‹ Cara patria: échos italiensChapitre 62 sur 67 · A MONSIEUR V · texte numérisé non relu

A MONSIEUR V

Je m'étais dit, un jour : « Mon beau pays, la France, Chancelle sous le poids de sa longue souffrance -, Où sont les descendants de ces vaillants Gaulois Dont vingt peuples jadis ont du subir les lois? * Tout se plie aujourd'hui sous le sceptre d'un homme! Brennus put imposer, pour la rançon de Rome, Aux Quirites tremblants son glaive et son courroux; A présent, les Français sont futiles ou fous ! La pourpre leur impose : on les voit se soumettre, Serviles et rampants, aux volontés du maître. . . Ils ont dégénéré ! Les vainqueurs des Germains Aujourd'hui vont aux fers tendre eux-mêmes les mains ! Guerriers et matelots, tyrannie et tempêtes.

Autrefois n'auraient pu faire courber leurs têtes :

Aujourd'hui des laquais qu'on soudoie à prix d'or Garrottent sans effroi le grand lion qui dort. »

Mon Dieu ! je blasphémais ! Grand peuple, d^ns ton âme

Tu conserves encore une sublime flamme !

Cet éternel rayon, rien ne Ta pu ternir :

Ton glorieux passé répond de Tavenir !

O France, il est des jours que la muse regrette,

Mais ton silence, enfin^ un seul jour le rachète !

Je f accusais à tort, et, le seize Juillet,

Avec son noble cœur Paris se réveillait !

Sourd au bruit du clairon qui sonne les batailles.

Tu te lèves soudain au glas des funérailles,

Quand le soleil qui vit enterrer Mirabeau

Pour notre Béranger brille encore plus beau !

H Eh bien, Pierre, es-tu prêt?

—Jean, quel hasard t'amène?

Tu sais bien cependant que, toute la semaine Devant ma table assis, le burin à la main, Je gagne à mes enfants le pain du lendemain.

Ck)urs au plaisir! Va, moi je reste, je suis père ! — Le plaisir!... Pierre! non, c'est pour le cimetière

Que, laissant le travail, je viens te déranger

— Bon Dieu, qui donc est mort ? qui donc, dis.. . !— Béranger ! » Béranger!... Ce mot seul a fait tressaillir Pierre, Et des larmes soudain ont mouillé sa paupière.

LES FUNÉRAILLES DE BÉRANGER. 2l3

Il se lève, et déjà, quittant son tablier, Repoussant loin de lui ses outils, Touvrier Se tourne tristement vers le bahut rustique, Modeste ameublement du foyer domestique.

Il en tire le crêpe et le vêtement noir, Que pour les jours de deuil il garde en un tiroir. Il est prêt, et bientôt Pierre et Jean, dans la rue. Se mêlent, sans parler, à la foule accourue Pour apporter encor, par son immense deuil.

Un hommage à. celui qui dort dans le cercueil.

Oh ! spectacle imposant, enseignement utile ! Ce peuple, qu^on croyait oublieux et futile.

Acclamant aujourd'hui ce qu'il broiera demain. Le voilà recueilli, l'immortelle à la main.

Les yeux mouillés de pleurs, silencieux, nu-tête, Jusqu'au champ du repos escortant son poëte ! La ville tout entière a pris un sombre aspect : Sur les fronts découverts, la douleur, le respect: Partout le travail chôme ! Au grand deuil populaire L'artisan sacrifie un jour de son salaire !

Le vieillard, dont le bras a besoin d'un appui, Suit avec le cercueil un souvenir qui fuit!

Du haut de son gfenier, la joyeuse grisette.

Fidèle au souvenir du chantre de Lisette, A travers les bouquets qu'il lui faut déranger. Regarde le cortège et pleure Béranger!

Mais qui donc est celui que tout un peuple pleure ?

Est-ce un prince? est-ce un roi? Du seuil de sa demeure

Jusqu^au funèbre champ du repos étemel,

A qui Paris fait-il cet adieu solonnel ?

A qui décerne-t-on ces grandes funérailles ?

Est-ce un guerrier fameux, héros de vingt batailles?...

