LE MUTILÉ
Ja maison de George Dubois a pris un air da fêta inaccoutumé; elle, autrefois si morue, si sombre qu'on aurait dit une prison ténébreuse sur le seuil de laquelle se serait assis l’ange de la douleur, resplendit à cette heure, et des flots de lumière s'en échappent par toutes les issues.
C'est le soir du jour qui vit Laurent uni pour jamais à celle qu'il appela d’abord du doux nom de Fleur-du-mystère et qu’il appelle à présent Armande, sou épouse à jamais i1nséparable. C’est une réjouissance générale ; elle à gagné tous les rangs, et ceux qui n’ont pas pu être de la noce sont venus du moins au temple pour y offrir :eurs vœux et leurs prières pour le bonheur de ce nouveau couple.
Pénétrons un instant, plus longtemps si vous le voulez, dans les vastes salles de la maison de G2orge, où tous les cœurs surabondent de joie et d’allégresse, où toutes les âmes sont sous l'empire d’un même gentiment, d’une même impression : gaieté franche, amusements Chrétiens.
Ea entrant, tout d’abord, un vaste appartement bien illuminé où jasent les vieilles têtes de la paroisse, Grave, ils ont choisi le lieu le plus retiré pour ne pas paraître comme des ombres au fond d'un gracieux et riant tableau. Un nuage de fumée les envi. ronne de toule part, chacun y contribuant par de
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nouvelles additions souvent réitérées de fumée de tabac sortant de leurs pipes toutes neuves pour la circonstance. On n’y parle que de choses graves; ils laissent aux jeunes gens le soin de montrer leur adresse dans l’art de danser ; ils ont eu leur temps, eux aussi; maintenant que la vieillesse est arrivée avec 8es fils blancs'et ses membres alourdis et rebels, souvent ils aiment à causer sagemen, en fumant leurs pipes; les vieillards aiment tant à parler.
A droite, c'est la salle de danse ; aussi un flot de dentelles et de rubaus, n oins cependant que de nos jours, s’agite dans un tourbillon échevelé. L:s joueurs de violon suent affreusement, ceux qui dansent encore plus; qu'importe, la passion, l'énivrement de la danse est là. On n'écoute que le bruit du pied frappant en cadence, et sur ce simple son on saute, tourne, avance et recule avec une dextérité incomparable, chacun dans son genre. Ceux qui attendent leur tour, restent debout, mais ne sont Jamais seuls.
Que de scènes intimes, de petits drames familiers, se déroulent dans ces veillées où tout est en famille. Que de secrètes jalousies y prennent naissance ; que de haines souvent s’y enveniment; mais en général ily a de la gaieté, de l’entrain, de la verve et du plaisir honnête, C'était encore le bon temps alors ; aujourd’hui que les temps sont changés et les mœurs aussi! Aiusi, il y a plus de gaieté folle et écervelée,
lus d'esprit par la quantité qu’on en prend, et alors e résultat final : une ‘bassesse en règle. Heureuse. ment que cela esi rare.
Passons au troisième appartement. C’est le lieu des tristes souvenirs. C’est ici que le Brochu et la Chouette s'arrêtèrent un instant pour s’y consulter C'est un large appartement qui donne sur la mer. Là, au fond, c’est une porte qui donne sur la chambre à coucher de George et d'Alexandrine : c’est là
et là encore qu'elle recouvrit la raison longtemps -srdue. À cette heure de rares invités y sont assis.
vent les nouveaux mariés. Qu'elle est belle ainsi pa-
il n’en a que plus de charmes; sa chevelure entremêlée de roses a des reflets sous les rayons des Jampes. Sa figure radieuse a gardé un peu de cette empreinte grave et réfléchie qui règne sur le visage de l’enfant des bois.
