PREMIERS CAS
frère — a lutter contre une légion d'enragés maringouins qui faisaient de la phlébotornie préventive en saignant les gens et en leur appliquant, à tort et à travers, des ventouses par tout le corps.
Le lendemain, un petit vieux m'arrive avec sa vieille... Oh! un petit vieux comme on n'en peut rencontrer qu'A Sainte-Monique, courbé, le teint encore clair, avec des yeux gris qui clignaient drôlement comme pour se moquer du monde.
("était elle qui était malade cependant. Oh! elle, une petite vieille comme on n'en peut rencontrer qu'à Sainte-Monique, proprette, les cheveux tordus en deux nattes blanches sous sa coifïe, les lèvres minces, un peu relevées par 'une dent unique....
et des yeux, gris aussi, comme coux de son vieux, mais si doux, usais ^i bons, qu'on se mettait tout de suite à l'aimer, la bonne vieille. . .
Ils avaient préféré venir eux-mêmes... ils n'étaient pas riches —pour épargner le coût d'une visite. . . D'ailleins ils demeuraient tout près et elle était si peu malade, la vieille mère, après tout... seulement une légère diarrhée de presque rien qui l'ennuyait et qui l'affaiblirait peut-être à la longue, par exemple. . . T'était arrivé
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justement comme ça l'année précédente a leur voisine... elle avait toujours
retardé, patienté, patienté tout
d'un coup, crac, elle était morte.
Alors, elle ne voulait point s'exposer à la même chose et ils étaient venus nie voir. . . m'étrenner. diraient-ils.
Une petite diarrhée de rien
C'était heureux, car qu'auiais-je éprouvé, grand Dieu î si c'eut été grave, moi cjni me sentais des fourmillements dans tous le* tissus rien qu'A la pensée d'entreprendre mon
premier cas... Et je méditai:
Non. pas d'opiacés, ni d'astringente minéraux.... cette femme pourrait bien offrir un de ces singuliers exemples d'idiosynerasie; alors, je lui préparai qratre poudres inolTensives de bismuth. . . rien que de dix grains. . .
il ne pouvait toujours pas y avoir de danger a cette dose-la.
• Vmis en prendre/, une immédiatement, lui dis-je. puis une autre ce soir et demain encore, suivant le Pet obtenu.
Ensuite je lui démontrai longuement l'importance de la diète, lui fis comprendre que tout dépendait de la digestion chez elle. . .elle devait avoir des gaz après ses repas?... en effet, je. le savais bien... et je me remis a lui expliquer les principes d'hy
,>S l'KEMlEKS LAS
giëne à suivre, je lui recommandai l'exercice au grand air; je lui exposai également combien l'équitation est salutaire dans ces cas, les bains glacés, le régime lacté: le lait de jument de préférence ou bien pasteurisé... Il y avait bien encore le lavage de l'estomac au moven du tube Faucher: un grand tube en caoutchouc, avec un entonnoir au bout... on met le patient comme ça. vous vovez. de maniére a redresser l'œsophage et on pous.-e le tube. . . 11 y en a. des fois, qui ne peuvent pas l'avaler: alors on leur anesthésie la glotte iive»- des vaporisations de cocaïne. . . il n'y a rien de plus tin: puis on lave l'estomac, on le rince. . .
Je compris tout de suite à leurs yeux émerveillés, à leurs mouvements de tête étonnés et approbateurs, qu'ils qu'ils n'en avaient jamais vu de médecin comme moi a Sainte-Monique et que mon confrère n'avait plus qu'à se bien tenir. . .
El ils repartirent.
Moi, durant tout raprè>-midi. je songeai, en regardant les ^t'n^ passer : " j sais pas si elle va en avoir
assez de quatre si c;a ne suffit
point, je lui en fournirai d'autres.
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sans lui rien demander de plus. . . .
Quand on commence, hein, c'est mieux. . ."
Vers le soir, à l'heure de l'Angélus, pendant que j'en grillais une, assis dans mon bureau, le dos vers la porte, les pieds étendus sur une chaise, j'entendis tout proche de mon oreille une respiration fatiguée qui laissa bientôt passer une petite voix soupirante, lamentable, une voix comme on n'en entend qu'à Sainte-Monique ; c'était celle de mon vieux de tout à l'heure.
Ah ! non, ça n'allait pas mieux, loin de là; sa femme n'avait jamais été plus mal ... et des coliques, monsieur. . . .
J'en éprouvais moi-même, en l'écoutant. . . Mon premier cas, pensez donc. . . Je consultai de nouveau ma matière médicale: non, pas d'exemple d'empoisonnement par le bismuth à la dose de dix grains. . .
— Il vous reste deux poudres, n'estce pas, lui demandais-jo, en m'adressant subitement à lui, eh! bien retournez, et faites les lui prendre d'un seul coup... Ne manquez pas de venir me donner des nouvelles avant la nuit.