Oh ! non ; lorsqu'un beau char, doré comme un soleil,

D'une fausse douleur promenant Tappareil,

Passe avec ses drapeaux au pied de la mansarde,

Si d^un œil curieux l'ouvrier le regarde,

Il rentre indifférent, mais il ne le suit pas :

Le peuple a peu souci des puissants d'ici-bas !

A quoi bon ces fusils ? car une armée entière

Échelonne ses rangs jusques au cimetière,

Et, pour mieux contenir un peuple redouté.

L'arrête sur le seuil de Timmortalité !

Eh ! quoi ! craignez- vous donc que cette foule en larmes

Aux pavés du chemin ne demande des armes,

Et ne forme, malgré vos bataillons épais,

Un cortège de guerre au chantre de la paix ?

Vous craignez que, troublant cette cérémonie.

Le peuple, par l'émeute, insulte le génie!...

Le peuple a le respect des morts, et sa fierté.

Pour réclamer enfin son droit, la liberté, —

Dût l'attente être longue ! — attend que sonne Theure !

Mais il ne lutte pas aujourd'hui, non, il pleure !

LES FUNÉRAILLES DE BÉRANGER. 2l5

Il pleure, et ces soldats qui veillent, Tarme au pied, En vain o&ent un but à son inimitié.

Fils d'un pauvre artisan, dans la lutte commune,

Béranger, mieux qu'un autre, eût trouvé la fortune.

Bien souvent ses amis, parvenus aux grandeurs,

Voulurent le combler de richesse et d'honneurs

Et l'arracher, timide, à son foyer modeste.

Mais lui, content de peu, dédaignant tout le reste,

Il résista, voilant d'une humble obscurité

Sa muse, son bonheur, sa popularité !

Toujours à ses côtés, une amie adorée

Fit une longue joie à sa vie ignorée :

La sainte pauvreté les avait réunis;

Loin du monde bruyant, d'où les avait bannis

Leur mépris pour le luxe et la gloire éphémère ;

Ils savaient bien encor secourir la misère.

A leur porte jamais un ouvrier en vain.

Malade ou sans travail, ne vint tendre la main.

On ne les quittait pas la poche ou le cœur vide :

On s'en allait joyeux, consolé, Tceil humide.

Emportant peu d argent, mais un mot, un conseil.

Qui réchauffait le cœur d*un rayon de soleil.

Voilà l'homme!... A présent saluons le poëte!

Ces refrains immortels que la France répète.

Ces chants, ce sont les siens; la Muse, à son berceau.

2l6 LES FUNÉRAILLES DE BÉRANGER.

Sur son front avait mis Tineffaçable sceau ;

Et pendant soixante ans sa veine poétique

Atteignit bien souvent à la hauteur épique.

Philosophe ou rêveur, plaisant, jamais banal^

Il est resté toujours chantre national.

Observateur des lois que Técrivain respecte,

Il défend les écarts à sa muse correcte.

Mais la pensée est là : sous le vers élégant,

Défiant les efforts du critique arrogant.

Elle touche le cœur, fait pleurer et sourire.

Oh ! pour l'apprécier il faut chanter ou lire

Ces poëmes si courts et pourtant si complets,

Que dans sa modestie il a nommés couplets !

Que rinspiration le saisisse et le pousse,

Il chante le Grenier, les Fous, Jeanne-la- Rousse,

Et, du malheur toujours fidèle courtisan.

Jamais il n^encensa le riche et le puissant.

Ses refrains, avant tout, sont les chants de la France :

Il console, il défend la patrie en souffrance.

Il raille les tyrans, il maudit Tétranger :

Alors la voix de Dieu s'appelle Béranger.

Et de la liberté s'il voit poindre Taurore,

Il chante pour le peuple, il chante, il chante encore...

Quand le riche accapare et Tor et les moissons.

Le pauvre peuple au moins a besoin de chansons.

Va, ne crains pas Toubli pour ta sainte mémoire.

LES FUNÉRAILLES DE BÉRANOER. 2ïJ

Poëte ! bien longtemps on chantera ta gloire \

Le chaume et Patelier rediront tes refrains.

Panard et Désaugiers furent tes vrais parrains,

Mais ton rôle est plus grand, ta verve plus féconde \

En chaleureux conseils ta poésie abonde;

Tu montres le chemin aux jeunes chansonniers;

Ils apprennent de toi qu'arrivés les derniers,

Obligés de dompter une muse rebelle,

Ils ont à parcourir une route nouvelle :

Il faut que la chanson soit un enseignement,

Et que chacun enfin y puise sûrement.

