Captivité du roi François 1er
L’époque de nos annales qui est le sujet de cet ouvrage a été considérée par nos historiens comme l’une des plus déplorables pour la France : le Roi, vaincu en bataille rangée, était prisonnier de l’ennemi. Des jugements contradictoires et passionnés ont été portés sur les graves événements de cette époque et sur les personnages qui y prirent la principale part. Dans cette variété de sentiments, a-t-on assez, tenu compte de l’esprit général du temps, de l’état du gouvernement; et toutes les circonstances de ce grand malheur ont-elles été sulïlsammenl connues et étudiées? Il est permis d’en douter en rapprochant, desopinionspubliquementexprimécsjusqu’à nos jours, les documents inédits, épars dans diverses bibliothèques ou collections particulières , et qui sont réunis ici pour la première fois.
L’auteur de ce volume se propose donc, avec quelque espoir d’être utile, d’examiner ces opinions, et d’en apprécier la justesse ou l’inexactitude en les comparant avec ces nouveaux documents : résultat de quelque importance, ce nous semble, et à l’usage des écrivains à venir qui se feront un devoir d’étudier les faits de l’histoire avant de les juger, et qui ne s’en remettront pas, avec trop de confiance, aux études incomplètes de leurs prédécesseurs.
Les pièces qui composent ce volume ont été choisies dans un bien plus grand nombre d’autres. Nous nous sommes
vm INTRODUCTION,
attaché à celles qui réunissent à un intérêt véritablement historique les caractères de l’authenticité, négligeant tous les documents dépourvus de ce mérite, bornant notre ambition au rôle de rapporteur, notre devoir à l’éclaircissement des relations douteuses, à l’accroissement du nombre des faits vraiment dignes de l’histoire, et laissant à d’autres le soin et la charge dos jugements. Nous nous sommes donc efforcé de mettre dans un ordre convenable, sous les yeux du public, toutes les circonstances de la campagne de François 1" en Italie, de la bataille de Pavie, de la captivité du Roi en Italie et en Espagne, et de sa délivrance après le traité de Madrid, en 1626.
Au mois de février de l’année i52D (n. s.), la France luttait seule, et sans avoir des alliés sur lesquels elle pût compter, contre l’Allemagne, l’Espagne et l’Angleterre, désireuses de .s’agrandir en la dépouillant. Eu ce même temps, un désastre inouï la frappa au cœur : le Roi do France fut battu à Pavie, et fait prisonnier de guerre par les généraux de l’empereur Charles- Quint ; ce fut le jour de saint Mathias, le 24 février* 162 5.
C’est François P% disent les historiens, qui avait lui-même préparé son infortune en entreprenant, contre les sages avis de la régente sa mère, la campagne d’Italie^, et en livrant la bataille de Pavie malgré l’opinion contraire de ses généraux les plus expérimentés.
Les documents contredisent ces deux assertions : la régente n’ignorait pas les projets du Roi, et scs inquiétudes du moment
* Anquclil.dans son Hisloircdc Fronce, édilîon Fayot, l. III, p. i64, se trompe on donnont ponr dote n cet événement le a6 février, et aussi l’édileiir des Lettres de Marguerite d'.Angoulêmc , en indiquant le a5 du même mois (i" recueil, p. l’jG).
’ Gaillard , Histoire de François t. Il , p. .^4a; — le j)ère Daniel, Histoire de France, t. IX, p. aiq; — Sismondi, Histoire des Fiançais, I. XVI; — Anquetil, Histoire de France, t. III, p. i6a.
INTRODUCTION. in
sont exprimées dans une lettre au maréchal de Montmorency; elle redoute, dit-elle, que le Roi ne se hâte par trop d’entrer en campagne, avant d’avoir des troupes assemblées en assez grand nombre pour y recevoir sa personne, et surtout sa gendarmerie, qui était le corps où il devait avoir le plus de sûreté \ Mais nous n’avons trouvé nulle part les prétendues supplications de la duchesse d’Angoulôme à son fils pouf lui faire abandonner ce projet, ni l’indication des moyens détournés qu’elle employa dans cette circonstance pour amener le Roi à son sentiment^.
