‹ CaraChapitre 2 sur 18 · I. — Mon cœur et mon âme sont morts · texte numérisé non relu

I. — Mon cœur et mon âme sont morts

II. — Ai-je vraiment un cœur? La douleur me le dit. Si j'ai vraiment une âme, elle est morte ou mourante.

I I I . — Mon âme est vivante comme mon cœur.

Comment ces trois livres auraient-ils été composés ? Comment se fussent-ils fondus en un seul poème? C'est le secret de celui qui n'est plus. Non seulement nous ne saurions le découvrir; mais encore les fragments laissés par Louis Veuillot nous mettent en face d'une singulière énigme. Entre les pièces assez nombreuses et parfois ordonnées, qui restituent en partie le commencement de l'œuvre, et les rares morceaux qui en indiquent la conclusion, il se creuse un hiatus.

Au début, le héros du livre est un certain Paulus Boitard, individu fort déplaisant, dont l'amour luimême a beaucoup de peine à rendre l'abord agréable. A la fin, sans transition entre les idylles pittoresques et les élégies domestiques, nous nous trouvons en présence de Louis Veuillot lui-même ; ce sont ses douleurs de père et d'époux, qui brusquement succèdent aux piquants et savoureux dialogues avec l'insaisissable Cara. La dualité du principal personnage est ici frappante. Et, pourtant, la pensée définie par les essais de préface, le programme ébauché d'un coup de plume et jusqu'à ce tour direct et personnel employé constamment par l'auteur, tout concourt à démontrer l'unité du héros. Ce n'est

point, d'ailleurs, la seule étrangeté de ce travail, tour à tour en ébauches et en débris. Logiquement, semble-t-il, entre l'épisode amoureux et fugitif de Cara, qui prélude à la guérison du malade, et les deuils intimes qui la portent à sa perfection, une autre étape aurait dû se rencontrer : le bonheur dans l'ordre et dans la paix. Or, Louis Veuillot paraît avoir voulu brûler cette étape. En avait-il vraiment le propos définitif? Et, si oui, quelle était sa raison ? Questions insolubles.

Encore une fois, ni pour combler ou pour expliquer cette lacune, ni pour remettre au point l'apparente identification de Paulus Boitard avec Louis Veuillot, l'éditeur ne peut ni ne doit se substituer à l'écrivain. Rétablir ce qui apparaît clairement de la pensée du maître, y encadrer les fragments épars de son oeuvre, il n'a point d'autre tâche.

Ces fragments, pourquoi Louis Veuillot ne les at-il pas publiés lui-même?...

C'est apparemment qu'il espérait toujours ache-

ver l'œuvre de son rêve et ne la voulait donner que complète.

Ce « poème singulier », l'écrivain nous apprend qu'il le caressa presque sa vie entière. Jamais, sans doute, il ne prit le loisir de le forger tout d'une haleine, comme un auteur qui « fait » sur commande; mais jamais non plus le projet ne quitta complètement son cœur et son cerveau. Toujours arrêté sur le « même dessein sérieux et grave », il demeurait toujours incertain sur l'expression qui rendrait le plus justement sa pensée. Cette indécision, constamment brusquée par des travaux plus pressants et qui se présentaient sous une forme plus nette, ne fut pas la moindre cause du perpétuel ajournement qui devait sacrifier Cara. 11 y en eut d'autres. Elles nous sont révélées par l'allusion discrète à ce « conseil trop prompt », que l'auteur écouta, sans l'approfondir, mais qu'à la réflexion il regretta d'avoir suivi.

Plus tard, ayant désir de rassembler son Œuvre poétique, il ébrancha l'ouvrage en formation de toutes les parties qui pouvaient supporter une publication indépendante. Or, ce qui restait, les premiers chants surtout, avait besoin, pour être compris, du soutien de l'ensemble et du prolongement d'une conclusion

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morale. Isolés, ni ces morceaux n'auraient atteint leur but, ni leur originalité n'eût été à l'abri d'interprétations venimeuses. Parmi les malfaiteurs et les marauds de plume, encore endoloris par les verges du polémiste, il s'en fût rencontré qui, du tour et du ton de certaines pièces, auraient perfidement conclu contre l'auteur. Paulus Boitard et Cara restèrent donc au fond du tiroir, attendant la fin des élégies familiales et des élévations religieuses où devait chanter l'âme de Louis Veuillot. Hélas, pour Louis Vcuillot, ce qui survint alors, ce furent de nouveaux labeurs et de nouveaux combats, la maladie, la mort...

De la postérité, nous n'avons plus à craindre ce que le maître aurait pu redouter de ses contemporains. Pour incomplet et parfois imprévu que soit le poème, aucun lecteur, même hostile à Louis Veuillot, n'aura l'idée d'en dénaturer l'inspiration, ni d'en méconnaître le but.

Ce but, au contraire, et cette inspiration, simplement entrevus dans les esquisses et les fragments du

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travail inachevé, s'imposeront au respect de ceux qui doutent et provoqueront l'applaudissement de ceux qui croient.

Aussi , la publication que l'auteur ne pouvait entreprendre avant d'avoir couronné son dessein, paraîtelle à ses héritiers non seulement une possibilité, mais presque un devoir.

Si étendue et si variée que soit l'œuvre de Louis Veuillot, la conception générale de cet ouvrage y ajoute un nouveau trait. Comme on l'a déjà remarqué, l'idée mère de Cara, c'est la préoccupation de tourner à la défense de la vérité morale toutes les ressources et toutes les souplesses de la poésie, même imaginative et amoureuse. Exemple et leçon qui ne doivent pas rester sous le boisseau.

