AUX HABITANTS DE LA VILLE DE
Séculaires forêts, orgueil de T Amérique !
Arbres qu^a fécondés le soleil du tropique, Sampagnes odorants, nopals et goyaviers !
Un poison inconnu se mêle à votre séye; Malheur à l'imprudent qui s'endort et qui rêve A Tombre des mancenilliers !
Parterres embaumés, massifs, fraîches corbeilles , Que viennent le matin visiter les abeilles !
l8o L^ENNEMIE COMMUNE.
Rivalité fleurie, où parfums et couleurs Enivrent à l'envi l'odorat et la vue;, Vous cachez quelquefois dans votre ombre touffue Le serpent roulé sous les fleurs !
Hélas ! c'est le destin. Rien n'est complet siir terre ' L'air le plus pur apporte un poison délétère ; Le précipice s'ouvre entre les gazons verts ! Le chêne, nid aimé de l'oiseau qui Thabite, Languit et meurt enfin sous le gui parasite : Toute médaille a son revers !
A minuit, quand au bal s'animent les quadrilles. Quand la valse bondit et que les jeunes filles Jettent un œil d'envie aux couples tournoyants; Quand sur un tapis vert le Pactole ruisselle. Et quand de mille feux le salon étincelle.
Que de regards gais et riants !
Doux instants ! Le plaisir dans les yeux se reflète. Le cœur s'épanouit aux splendeurs de la fête, La main joyeuse s'offre à la loyale main, Sur chaque lèvre éclose apparaît le sourire ; On est heureux de vivre, et l'on se prend à dire ; « Nous danserons encor demain ! »
L*ENNEMIE COMMUNE. l8l
Ah ! ne vous fiez pas aux promesses du monde ! En mirages trompeurs Tlllusion féconde Fait tout voir au travers de son prisme banal. G>mme Tarbre aux venins qui croît aux Colonies, Le monde garde aussi de longues agonies, Et le serpent mord, même au bal 1
Pendant que du plaisir la joyeuse cohorte S'enivre et s'étourdit,... là-bas, près de la porte, Un spectre triste et froid se dresse menaçant : Fantôme grimaçant au milieu de la joie, Tigre affamé qui va s'élancer sur sa proie :
La pâle Calomnie attend !
La Calomnie ! étrange et puissante ennemie.
Qui fait arme de tout et note d'infamie Le nom resté sans tache et de tous respecté \ Du bonheur sans mélange implacable rivale.
Qui voue au ridicule et qui livre au scandale Beauté, jeunesse et pureté !
C'est le brigand funeste, hôte des forêts sombreî= , Qui, la nuit, sous le ciel obscurci par les ombres, Pille le voyageur et tue en liberté I Effroi du malheureux que le hasard amène.
L'assassin le surprend, le terrasse, l'entraîne, L'égorgé en un bois écarté !
i82 i/ennemie commune.
La Calomnie ! En vain le combat ou la fuite Essayerait de lasser son ardente poursuite; On succombe à ses coups, sans avoir combattu ! Elle profane tout : une seule parole Peut souiller et ternir la plus pure auréole, La plus radieuse vertu !
Quand les rêves du cœur, Tillusion de Tâme, Désirs inassouvis et fugitive flamme.
Se flétrissent au souffle impur parti d'en bas, Le désenchantement nous laisse sans vengeance Contce la Calomnie il n'est pas de défense.
Et le mépris ne Tatteint pas !
A quoi bon lui donner une excuse frivole ?
Passagère, dit-on, elle frappe et s'envole; Son stigmate jamais ne peut être eflacé; Des maux causés par elle il reste quelque chose : Le ver laisse sa trace aux feuilles de la rose. Et la Calomnie au passé !
Poëtes, flétrissez cette lâche ennemie...
Pour la suivre, éveillez votre muse endormie; Il faut la fustiger à toute heure, en tout lieu : Dans Tombre le larron se tapit et se cache ; Le bourreau seulement, qui laisse voir sa hache. Frappe et punit au nom de Dieu !