‹ Captive et bourreau [microforme]Chapitre 8 sur 31 · UN DÉPART · texte numérisé non relu

UN DÉPART

Dis donc, Pierre St Luc, on dit que George Dubois quitte le village ?

— Pas possible! un si beau petit gars, Dis-moi donc c't’envie qu’il a,

— C’est comme ça la jeunesse, mon cher, ça vous apprend un peu de latin, on bourre ça de grec, puis ça prend la clef des champs, et voilà.

— Mais quoi qui veut faire ?

— On dit qu'il va dans l’Europe, l’autre bord de la mer. Il veut faire un Capitaine.

Tiens! c'est peut être une bonne idée, José! Qui sait si ce n’est pas sa vocation. C’est un gentil petit garçon ; bonne conduite, actif; il fera son chemin.

— Oui, pour amiver jusqu’à avoir le magot du Notaire avec sa Demoiselle.

— Tiens !

— Toujours la même maladie, José. Tu ne peux pas voir un jeune homme fréquenter une fille à l'aise, toute suite: “ Ah! c'est pour le magot. ” Sais-tu que ça peut faire bien du mal. Rappelle-toi

. ces mots, José :

Lés abeilles piquent fort Et les méchantes langues plus encore.

Ainei parlaient deux habitants du village. Pierre St-Luc était à l'aise et à cette heure il travaillait . dans sa batterie; tandis que José Carrot, vieux gar- gon enragé voyait ses terres en ruine Comme son ï faudis,

H allait répondre vertement à Pierre St-Luc }ma douleur, comme un rayon du soleil dans la puit

YAUILLETON DE LA

sur sa dure réprimande, quand une voix de femme cria de la maison :

Pierre, viens donc!

— Quoiqu'il y 2?

— M. George est ici et voudrait te voir.

…— Tiens, dit José, tu pouvais bien le défendre, ca petit monsieur qui vient te voir.

— Bonjour José, et que le magot ne t'empêche pas de dormir.

Eu effet, c'était George qui venait voir ses vai sins, On était au mais d'octobre, C'était une splendide journée ; cependant il y avait des ombres au ciel et le soleil, déclinant À l'horizon, n'avait plus que des rayons d'une chaleur plus ou moins intense, Panvre Géorge! s'était sa dernière soirée au village ; il venait voir tous ses amis, se réservant la dernière soirée pour ses parents et pour Alexandrine qu'il ne reverra que quand il plaira À Dien,

On lui serra cordialement la main chez Pierre St Luc ; on lui souhaita un bon voyage et un prompt retour, La femme St-Luc eut même une larme; elle était mère, elle comprenait les souffrances.

L'ombre s’allonge au pied de la montagna, C'est l'héure des adieux, George, rêveur, les yeux atta: chés au sol, suit le chemin qui mène chez lé Notaire Boildieu. Sept heures ne sont pas encore sonnées, dit il ; j'ai le temps de prendre des forces dans le saint lieu, À l'autel de Marie, l'étoile de la mer: Stella Maris, I entre Déjà les ombres épaisses, tombant de {a voûte, planaient au sanctuaire, la lampe tournoyait dans un cercle de lumière vacillante; partout la paix la plus profonde, George s'agenouiile, comme autrefois dans l’humble chapelle du Séminaire, Les souvenirs montent à flots pressés et envabhissant son âme; une sensation étrange agite tout son être etle tient dans une prostration poi-

gnante. Le cœnr lui fait mal, il a un serrement de :

gorge quiempêche les sanglots de passer et l’étouffs ; sa prière ardente expire sur ses {èvres; enfin, les larmes se font un libre passage; il est sonlagé puisqu'il pleure. Ses larmes tombent une à une sur le plancher du temple, et sa prière de feu fait descendre dans son âme un rayon d'espoir ; tout absorbé en lui, au milieu des souvenirs qu'il évoque, il n’aperçoit pas une ombre se glissant au saint lieu ; cette ombre s’est agenouillée près de lui,

George continue à pleurer, en priant au pied de la Madone à qui il confie sa vie et celle qu'il aime autant sinon plus que lui-même ici-bas, Pauvre en- MES elles sont douces ces larmes du cœur; pourt- {tant c’est le brisement du départ, ce sont les sanglots des adieux, Estu seul à pleurer et à deman der à l’humble femme de Nazareth secours et pro- |tection ?

Combien de temps passa til ainsi aux pieds de 14 Vierge Marie que tout chrétien invoque comme sa mère et qui veille surtont sur les marins? Il ne le sut pas lui-même.

Soudain, une main s'est détachée de l'ombre agenouillée près du pilastre, et cette main a effleuré l'épeule de George.

— Ma mère ? murmura:t il tout haut.

— Non, George, c'est moi, ton Alexandrine.

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noire, Comprende-tu, Alexandrine, combien je l'aime, Ces larmes que tu a vues tomber dans le silence du temple, ces sanglots que tu 178 entendus, tes prières qui sont tombées: de mou cœur en feu, t'est toi qui en est la cause ; car, voistu, je L'ai youée mon bonheur comme je l'ai donné mon Ame, et Le départ me fait voir que tu es devenue une parlie nécessaire de moi-même,

— Silence, mon George, lui ditelle tout bag, ne troublon. pas le silence mystérieux du temple. Viens avec moi; et tous deux, daus l'ombre du soir, au pied de l’autel qu'illumivait faiblement la lueur maurante de la lampe, ils récitèrent ensemble le “ Souvenez vous,” celte sublime prière qui récon forte et soulage, qui console et qui fait espérer.

