A MADAME I.A RÉGENTE
Relation de la première audience accordée par l'empereur aux ambassadeurs fraui;ais en Espagne. — Discoitra de l'arcbeTëque d'Embrun. — Entrevue avec madame I.éonor de Portugal , sœur de l’empereur. — L'entrevue du Roi cl de l'empereur doit avoir lieu bicnlôt.
|l« jailitt 1525.)
Madame, sabmedy dernier passé, nioy president airivé en reste ville, et l’empereur, de sa grâce, en la maniéré accoustunié, envoya au-devant de moy, hors la ville, ung evesque et ung conte pour me recepvoir et conduyre jusques au logis ; et sy avoit piecà envoyé jusques à Sarragoce les capitaines de ses gardes pour me recueillir et faire traicte, mais, comme vous avez sceu, pour aller veoir le Roy et parler à luy, suis venu par Vallance.
Madame, dez le jour que moy president lus arrivé, l’empereur nous fit dire qu’il nous ouyroit le lundy ensiiyvant, et nous donneroit audience publique ou privée, ainsy que nous les aymerlon.s myeulx : ce que nous remismes à sa volonté.
Madame, ledict jour de lundy, l’empereur nous envoya querre le matin avant que aller ouyr messe, et nous lit conduire jusques à son palais par ledit conte et evesque, avec grosse compaignie de gentilhomme de sa maison, ettreuvasmes toutes ses gardes en ordre, tout au long des cours et gallerics et salles de son palais. Et après que fusmes entrez avec toute la grosse compaignie, et qu'il eut receii et vehu vos lettres, demanda comme vous vous portiez, et où vous estiez de présent; auquel fut dit que, grâces à Dieu, vous estiez en bonne disposition, et croyois que de ceste heure estiez partie de Lyon pour vous approucher à la frontière d’Espagne ; et lors ledict seigneur empereur fit retirer tout le monde , resèrv'ez les seigneurs de Nassot, vi.s-roy de Naples, domp Hugues du Montcade, Beaul-
rain, et aultres de son conseil estroit, où n’estoit pour lors M' son
chancelier.
Madame , l’empereur nous donna lors bonne et fort paisible audience par l’espace d’une grant heure et demye, et après que luy fut remonstré les maulx et incommoditez de la guerre et les grands biens de la paix , laquelle estoit non seulement utile , ains aussy necessaire à ces deux princes et à leurs royaulmes et subgecls, et que ce bien de paix, comme commun et universel, ne debvoit estre empcsché soubz coulleur d’aucune particulière affection, et que luy qui est prince et plus grand terrien qui eut esté en la chrestienté despuis Charlemaigne, devoit faire un acte de magnanimité et de clemence sur la délivrance du Roy, qu’estoit .son parent et de son sang, et avoir esgard à vostre requeste ; que estiez cousine germaine de feu madame Marie de Bourgogne, son ayeule, et luy déduisis amplement la généalogie; lequel acte d’immanité et de clemence parluyfaict sur la délivrance de la personne du Roy seroit à sa grant gloire et honneur, et seroit exemple, non-seullement aux princes de la chrestienté, ains à tous les princes du monde : et sur ce luy furent advancez plusieurs exemples de la S** Ecriture, des histoires grecques et romaines, d’aulcuns personnaiges qui auroient usé de grant libéralité pour la délivrance de leurs prisonniers, et mesmement des roys qu’ils auroient esté prisonniers et renvoyez regner comme dessus, et que c’estoit plus grant gloire et plus d’honneur de faire regner un roy après sa prison , que n’estoit de l’avoir vaincus par guerre; le suppliant considérer que, en le forçant de laisser ce que ses prédécesseurs ont tenu et il tient à bon tiltre, ne s’en pourroit suyvre le bien de la paix, et au contraire, en le traitant humainement et libéralement, luy et ses subjects demeureroient perpetuelement tenus à les reconnoistre envers l’empereur à toutes ses honnestes entreprinses; le priant aussy considérer que la paix est necessaire en ce temps plus que jamais ne fut, car il veoit devant ses yeux les pays de Hongrie et Pologne invadés et molestés par les infidelles, les Aliemaignes toutes eslevées et en armes pour la secte luterienne et de ceulx qui veullent vivre en liberté
