CHARLES-A. GAUVREAU
PROLOQUE,
Sous la froide dalle du temple paroissial, une jeune personne est en prière. Ses mains jointes, sous lé regard de la Madone illuininée des feux d'un can delabre, ses lèvres laissent passer un profond soupir, signe non équivoque d’un malaise poignant, si céin'est pas uné douleur sans remède. Un silence religieux et solennel, une atmosphère de bonheur, dé sérénité et de paix inoudent à celte heure le saint lieu: L’orgue semble dormir là haut, tout près de la voûte blanche. La lampe du sanctuaire tournoie lentement, colorant des. couleurs du prisme les objets piñcés dans Te rayon Jnmineux parti de”von foyer.
Ure femme au saint lieu à cette heure de recueillement et de prière, c’est la souffrance recherchant l'ombre pour prier et soulager l’âme du far- # tA deau qui l’accable ; c'est la résignation accourant| Pas de nouvelles ?
D AN £. à x : | — Pas de nouvelles, sut les .aîles de-la foi pour offrir à Dieu le sacrifice! A oune ?
d’une vie troublée, d'une vie qui n’est qu’une chaîne | , V d'épreuves (70e Aucune ; et c’est ce qui me lue, Je le croïs noyé, Elle est oubliant l'heure, cette jeune personne | Mort, perdu pour jamais. Oh! j'en mourrai de douau frontblanc, dont les lignes accentuées dénotent | leur ; je suis condamné à souffrir, Eh ! je dis à Dieu : un esprit supérieur ; ses cheveux ondoyants ont des Jiaf, Que votre volonté sait faite et non [a mienne. reflets pâles d'acier; ses yeux ressemblent à cette |. -- Allons, ma chère dame, que Dieu vous garde. partie: infiniment petite du cieLbleu qu’on aperçoit Je vais prier pour votre petite fille Armande. Elle daus l'interstice d'un pâle nuage d'automne. Étle | est loujouos grasse, toujours fine. vient prier pour’ l'absent exposé aux périls, aux| — Toujours, mère, C'est: mon George en miniatempêtes de la mer. Dieu ‘eulet Marie la « Stella | ture. Je l'embrasserai pour vous. Maris ” des humains, savent ce qu'endure cettejeune — Merci, Vite, courez chez vous ; la pluie arrive femme fragile comme. un roseau, limide comme la | au galop. : gazelle des prés, | La jeune femme se hâte et arrive à temps. La Sa prière terminée, son front est plus radieux. | Porte n’est pas plutôt fermée sur elle que l'orage Elle se lève lentement et d’un pas cadencé, mais vif, | éclate soudain, La ) pluie ruisselle partout, l'éclair elle sort, Le temps est lourd, la nature semble dor- semble fendre leciel dans toute sa largeur, et le mir dans un suaire glacé. Le ciel est gris-plomb. A | tonnerre qui gronde, soune les vitres des croisées et l'horizon les derniers rayons du soleil luttent contre | retentit à bas avec force sur le bord des flots bordés les nuages-qui s'accumulent noirs, opâques, bas et}de rocs à pic, Le ciel n'est plus qu'un mélange, dangereux, car ils regorgent d'electricité. Tout | amalgame de lumières, d'ombres, de nuages noirs, semble dans une prostration complète : c’est la mort | Pâques, épais, aux flancs remplis par l'électricité.
partout; partout de grands corps sans vie : squelettes | AU fond de la grande chambre dont les parois jus qui brisent l’âme, | sont peintes en bleu, près d'un lit monumental bien
— Pour mon âge, ça ne va pas trop mal; mais, voyez-vous, quaud on a une tombe dans l'âme, ça pèse |
— Allons, mère, c'est une épreuve, ça!
— Vons en savez quelque chose vous si c'ést une épreuve !
— Je l'admets, alors pourquoi n'être pas gaie comme moi ?
— Etait:il votre enfant ? Alexandrine,
— Oh! le bon Dieu n'ait en sa sainte garde, mais je ne souhaite qu’une chose: c'est qu'au plus tôt je m'en aille, et elle montrait le lieu des morts.
