‹ Carabinades: couverture illustrée d'après une peinture de Leduc, avec préface et postface onChapitre 15 sur 47 · PREMIERS CAR · texte numérisé non relu

PREMIERS CAR

Kt je sentais en même temps une étrange cuisson â la main; j'avais la paume meurtrie, dépouillée d'épidémie, toute hachée aux maudites petites pointes de la pince à Lyman.

— On va se reprendre ? . . . C'était mon patient qui me provoquait de nouveau; mais ce "on" là réveilla chez moi l'idée d'aide, de coopération, d'union: cette union qui fait la force.

Je mets une paire de gants pour me protéger les paumes et je hèle un passant à qui j'assigne la tâche de maintenir solidement le crâne de mon pauvre diable de patient. Jacques Lemieux— vous vous le rappelez avec ses cheveux droits sur la tête et ses mots drôles à faire se tordre de rire une barre de fer de deux pouces carrés — Jacques Lemieux était à mon bureau.

Toi, mon gaillard, lui dis-je, tu vas nf aider. . .Ici, comme ça, ta main ù côté de la mienne. . .bon. . . Et nous nous areboutâmes, les jambes cambrées, les pieds appuyés aux rebords des tables, de In fenêtre, sur les b;uivaux des ehai.-es. . .

Alors ce fut quelque chose d'homérique : et j'aperçois encore, — quand le cauchemar me saisit, ou que dans l'effroi de rêves affreux toutes les épouvantes et les horreurs se liguent

54 FREMTER5 CAS

pour torturer mon imagination en déroute — j'aperçois encore la figure distorse de mon patient, contracturée rien que sur un côté à cause de la pince, les yeux chavirés, les narines battantes suffisant à peine à la respiration, et la bouche entrouvrant des profondeurs de caverne, et dedans cette langue qui se redressait, s'agitait, dardait.. . .

Puis ce fut un mouvement d'ensemble où nos hans d'halètement alternèrent avec le grincement des mors de la pince sur les os dos mâchoires, les craquements brusques des fauteuils, les piétinements, les crissements aigus des talons sur le plancher. . . Une vraie mêlée...

Tout à coup, comme après une tempête, un calme soudain, suivi tout de suite des crachements sanguinolents de mon pauvre patient...

Nous l'avions... la dent...

Et, après un moment de rinçage de bouche, il me demanda tranquillement " comment c'était ".

— Trente-sous, lui dis- je...

— Ca les vaut, approuva-t-il, sans la moindre idée de rire, et il me les remit.

Les voici, mes amis, et je les conserve toujours depuis, les traînant "pour la ohanee " a travers toutes les po-

PREMIERS CAS ôô

ches de nies pantalons. . . Sapristi!

vous fumez toujours. . . passez-moi donc un cigare... tas de chenapans!!...

— -"Pour la chance"! ... Hum!

... Moi je n'en ai pas eu autant, allez, avec mon premier cas. . . C'était Blondeau qui avait repris en riant, son verre de punch A la main. . . Moi, ce n'est pas à une dent que j'ai eu affaire la première fois, non... A un simple petit cas de diarrhée. . .

J'étais installé depuis la veille à Sainte-Monique : pays de framboises, de chardons, de maringouins, de bouleaux, de wawarons, de sauterelles, un sacré pays. bon.... Une vieille tante qui demeurait aux environs m'avait écrit le lendemain de mon examen final:

"'Va donc t'établir A Sainte-Monique ... Il y a déjà, un médecin, mais il n'est pas aimé et les «jens vont presque tous se faire traiter ailleurs....

Vas-y donc. . ."

Je me décide. J'entasse mes fioles, mes " os ". mes bottes, tout, mon bataclan, au fond de ma valise et deux jours après je faisais fixer A la porte de mon officine un immense pilon noir et or qui attroupa tout de suite une bonne douzaine d'enfants.

Dès la première nuit je m'aperçus que j'aurais — en outre de mon con-

Page 1