LIVRE
Quoi I c'est Cara la tant rêvée!..
D'abord, me sentant bienvenu, Je pensai l'avoir retrouvée...
Elle ne m'a point reconnu 1
Mainte parole inachevée Mit cependant mon coeur à nu ; La palissade était levée, Et l'entretien fut ingénu.
Nous abordâmes tout de suite Les sujets que le monde évite, La douleur, l'attente, la foi.
Elle eut des sourires de femme :
Cela veut dire on ne sait quoi ; Mais c'est une douceur dans l'âme.
Nous avons repris l'entretien ; Tous deux nous semblions l'attendre.
Je crois qu'on arrive à s'entendre.
Pour sûr l'intérêt se soutient.
A mon avis, je pourrais bien Sans l'ofFenser toucher au tendre.
Plus d'une invite y parut tendre, Si je lui plais, je n'en sais rien.
Pour le surplus, elle est aimable.
Un esprit d'ange... ou de diable.
Du cœur assez... probablement?
Dois-je fuir? Faut-il que j'avance?
Oh I je voudrais immensément Savoir au vrai ce que j'en pense.
Hier, chez le Conseiller, le propos vint sur elle. Quelqu'un me demanda si je la trouvais bien. Je demandai comment? On reprit : « Laide ou belle? » Ma foi, je répondis que je n'en savais rien.
Je disais vrai. Je sais qu'une flamme étincelle Dans son regard charmant qui cherche trop le mien ; 11 me semble qu'elle a du style en son maintien, Et je trouve à sa voix une douceur mortelle.
Mais tout cela fait-il qu'on soit bien ? Je l'ignore. D'après la Conseillère, un grand point manque encore, Et c'est un certain air autrement fagoté.
Elle est aussi trop grave, ou plutôt trop rieuse ; — Puis sa robe n'est pas de la bonne faiseuse ; — Et puis, si simple, où donc est la beauté?
[mi
lY
Une femme très pure et qui n'est point bégueule, Qui sait écrire et lire et qui n'est point bas-bleu, Qui joue avec la flamme et qui ne prend point feu, Et que l'on sent gardée encor quand elle est seule ;
Une patricienne aux allures d'aïeule, Qui semblerait trop fière et qui ne l'est qu'un peu ; Une main de velours qui moud comme une meule. Des mots qui disent tout et ne font point d'aveu I
Des rires enfantins dans les choses profondes, Un front plein de pensée orné de touffes blondes. Un esprit vigoureux jaseur comme un ruisseau ;
Du velours, de la vie, un grand nom, des dentelles ; Point de mari. Grand Dieu ! Que de choses mortelles. Et que cela pourtant fait un joli morceau I
Quelle idée ont-ils donc de la beauté, ces êtres Glacés et sans amour, que la mode asservit ? La beauté, c'est la vie. Or, en eux rien ne vit ; Ils suivent les coiffeurs et jurent par ces maîtres.
La plus haute esthétique est par là sans profit. Pour voir un faux chignon, ils courent aux fenêtres, c — Mais ôtez, disent-ils, la dot et les ancêtres, Cara n'a rien ! » Elle a mon cœur, cela suffit.
Elle est belle en mon cœur. Sa jeunesse expirante, Son front trop vaste où naît la ride dévorante. Et cet éclat dernier qui n'aura plus qu'un jour.
Ce sont là les beautés que lui fait mon amour.
Et je l'aimerais moins ou plus jeune ou plus belle,
Et je ne la veux pas autre qu'elle est, mais telle.
Cara — 8 , [ii3]
J'ai vu sur son cachet un blason compliqué. Elle a vingt-cinq parents dans vingt-cinq ambassades. Mes rêves, là-dessus, prennent des tons maussades : Je crains en ces splendeurs d'être mal embarqué.
De mon chaume normand par l'herbage masqué Jusqu'à ce haut castel qui date des croisades, Cela fait à franchir beaucoup de palissades ! Ici près est Ferrare, où Tasso fut moqué.
]1 est vrai que je suis un poète de France... Pourtant j'aimerais peu que Cara descendît Et devînt un sujet de drame ou de romance.
Hélas! maudit blason. Hélas 1 amour maudit. Mais bah 1 Allons toujours. C'est fait, c'était écrit : Pouvais-je manquer d'être amoureux dans Florence !
vu
Je t'écoute; raison cruelle.
Je t'écoute et je fais effort; Mais le je ne sais quoi s'en mêle, Et chaque jour il est plus fort.