— On dirait, mère Vincent, que l’apparence da la tempête vous donne des idées noires,
— Parlons de lui. ,
Une tempête ; s'écrie la jeune femme, en franchis blanc, un berceau d’osier attend une main accoutusantle seuil-du temple. Comme elle parcourait le | Mée pour qu’il se mette en mouvement, Sous les village pour se rendre ches elle, elle rencontre la |! flots de dentelles, une graciouse enfant reposo, chémère Vincent, bonne vieille de ses connaissances, |rubin tombé du ciel sur la terre, pour servir de
— Bonjour, æère Vincent! Vous êtes bien por-| lien intime entre le cœur de l'aomme et l'âme de La jante ? [res
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2 FRUILLETON DE LA
— Armande ne s’est pas éveillée depuis mon dé.| grève déserte, à l'abri d’un pan de rocher, trois indi-
part, Hermine ?
— Non, madame ; elle a bien dormi, c’te chère pe: tite, Mais elle est éveillée à c't’heure , régardez d'ici ses petites mains roses qui semblent chasser les anges qui l'entourent, elle aussi un ange.
À cette vue, la mère heureuse, palpitante, s’6lance, et saisissant son enfant dans ses En, elle le nâvre dans un long et chaleureux baiser: un baiser de mière. Viens donc, chère enfant, tout mon trésor, viens donc que je t'embrasse de la bouche et du cœur ; et elle l’étreignait sur son sein, au risque de lui faire mal. Pauvre chérubin, montre-moi tes yeux bleus comme le ciel, et elle la maintenait debout sur ses propres genoux. Regarde maman chérie. Cher portrait de mon George bien aimé. Gzorge est ton père, mon petit enfant ; oui, c’est ton père. Tu ne le connais pas, toi. Lui non plus il ne t'a ja mais vue. Oh! comme nous allons t’aimer à nous deux, comme nous allons t’embrasser ; on te meurtrira de caresses. Ta petite langue ne pourra pas nous parler, mais nous mirant dans tes grands yeux, nous comprendrons ton bonheur; ton cher sourire nous récompensera. Et la mère se plut à répéter à son enfant ces mille douces et suaves paroles que renferme le vocabulaire d’une jeune mère auprès de son enfant,
Et pendant qu’elle parlait ainsi au petit être encore au seuil de la vie, et qui paraissait vouloir sai sir le sens des paroles de sa mère, tant il ouvrait de grands yeux, pendant ce doux colloque de la mère avec son premier-né, pendant ce mystérieux concert de deux âmes dont l'une encore voilée, la tempête, au dehors, semblait augmenter en fureur,
Pauvre George! soupira la jeune femme, et sa tête retomba inerte sur sa poitrine qui venait de relever un sarglot. Puis relevant son front où s'était formée une ride, elle se prit À chanter, pour endormir son enfant, ces mots du ‘‘ Vallon.” Elle les avait répétées si souvent ces paroles, tristes comme une mélopée, funèbres comme une tombe:
Mon cœur lassé de tont, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort,
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Uu asile d’un jour pour attendre la mort,
D'ici je vois la vie, au travers d'un nuage, S'évanouir pour moi dans l’ombre du passé.
L'amour seul est resté... Comme une grande imago Survit seule, an réveil, dans un songe effacé.
Mes jours tristes et courts comme des jours d'automne Déclinent comme l’ombre au peuchant des côteaux. L'amitié me trahit... 1a pitié m'abandopne ;
Et seule, je descends le sentier des tombeaux.
L'enfant s’'endormit doucement, et la mère le posaut dans un petit nid soyeux, approche le berceau d'osier près de son lit, puis elle-même se livra au
. sommeil.
Dormez, dormez toujours, pauvres âmes pures comme des colombes ; dormez, dormez toujours, car le réveil sera triste,
À l'heure où Alexandrine Boildieu disait-à son enfant bercé sut ses genoux, ces mille paroles qui
sont autant de douces caresses, à cetie heure, sur la bane en bois blanchi, A gauche vous avez uné porte:
vidus sont sous le charme d'une conversation sou. tenue et à voix basse. Un feu de branches mortes et sèches jette sur la figure de ces trois personnages des lueurs sinistres. CS
A la faveur de la flamme, on reconnaît deux sau. vages, enfants des bois, à la figure osseuse et angulaire, aux cheveux plats et longs qui pendaient en mèches sur le dos; ils ont la mine suspecte et dé. tiante; dans leurs yeux, plus brillants qu'un jet de flimme, Oôn lit la ruse, l'astuce et la perfidie. Leur teint, couleur cui7ré, mélangé de ve et de rouge, vous disent qu’ils appartiennent à
Le troisième est un blanc, gros, trappu, aux épaules carrées, et dont le regard fuyant inspire la méfiance. Sa barbe est rougeâtre et jure affreuse. ment avec ses cheveux noirs comme l'ébène. Ses souroils se joignent à la hauteur du nez: ils ne forment qu’un trait noir sans interruption. Il s’é. chappe parfois de sous l'arcade sourcillière un jet (lumineux qui semble sortir d’un foyer d'incendie. Il y a une tempête dans le cœur de cet homme. A son air préoccupé, au tic nerveux de son être qui frémit au moindre bruit, on devine facilement que l'orage gronde en lui,
— Le ciel nous protège, la Chouette, n'estce pas ? sifle le gros trapu.
