ELEGIES
ta Croix
Imité de Sijvio Pellico
Affamé d'être heureux, j'ai d'une ardeur profonde Fatigué mon esprit et mon âme longtemps. Demandant le bonheur aux succès éclatants, Aux hommes, à l'amour, à la fortune, au monde.
J'ai trouvé les succès et l'amour inconstants; Les hommes sont divers et fuyants comme l'onde : Sur eux et sur soi-même, insensé qui se fonde 1 Le monde et la fortune ont des dons rebutants.
Trop tard je me tournai vers l'ordre légitime;
Le bonheur était là, fruit de la vie intime.
11 m'apparut; la mort prit soin qu'il durât peu.
Quand j'eus fait et refait ce cercle de souffrance, Je vis qu'en la croix seule était mon espérance : Et j'embrassai la Croix, et je sentis mon Dieu.
Parmi les vers connus de Louis Veuillot, ceux-ci ont paru les mieux désignés pour servir d'épigraphe à cette troisième partie, qui eût été tout à la fois le couronnement poétique et la moralité de l'œuvre entière. Ils résument admirablement, en effet, ce que nous avons lu jusqu'à présent et ce qui restait à dire.
Mais hélas, de cette conclusion, presque rien ne fut écrit.
Dans les papiers du poète, on ne trouve plus guère que quelques débris, des mots jetés hâtivement, telle cette ébauche, interrompue au bout de neuf vers, au milieu d'un portrait qui demeure inachevé, sur une rime qui tombe sans écho...
Je gravissais encor le sommet de la vie
Et dans mon humble état, Dieu Je sait, sans envie,
De mes nombreux devoirs plus fier que tourmenté,
Content de mon travail et de ma pauvreté.
Je me sentais joyeux jusques au fond de l'âme.
J'avais cinq beaux enfants, je chérissais ma femme :
Une humble créature au visage charmant,
Un esprit simple et doux avec un cœur aimant,
Pieuse, à ses devoirs saintement attachée...
Des sujets qu'aurait abordés cette dernière partie du poème et de l'inspiration qui l'eût animée, Louis Veuillot, toutefois, nous a laissé cet aperçu sommaire, où la brièveté des indications douloureuses prend une sorte de poignante éloquence, qui avive encore nos regrets...
"Vitry. Donoso.
Mort de Thérèse, de Mathiïde, de "Donoso, en quelques mois. Trois autres enfants morts , lorsqu'à peine j' étais remis de ces blessures. Maintenant, vous qui me blessez, que pouvez-vous sur moi?
Thérèse. Son pauvre petit tombeau perdu.
Mathiïde. Sa mort. Le vide dans la maison. Les orphelins.
Ma saur et mon frère. "Donoso.
Souvenir de Mathiïde à 7(ome.
Cara — ■ lo ['4^J
JHort de Donoto.
Lorsqu'on quitte te deuil, seconde mort.
Mort de Marie.
Gertrude, Madeleine. .Alléluia pour conclusion.
Conversation avec Théodore, de J(eischoffen à Haguenau. Le ciel était sombre. 7/ y avait des arbres arrachés par la tempête.
Arrivée. Gertrude morte.
Lettre de Marie à 1{pme.
.Mux enfants de T^eischoffen.
Lettres d"Elise, de T{eischoffen. "Description des jeux. Annoncé de maladie légère.
Quand elles vivaient, ie m'inquiétais de leur sort.
Je tes vois dans te ciel sur le sein de leur mère ; De là-haut leurs regards tombent jusque sur nous.
Les cinq cimetières : Bercy, Vitry, J(eischoffen, Paris, Versailles.
J'ai appris à regarder l'image de Marie portant te Christ sur set genoux.
Tressaillement de Marie dans te sein de sa mère, à f église des Missions.
Rudesses dont te souvenir revient. Plaisirs refusés.
Pèlerinage à Saint-Trançois de Sales.
"Voyage à Chamonix,
La layette.
De ces élégies rêvées, ou plutôt vécues par le poète, quelques-unes, il est vrai, furent écrites. Elles
furent même publiées. Elles font partie des fragments insérés dans les Œuvres poétiques et que Louis Veuillot eût restitués au cadre façonné pour]eux. 11 a paru que leur place était marquée dans ces pages.
ta Couronne
Tout homme en ce bas monde ainsi que toi soupire: Va, cesse de former d'inutiles projets!
Dieu pouvait te donner ]a fortune et l'empire : Le bonheur, ici-bas, tu ne l'auras jamais.
Du désir qui dévore au regret qui déchire. Sache qu'il n'est qu'un pas : c'est celui que tu fais. Ce bonheur où ton âme incessamment aspire N'est qu'un rapide songe entre deux jours mauvais.
Ta part est dans ton cœur, c'est là qu'il la faut prendre, Ensuite dans la Croix, et c'est là qu'il faut tendre: Tes autres vœux seront moins remplis qu'expiés.
