‹ Caprices poétiques et chansons satiriquesChapitre 56 sur 123 · LE DIEU DOLLAR · texte numérisé non relu

LE DIEU DOLLAR

Air : — Des bossus.

Depuis longtemps je me suis aperçu Que pour briller il faut être cossu :

Le pauvre gueux est exclu des salons Où Ton admet des sots et des félons Pour les lécher de la nuque aux talons.

Avec de l'or on est toujours charmant, On est partout reçu très poliment.

Qu'un riche soit laid comme dix babouins Il voit chacun prévenir ses besoins Et l'entourer de mille petits soins

Quand vous seriez plus sage que Solon, Plus élégant et plus beau qu'Apollon ; Si vous portez le diable en vos goussets, Chez les puissants vous n'aurez point accès L'or, voyez-vous, c'est la clef du succès.

Grand Manitou d'un monde vermoulu, Le dieu Dollar règne en maître absolu :

En tous climats son culte est reconnu Partout, devant l'orgueil du parvenu, Doit s'éclipser le talent méconnu.

Combien de sots, mangeurs de revenus Sans leur argent resteraient inconnus !

Mais, grâce à l'or dont ils ont hérité Leurs noms iront à la postérité Couverts d'honneur par d'autres mérités.

N'en voulons pas seulement aux Destins, S'ils ont des torts, que dire dfes crétins Qui, prosternés devant l'ambitieux, Semblent bénir le sort capricieux En se faisant valet officieux !

Lorsque je songe à tes chers favoris, Fortune, hélas, bien malgré moi j'en ris.

Tourne vers moi ton regard inconstant ; Figure-toi, fut-ce pour un instant, Que je ferais un rentier compétent.

Montréal, 14 décembre 1881.

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