En second lieu, de la conclusion tronquée, mais puissante encore, un autre enseignement jaillit, qui ne veut pas être perdu. La maladie intellectuelle et morale que Louis Veuillot dénonçait, il y a près d'un demi-siècle, avec une perspicacité qui en distinguait déjà les périls, a élargi et creusé ses ravages. La société contemporaine en tombe à ce degré d'aberration, prévu par le poète, où, à force de baguenauder entre le bien et le mal, on arrive à prendre le mal pour

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le bien. Sous sa forme ironiquement légère, Cara, par son début, nous remet en mémoire que cette transposition morbide eut son point de départ dans un dilettantisme littéraire auquel le monde, épouvanté de ses fruits, ne veut pas encore renoncer; puis par son dénouement grave et douloureux, l'œuvre du fier chrétien nous rappelle qu'on ne retrouvera pas la santé normale en dehors de la pleine vérité.

Si la pensée de l'ouvrage accentue et précise encore la physionomie pourtant si connue de l'homme, les détails de l'exécution affirment à leur tour le talent du poète. En dépit des contestations dont il fut parfois l'objet, ce talent n'a plus besoin d'être prouvé; mais, parmi certaines pièces ébauchées, que l'écrivain toujours sévère à lui-même eût évidemment polies, quelques pages de ce volume suffiraient, s'il était nécessaire, à en établir la valeur. Sans prétendre ici faire oeuvre de critique, on peut soutenir que quelques-unes des poésies de Cara, tour à tour élevées, mordantes et sentimentales, ont leur place marquée je ne dis pas seulement dans les morceaux choisis de Louis Veuillot, mais bien dans les anthologies poétiques du dix-neuvième siècle.

On se plaît, de nos jours, à recueillir et à enchâs-

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ser les moindres reliques des grands écrivains. Mieux que beaucoup d'autres, il est indéniable que Louis Veuillot mérite cette sollicitude et cet honneur. Et, parmi tant d'écrits posthumes édités aujourd'hui, on reconnaîtra que son curieux poème appelait une restitution.

Reste à dire un mot du plan suivi par l'éditeur dans la publication de ce livre. Et, d'abord, c'est un devoir pour moi de remercier l'écrivain qui m'a donné, dans ce travail, une collaboration spontanée et active. En distrayant de ses labeurs un temps qui lui était précieux, M. Roger Duguet m'a permis de terminer, au milieu des luttes quotidiennes, une œuvre qui m'était chère.

Trois essais inachevés de préface ouvrent le volume. Ils se complètent réciproquement, mais hélas ! en laissant encore la thèse incomplète. On les a publiés, scrupuleusement, dans l'ordre où ils furent recueillis.

Dans les deux premières parties du poème, où l'écrivain campe son héros, dépeint son âme et conte

Cara — b fxviil

ses idylles, on ne trouvera que deux épisodes, Jînlonia et Cara, qui soient présentés selon le plan de Louis Veuillot : plan, d'ailleurs, peut-être provisoire, mais arrêté de sa main. Les autres pièces étaient disséminées, sans autre indication que celle du « livre » où elles devaient prendre place. On a donc exactement suivi, pour Antonia et pour Cara l'ordre établi par l'auteur. Mais ce respect a forcément éliminé quelques morceaux qui semblaient devoir figurer sous les mêmes titres et qu'il n'y avait point classés. Ils ont été conservés en appendice. Quant aux autres fragments, on a entrepris de les disposer selon la logique et l'enchaînement des faits. On ne se flatte pas d'y avoir toujours réussi ; car Louis Veuillot lui-même, avant de publier son ouvrage, aurait dû pratiquer certaines retouches et ménager certaines transitions. Ce travail de classement, lui aussi, a renvoyé à l'appendice un petit nombre de pièces, qui ne se rattachaient que trop vaguement au fil du sujet.

D'autres poésies encore, mais déjà publiées du vivant de l'auteur, auraient pu s'encadrer dans ces deux premières parties de Cara. Louis Veuillot, d'après ses notes, avait le propos d'élargir cette œu-

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vrc complexe, en y introduisant certains morceaux de longue haleine, tels que l'Etrange Bordelaise et Pygmalion. Mais, comme il n'était pas possible d'opérer la soudure entre ces pages connues et l'ouvrage inédit, on a pensé qu'il valait mieux ne pas surcharger inutilement ce volume d'épisodes qu'on peut lire ailleurs.

Plus malaisée fut la reconstitution de la dernière partie, cette élégie familiale rehaussée de courage chrétien, qui devait tout à la fois conclure et couronner l'œuvre entière. On n'en possède, hélas, qu'un rapide aperçu, jalonné de quelques pièces, inédites en petit nombre, en plus grand nombre publiées. Celles-ci, tels que le poignant et superbe Cyprès, ont été reprises et rendues au poème auquel Louis Veuillot les destinait. Emprunts nécessaires pour expliquer l'ouvrage et lui donner toute son efficace. On les a reliées et soutenues par les menus fragments, de prose et de vers, retrouvés dans le manuscrit, qui s'arrête au milieu de ces larmes...

Enfin, après l'appendice étoffé de toutes les oeuvres écartées de la trame, le lecteur trouvera un Epilogue. Etranger au plan du livre, il a paru trop intimement conforme au but de l'écrivain, pour ne pas mériter

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cette exception. Dans l'enveloppe où dormait Cara, quelques feuillets épars se trouvaient aussi, couverts de brefs essais poétiques abandonnés par Louis Veuillot. C'est l'un d'eux, le plus significatif et le plus achevé, qu'on a recueilli. Cette Prière de David conclut heureusement, sur une pensée de repentir et d'espoir, un volume écrit pour relever les âmes et les ramener à Dieu...

François VEUILLOT.

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