Dans le récit en vers que François I" nous a laissé de sa campagne d’Italie il dit :
Quant j’entendiu que la nécessité Que je marchasse estoit pour vérité ,
Je m’advançay , defîendant mon pays Des ennemis à bon droit trop hays’,
La présence du connétable de Bourbon à l’armée impériale fut, il est vrai, l’un des motifs qui portèrent le Roi à entreprendre cette campagne*; mais il y fut encore plus vivement poussé parla crainte devoir le Milanais lui échapper, et, quand l’ennemi en serait le maître, d’avoir à redouter une nouvelle invasion de la France. Il résolut donc de poursuivre les impériaux, et il réunit tous ses efforts pour les détruire pendant leur retraite. Enfin , il espérait aussi qu’un bon traité de paix
* Lettre de Louise de Savoie, duchesse d’Angoulême, à Montmorency, dans ce volume, p. Il, il la note. — (En l’abtence de toute indication d'un auteur ou d'uTi ouvrage, c'est le présent volume que nous désignons.)
* Henri Martin, Histoire de France, t. X, p. — Muralori, Annali d'Italia,
t. X,p. 180; — Garnier, Histoire de France, t. XXIV, p. 106.
’ Epistre du Roy traictant de son portement de France en Italie et de sa prise devant Pavie, p. 11 5- Il 6.
* Lettres patentes du Roi , qui renouvellent les pouvoirs de régente k sa mère , p. 3o.
X INTRODUCTION
serait plus facilement obtenu lorsque son armée occuperait Milan De tels motifs nous semblent plus dignes de la confiance de riiistoire que d’oiseuses traditions qui attribuent à d’illustres personnages des vues insensées ou des passions plus que vulgaires. Un publiciste moderne ^ n’a-t-il pas cru que François 1" courut en Italie avec l’armée et la fortune de la France, pour y voir une signora Clarice, que l’amiral Bonnivet lui avait dépeinte comme la plus belle femme du monde.
Si l’on étudie dans les dépècbes du Roi ses actions et l’esprit qui le dirigea jusqu’aux premiers jours du siège de Pavie , on voit qu’il s’éclaire constamment de l’avis de ses généraux^. Les agents dévoués que la régente avait placés auprès de son fds, pour lui rendre un compte exact de ce qui se passait dans les camps, ne cessaient de lui écrire que les affaires du Roi n’étaient point au hasard \ De ces personnages, l’un était Brion, qui fut plus tard l’amiral Chabot, et l’autre le trésorier Babou*. Lautrec, il est vrai, dans une dépêche des plus curieuses à lire , fit entendre au Roi des remontrances sérieuses au sujet du retard de fexpédition de Naples, qui pouvait faire perdre l’alliance du pape et celle des Florentins®, et ce retard a été reproché au Roi comme une grande négligence. Cependant, si on lit attentivement les documents qui suivent cette dépêche, on voit tout d’abord que le pape, qui demandait
' Toutes CCS circoostanccs sont rapportées par la régente dans l'exposé des motifs des lettres patentes pour lever un impôt , p. 3 1 a de ce volume.
* M. Rœderer, Louis XII et François I", t. Il, p. 78. 11 répète ici l'opinion de Brantôme.
* Lettre du Roi à l'amiral Bonnivet, p. a8. — Garnier, Histoire de France, t. XXIV, p. io4, convient cependant que
le Roi tint un conseil de guerre à Briançon au sujet de la campagne d'Italie.
‘ Lettre de Brion à madame la régente , p. 4o.
* M. Rœderer a adopté dans son ouvrage sur Louis XU et François 1" les propos de Brantôme, qui prétend que Babou avait des relations intimes avec la régente.