Tu te crois sans nul bien : quand viendra la tempête, Tu compteras les fleurs que Dieu mit sur ta tête, En les voyant tomber feuille à feuille à tes pieds.
"Le Cyprès
Je ne suis plus celui qui charmé d'être au monde. En SCS âpres chemins avançait sans les voir. Mon cœur n'est plus ce cœur surabondant d'espoir D'où la vie en chantant jaillissait comme une onde. Je ne suis plus celui qui riait aux festins, Qui croyait que la coupe aisément se redore. Et que l'on peut marcher sans que rien décolore La beauté des aspects lointains !
Est-ce donc moi, mon Dieu ! qui sous un ciel de fête. Quand l'orgue chantait moins que mon cœur triomphant. Du pied de vos autels emmenai cet enfant. Le bouquet d'oranger au sein et sur la tête? De quels rayons divins ce jour étincela ! Que de fleurs dans les champs î dans les airs quels mur-
[mures !
Tout nous riait, les eaux, les bois, les moissons mûres... Est-ce moi qui passai par là ?
Sur mon front qui se ride, ai-je vu tant de flammes? Ai-je d'un jour si beau vu le doux lendemain? Est-ce à moi qu'on a dit, en me pressant la main : « Pour t'aimer j'ai deux cœurs, je porte en moi deux
[âmes »?
Plus tard, à ce bonheur quand vous mettiez le sceau, Ai-je été ce mortel béni dans sa tendresse Qui vous offrait, Seigneur, des larmes d'allégresse, Prosterné devant un berceau?
Dieu clément, est-ce moi? Les berceaux, la couronne, L'avenir... Maintenant quand je songe à ces biens. J'ignore si je rêve ou si je me souviens. J'habitais dans la joie, et le deuil m'environne. Le souffle de la mort, plus tranchant que le fer, A moissonné mes fleurs dont les parfums périssent; Mille maux dans mon cœur à leur place grandissent. O doux passé, regret amer !
Le temps, ce ravisseur de toute joie humaine. Nous prend jusqu'à nos pleurs, tant Dieu veut nous
[sevrer ; Et nous perdons encore la douceur de pleurer Tant de chers trépassés que l'esprit nous ramène.
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Ah ! comme ils sont présents I comme elle vit, la mort I Comme l'on voit ses yeux entr 'ouverts, ses mains roides 1 Comme elle s'établit dans nos demeures froides. Dans nos cœurs navrés qu'elle mord î
Le temps n'a pas marché; c'est hier, c'est tout à l'heure ; J'étais là, près du lit de mon père expirant. J'allais d'un ami mort vers un ami mourant...; Et vous, trésors de Dieu, trésors qu'au moins je pleure. Bien que j'eus un instant et dont j'ai su le prix. Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée! O mon premier amour et ma première née. Anges que le ciel m'a repris!
Mes pas suivent encor le char qui les emporte; Dans la fosse mon cœur tombe encor par lambeaux; Et, comme les cyprès plantés sur leurs tombeaux. Ma douleur chaque jour croît et devient plus forte. J'ai vu le champ romain de ruines couvert. Poussière de splendeur sans retour écroulée; Rien ne vit dans la plaine à jamais désolée; Le cyprès seul est toujours vert.
Poids de la Vie
J'ai vécu, j'ai vieilli. De l'humaine misère J'ai porté le fardeau tous les jours. Il est grand! Sans en excepter un, j'ai refait en pleurant Tous les chemins heureux que j'avais sur la terre.
Je sais ce qu'ici-bas le ciel donne et reprend :
Deuil d'ami, deuil d'époux, deuil de fils, deuil de père,
Et deuil public encor I j'ai bu cette heure amère,
J'ai tenu dans mes bras Valdegamas mourant.
J'ai vu l'esprit de l'homme au mal vouer son culte; Sur mon drapeau sacré j'ai vu monter l'insulte ; Chez des amis vivants je me suis vu mourir.
Et parmi ces douleurs humiliant mon âme, Satan m'a fait sentir son ironie infâme... ! O mort! comme parfois tu tardes à venir!
Un sonnet des Œuvres porte déjà le nom de Marie :
Marie
Un long hiver allait finir :
Déjà la bise était moins forte ; Le premier souffle du zéphyr D'avril entrebâillait la porte.
Il ramenait l'aimable escorte Du printemps vert, prêt à fleurir ; On voyait le lilas s'ouvrir, Lorsque notre Marie est morte.
Le ciel aussitôt se voila ; De nouveau la bise souffla, Glaçant la terre moins parée ;
Tout le printemps fut assombri Avril manqua dans la contrée, Et les lilas n'ont point fleuri.
L'élégie que nous allons maintenant transcrire est inédite.
Le matin était beau, mon âme était tranquille. Par la fenêtre ouverte aux senteurs de l'été, Je regardais le ciel ; et bien loin de la ville, Je volais en esprit vers cet aimable asile, Où mes pauvres enfants jouaient en liberté.