Avec un doux plaisir, une saine pensée.

Des stériles essais si la mode est passée.

C'est à toi qu'on le doit, apôtre du progrès !

Aussi, loin d'entourer de funèbres cyprès, D'un lugubre appareil la tombe où tu reposes, Il faut y laisser croître en liberté les roses ; Il faut que sans tristesse on en puisse approcher. Et qu'amant ou poëte on y vienne chercher Une fleur du rosier, un refrain de ta bouche. Il faut surtout, enfin, que sur ta froide couche S'élève un monument, non un marbre banal.

Mais un grand mausolée, autel national.

Auquel consacreront, offrande populaire, Les riches un peu d'or, l'artisan son salaire, Et que sur ce tombeau le passant, l'étranger. Lise ces simples mots : La France à Béranger!

2l8 LES FUNÉRAILLES DE BÉRANGER.

En attendant qu'un jour ce vœu patriotique Devienne parmi nous la volonté publique, Dors en paix, ô poëte I on ne peut t'oublier. Là-haut est ta mansarde, ici c'est l'ouvrier, Dont un refrain joyeux suit le marteau sonore. Aux déserts africains, aux rives du Bosphore, Quand le clairon se tait, nos valeureux soldats Préludent par des chants à de nouveaux combats... Toujours toi I Tes chansons ont bercé notre enfance ; Ta muse, aux mauvais jours, a consolé la France; Et s*il fallait revoir la patrie en danger, Ton nom serait encore un drapeau, Béranger!

Va, nos enfants aussi garderont ta mémoire.

Héritage sacré d'espérance et de gloire; Tes refrains immortels à la Postérité Porteront ces deux mots : Patrie et Liberté ! Pour que dans l'avenir, moisson riche et féconde, La gerbe de tes chants ensemence le monde !

Et toi, peuple français, qu'à tort je condamnais. Auprès de ce cercueil tu revis, tu renais !

On peut te reprocher de trop aimer la gloire, De te plaire aux vains mots de guerre et de victoire : A la place, parfois, de glorieux drapeaux ^ Ta faveur consacra de honteux oripeaux !

Le clinquant te séduit, mais le nom de patrie Sait charmer ton oreille et ton âme attendrie.

Tu respectes encor l'honneur, la probité, Et tu chéris toujours la sainte liberté !

A cette heure suprême où Déranger succombe. Toute vertu n'est pas avec lui dans la tombe, O peuple ! ce n'est pas sur toi que j'ai pleuré, Quand tu viens rendre hommage au poëte expiré. Même dans tes erreurs ma muse aime à te suivre ; En France si parfois il paraît dur de vivre.

Grand peuple, dans ton sein il est doux de mourir ! L'espoir au cœur de Thomme est si long à mûrir. Qu'à la fin, fatigué du poids de ses souffrances, Le poëte, indigné, maudit tes inconstances ; Mais il doit te bénir pour tes fidélités, Car tu suis, en pleurant, tes héros regrettés ! Au passé qui t'engage, oh ! va, ne sois pas traître : Une heure sonnera, qui sait? bientôt peut-être, Où tu pourras enfin, loin du joug détesté, Saluer au retour la grande liberté ! . . .

J'entends de l'avenir l'éclatante fanfare.

Je vois à l'horizon briller un nouveau phare : C'est leclair solennel, c'est le premier rayon Du Progrès, éclairant le réveil du Lion !

20 juillet 1857.

« A l'œuvre, travailleurs! Voici le jour : alerte! »

Ainsi parle une voix, et la cité déserte,

A ce commandement, mystérieux pouvoir.

Commence à se peupler, à vivre, à se mouvoir.

Lorsque soufflent de mai les suaves haleines.

Vous voyez, sur les monts, dans les bois, par les plaines,

Des ruches s'élancer un peuple industrieux -,

De même, secouant le sommeil de leurs yeux,

Des soldats du travail les cohortes actives

En essaims bourdonnants inondent les deux rives

De ce fleuve, où les eaux grossirent tant de fois

Des larmes et du sang qu'ont fait verser les rois.

PAHrS NOUVEAU.