* Lettre du maréchal de Lautrec au Roi , p. a3.
INTRODUCTION
avec tant d’instance cette expédition de Naples, la craignait beaucoup * ; qu’il ne seconda point le duc d’Albani, qui en était le commandant en chef ; enfin, au dire même des agents anglais, fl c’était une menée de trahison que le pape et les Italiens avaient faite ■>
L’armée de mer, comme une partie des troupes de terre , se composait alors de gens de tous pays et de mercenaires^ h la solde du plus offrant. Ils passaient facilement d’un camp dans un autre pendant la même campagne'*. Les privilèges des généraux étaient souvent difficiles à concilier avec le bien du service; leur bravoure créait môme parfois des embarras. Le comte de Saint-Pol, le maréchal de Foix, la Trémoille en donnèrent de fâcheux exemples pendant cette campagne: sur la nouvelle qu’une action devait avoir lieu, les deux premiers de ces seigneurs abandonnèrent leur poste près de Milan, pour avoir le plaisir de courir au milieu de la mêlée. La Trémoille en eût fait autant sans la défense expresse et réitérée de François Fort mécontent de son inaction, laTrémoille, dès le lendemain, adressa au Roi des plaintes très-vives, alléguant les droits et privilèges de son office^. L’action du chef suprême de l’armée, fût- il le roi en personne, était donc toujours incertaine à l’armée, comme dans l’intérieur du royaume, les privilèges in-
' Le père Barre, Histoire d'Allemagne, t. VIII, p. 1 14.
’ Lettre au cardinal d’York sur les affaires de France, p. 4q ; — Muratori, Annali d'Italia, t. X, p. i83.
* Lettre du maréchal de Giabanues, p. 4i.
• Avis donné en Angleterre de ce qui se passait en Frauce, p. 371. < Les troupes menacent de passer à l'ennemi. » — On vit plus tard Doria , dégoûté du service de
la France, passer à celui de l’empereur.
* Lettre de Babou à madame d'Angoulême, p. 5i. — Que devient alors l’assertion d’Anquetil [Ilist. de France, t. III, p. i63) qui prétend que la Trémoille et autres généraux, même le pape, conjuraient le Roi de ne point confier au hasard d’une bataille une victoire qu’il tenait en ses mains.
* A l'occasion du peu d'obéissance des chefs, le Roi dit dans ses poésies (p. 119):
INTRODUCTION
(lividucls étaient parfois plus puissants que les ordres de la couronne et les conseils du salut commun : il sen vit plus d’un exemple pendant cette campagne d’Italie.
Malgré le découragement qui s’empara des soldats du Roi à la vue des montagnes couvertes de neige, où ils devaient se frayer une route, François F' n’employa que onze jours pour arriver dans la Lombardie*, et ce fut, pour ce temps-là, une marche merveilleuse. « 11 n’est en la puissance de raison de pouvoir entendre telle armée et artillerie en si peu de temps passer tel chemin,» écrivait la duchesse d’Alençon^. La ville de Milan fut prise bientôt après, et le Roi la sauva du pillage^- Ce premier succès fut traversé par les effets de la peste et des maladies de tout genre qui décimèrent l’armée française pendant l’hiver de l’année 1 52 5'*. .A cette calamité, il s’en joignit une seconde plus grave encore : les Suisses et les Grisons, travaillés par les émissaires du connétable de Bourbon, abandonnèrent tout à coup l’armée française, après avoir reçu leur solde entière, et au mépris de leurs engagements écrits, des larges promesses et des instances les plus vives de la part du Roi Ceci arrivait quelques jours avant la bataille de Pavie.
Fn mentionnant ce fait, si grave en un pareil moment, l’un des historiens modernes les plus accrédités, M. de SisInondi^ qui trouve tant à blâmer dans les actions de François ne
O t <oiDm« b««rvalx «• p«tiU dir« le prior*
Bd gii«rr« allant « ou goovarDaDt provinca,
Quoad *«i aubjceti de vertu ne font vice.