SECTION III. — CAPTIVITÉ EN ESPAGNE. 257 et licence de mal faire, et se souhstraire de l’obeissance du saint siégé apostolique, des prélats de l’Eglise, du saint Empire : et les roys et princes chrestiens unys, seroit facile à résister aux maux que dessus, et en corrigeant les meurs et maniéré de vivre des chrestiens par bon exemple de vie cbrestienne, les inlideiles heretiques seroient raieulx vaincus par bons exemples qu’ils ne seroient par une bonne armée; et que à l’endroit de l’empereur esioit plain midy et le temps qu’il devoit mettre la main à la paix, et n’attendre la déclination du soleil, et que l’occasion qu’il s’oflre, qui est chavelleusc par devant, doit estre prinse, car, si elle se tourne, se Ireuvera chaulve et sans prinse. Et sur ce propos luy fut mis en avant la maniéré de faire des roys d’Egipte et aultres choses qui seroient fascheuses à reciter, et que vous ouyrez par escript quant il vous plaira, en luy disant que , non sans cause. Dieu luy avoit mis si grant nombre de royaulmes, tant en Europe que Affrique, en ses mains et puissance, et qu’il luy souvint de ce que Dieu lit dire au roi Cirus par le prophète Jeremie: c’est assavoir, que Dieu avoit mis les royaulmes en ses mains alTin de délivrer de captivité le peuple de Dieu et rediffier le temple de Jérusalem, et qu’il estoit vrai que le Saint-Esperit, qui est plus grant que Jeremie, l’inspiroit en son cueur, après les grâces que Dieu luy avoit faictes, par foy chrestienne, avoir de luy congnoissance , nonseullement d’aller rcdilier les temples et églises de Jérusalem, qui est dicte paisible en vision de paix, ains aussy deslivrer le peuple de Dieu de la captivité du maligne qui est avec les guerres, et le mettre au temple de paix, lequel temple est la conscience d’ung chacun chrestien, vivant en paix, amour et charité; et luy disant par conclusion que la grande esperance que le Roy et vous, madame, aviez, esioit en sa bonté, laquelle vous reputez si grande que vous ne pouvez croyre ne extimer que , pour la délivrance du Roy ne le bien de la paix universelle, il ne fit ung acte digne de perpétuelle memoyre, représentant sa bonté, humanité et clemence'.
' Ce long exposé du discours do prési- sera d’en donner le texte raème, qui n’est dent de Selve i l’empereur nous dispeii- qu’un développement très- peu important
Madame, après les choses dessusdicles et plusieurs autres qui luy furent plus amplement remonstrées, l’empereur nous dit qu’il avoit bien entendu ce que luy avoit esté dit, et qu’il ne pouroit reciter tant d’istories et bons exemples qu’ils luy avoient esté alléguez, et que de sa part il avoit tousjours désiré la paix, et que la guerre fut commencée à son grant regret entre luy et le Roy, et que durant la guerre et aussy la victoire que Dieu luy avoit donnée et la prinse du Roy, il avoit desirée et encores desiroit la paix universelle, et que l’on trouverolt que de sa part il se raetlroit en tout son debvoir.
Madame, après les remonstrances generalles, nous dismes à l’empereur que nous avions de vous puissance, là où il vouldroit ensuyvre la sérénité de justice , de entendre de luy quelle ransson il vouloit avoir pour la délivrance du Roy, et sur ce composer et accorder avec luy; ou bien, quant il vouldroit percister ez articles que le seigneur de Beulrain avoit apourtez en France, en modérant préalablement ses demandes, qui estoient trop baultes et hors raison , que nous estions ici prest d’y respondre et en attendant la venue de madame la duchesse; quelle vicndroict avec pleine puissance sur tout, et que la meilleure voye, qui seroit la plus seure et la plus aisée pour parvenir à la paix, c’est à sçavoir faire alliance entre ces deux princes, que l’amityé fust perpétuelle et abolissant toute querelle, et que nous estions aussi prest d’y entendre et avyons puissance de ce faire.