Et quand tous sont venus et que l'heure est sonnée,

Pour marquer à chacun l'emploi de la journée,

La Voix se fait encore entendre, et, tout-puissant,.

Au loin a retenti son mâle et fier accent :

n Hardis pionniers, marchant vers la terre promise,

Écoutez ; votre lâche en deux parts se divise.

O vous, les destructeurs, à Tavant-garde!' Allons,

Passez, comme passaient les brûlants aquilons.

Qui, du grand Jéhovah traduisant les colères.

D'un souffle dévoraient les cités séculaires.

Frappez, brisez I Frayez un immense chemin

A ceux qui sur vos pas s'élanceront demain.

En avant, défricheurs! Vos vaillantes charrues

Tracent de grands sillons dans les antiques rues,

Qui, sur le sol mouvant, se cherchent en rampant,

Ainsi que les tronçons d'un colossal serpent.

Et vous, dont l'industrie, émerveillant le monde.

Où d'autres ont détruit, réédifie et fonde,

A l'œuvre, à l'œuvre aussi! Les instants sont comptés .

Et sur vous l'Univers a les yeux arrêtés.

Comme un songe s'enfuit quand s'ouvre la paupière ,

Le sale et vieux Paris rentre dans la poussière.

Ainsi que Christ sortant radieux du tombeau ,

Faites jaillir du sol un Paris jeune et beau. »

Et la foule s'ébranle à cet ordre suprême.

Soudain, comme frappés d'un terrible anathème ,

De la vieille cité les vestiges épars

Dans un fracas poudreux croulent de toutes parts.

Ils ne respectent rien, ces briseurs implacables :

Rien ne peut éviter leurs coups impitoyables !

Ils s'en vont, promenant la ruine en tous sens ,

Du bagne obscur des gueux au^ palais des puissants.

Que leur font à ces gens le souvenir, la gloire?

Us écrasent du pied les jalons de Thistoire ,

Et passent, en ouvrant au soleil, comme aux vents,

De longs sentiers creusés par des boulets vivants. '

Mais cette feuvre de mort est, par l'œuvre de vie,

A toute heure, en tout lieu, rapidement suivie.

Gomme aux champs les saisons succèdent aux saisons;

Les semailles aussi suivent là les moissons.

A peine, sur le sol, des murs tremblants et sombres

S'abîment les monceaux et gisent les décombres.

Que déjà le passant surpris, croyant rêver.

Voit par enchantement d'autres murs s'élever :

Le monument se dresse où la mansarde tombe ;

Un berceau souriant surgit sur une tombe.

La Voix est obéie. Enfin, quand vient la nuit, Quand des bruyants marteaux Técho s'évanouit , Alors, pour retourner à son modeste gîte Où l'attend le repos, chaque travailleur quitte , En s'essuyanC' le front de sa calleuse main , L'instrument de labeur, qu'il reprendra demain.

Oui, cette grande Voix qui fait mouvoir la foule,

Comme le vent de mer enfle à son gré la houle ,

Quelle est-elle ? L'un dit : « C'est l'éternel Progrès

Qui couve Tavenir dans ses sages décrets ! »

Et, plein d'un saint respect pour ces lois qu'il admire,

Dans ces moellons divins il adore TEmpire.

Mais un autre, dont Tceil, lumineux et profond,

Des mystères obscurs a pénétré le fond ,

Et qui sait discerner sous le masque un visage ,

S'écrie, en déplorant les erreurs de notre âge :

« Insensés, ou plutôt ignorants ! pauvres fous !

Songe-creux! quand, enfin, vous réveillerez- vous?

Vous voyez le Progrès? Mais où donc? Dans la pierre?

Dans ce fier monument qui sort de la poussière?

Dans cette large voie où fourmillent les chars ?

Dans ces palais marqués au chiSre des Césars ?

Dans ces mille clartés, qui le soir étincellent

Sous les lointains arceaux où leurs grappes ruissellent I

Serait-il dans ces ponts, sur la Seine jetés ,

Ainsi que de grands bras unissant deux cités ?

Dans le marbre, le fer et l'or de cette grille ?

Dans ce temple orgueilleux dont la flèche scintille?

Serait-il dans ces nids de plâtre, où des soldats ,

Pour mieux nous protéger, vont, viennent à grands pas,

Et font bruire au loin un grand sabre qui traîne ,

Et qui, sans ennemis, se rouille avec sa gaine ?

