FRAGMENTS
G était un grand esprit et c^était un grand cœur !
Il a, dans ces combats dont il sortit vainqueur,
Dans rincessant travail de cette lutte ardente
Qui finit par Texil, — pour lui comme pour Dante, -
11 a, par sa foi vive et sa sincérité,
Gonquis à son nom pur un lustre mérité.
Tandis qu'en notre temps trop souvent le poëte
Prête une voix factice à son âme muette ,
Contrefait, en s'aidant de sanglots éperdus.
Des pleurs que ses yeux secs n'ont jamais répandus ,
Et, parant d^oripeaux sa muse grimaçante ,
Met un masque pompeux à la pensée absente ;
Lui, faisait à grands flots, dans ses inventions,
Couler ridée, et c^est le sang des fictions.
Comme ces feux changeants qu*au phare Ton allume,
Son âme illuminait les œuvres de sa plume.
Ses pas posent toujours sur un terrain connu :
Il pense ce quMl dit, décrit ce qu'il a vu ,
Si bien qu'en en faisant une étude suivie ,
Par ses livres on peut s'instruire de sa vie.
Voir le but qu'il cherchait, ses vœux, ses sentiments...
Nous lirons son histoire en lisant ses romans.
A rage où la pensée ouvre son aile immense ,
Où, comme un terrain prêt, Tâme attend sa semence,
Il partit, étonné, mais non épouvanté *,
Il vit de rOcéan la sombre majesté :
Il aimait ce spectacle, et cette horrible guerre
Que le vent déchaîné fait aux flots en colère.
Et Teffroyable choc des vagues, et le bois
Criant et gémissant comme un homme aux abois.
Il aimait, quand le calme était sur l'eau profonde,
Voir le vaisseau petit entre le ciel et Tonde ;
Il aimait écouter, penché sur le bossoir,
Le chant du matelot dans la brise du soir ;
Tout ce qu'il recherchait, c'était la poésie.
Le grain était fécond, la terre était choisie : La plante germa vite, et bientôt Tépi d'or, Trop alourdi, laissa s'épancher son trésor, Et l'écrivain cueillit, d'une main ferme et sûre, Sa moisson jeune encor, et pourtant déjà mûre.
Voilà pourquoi sa riche imagination Donnait aux premiers-nés de son invention , Qu'inspiraient FOcéan et ses grandeurs sublimes. L'intérêt tout nouveau des récits maritimes ; Voilà pourquoi, peut-être, on retrouve toujours La tempête, chez lui, pesant sur les beaux jours.
Telle que l'Océan dont il fit la peinture.
Son œil clair plonge au fond de Thumaine nature. Le cœur de Thomme, abîme où la gloire et l'amour Dans d'horribles combats triomphent tour à tour. Où sur des flots fangeux et sous d'épais nuages L'ardente passion déchaîne ses orages -, Où parfois brille à peine, au fond d'un gouffre obscur. L'éclat charmant et doux de quelque astre au front pur. Ses récits, vérité trop souvent confirmée.
Montrent l'homme méchant et la femme opprimée. Et, marchant droit au but dans leur bon sens brutal. Proclament hardiment le triomphe du mal.
La critique blâmait, la critique insensée
Ignorait l'avenir de l'œuvre commencée ;
Elle ne savait pas pressentir le grand jour
Où le bien, dans la lutte, allait avoir son tour.
On croyait, en lisant l'œuvre désespérante,
A l'anathème ardent de quelque âme souffrante...
On se trompait : Celui dont les récits railleurs
Racontaient les méchants plus fort que les meilleurs
Affermissait ainsi sa haine vigoureuse
G>ntre ce qui froissait sa raison généreuse.
Cétait ainsi ; son cœur connaissait trop, hélas ! Le résultat fatal des luttes d'ici-bas.
Sachant que l'injustice est puissante et féconde. Que la loi du plus fort est la loi de ce monde, Et que l'homme est rebelle à ce que Dieu promet, La cause des vaincus fut celle qu'il aimait.
En voyant, par des lois qu'on prétend nécessaires, Le monde condamner ses enfants aux misères ; En voyant les maudits et les déshérités Tendant la main à ceux qui les ont rejetés.
S'agiter sans espoir dans leur bas-fond immonde. Il s'était senti pris d'une pitié profonde. .. Sûr d'en avoir un jour la force et le pouvoir. Il s'était à lui-même imposé ce devoir D'attaquer vaillamment les crimes sur leur trône,
Et de porter secours à ceux qu^on abandonne.
Enfin, ouvrant sa main pleine de vérités, L^écrivain déchaîna ses vengeurs irrités.
On le vit, abjurant son sceptique système, Foudroyer les méchants de son rude anathème ; On vit de ses romans les grands héros venir, G>mme Hercule autrefois, pour sauver et punir. Ce fut un beau spectacle, et doux aux belles âmes, Que de voir l'univers applaudir à ces drames. Et les riches, pleurant à ces récits ofiFerts, Compatir à des maux qu'ils n'ont jamais soufferts!
Mais, — paradoxe vrai, — dans notre siècle impie. Comme toute vertu, toute gloire s'expie :
L'exil, le dur exil, ô mort trop tôt pleuré ! De ton nom glorieux a fait un nom sacré ; Et maintenant tu dors sous la terre étrangère. Qui, fière de t'avoir, te couvrira légère...
Dans ta tombe exilée, ami, dors en repos :
La France ingrate un jour regrettera tes os.