Madame, l’empereur, sur ces trois poincts, nous a dict qu’il ne veull aucune ranson du Roy, et (pie au regard de l’alliance il la desire telle (pie se pourra faire avec son honneur. Au demeurant, en tant que touche les querelles, pour ce (pi’il n’est pour entendre les
de toutes les raisons énoncées ici par le président lui-incme. Le texte de ce dis<x>urs se trouve dans plusieurs manuscrits de la Bibliothèque royale sous ce litre ; • Harangue faicte à l'empereur Charles-Quint
par messire Jehan de Sel va, premier president en la cour de parlement de Paris, pour la délivrance du roy François, détenu prisonnier par lui dans Madrid. *
SECTION III. — CAPTIVITÉ EN ESPAGNE, droicts, a dit qu’il nous baiilcroit des gens de son conseil pour communiquer avec nous, et en attendant la venue de madame la duchesse cpie cependent pourrons débattre desdictes querelles.
Madame, nous luy avons dit que nous estions prests à ce que luy plairoit nous commander, le suppliant que là où les gens de son conseil ne vouldroient bien prendre ny considérer nos raysons, que si nous avons recours à Sa Majesté, que son plaisir fut nous ouyr : car avons plus d’esperance en luy que en toute le reste de son conseil, et que ce qu’il congnoissoit estre raysonnable et apparent, qu’il luy pleust le dire franchement à son conseil; et que la voye qu’il avoit prinse, tant de faire venir le Roy en ce quartier, pour le veoir et parler à- luy, et aussy de donner sauf-conduit à madicte dame la duchesse, sa seur, estoit la vraye voye poiu* parvenir à la paix; et que nous avions esperance en Dieu que eulx trois raettroient fin à l’affaire beaulcoup mieux que les gens du conseil de l’empereur et nous ne sçaurions faire.
Madame, l’empereur a jà envoyé aulcuns de ses fourriers devers le Roy, pour luy faire ses logis sur le chemin, et est approuché d’icy. Monsieur le vis-roy nous a aussy dit que partira dans sept ou huict jours pour aller devers le Roy, et a dit à moy archevesque d’Ambrung qu’il me fera donner congé pour aller faire la reverence atidict seigneur, ce que je desire grandement.
Madame, nous avons esté devers monsieur le chancellier de l’empereur luy porter vos lettres, et aussy celles que les seigneurs de Ligny luy avoient escriptes par moy president; et luy avons dit que vous le merciez très-fort de ce que vous avez sceu, tant par les lettres de moy, archevesque d’Ambrung, que aussy par le rapport de M. de Brion, que il s’ estoit offert de se voulloir employer au faict de la paix et délivrance de la personne du Roy, et que pour aultant que par sa prudence et grande discrétion les affaires de l’empereur, son maistre, avoient esté si bien conduits, ainsy cpie chascun veoit et congnoist, qu’il est pervenu à grant gloire, honneur et réputation, et que ne restoit que, pour la conservation de ses estats, mettre la
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paix universelle entre ses deux princes, et consequemment par toute la chrestienté, ce que se pourroil faire en faisant la délivrance du Roy. Que vous, Madame, avez grant esperance audict chancellier, en considérant la paix estre non-seulement très-utile ausdicts princes et à leurs stibjects, mais a»is.sy necessaire; qu’il s’y employroit de tout .son pouvoir et sçavoir, en mectant ces deux princes en grant amour et union, et ce faisant les obligeroit tant et si autant qu’ils seroient amys l’ung de l’autre, qui le mieux le sçam’oit recongnoistre et recompanser, oultre le grant honneur et réputation qxi’il en auroit.