Serait-il dans ce square au sable râtelé ,

Dans ces arbres épais dont Tombrage est sous clé ? Dans ces bois de carton, coquettes promenades, Où, sous le nom pompeux de splendides cascades , Quelques tas de cailloux, savamment disposés. Pleurent le filet d'eau dont ils sont arrosés ? Ou dans ces pauvres nefs, vieilles barques fêlées, A grands renforts de bras, du port d'Orsay halées? Serait-il sous ce bronze, où Part, menteur adroit. Moula d'un Empereur le masque auguste et froid, Image où se .lira, faute d'une autre gloire, D'un sanglant parvenu la scandaleuse histoire ?

O blasphème ! Sans doute avec vous je dirais :

Oui, le voilà, c'est bien le vrai, le seul Progrès, Oui, si cette fureur, qui brise et régénère , Ailleurs que sur les murs détruisait la misère; Si, quand le bras abat quelque toit trop hideux , Un pignon qui s'avance au plus d'un pied ou deux. Descendait un regard consolant, secourable.

Sur ces hôtes chétifs que la misère accable , Et qui s'en vont, honteux et mornes bataillons , Chercher d'autres greniers pour cacher leurs haillons I Que dis-je? Cet aspect d'une cohue infâme Corrompait les plaisirs dont s'abreuve votre âme , Grands du jour ! . . . Quoi ! troubler vos nobles voluptés ? Dieu m'en garde ! D'ailleurs, des célestes bontés N'êtes-vous pas vous seuls les objets légitimes? Qui parle devant vous de douleurs, de victimes?

Quelque fou, sûrement, qui d'un ton arrogant A la société prétend jeter le gant !

— A la porte ! Chassez le sot et sa chimère ! . . . Mais vous, déshérités, vous avez Dieu pour père : Adressez-vous à lui, priez-le, pour qu*un jour Il vous garde une place en son divin séjour.

Alors, comblés enfin de biens impérissables, Vous goûterez en paix des bonheurs inefiables ?. . .

<c Ainsi, lâches railleurs, ils émaillent toujours Du nom sacré de Dieu d*égoïstes discours ! »

O vous donc, étrangers, qui des plages lointaines

Venez pour contempler notre moderne Athènes,

Si je pouvais guider vos regards curieux ,

De quels tristes tableaux j'affligerais vos yeux !

Gir ce ne serait pas aux royales demeures ,

Aux jardins somptueux, que j'emploierais vos heures.

Dans le dédale immense où nous sommes jetés.

Il est de sombres lieux, du soleil désertés.

Où le froid et la faim d'une poignante fièvre

Torturent l'estomac et bleuissent la lèvre :

Là, sans abri, pieds nus, les regards dévorants.

Se traînent sur le sol des êtres ignorants ,

Qui, sans amour au cœur, sans pudeur à la joue ,

Cherchent leur nourriture au milieu de la boue ! . . .

Ah ! fuyons !... Franchissons plutôt cet humble seuil :

Là l'honnête artisan, cligne, mais sans orgueil , Sous le joug d^un patron accomplit sans relâche , De l'enfance au tombeau, son éternelle tâche ; Il devance le jour et, malade ou dispos. Bien tard sonnent pour lui les heures du repos...

— Mais cet homme est aimé : sans doute quelque femme

Lui tend la main, marie à son âme une autre âme ?

— J'y consens , mais peut-il aux tendres sentiments , Esclave du besoin, donner quelques moments ?

Qu'est-ce donc, si le sort dans ce réduit envoie

Des enfants, messagers d'espérance et de joie ! Qu'il voudrait les mener, ces êtres tant chéris, Dans les champs, loin de l'air impur de son Paris ! Comme il voudrait les voir parés, ces petits anges ! Mais il est pauvre :* Adieu, fuyez, rêves étranges !

Je vous visiterais dans vos simples logis , Pauvres filles, vous qui de vos beaux yeux rougis Suivez, en fredonnant la chanson consolante, Sous vos doigts amaigris l'aiguille vigilante ! Comme un frêle roseau par Touragan battu , Vous voulez au malheur opposer la vertu, Et, jeunes, vous ployez déjà sous la souffrance! Vous redoutez Tamour!.... Vous niez l'espérance ! Quand nous aurons suivi de ce triste chemin Les mille stations que vous montre ma main.