Sur ces gazons si verts, par ces chemins que couvre Un ombrage si frais, je les voyais courant. Visitant ce château vaste et beau comme un Louvre, Chantant, cueillant des fleurs. Soudain ma porte s'ouvre : Mon frère entre tout pâle et m'embrasse en pleurant.
« Quoi donc? dis-je, éperdu. — Frère, répond-il,
[prie 1 B 11 pâlit davantage; alors je comprends tout. Je sens la mort; je vois ma fille ; je m'écrie : « — Marie! oh 1 mon enfant! — Oui, frère, c'est
[Marie... • Il me montra le Christ, et je restai debout.
C'était ma fille aînée, hélas î et la plus chère ! Le plus prochain espoir de mon triste avenir. Celle en qui revivait le grand cœur de mon père,
La mieux clouée en tout, celle qui de sa mère Gardait et me rendait un plus clair souvenir.
De mon bien-aimé frère elle était la filleule ; Pour ses petites soeurs, ses désirs faisaient loi. Toutes la préféraient. A toutes, elle seule Partageait bien son cœur. Oncles, tantes, aïeule, Chacun dans la maison l'aimait autant que moi.
Elle avait ces regards qu'au ciel Dieu prédestine. Doux miroirs de candeur, de grâce et de bonté ; Déjà nous admirions sa raison enfantine. Elle n'était jamais ni sombre ni mutine. Ni faible. Sa vertu pliait sa volonté.
Elle avait des vertus en cet âge si tendre.
Des vertus de conquête acquises par efFort.
Vers le bien à grands pas nos yeux la voyaient tendre.
Elle était si pieuse ! Ah î je devais m'attendre
A ce deuil de mon cœur, à ce coup de la mort I
Même en ces temps heureux, sourd et cruel mélange 1 De mon propre bonheur j'étais déjà martyr: J'avais vu dans ses yeux comme une attente étrange; Et seul, je me disais : « Oui, je possède un ange. Mais qui sent qu'on l'appelle et qui songe à partir ! »
11 nous serait facile de remplir les autres parties du sommaire éploré qu'on a lu tout à l'heure avec d'autres fragments de la Vie et de la Correspondance ; mais c'est un travail que fera aussi bien que nous quiconque, parmi les lecteurs, aime et connaît Louis Veuillot. Ici, c'est de vers que nous aurions surtout souci.
Et la tentation nous vient sans doute de terminer encore une fois ce recueil par le sublime Epilogue; mais chacun aujourd'hui le sait par cœur, et il convient peut-être moins au dessein particulier de cet ouvrage. Il nous faut d'ailleurs respecter le vœu du Maître. Il voulait conclure par un Alléluia: on en a lu l'indication plus haut. Voici celui de la Vie de Château, dans Çà et "Là, 11 semble venir de luimême, comme une note suprême d'héroïque et céleste résignation, pour terminer ces élégies chrétiennes :
L'homme, pèlerin sur la terre.
Se plaint d'y reposer trop peu ; Pour moi, dans ce voyage austère, Je n'accuserai pas mon Dieu.
Oubliant le terme céleste,
Je dormais d'un sommeil funeste;
Dieu m'éveilla, Sa main me montrait la carrière.
Je voyais clair à sa lumière :
Alléluia !
Bientôt le chemin devint rude :
O froides nuits ! ô sombres jours !
J'avançai sans inquiétude, Et mon âme espéra toujours.
La foudre a grondé sur ma tête ; Dieu se fit voir dans la tempête,
Le ciel brilla, j'ai trouvé dans toute contrée De l'eau pour ma lèvre altérée :
Alléluia!
Sur les montagnes les plus hautes, J'ai rencontré de doux abris ; Au désert j'ai trouvé des hôtes, J'ai vu des fleurs dans les débris.
Souvent, trop prompt ou trop timide, Je crus avoir perdu mon guide;
11 était là.
Courbé sous la chaleur pesante.
Je sentais sa main bienfaisante :
Alléluia !
Je n'ai pas la faveur du monde.
Je ne suis pas un de ses rois ;
Mais ailleurs mon bonheur se fonde ;
Jésus-Christ m'a donné sa croix.
Je la porte et je la révère !
Si parfois, sous ce poids sévère,
Mon coeur plia, Jésus, redoublant de tendresse, M'a fait rougir de ma faiblesse :
Alléluia I
La mort a traversé ma voie.
Me frappant au cœur sans retour;
Elle m'a pris toute ma joie.
Maïs j'ai gardé tout mon amour.
J'avais une fille chérie :
Le ciel pour la cour de Marie
Me l'envia.
Dieu — qu'il soit béni ! — de la tombe Fit un nid sûr pour ma colombe :
Alléluia!
Tu brilles au ciel, mon étoile 1 Chaste flambeau du sombre azur, De la nuit tu perces le voile Et tu fais mon chemin plus sûr.
[«5iJ
Ta tombe germe l'espérance :
Je sais pourquoi par la souffrance
Dieu me lia ; Je sais le secret de la vie, Je sais que la mort nous délie
Alléluia!