Madame, ledict chancellier nous a faict grant honneur et fort humainement receus; et sur les propos que dessus, nous a dit que, au commencement des guerres qu’il avoit veu son maistre sans alliance au pape, ny à prince qu’il fut, et sans avoir grant argent; et qu’il avoit despuis mys peyne et dilligence pour prendre alliance avec le pape et aussy avec le roy d’Angleterre, et que pour ung coup il luy avoit donne advis pour recouvrer ung million d’escus sans fouller ne charger son peuple ; qu’il sçavoit bien que l’empereur avoit tousjours heu voulloir et avoit cncoires à la paix, et que de sa part y mettroit payne pour y parvenir; et qu’il y avoit quelque racine, qui estoit cause de la guerre qu’il falloit hoster; et que l’empereur commettroit quelc’un pour communiquer avec nous , et en parlerions plus amplement. Nous luy avons dit que la convoitise de vouloir avoir terres et dominer, sont racines et causes de guerre, et que en forçant le Roy par prisons de laisser ce que luy appartient ne seroit bon moyen pour parvenir à la paix; et avons heu plusieurs aultres propos gracieux. Et dit ledit chancelier qu’il avoit dit à moy, archevesque d’Ambrung, qu’il estoit joyeulx de ce que moy, premier president, venois icy, et qu’il m’avoit congneu à Calaix ; et qu’il avoit esperance que nous irions en besongne, de sorte que la paix s’en ensuivroit, et plusieurs aultres bonnes paroles desquelles ledit chancellier a usé.
Madame, du seoir, avons esté devers la royne de Portugal luy présenter vos lettres, lesquelles elle a receues humainement, et les
SECTION III. — CAPTIVITÉ EN ESPAGNE. 261 a lehues en nostre presence; après luy avons dit que vous et le Roi aussi nous avez donne charge de faire vos cordialies recoiumandacions envers elle, et après que avons entendu le bon vouloir qu’elle avolt tant à la délivrance du Roy que à la paix, l’avons mercyé de vostre part, la suppliant continuer jusques à la fin et conclusion; et en ce faysant, elle feroit euvre d’honneur, à elle convenable et ausdicts princes utile et necessaire; luy renionstrant la proximité de lignage qu’cstoit entre vous et madame son ayeule, et que aultrefoys la royne Clotilde, fille d’un roy de Bourgogne, appourta et publia la foy chrestlenne en la mayson de France, et que elle estant cause de la délivrance de nostre Roy singulièrement et de la paix universelle, seroit aymée et honorée sur toutes les dames qui jamais viendroient en France; laquelle, avec grant doulceur, et après nous avoir pressé très fort seoir auprès d’elle, nous a dit qu’elle s’estoit de bon cueur employée pour la paix et délivrance du Roy. Nous luy avons tenu aultres honnestes propos sans toucher au mariage, pour ce que ceulx qui estoient en la chambre s’approuchoient pour entendre ce que l’on disoit.
Madame, nous n’avons encoire présenté vos lettres à messieurs le.s contes de Nassot, grand maistre et grand commandeur; iis ont esté hier et aujourd’huy en grant conseil, et ne les avons vehus qu’en la presence de fempereur. Nous les présenterons de brief s’il plaist à Dieu.
Madame, en nous recommandant tousjours très-humblement à vostre bonne grâce, prions le benoist Créateur vous donner très bonne vie, avec bonne prospérité.
De Tholede, ce xix' jour de juillet.
Madame, despuis ces lettres écrites, Marceault est arrivé, qu’il nous a dit de vos nouvelles, et pareillement du Roy qui, grâce à Dieu, est en très-bonne santé. Ledict seigneur fa depesché pour venir devers le vis-roy, pour solliciter la veue de fempereur et de luy. 11 a trouvé le commandeur Fiquerotz en chemin qui appourte de-
pesclies pour faire venir le Roy : et, à ce qu’on dit, viendra à Coc-
ques, qui est à six lieues de Segoges.
Vos très humbles et très obéissants seiviteurs, FRANÇ. DE TOURNON, ,\R. D’AMBRÜNti; JEHAN DE SELVE.