Ne «oogiKniaant prooSci que »od aervite.
' Epître du Roi sur la campagne d'Italie, p. 118 :
Et tant feitmee que unte joorv pour veoir, cbaBBpe lombards peoamee apporcevoir.
’ Lettres de Marguerite d’AngouUme, p. 174. et dans ce volume, p. 3i, note a.
’ Journal du règne de François I", p.33.
* Voir l'exposé des motifs des lettres patentes de la régente, p. 3ia, et Muratori , AnnuU d'Ilalia , l. X , p. 1 8o.
' Lettre du maréchal de Chabannes au Roi , p. 4 > . ( Voir aussi la relation de Sébastien Moreau , passim , et l'Histoire d'Allemagne du père Barre, t. Vlll, p. 1 15.)
‘ Histoire des Français, t. XVI.
INTRODUCTION. xtn
paraît pas s’être aperçu de cette trahison des Suisses et des Grisons; toutefois, il n’est pas certain qu’il réussisse à les excuser en alTirinant qu’ils étaient allés protéger leur pays agité par des querelles religieuses.
Oserons-nous ajouter que ce célèbre et sévère écrivain a peut-être cédé, dans ses jugements sur François 1", à des préventions irréfléchies? M. de Sismondl a adopté et amplifié toutes les traditions défavorables à la mémoire de ce prince. Il ne trouve pas d’expressions assez fortes pour caractériser ce qu’il appelle le manque de foi de FVançois I'"; mais il passe fort légèrement sur les tromperies du pape Léon X à l’égard de ce même roi, lorsqu’il traitait avec lui h Si, dans certaines circonstances, François I" doit tirer quelque avantage d’une alliance politique avec le saint-père, M. de Sismondi n’y voit qu’un marché scandaleux au profit de la France et au préjudice de l’Eglise^; mais si le pape signe en même temps deux traités en sens contraire, avec François I" et avecCharles-Quint , l’historien trouve à peine que ce soit une petite léçjèreté de la part du chef de l’Eglise catholique^. Enfin , le connétable de Bourbon, dont la trahison et les malheurs quelle occasionna ne peuvent être assez déplorés, le connétable, qui écrivait au roi d’Angleterre pour l’exciter à faire une descente en France, parce que, tous les généraux français étant morts ou prisonniers, le moment était très-favorable le connétable, disonsnous, obtient dans cette Histoire des Français une place plus honorable que le Roi lui-même! Un historien aussi distingué et aussi savant a-t-il pu se laisser entraîner jusque-là par l’esprit de système? Ou bien faut-il voir, dans l’acrimonie parfois
' Siamondi, Ilist. des Français, l. XVI, ’ Siamondi, Hist.des Fr. t.XVI, p.iati. p. 39. * Lettre du connétable de Bourbon au
’ Ibid. p. 43. cardinal d’York, p. 44-
INTF\OI)lJCTION.
trop peu déguisée de ses jugements, l’influence d’idées religieuses auxquelles François I" s’était montré si contraire? C’est ce que l’on est tenté de croire en confrontant les opinions émises par M. de Sismondi avec les faits réels, tels qu’ils résultent des documents authentiques.
Si l’on étudie, en effet, la conduite du Uoi pendant la guerre d’Italie , soit dans les ordres écrits qu’il donnait à ses généraux et dans les avis qu’il exprimait en assistant à tous les conseils de guerre \ soit aussi d’après la curieuse lettre écrite par Babou sous la dictée de ce prince^ et les relations des personnages qui l’entourèrent pendant cette campagne , on sera inévitablement porté à penser que M. de Sismondi s’est exposé au reproche d’accréditer, de toute l’autorité de son nom , les critiques injustes débitées contre le Roi. On est allé jusqu’à dire que François I" ne s’occupait jamais de son armée, n’assistait point aux conseils de guerre, remettait les avis à Bonnivet, qui décidait de tout, parce que Montmorency n’entendait rien à la guerre, Brion pas davantage, et que le Roi ne tenait aucun compte de l’avis des vieux généraux^.
