LE RES OUR
La brise soufllait du large; gros vent sec du No:d-Est, Toute la journée on avait vu les premiers bâtiments du printemps remonter je flauve. C'était la flotte attendue avec impatience. Bieu Ges
épouses attendaient leurs maris, des mères leurs enfants, de jeunes filles leurs fancés.
Alexandrine n'était pas la dernière à la fenêtre dé la maison, regardant ces vaisseaux d’Ou.re-mer qui remontaient si bien le fl:uve, C'était sur un de ces vavires que George s'était embarqué il y avait pins de cinq aus, puisqu'on était rendu an mois de mai et que les cinq ans étai-nt expirés au mois d'octobre derni r. Alexandrine n'en perdait pas nn seul de vue. Elle avait les yeux rivés sur ces maïsons flottantes dont les énormes vergues ressembi-nt à des hras de géant. Là, accoudée à la fenêtre, elle se sur. prenait à pleurer au souvenir de l’absent, dont le départ l'avait brise et qui semblait ne plus devoir venir au village.
Pauvre enfant! pauvre Alexandrine! encore au portique de la vie, à cet Age où les illusions font vivre, où les rêves prencent une large place dans la vie, tu pleurer? Il y a donc une ner d'amertumeen toi ? L'espérance Âe revoir ton G:orge a-t-elle fui lin de ton cœur? Qui te dit que ces larmes qui coulent à cette heure ne seront pas remplacées par de larmes de jnie? Ne voiton pas dans la nature des orages subits et des rayonuements limineux s'é‘hippant des nuages qui se dispersent dans l'es. pace éthére ? N'as-tu pas remarqué, enfant, hier, un y10s navire, faisant, toute voile dehors, la montée du fleuve Saint-Laurent? Qui te dit qu'il n'est pas à bord, qu’il ne va pas arriver pour sécher tes larmes ? N'astu pas assez souffert? N'as-tu pas assez prié, soit au temple, soit aux pieds du Ghrist dans ton humble mais chaste appartement, où tu te retirais aux heures de l'ennui péaible et suffoquant? At. tends, ‘je ine fille, sache encore espérer, etle bonbeur va venir dérider ton front qui se plie sous l’effort de la douleur comme l’arbuste sous le vent.
Ainsi parlaient, dans le cœur de la jeune fille, ces voix mystérieuses et inconnues, divines messagères du ciel, descendues pour endormir nos douleurs,
Alexandrine regarda longtemps les flots verts du fleuve ; les ombres descendirent sur la terre etenveloppèrent le flsuve d’un nuage opaque et ténébreux, à travers lequel les voiliers n’apparaissent plus que cowume des spectres fantastiques, errant au sein des brouillards. Quand ses yeux ne purent distinguer que les feux de quelques pêcheurs, allumés sir la grève, elle descendit trouver sa mère. Un soupir involontaire lui échappa en refermant la fenêtre. Mon George! ditélle en joignant les mains, reviens moi ou je vais mourir comme une pauvre fisur abandonnée; oh! mon Dieu, mon pauvre cœur se brise, à la pensée de le voir si loin, et peut-être à jamais... Oh! quelle sffreuse pensée | moi qui {l'aime tant, Mon amour saura le prémunir contre tous les dangers. La Vierge Immaculés est là. Mon | Dieu ! rendez-moi le, ou je ne sais ce que je vais devenir. Je languis dans une incertitude wortelle, Vous seul savez ce que j’éprouve d’angoisses !
Comme eile descendait au jardin, pour se promener dans la large avenue, soa père lui dit qu'il venait de voir sur le journal l'arrivée d'un gros na.
lyire à Québec, à bord duquel était un jeune homme
qui avait été pris par les Français et relâché peu
après, vu son origiue Cenadienue-frangaise, C'était 20-D…81
peu que cette supposition que ce fut George, pour. tant Alexandrine s82ntit son cœur tressaillir de joie. Elle sortit; le premier être anerçn en sortant, ce fut le fils de la sauvagesse, Elle eut la frisson. quand elle vit lee yeux de ce monstre hideux se fixer sur eile et l'envelopper d'un regard profond et scrutateur, Elle ne s’expliquait pis la répnenance invincible ressentie À lu vue de rét être diforme ni paraissait pourtant hien inoff-nsif. Elle le re outait comme on craint une vipère. Elle n’osait plus maintenant se pro nener seule.
