PAS ENCORE LUI
le grand soleil brûlant, subitement apparu le matin.
De loin, je pouvais les suivre des yeux ; il me semblait les entendre geindre sous les fourchues immenses lancées gaillardement et s'abattant en broussailles sur les lourds chariots.
Au crépuscule, dans le cadre lointain formé par les forêts sombres, tous ces groupes champêtres se dorèrent et s'empourprèrent dans les rayons mourants du soleil et je m'attendais à chaque instant a les voir danser comme à l'opéra, tant le spectacle prenait les apparences d'une décoration théâtrale.
J'ai vu une copie du fameux tableau de Millet: elle ne rendait sûrement pas la moitié de la majestueuse tranquillité et de la beauté sereine de ce crépuscule auquel il ne manquait que l'Angélus.
Et tard dans la soirée, quand l'écho s'accentuait de plus en plus par la brunante, il m'arrivait encore de très loin le bruit mécanique des faucheuses ou les commandements hue! dia!
des hardis travailleurs.
N'est-ce pas, ce n'est pas la première fois qu'il m'est donné de refaire le tableau inoublié de mes jeunes années, passées comme celles de ces garçonnets de tout à l'heure il manier le
PAS ENCORE LUI loi
râteau denière les cuariots à i époque des vacances, a gambader follement par-dessus les meules de foin; mais comme ça m'a pris au cœur, ce jourla, de me sentir déjà si loin de ce bon vieux temps. Comme il m'a été difficile de m'arracher & ces souvenirs qui l'un après l'autre venaient, souffler sur les charbons éteints de mon cœur.
Non, le bonheur n'est pas de ce monde.
L'homme sans cesse tiraillé par des désirs jamais satisfaits n'atteint môme que rarement une satisfaction pas-
sagère.
(''est la vie d'osciller sans cesse en tre deux rêves, et je l'ai bien compris ce soir-là, au retour de mon campement, prolongé parmi les "aborigènes".
.J'étais en route, assis à côté du brave agriculteur qui, avec ses voisins, m'avait tout le long du jour donné une idée si parfaite du bonheur bucolique heureusement chanté par Virgile, et pendant que j'enviais presque son indépendance et sa liberté, me plaignant en moi-même des ennuis et des misères de ma profession, j'entendis tout à coup qu'il me disait avec un accent de touchante et sympathique sincérité:
--Von» aici bien du la chance, voua, de gagner de l'argent aussi aîsément et lie vivre aussi ^uimiicnt.
île bonlieur enlrrvu: ce n'était pas eu-
Lioulou
tf: L y uvait longtemps que ça le tenir fait d'y aller.
Et les soirs de rigolade, à l'occasion dv< clôtures d'examen, quand il entendait les carabins de dernière année se raconter leurs aventures en pouffant de rire entre eux, lancer des mots drôles, faire toutes sortes d'allusions et de réllexions folichonnes, il ne manquait jamais de se dire : Il faudra Pourtant que j'y aille, moi aussi.
<ar lui. Robert Renault, avait été élevé dan- un coin de terre tranquille <»fï >a jeunesse s'était écoulée heureuse et douce, calme et régulière comme le> guérets du pays, loin des tristes cli)-e- et de- hideurs secrètes des amoncellements de peuple.
Puis, pour faire sa médecine, il s'était tout à coup trouvé transporté d;ui- la ville, au milieu de l'étourdis-
Iô4 LOULor
santé turbulence des carabins, ses compagnons.
. . . Et. il n'y était jamais allé.
Ca lui faisait peur d'abord; il enveloppait tout le tableau qu'il se figurait dans des pensées d'épouvante et d'horreur, encore grossies par ses imaginations naïves d'écolier. Puis il y avait toujours à propos de prompts retours d'idées chastes qui le retenaient.
Pour le reste, oui, il ne s'en occupait guère, et il s'était vite mis dans le train de vie de l'étudiant : tapant ferme sur ses et udes. ses cours, sans manquer toutefois les chahuts de commande, le-? légères godailles improvisées, le* tapages < r^anisés les soirs de théâtre. Maïs quant à pénétrer dans ces repaires affreux de perdition, il envisager .--euîement ces mégères qui l'écorcheraient vivant sans doute, lui >ouffieraient leurs haleines empoisonnées de lépreuses. . . non. il n'osait pas Se décider, effarouché. Il v avait toujours un blanc fantôme d'ange-gardien, retenu de son temps de collège, qui s'entêtait à ne pas l'abandonner.
. . . l'n soir cependant, dans l'atmosphère des cigarettes, du cognac brûlé, du scotch, qui embaumait le salon de V Aurore, il avait senti se fondre insensiblement dans le même nuage les restes flottants de ses scru-