Si mon cœur n'est pas seul rebelle Et s'il faut vaincre encor le sort, Réponds et dis à qui le tort?
Je t'écoute, raison cruelle.
Je t'écoute et je fais effort, Et chaque effort me remplit d'elle :
Quand je la fuis, elle est plus belle ; Quand je la vois, plus belle encor.
Je fais la promesse formelle D'éviter son palais accort ;
Mais c'est là que je cours d'abord.
Va I le je ne sais quoi s'en mêle.
Et chaque jour il est plus fort, Et chaque jour elle est plus belle.
Ne me dis rien, raison cruelle ; Ou dis-moi de chercher la mort.
LeHre
Demain, au Palais Vieux, Don Marco, savant homme. Devant certain tableau parlera doctement. Et dans un beau discours épicé d'allemand. Expliquera pourquoi Vénus obtint la pomme.
En ce tableau profond, plus qu'admiré, je crois, Ce qui fait l'intérêt, c'est que Vénus, Madame, Ne semble pas la plus immortelle des trois ; Déesse encore, mais moins déesse que femme.
Don Marco, là-dessus, tient des propos sans fin.
11 y mêle un soupçon de son grec le plus fin.
Quelque hébreu, du sanscrit, et tout cela d'un tendre 1.
Mais dit-il de l'amour ce qu'il faut? C'est selon. Je crois que si quelqu'un voulait assez m'entendre. Sans en savoir autant, moi, j'en dirais plus long.
Ï4na délie Ire cose da morire
E aspettar e non veder ventre (i).
Donc il vous plaît que je vous rende compte De la leçon I Don Marco s'installa Très lentement. Ne vous voyant pas là, 11 pressentit une défaite prompte.
Sans vous, comment espérer que l'on dompte Hébreu, sanscrit et grec? Marco parla Très bien. Très bien l'auditoire bâilla. C'est votre faute. En mourez-vous de honte?
Point de soleil, — je le suppose, hélas I TJuomo doHo poursuivit ses ébats ; Mais le soleil et vous absents, que dire?
On attendait et vous ne veniez pas.
Ï4na délie Ire cose da morire "E aspettar e non veder venire.
(i) Une des trois raisons de mourir Est d'attendre et ne pas voir venir.
Lettre
Nos vieilles pierres solennelles, Nos murs romains, âpres débris, Si vous les revoyez fleuris Et parés de beautés nouvelles, Pour moi, je n'en suis pas surpris.
Les roses et les giroflées
Et les pompons d'or éclatants,
Et les acanthes étalées.
Et les fenouils, bouquets flottants,
N'y sont pas nés du seul printemps.
Quand, plus doux que le son des lyres, En ces lieux, résonnaient vos pas.
Ne vous en souvenez-vous pas ?
Vous les remplissiez de sourires, De mots charmants et dits tout bas.
Ces Beurs soudaines et pressées Que de la pierre on voit jaillir, Ces fleurs de vos yeux caressées...
Oh ! si je pouvais les cueillir Et m'embaumer de vos pensées !
[t.oJ
LeHre de Cara (')
Une voix chère en d'autres lieux m'appelle, Et dans mon cœur glissent de chers ennuis. ]] faut quitter Florence, — qu'elle est belle! Adieu, je pars ; et peut-être je fuis.
(i) LETTERA Dl CARA
Una voce gentil me altrove appella
Novo infondendo aj core doJce désire.
Fiorenza addio ! ti lascio e sei si bella Parto, ed é fuga forse il mio partire.
Se a Roma vai, nella stagion novella Ogni mia cura là voglio sopire Là amor vedrai ch' io son pur sempre quelta, Che puo inconstanza a fedellate unire.
Erra, se perdonarmi amor non voile
Don Mario : ma per lui non v'ha salvezza Che in Venere mostrar la donna ardio.
Del Pincio in Roma té sia caro il colle ? Mario non dice che l'aima è bellezza ? E che l'amor... ma che mi calo?... Addio.
Si vous venez dans la Ville Eternelle, Vers le printemps j'y porte mes soucis, Vous m'y verrez telle encor que je suis : Très inconstante et cependant fidèle.
Si Don Marco ne m'a pas pardonné, Il a grand tort. 11 est déjà damné Pour avoir fait de Vénus une femme.
Promenez-vous à Rome au Pincio...
Marco dit-il que la beauté, c'est l'âme? Et que l'amour... Mais qu'importe! Addio.
[laa