Pourtant Alexvndrine faisait un effort suprême pour vaiuere cette lerreur vague et indéfinissable ; elle se prit à arpent'er l'avenue, plongée dans une m r d2 souvenirs et de pensées diverses. George, toujours Gorge au foni de sa pensée C'était sa vie à elle, et l'absance au lieu de dirinuer l'amour qu’elle ress:ntait pour lui, n'avait fait qu'augmenter, Longtemps la jeune fille promena sa profonde rêverie à travers la sombre allée qui criait sous ses pes. Les oiseaux avaient tu leurs chants sous la ramée. Das senteurs, partant des bois et des grèves, et apportés par ure brise douce et calme, venaient ra fraîtéhir le front de la jeune fille et sécher ses larmes. Je suis née rour la souffrance, disait-elle tout bas. Oh! pourquoi l'avoir laissé partir ? Quoi! j'ai pu lui dire: ‘‘ Païs Gorge, notre avenir le demande. ” Oh! non, non. Eh! quoi, mon amour n’a pu foire taire la raison pour le retenir aux lieux où nous nous sSûmmes connus, pour nous aimer? Brisée, suffoquée par un poids énorme, elle tomba sur 13 banc qu'ombrageait un large peuplier dont les rameaux bourgeonrés laissaient tltrer jusque sur le satle de l'avenue les rayons llafards de laine dans son premier quartier, Alexandrine resseniait une douleur indécible: un cercle de fer gemblait entourer sa poitrine oppressée. Mon Dieu | pourquoi cette souffrance inaccoulumée ? J'ai coutume de mettre lus de résignation dans mes souffrances journa Fos. 11 me semble que quelque chose de nouveau va surgir dans ma vie. Mon Dieu! sont-ce de nouvelles souffrances ? que votre volonté soit faite; et
elle tomba à genoux en priaut: uue priere ardente |
s'échappa de son cœur, et plus résignée, plus calme, elle se prit à rêver. Si George était ii, du moins. Mais non, Ltces navires qui ont remonté le fauve... Ua bruit s’est fait entendre, La porte du jardin s’est ouverte, Alexandrine est déjà debout, trèm plante, prise à fuir. Le cœur lui fait mal, Pourtant elle est brave, Sarait ce le fs de la sauvagesse ? Non, dans les ombres du soir elle a cru reconnaître Pierre, le serviteur de la maison qui, tous les soirs, allait veiller chez le voisin, Pauvre Pierre, je vais lui dire de prier bien lort pour moi. Il sait que j'aime mon George; en priant pour moi il ue l'oubliera, Et toute confante, elle lu: cria: Pierre, n’est. ce pas que vous prierez ce soir pour moi? Vous êtes bon; demandez au ciel qu’il me r*nde mon George, car je me sens Mourir ne ie voyant pus revenir. ‘Pierre ne parlait pas, mais il avançait toujours, Vous ne m'écoutez pas. Pierré que ne répondessous pa8 À Ma vaix.
Hälast répond l'arrivañt, cing uns d'absence m'outils chaugé à ce poiut Alexandrine, qus tu ne
me reconnais pas? Ton cœur ne te dit pas que c'est ton George |
Mon George |!
L’écho des bois répéta tro's fois, dans sas vastes profondeurs, ce cri, cet élan dun cœur; et res deux enfints enlacés iombèrent plutôt qu'ils n3 s'assirent sur le banc de chène.
Merci, mon Dieu de m'avoir fait tant eouffrir, dit Alexandrine, puisque mon bonheur est complet, plus immense Oh! Gzorge, mon Gorgé. est-re loi que ja vois; sont-ce tes veux que j’ fixe? Oh! dis moi que c'est toi ; dis:moi q ie tu res rendu, que t1 m'aimes encore, moi, ton Alexandrine qui te p:euraiset te demandüis à grands cris,
— Oui, Alexandrine, c'est moi, ton G2orge. Le cœur n'a saigné en voyant que ton âmene se doutait pas de ma présente; raais à cette heure ine:nérée qui me voit auprès de toi seule, et au sein d'un bonheur si pur, je me sens plus calme, plus ré. joui et non moins aimant que par le passé. Giny ans se sGnt écoulés depuis l’heure où j'impiima sur ta main mes lèvres râles de douleur. Mon âme avait froid et la souffrance était ma torture. Cinq années de misères, de travail, de privations et de
souffrance de toutes sortes ont pu.briser mon être
et non pas attaquer la partie intime de mon cœur qui est à toi à cette heure comme il t’appartenait à l’h:ure du départ. Si jai vieilli, mon cœur est ïesté jeune.
