LES CONFIDENCES. I
Est rêveuse, à la fois fière et mélancolique *, Il a de blanches dents, le regard poétique, La voix persuasive et le front inspiré.
SUZETTE
Mon promis a Tœil noir et le teint coloré ; Il est grand, bien bâti ; sur sa robuste épaule, Sans peine et sans effort, il porte un sac de blé.
FRISETTE, riant.
Laissez-moi rire un peu , car c'est vraiment trop drôle QuMl ait ainsi charmé son cœur émerveillé.
SUZETTE, piquée.
Riez de mon amant; moi, je rirai du vôtre.
FRISETTE.
Il ne ressemble pas à certain bon apôtre.
Qui d'un manteau d'emprunt se couvre impudemment .
Il est franc et loyal : le voir, c'est le connaître.
Il respire la joie et le contentement.
Car c'est pour le plaisir que le Ciel Ta fait naître.
Toujours en mouvement, toujours leste et joyeux.
Les larmes n'ont jamais, je crois, mouillé ses yeux.
Et sa vie est enfin un long éclat de rire.
Sans faire son portrait, je me borne à vous dire
Qu'il n'est ni brun ni blond, plutôt petit que grand •,.
C'est un gentil garçon, un cavalier... passable.
Son mérite, à mes yeux, c'est qu'il est fort aimable.
l5o LES CONFIDENCES.
LISETTE
Tu ne sais pas, Frisette, à quel charme enivrant
Cède le cœur humain, lorsque la poésie
Lui fait boire à longs traits sa divine ambroisie !
Mon Arthur est poëte, il me lit ses doux vers ;
Près de lui, l'œil fixé sur Tétemelle voûte.
Je crois voir s'entr'ouvrir le ciel quand je Técoute...
Ainsi nous oublions ensemble Tunivers!
FRISETTE, bas à Sujette.
Je comprends à présent, ou plutôt je devine Pourquoi Lisette ici prend des airs de G^rinne.
SUZETTE
Nicolas, je Tavoue, est moins sentimental \ Mais le dimanche soir, quand il arrive au bal. Chez nous plus d'une fille admire sa tournure. Et, la danse finie, on est, je vous le jure, Fière de s'en aller suspendue à son bras.
Les autres en chantant éveillent la vallée :
Nous, marchant doucement derrière la saulée.
Nous nous donnons la main et nous parlons tout bas.
FRISETTE.
On peut s'aimer ainsi sans doute à la campagne. Mais à Paris, ma chère, on est moins innocent. Mon bien-aimé Léon est vif et turbulent ; Il aime le plaisir, le bruit et le Champagne :
LES CONFIDENCES. l5|
La bruyante gaieté, voilà son élément.
Cest quand le vin murmure et pétille en son verre Qu'on peut apprécier son charmant caractère ; Il sait, gai boute-en-train, mêler adroitement Le refrain égrillard à la chaste romance; Et, le repas fini, lorsque parfois on danse.
On fait cercle à Tentour, et bientôt chacun dit En le voyant polker : « Bravo ! c'est Brididi ! »
LISETTE
Un soir je revenais seule et triste d' Asnière *,
Je marchais à grands pas le long de la rivière
Pour arriver avant la nuit close à Paris,
Quand je Tai rencontré... Sa démarche incertaine.
Son regard doux et fier, m'ont révélé sans peine
Ce que souffrait tout bas le poète incompris.
On est bien vite amis quand la douleur rassemble !
Nous avons, en causant, fait le chemin ensemble-.
Puis, lorsqu'il a fallu nous quitter, son adieu
M'a laissé deviner un amoureux aveu.
Or, depuis ce jour-là, quand sur le ciel sans voiles
Côte à côte je vois scintiller deux étoiles.
Je suis, par nos pensers unis au firmament,
A mon poète aimé, qui n'est pas mon amant.
. SUZETTÉ,
Mon histoire est plus simple encore. Après vendanges. Quand chez nous on commence à veiller dans les granges.
l52 LES CONFIDENCES.
Nicolas, certain soir, s est assis près de moi ; A voix basse il m^a dit : « Des filles du village Pour épouse je veux, Suzctte, la plus sage; Et celle-là, vois -tu, je crois bien que c'est toi. Dis un mot, chère enfant, et tu seras ma femme ! » Je récoutais parler, ravie au fond de Tâme; Mon cœur battait bien fort... Je lui dis : « Nicolas, Il faudrait une dot, et moi je n'en ai pas. » Mais lui me répondit avec une voix tendre :
<f Gagne-la, cette dot 1... Je te promets d'attendre. » Je l'ai laissé me prendre un baiser en partant; Puis, quittant le hameau pour venir à la ville. J'ai mis mon espérance au bout de mon aiguille. Je travaille, et je sais que Nicolas m'attend.
FRISETTE.
Moi, j'ai connu Léon... une nuit de folie :
Cétait, s'il m'en souvient, au bosquet d'Idalie, Ou bien à l'Opéra... Non, c'était au Prado.
Le frénétique archet de monsieur Pilodo Avait communiqué son ardeur aux quadrilles :
Masques, étudiants et Toiles jeunes filles Dansaient à grand renfort de cris et de bravos ; Le carnaval, enfin, agitait ses grelots.
En ce lieu je ne sais comment j'étais venue ; J'eus peur, je voulus fuir : Léon m'a retenue •, Sans cesser de danser, il me prit dans ses bras. Et me dit : « Je vous aime! » entre deux entrechats
LES CONFIDENCES. l53
LISETTE
Vous fûtes donc toujours une franche étourdie?
FRISETTE.
Bon! je n^ai jamais, moi, joué la comédie.
LISETTE
Que je voudrais vous voir, auprès de mon Arthur, Savourer le bonheur d^un amour chaste et pur ! Son pathétique accent, sa parole de flamme, Aux instinas généreux réveilleraient votre âme. Et les bons sentiments, devenus familiers.
Vous feraient remonter à la source céleste, Pour y puiser l'horreur de ces plaisirs grossiers...
FRISETTE.
Assez prêché! Lisette, épargnez-moi le reste.
SUZETTE
Celui qui doit un jour être notre mari
Peut seul nous inspirer un sentiment honnête.
Quoique de Nicolas notre Frisette ait ri.
Quoiqu'il ait encouru le dédain de Lisette,
Je déclare et prétends qu'à lui seul il vaut mieux.
Comme homme et comme amant, que vos deux amoureux,
FRISETTE.
Pour le coup, c'est trop fort; vous m'échauffez la bile.
Je voudrais que Léon pût venir quelque jour
l54 LES CONFIDENCES.
Vous conter en riant ses gais propos d^amour ! Lisette au cœur ardent, Suzette la tranquille, Changeraient promptement d'avis en l'écoutant. Et, malgré vos grands airs et vos belles paroles. Peut-être comme moi vous en seriez folles.
En comprenant alors ce que vaut mon amant.
Çà, cessons ce débat. Void qu'il est dix heures ; Il nous feut sans retard regagner nos demeures. Suzette, venez-vous?...
SUZETTE
Partons, je le veux bien...
Mais vos amis— j'y tiens! —ne valent pas le mien.
FRISEITE.
Bah! Lisette a raiscMi : discuter davantage, A quoi bon? MettCMis fin à notre différend; Embrassoos-nous, et puis n'oublions pas l'adage : « L'homme le plus parfiut, c'est toujours notre amant.