PAUVRE JAI.AP
.iand ma servante effarée est venue, vec une physionomie de malheur, n'annoncer que mon brave petit tou- :.ou était là, tout en haut, sur le rebord du talus, mort, tranche comme par une faucille. — c'est fichant, — mais jo me suis senti suffoqué, empoigné, là, à gauche.
Toutes ses excellentes qualités me revinrent à l'esprit dans un éclair, et j'envisageai tristement la perte de ce compagnon de chaque heure.
Je l'avais baptisé: " Jalap ".
Jl portait, ce nom pharmaceutique en l'honneur du métier. N'oubliant pas un seul de ses malades, il allait régulièrement, -— me précédant dans ses gambades folles ou il pouvait me sauter par-dessus la tête.- faire sa visite quotidienne.
De noble race " pug ". avec si queue vrillée en ressort de montre, son nez noir applati. moitié canaille moitié gamin, sa petite gueule délicate, son <eil nègre toujours au guet, ses petits airs penchés, crâne sous sa peau fourrée grise, il avait dans mon village une popularité très sérieuse.
Aussi combien de ses petites amies ont dû pleurer de bonnes larmes A la nouvelle de sa mort.
Et je ne serais pas triste moi-même, alors qu'aujourd'hui j'ai fait tout**
PATYRE JAL.M' 171
mes courses seul ; seul on voiture.
seul en chaloupe; à la poste, au village, seul partout?
Pas un cri. pas un jappement, pas une caresse, pas une gambade, rien:
H je iu i serais pas triste'.'
Kn me retournant, la, derrière moi.
sur ce coin de sofa, si j'allongeais la m.'iin dai!> i:n mouvement, de caresse.
je n'atteindrais rjue le drap vert de la «•ouverture... dalap n'y est plus.
Peut -être qu'en cherchant bien je trouverais trois à quatre poils gris oublié» ce matin par le plumeau... ce serait tout.
VA je ne serais pas triste?
• le pourrais entendre mon petit ('lande appeler par tous les coins de la maison: '* Zap ' . . . "Zap "... :
ie pourrais voir ma femme comprimer elle-même son chagrin: je pourrais écouter les lamentations de la bonne.
car c'est joliment de sa faute si mon • lalap est maintenant décédë--et ce pendant je devrais être gai. ditesvous 1
Mais il m'accompagnait partout, me guettait aux portes des nuits entières -ans m> lasser, sans remuer: il se couchait sur me.- pieds, se frôlait dans me- jaml.es. montait familièrement -'a-seoir dans mon dos, sans me déranger d'écrire, sur l'espace libre du
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fauteuil . . . Tout cela ma manqué aujourd'hui tout a coup.
Ca n'a été que des imaginations persistantes, des visions menteuses, --où je ino représentais mon " Jalap " dans ses différentes poses favorites, — qui m'ont tout le jour poursuivi en même temps qu'une étrange sensation de vide et d'isolement ; comme si j'eusse erré dans une maison de rêve.
perdue elle-même dans quelque village que je ne reconnaissais plus.
Le lecteur de mes ** Carabinades '' qui r.e comprend pas ma. tristesse, est un sans- en air.
Xon. ce tableau navrant de mon chien décapité sur la voie ferrée, encore chaud à l'heure où nous sommes allés le voir en pèlerinage, — ma femme, mon Claude sur le bras, — ce tableau m'est encore trop vivant a l'eswrit.
M était là. gardant dans son impassibilité sa même expression de crânerie... pourtant, son œil demi-clos semblait eonienir, lui, l'angoisse de la minute suprême qu'il avait traduite par deux crU. paraît -il. — deux cris navrants à fendre l'Ame. — poussés au moment où la lourde machine l'avait fracassé dans son vol.
"Pauvre Jalap!
Nfou petit Claude ne comprenant
ivattviip: -7ALAP
pas encore, à ses vingt mois, ce que* c'est que mourir, l'appelait:
Zap. . . Zap. . .