De ce Paris nouveau les splendides merveilles.

Que tant de voix en chœur proclament sans pareilles, — Éclat trompeur, voilant un spectacle odieux! — Arracheront plutôt des larmes de vos yeux !

Et vous direz : « Fuyons cette splendeur fatale , Oij l'or sur des haillons insolemment s'étale ! Dans les cachots obscurs gémit l'humanité!... De parcs et de palais en vain on te décore, O Paris! dans ton ciel i^e brille pas encore Le soleil de ta liberté ! »

Vertu, gloire, talent, tout s'en va, tout succombe, Et Ton voit chaque jour se fermer une tombe ! Ceux-là, hier encor qui faisaient notre orgueil, Béranger ! Lamennais ! Manin ! Eugène Sue !

Givaignac, qu'épargna Témeute de la rue.

Dorment couchés dans le cercueil !

O mort ! pourquoi frapper ainsi la pauvre France? Assez de malheureux, rêvant la délivrance, Salueront ton approche, à leur chevet, le soir! Ne pourrais-tu laisser quelques jours au génie? Et devais-tu déjà briser, sans agonie.

Et notre orgueil et notre espoir?

23o LES FUNÉRAILLES DE CAVAIGNAC.

Notre espoir, c'était lui ! — Si le peuple, en silence, Se plie au joug pesant qui le courbe et Toffense, Et subit sans murmure un sort immérité, ' Sa foi dans l'avenir le soutient, le relève... Il avait pour devise — à présent c'est un rêve ! — Cavaignac et la Liberté !

La vie était encor pour lui riante et belle , L'horizon promettait une aurore nouvelle !

Tandis que, patient, le peuple, sous le faix Des stériles labeurs et de la servitude,

Le suivait du regard... calme en sa solitude, Cavaignac attendait en paix.

Il attendait ! ... La mort qui trompe l'espérance, La mort aveugle et sourde enviait à la France Du passé glorieux ce dernier héritier !

Mais des hautes vertus la mémoire est féconde , Le progrès peut encore ensemencer le monde :

L'homme ne meurt pas tout entier.

Quand la terre a repris sa mortelle dépouille , De son nom révéré, drapeau que rien ne souille, Gardons au fond du cœur l'éternel souvenir !

A la mort, comme à Dieu, nous élevons un temple : Le culte du passé nous instruit par l'exemple. Et nous rend forts pour l'avenir !

LES FUNéRAILLES DE CAVAIGNAC. 2$!

Quelle vie !... En suivant sa trop courte carrière, Laissons noire regard se porter en arrière :

Nous apprendrons à vivre en le voyant mourir. La résignation n^exclut pas Tespérance, Et jusqu'au jour qui doit régénérer la France, Nous saurons attendre et souffrir !

Cavaignac! Ce nom seul éveille une pensée!

C'est la vertu, la gloire à la force enlacée; C'est le culte constant du devoir respecté; C'est ce noble vieillard, corps brisé, cœur stoïque, Qui n'avait qu'un amour, qu'une pensée unique : Son pays et la liberté !

Cavaignac ! C'est encore une vertu romaine !

Une femme au front pur, à l'âme plus qu'humaine, Qui revoit en ses fils les Gracques triomphants. Et qui, de sa beauté loin d'être enorgueillie. Dit, comme au temps passé la fière Comélie :

(c Regardez, ce sont mes enfants ! »

Cavaignac ! C'est le nom de l'ardent publîciste, Qui dans la lutte, un jour, devenu journaliste, A défendu le peuple à toute heure, en tout lieu. C'est la puissante main, hélas! trop tôt frappée. Qui garde sur sa tombe et la plume et l'épée. Armes que lui confia Dieu !

Cavaignac ! Cest enfin le héros populaire Dont le nom, devenu l'espoir du prolétaire, De jours moins malheureux promettait le retour. . . Rêve éteint, flamme morte, illusion rapide !

Il était jeune, aimé, plein d'avenir, valide : La mort Tenlève avant son tour !

Il pouvait espérer une longue carrière!

Cent fois, autour de lui, la balle meurtrière, Ouvrant les bataillons sous la mort ondoyants. Siffla sans le toucher ! Son front bravait la foudre ; Il marchait, couronné de fiimée et de poudre. Vaillant entre les plus vaillants.