Pauvres oiseaux battus par la tempête, ils ont réussi à trouver terre, et là, à l'abri des orages et des vents, ils vont y bâtir leur nid soyeux pour toute une vie qui est toujours longue sans amour. [ls ont fui le tumulte et la joie bruyante pour goûter un peu de leur ivresse. Oh! qui dira l’énivrement de cette hevre si douce où deux êtres animés des mêmes sen. timents, se retrouvent pour ainsi dire dans les ? ras l’un de l’autre, et cela pour toute une vie. Qui dira les chastes élans du cœur, ces suaves accents d’une tendresse passiounée et sincère, ces mélodieuses paroles d’un amour foft comme le roc éternellement battu des flots, ces deux serments de fidélité conjugale, ces riantes promesses de s'aimer toujours, de se dévouer l’un pour l’autre, d'aimer le foyer el d'y vivre l’un auprès de l’autre, comme le doivent faire ceux qui se marient par amour, Enfin, disait
qu'Armande fut enlevée, là que la mère devint folle |
ans un coin, sur un sofa en chêne massif, se trou-|
rée de ses habits de noces; son costume est simple, |
Laurent, nos efforts ont été couronnés de succès, Il ne m'appartient plu: de te dire:
Ainsi, Fleur-du-mystère, Si tu voulais mon cœur, Nous aurions sur la terre, A deux,le vrai bonheur, Mais je puis bien dire :
Ainsi, Fleur-du-mystère, Puisque tu prends mon cœur, Nous aurons sur la terre A det : le vrai bonheur,
— Oui, mon Laurent, nous aurons le bonheur, A nous qui avo’s souffert, il est bien permis de goûter un peu de joie, d'avoir notre part de bonheur qu’on goûte d'autant plus que nous avons eu des épreuves l’un et l’aut’e. Je sais que la vie a son bon et son mauvais côté ; qu’elle est pénible parfois, mais je serai dévoué pour toi. Pour toi, je tairai mes inclinations, pour toi je serai douce, aimante et vivant d'intérieur. Quand tu seras éloignée ton Armande attendra ton retour avec la patience de la colombe, gardant toujours au fond de mon âme tout l'amour que je te porte, et tu sais s’il est fort. Quand tu seras à mes côtés, fatigué de la journée, tu auras mon cœur pour appuyer ta tête, et dans ton repos, ilte dira par ses battements comme il ressent de joie à ta vue ; nous oublierons le monde et ses vaines promesses qui passent comme lui ; partagés entre Le de- | voir et notre amour, confondus dans un même sentiment, il y aura des beaux jours pour nous. S'il vient des revers, je serai forte pour toi et avec toi, et notre amour vaincra bien des embarras.
— Oh ! comment remercier le ciel de m'avoir donné un cœur comme le tien, disait Laurent à sa chère Armande, en lui pressant les deux mains dans une ardeur mal contenue. Oui, mon ange, le bonheur est dans tes bras; la joie est au foyer, près d’un berceau, et non dans les fêtes, les bals, le monde et ses plai. sirs. LA pas d'ombres, pas de larmes tant que le monde y reste ignoré; sinon, il y a dés déceptions et des tristesses. Remercions le ciel de nous avoir donné les mêmes aspirations, les mêmes désirs, Oh! il y en a tant qui souffrent, parce qu’ils n'ont pas à leurs côtés des cœurs capables de les comprendre. Combien qui ne demandent qu’un peu d’attache- (ment, de fidélité, pour jouir, et qui n’ont que de la | froideur. Pauvres flèurs que celles-làl à qui il ne |manque qu’un peu de soleil, un peu de rosée pour | vivre. Oh ! qu'il est bien juste de dire:
Que cette courte vie est longue sans amour.
Ce sont les battements de notre cœur uvide
Qui fent le vol du temps ou pesant ou rapide. | Ainsi parlaient ces deux enfants éprouvés. Forts de leur amour, ils pouvaient marcher dans la vie sans craindre les épines qui y sont si nombreuses. | Oui, disous le: la paix et le bonheur sont l'apanage {des époux aimant leur foyer, et y remplissant les de- | voirs que le mariage leur impose. Que les ménages soient chrétiens avant tout, et la génération qui grandira ne donnera pas des doutes pour l’avenir ‘le notre pays.
Non loin de Laurent et d'Armande, un groupe s’est formé autour de George et de la famille Boildieu, pour y parler des derniers tristes événements. On y plaignait ces nombreuses victimes de 1837.38, dont le seul crime était d’avoir senti battre leur cœur
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GAZETTE DES CAMPAGNES ff
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au souffle sacré des mots: ‘‘ Patrie et liberté. Puis
Mélas! criait la foule, et le cercle allait s’agran-
ün abandonna le sujet pour parler de Mélas, Tout ce | dissant.
