EPISTRE
PouTToit sen'ir ceste présenté lettre Devant tes yeulx représenter et mettre La triste vie et l’estât enmiyeux De ton amy, qui ne peult avoir myeiïlx Qu’ung long travail, par la trop rude absence.
Qu’il a acquis esloignant ta presence.
C’elle povoit au vif mon mal te paindre ,
J’auroys grant tord ma main pour cela plaindre ; Mais, certe, elle est debille et impuissante A declairer douleur forte et pesante ;
Si vault-il myeulx me resouldre, et eslire En dire part, que du tout n’en rien dire :
Car par le moins tu auras congnoissancc Du plus causé par ta grande puissance.
Las I il fauldroit que l’ancre fust de lermes.
Et durs souspirs en Lieu de plaisansfs termes ;
La plume fust d'une peine bien forte,
D’ung fer tailliée en la volunté mente ,
Et le papier fust noircy en coullew, ! ^ •
Pour myeulx monstrer ma tant ferme doulleur,
Si je vouUoys bien au vif te monstrer Le mien estât, et mon. mal remonstrer.
Mais à qui esse à qui faysqe ma plainte De la rigueur de mon amour sans fainte ?
Quelz yeulx lyeront ceste triste escripture Sans lamenter ma fbrttme tant dure ?
Ce sera toy, ô amye et maistraisse !
Seront tes yeulx non ramplis de duresse.
Qui sus papier verront, en piteux métré.
Où ton amour me peult conduyre et mectre.
Que dira lors ton honneste nature ,
Ta seure amour, ta ioyaulté tant pure?
Je croy pour vray que quy t’orroit parler.
Ou que tel son heureux nous portast l’air.
Que tu diroys : Helas I comme je porte Dure l’absence en amour non moins forte !
O I comme, amye, tu as pour recompanse Le myen vouUoir, suivant ta penitance;
Et bien souvent ma bouche tandre et molle Occupée est de suspirer pour parolle :
Ce sont les fruictz qu Amour le liberal Départ aux siens, tenant pour bien son mal. Amye, helas! l’erreur d’aultruy nous fait Santir le mal, sans avoir riens forfaict.
Au départir, quant je te dis adieu.
En délaissant toy, ma vie, et le lieu
Qui comprenoit dessoubz, miracle obscure.
Le seul remede à ma peine tant dure.
Plus ne te vis, sinon en la pensée.
Alors fust tant ma douUeur avancée.
Que je ne puis la dire, dont la panse;
Et soit bien seure , envers toy nulle offense N’avoir povoir en cestuy myen voyaige.
Je te laissay, au partir, ung seur gaige Que doys tenir conune chose trop tienne ;
Et j’ay ta foy, que je repute myenne.
Le seul confort en mes labeurs et peines :
Car pour tout l’an je compte les sepmaines ,
Le jour pour moys, et pour minute l’heure.
En tel estât travaillé si demeure Le tien amy, qui attant le revenir Tant désiré, tesmoing de son debvoir :
Car tant suis tien, que si tu n’abandonnes Toy-mesme propre et à aultruy te donnes, impossible est qu’à nul aultre puisse estre,
Ny que mon corps de mon cueur soit le maistre.