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SOUVENIR DU CARNAVAL DE

Souvent, dans les brouillards d'un mirage lointain, Je revois, aux clartés de Taube rougissante, Venise, autre Astarté, s'éveillant, frissonnante. Sous les ardents baisers du soleil du matin !

La reine de la mer, la cité poétique, Semble avoir oublié ses cruelles douleurs ^ Elle déploie au vent les trois nobles couleurs Que reflète gaiement la verte Adriatique.

Elle voue à Texil Tétendard détesté Qui la déshonora sans l'avoir avilie -, Ses fils veulent encor mourir pour l'Italie, Son antique lion rugit en liberté !

De Saint-Marc rajeuni la vieille basilique Répète longuement les cantiques pieux :

On priait pour le roi *, les chants religieux Éveillent du passé 1 écho patriotique !

Grande Procuratie ! églises ! long canal !

Dentelles de granit! ponts et quais! sur vos dalles Le Germain ne vient plus secouer ses sandales. . . On nourrit les pigeons du grain national !

Comme aux temps de Byron, la discrète gondole Prête un asile cher aux amours. . . et le soir S'envolent tour à tour de son tendelet noir Soupirs, folle chanson, rêveuse barcaroUe !

La vie est revenue au canal Orfano î Sur le seuil des palais la vague qui se brise S'agite librement dans la lagune grise.

Depuis les Esdavons jusques à Murano !

O liberté! féconde en éternels prodiges.

Comme iEson^ rajeunie en touchant ce pays.

Tu te plais à montrer à mes yeux éblouis Venise d'autrefois , la ville des prestiges !

Pourtant, ce ne sont pas les miracles de Part^ Le Dôme, la Piazza, les palais, les musées, Chantés par tout poëte en cadences usées, Qui surprennent encor mon coeur et mon regard :

Cest Venise affolée un soir de carnaval, Bruyante sans désordre, ardente sans ivresse, Mettant un sage frein à sa juste allégresse Comme le cavalier maîtrise son cheval !

Les masques circulant sous les vastes arcades. Gais propos à la bouche et bonbonnière en main ; Bavards railleurs, riants, semant sur leur chemin Les plaisantes leçons, les folles pasquinades !

Arlequins, charlatans, docteurs, diables, Tattis, Buvant à la fontaine, en plein jour, dans la rue. Et puis distribuant à la foule accourue Compliments et bouquets, discours et confettis !

Ah ! qu*on dansait gaiement au milieu de la place ï Comme le joyeux bal au peuple consacré Aurait jusqu'au matin probablement duré.

Sans le vent de la mer qui pénètre et qui glace !

Je vois encor les feux sur le môle allumés.

Les bombes dans la nuit qui retombaient en gerbes. Comme près du sillon brille à travers les herbes La fleur rose promise aux bouquets parfumés !

Et la grande Fiera , souvenir d^un autre âge , Qu^on revoit une fois en soixante et dix ans ! Et la régate !.. . et puis les cris étourdissants Des gondoliers masqués encombrant le rivage !

Ah ! si Ton disposait de la vie à son gré !...

Si Ton pouvait fixer le rêve qui console ! . . .

Tout nous appartiendrait, tombe, berceau, gondole. .

Mais on n ose pas dire : Un jour je reviendrai !

LA SENSA

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