LA NOUVELLE ANNEE
Encore un an, lecteurs, a passé sur le monde* Poursuivant sans merci, sa course vagabonde, Le Temps, ce médecin lent à guérir nos maux, Abrégeant nos plaisirs, offre des dons nouveaux, Qu'il nous enlèvera sans le moindre scrupule. Compter sur le bonheur, paraît bien ridicule A qui connaît un peu l'histoire du passé.
Mais, comme malgré lui, l'homme se sent poussé Vers les illusions d'un espoir plein de charmes. Sans les rêves dorés, notre séjour de larmes Offrirait aux mortels un sort bien malheureux. Refoulons dans nos cœurs les pensers douloureux. Il s'agit d'acclamer l'hôte qui nous arrive ; Ce n'est pas d'une voix larmoyante et plaintive Qu'il faudra saluer demain cet inconnu, Hôte mystérieux qui nous serait venu, Quand nous aurions voulu retarder sa visite : Sans consulter nos goûts de lui-même il s'invite. Or, les pauvres humains se creusent le cerveau ; Ils voudraient deviner ce que, sous son manteau, Ce monsieur mil-huit-cent-quatre-vingt-deux apporte. Il ne frapperait pas longtemps à notre porte,
Même s'il lui fallait attendre pour entrer,
Que l'un de nous allât au seuil le rencontrer.
Car nous applaudissons,grands enfants que nous sommes,
A son avènement. Ainsi, toujours, les hommes,
De tout soleil levant, recherchent la faveur.
Le nouvel arrivé nous paraît un sauveur
Et, de son devancier, nous séparant sans peine,
Pour le nouveau décor qui s'ouvre sur la scène,
Nous ouvrons de grands yeux, avides de tout voir.
Nous serions moins pressés si nous pouvions savoir,
Combien de maux encor, les Destins nous réservent
De prévoir nos malheurs que les Cieux nous préservent !
Saluons Tan nouveau sans crainte et sans effroi,
Un roi vient de mourir, crions : " Vive le roi ! "
Ce monarque nouveau se montre dans sa gloire ;
Acceptons ses présents. Leur valeur illusoire
Est pour nous un secret. L'espoir doit prévenir,
Les maux que versera l'urne de l'avenir.
A l'horizon déjà, sur l'océan des âges,
On signale sa nef ; il touche nos rivages.
Amis, nous vieillissons. Devenons-nous meilleurs ?
Voyons-nous les gommeux bien payer leurs tailleurs.
L'amoureuse à l'amant est-elle plus fidèle ?
Et l'époux inconstant devient-il un modèle
De mari ? Le pochard ne se grise-t-il plus ?
A-t-on déraciné tous les criants abus
Dont souffre l'opprimé ? La réponse est facile :
Les races ont vielli ; dans leur candeur sénile,
Elles croient progresser en se défigurant,
Le despote a changé de titre ; le tyran
Règne en maître aujourd'hui comme il régnait naguère, Et l'or est devenu le Maître de la terre.
Là-dessus, chers lecteurs, je vous souhaite à tous Des jours pleins de bonheur ; aux enfants, des joujoux; A la fille, un mari ; au garçon, une épouse ; Aux femmes, des bébés, mais jamais plus de douze ; Aux époux, le bonheur et la paix du foyer ; Au loueur de maisons le prix de son loyer.
Je souhaite des fonds aux pauvres locataires ; Puissent les étudiants tous devenir notaires, Avocats, médecins, membres du Parlement, Avant que n'ait paru le prochain jour de l'an.
Montréal, 31 décembre 1881.