Cette prière terminéo, Alexandrine, les yeux baignés de ro le cœur gonflé, se penche à l'oreille de son compagnon:

Mon George, dit elle, que mes paroles n'offensent pas Dieu, mais, ‘je jure devant l’image de ma

PMère Immaculée d'être à toi pour la vie; sinon, j’aimerai mieux mourir,”

George n'eut qu'un serrement de main à donner pour réponse Ils sortirent du temple.

Rondus à la maison, on se réunit au grand salon, et dans une causerie 6à dominait une atmosphère

esante et pleine de deuil, cn tâche de trouver

Hure le plus gai possible, La conversation est gênée dans sa marche; on craint de toucher des tordes sensibles et prêtes à se rompre, en se parlant du départ,

Enfin, par un hasard plus ou moins fortuit, nos deux enfants se trouvent seuls au grand salon orné À l'antique. Dans cette heure décisive et pleine de larmes pour deux âmes qui allaient être longtemps téparées, il leur était bien permis de se parler sans oreilles indiscrètes,

— Pauvre enfant, dit Georze, demain, à cette Bieure qui me r 'rouve auprès de loi, j'aurai mis H'espace entre toi noi, un espace infranchissable, Que la pensée seule pourra anéantir en revenant fuprès de toi; oui, demain, à cette heure, j'aurai pris le chemin de l'exil volontaire.

viendrai que le poëte a dit quelque part :

Pour venir au repos, il faut avoir souffert,

EG bien ! je serai forte, parce que je veux goûter mieux le bonheur après avoir souffert,

— Ces paroles, ma chère Alexandrine, me font du bien au cœur. Elles relèvent mon moral déjà lrop'affaibli par des larmes amères. Jusqu'ici j’ai tomhattu contre mes parents qui ne voulaient pas Me voir suivre cette carrière ; j'ai eu la force de lutter ét de mettre à néant tous les arguments que pouvait nettre en avant leur cœur éploré ; mais aujourd’hui juo je suis en présence de ce départ qui me brûle, Bregrelte presque d’avoir tant combattu ce projet ui va me séparer de toi pour longtemps.

: — Non, mon George, sois courageux; une brave

änadienne, forte comime ses ancôtres, ne l’afiligera lis par ses larmes, une main sur mon cœur brisé

ur en comprimer les sanglots el en étouffex Ja Mainte, je te dis: ‘* Va, suis l'appel de Dieu. Moi,

— Je le sais que trop, George. Mais je me sou:|

retour de mon bien aimé George, La Madono verra peut être mes larmes couler durant l'absence, mais elle entendra aussi ma prière. et tu me reviendras,

— Alexandrine, ange que Dieu plaça à mes côtés, tu me rends fou d'amour ; Dieu m'est témoin de la pureté de cet amour que je te porte; tu es le sujet de n'a douleur, tu seras plus tard ma joie et ma con solation......……,

…— Comine tu seras aussi la mienne, George. Al. long! voilà mon père qui revient; c'est le moment; sais fort, mon George, mon amour at ma vie; crois en ma sincérité comme en ma fidélité. Tiens ! garde celte petite croix d'or en souvenir d'Alexandrine qui va rester seule et malheureuse ; elle te protégera contre la fureur des flots et des vents. J'y ai imprimé mes lèvres en murmurant ‘on nom ; va, 60is moi fidèle, et tu me retrouveras au retour la même qu’à cette heure, t'aimant foilement et demandant à Dieu notre union prochaine, Alexandrine éleva sa main droite jusqu'à la hauteur des lèvres de George qui y déposa un baiser,

Les adieux se firent paisiblement, grâce À la force d’Alexardrine, -Mais c'était une force factice et toute de nerfs; aussi, à peine George fut-il parti que renfermée dans sa chambre, chaste et pudique retraite, elle étouffa dans les sanglots ses plaintes et sa douleur. Les larmes la soulagèrent ; elle put pri er paisiblement aux pieds de l’'humble croix de bois appendue à la muraille et s'étant livrée au sommeil, elle eut des songes roses. Dieu avait pitié de la douleur; il voulut que son sommeil fut paisible pour que son réveil ne fut pas trop pénible, quand la réalité desevante viendrait lui serrer l’âme.

Quand elle ouvrit les yeux, le soleil avait rommencé sa course et déjà il inondait l'appartement d'un jet de lumière. Alexandrine eu‘. un sourire navrant. Ouvrant sa fenêtre, elle vit au loin, sur le chemin du roi, un attelage filant vers Québec avec une grande rapidité. La pauvre enfant agita à la fenêtre son mouchoir encore humide. Un cri s’échappa de ses lèvres : de la voiture on avait répondu.

Adieu! mon George, adieu ! iu emportes avec toi le cœur de ton Alexandrine,

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