AVERTISSEMENT
Un des écrivains qui, tout en examinant Louis Veuillot du dehors, ont le plus profondément pénétré son esprit, M. Jules Lemaître, a souligné d'un trait clairvoyant et fin le penchant secret qui inclina toujours le vigoureux polémiste à la songerie sentimentale et à la poésie.
« Louis Veuillot, dit-il en ses Contemporains, est très sensible à la musique, très amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique et tendre. Rêve toujours surveillé par la conscience du chrétien ; car c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie et même la tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et
ses haines lui pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive et à la douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté et qui ne purifie point. » Tout homme de sens, ayant pratiqué Louis Veuillot, reconnaîtra ce qu'il y a de vérité dans ce jugement. Le ferme prosateur a plus d'une fois convenu de cette inclination poétique, oii des censeurs austères étaient tentés de blâmer une faiblesse, mais qui, en de telles mains, valait une force. Une force, en effet, puisqu'elle était un de ces dons de l'esprit, qu'un chrétien tel que Louis Veuillot sait tourner au service de Dieu. Et c'est précisément ce qu'il y a de remarquable dans la poésie de l'illustre écrivain : qu'elle s'accompagne du rythme cadencé des vers ou qu'elle anime une prose musicale et colorée, toujours, à sa manière, elle vise à l'action. Quand vous supposez qu'elle vagabonde, elle court vers un but que vous ne voyez pas. Jamais elle n'a complètement la bride sur le cou. Telle pièce isolée, qui semble une fantaisie sans objet, fait déjà partie d'un tout dont elle recevra sa valeur et sa fin. M. Jules Lemaitre
a raison quand il dit que Louis Veuillot surveillait de près son goût pour la rêverie, de peur de se voir emporté par elle. 11 aurait pu ajouter que, même en lui cédant, le chrétien la dirigeait encore.
Un livre a manqué, dans l'œuvre du maître, où le penchant lyrique et sentimental eût pleinement affirmé sa dépendance envers l'esprit de foi. Cette dépendance, il est vrai, n'est pas douteuse à qui sait voir. Mais l'écrivain lui-même avait rêvé d'un ouvrage, où toute la poésie de son âme et de son imagination, tout ce qui sourdait en lui de mélancolique et de chantant, sans oublier non plus ce filet de satire qui pointait toujours au bec de sa plume, auraient collaboré sans effort à une exquise et très haute leçon de morale. Ce rêve est demeuré un rêve. De longues années durant, l'auteur le porta et le caressa dans son esprit. Le plan s'en dessinait devant son regard intérieur, avec des contours encore trop vagues pour être fixés par l'écriture, et cependant assez précis déjà pour enchanter les yeux. Le titre
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existait, au moins provisoirement ; c'était ce nom même de Cara, ce nom un peu mystérieux et je dirais volontiers presque anonyme, dont les quatre lettres figurent au frontispice de ce volume. Et le poème ne fut jamais rimé.
Une liasse de feuillets jaunis, retrouvés dans les papiers du Maître, ne nous a révélé que des fragments, des ébauches et des notes. Quelques-uns de ces morceaux épars, en se rejoignant, peuvent reconstituer à peu près une aile de l'édifice ; quelques-uns de ces croquis rapides, en se comparant, peuvent indiquer les grandes lignes du tableau. Mais ni l'œuvre entière ne se peut évoquer, ni le plan lui-même se dessiner nettement et sans lacunes.
En s'aidant des projets de préface interrompus par des travaux plus graves ou plus urgents, l'on peut reconstituer toutefois, sinon le schéma complet, du moins l'idée maîtresse, d'où l'œuvre en espoir avait germé et qui se fût dégagée de l'œuvre accomplie.
Cette idée est unique et profonde : « Une âme à sortir du néant de la vie présente. »
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Louis Veuillot veut peindre à la fois cette âme et la maladie dont elle est rongée, « la grande maladie de l'âme au temps où nous vivons ». — « Cette maladie est le doute, mais un doute d'une espèce particulière... qui se nie et s'affirme, se plaint et se vante, se caresse et se hait, feint volontiers de se combattre, se trompe lui-même et demeure au fond résolu de se prolonger... » Maladie singulière, indéfinissable et subtile, qu'une certaine école de poètes a miseà la mode et qui, par la mode, a gagné peu à peu jusqu'aux moelles. Aussi le héros de Cara, ce grand malade contemporain que l'auteur se propose de décrire et de guérir, « c'est W^erther, c'est René, c'est Byron et Musset, et surtout, c'est leur lecteur ». Louis Veuillot le saisit et le montre au plus fort de sa fièvre maligne, infecté tout ensemble et dans l'esprit qui « prend le faux pour le vrai », et dans le cœur qui « prend le laid pour le beau », et dans l'âme, enfin, qui « prend le mal pour le bien ».
De cette misère intellectuelle et morale, l'écrivain conduira progressivement son personnage à la pleine santé, la santé qu'il définit par « l'amour et la paix.;., fruit d'une seule et même chose qui est la connaissance du vrai, le goût du beau, la pratique du bien ».
Mais cette cure spirituelle devra se couronner dans les larmes qui instruisent, qui épurent et qui rachètent... La peinture, l'ascension, le perfectionnement de cette âme, à la fois réelle et symbolique, appelaient trois parties ou trois chants. Le poète en avait jeté sur une feuille volante, au galop de la plume, ce sommaire abrégé et presque énigmatique :
Livre 7. — Le cœur et l'âme dans la nuit, doutant s'ils existent et n'ayant pour ainsi dire la perception de la vie que par la sensation de la mort.