Lui parti, je me remis à songer. . .
si ça ne réussit pas je donnerai un peu de poudre d'opium, rien qu'un
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quart de grain pour commencer. . . .
le kino ne serait pas mauvais non plus, ni l'acétate de plomb... ni le nitrate d'argent. Si ce n'était pas ces taches qui viennent à la peau ... je l'essaierais... à petites doses. . .Dans les cas chroniques, Bartholow, Flint.
Dieulafoy disent que c'est 1res bon...
Tous les détails de ma pathologie uie revinrent a l'esprit ... si c'était un cas de choléra asiatique?... j'y pensai à ça aussi. Le temps passait m/entraînant avec lui dans mille suppositions, A travers un méli-mélo de cliniques oubliées, de formules étonnantes. . . de prescriptions fameuses notées dans des cahiers sur lesquels je ne pouvais plus remettre la main.
... Et je n'avais toujours pas de nouvelles. . .
71 était déjà onze heures; ça m'inquiétait de plis en plus... Oh! ça devait aller mieux pourtant : quarante grains. . .
Alors, en tapinois, je m'avise d'aller roder aux* alentours de la demeure de ma première patiente, pour voir, pour écouter.
Glissé dans l'ombre d'un peuplier
et tendant le cou. je jetai un regard
dans l'entrebâillement des volets....
'Trand Dieu ! éloignez de moi ce cali-
! tout le monde de Sainte Monique
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était rendu là, toutes les commères de Sainte-Monique, le curé de Sainte-Monique, le bedeau de Sainte-Monique, et au milieu de la chambre, l'autre médecin de Sainte-Monique, mon confrère, une seringue hypodermique à la main, en train de donner une clinique avec de grands gestes vainqueurs, des roulements d'yeux triomphants, des haussements dédaigneux d'épaules qui en disaient long sur mon compte.
Tous les autres l'écoutaient.
Quand a moi, je me sentis aussitôt entraîné par un tourbillon furieux.
Tout sembla s'évanouir instantanément autour de moi, les peupliers verts, les madriers des trottoirs, les maisons blanchies a la chaux, puis tout ce monde de Sainte-Monique entrevu dans un éclair. J'éprouvais en retournant, des mouvements d'oscillation, des sensations de marcher suides vagues comme sous un commencement <le chloroformisation.
Je revins à moi en reconnaissant mes iioles et mes bocaux bariolés d'étiquettes latines et je m'affaissai sur un fauteuil. . .
Tout à coup une commotion soudaine vint me secouer avec violence pendant que j'examinais distraitement mes drogues distribuées en or-
0*2 l'iiEMlEKS CAS
dre sur les rayons de ma pharmacie....
Ciel ! !
Oui. . . ciel ! savez- vous ce que je venais de découvrir?... j'avais donné contre la diarrhée de ma première patiente de Sainte-Monique, quarante grains de calomel . . .
Le lendemain je disparaissais
Toi. Thomas, si tu veux aller chercher mon pilon — il y est encore — je te le donne.
Mais Thomas qui l'avait écouté tout le temps se leva, esquissant toutes sortes de sauts et de contorsions folles, comme un épileptique; hurlant, criant: Hourrah! pour le médecin de Sainte-Monique!... Vive le médecin de Sainte-Monique!... Buvons à la santé du médecin de Sainte- Monique... Buvons du gin, du de
Kuyper de Genève c'est trop
drôle... He is ail right... ail right.
... Hip... hip. . . hip... Hourrah!
Tiger! !!!!.... Et il versa une tournée.
CKOOOO<K>00<>OOOp-0<X><><><><><>00
~û\n :«.. .a,i«,^S! « Mali» rtx in^ïïfitffîïïffîiïtpfiM
Avec rr\es CKier\s
. . . Jalap. . . venez-vous Allons, braves chiens, larges cœurs, fidèles compagnons, allons tous les trois loin dos hommes méchants et des tristes choses.
Allons là-bas, jusque sur ce versant de montagne; nous traverserons les bois, les vergers et les pommiers recourbés.
Nous irons a pied, lentement et ce sera gai pour vous, bons chiens, de gambader et reniller ici et là sous les grandes feuilles vertes.
Pas de poussière, cette fois, pas de chemins poudreux à suivre, pas de soleil brûlant, pas de langue tirée à courir derrière la voiture: mais de l'ombre, de la mousse et des cascades limpides.
Nous prendrons par-là. voyez- vous, à gauche de ce grand orme. Tl paraît qu'il y a un petit sentier voilé qui
CM AVEC MHS CIIJEXS
serpente à travers les érables et les pommiers, les cèdres et les merisiers.