— T'u as souffert, mon George ? Et moi, crois-tu que j'aie été indiffirente à cette absence ? J'ai eu | mes faiblesses et mes défaillances.
| — Pauvre enfant, c'etait notre paiu quotidien que cétte souffrance de la séparation, Combien de fois n’ai-je pas pleuré au souvenir de la patris ab. sente, au souveuir de mon pays dont le ciel abritait ce que j'avais de plus cher au monde, toi surtout à qui j'ai voué un culte,
— Mon George, parle encore. Oh ! si tu savais {comme tes paroles me font du bien. Oui, parie en. core, ta voix me réjouit comme un rayon de soleil aprés un jour de tempête. Privée depuis longtemps de ta chère presence, livrée sans arines aux exigences de ce cœur plein de toi même, sans courege {contra une absence qui menaçiit de ne plus fluir, Imes jours étaient sombres come les derniers ias- |tants du morilond ; aujourd’hui que tu m’es rendu, | à ceite heure trop heurense qui me retrouveâtes côtés, j'oublie que j'ai souff rt pour toi en L’aimant, et toute entière au bonheur de te revoir, je me sens si hureuse que je voudrais mourir là sur ton cœur, tant ma joie est grande et me fait penser au ciel, Quoique l'heure soit avancée, je veux que tu voies mon père etma mère, aussi désireux que moi de ton arrivé», Oh !ils ont bien souvent pleuré ton absence, en voyant combien elle m'ésait pénible. Viens! et la wain dans la main ils prirent le ch2min de la mat. son.
Un affreux hibou, effrgyé par leur passage, jeta sou cri strident et le bruit d+ ses ailes disoarut sous la feuillée. Alexandrine elfrayéo se serra contre Gaorge,
— Que peux-tu craindre, quand je suis là,
adieux de sa pauvre aimé,
dait le
— Ge —— Je [Ti — Pe Pauv gè dept à ce poi Et la p:
fenêtre et ôse à hors; i dirait d ne va | mettre as Ale ; Ains Dans nir.
Mon me voi lui des rendu droite :
qui me de mes en com saintes fois, Il temoin au geit Aèes le gens qi suis sf ici-bas
coutin
GAZENTE DES CAMPAGNES
— Oh! George, ton cœur peut il être un hbouclier| actuel, Quand les oiseaux chantent partout et que Bag fort contre le malheur, s’il doit fondre sur|la mer calme et unie réfléchit l'image des cieux;
moi,
gvand aux heures du matin, le labouraur entonne
. — Ne parle pas ainsi, mon ange. Le ciel nrotège | son chant si fier et si mâle, dant les A1crents se conlhuwble fleur du vallon, etil ne veillerait pas sur | fondent avec les mile et un bruits s'échippant des
la‘ plus pure et la plus aimante de ses enfants ?
Ils arrivaient. Quelle surprise ! Quelle donce joie! dans: cel'e maison du Notaire. On n'éteit vas assez emoressés pour recevoir G:orge et lui donner la la main,
George en était houreux, parce qu’il se sentait aimée dans cette belle et noble famille du village.
L'heure était déjà avancée, quand George parla de partir. Ce furent des paroles d'invitation franche et cordiale, Comme on en voit encore dans nos
bois et des champs, mon âre se serre aux souvenirs des saintes jnies puisées à bonne source, dans le calme du cœur, alare que j'ignorais, au pied d& Pautel, les exigences du cœur et des mala lies de l'âme trop éprise, dominés par une passion indomptée et indomptable, fante d'énergie pour la combaitre. George est arrivél mou cœur devrait battre de joie, et voilà qu’il se serre et bat à m2 rompre la poitrine, Lui ici, c’est la barrière infranchissable, c'est le couteau passé et retourné dans la blessure suignante;
bonnes familles canadiennes. George promit de re-| Oh! oui, c’est lui qui est la cans: de cette douleur
venir souvent et l'on 8e goubaita le bonsoir.
George était arrivé vers le soir, un peu avant le souper, Le cœur de ]1 pauvre eufant ne s'était pas trompé. George était à bord du gros navire qu'elle avait vu, le premier, monter le fleuve, Débarqué à Québec le matin, il avait touché ses gages, fait ses adieux à son ami intime, et il tombait dans les brag de sa mère vers les six h2ures et demi du soir, La pauvre ère pleura de joie en voyant son fils tant aimé, ce fils qui lui était rendu et dont elle atten dait le retour avec anxiété.
eur amer lle LE GUET-APENS,
— George est arrivé, Mélas!
—— Je le sais, maman.