Longtemps il a vécu sur la terre d'Afrique, Et, du drapeau français défenseur héroïque.

Il fixa la victoire en de nombreux combats I L'Arabe, à son nom seul, prêt à prendre la fuite. Tremblait dès qu'il voyait, ardents à sa poursuite , Et son épée et ses soldats !

Faut-il un corps d'élite, une troupe invincible. Qui puisse tout tenter, tout, même l'impossible ; Qui refoule au désert les douars menaçants ?

Dès que le soldat sait que Cavaignac commande. S'élancer avec lui, c'est l'honneur qu'il demande. Et pour le suivre ils sont cinq cents !

Pendant dix mois entiers la vaillante cohorte Dans Tlemcen a manqué d^eau , de pain : mais qu'importe ! Ils auront, s'il le faut, sous le sable un tombeau ! Le chef souffre comme eux, et son âme brûlante Leur a communiqué son ardeur enivrante Pour la patrie et le drapeau !

Qui pourrait retracer toute cette épopée ?

Son nom et ses exploits, gravés par son épée. Sont écrits en tous lieux sur le sol africain ; Un jour, prenant congé de la vie héroïque, La valeur a fait place à la vertu civique.

Le soldat au républicain !

Sur la place publique, ou bien à TAssemblée, Sa voix sut imposer à la foule troublée; Parlant au nom du peuple, il était écouté!

Plus tard, prenant Tépée, on Ta vu par la ville. En Juin, mettre un frein à la guerre civile Qui menaçait la liberté !

Lui, qui Peut pu jamais accuser d'imposture ? Sans regret il quitta pouvoir et dictature , Nouveau Cincinnatus qu^un peuple regardait.

Et dans l'obscurité du foyer domestique Il cacha son bonheur, son dévoûment civique ; Confiant, calme... il attendait!

Le jour se lève enfin, et la France qui soufiGre^ Enchaînée et déjà sur le penchant du gouffre. S'agite, frémissante, au mot d^élection.

Il est sorti vainqueur du Vote populaire; Qui sait ce qu^eût demain engendré la colère Et le réveil de ce lion ?

Mais la mon Ta surpris, paisible en sa demeure , Entre sa jeune épouse et son fils qui le pleure, Délivré du serment qu'il voulait refuser :

Il succombe, fidèle aux vœux de sa Patrie ; Il expire en pensant à sa femme chérie, Premier amour, dernier baiser!

Godefroy Taïtendait ! — Pure de toute honte.

Lorsque le lourd cercueil se ferme, Tâme monte ; Vers sa tombe entr'ouverte allons, sans murmurer ; Portons-lui nos regrets, nos fleurs ; — à sa mémoire Demandons des conseils de civisme et de gloire : Les vivants seuls nous font pleurer I

La mort vient ! Dans les rangs sa trouée est profonde ! Des gloires d^ici-bas décompte solennel !

Ceux dont le nom faisait le plus de bruit au monde, Grands hommes dont la mort elle-même est féconde, Sont rappelés par T Éternel.

Voyez I En peu de temps, comptons les places vides : Balzac, Lamennais, Sue et bien d*autres encore; Artistes, écrivains, champions intrépides , Luttant par la pensée, esprits toujours avides De la lumière aux rayons d'or.

Mais le plus grand de tous, celui dont la vieillesse Goûtait d^avance au miel de Timmortalité, Front ridé par les ans, cœur bouillant de jeunesse. Il n'est pas épargné par la sombre déesse,

Qui frappe toute majesté.

Béranger I Béranger I notre plus pure gloire , Notre Barde inspiré, THomère aux fiers accents. Celui dont chaque vers vit dans chaque mémoire, Idylle de Tamour, vaste chanson à boire, Ode des jours retentissants ! . . .

Qu^il est grand, cet homme stoïque !

Vertu robuste, cœur d'acier.

Au Cénacle patriotique Dans sa gloire int^re il s'assied !

En vain Tinconstante fortune Frappe à sa porte à tour de bras ; Toute richesse est importune :

Qu*elle frappe il n'ouvrira pas!