que George en savait, c'est qu'il était bien mort; Laurent avait la même idée, et il n’était pas seul. Pas une voix s’éleva pour déplorer sa perte,
A cette heure, sur la route poudreuse, un pauvre
Le mutilité est un sourire, Le Seigneur disait un jour, en parlant de la pécheresse : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre.” Eh! bien, refuserez-vous un pardon que
hire s'avance clopin-clopant. [1 se traîne bien difici-! }'implore à genoux, moi, mutilé par la guerre pour
lement vers la maison d’où s'échappe des flots de lumière et d'harmonie. Cet homme défiguré semble écrasé sous un fardeau pesant. Pour comble de malheur, ses deux bras sont coupés et le reste pend à ses côtés, comme deux branches d'un arbre cassé par le vent. Arrivé sur le seuil de la maison où règne la joie, le mutilé s'arrête. Sa tête se baisse sur sa poitiine qu'un sanglot vient de soulever.
Qu'importe, dit il, le cœur me fait mal, mais j'ai mérité tout ce qui peut m’arriver; puis il heurta à la porte. Les vieillards levèrent la tête, Un visiteur à cette heure ! c'était un peu fort. La superstition leur fait dire: ‘* Ouvrez!” au lieu de “ entrez! ” La clanche glisse avec bruit, et la porte s’entrouvrant démasque le nouvel arrivant.
Entrez, entrez, crient les vieillards, il y a de la place pour vous.
Le mutilé se découvre et va s'asseoir auprès de l’âtre. Succombant à l'émotion, il faiblit, et les larmes
* se prennent à couler lentement.
Le bruit ne tarde pas à se répandre qu'un pauvre mutilé est arrivé sous le toit béni et plein de réjouissance, George et Alexanürine, accompagnés de Laurent et d'Armande, les premiers par devoir, les autres par Curiosité, firent irruption dans la salle des vieillards.
— Soyez le bienvenu sous ce toit, mon brave homme, il y a ici de la place pour tous.
— Merci, dit le nouveau venu; un défenseur de la patrie, quelqu'ait été son passé, mérite encore un peu d'égard.
— Vous êtes un patriote ?
— Oui, j'ai combattu à St-Charles,
A ces paroles, un frisson patriotique piein d'en. thousiasme passa par tous les rangs. C'est un brave, disaient quelques voix; un martyr, disaient les autres.
— Oui, mes amis, s'écrie le mutilé, j'ai offert ma vie à Dieu pour mon pays et mon passé. Il ne l’a pas voulue; mais pour plus de souffrance, il m'a enle. vée mes deux bras dont la perte me condamne m'humilier jusqu’à voir les autres me porter à la bouche les aliments nécessaires pour vivre. Souffrir ! oh ! mais je veux connaître la souffrance pour racheter ma vie, moi qui ai tant fait souffrir.
— Vous avez été un bourreau ? l’homme, dit Ar. mande.
A cette voix, le mutilé eut un frisson et répondit : Oui, c'est le mot. Mais si le passé et là qui m’accable, il y a en moi l’espérance de meilleurs jours, Mais pourquoi cacher tout! La joie vous met un bandeau sur les yeux. Ne me reconnaissez-vous pas Alexanarine, George, Laurent, Fleur-du-mystère ? Ja suis Mélas Vincent, le Hibou!
Si une bombe piussienne fut tombée dans l'appartement, elle n'aurait pas produit autant de cla-
meurs et d’étonnement.
mon pays, pour ses droits et sa sainte liberte ? Et Mélas tomba aux pieds de ceux qu'il avait tant fait souffrir,
O revirement subit ! aussi grande avait été tout d’abord l'expression de la haine, aussi grande étai: à cette heure l'expression d’une généreuse miséricorde. C'était une victime de 1837-38 ; il avait versé son sang pour la patrie, pour la cause des Canadiens ; et puis ceux qu'il avait persécutés n'étaient-ils pas heureux à cette heure? Lui-même n'avait-il pas as. sez souffert ? [ls ne devaient donc pas être égoïstes dans leur bonheur
— Nous pardonnons, dit George ; et vous? en se retournant vers les auties.
— Oui, Fieur-lu-mystère pardonne au Hibou, CNE crie Armande, mais à une condition: c'est qu'il oublie le passé.
— Pour moi, dit Laurent, je lui dirai simplement ces paroles du poëte :
Dieu fit du repentir la verta des mortels!
Le pardon était entier. Mélas avait eu le baptôme du sang; on lui pardonnait le passé, que lui fallaitil de plus?