— Tu ne vas pas voir ton ami ?
— Peut-être. Et il remonta dans sa mansarde,
mortelle qui me fait croire à l’anfer même fri-bas, Et moi, j'irais encore lui tendre la main? Il sara plus généreux que moi; il m'aime et il viendra audevant de moi. Je ne veux pas qu'il l'emporte en générosité aprarente sur moi. Je vais le voir, Et de fait, il se rendit ch2z Gsorge tout heureux de le ravoir, Mélas en était rendu à prendre un masque; et George qui le croyait sincère |
Dans tout le village, il ne fut plus question que de l'arrivée de Gsorge. José Carrot, ce vieux garçon chauve et à la figure trouée par la variole, langue maudite et cerveau de ïacobin, un sans culotte moderne, trouva moven de parler à mots couverts; mais Pierre Saint-Luc lui donna une bonne râcléae, et il se tint coï dans son taudis.
Ce fut un moment digne de remarque gne celui où tout le monde put voir Gsorge à la par! de lé. glise, après la messz, alors qu’il reconduisait Mon-
Pauvre enfant! soupira la mère, cumme il a chan-|sieur et Malemoiseile Boildieu. Dans ci:q années,
gè depuis longtemps, L’instruction l’aurait-il perdu à ce point d'en faire un sans cœur, un hypocrite ? Et Ja pauvre mère pleurait, en filant au coin de la fenêtre Ce n’est plus le mème; le jour il s'enferme |
livré aux travaux assez durs d2 la manœuvre,
George était devenu un homme. Le teint hâlé par
les feux d’un soleil tropical, il avait pris un air mar. tial qui allait bien avec ses yeux bleus et ses che-
et ôse à peine nous parler; la nuit, ilerre au de-| veux blonds, Get ensemble de grâce et de fierté, de hors; Plume d’aigie lui sourit sur son passage; on | douceur et d’urbanité, en faisait un jeune homme dirait deux amis Prie til le bon Dieu au moins ? J1|atcompli, attirant tous les regards, et ce qui est
ne va pas à la messe, le dimanche, que pour s'y mettre la tête dans les deux mains, quand il ne fixe pas Alexandrine, et passe ainsi le reste des offices,
Ainsi se parlait tout bas la pauvre mère.
Dans sa chambre, Mélas avait un combat à soute. nir.
Mon ami, lui à qui j'ai juré fidélité, se disait-il.| me voila à le renier, à le maudire, à nourtir contre | lui des prujets sinistres! O Dieu ! où en suis-je donc rendu ? J'ai donc bien dégradé daus l'échelle de la droite voix ? Pourtant, malgré cette maudite passion qui me grise au point qu’elle me rend inconscient de mes üctes, il me sembie que le cœur me saigne | en comparant les tourments de ma vie présente aux saintes joi-s de la hherié et des beaux jours d'autre fois. Il y a douce eux hommes en moi ? D.eu n'est temoin que la vue d’un beau ciel étoilé, grand J'erre au sein des bois, gla:e sur mes lèvres pâles et agiièes le Llasuhème que su froideur m'arrache, Je
mieux toutes les sympathies des gens decœur, Tout plaisait en lui, jusqu’à son maintien,
George était heureux de se sentir au sein des joies de la famille, Capitaine au long cours, il avait désormais un rang marqué parmi ses compatriotes et ses co-paroissrens. Il pouvait maintenant envisager l'avenir avec confiance et espérer fonder une famille; mais aussi quelle femme assez forte, assez énvrgique pour rester des mois au foyer, seule, attendant le retour du mari exposé sur la mer, à toutes les rigueurs des suisons, aux maladias contagieuses, eu un mot à ces mille et un périls si fréauents sur l'O éin, cet ahîime qui engloutit tant d'espoir sans jamais les rendre!
Alexanirine l'aimait de toute son âme. Elle sè donnerait toute à lui, tant elle l'aimait, tant elle lui était attachéé, mais comine elle souffrirait,
èja Gorge avait aporis que Mélas aimait passionnément Alexandrine, et ivin de s'en montrer ja.
sens qu'à cés haures de prosiration morale, que jelloux, il fiitout en sou pouvoir pour dimivuüer la euis sans jutell gence, n'ayant pour iout partage! trisle passion de son malhzureux ami. Il compreuait
- iet bas que la douleur accompagnée d’une déception la douieur de Mélas, lui qui, au début 4e 863 pres tymières espérances, avaitcru que Mélas l'emportait
coulinueile qui
m'a amené graduellement à l'eta
Te
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