‹ Caprices poétiques et chansons satiriquesChapitre 50 sur 123 · LE PASSÉ ET LE PRÉSENT · texte numérisé non relu

LE PASSÉ ET LE PRÉSENT

Air : — Du Braconnier*

Dans le pays l'on m'appelle Chose le gai chansonnier ; Jadis à chanter ma belle Je n'étais pas le dernier.

Mais, comme une polissonne, La main du Temps me scalpa ; Et depuis lors je chansonne \ „ • Un gommeux par-ci, par-là j

On vantait mon encolure, J'étais assez beau garçon ; Je portais ma chevelure Comme le défunt Samson.

Mais j'ai pu — cela m'étonne — Garder, malgré Dalila, Sur ma tête qui grisonne, ) „ .

Un poil fou par-ci par-là. )

Mon succès était immense Quand, debout, la bouche en cœur, Je gueulais une romance En prenant un air vainqueur.

Mon organe, qui détonne,

Un beau jour se détraqua,

Et maintenant je chantonne ) « •

Un refrain par-ci, par-là. J

On aimait ma causerie,

J'étais beau comme Apollon :

Malgré mon étourderie

Je brillais dans un salon.

Je parlais plus que personne,

Aujourd'hui, rien de cela ;

Je mâchonne, je mâchonne | .

Quelques mots par-ci, par-là. )

J'étais un lutteur terrible :

Pour un regard de travers, J'aurais voulu, — c'est horrible, — Bousculer tout l'univers.

Mais aujourd'hui je bougonne Et je fuis le brouhaha ; A peine si je bâtonne, ) n*

Un farceur par-ci, par-là. j

Je faisais le diable à quatre :

Lorsqu'il s'agissait d'aimer,

De se griser, de se battre,

J'étais prompt à m'emflammer.

Aujourd'hui, point ne caponne,

Honni soit qui le croira,

Mais malgré moi je tâtonne ) .

Bis,

Dans ces circonstances-là.

Je fréquentais le beau monde Et je savais chaque jour Charmer la brune et la blonde Par des paroles d'amour.

Aujourd'hui, quand je sermonne Au sujet d'un falbala, Je plais peu, mais je chiffonne ) n • Un minois par-ci, par-là. )

Au déclin de ma carrière,

Ne songeant plus au plaisir,

De retourner en arrière

Je n'éprouve nul désir.

La mort, bientôt, je soupçonne,

Viendra me dire : " Halte-là !

Je moissonne, je moissonne ) « • Un vieillard par-ci, par-là " )

" Un vieillard par-ci, par-là n

Montréal, 35 octobre 1881.

LA MÉGÈRE Air : — Quand P astre qui brille.

Quand le jour éclaire

Mon heureux logis,

Déjà la colère

M'anime et je dis :

" Allons, paresseux, Vite debout ! que Ton se presse !

Voyez ces crasseux Qui croupissent dans la mollesse ! "

Dans tout je m'ingère :, Pour charmer mes jours, Comme une mégère J'enrage toujours,

Très acariâtre

Par tempéramment,

Plus opiniâtre

Qu'un prince allemand :

Il faut un bâton Pour me bâillonner ou me vaincre ;

En vain voudrait-on Argumenter pour me convaincre.

Dans tout je m'ingère, etc.

Ma colère énerve

Mon pauvre mari :

Il sait que ma verve

N'a jamais tari.

Il m'approuve en tout.

Malgré cela je le houspille,

Je le suis partout, Je l'éveille quand il roupille.

Dans tout je m'ingère, etc.

Revêche et bégueule

J'aime le combat :

En deux tours de gueule

Je clos un débat.

Je me sens rougir Dès qu'on discute ma morale,

Et je sais rugir D'une façon un peu brutale.

Dans tout je m'ingère, etc.

Si je m'intéresse

Aux vieux laiderons

Ma foi, je déteste

Les jolis tendrons.

Je suis sans merci Pour ces derniers que je jalouse

Et je tance aussi L'être heureux dont je suis l'épouse.

Dans tout je m'ingère, etc.

Brandon de discorde Des plus dangereux, Je veux qu'on se morde, Qu'on soit malheureux.

Je fais éclater

La guerre dans le voisinage ; Je puis me vanter

D'avoir brouillé plus d'un ménage.

Dans tout je m'ingère, etc.

Lorsaùe la camarde

Viendra me saisir,

Plus d'une gaillarde

Aura du plaisir.

Des gens peu discrets Inscriront sur la pierre nue :

" Elle a les regrets De ceux qui ne l'ont point connue. "

Dans tout je m'ingère, etc.

Montréa , 3 novembre 188 1.

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