LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE
— Le château resplendit et les meubles sont vieux ;
Les vivants ont les traits des antiques aïeux ;
Mais as-tu remarqué, brochant sur la famille,
Le visage étranger de cette grande fille,
Sèche, au sourire amer, étiolée, au front
Fuyant de Tégoïste, à l'œil furtif et prompt ,
A la lèvre pincée ? esprit fin, à vrai dire.
Souvent supérieur au milieu qui l'attire ;
Portant avec ardeur, mais non pas sans dépit,
Épave de l'emploi, le châle décrépit,
La dentelle fanée et les gants de Madame.
Broyant incessamment tout le fiel de son âme.
Elle a, nature hybride et morose jalon.
Un pied dans l'antichambre, un pied dans le salon.
Elle échancre sa robe et montre son épaule.
Et veut, dans le proverbe, avoir son bout de rôle ;
Et quand la crinoline abdiquera ses tours,
On verra ses maigreurs la regretter toujours...
Ecoutez bien ses mots, observez sa figure :
Même dans les égards elle voit une injure!..
Or, s'enivrant du luxe, aimant le tourbillon Du monde, dont elle est la pâle Cendrillon, Voyant incessamment circuler autour d'elle Les coupes d'or qu'on offre à sa soif éternelle. Elle veut y tremper sa lèvre ardente... mais Sans pouvoir, ô supplice ! y parvenir jamais ! Elle a réalisé la fiction cruelle...
l88 LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE.
Que doit-il expier, ce Tantale femelle ?
(VestrEnvie à Tœil louche, experte en trahison;
Cest Tennemie intime au coeur de la maison,
Le taret ténébreux, Tespion de toute heure,
Qui mange votre pain et mine la demeure.
Serviteur sans besogne, esclave sans fierté,
Ne lui demandez pas de générosité.
Car si, pour obéir à quelque discret ordre.
Elle courbe le front, c'est afin de mieux mordre.
En effet, elle veut, cette bouche qui ment,
Vous prendre votre époux, vous voler votre amant !
Ou bien^ vi6ant plus haut, car ce monstre calcule.
Pour se faire épouser, la vierge sans scrupule
Accusera vos fils, trop enclins au péché,
D'un attentat facile et qu'elle aura cherché...
A ses façons d'agir, tout miel et tout vinaigre,
Elle joindra, s*il faut, les cruautés du nègre,
Brisant les instruments de ses ambitions.
Mettant au pilori les réputations...
Puis, quand l'adversité, cette Némésis pâle.
Aura fait écrouler, aux clameurs du scandale,
La famille où coulaient ses jours aventureux :
(( — C'est bien fait, dira-t-elle, ils étaient trop heureux ! »
— Qu'elle est intéressante !.. . Et dans ta comédie,
Poëte, tu lui fais part belle, je parie ?
Nous sommes, diras-tu, ses bourreaux ! Quelle horreur ! . . .
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— Non, certe, elle n'est pas notre souffre-douleur,
Mais nous sommes les siens! Indulgents au possible,
Chez elle nous trouvons la roideur susceptible.
Elle est choyée en tout, elle a les meilleurs plats :
Elle bat notre enfant quand on ne la voit pas!. . .
On a comme un frisson quand ses lèvres se plissent.. .
Ce n'est pas sans raison que nos gens la haïssent !
Elle gêne souvent, nuit toujours, et parfois
Nous déshonore!... Allons, poète, je te crois
Enlacé sans retour, Laocoon poétique.
Dans les mille replis du serpent domestique !
Tu cèdes, écrivain, à quelque pression;
La morale n'a point guidé ton action,
Et la société, qu'on raille ou qu'on accuse,
C'est la lime où la dent de la vipère s'use.
— Poëte, laisse là ce type au froid reflet ; Tu n'auras avec lui qu'un succès incomplet :
Tu ne pourras jamais faire prendre ces filles Pour les anges gardiens du foyer des familles, Tandis qu'elles en sont la malédiction! ...
Choisis mieux tes sujets : peins-nous l'opinion, Le calomniateur, l'argent, l'agiotage.
Le journaliste vil qu'engraisse le chantage, Les Basiles, les sots que battait Figaro \
190 l.A DEMOISELLE DE COMPAGNIE.
Montre-nous le mouchard ou l'ignoble bourreau, Mais ne nous vante plus ces tristes demoiselles : Ces anges-là, poëte, ont de ta fange aux ailes !