Quant à la bataille de Pavie, ce ne fut pas le Roi qui décida de la livrer'*; il attendit les attaques des impériaux®. Faut-il donc accuser François I" d’avoir remis au hasard d’un combat une victoire qui était assurée par quelques jours de prolongation du siège de la ville? Les impériaux, à bout de toutes leurs ressources, engagèrent eux-mêmes une affaire générale.
* Mémoira de Sébastien Moreau, p. 76 et 76.
’ Lettre dictée par le Roi et écrite par Babou k la régente, p. 58.
’ Sismondi , Histoire des Français , t. XVI, p. aSo.
* Il en fut de même du siège de cette
ville; il avait été décidé par délibération des chefs de guerre. ( Lettres patentes de la régente, p. 3ia.)
' • Les ennemb donnèrent la bataille ; > p. 3ia. — Lettre de Ch. de Lanoy, p. 47- On ne doit pas dire que le Roi attaqua les ennemis contre l’avis de ses géné-
INTRODUCTION, et c’était leur dernier espoir. Fendant la bataille, des fautes furent commises, cela n’est pas douteux; mais doivent-elles toutes peser sur la mémoire du Roi? Et lurent-elles le résultat d’une erreur de ce prince, ou bien, comme le prétendent certains historiens, Velfet d’un calcul de sa vanité et de son désir de briller, qui le portèrent à ne pas laisser au canon du grand maître de l’artillerie l’honneur de la victoire Enfin, les généraux du Roi n’y contribuèrent - ils pas aussi? Les documents réunis dans ce volume ne manquent point d’utiles renseignements servant de réponse à ces diverses questions.
Le Roi et l’armée étaient « logés depuis longtemps à l’oslellerie de l’Estoillc^. » Cependant, les soldats, découragés après avoir, pendant deux ou trois mois, séjourné dans les c.amps\ occupaient une position facile à défendre :
Troys sepmaines nous fusmes si près mys.
Que plus voisins estions que bons atnys.
Lors je marchay avecques espérance
De gain certain, sans nulle dellyancc^.
La victoire, en efî'et, parut d’abord se déclarer pour le Roi; mais il se laissa entraîner à poursuivre les ennemis, pendant que, d’un autre côté, ses troupes l’abandonnaient .sans combattre :
Si feismes tant que tous furent remys,
Fuyans rompuz les nostres ennemys.
Dont (le chasser tout joyeulx s’advançoit
raux, ni qu’il provoqua les ennemis à engager une aüaire générale : cette erreur se trouve dans Garnier, t. XXIV, p. 122.
' Rœderer, Louii XII et François /", t. II, p. 80.
’ Sébastien Moreau, bataille dePavie, p. 70.
’ Ibid. p. 74- —
' Epitre du Roi sur la campagne d'Italie, p. 12012 1.
INTRODUCTION
Nostrc gent .seure, qui vicloiiv ponsoit.
Ainsi chassant, une trouppe Irouvasmcs De lansquenet!, cpi’alors aussi charçeasmes;
Mais pour certain bien peu ilz combatirent.
Et le cliemyn des fuyans droit ilz tirent
Tant que je peuz leur peur alore convoyé. . .
Mais '
Trop tost je veiz ceux-là qu ’avoys laissez De tout honneur et vertu délaissez :
Les trop meschans s'enfityoîent sans combat ! *.
C’est en ceci que le Roi a pu se plaindre hautement de ses généraux, et dire avec toute raison ;
Par le vouloir de mes chefs, en effect,
Fut empcsché le fruict de tout mon faict.
Un seul d'entreulx, conduicl par passion,
Faire au rebours de nostre opinion I
Par quoy je puis à bon droit me douloir De cculx de qui j’ay congneu le vouloir.
