‹ CaraChapitre 10 sur 18 · XI · texte numérisé non relu

XI

« Et peut-être je fuis ! » — O le poison charmant 1 Oh 1 que me voilà pris de façon souveraine I Certes, je cours à Rome, et d'une âme sereine! Est-ce fort à propos? Je n'y tiens nullement.

Qu'elle aime ou qu'elle joue, au torrent qui m'entraîne. J'obéis sans lutter. Je cède éperdument. Si tu veux dévorer un petit Bas-Normand. Ma foi, je le veux bien : régale-toi. Sirène î

Ces splendides écucils du grand soleil dorés, Et cette vaste mer plus en fleur que les prés. Qu'importe que la mort se cache sous ce leurre?

J'irai, j'irai joyeux sur ces flots absorbants.

Prends le sang de mon cœur pour teindre tes rubans ;

Va, je veux bien mourir pour t'amuser une heure.

xm

Madame, ce n'est plus Florence.

L'Arno sommeille. Au Palais-Vieux, Titien n'est plus radieux, Et tout prend le même air qu'en France.

Au Prato, miss Arabella, Dans son escadron d'affreux faunes, Fait triompher ses frisons jaunes...

C'était plus drôle en ce temps-là !

Je vais à Sainte-Croix, au Dôme ]] semble que partout je voi Marco, disant je ne sais quoi.

Vous le rendez léger, cet homme !

En ce monde décoloré, Mon âme à la mort asservie Evoque le temps de la vie...

jyiessun maggior dolore (!)•••

(i) < II n'est pas de pire douleur... que de se rappeler un temps heureux dans la misère >, dit' Françoise de Rimini à Dante, au chant V de l'Enfer.

XÏY

Elle était à genoux sur le pavé du temple, Les mains jointes, le front serein ; il me sembla Voir un de ces cœurs purs qu'aucun mal ne troubla Et qui garde cet oeil de l'enfant qui contemple.

Le scrupule à ma joie un instant se mêla. Mais bientôt, m'élevant à la sphère plus ample. Loin d'elle agenouillé, priant à son exemple, Je remerciai Dieu de m' avoir mené là.

Longtemps et sans tourner le visage en arrière,

Elle pria. Pour moi , telle fut ma prière :

< Dieu, que je l'aime assez pour la laisser à vous ! »

Quel parfum, quel soleil, dans mon coeur, dans l'église 1

Certes, le Véronèse eût tenté l'entreprise

De peindre en ces clartés cette femme à genoux.

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Sur les crêtes du Colysée, Dans l'inaccessible hauteur, Nous aperçûmes une fleur Du soleil et du vent baisée.

Cara lui dit : a Salut, ma sœur 1 Le destin t'a ftivorisée :

Tu vivras peu, mais en splendeur ; Tu ne seras jamais brisée.

< Pure est ta sève, pur le vent Qui sans cesse te va mouvant.

Pur le soleil qui te dévore.

« Nulle main ne te touchera.

Et l'air pur ensevelira

Seul ta poussière pure encore ! »

Je répondis : • Ce Colysée Elève l'âme à sa hauteur.

Jadis, j'aurais voulu la fleur Et mes lèvres l'auraient baisée.

« Mais qu'elle reste ainsi, ma soeur, Dans sa place favorisée ; Qu'elle conserve sa splendeur.

Et que mon âme en soit brisée !

« C'est assez que parfois le vent Tournant vers moi son front mouvant, Presse le feu qui me dévore.

< Nul autre amour ne touchera

Mon coeur. 11 s'ensevelira

Dans sa flamme vivante encore. »

Lorsque enfin je lui dis adieu.

Pauvre Cara, qu'elle fut triste!

Elle cachait sous la batiste De grands yeux d'or veinés de feu.

Pleurait-elle? Peut-être un peu.

Elle est sincère — et grande artiste, a Pour vous seul, dit-elle, j'existe.

J'en prends à témoin ce ciel bleu ! »

O beau ciel, ô serment de jFçjoiinc-l— Je m'en allai la mort dans l'âme, Me maudissant d'être parti.

J'appris, la semaine suivante. Qu'elle était malade et mourante D'avoir jeté des confetti.

• aSl

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