J'apporterai mon fusil. . . et toi, Séné, immense lévrier blond, sauteur incomparable de clôtures et de ravins, voleur de filets et de rosbifs, si. tu aperçois par hasard une perdrix, tu sais, hein! . . . woo. . . won. . . \vno. . . jappe fort.
Pendant ce temps-là. moi.— -au diable les lois de la chasse.--... pan...
pan. Oh! i|iie nous en ferons une noce.
Voyons, bon, venez- vous?
VA Séné a distendu ses grandes jambes jaunes en se recourbant l'éel.'ine en point d'interrogation. — c'est -a manière .de n arquer sa joie... et Jalap. la queue roulé-' en ressort de montre, s'est assis en face de moi. le museau en l'air. l\eil inquiet.
Ceci voulait dire: . . .mais vite donc, sans doute qu'on y va.
Ht Ton partit en caravane. Séné devant, moi ensuite, puis Jalap. Au bout de quelques minutes nous étions ensevelis dans l'ombre et les feuilles, loin des hommes méchants et des tristes choses.
A pied... la belle façon en réalité de voyager; rien ne vaut ce genre de promenade. Comme alors tous les plu> petit?» détails s'impriment bien dan»
AVEC MES PHIENS 65
reprit; ci quels détails que ceux de mon pays !
Oh! que je vous plains malheureux médecins de ville, tristes enfumés, chevaliers empoussiérés du tramway et du trottoir, de ne pouvoir, suivant le caprice, vous plonger dans cette atmosphère de cèdre? résineux et de fougères aromatiques qui embaument ma montagne.
Que je plains aussi vos chiens. . . .
quand vous en avez. Ne dirait-on pas qu'ils sentent peser a leurs cous tout le prix dont vous taxez leur liberté et ne paraissent -ils pas ennuyés de n'avilir a lever la patte que sur des «•oins de maisons ou sur d'immenses poteaux sans éeoree?
■l'ai bien pensé à tout ça en route:
mais c'c.-t surtout après être parvenu -ur un certain plateau de rocher, où tm sapin, brisé dans ses racines pur la.
lourmente. était venu s'abattre et. oft rai ! son tronc séculaire en appui a mes épaules fatiguées par une montée incessante de plusieurs cents pieds, (pie j'y ai plus profondément songé.
-l'ai pu en même temps admirer un tableau féerique. Lentement comme (;a, on ne sent guère l'élévation cons tante du terrain et tout a coup, dans une év'laircie, on est surpris de voir les maisons rapetissées en ohAteaux
m AVEf MES CHIENS
de cartes et le> pommiers orgueilleux transformés eu trèfles à quatre feuilles. C'est très drôle.
Mon Jalap lui-même s'est mis a rire aux larmes en reconnaissant en bas les rues de son village, sa niche au fond de la cour, puis le petit Douville, puis Tiboul — le chien d'en face — pas plus gros qu'une fourmi, dans le milieu du chemin.
J'ai passé une heure enchanteresse sur ce plateau majestueux, au milieu des campanules bleues et des Heurs sauvages, des piiouits des merles et des tri tris des grives.
Adossé paresseusement, prêtant ma cuisse a Séné qui, couché près de moi, y allongeait son grand nez en promontoire, j'ai lancé, vers les hommes méchants et les tristes choses, bien des imprécations amères en même temps que les cœurs de pommes dont j'avais en route chargé mes poche>.
Et toujours Jalap qui riait aux larmes et jappait dédaigneusement après Tiboul.
Tout à coup, un mauvais instinct me saisit.
Une pauvre petite linotte chantait innocemment au sommet du rocher, perchée sur une feuille de fougère.
Mon fusil était sous ma main et sans borger. en un éclair, je la vise et la
tue, lui coupant dans le (jouer wjn piioalt commence.
Jelap, cessant de rire aux larmes, tourna de mon côte un regard de mépris ; Scnû alla se coucher plus loin,
que j'en riais itiK méchants
't je
i de <
t je redescendis ■
Souvenir d'Hôpital
Vzaxxe. l.i petite Suzanne:— -»cu\ de mon temps s'en souviennent tous. Car il n'y en avait pas un d'entre nous (pli n'alia.it pas siroter son minuscule verre d'absinthe sous l'œil velouté et railleur de celte eabaretière idéale.
Pour nous.— -cl j'entends par là. les étudiants d'alors — après nos promenades a.vent ureuses à travers les rues d" la ville. 1a route la plus courte qui nor> ra»uen:iit à nos mansarde-; était toujours celle (pli passait par le cabaret de Suzanne.
• Je prouve <-et>e thèse anti-iréoniél i i- < j ut» par le témoi^na^e de mon ami lîobin. Voiej" comment e,> chemin est plus court, nie répétait-il:
— Vax partant de chez Suzanne, j'ai tellement bâte de revenir (pie l'enthousiasme me donne des ailes et je jra.^ne cinq minutes sur le temps du Ira jet.