Une circonstance de cette mémorable bataille n’est mise en doute par aucun chroniqueur contemporain, c’est la bravoure personnelle que déploya François I" pendant l’action générale^. Le Roi nous raconte ce fait d’armes, et la prise de sa personne, en termes que l’on ne peut suspecter d’exagération ;
Autour de moy en regardant ne veys Que peu de gens des miens
Et là je fuz longuement combatu.
Et mon cheval mort soubz moy abatu. . . .
' Epitre du Roi sur la campagne d'Ita- Mémoires de Sébastien Moreau, p. 79 et lie, p. lai-iaa. 80 de ce volume.
’ Voyez 4 ce sujet les fragments des
INTRODUCTION. xvii
Assez souvent si me fut demandée La myenne foy , qu'à toy seuile ay donnée ‘ ;
Mais nul ne peult se vanter de l'avoir,
En te gardant d’amytlé le debvoir,
Encores que nul salut espérasse ,
Et de ma vie en tout désespérasse !
Je te promeetz que j’eur bien la puissance D’esvertuer ma debile deffense . . .
Mais quoy ! j’estois soubz mon cheval en terre ^ ,
Entre ennemys alors porté par terre ,
Dont ma deffense à l’heure ne vallut.
Contre mon gré aussi Dieu le voulut !
Bien me trouva en ce piteux arroy Exécutant, leur chef le vice-roy *,
Que, quant me veit, il descendit sans faille,
Àflin qu’ayde à ce besoing ne faille.
Las ! que diray P cela ne veulx nier,
'Vaincu je fuz et rendu prisonnier*.
Le héraut d’armes de Charles-Quint , Nicaise Ladam , ajoute son témoignage, qui ne peut être taxé de complaisance, à celui des historiens qui ont relevé la vaillance du monarque français. Dans sa Chronique rimée®, Ladam représente ce prince combattant, seul et abandonné des siens, contre des soldats impériaux qui , voyant, à la richesse de son armure, une capture importante à faire, s’acharnèrent sur lui.
Ce ne sera donc pas sans un pénible sentiment qu’on lira aussi, dans l’Histoire des Français, que le Roi fuyait du côté du
' A sa maîtresse mademoiselle de Pis' seleo. Voyez la note de la page ia5 de ce volume.
’ Épitre du Roi sur la campagne d'Italie, p. ia3.
^ On pourrait croire, par ce passage et le précédent, que le Roi eut deux chevaux
tués sous lui, et qu'il se trouva engagé sous le second.
* D'après le récit du Roi, ce fut donc Lanoy, etnon Pompeyrant, qui se présenta le premier et le fit prisonnier de guerre.
' Même épitre, p. ia4-
‘ Bataille de Pavie , p. 67.
xvin INTRODUCTION.
Tessin*, mais que, embarrassé parles fuyards, il fut rencontré par quatre fusiliers espagnols, qui l’arrêtèrent en abattant son cheval; que le Roi tomba dans un fossé sous sa monture, ayant deux petites blessures au visage et à la main.
Croira-t-on davantage aux paroles que d’autres écrivains prêtent au Roi lorsqu’il rendit son gantelet à Charles de Lanoy, vice-roi de Naples, et aux réponses de ce dernier personnage^? Les conseils de la raison nous portent à nous défier de l’exactitude de telles narrations; il semble même que ce défaut de véracité fût comme passé insensiblement dans les habitudes des écrivains des derniers siècles. La lettre où François L'annonce sa captivité à la duchesse d’Angoulême, sa mère^, a été résumée dans cette phrase fameuse :« Tout est perdu, fors l’honneur, » phrase traditionnelle seulement, toutefois analogue au texte même de la lettre originale.
' Sisinondi , Histoire des Français , l. XVI, p. 373.
