-il bien son devoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Un si brillant orateur Peut-il être un imposteur, Qui, courbant sa sale échine, Deviendra simple machine A balancer l'ensensoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Une coquette jadis Refusait tous les partis ; Aujourd'hui qu'elle est moins belle Serait-elle moins cruelle ?
L'amour peut-il l'émouvoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Je termine ces couplets :
Ils sont peut-être incomplets, Grâce au départ de ma Muse Se peut-il qu'elle s'amuse Avec Gervaise au lavoir ?
On n'a jamais pu savoir.
Montréal, 5 septembre 188 1. '