‹ CaraChapitre 12 sur 18 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Cara, Dieu prit entre ses doigts Une argile blanche et moelleuse ; 11 la purifia sept fois :

L'argile devint lumineuse.

De cette pâte précieuse, Dieu tira la femme de choix, La céleste, la généreuse, La forte amante de la Croix.

Deux petits grains étaient de reste L'un fournit la femme modeste, L'autre par Satan fut volé.

Cara, ce reste saint, mêlé De plâtre et de verroterie, C'est de quoi vous fûtes pétrie.

[.3oJ

Quand oublicrai-je ce jour-là ?

Jamais septembre n'étala

Tant de parures ; Jamais les bois, jamais les prés, Jamais les jardins empourpres,

Les ondes pures ; Jamais les fleurs ni le soleil, Jamais, dans le printemps vermeil.

Brise amollie ; Non, jamais jusqu'à ce moment Rien ne m'avait si doucement

Chanté la vie.

Or, c'était un soir de janvier.

Nous descendions seuls l'escalier

A demi sombre ; Là-haut, dans le salon moqueur.

Mainte chose avait en mon coeur

Jeté de l'ombre ;

Mais quand je la tins à mon bras, Soudain plus de doutes ingrats ;

Tout fut luntière.

Elle me dit en souriant :

« — Vous étiez ce soir effrayant,

J'en étais fière ! »

J'ai voulu demander pardon ; Elle reprit : a Taisez-vous donc,

Laissez-moi dire :

Certes, mon coeur est bien à vous ; Mais je vous aime un peu jaloux

De votre empire.

Il me plaît qu'un je ne sais quoi, Aussitôt qu'il s'agit de moi.

Vous enfièvre... »

Et je devenais radieux Au jour qui sortait de ses yeux

Et de sa lèvre.

Nous descendions, de quel pas lent I Elle ajouta presque en tremblant :

a — Oui, je vous aime.

Contre mon cœur, je le sens bien, 11 faut que j'élise un gardien.

Et c'est vous-même.

Nous nous sommes trouvés trop tard.

Hélas ! le monde lie à part

Nos destinées ; Mais acceptant des devoirs chers. Nos âmes libres de ces fers,

Se sont données.

« Nous tiendrons ce qui fut promis ; jamais époux et plus qu'amis,

Purs et fidèles, Jusqu'au ciel ainsi nous irons ; Et du grand amour nous prendrons

Les nobles ailes. »

Déjà, de ses gens entourés, Nous étions au bas des degrés ;

Nous nous quittâmes.

D'un dernier mot embaumant l'air ; « Adieu, dit-elle, ami très cher ;

Aimons nos âmes ! »

Sur le seuil je restai muet.

Et sa voiture l'emportait

Dans la nuit noire J'étais là, je voyais encor Ses yeux de feu, ses cheveux d'or,

Sa main d'ivoire ;

Puis, lorsque le bruit eut cessé, Dans cette nuit je m'enfonçai

A l'aventure ; Et sans m' être dit où j'allais.

Je reconnus de son palais

L'architecture.

Je m'éloignai, mais je revins.

Enchaîné par des lacs divins,

Devant sa porte.

Le vent y soufflait plus que frais :

Le désir dont je m'enivrais

Prêta main-forte.

Elle parut. Je vis encor Les yeux de feu, les cheveux d'or,

La main d'ivoire ; Elle me vit, et sa beauté S'illumina. Quelle clarté

Dans la nuit noire !

César, tu passas par ici.

Très bien équipé. Dieu merci,

Et roi du monde ; Mais tu n'eus jamais en ton cœur Si charmante joie, ô vainqueur.

Ni si profonde î...

Combien je fus émerveillé,

En rentrant de me voir mouillé

Jusqu'à mes toiles.

J'avais marché dans les splendeurs, J'avais cru qu'il pleuvait des fleurs

Et des étoiles.

Lettre

Que faites-vous en ce moment,

Cara, ma belle ?

Moi, je suis dans mon sentiment Enfoncé trop profondément

Pour ma cervelle.

Hier c'était bal ; il est matin,

Et je suppose Qu'en votre armure de satin, Vous rentrez au logis, le teint

Assez peu rose.

Par un rêve à vos pas lié,

O fille d'Eve, Je me voyais bien oublié :

Je le fais souvent éveillé,

Ce mauvais rêve 1

Vous voilà, puisqu'il fait grand jour,

Bien endormie :

Si vous rêvez à votre tour, Rêverez-vous de mon amour,

Fidèle amie?

Moi, pour ne dissimuler rien,

Je crains, Madame, Que le Pandour qui danse bien.

Ou l'Espagnol, ou l'Italien

A l'oeil de flamme ;

Je crains que l'Anglais florissant,

Ou le beau Slave, Ou le Romain d'illustre sang, Ou le gros Belge si puissant

Par son air grave ;

Oui, je crains fort qu'un de ceux-là,

Ou tous ensemble.

Ou quelque autre qu'on me cela.

— lin revenant... on vit cela

Et moi j'en tremble, —

Je crains, — ô déplaisirs sanglants, O dent qui ronge, —

Que ce bataillon de galants N'exile mes traits vacillants.

Même du songe.

Trois heures. Le soleil descend,

Le jour commence, Que mon amour est peu décent !

L'on court au Bois; je suis absent.

Comme à la danse.

Vous voilà donc en ce fouillis,

Dans ces vacarmes.

Parmi cet affreux margouillis De grandes dames, de Laïs

Et de gendarmes.

Hélas 1 hélas I il faut pourtant

Que je l'avoue.

Pour vous entrevoir un instant.

Si je pouvais, j'irais, pestant,

Dans cette boue I

Là-bas, au Pincio, du moins,

Cime odorante.

Je savais de nobles recoins; Sous les fleurs j'avais pour témoins

Virgile et Dante.

De là, je vous voyais passer,

Douce et sereine.

Vos chevaux noirs semblaient penser Qu'ils n'avaient pas à se presser.

Traînant la reine.

L'azur prenait à vos cheveux

L'or de leurs ondes.

O Cara, que j'étais heureux!

O le beau pays des jours bleus

Et des nuits blondes!

Un soir surtout... Cara, Cara,

Qu'il vous souvienne !

Cet instant, qui me le rendra, Quand la lune au ciel se montra.

Sur l'Appienne:

La brise berçait les blés murs, Comme en cadence.

Et de nos coeurs contents et sûrs S'exhalaient des souffles si purs, Dans ce silence!

Vous ne m'aviez pas dit encore

Le mot suprême ; Mais lorsque parut l'astre d'or, Ce grand secret prit son essor :

« Oui, je vous aime! »

Vous l'avez dit. Est-ce bien vrai?

Pour moi j'en doute :

Certes, je fus tout enivre ; Certes, je crus et j'espérai

Sur cette route !

Mais retournant le lendemain

Je vis des pierres, Une herbe sèche, un froid chemin.

Un grand débris d'orgueil humain

Et des poussières.

Hélas! hélas! En quel réseau

J 'erre sans trêve !

Tout mon espoir est de roseau ; Je sens que je poursuis l'oiseau

Fuyant du rêve.

Page 1