* Il y aurait tout un volume à faire sur les mille et une liistorictlcs ou conversations inventées comme à plaisir à l’occasion de ce grand événement. Nous citerons ici comme des plus inexactes : 1 * l’bistorietle de Montpcsal, gentilhomme du Quercy , qui dut sa fortune (d’après Gaillard, t. Il, p. âi3, cl d’autres) à l’absence, d’auprès du Roi, de toute personne atlacliéc à son service après la bataille de Pavic, et aux bons oflices qu’il rendit alors à François I" : cependant, un des gentilshommes de la chambre raconta au parlement qu’il n’avait pas quitté le Roi depuis le vendredi, jour de la bataille, jusqu’au dimanche suivant. (Voy. p. i63 de ce volume.) 3* L’évasion du roi de Navarre, telle que les mêmes historiens la racontent : elle eut lieu d’une tout autre manière et à une
tout autre époque , d'après ce que nous apprend ce prince lui-inémc par une de scs lettres. (Voyez p. 85-87, note » de ce volume.) 3’ L’historiette du comte de Saint-Pol, laissé pour mort sur le champ de bataille et sauvé de sa léthargie par un soldat qui voulait lui casser le doigt pour avoir une bague (combien de morts n’ontils pas été sauvés ainsi selon la tradition!) : le soldat, informé qu’il avait un prince pour prisonnier, le soigna clandestinement, le guéritdescs blessures ets’enfuit en France avec lui (Gaillard, l. II, p. 4i6); ce qui n’cmpècha pas que le brave comte ne fût réellement enfermé au château de Pavie (voyez, dans oc volume, p. i3G) et mis à rançon. Nous arrêtons là cette série de légendes historiques inventées à l’occasion de la bataille de Pavie.
^ Lettre du Roi à Louise de Savoie, duchesse d’Angoulème, p. lag.
INTRODUCTION
François 1®", prisonnier de guerre, fut promené dans tout le camp ennemi, puis enfermé dans le château fort de Pizzighitone, avec MM. de Montmorency, de Brion, de Montchenu, de la Barre et quelques autres gentilshommes ^ et c’est en mémoire de cette circonstance si marquante de sa vie, que le Roi y fonda, à perpétuité, une collégiale de huit chanoines^.
François 1*' fut dépouillé de ses armes; elles furent, après sa personne, le plus signalé trophée de la victoire de Pavie. On les envoya à Charles-Quint, alors en Espagne; l’épée fut déposée au château de Tolède, et l’armure de corps ^ fut portée en Allemagne.
La destinée de ces nobles dépouilles a été fort diverse. L’armure entière fut envoyée au musée d’ Ambras, enTyrol, qu’avait fondé Maximilien 1", et dont la description, publiée en i6oi, par Jacobus Schrenckius, est ornée de la figure gravée de cet habit de guerre. Cette armure était encore à Inspruck en 1 8o6. En ce temps-là , l’armée française prenait largement sa revanche du passé sur l’Europe, vainement coalisée contre elle : Inspruck fut occupée par nos soldats; ils se saisirent de l’armure de François l*^ Elle fut remise par le major général de l’armée, le prince de Neufchâtel , au directeur général des musées, M. Denon. En 1807, l’empereur Napoléon demanda l’exposition publique des armures envoyées de Vienne, capitale de l’Autriche, et c’est d*^u ne lettre écrite, au sujet de cette demande, par M. Denon, au grand maréchal du palais Duroc, le 21 août 1807, que
' Relation au parlement de Paris, faite par la Rochepot (exirait des registres de celle cour) , p. 147-
* Note de l'intendant du Dauphiné , Fontanieu, p. i3i : exirait d'un portefeuille du règne de François I**.
* D’après ce même Fontanieu , on voyait
encore, en 1 73G, à Pizzighitone , les gantelets du Roi, et il s’cii empara alors, parce que les Italiens affectaient malicieusement de les montrer aux Français. (Voy. une noie de Fontanieu, p. i3i.) Cependant, les gantelets font partie de l'armure qui est aujourd'hui à Paris.
