JOURNAL RESPECTABLE
Air : — J'ai quitté pour ma belle patrie.
La Minerve a dit blanc, la Patrie, Lui répond : Moi je dis que c'est noir.
— Vous mentez — Vieille gueuse pétrie D'opium — Chiffon rouge — Eteignoir.
Ces journaux, écrits à la légère, Ne sont pas sérieux. Pour ma part, J'en lis un qui jamais n'exagère, Celui-là se nomme le Canard.
Tant d'ardeur, lorsque l'on s'injurie Sans répit, du matin et du soir, Ne saurait ralentir la furie Qu'on met à balancer l'encensoir.
Ces lutteurs d'humeur atrabilaire Se feraient tous broyer sous le char Des puissants. Jamais dans leur galère N'entrera le superbe Canard.
Les lecteurs du Canard peuvent dire Qu'il se lit en entier, sans effort.
Montréal a vingt journaux pour rire Dont le style assommant vous endort.
L'un divague et l'autre déblatère ; Voulez-vous la vérité sans fard ?
Un journal seul n'en fait pas mystère :
Celui-là se nomme Le Canard.
Les uns font de la démagogie Et voudraient lout tourner à l'envers ; D'autres, par leur sotte hypocrisie, Croient pouvoir nous mener de travers.
A la fois Tartuffe et démagogue, Tel veut tendre un double traquenard; La blague a fait son temps, et la vogue Appartient toute entière au Canard,
Courtisans des factions populaires Cessez de flatter les préjugés.
Ergoteurs, vaillants folliculaires Qui luttez comme des enragés, Quel plaisir trouvez-vous à vous mordre ?
Modérez votre goût pour le lard.
Ne troublez pas la paix, le bon ordre, Imitez le sang-froid du Canard.
Montréal, 90 décembre 188 1
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