A MES5EIGNEURS, MESSEIGNEURS DE PARLEMENT, A PARIS
Messeigneurs, considérant le grand ennuy que pouvez avoir conceu, sachant la griefve maladie du Roy, il m’a semblé vous debvoir escriprc sa convalescence et guérison, pour consoler la compaignie. Je l'ay veu, par le jugement de deux de ses médecins et avec ceux
' Cette lettje fnl préwntée et lue «a la trouve dans lea rtgnires du ronieil. au paitemant, le jeudi 19 octobre I bs6 On (dI.tiii'ivi
de l'empereur, sans esperance; et avec ce toutes les signes de la mort estoient : car demeura aucun temps sans parler, veoir, ne oyr, ne congnoistre personne. H y a aujourd’huy huict jours que madame la duchesse feist niectre en estât tous les gentilshommes de la maison du Roy et les siens, ensemble ses dames, pour prier Dieu, et tous recourent nostre Créateur; et après , fut dicte la messe en la chambre du Roy. Et à l’heure de l’elevatioii du Saint-Sacrement , monseigneur l’archevesque d’Ambrun exiiorta le Roy à regarder le Sainct- Sacremenl; et lors, ledict seigneur, qui avoit esté sans veoir et sans ouïr, regarda le Sainct-Sacrcment , esleva ses mains, et après la messe , madame la duchesse luy fit présenter ledict Saiuct-Sacrement pour l'adorer. Et incontinent le Roy dit : • C’est mon Dieu qui me guérira l’ame et le corps , je vous prie que je le reçoive. • Et à ce que l’on luy dict qu’il ne le pourroit avaller, il respondit : « Que sy feroit. • Et lors madame la duchesse Gt départir une partie de la saincte hostie, laquelle il receut avec la plus grande compunction et dévotion, qu’il n’y avoit cueur qu’il ne fondit en larmes. Madicle dame la duchesse receut le surplus dudict Sainct-Sacrcment. Et de ceste heure-là, il est tousjours allé en amendant; et la fièvre, qui luy avoit duré xxiii jours sans relascher, le laissa, et en est de tout net , grâces à Dieu; et nature a faict toutes ses operations naturelles, tant à l’evacuaUon par haut et par bas, que par dormir, boire et manger : tellement qu’il est hors de tout danger, qui est œuvre de Dieu miraculeuse, ainsy que les Françoys et Espagnols qui ont esté allentour de luy, ont chascun jugé. Et certains jours auparavant qu’il perdit la cognoissance, il avoit autres fois receu le Sainct-Sacreraent et s’estoit getté à genoux hors son lict, tout en chemise, et demandant pardon à Dieu, et prononçant le pseaume : Ego dixi in dimidio dierum meorum, et prononça fort dévotement : Domine, vimpatior; nsponde pro me.
Messieurs , je vous ay volontiers escript ces choses icy , aCn que vous congnoissiez comment Dieu, par sa bonté, a le royaulme de France, tant en chef que en membres, en singulière recommanda-
SECTION III. — CAPTIVITÉ EN ESPAGNE. 333 tion, et avons grande occasion de le recongnoistre. Vous certifions deux choses : sy est que le Roy a faict grandz promesses et vœux à Dieu le créateur de faire et antretenir beaucoup de choses que vous sçaurez cy-après , qui sont toutes à l'honneur de Dieu , paix et soulagement de ses suhjctz, en tous estatx; et aussy est qu’il a receii jusques icy la cour de parlement en bonne et grande estimation. T espere , au plaisir de Dieu , que luy donnerez tousjours occasion de continuer à porter l'amour à Icelle que le chef doibt à ses membres.
Messieurs, après la convalescence du Roy, madame la duebesse partira demain de Madril pour venir en ceste ville devers renq>ereur; et espérons, au plaisir de Dieu, que la délivrance du Roy et la paix universelle s'en ensuivra ; dont serez advertiz, aydant le Créateur, auquel je prie vous donner la grâce et préserver toute la compaignle.
Escript à Tollede , le premier jour d’octobre h v* xxv.
Voslre très humble serviteur et frere, JKIIAN DE SF.I.VE