XX INTRODUCTION
nous lirons de curieux renseignements ; on y lit : « La seule chose complète, et qui ail conservé de l’authenticité, est l’armure de François I", enlevée à la bataille de Pavie. Elle vient d’inspruck, et m’a été remise par S. A. le prince de Ncufchâtel. Mon intention était de la faire monter dignement, et de la joindre aux trophées de la campagne de Prusse*. » Aujourd’hui cette armure, dont l’origine paraît traditionnellement certaine, figure au premier rang dans le musée d’artillerie de Paris^; elle est ornée de fleurs de lis, mais aucun des emblèmes favoris du Roi ne s’y trouve mêlé.
L’épée royale, dont la poignée en croix est émaillée, avec ornements en or où se distingue la salamandre emblématique, est déposée dans le même musée En 1808, le grand duc de Berg, l’infortuné Murat, maître de Madrid, revendiqua l’épée du roi de France; elle lui fut rembe et apportée en cérémonie publique. Ceci se passait selon les lois de la guerre ; il n’y eut là ni vol ni sacrilège, comme on l’a dit dans un ouvrage récent, où se trouvent d’ailleurs plusieurs inexactitudes sur l’histoire de l’armure du Roi. Napoléon à Inspruck, et Murat à Madrid, firent ce que François I" eût fait lui-même dans leur position : il aurait certainement repris son armure.
Notre relation est appuyée sur des documents authentiques; elle complète le récit de l’événement mémorable dont les circonstances diverses et leurs douloureuses conséquences sont le sujet de la première section de cet ouvrage.
La deuxième section renferme les documents relatifs à la
' Lettre originale, à la Bibliothèque royale.
’ Salle des armures , n* a8 du catalogue imprimé en i845.
’ Quatrième galerie, et n* 83a du catalogue. — On attribue le travail do celte poignée à Benvenuto Celiini.
INTRODUCTION. xxi
captivité du Roi en Italie. L’on y trouvera les motifs qui le déterminèrent à demander d’être transporté en Espagne sur ses propres vaisseaux, qu’il mit alors momentanément à la disposition de son ennemi.
Louise de Savoie, duchesse d’Angoulême, mère du Roi, possédait sa confiance entière : deux fois François I"lui déféra la régence du royaume. Dans toutes les circonstances, cette princesse, distinguée par de grandes qualités, eut beaucoup d’in- •
fluence sur les affaires de l’Etat. On ne doit donc pas s’étonner si quelques historiens ont associé Louise de Savoie aux blâmes sévères qu’ils ont jetés sur quelques époques du règne du Roi. Toutefois, dans les conjonctures difficiles où la France se trouvait après le désastre de Pavie, la régente ne tint point sans quelque habilité les rênes de l’Etat; elle sut donner une direction utile aux négociations politiques, et en même temps retenir dans le devoir les corps et les corporations de l’intérieur du royaume : la force de son esprit se manifesta surtout dans ces circonstances si périlleuses pour la France.
Au départ du Roi pour l’Italie, la régente connaissait l’incertitude des alliances de la France avec les souverains de cette contrée, et savait très-bien que le Roi ne devait compter sur eux qu’après une victoire décisive. Elle essaya donc de lui gagner un allié plus important : elle envoya secrètement en Angleterre vers le cardinal d’York, premier ministre, son maître d’hôtel Jean -Joachim Passano, qui fut accueilli favorablement'. Dès lors, la duchesse d’Angoulême accrédita le président du parlement de Rouen, Jean Brinon, et lui donna des instructions spéciales* contenant les bases d’un traité à négo-
' Instructions baillées par madame la ré- date, mais l’on voit, par le manuscrit de
gente à J. Brinon , p. 53. la Bibliothèque royale n* io334-3 , qui est
* Ces instructions ne portent pas de un registre des expéditions sur le trésor