On lui disait à lui, l'homme des doux mirages : « Tu chanterais bien mieux à labri du besoin ! » Il répondait : « L'oiseau qui résiste aux orages En sûreté s^cnvolc au-dessus des naufi^iges , Chante, et de sa pâture un Dit^u bon a pris soin ! »

Mais un homme viendra, froid et puissant, te dire : a Cest un triste festin, la gloire et la vertu... On meurt sur un grabat en rimant la satire.

Tais-toi, prends Tor, ou bien la prison, le martyre : Poëte, que choisiras-tu ?

— Ah ! je ne mordrai pas à cette vile amorce. Non, je ne vendrai pas ma chère liberté !

Qu^avec tout mon passé, sans honte, je divorce.. . . ? Mon inspiration, le secret de ma force , Résident dans ma pauvreté !

<c Préparez vos prisons, renforcez-en les grilles ! Ma muse embellirait le plus sombre séjour.

Py porterai, du moins, bravement mes guenilles ! Le peuple est là qui sait renverser les Bastilles. . . Sans le hâter, }*attends son jour.

a Hommes noirs, c'est en vain que vos haines fertiles Font par la calomnie ombre à mes purs succès; Rentrez, rentrez sous terre, ainsi que des reptiles : Vos mesquines fureurs expirent inutiles

Devant le bon sens des Français !

« Je ne veux pas grossir les rangs de ces paillasses Sautant complaisamment pour le tiers ou le quart. Vers un appât honteux des honneurs ou des places ,

Combien des plus fameux, fils des plus nobles races ^ Courbent leur échine avec art ! ... .

« J*ai pour Fambition tout le mépris du sage \ Le panache qui flotte au firont des courtisans , La croix des commandeurs, ce collier d^esclavage, Ne valent pas la fleur dérobée au corsage D^une fillette de quinze ans !...

« Des croix et des rubans ?. . . Oh ! la rare merveille ! A tous nos émigrés on a donné des croix ; Tous nos chevaux de fiacre ont ruban à Toreille ! . . . Parlez-moi d'un bon vin vieilli dans la bouteille : Voilà la merveille, et j'y crois !

« Amie et fidèle et discrète , Je puis me confier à toi , Te dire ma peine secrète , Te raconter une amourette , Sans te voir, 6 chère muette , Jamais abuser de ma foi !

c< Sais-tu, douce cause du rire, Qu'avec toi mon cœur est content ?

Que, pris du besoin de médire.

Je te dois plus d'une satire, O bouteille ! et qu'en ton délire Un jour passe comme un instant?

BéKANGEK« 289

« Ma route est iinmaable et constante, die est une. La pure mérité guida mes premiers pas.

Flatter les dieux du jour est une loi commune ; Pour moi, je n^ai jamais flatté que Tinfortune :

Je ne changerai pas I »

Les révolutions ont passé sur sa tête ; Il a vu les grands jours de Thumaine tempête; Il a vu réchafaud si fécond en terreurs, La République altière et ses quatorze armées Promenant sur TEurope, au bruit des renommées, Les étendards aux trois couleurs.

Il a vu s*élever, des montagnes de G)rse, L^homme qui, dans les camps, seuls appuis de sa force, Traîna, les poings liés, la Révolution ; Et, pour se maintenir, bouleversant le monde. Lui légua, condamné par son œuvre inféconde.

Le deuil de son ambition...

Il a vu Fétranger, dont les noires cohortes Ont forcé nos remparts, brûlé nos places fortes. Représailles du mal que firent nos canons.

Briser nos monuments, nos arches triomphales. Pour ramener chez nous, aux crins de leurs cavales, Les marquis avec les Bourbons. ••

Il a VU Charles Dix et la gent jésuitique; Le règne des bourgeois ; une autre République, Grande dans ses desseins que nul n^exécutait... Il a vu tout cela, le vieillard, notre barde, Et sans cesse — cadran qui jamais ne retarde — Sa grande voix toujours chantait l

Mais la mort Ta touché de son doigt implacable... Son âme grandiose a rejoint l'Éternel; Ce qui reste de lui, dépouille vénérable, Repose auprès de Manuel.

C'est en vain qu'au talon l'orthodoxe couleuvre Le veut mordre, il n'est point de ceux qu'on voit finir. Nous avons sa pensée immortelle en son œuvre : Il appartient â l'avenir .

KPITRE

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