— Oui, frère. Quand l'ouragan passe sur la mer et incline le front des forêts, le sanglier sert sans cr:inte de son bouge!
— La Chouette est fort en comparaison, qu’en distu, le Crochu ?
— Mon frère sait que la Chouette est un sage.
— Allons ! il faut avouer que vous êtes deux mystères vivants.
— Pas pour toi.
— Vous l'êtes pour vous-mèmes. Mais, voyons, l'heure avance.
— Pas tard, dit le Crochu.
— Qu'en sais-tu ? le corbeau vient à peine de se taire, là haut. Il ne s'agit pas de demeurer inactif: pour le succès, le travail,
— Bien dit, maître, interrompit le Crochu, Le cœur vous manquerail-il, rendus que nous sommes au lieu de nos opérations.
— Le vautour ne craint pas la colombe, même sur | la branche où elle couve ses petits, s'écrie la Chouette.
— Très bien ! l'heure approche, frères, où il faudra faire montre de votre adresse de renard, de votre force de bufila, de votre courage de tigre et de votre agilité de serpent. 11 faut que dans deux heures, vous voyez que la mer achève de monter, il faut que dans deux heures vous soyez ici avec l'enfant; tu comprends, la Chouette ?
— Oui, maître, mais où est l'enfant ? La rose se retrouve.à son odeur, à ses parfums, mais pas un enfant.
— Ecoutez! et les deux sauvages s'approchent de plus près. Vous allez prendre le chemin d'ici, qui va en ligne droite vis-à-vis la maison. Arrivés à l'en: droit où le grand chemin coupe à angle droit, c sentier ici (il tragart sur le sable le plans qu'il es Qquissait,) vous ailes un peu à gauche. Là, une ca:
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) nous, vous avez deux croisées. Pas la première à
gauche, l’autre : c'est là. Vous enjambez la corniche pour tombér dans une grande salle, Au foni, une porte : c'est de l'autre côté de cette porte que la mère et l'enfant reposent, Allons! en route maintenant.
— Ta nous parles d'enjamber, maître ; oh! la
| Chouetté ‘et le Crochu connaissent celal va. Ap-
rends donc à la couleuvre à marcher sous l'herbe, l'oùrs à grimper dans un arbre.
— Allons! vite, mes frères, nensez à votre récompense, ét amenez-le moi, mort ou vif.
— Dans deux heures ?
Ils se concertent du regard. Aévapté. s'écrièrentils. Quand tu entendras le cri de l’allouette, prépare lecanot, maître. Dans deux heures! Etils disparutent au dehors du rocher.
Laissons l'homme au visage-pâle seul, auprès du
| feu qu'il pe ravive pas, et suivons nos sauvages. En
ce moment la mer gronde horriblement, Fille est li. vide, noire, creusant de vastes tombes béantes. A
J'horison l'œil rouge, blanc ou blen des Forts pro-
| de le saisi
» file sur les eaux un iarge sillon de lumière.
Les sauvages ont suivi le sentier, et les voilà ren. dus sous la fenêtre indiquée. Tout près d’eux re.
sent Alexandrine et sou enfant, Un bruit sourd eur fait prêter l'oreille. C’est le râle d’un chien que la Chouette a poignardé tantôt, dans le sentier, Es caladant le revers de la corniche, la Chouette debout, sonde le carrea. Le voilà qui cède sous la pression du sauvage. 11 n’était pas fermé. Pas nn moindre bruit. Tout est mort. Pourtant un léger souffle leur indique la présence de personnes de l'autre côté de la cloison simple. En effet, c'est là que le Visage pâle leur a dit qu'ils trouveraient l’en. fant,
La Chouette arrive jusqu’à la porte de la chambre, Elle est entr'ouverte. Il prête l'oreille. Au même instant, un coup de tonnerre vint le faire frémir, et un éclair lui permit de distinguer l'endroit où re
se l'enfant. Il ne voyait pas la lampe sourde qui Tics au fond, sur une table près de la tête du it.
