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LA MAISON DU DIABLE

Quand le pressoir déborde et quand le grenier ploie Sous la riche vendange et la blonde moissoD, Construisez cave et grange, enfants de la Savoie ; Mais n^employez jamais le diable pour maçon ï

Des travers qu'on reproche â la faiblesse humaine Le plus dangereux est, je crois, l'ambitioD : Elle éblouit les yeux, et l'âme qu'elle enchaîne Obéit eu aveugle à son impulsion.

92 LÉGENDES S AVOISI ENNES.

L*ouvrier vit en paix dans son humble demeure : Vivrait-il plus tranquille en un vaste château ? Le pêcheur sera-t-il plus heureux tout à Theure , S*il possède un moulin sonore au bord de Teau ?

Et pourtant c'est la loi ! — L'homme toujours désire (Attrait de l'inconnu!) tous les biens quUl n^a pas. L^ambition se mêle à Pair que Ton respire ; Un aiguillon secret précipite nos pas !

Parmi les lieux aimés qu'aux élus le Gel garde , Terrestre paradis des fragiles humains , Est-il un plus beau lieu que le soleil regarde Et dore d^un rayon plus ami qu^Aix-les-Bains !

Les champs sont abrités par la haute montagne, L'été n'a point de feux, Thiver est sans rigueurs ; Tout est vivace, riche, et la verte campagne Étale avec orgueil ses moissons et ses fleurs !

Suivez le frais sentier et côtoyez la rive

Du ruisseau serpentant sous les grands châtaigniers-,

En passant, écoutez la chanson fugitive

Du pinson, hôte aimé des bosquets printaniers.

Saluez aux pommiers la vigne suspendue ,

Le pampre verdoyant, la grappe au doux reflet ;

LA MAISON DU DIABLE. qS

De rhorizon lointain mesurez retendue , Mais arrêtez vos pas sur le pont du Tillet.

Un spectacle imposant frappe les yeux et Tâme : Le lac est à vos pieds, le lac limpide et pur, Et du soleil ardent la rayonnante flamme Embrase Tatmo^hère et s'éteint dans Tazur.

Là-bas, sur le coteau, la tour de Hautecombe , Les pics dont Taigle seul a trouvé le chemin... Portez les yeux plus loin, et votre regard tombe Sur Tescarpement noir des rocs de Saint-Germain.

Contraste merveilleux ! émotion suprême !

De la prairie en fleurs on passe au roc bruni ;

Et le cœur, plein encor des doux transports qu*il aime.

Se gonfle au poétique aspea de l'Infini !

Dans un aussi beau lieu qu^il ferait bon de vivre , Si, loin des bruits du monde, en ce coin écarté , Sans lutte à soutenir et sans but à poursuivre , On cherchait le bonheur dans la simplicité !

Sous un modeste toit, dans la calme vallée , Au temps jadis, vivait (s'il faut ajouter foi Aux contes que, le soir, on fait à la veillée) Un homme appelé Jean, plus heureux que le roi.

94 LÉGENDES SAVOISIENNES.

Dieu semblait lui sourire. Une simple chaumière Était son patrimoine, et, les jours de moisson , Quand il rentrait courbé sous la gerbe dernière , II saluait le seuil d^une vieille chanson.

Fruits dorés au verger, lourde grappe à la treille ; Gras troupeaux dans les prés, tout prospère en ce lieu. Le bonheur fleurissait sur sa lèvre vermeille. Il s'endormait, le soir, sous le regard de Dieu.

Un jour, Jean tout à coup devint soucieux, sombre : Oubliant qu'il était laboureur et berger.

Des bœu£s et des agneaux il ne sut plus le nombre ; Il laissa sans culture et plaines et verger.

L'ambition mauvaise avait gâté sa vie *, Il n'était plus heureux de ce simple bonheur. Et son cœur gangrené, qu'avait mordu l'envie, Rêvait le luxe faux d'une fausse grandeur !

A Jean, hier encor, content de sa chaumière , Il faut une maison, un palais, au sommet Du coteau qui, là-bas, dresse sa crête altière! Comment réaliser ce qu'un rêve promet ?

Il veut en vain chasser la pensée importune; Sachant que les châteaux ne se font qu'à prix d'or,

LA MAISON DC DIABLE. o3

Il erre trâtemciit. aux danés de h lune,

Coinme un sorcier qui diercfae où se cidie on trésor.

Dans Tombre de la noh, un ctranger larrcte.

ff Jean, dh-3 d^iine itMx qui n^avah rien dliumain^ Je vais calmer d^un mot et tt» cœur ctta lêie: Tu rêves on château, tn ramas dès demain ! -•

Puis il lui paria bas. — Ainsi le dit rUstoire. Jean avait reconnu sur-le-diamp le Iblalin ; TouteftMs il traça son nom sur le grimoire.

Et de cette entrevue on ne sut pas la fin.

Cette nuit-lâ, Técho rendit des sons étranges; On entendait au loin la sde et le marteau.

Les cris des ouvriers, turbulentes phalanges... A 1 aube, un beau castd couronnait le coteau.

Jean n'eut point pour cela la mine plus joyeuse : Larron homeux, malgré son coulent butin , Les souds Élisaient ton à son humeur rieuse ; Une larme souvent mouillait soa œQ éteint.

Pourtant il s^était dit, payant cher sa richesse : « Les gens de ce pays ont tous un esprit fin... Si le diable est rusé, nous lutterons d^adresse ; Il ne tient pas mon âme, et nous verrons la fin ! »

96 LÉGENDES SAVOISIENNES.

Insensé, qui croyait, à son heure dernière, De son marché fatal pouvoir se repentir!

Le bon Dieu n'attend pas la tardive prière.

Eh ! qui peut id-bas compter sur l'avenir ?

Sur le seuil, un beau soir, la Mort s'en est allée... Plaignons te pauvre Jean que le diable emporta. La maison est tà-haut, toujours ensorcelée-, Satan l'avait construite, et son nom lui resta !

Quand le pressoir déborde et quand le grenier ploie , Après riche vendange, après blonde moisson , Construisez cave et grange, enfonts de la Savoie ; Mais ne prenez jamais le diable pour maçon t

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