Ma femme, se penchant pour mieux cacher ses yeux où perlaient deux grosses larmes, le caressa une dernieic fois de la main, et n'oubliant rien,
comme seules le savent les femmes flans leur grande Ame, — elle murmura: Kt moi qui l'avais chicana ce matin.
A mon tour, je détournai la tête.
jouant 1'indifTërcnce. ajoutant simplement :
Pauvre Jalap!
Mais. . .
I ><• ' • )^ ,v, ■ .ii 0' rtitY' le in< -iirtro dp mon chion. ,!>• ne • l < ■ !- 1 1 : i r n i j>n^ di* la nuit. r»t j»onr onuse...
Le Docteur La Galette
R soir-là, une pluie fine, pulvérisée, comme sortie d'un vapori- Rateur, nous descendait sur les épaules.
Etait-ce dû A ce brouillard, aux rayons de lumière provocatrice qui, filtrant a travers les auvents rabattus., traversaient la chaussée, ou il la seule curiosité? je l'ignore; mais le magasin, -qui est habituellement la salle de club a la campagne, — regorgeait de monde.
Attiré moi-même, j'y entrai justement A la minute où éclataient les rires provoqués par le mot de la fin d'une histoire — une bonne — que venait de raconter le bailli de l'endroit.
Mais vous, père Th'ophile, risqua quelqu'un, n'avez- vous pas quelque bonne farce à nous dire a votre tour?
— Certainement, reprit un autre, il fi df> vous arriver quelque petite aven-
17« hT, l> r T. A GAT/ETTE
tare; contez donc ça. A votre âge, voyez-vous,.... et puis, nous savons que vous avez été pas mal gaillard dans votre jeune temps.
Auparavant, il faut vous faire connaître mon type.
L'idée d'appeler Th'ophile: "pexe", constitue le plus singulier des paradoxes. . . car il n'est ni marié ni veuf.
("est simplement un brave vieux garçon qui passe la soixantaine. Son vrai nom est Théophile, mais tous l'abrogent en disant: Th'ophile.
Attaché a son clocher, gagnant, encore sa vie un peu au jour le jour, haïssant cordialement les Anglais, il traîne orgueilleusement la jambe de bois qui remplace celle qui lui manque : celle autrefois amputée A un pouce de la rotule., .sans chloroforme, tuxe! . . . Ce " tuxe " est le juron dont il scande et atteste ses affirmations.
En outre, il a toujours cru iqu'il était plu* académique de prononcer le* " c v comme des " t ". et quand il entend quelqu'un dire: whiskey, pour un peu il l'enverrait Jl l'école : c'est " whisti v qui est correct, reprend-il.
A l'aide de ces détails, si vous frappez A la porte de mon village, on vous pointera immédiatement mon type du doigt, il est unique.
Continuons
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En effet, répliqua Th'ophile, il m'est autrefois arrivé un maudit tour:
je vais \ou.s le conter.
Il secoua les cendres de non brule- Lîiieule. toussa, rapprocha sa chaise, «'•tendit .->a jambe de bois:
Donc il y a déjà de ru une bonne ({iiarantaine d'années, j'étais parti pour Montréal avec une forte charge de produits de ferme.
Des u'ufs, du beurre, des légumes, du grain, un peu de patates, une vraie rargai.»on, <pioi!
Chaque "habitant'* faisait ainsi autrefois. Tout se vendait à la ville, et
bien plus cher que maintenant
tu\e!
Aus-i c'était une corvée, que j'vous di>. à chaque fois; nous en revenions é rein tés.
("eut été alors une folie de vendre M*s pruduits dans notre village. Celuilà qui l'aurait fait, ah! bien ouitche.
eut passé pour un paresseux, un flandrin. . .
A cinq heures j'étais donc installé -u r le marché.
('a n'allait pas beaucoup, tuxeî
Les patates, les o>ufs, un peu, quand au reste. ... et. j'avais du grain, que ie vous di-. messieurs, de l'avoine, première qualité.
• J'attendais.