Le Crochu, dit la Chouette, ouvre le grand trou, là has, et profite pour cela d’un coup de tonnerre.
Il avance. Le voilà près du berceau. Le cœur du monstre semble s’adoucir. Son œil n’a plus la même expression : il fixe tantôt l'enfant, tantôt la mère.
Pauvre mère! la tête ensevelie Gans sa chevelure
» épaisse, le bras nu recourbé au dessus do sa têle,
elle sourit. Songes dorés qui la bercez à cette heure d'enchantement et d'ivresse, Caplivez-la à jamais ;
b gardez la sous votre empire, car son réveil sera trop » triste, Elle souritl. sourire divin sur des lèvres » d'ange. Oui, c'est bien l'ange gardien de l’humble > enfant qui repose près d’elle. Que voit-elle en songe ? . Son George, son mari folêtrant dans les prés enso b leillés avec son enfant qui la caresse et son époux E qui lui sourit, Elle ne rêve pas aux douleurs qui D afligentet qui abattent, car sa lèvre serait pendante, - son front aurait une rid
e: nuage sur le ciel.
Soudain l'enfant jette un cri: la Chouette venait Ja mère, en une seconde, est sur son
em ne
près d'elle, Horreur! Elle n'a pas la force de parler pas plus que de crier. Le saisissement l'étouffe, et il ne s'échappe de sa bouche que des sifliments aigus. Elle, tend les bras, et son regard supplie de lui rendre son enfant.
Femme ! pas un mot, ouil est mort. Et la Chouette levait sur le pauvre petit innocent son couteau encore rouge du sang du chien qu'il venait de tuer.
Que se passa-t il dans le cœur de cette mère qui avait déjà tant souffert et dont la faiblesse commençait à céder le pas à une débilité plus grande, vu le devoir qu’elle s'était imposé de nourrir son enfant. Que ressentit-elle dans l'âme, en voyant son premier.né entre les bras d’un être qui lui paraissait être Satan lui même ? Dieu le sait.
La Chouette, prompt comme l'éclair qui fend la nue, fuit avec son compagnon, emportant le précieux fardeau qu’il a eu soin d’emmailloter.. Le voilà à travers champs, jetant à la brise qui souffla, le cri de l’alouette. |
Au signal convenu, le Visage pâle. interrompt sa marche agitée, et jetant le canot à la mer, il le maintient difficilement contre la fureur des flots. Ses deux ravisseurs arrivèrent.
— Réussi, compagnons ?
— Le vautour ne revoit plus le lieu témoin de sa défaite lorsqu'il n’a pu saisir la proie qu'il convoitait, répond la Chouette. ;
Aux rames, compagnons, s’écrie le Visage-pâle ; la mer baisse et les flots ayant moins de fureur, nous allons suivre sûrement le courant qui nous mène à l'Ilet-au-massacre.
Le corps penché en avant pour dévorer l'espace plus vite, les cheveux à la brise qui sifl:, la Chouette à l’arrière et le Crochu à l'avant, rament dru ct fort. Le Visage-pâle, assis au fond du canot, tient sur lui l'enfant, sa proie tant convoitée. Tu vas souffrir, dit-il, tout bas, parce que j'ai souffert. Et ta mère souffrira aussi; et moi je m'en moquerai, Car mon cœur a durci sous les coups cent fois répétés de la douleur.
Ii parle tout bas, et iltremble le misérable. Caïo, qu’as-tu fait de ton frère? Il croit voir ces paroles dans chaque éclair qui fend le ciel dans toute son étendue, dans chaque coup de tonnerre qui lui fait courber la tête, comme si une montagne allait lui tomber sur les épaules. Une sueur froide, fiévreuse, couvre son front de marbre que couronne à deux pouces de hauteur une forêt de cheveux noirs.
Mon enfant! mon enfant! cri de désespoir de cetie pauvre Alexandrine qui tombe de son lit sur le plancher et se jette sur le berceau vide de son enfant. Ce cri, poussé avec la force qu'a une lionne lorsque ses petits sont en danger, est entendu d’Hermine, sa fidèle servante, Elle arrive à la:hâte, à peine vâtue. Elle ne peut en croire ses yeux. Elle se sent faiblir;. mais faisant un effort suprême, elle court, criant, demandant aide et protection,
On arrive, le curé en tête, La pauvre mère est là,
teur, entouré de vi:lageois, n’ose parler. La voilà
ré
à genoux ; elle semble privée de sentiment, Le pas-